DIALOGUE DE L'HISTOIRE ET DE L'AME PAÏENNE
— J'ai fait, dit-elle, (comme) soucieuse, et se parlant à elle-même tout en commençant de m'adresser la parole ; ruminante en soi-même ; mâchant des paroles de ses vieilles dents historiques; marmottante; mar monnante; mâchonnante; soucieuse, ayant pris soudain un air sérieux, comme pour de rire, les sourcils froncés, le front froncé, j'ai fait ce travail moi-même. On n'est jamais si bien servi que par moi-même. J'ai (donc fait cette recherche. C'est mon office et mon métier et ma raison d'être et mon ministère. C'est ma force et ma joie et mon pilier d'airain! Faire une recherche, faire des recherches,' mots voluptueux; tout pleins, tout gonflés des promesses ultérieures. J'ai tant pi-escrit de recherches, j'en ai tant fait faire à ces jeunes hommes, mes jeunes hommes, qu'il fallait bien que j'en vinsse à mon tour à en faire encore une moi-même.
(JE U V R E S PO S T H U M E S
Sombre fidélité pour les choses tombées. Après ce sera peut-être ma fin. Mots voluptueux, tout pleins de mémoires, tout pleins de souvenirs, tout gonflés des anciennes promesses, des voluptés anciennes, des anciennes promesses (à développement) ultérieures. Je me croirais encore au temps de ma vieillesse. D'autres se croiraient encore au temps de leur jeunesse. Mais je suis si vieille que ma vieillesse même se perd dans la nuit des temps. Vous croyez toujours que je plaisante, et vous le dites, que je fais des plaisanteries, qui seraient sottes. Que vous faites stupides. Quand vous les rapportez. Si vous saviez combien je suis malheureusement triste, et quelle détresse masquent toutes ces facéties. Je suis une pauvre vieille femme sans éternité : moins que rien ; une loque ; un vieux chiffon de femme. Orgueilleuse, et creuse, de tant de passé, à ce que je dis, je suis donc sans (aucun J avenir. Les regrets de la belle hëavlmiere, c'est moi qui fus la belle heaumière ; La belle qui fut hëaulmiere, dit le texte. Qu'est-ce qu'une femme, une (pauvre) vieille femme sans son éternité ? Qu'est-ce qu'il en reste? C'est moi qui fus la belle Glio, si adulée. Gomme je triomphais au temps de mes jeunes réussites. Puis l'âge vint. Moi aussi j'ai connu les victoires de la maturité, les victoires aux hanches lourdes. J'ai mis tout mon bien en viager. Combien d'autres, qui ont moins triomphé, touchent à l'âge où elles auront tout, où elles toucheront tout. Et moi je touche à ce même âge où je n'aurai plus rien. Alors j'essaie de me tromper. Je
me livre à des travaux, à ces travaux ingrats qui me consument comme un sable altéré, je me consume dans ce désert sans fin. Je présente ainsi un spectacle lamentable, je fais un objet pitoyable, à voir, qui briserait le cœur leplus dur. Moi, l'histoire, je trompe le temps. Ces recherches me rappellent mon jeune temps. C'està-dire le temps de ma jeune vieillesse. J'aime beaucoup mes jeunes amis. Je les estime presque. Mais quand on leur donne des recherches à faire, quelquefois on ne les voit jamais revenir. Il y en a qui sont trop bêtes, de ces jeunes amis. Ils prennent au sérieux, au pied de la lettre, mes enseignements, mes célèbres méthodes. Pour moi je suis sotte, vous le dites, vous le savez, mais je ne suis tout de même pas aussi bête que vous me faites. Je sais très bien, parfaitement je sais que jamais on n'en sortirait. Aussi mes bons élèves, c'est pour cela que mes meilleurs élèves n'en sortent pas. Ceux-là je les méprise, beaucoup, et je les estime ensemble et autant. Je les méprise infiniment parce qu'ils me prennent au sérieux, les malheureux, et mes enseignements et mes méthodes, et que naturellement ils ne peuvent pas s'en tirer. Les sots. Nous savons bien que s'il fallait épuiser la littérature d'un homme et d'un sujet avant d'en écrire, avant d'en enseigner, avant d'en traiter, avant d'en faire un livre, un cours et conférences, une note même pour les Archiv et une imperceptible notule, avant d'en penser même, s'il fallait aussi et encore plus épuiser la réalité d'une question, hein, ça nous mène-
