PAS
ses devoirs, elle retrouva ses deux enfants revenus ensemble derrière elle. Elle les talocha encore par conscience ; maïs, la fois suivante, elle n'y prit plus garde; et, à chaque retour de visiteurs, les deux mioches suivaient toujours, s'agenouillant aussi dans un coin et répétant invariablement tout ce qu'ils voyaient faire à
leur mère. ; Au commencement de l'après-midi, la foule des
curieuses diminua. Bientôt il ne vint plus personne. Mre Caravan, rentrée chez elle, s’occupait à tout préparer pour la cérémonie funèbre; et la morte resta solitaire.
La fenêtre de la chambre était ouverte. Une chaleur torride entrait avec des bouffées de poussière; les
flammes des quatre bougies s'agitaient auprès du corps
immobile ; et sur le drap, sur la face aux yeux fermés, sur les deux mains allongées, des petites mouches grimpaient, allaient, venaient, se promenaient sans cesse, visitaient la vieille, attendant leur heure prochaine.
Mais Marie-Louise et Philippe-Auguste étaient repartis vagabonder dans l'avenue. Ils furent bientôt entourés de camarades, de petites filles surtout, plus éveillées, flairant plus vite tous les mystères de la vie. Et elles interrogeaient comme les grandes personnes. — « Ta grand'maman est morte ? » — « Oui, hier au soir. » — « Comment c'est, un mort?» — Et Marie- Louise expliquait, racontait les bougies, le buis, la figure. Alors une grande curiosité s’éveilla chez tous les
enfants; et ils demandèrent aussi à monter chez la trépassée.
Aussitôt, Marie-Louise organisa un premier voyage, cinq filles et deux
garçons : les plus grands, les plus har-” dis. Elle les força à retirer leurs
souliers pour ne point être découverts; Ja troupe se faufila dans la maison et monta lestement comme une armée de souris.
Une fois dans la chambre, la fillette, imitant sa mère, régla le ‘cérémonial. Elle guida solennellement ses camarades, s’agenouilla, fit le signe de la croix, remua les lèvres, se releva, aspergea le lit, et pendant que les enfants, en un tas serré, s’approchaient, effrayés, curieux et ravis pour contempler lé visage et les mains, elle se mit soudain à simuler des sanglots en se cachant les yeux dans son petit mouchoir. Puis, consolée brusquement en songeant à ceux qui attendaient devant la porte, elle entraina, en courant, tout son monde pour ramener bientôt un autre groupe, puis un troisième,
car tous les galopins du pays, jusqu'aux petits mendiants en loques, accouraient à ce plaisir nouveau; et elle recommençait chaque foisles simagrées maternelles avec une perfection absolue.
A la longue, elle se fatigua. Un autre jeu entraina les enfants au loin; et la vieille grand'mère demeura seule oubliée tout à fait, par tout le monde.
L'ombre emplit la chambre, et sur sa figure sèche et ridée la flamme remuante des lumières faisait danser des clartés.
Vers huit heures Caravan monta, ferma la fenêtre et
renouvela les bougies. Il entrait maintenant d’une façon tranquille, accoutumé déjà à considérer le cadavre comme s'il était là depuis des mois. Il constata même qu'aucune décomposition n'apparaissait encore, et il en fit la remarque à sa femme au moment où ils se mettaient à table pour dîner. Elle répondit : — « Tiens, elle est en bois ; élle se conserverait un an. » . On mangea le potage sans prononcer une parole. Les enfants, laissés libres tout le jour, exténués de fatigue, sommeillaient sur leurs chaises et tout le monde restait silencieux.
Soudain la clarté de la lampe baissa.
Me Caravan aussitôt remonta la clef ; mais l'appareil rendit un son creux, un bruit de gorge prolongé, et la lumière s’éteignit. On avait oublié d'acheter de l'huile ! Aller chez l’épicier retarderait le dîner, on chercha des bougies; mais il n'y en avait plus d'autres que celles allumées en haut sur la table de nuit. |