‹ Œuvres complètes illustréesChapitre 67 sur 72 · SR CT OT RSA. BE SE · texte numérisé non relu

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ignorées jusqu'ici. J'y vis des profondeurs inconnues, tout le charme des tendresses, toute la poésie que nous rêvons, tout le bonheur que nous cherchons sans fin. Et j'avais un désir fou d'ouvrir les bras, de l’emporter quelque part pour lui murmurer à l'oreille la suave musique des paroles d'amour.

J'allais ouvrir la bouche et l’aborder, quand quelqu'un me toucha l'épaule. Je me retournai, surpris, et j'apeérçus un homme d'aspect ordinaire, ni jeune ni vieux, qui me regardait d'un air triste.

— Je voudrais vous parler, dit-il.

Je fis une grimace qu'il vit sans doute, car il ajouta : — «C'est important. » |

Jé me lévaiet le suivis à l'autre bout du bateau : — « Monsieur, reprit-il, quand l'hiver approche avec les froids, la pluie et la neige, votre médecin vous dit chaque jour : « Tenez-vous les pieds bien chauds, gar- « dez-vous des refroidissements, des rhumes, des bron- « chites, des pleurésies. » Alors vous prenez mille précautions, vous portez de la flanelle, des pardessus épais, des gros souliers, ce qui ne vous empêche pas toujours de passer deux mois au lit. Mais quand revient le printemps avec ses feuilles et ses fleurs, ses brises chaudes et amollissantes, ses exhalaisons des champs qui vous apportent des troubles vagues, des attendrissements sans cause, il n'est personne qui vienne vous dire : « Monsieur, prenez garde à l'amour! Il est embusqué « partout; il vous guette à tous les coins; toutes ses « ruses sont tendues, toutes ses armes aiguisées, toutes

AU PRINTEMPS | 223 « ses perfidies préparées! Prenez garde à l'amour !.… « Prenez garde à l’amour! Il est plus dangereux que « le rhume, la bronchite ou la pleurésie! Il ne pardonne « pas, et fait commettre à tout le monde des bêtises «irréparables. » Oui, monsieur, je dis que, chaque année, le gouvernement devrait faire mettre sur les inurs de grandes affiches avec ces mots : « Retour du printemps. Citoyens français, prenez garde à l'amour ; » de même qu'on écrit sur la porte des maisons : « Prenez garde à la peinture! » — Eh bien, puisque le gouvernement ne le fait pas, moi je le remplace, et je vous dis : « Prenez garde à l'amour; il est en train de vous pincer, et j'ai le devoir de vous prévenir comme on prévient, en Russie , un passant dont le nez gèle. »

Je demeurais stupéfait devant cet étrange particulier. et, prenant un air digne : — « Enfin, monsieur, vous me paraissez vous mêler de ce qui ne vous regarde guère. »

Il fit un mouvement brusque, et répondit : — «Oh! monsieur ! monsieur ! si je m'aperçois qu'un homme va se noyer dans un endroit dangereux, il faut donc le laisser périr ? Tenez, écoutez monhistoire, et vous comprendrez pourquoi j'ose vous parler ainsi.

« C'était l'an dernier, à pareille époque. Je dois vous dire, d'abord, monsieur, que je suis employé au ministère de la Marine, où nos chefs, les commissaires, pren-

nent au sérieux leurs galons d'officiers plumitifs pour

nous traiter comme des gabiers. — Ah! si tous les chefs étaient civils, — mais je passe. — Donc j'apercevais de mon bureau un petit bout de ciel tout bleu où volaient

des hirondelles; et il me venait des envies de danser au milieu de mes cartons noirs.

« Mon désir de liberté grandit tellement, que, malgré. . ma répugnance, j'allai trouver mon singe. C'était un

petit grincheux toujours en colère. Je me dis malade. Il me regarda dans lenez et cria : — « Je n’en crois rien, ; « monsieur. Enfin, al- « lez-vous-en! Pensez-

“ vous qu'un bureau

« peut marcher avec

« reils ? »

« Mais je filai, Je ga-

gnai la Seine. Il faisait un Lemps coiume aujourd hui ; et je pris la Mouche pour faire un tour à Saint-Cloud. :

« Ah! monsieur ! comme mon chef aurait dû m'en refuser la permission!

« 11 me sembla que je me hat sous le soleil. 2e aimais tout, le bateau, la rivière, les arbres, les maisons,

mes voisins, tout. J'avais envie d'’embrasser quelque chose, n'importe quoi : c'était l'amour qui préparait son

piège.

« Tout à coup, au Trocadéro, une jeune fille monta avec un petit paquet à la main, et elle s'assit en face de moi.

« Elle était jolie, oui, monsieur; mais c'est étonnant.

comme les femmes vous semblent mieux quand il fait beau, au premier printemps : elles ont un capiteux, un

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charme, un je ne sais quoi tout particulier. C'est abso-

lument comme du vin qu'on boit après le fromage.

« Je la regardais, et elle aussi elle me regardait, — mais seulement de temps en temps, comme la vôtre tout à l'heure. Enfin, à force de nous considérer, il me sembla que nous nous connaissions assez pour entamer conversation, et je lui parlai. Elle répondit. Elle était gentille comme tout, décidément. Elle me grisait, mon cher monsieur !

« À Saint-Cloud, elle descendit, — je la suivis. — Elle allait livrer une commande. Quand elle reparut, le bateau venait de partir. Je me mis à marcher à côté d'elle, et la douceur de l'air nous arrachaït des soupirs à tous les deux.

— « Il ferait bien bon dans les bois, « lui dis-je.

