SOUVENIRS INTIMES XI
d'un tel milieu. Mon grand-père, d'ailleurs, plus clairvoyant qu'elle ne pouvait l'être, voulut qu'elle restât en pension jusqu'au moment de l'épouser. Elle avait dix-huit ans et lui \dngt-sept quand ils se marièrent. Leur bourse était légère, mais leur cœur s'en effraya peu. L'apport de mon grand-père se bornait à son avenir, ma grand'mère avait une petite ferme d'un revenu de 4.000 livres.
Le ménage s'établit dans la rue du Petit-Salut, près la rue Grand- Pont, petite rue aux maisons étroites penchées l'une sur l'autre, et où le soleil ne peut envoyer ses rayons. Dans mon enfance, grand'mère m'y faisait souvent passer et en regardant les fenêtres elle me disait d'une voix grave, presque religieuse : a Vois-tu, là se sont passées les meilleures années de ma vie. »
Issu d'un Champenois et d'une Normande, Gustave Flaubert offre les signes caractéristiques de ces deux races dans son tempérament à la fois très expansif et enveloppé de la mélancoHe vague des peuples du Nord. Son humeur était égale et gaie, avec des accès de bouffonnerie fréquents, et pourtant au fond de sa nature il y avait une tristesse indéfinie, une sorte d'inquiétude ; l'être physique était robuste, porté aux pleines et fortes jouissances, mais l'âme aspirant à un idéal introuvable souffrait sans cesse de ne le rencontrer en nulle chose. Ceci se traduisait dans les plus petits riens ; il eût voulu ne pas sentir la vie, car, chercheur sans trêve de l'exquis, il était arrivé à ce que la sensation chez lui fût presque toujours une douleur. Cela tenait sans doute à la sensibilité du système nerveux, que les commotions violentes d'une maladie dont il eut des accès à plusieurs reprises, surtout dans sa jeunesse, avaient affiné à un point extrême. Mais cela venait aussi de son grand amour de l'idéal. Cette maladie nerveuse jeta comme un voile sur toute sa vie ; c'était une crainte qui obscurcissait les plus beaux jours ; pourtant elle n'eut pas d'influence sur sa robuste santé, et le travail incessant et vigoureux de son cerveau continua sans interruption.
C'était un fanatique que Gustave Flaubert ; il avait pris l'Art pour son dieu, et comme un dévot, il a connu toutes les tortures et tous les enivrements de l'amour qui se sacrifie. Après les heures passées en communion avec la forme abstraite, le mystique redevenait homme, était bon vivant, riait d'un franc rire, débordant de verve et mettant un entrain charmant à raconter une anecdote plaisante, un souvenir personnel. Un de ses plus grands plaisirs était d'amuser ceux qui l'entouraient. Pour m'égayer quand j'étais triste ou malade, que n'eût-il pas fait?
Il était facile de sentir l'honnêteté de ses origines. De son père, il avait reçu sa tendance à l'expérimentalisme, cette observation minutieuse des choses qui le faisait passer des temps infinis à se rendre compte du plus petit détail, et ce goût de toute connaissance qui le rendait un érudit aussi bien qu'un artiste. Sa mère lui transmettait l'impressionnabilité et cette tendresse presque féminine qui débordait souvent de son grand cœur et mouillait parfois ses yeux à la vue d'un enfant. Ses goûts de voyage, ils me viennent, disait-il, d'un de mes ancêtres, un marin qui prit part à la conquête du Canada. Il était très fier de compter ce brave parmi les siens, cela lui semblait très «crâne», pas bourgeois, car il avait la haine du «bourgeois» et employait constamment ce terme ; mais dans sa bouche il était synonyme d'être médiocre, envieux, ne vivant que d'apparence de vertu, et insultant toute grandeur et toute beauté.