‹ Œuvres complètes illustréesChapitre 47 sur 72 · PRIE · texte numérisé non relu

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tombaient comme des gouttes d'eau sur le visage de la morte.

Me Caravan la jeune eut une crise convenable de chagrin, et, debout derrière son mari, elle poussait de faibles gémissements en se frottant les yeux avec obstination.

Caravan, la face bouffie, ses maigres cheveux en désordre, très laid dans sa douleur vraie, se redressa soudain : — « Mais... êtes-vous sûr, docteur... êtesvous bien sûr ?.. » L'officier de santé s’approcha rapidement , et maniant le cadavre avec une dextérité professionnelle, comme un négociant qui ferait valoir sa marchandise : — « Tenez, mon bon, regardez l'œil. » Il releva la paupière, et le regard de la vieille femme réapparut sous son doigt, nullement changé, avec la pupille un peu plus large peut-être. Caravan reçut un coup dans le cœur, et une épouvante lui traversa les os. M. Chenet prit le bras crispé, força les doigts pour les ouvrir, et, l'air furieux comme en face d'un contradicteur : — « Mais regardez-moi cette main, je ne m'y trompe jamais, soyez tranquille. »

Caravan retomba vautré sur le lit, beuglant presque: tandis que sa femme, pleurnichant toujours, faisait les choses nécessaires. Elle approcha la table de nuit sur laquelle elle étendit une serviette, posa dessus quatre bougies qu'elle alluma, prit un rameau de buis accroché derrière la glace de la cheminée et le posa entre les bougies dans une assiette qu'elle emplit d'eau claire, n'ayant point d’eau bénite. Mais, après une réflexion

rapide, elle jeta dans cette eau une pincée

de sel, s’imaginant sans doute exécuter là une sorte de consécration. ,

Lorsqu'elle eut terminé la figuration qui doit accompagner la Mort, elle resta debout, immobile.. Alors l'officier de santé, qui l'avait aidée à disposer les objets, lui dit tout bas : — « Il faut emmener Caravan. » Elle fit un signe d’assentiment, et s'approchant de son mari qui sanglotait, toujours à genoux, elle le souleva par un bras, pendant que M. Chenet le prenait par l'autre.

On l’assit d'abord sur une chaise, et sa femme, le bai-

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sant au front, le sermonna. L'officier de santé appuyait ses raisonnements, conseillant la fermeté, le courage, la résignation, tout ce qu'on ne peut garder dans ces malheurs foudroyants. Puis tous deux le prirent denouveau sous les bras et l’emmenèrent.

Il larmoyait comme un gros enfant, avec des hoquets convulsifs, avachi, les bras pendants, les jambes molles; et il descendit l'escalier sans savoir ce qu'il faisait, remuant les pieds machinalement.

On le déposa dans le fauteuil qu'il occupait toujours

à table, devant son assiette presque vide où sa cuiller encore trempait dans un reste de soupe. Et il resta là, sans un mouvement, l'œil fixé sur son verre, tellement hébété qu'il demeurait même sans pensée. |

Mme Caravan, dans un coin, causait avec le docteur, s'informait des formalités, demandait tous les renseignements pratiques. À la fin, M. Chenet, qui paraissait attendre quelque chose, prit son chapeau et, déclarant qu'il n'avait pas diné, fit un salut pour partir. Elle S'ÉCrid à

— Comment, vous n'avez pas dîné? Maïs restez, docteur, restez donc! On va vous servir ce que nous avons: car vous comprenez que nous, nous ne mangerons pas grand'chose.

Il refusa, s’excusant; elle insistait :

— Comment donc, mais restez. Dans des moments pareils, on est heureux d'avoir des amis près de soi; et puis, vous déciderez peut-être mon mari à se réconforter un peu : il a tant besoin de prendre des forces.

Le docteur s'inclina, et, déposant son chapeau sur un meuble : — « En ce cas, j'accepte, madame. »

Elle donna des ordres à Rosalie affolée, puis ellemême se mit à table, « pour faire semblant de manger, disait-elle, et tenir compagnie au docteur ».