« Elle répondit : — « Oh! oui! »

— « Si nous allions y faire un tour, voulez-vous, mademoiselle? »

« Elle me guetta en dessous d'un coup d'œil rapide comme pour bien apprécier ce que je valais, puis, après avoir hésité quelque temps, elle accepta. Et nous voilà côte à côte au milieu des arbres. Sous le feuillage un peu grêle encore, l'herbe, haute, drue, d’un vert luisant, comme vernie, étaitinondée de soleil et pleine depetites bêtes qui s'aimaient aussi. On entendait partout des chants d'oiseaux. Alors ma compagne se mit à courir en gambadant, enivrée d'air et d'effluves champêtres. Et moi je courais derrière en sautant comme elle. Est: on bête. monsieur, bar moments! ;

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« Puis elle chanta éperdument mille choses, des airs d'opéra, la chanson de Musette ! La chanson de Musette! comme elle me sembla poétique alors! Je pleurais presque. Oh ! ce sont toutes ces balivernes-là qui nous troublent la tête; ne prenez jamais, croyez-moi, une femme qui chante à la campagne, surtout si elle chante la chanson de Musette !

« Elle fut bientôt fatiguée et s’assit sur un talus vert. Moi, je me mis à ses pieds, et je lui saisis les mains, ses petites mains poivrées de coups d’aiguille; et cela m'at- tendrit. Je me disais : — « Voici les saintes marques du «travail. » — Oh! monsieur, monsieur, Savez-vous ce qu'elles signifient, les saintes marques du travail ? Elles veulent dire tous les commérages de l'atelier, les polissonneries chuchotées , l'esprit souillé par toutes les ordures racontées, la chasteté perdue, toute la sottise des bavardages, toute la misère des habitudes quotidiennes, toute l'étroitesse des idées propres aux femmes du commun, installées souverainement dans celle qui porte au bout des doigts les saintes marques du travail.

« Puis nous nous sommes regardés dans les yeux longuement.

« Oh! cet œil de la femme, quelle puissance il a! Comme il trouble, envahit, possède, domine ! Comme il semble profond, plein de promesses, d'infini! On appelle cela se regarder dans l'âme! Oh! monsieur, quelle blague! Si l’on y voyait, dans l'âme, on serait plus sage, allez.

AU PRINTEMPS 229 | EE « Enfin, J'étais emballé, fou. Je voulus la prendre dans mes bras. Elle me dit : — « À bas les pattes ! »

« Alors je m'agenouillai près d'elle et j'ouvris mon cœur; je versai sur ses genoux toutes les tendresses qui m'étouffaient. Elle parut étonnée de mon change-

ment d’allure, et me considéra d'un regard oblique

Ê Émis \ 230 @ AU PRINTEMPS comme si elle se fût dit : — Ah ! c'est comme ça qu'on

joue de toi, mon bon; eh bien ! nous allons voir.

« En amour, monsieur, nous sommes toujours des naïfs, et les femmes des commerçantes.

« J'aurais pu la posséder, sans doute; j'ai compris plus tard ma sottise, mais ce que je cherchais, moi, ce n'était pas un corps: c'était de la tendresse, de l'idéal.

J'ai fait du sentiment quand j'aurais dû mieux employer

mon temps.

« Dès qu'elle en eut assez de mes déclarations, elle se leva; et nous revinmes à Saint-Cloud. Je ne la quittai qu'à Paris. Elle avait l'air si triste depuis notre retour que je l’interrogeai. Elle répondit : — « Je pense que « voilà des Journées comme on n'en a pas beaucoup « dans sa vie. » — Mon cœur battait à me défoncer la poitrine.

« Je la revis le dimanche suivant, et encore le dimanche d’après, et tous les autres dimanches. Je l'emmenai à Bougival, Saint-Germain, Maisons-Laffitte, Poissy; partout où se déroulent les amours de banlieue.

« La petite coquine, à son tour, me « la faisait à la passion ».

« Je perdis enfin tout à fait la tête, et, trois mois après, je l'épousai.

« Que voulez-vous, monsieur, on est employé, seul, sans famille, sans conseils ! On se dit que la vie serait douce avec une femme! Et on l'épouse, cette femme !

AU PRINTEMPS ri 231

« Alors elle vous injurie du matin au soir, ne comprend rien, ne sait rien, jacasse sans fin, chante à tuetête la chanson de Musette (oh! la chanson de Musette, quelle scie !), se bat avec le charbonnier, raconte à la concierge les intimités de son ménage, confie à la bonne du voisin tous les secrets de l’alcôve, débine son mari chez les fournisseurs, et a la tête farcie d'histoires si stupides, de croyances si idiotes, d'opinions si grotesques, de préjugés si prodigieux, que je pleure de découragement, monsieur, toutes les fois que je cause avec elle. »

Il se tut, un peu essoufflé et très ému. Je le regardais, pris de pitié pour ce pauvre diable naïf, et j'allais lui répondre quelque chose, quand le bateau s'arrêta. On arrivait à Saint-Cloud.

La petite femme qui m'avait troublé se leva pour descendre. Elle passa près de moi en me jetant un coup d'œil de côté avec un sourire furtif, un de ces sourires qui vous affolent; puis elle sauta sur le ponton.

Je m'élançai pour la suivre, mais mon voisin me saisit par la manche. Je me dégageai d'un mouvement brusque ; il m'empoigna par les pans de ma redingote, et il me tirait en arrière en répétant : — « Vous n'irez pas ! vous n'irez pas ! » d’une voix si haute, que tout le monde se retourna.

Un rire courut autour de nous, et Je demeurai immobile, furieux, mais sans audace devant le ridicule et le scandale.

Et le bateau repartit.

72e | La petite femme, restée sur le ponton, me regardait . -m'éloigner d’un air désappointé, tandis qué mon persécuteur me soufflait dans l'oreille en se frottant les mains:

— Je vous ai rendu là un rude service, allez.

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