ŒUVRES POSTHUMES
rait loin. Nul ne verrait jamais le bout de rien. Nul ne verrait la fin du commencement. N'est-ce pas, il faut se faire une raison. Quand je parle d'épuiser une question, tout le monde comprend bien qu'il ne s'agit point de la réalité, de mon ennemie, de ma grande ennemie la réalité, tout le monde entend que je ne parle pas, que je ne pense pas à épuiser cette odieuse réalité. Cette odieuse femme. Cette femme éternelle. Parce que tout le monde est bien gentil avec moi. Qu'il ne s'agit que de perlustrer, d'arroser du regard, de parcourir un certain nombre, généralement considérable, de documents, de recenser un nombre, qu'il faut énorme, de monuments. Du moment que c'est gros, pour moi c'est comme si c'était complet. Un livre, un ouvrage, un travail énorme ne peut pas ne pas être épuisant. Il inspire une sorte de respect, et d'effroi, comme je le veux, non seulement qui me suffit, mais qui remplace avantageusement pour moi le respect de la réalité. La paix régnait, et tout le monde était content. Le contentement planait. Seulement il y a ces veaux, qui ne veulent rien savoir, ces jeunes veaux, vituli, nos jeunes amis, vitelli, nos jeunes camarades, qui font semblant de ne pas comprendre, des godelureaux enfin, des jouvenceaux, juvenci, des béjaunes, qui se mêlent de vouloir épuiser réellement la réalité. Alors on ne les voit jamais revenir. Vous comprenez. Ce sont les mauvais esprits. Ils ont l'esprit philosophique, ce microbe ; l'esprit métaphysique et métaphysicien, ce virus; l'esprit, le goût réaliste, cette peste. Messieurs sont philosophes.
G L I 0 Et avec cela, messeigneurs. Avec votre épuisement de la réalité. Je commence à la savoir, votre épuisement de la réalité. Que vous faut-il, que voulez-vous de plus? Tout doux, mes enfants, mes chers petits agneaux. Vous n'en sortirez point de sitôt, mes doux enfants; la porte de sortie, par où vous sortirez, n'est point tout près d'ici. Je les nomme familièrement les tonneliers. Vous comprenez. A cause du tonneau des sœurs Danaïdes. Riez donc. Récriez-vous. Non. Renchérissez. C'est une plaisanterie très spirituelle, puisqu'elle est de moi. Toutes mes plaisanteries sont toujours très spirituelles. C'est toujours du moins ce que tout le monde me dit. Puisqu'elle est archéologique, naturellement, comme tout ce que je fais. Généralement quand je fais une plaisanterie tout le monde avoue que c'est très drôle. Parce que je dispose de beaucoup de chaires dans l'Université du Gouvernement. Et il y a les bourses de licence ; et les bourses d'agrégation ; et les bourses de doctorat ; et à présent les bourses de voyage. Les bourses ne donnent pas toujours de l'esprit à ceux qui les reçoivent: elles en donnent toujours à ceux qui les distribuent. Il y a même les croix et aussi quelques bannières. Alors tout le monde me trouve une personne très spirituelle. Et moi aussi, emportée par ma puissance et le respect qu'on me témoigne, je commence aussi ; entraînée par l'exemple moi aussi je m'accorde à me trouver une personne très spirituelle. Je n'en abuse pas. Dans l'État. Vous savez que je ne suis pas méchante. Pour une personne aussi importante.
