‹ Œuvres complètes illustréesChapitre 66 sur 72 · RARES · texte numérisé non relu

RARES

il lui demanda son nom. — « Henriette, » dit-elle. — «Tiens ! moi je m'appelle Henri, » reprit-il. __ Le son de leur voix les avait calmés; ils s'intéressè-

rent à la rive. L'autre yole s'était arrêtée et paraissait

les attendre. Celui qui la montait cria : — « Nous vous rejoindrons dans le bois; nous allons jusqu’à Robinson, parce que Madame a soif. » — Puis-il se coucha sur les avirons et s'éloigna si rapidement qu'on cessa bientôt de le voir.

Cependant un grondement continu qu'on distinguait vaguement depuis quelque temps s'approchait très vite. La rivière elle même semblait frémir comme si le bruit sourd montait de ses profondeurs.

| — Qu'est-ce qu'on entend > demanda-t-elle. C'était la chute du barrage qui coupait le fleuve en deux à la pointe de l'île. Lui se perdait dans une explication, lorsque, à travers le fracas de la cascade, un chant d'oiseau qui semblait très lointain les frappa. — « Tiens dit-il, les rossignols chantent | dans. le jour :. c'est: donc que les femelles couvent. »

AP Re A RRL PE

Un rossignol! Elle n’en avait ja nais entendu, et l'idée d'en écouter un fit se lever dans son cœur la vision des poétiques tendresses. Un rossignol ! c'est-à-dire l'invisible témoin des rendez-vous d'amour qu’invoquait Juliette sur son balcon; cette musique du ciel accordée aux baisers des hommes; cet éternel inspirateur de toutes les romances langoureuses qui ouvrent un idéal bleu aux pauvres petits cœurs des fillettes attendrics!

Elle allait donc entendre un rossignol.

— Ne faisons pas de-bruit, dit son compagnon, nous pourrons descendre dans le bois et nous asseoir tout près de lui.

La yole semblait glisser. Des arbres se montrèrent sur l'ile, dont la berge était si basse que les yeux plongeaient dans l'épaisseur des fourrés. On s'arrêta; le bateau fut attaché ; et, Henriette s'appuyant sur le bras de Henri, ils s'avancèrent entre les branches. — « Courbez-vous, » dit-il. Elle se courba, et ils pénétrèrent dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux, dans un asile introuvable qu'il fallait connaître et que le jeune homme appelait en riant « son cabinet particulier ».

Juste au-dessus de ieur tête, perché dans an des arbres qui les abritaient, l'oiseau s'égosillait toujours. Il lançait des trilles et des roulades, puis filait de grands sons vibrants qui emplissaient l'air et semblaient se perdre à l'horizon, se déroulant le long du fleuve et s'envolant au-dessus des plaines, à travers le silence de feu qui appesantissait la campagne.

RE CE DA RE ins ST PAR TOR LES

UNE PARTIE DE CAMPAGNE 211 Lee à :5 Fe Ils ne parlaient pas de peur de le faire fuir. Ils étaient É. assis l’un près de l'autre, et, lentement, le bras de Henri fit le tour de la taille de Henriette et l’enserra d'une pression douce. Elle prit, sans colère, cette main audacieuse, et elle l’éloignait sans cesse à mesure qu'il la rapprochaïit, n'éprouvant du reste aucun embarras de cette caresse, comme si c'eût été une chose toute naturelle qu'elle repoussait aussi naturellement.

Elle écoutait l'oiseau, perdue dans une extase. Elle avait des désirs infinis de bonheur, des tendresses brusques qui la traversaient, des révélations de poésies surhumaines, et un tel amollissement des nerfs et du cœur, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Le jeune E. homme la serrait contre lui maintenant; elle ne le 3 repoussait plus, n'y pensant pas.

Le rossignol se tut soudain. Une voix éloignée cria : È — « Henriette! »

; — Ne répondez point, dit-il tout bas, vous feriez envoler l'oiseau. |

Elle ne songeait guëre non plus à répondre.

Ils restèrent quelque temps ainsi. Mre Dufour s'était assise quelque part, car on entendait vaguement, de temps en temps, les petits cris de la grosse dame que lutinait sans doute l’autre canotier.