On reprit du potage froid. M. Chenet en redemanda. Puis apparut un plat de gras-double lyonnaise qui répandit un parfum d’oignon, et dont Mme Caravan se

décida à goûter. — « Il est excellent, » dit le docteur. Elle sourit : — « N'est-ce pas? » Puis se tournant vers son mari : — « Prends-en donc un peu, mon pauvre

Alfred, seulement pour te mettre quelque chose dans l'estomac; songe que tu vas passer la nuit ! » Il tendit son assiette docilement, comme il aurait

été se mettre au lit si on le lui eût commandé, obéis-

sant à tout sans résistance et sans réflexion. Et il mangea.

Le docteur, se servant lui-même, puisa trois fois dans le plat, tandis que Mr° Caravan, de temps en temps, piquait un gros morceau au bout de sa fourchette et l’avalait avec une sorte d’inattention étudiée.

Quand parut un saladier plein de macaroni, le docteur murmura : — « Bigre! voilà une bonne chose. » Et Me Caravan, cette fois, servit tout le monde. Elle remplit même les soucoupes où barbotaient les enfants, qui, laissés libres, buvaient du vin pur et s’attaquaient déjà, sous la table, à coups de pied.

- M. Chenet rappela l'amour de Rossini pour ce mets

pourrait commencer une pièce de vers.

Le maëstro Rossini Aimaïit le macaroni... »

On ne l’écoutait point. Mme Caravan, devenue soudain réfléchie, songeait à toutes les conséquences probables

de l'événement; tandis que son mari roulait des bou-

& lettes de pain qu'il déposait ensuite sur la nappe, et : : qu'il regardait fixement d'un air idiot. Comme une soif. à : ardente lui dévorait la gorge, il portait sans cesse à sa > bouche son verre tout rempli de vin; et sa raison, cul- : butée déjà par la secousse et le chagrin, devenait flot-

[SR tante, lui paraissait danser dans l’étourdissement subit < ue de la digestion commencée et pénible. |

la réaction qui suit tout ébranlement nerveux, s'agitait,

troublée aussi, bien qu’elle ne prît que de l’eau, et se.

sentait la tête un peu brouillée.

M. Chenet s'était mis à raconter des histoires de décès qui lui paraissaient drôles. Car dans cette banlieue parisienne, remplie d'une population de province, on retrouve cette indifférence du paysan pour le mort, fût-

il son père ou sa mère, cet irrespect, cette férocité incons-

ciente si communs dans les campagnes, et si rares à

Paris. Il disait : — « Tenez, la semaine dernière, rue de Puteaux, on m'appelle, j'accours; je trouve le malade trépassé, et, auprès du lit, la famille qui finissait tran-

italien; puis tout à coup : — « Tiens! mais ça rime; on

Le docteur, du reste, buvait comme un trou, se gri+. sait visiblement; et Me Caravan elle-même, subissant :

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quillement une bouteille d’anisette achetée la veille

pour satisfaire un caprice du moribond. »

Mais Mr° Caravan n'écoutait pas, songeant toujours à

l'héritage; et Caravan, le cerveau vidé, ne comprenait

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On servit le café, qu'on avait fait très fort pour se soutenir le moral. Chaque tasse, arrosée de cognac, fit monter aux joues une rougeur subite, mêla les dernières idées de ces esprits vacillants déjà.

Puis le docteur, s'emparant soudain de la bouteille

d’eau-de-vie, versa la « rincette » à tout le monde. Et,

sans parler, engourdis dans la chaleur douce de la digestion, saisis malgré eux par ce bien-être animal que donne l'alcool après diner, ils se gargarisaient lentement avec le cognac sucré qui formait un sirop jaunâtre au fond des tasses. | Les enfants s'étaient endormis et Rosalie les coucha. Alors Caravan, obéissant machinalement au besoin

de s'étourdir qui pousse tous les malheureux, reprit

plusieurs fois de l’eau-de-vie ; et son œil hébété luisait.

Le docteur enfin se leva pour partir: et s'emparant du

bras de son ami :

— Allons, venez avec moi,. dit-il; un peu d'air vous fera du bien ; quand on a des ennuis, il ne faut pas s'immobiliser. | |

L'autre obéit docilement, mit son chapeau, prit sa

canne, sortit; et tous deux, se tenant par le bras, des-.

cendirent vers la Seine sous les claires étoiles. Des souffles embaumés flottaient dans la nuit chaude,

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