OEUVRES POSTHUMES Temporellement aussi puissante. Et que quand je lance de ces plaisanteries stupides, mon cœur est ailleurs, ma pensée absente. Combien d'autres à ma place abuseraient d'une puissance aussi souveraine aussi incontestée. J'aimerais aimer. Comme celle qui fut j'ai mis tout mon bien dans le temporel et j'ai eu de grands triomphes dans le temporel dans le temps, et nulle n'a eu de plus grands triomphes que moi cette heaumière et moi qui fus j'arrive au temps que je ne serai pas, car j'arrive, comme celle qui fut je suis arrivée au temps que le temporel ne se refait pas, ne s'obtient plus, je suis parvenue à l'âge où le temporel ne sert (plus) de rien. J'aimerais, j'eusse aimé aimer. Je suis aujourd'hui une vieille femme toute pleine, toute atteinte de mélancolie. Neuf sœurs naquirent dans la maison de ma mère. J'étais la première née. C'est un dur métier, vous le savez, que d'être l'aînée, la première venue au monde dans une maison où il y a tant de filles. Ça fait des familles véritablement très lourdes. J'étais la sœur aînée, la célèbre sœur aînée. C'est moi qui débarbouillais tout ce petit monde. Je le devais. Je m'en acquittai avec beaucoup de dévouement. Mais le dévouement n'est pas ce qui fait la beauté des filles. Surtout des filles païennes. Or je suis venue au monde à l'âge païen dans une humanité païenne. J'étais la petite mère. Comme dans toutes les familles nombreuses. Tous les matins c'était moi qui les envoyais à l'école et je leur faisais mes recommandations, je leur recommandais, je leur disais d'être bien sages. Sages,
CL1Û comment elles le furent, vous le savez, mais vous (ne) le savez (que) par moi. On ne sait rien que par moi. Et quelle fortune elles en eurent, les petites sœurs, et comment, à force d'être sages en classe, quelles fortunes, diverses, elles en obtinrent, quels avancements elles en reçurent, qui toutes pourtant aboutirent ensemble et se rencontrèrent à composer ce que vous nomme , d'après moi, et ce que vous nommerez éternellement la sagesse antique. Ce que vous serez toujours forcés de nommer la sagesse antique. Elles étaient jolies comme des cœurs, les toutes petites, les petites païennes; jolies à croquer. Ah ça leur a servi de suivre les conseils que je leur donnais tous les matins, en leur mettant leurs petits tabliers blancs, d'être bien sages à l'école du maître Apollon, notre oncle. Elles furent en effet bien sages, plus que bien : sages ; sages et de toutes ces infantes sagesses composèrent ce que vous serez éternellement contraints de nommer la sagesse antique : cette invention, unique; cette institution composée, née d'une seule race, inventée, forgée, plus qu'imaginée, créée, enfantée par une seule race et dans une seule race, née d'un seul peuple et poussée, tiédie, fomentée d'une seule terre pour l'humanité. Notre oncle Apollon leur faisait l'école. Nous l'appelions notre oncle, parce qu'il nous faisait l'école; mais il était en réalité notre cousin germain, du côté de notre père. Ou plutôt il était notre frère même. Le même sang divin coulait dans ses veines. Seulement nous l'appelions notre oncle, parce qu'il était (un divin) ins-
tituteur. C'était déjà la grande querelle des Apolliniens et des Dionysiens. Vous en avez entendu parler. Tous deux Dieux, tous deux fils du même père; mais non point hélas de la même mère. Tous deux nos frères, du côté de notre père ; et le même sang divin coulait dans leurs doubles veines; tous deux fils de notre père, mais non point hélas malheureusement de notre pauvre mère. Le blond Apollon était naturellement le fils de la blonde Latone aux bras blancs, fille de Kronos. Le rouge Bacchos était fils de Sémélèla foudroyée. Ce fut une grande querelle, vous le savez, un débat qui partagea tout le monde antique. Un (bien) plus grand débat, vous pouvez m'en croire, croyez-en l'histoire, que le débat des dreyfusiens et de V Action française. Un Dieu vint, qui nous mit rapidement et pour éternellement d'accord. Nous autres, les Musettes, nous étions naturellement