La jeune fille pleurait toujours, pénétrée de sensations très doucés, la peau chaude et piquée partout de chatouillements inconnus. La tête de Henri était sur son épaule ; et, brusquement, il la baïisa sur les lèvres. Elle eut une révolte furieuse et, pour l'éviter, se rejeta

sur le dos. Mais il s’abattit sur elle, la couvrant de tout son corps. Il poursuivit longtemps cette bouche qui le fuyäit, puis, la joignant, y attacha la sienne. Alors, affolée par un désir formidable, elle lui rendit son baiser en l'étreignant sur sa poitrine, et toute sa résistance tomba comme écrasée par un poids trop lourd.

Tout était calme aux environs. L'oiseau se remit à chanter. Il jeta d'abord trois notes pénétrantes qui semblaient un appel d'amour, puis, après un silence d’un moment, il commença d'une voix RHBIPRE des modulations très lentes.

Une brise molle glissa, soulevant un murmure de feuilles, et dans la profondeur des branches passaient deux soupirs ardents qui se mêlaient au chant du rossignol et au souffle léger du bois. ; |

Une ivresse envahissait l'oiseau, et sa voix, s’accélérant peu à peu comme un incendie qui s'allume ou une passion qui grandit, semblait accompagner sous l'arbre un crépitement de baisers. Puis le délire de son gosier se déchainait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées sur un trait, de grands spasmes mélodieux.

Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons légers qu'il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il partait d'une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d'amour furieux, suivi par des cris de triomphe. d.

Maisil-se tut, écoutant sous lui un gémissement tellement profond qu'on l’eût pris pour l'adieu d'une âme.

UNE PARTIE DE CAMPAGNE 213 a Le bruit s'en prolongea quelque temps et s'acheva dans un sanglot. É

Ils étaient bien pâles, tous les deux, en quittant leur

lit de verdure Écrciel bien eur pa-

| raissait obs-

curci; l'ar-

dent soleil était éteint pour leurs yeux; ils s'aperce- 4 vaient de la solitude et du silence. Ils marchaient rapi- Ke dement l’un près de l’autre, sans se parler, sans se toucher, car ils semblaient devenus ennemis irréconciliables, comme si un dégoût se fût élevé entre leurs corps, une haine entre leurs esprits.

De temps à autre, Henriette criait : — « Maman! »

Un tumulte se fit sous un buisson. Henri crut voir une jupe blanche qu'on rabattait vite sur un gros mol-

214 UNE PARTIE DE vie

let; et l'énorme dame apparut, un peu confuse et plus rouge encore, l'œil très brillant et la poitrine orageuse, trop près peut-être de son voisin. Celui-ci devait avoir vu des choses bien drôles, car sa figure était sillonnée de rires subits qui la traversaient malgré lUL

Me Dufour prit son bras d'un air tendre, et l'on regagna les bateaux. Henri, qui marchait devant, toujours muet à côté de la jeune fille, crut distinguer tout à coup comme un gros baiser qu’on étouffait.

Enfin l’on revint à Bezons.

M. Dufour, dégrisé, s'impatientait. Le jeune homme aux cheveux jaunes mangeait un morceau avant de

| quitter l'auberge. La voiture était attelée dans la cour, et la grand'mère, déjà montée, se désolait parce qu'elle avait peur d'être prise par la nuit dans la plaine, les environs de Paris n'étant pas sûrs.

On se donna des poignées de main, et la famille Dufour s'en alla. — « Au revoir!» criaient les canotiers. Un soupir et une larme leur répondirent.

Deux mois après, comme il passait rue des Martyrs,. Henri lut sur une porte : Dufour, quincaillier.

Il entra.

La grosse dame s’arrondissait au comptoir. On se reconnut aussitôt, et, après mille politesses, il demanda des nouvelles. — « Et mademoiselle Henriette, comment va-t-elle ? »

— Très bien, merci; elle est mariée.

— Ah!... |

Pie

Une émotion l'étreignit ; il ajouta :

— Et... avec qui?

— Mais avec le jeune homme qui nous accompagnait, vous savez bien; c'est lui qui prend la suite.

— Oh! parfaitement.

