É-... LA MAISON
rentrait à la nuit tombante avec une fatigue délicieuse,
un attendrissement doux; et dans la voiture on embrassait Madame comme une mère très bonne, pleine de mansuétude et de complaisance.
La maison avait deux entrées. A l’encoignure, une
sorte de café borgne s'ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux matelots. Deux des personnes chargées du commerce spécial du lieu étaient particulièrement destinées aux besoins de cette partie de la clientèle. Elles sérvaient, avec l’aide du garçon, nommé Frédéric, un petit blond imberbe et fort comme un bœuf, les chopines
de vin et les canettes sur les tables de marbre branlan-
tes, et, les bras jetés au cou des buveurs, assises en travers de leurs jambes, elles poussaient à la consommation.
Les trois autres dames (elles n'étaient que cinq) formaient une sorte d’aristocratie, et demeuraient réser-
vées à la compagnie du premier, à moins pourtant qu'on n'eût besoin d'elles en bas et que le premier fût vide. Le salon de Jupiter, où se réunissaient les
tr.
bourgeois de l'endroit, était tapissé de papier bleu et
agrémenté d'un grand dessin représentant Léda étendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au moyen d’un escalier tournant terminé par une porte
étroite, humble d'apparence, donnant sur la rue, etau-
dessus de laquelle brillait toute la nuit, derrière un treillage, une petite lanterne comme celles qu'on allume encore en certaines villes aux pieds des madones encastrées dans les murs.
Le bâtiment, humide et vieux, sentait légèrement le moisi. Par moments, un souffle d’eau de Cologne passait dansles couloirs, ou bien une porte entr'ouverte en bas faisait éclater dans toute la demeure, comme une explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attablés au rez-de-chaussée, et mettait sur la figure des messieurs du premier une moue inquiète et dégoûtée.
Madame, familière avec les clients ses amis, ne quittait point le salon, et s'intéressait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient par eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite des trois femmes; elle était comme un repos dans le badinage polisson des particuliers ventrus qui se livraient chaque soir à cètte débauche honnête et médiocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles publiques.
Les trois dames du premier s'appelaient Fernande, Raphaële et Rosa la Rosse.
Le personnel étant restreint, on avait tâché que cha-
cune d'elles fût comme un échantillon, un résumé de
type féminin, afin que tout consommateur pût trouver