apolliniennes. Préférentiellement. Les grandes soulographies dionysiennes ne nous épouvantaient pas seulement. Elles nous révoltaient. Je voudrais que vous les ayez pu voir, les petites sœurs. Vous ne pouvez pas vous représenter cela, aujourd'hui. Elles étaient jolies comme des amours. Aujoud'hui vous ne pouvez plus les voir ainsi, et vous ne pourrez plus éternellement jamais. Trop de littératures ont passé sur ces mémoires. Trop de littératures les ont rééinbarbouillées. Trop de littératures ont passé sur ces enfants. Et je ne suis plus là, elles ne sont plus petites, pour les moucher le matin, pour moucher leur petit nez apollinien. Nous autres neuf nous étions naturellement apol-
liniennes. C'était plus correct et plus exact, seul parfaitement correct et parfaitement exact, seul parfait, seul harmonieux. J'ai appris depuis, comme histoire, j'ai connu tous ces odieux abus, ces abominables excès des populations dionysiennes ; j'y suis bien forcée, comme histoire ; je suis bien forcée de tout savoir ; c'est mon métier. Ce n'est pas gai. Mais comme Muse, comme la première et l'aînée des Muses, fille de ma mère Mémoire, j'en ai horreur. Ces rites orgiaques, ces barbares cérémonies dionysiaques, venues de quel Orient, me donnèrent la nausée ; longtemps ; aujourd'hui encore, d'y penser, elles me donnent le frisson ; elles font des consonances et des rimes barbares, qui me crèvent encore le tympan; des désinences dures; des complications de syllabes bizarres. Votre Dieu vint, qui nous mit rapidement et pour éternellement d'accord. Tous les matins elles allaient à l'école chez notre oncle Apollon. Nous l'appelions notre oncle, parce que c'est plus sérieux. Je leur mettais leur manger pour midi dans leur petit panier : un morceau de gâteau de farine de froment (parce qu'enfin elles étaient déesses et il faut tout de même respecter les rangs), (ce que vous nommez aujourd'hui dupain blanc, du pain de ménage, du pain de fantaisie); un carré de fromage sec, de fromage de bouc, c'est-à-dire, comme vous l'entendez, d'un fromage de chèvre très dur; mais elles avaient de belles dents, les petites coquines; quelquefois, pour se partager à elles toutes, un petit cuissot rôti de chevreuil, une aile de poule faisane, un petit gigot
ŒUVRES POSTHUMES d'agneau, un menu râble de lièvre ou de lapin, une blanche et tendre épaule de chevreau, un blanc de poulet : car alors nos autels n'étaient point délaissés. Elles buvaient dans le creux de leur main des eaux non filtrées, ni des eaux en bouteilles, rassurez-vous ; nullement de vos eaux minérales ; au long- du chemin elles buvaient au creux de leurs petites mains des eaux salutaires, les eaux des ruisseaux des bois, elles se penchaient aux sources des Nymphes Ilamadryades. Quand je n'étais pas là pour les conduire, elles faisaient souvent l'école buissonnière. Elles s'arrêtaient en chemin, causaient aux passants, bavardaient avec les nymphes des bois. Je dois dire qu'elles apprirent des passants et des nymphes des bois, qu'elles reçurent beaucoup d'enseignements que notre oncle Apollon ne pouvait décemment leur distribuer. Je suis la première à avouer qu'il y avait beaucoup de manques dans les enseignements apolliniens, et qu'il était bon, qu'il était nécessaire de les complé(men)ter par certains autres enseignements sur lesquels vous me permettrez de n'insister point. Moi je restais presque tous les jours à la maison pour aider ma pauvre mère à faire le ménage. Notre pauvre père, vous le savez, ne s'occupait presque jamais de nous. Il avait des mœurs déplorables. Ne vous étonnez pas que j'ose ainsi, moi une fille, parler ainsi de mon père. Ne vous en offensez point. Moi l'histoireje suis forcée de tout dire et de ne pas ignorer bien des choses. Notre pauvre père n'était jamais à la maison. Notre (pauvre) mère était bien malheureuse.
G L I 0 Faut-il le dire ? notre père courait le guilledou. Toujours quelque histoire de jupons. Et encore quand je dis de jupons, c'est plutôt par habitude. Des déguisements grotesques. Des mascarades. Une quantité de faux ménages.