Il s'en allait fort triste, sans trop savoir pourquoi. Me Dufour le rappela.

— Et votre ami? dit-elle timidement.

— Mais il va bien.

— Faites-lui nos compliments, n'est-ce pas; et quand il passera, dites-lui donc de venir nous voir.

Elle rougit fort, puis ajouta : — «Ça me fera bien plaisir ; dites-lui. »

— Je n’y manquerai pas. Adieul

— Non... à bientôt!

L'année suivante, un dimanche qu'il faisait très chaud, tous les détails de cette aventure, que Henri n'avait jamais oubliée, lui revinrent subitement, si nets et si désirables, qu'il retourna tout seul à leur chambre dans le bois.

Il fut stupéfait en entrant. Elle était là, assise sur. l'herbe, l'air triste, tandis qu’à son côté, toujours en manches de chemise, son mari, le jeune homme aux cheveux jaunes, dormait consciencieusement comme une brute.

Elle devint si pâle en voyant Henri qu'il crut qu'’eile allait défaillir. Puis ils se mirent à causer naturellement, de même que si rien ne se fût passé entre eux.

rente ne les yeux.

. — Moi,jy pense tous les soirs, dit-elle.

En

— Allons, ma bonne, reprit en bâillant son mari, Je. 7 crois qu'il est temps de nous cu ilér EX

ia AU PRINT E M ps

Lorsque les premiers beaux jours arrivent, que la terre. s'éveille et reverdit, que la tiédeur parfumée de l'air nous caresse la peau, entre dans la poitrine, semble pénétrer au cœur lui-même, il nous vient des désirs vagues de bonheurs indéfinis, des envies de courir, d'aller au hasard, de chercher aventure, de boire du printemps. |

L'hiver ayant été fort dur l'an dernier, ce besoin d'épanouissement fut, au mois de mai, comme une ivresse qui m'envahit, une poussée de sève débordante.

Or,en m'éveillant un matin, j'aperçus par ma fenêtre, au-dessus des maisons voisines, la grande nappe bleue du ciel tout enflammée de soleil. Les serins accrochés aux fenêtres s'égosiliaint; les bonnes chantaient à tous

les étages; une rumeur gaie montait de la rue; et je

sortis, l'esprit en fête, pour aller je ne sais où.

Les gens qu'on rencontrait souriaient: un souffle de bonheur flottait partout dans la lumière chaude du printemps revenu. On eût dit qu'il y avait sur la ville une brise d'amour épandue, et les jeunes femmes qui passaient en toilette du matin, portant dans les yeux comme une tendresse cachée et une grâce plus molle dans la démarche, m'emplissaient le cœur de trouble.

Sans savoir comment, sans savoir pourquoi, j arrivai au bord de la Seine. Des bateaux à vapeur filaient vers Suresnes, et il me vint soudain une envie démesurée de courir à travers les bois.

Le pont de la Mouche était couvert de passagers, car le premier soleil vous tire, malgré vous, du logis, et tout le monde remue, va, vient, cause avec le voisin.

C'était une voisine que j'avais; une petite ouvrière sans doute, avec une grâce toute parisienne, une mignonne tête blonde sous des cheveux bouclés aux tempes; des cheveux qui semblaient une lumière frisée, descendaient à l'oreille, couraient jusqu'à la nuque, dansaient au vent, puis devenaient, plus bas, un duvet si fin, si léger, si blond, qu'on le voyait à peine, mais qu'on éprouvait unce.irrésistible envie de mettre là une foule de baisers. | :

Sous l'insistance de mon regard, elle tourna la tête

vers moi, puis baissa brusquement les yeux, tandis qu'un

pli léger, comme un sourire prêt à naître, enfonçant un peu le coin de sa bouche, faisait apparaître aussi là ce

fin duvet soyeux et pâle que le soleil dorait un peu.

La rivière calme s'élargissait. Une paix chaude plaun murmure de

nait dans l'atmosphère, et vie semblait emplir l’espace. Ma voisine releva les yeux, et, cette fois, comme Je la regardais toujours, elle sourit décidément. Elle était charmante ainsi, et dans son regard fuyant mille choses m'apparurent, mille choses

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