‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 9 sur 39 · SOUVENIRS INTIMES XIII · texte numérisé non relu

SOUVENIRS INTIMES XIII

forme une place si haute, pour ne pas dire la première, l'a été très peu de la beauté des choses qui l'entouraient ; il se servait d'objets et de meubles dont les contours lourds ou disgracieux eussent choqué les moins délicats, et n'avait nullement le goût du bibelot si répandu à notre époque. Il aimait l'ordre avec passion, le poussait même jusqu'à la manie, et n'aurait pu travailler sans que ses livres fussent rangés d'une certaine façon. Il conservait soigneusement toute les lettres à lui adressées. J'en ai trouvé des caisses pleines.

Pensait-il qu'on en ferait autant à l'égard des siennes et que, plus tard, le grand intérêt de sa Correspondance, qui le révèle sous un jour si différent de ses œuvres, m'imposerait la tâche de la recueillir et de la publier? Nul ne peut le dire.

Il a toujours apporté une régularité extrême au travail de chaque jour ; il s'y attelait comme un bœuf à la charrue, sans se soucier de l'inspiration dont l'attente stérilise, disait-il. Son énergie de vouloir, pour tout ce qui regardait son Art, était prodigieuse et sa patience ne se lassait jamais. Quelques années avant sa mort, il s'amusait à dire : « Je suis le dernier des Pères de l'Église », et de fait, avec sa longue houppelande marron et sur le sommet de son crâne une petite calotte de soie noire, il avait quelque chose d'un solitaire de Port-Royal.

Je le vois encore parcourant la terrase de Croisset, absorbé dans sa pensée ; il s'arrêtait tout à coup, croisait ses bras, se renversait en levant la tête, et restait quelques instants les yeux fixés dans l'espace au-dessus de lui, puis reprenait tranquillement sa marche.

La vie à l'Hôtel-Dieu était réguUère, large et bonne. Mon grand-père, arrivé à une haute situation médicale, donnait à ses enfants tout ce que l'aisance et la tendresse peuvent apporter de bonheur à la jeunesse. Il avait acheté à Déville, près Rouen, une maison de campagne dont il se défit un an avant sa mort, le chemin de fer coupant le jardin à quelques mètres de l'habitation. C'est alors qu'il acheta Croisset, sur les bords de la Seine.

Tous les deux ans, la famille entière se rendait à Nogent-sur-Seine, chez les parents Flaubert. C'était un vrai voyage qu'on faisait en chaise de poste, à petites journées, comme au bon vieux temps. Cela avait laissé d'amusants souvenirs à mon oncle ; mais ceux qui le charmaient tout particulièrement se rapportent aux vacances passées à Trouville, qui alors n'était qu'un simple village de pêcheurs.

Il y fit la rencontre d'une famille anglaise, la famille de l'amiral Collier, dont tous les membres étaient beaux et intelligents. Les filles aînées, Gertrude et Henriette, devinrent promptement les intimes de mon oncle et de ma mère. Gertrude, depuis madame Tennant, m'écrivait dernièrement quelques pages sur sa jeunesse. Je traduis les Hgnes suivantes : « Gustave Flaubert était alors semblable à un jeune Grec. En pleine adolescence, il était grand et mince, souple et gracieux comme un athlète, inconscient des dons qu'il possédait physiquement et moralement, peu soucieux de l'impression qu'il produisait et entièrement indifférent aux formes reçues. Sa mise consistait en une chemise de flanelle rouge, un pantalon de gros drap bleu, une écharpe de même couleur serrée étroitement autour des reins, et un chapeau posé n'importe comment, souvent tête nue. Quand je lui

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