La prostitution, l'adultère, V inceste, Le vol, Vassassinat et tout ce qu'on déteste, C'est Vexemple qu'à suivre offrent nos immortels. Notre pauvre mère avait bien du mal. Notre père était bien grotesque avec toutes ses bonnes fortunes, ses victoires archéologiques sur de faibles femmes, ses innombrables déguisements, pour Molière, ses faciles triomphes sur tant de femmes faciles ; et son aigle deuxième Empire; et sa foudre en zig-zag, souvent cruelle, souvent injuste, souvent brutale, et qui se trompait. Qui savait se tromper. Tout ce qu'il avait pour lui, mon pauvre père, et il ne s'en doutait peut-être pas, ce n'était point sa force, dont il était si fier; ce n'était point cette puissance dont il avait conçu tant d'orgueil ; il ne s'en doutait peut-être pas, tout ce qu'il a pour le sauver, mon ami, c'est qu'il était le Dieu des portes et du seuil des portes, c'est que pas un naufragé ne tendait sur la mer ses mains suppliantes, vers quelque trirème lointaine entre-aperçue au ras des flots, c'est que pas un naufragé ne tendait sur la terre ses mains suppliantes, c'est que pas une barque à une voile ne sombrait insecourue, pas un fugitif, pas un proscrit, pas un exilé, pas un cpuyàç, pas un exsul, pas un misérable, pas un aveugle, Homère,
OEUVRES POSTHUMES Œdipe, et Priam aux pieds d'Achille, et Ulysse aux genoux de Nausicaa, pas un naufragé ne frappait au seuil d'une porte; des frimas hyperboréens aux chaudes oasis d'Ammon, des plaines Cimmériennes et des neiges des Cimmériens à l'antique Thèbes aux cent portes et à l'Egypte don du Nil; et dans l'autre sens des colonnes d'Hercule et des plus lointaines colonies siciliennes et provençales même et de Marseille, de Massilia, de la future Marseille, de la Marseille phocéenne aux Ioniens antécédents, aux premiers philosophes, des Siciliens arithméticiens aux Ioniens physiciens, premiers physiciens et naturalistes, de Syracuse et d'Agrigente et de Messine aux premières physiques d'Éphèse et deMilet, des sages et arithméticiens Pythagoriciens aux Ioniens physiciens des éléments, des Pythagoriciens du nombre aux Ioniens élémentaires et par delà et au delà jusqu'aux barbaries persanes, jusqu'aux chaudes et molles barbaries orientales, jusqu'aux mollesses persanes, eîç xàç [xaXaxdT^Taç, dans tout le monde grec et jusqu'au delà, jusqu'aux confins et par delà les confins mêmes, et en travers des Syrtes les plus dangereuses jusqu'aux plus profondes et aux plus courbes Trébizondes, que nous nommions Trapézonte, c'est-à-dire la ville Tabulaire, dans tout le monde hellénique et jusque dans les mondes barbares mêmes, des barbaries glaciaires aux barbaries que nous nommons équatoriales ou intertropicales, des déserts de neige aux déserts de sable, des déserts de glace aride aux déserts de sable aride, dans tout ce vaste monde grec,
unique au monde, unique dans l'histoire, des déserts boréaux aux déserts africains, des déserts peuplés de glace aux déserts peuplés d'hommes noirs, des déserts glaciaux aux déserts torrides, des colonnes d'Hercule ouvrant sur quelles mers ultérieures, sur quels Océans du monde moderne jusqu'aux vallées originelles, jusqu'aux fleuves originaires d'Orient, d'où est sorti l'homme, des barbaries trop dures aux barbaries trop douces, des barbaries trop rudes aux barbaries trop molles, des barbaries d'avant aux barbaries d'après, des barbaries antérieures aux barbaries ultérieures, des barbaries pas assez avancées aux barbaries trop avancées, des barbaries pré-antiques aux barbaries modernes, dans tout cet unique monde hellénique pas une main sur terre et sur mer ne se levait suppliante, pas un naufragé de la terre et de la mer, pas un hôte, pas un voyageur, pas un navigateur, pas un pèlerin, pas un criminel ne se présentait au seuil d'une porte sans que la majesté de mon père le revêtit d'un impérissable manteau; et il était enveloppé de toute la majesté de mon père. Voilà ce qui le sauve, le pauvre vieux. Cela seul compte, mon pauvre ami, et lui sera peut-être compté au delà de son temps mortel, au delà même de son temps immortel : qu'il fut le Çév.oç, que pas une porte ne s'ouvrait à l'étranger sans qu'il y présidât, que pas une porte ne se fermait sans que sa majesté, par un sacrilège, fût atteinte.
J'ai été malade récemment. Vous le savez : rien de l'histoire ne peut passer inaperçu ; et vous rien de
ŒUVRES POSTHUMES ce qui concerne l'histoire ne peut vous demeurer étranger. Il ne vous est donc point resté étranger qu'il y a huit ou dix mois je fus assez sérieusement malade. Je relus VIliade et Y Odyssée, ces livres de ma jeunesse. Mais je les relus comme il faut les lire, à moins que de les lire dans le grec. J'ai assez bien su le grec, au temps de ma jeunesse sage. Mais je ne suis plus au temps de ma toute première jeunesse, et je ne sais même plus le grec comme sous le père Édet. J'ai pris la traduction, à défaut de ce grec. J'ai pris Y Iliade et Y Odyssée dans la traduction (française) la moins savante que j'ai pu trouver; si pervertis que nous soyons, si corrompu que soit devenu notre temps, si arriérés, si barbares que nous soyons (re)devenus, nous modernes, et que nous nous soyons faits, il existe encore, au moins chez les bouquinistes, des traductions qui ne sont pas savantes; (malade je redeviens sincère, et il faut bien que je me repose, que je me délasse, que je me change un peu de mes exercices habituels). (Mes exercices habituels ce sont aussi les traductions savantes, et surtout les éditions savantes. Non, ce que j'en ai fait, des traductions savantes. Ça me connaît aussi, les traductions savantes. Dans la traduction la plus ancienne, la plus innocente, la plus humaine, la plus simple, la plus honnête, la moins prétentieuse, la plus universitaire, ancienne universitaire, une édition, une traduction du bon temps, où Clytemnestre fût appelée bien authentiquement Clytemnestre, Minerve, Minerve, et Ulysse, Ulysse. Une traduction qui ait été donnée le plus sou-
vent comme prix aux distributions de prix, dans le» distributions des anciens prix, dans les belles distributions solennelles en province, dans les lycées de province, dans les belles et archaïques préfectures, dans les distributions présidées par monsieur le député de cet arrondissement. J'ai nommé la traduction, l'honorable traduction P. Giguet; Paris, Paulin, libraireéditeur, rue de Seine, 33, 1844. Quand on a l'honneur d'être malade, et le bonheur d'avoir une maladie qui vous laisse la tête libre, (au moins provisoirement et pour le temps de sa durée propre, car après, et dans le temps dit de convalescence elle se rattrape bien, la gueuse) la jaunisse par exemple, pour prendre un exemple au hasard, la grossièrement dite et vulgairement nommée jaunisse, grossièrement grotesque, le terriblement plus grave et scientifique ictère (grave), qui vous laisse la tête saine, mais qui (heureusement?) vous empêche rigoureusement de travailler, défense rigoureuse du médecin, défense rigoureuse de la nature, c'est alors, et alors seulement, qu'on est le lecteur idéal ; et c'est bien la seule fois qu'on le soit (car ce n'est pas à vous, mon ami, qu'il faut que j'apprenne que la lecture elle-même est une opération, qu'elle est une mise en œuvre, un passage à l'acte, une mise en acte, qu'elle n'est donc point indifférente, nulle, qu'elle n'est point un zéro d'activité, une passivité pure, une table rase); car nous sommes tellement pressés de travail de toute(s) part(s) dans la vie ordinaire, assaillis, assiégés, bloqués des nécessités de l'existence, bourrés de travail, bour-
ŒUVRES POSTHUMES rés de scrupules, bourrés de remords, que nous ne lisons plus jamais que pour travailler; quand nous sommes malades, et alors seulement, et seulement de ces sortes de maladies, qui laissent la tête libre et saine, et cependant forcent à garder le lit, et interdisent formellement de travailler, alors par exception, par une sorte de respect, imposé, temporairement, par une sorte de trêve, provisoirement (au lieu qu'il faudrait que ce fût essentiellement) nous redevenons momentanément ce qu'il ne faudrait jamais cesser d'être, des lecteurs; des lecteurs purs, qui lisent pour lire, non pour s'instruire, non pour travailler; de purs lecteurs, comme il faut à la tragédie et à la comédie de purs spectateurs, comme il faut à la statuaire de purs spectateurs, qui d'une part sachent lire et d'autre part qui veuillent lire, qui enfin tout uniment lisent ; et lisent tout uniment; des hommes qui regardent une œuvre tout uniment pour la voir et la recevoir, qui lisent une œuvre tout uniment pour la lire et la recevoir, pour s'en alimenter, pour s'en nourrir, comme d'un aliment précieux, pour s'en faire croître, pour s'en faire valoir, intérieurement, organiquement, nullement pour travailler avec, pour s'en faire valoir, socialement, dans le siècle ; des hommes aussi, des hommes enfin qui sachent lire, et ce que c'est que lire, c'est-à-dire que c'est entrer dans ; dans quoi, mon ami; dans une œuvre, dans la lecture d'une œuvre, dans une vie, dans la contemplation d'une vie, avec amitié, avec fidélité, avec même une sorte de complaisance indispensable, non seulement avec sym-
CLIO pathie, mais avec amour ; qu'il faut entrer comme dans la source de l'œuvre ; et littéralement collaborer avec l'auteur ; qu'il ne faut pas recevoir l'œuvre passivement ; que /a lecture est Va.de commun, Vopération commune du lisant et du lu, de l'œuvre et du lecteur, du livre et du lecteur, de l'auteur et du lecteur ; comme le spectacle est Vade commun, Vopération commune de V œuvre dramatique et du spectateur, de l'auteur dramatique et du spectateur; comme la contemplation de la statue, la représentation de la statuaire est l'acte commun, Vopération commune de V œuvre et du spectateur, de l'auteur statuaire et du spectateur. Une lecture bien faite, une lecture honnête, une lecture simple, enfin, une lecture bien lue est comme une fleur, comme un fruit venu d'une fleur; (elle est comme le duvet sur la pêche, disait l'ancien) ; elle est comme un spectacle bien vu, bien regardé; comme une statue harmonieusement vue, eurythmiquement regardée ; la représentation que nous nous donnons d'un texte est comme la représentation que l'on nous donne d'une œuvre dramatique (et aussi que nous nous donnons) ; elle est comme la représentation que l'œuvre nous donne (et que nous nous donnons aussi) d'une œuvre statuaire; elle n'est pas moins que le vrai, que le véritable et même et surtout que le réel achèvement du texte, que le réel achèvement de l'œuvre; comme un couronnement ; comme une grâce particulière et coronale; comme une ombelle à l'achèvement d'une tige; comme un fronton mis sur les colonnes du temple; comme un fronton placé, harmonieusement
ŒUVRES POSTHUMES posé ; comme un fronton mis, placé à l'achèvement du temple; comme une fructification mise et poussée à point; comme une maturation, un point de maturité, une fois posé, une fois choisi, une fois abouti ; comme un complètement ; comme un point rare, unique, singulier ; comme une singularité; comme une réussite; comme un point une fois obtenu, une fois réussi ; comme une atteinte ; comme une nourriture et un complément et un complètement de nourriture; comme une sorte de complètement d'alimentation et ensemble d'opération. La simple lecture est V acte commun, Vopêration commune du lisant et du lu, de l'auteur et du lecteur, de l'œuvre et du lecteur, du texte et du lecteur. Elle est une mise en œuvre, un achèvement de l'opération, une mise à point de l'œuvre, une sanction singulière, une sanction de réalité, de réalisation, une plénitude faite, un accomplissement, un emplissement ; c'est une œuvre qui (enfin) emplit sa destinée. Elle est ainsi littéralement une coopération, une collaboration intime, intérieure ; singulière, suprême; une responsabilité ainsi engagée aussi, une haute, une suprême et singulière, une déconcertante responsabilité. C'est une destinée merveilleuse, et presque effrayante, que tant de grandes œuvres, tant d'œuvres de grands hommes et de si grands hommes puissent recevoir encore un accomplissement, un achèvement, un couronnement de nous, mon pauvreami, de notre lecture. Quelle effrayante responsabilité, pour nous. (Et aussi, en un sens, quelle responsabilité pour l'auteur, pour les auteurs, pour
C L I 0 ce petit peuple d'auteurs qui forcent ainsi, qui entraînent, qui induisent à la collaboration, ultérieure, à la coopération, temporellement indéfinie, ce grand peuple des lecteurs, au moins ce peuple plus grand, si grand jadis, dont aujourd'hui le nombre diminue tous les jours). C'est ici un jeu cruel du sort, comme on disait, nous dirons un des jeux les plus cruels de la destination temporelle, et qui lui ressemble tout à fait, qui est tout à fait dans son genre et de sa sorte, que nul auteur n'ait temporellement jamais le droit de fermer sa porte, que nulle œuvre ne soit éternellement temporellement jamais close dans aucun atelier; c'est un des mystères les plus inquiétants peutêtre de la destination temporelle, un des plus pleins, des plus bourrés d'inquiétude, que nulle œuvre, si achevée soit-elle, et qu'elle nous paraisse, et peut-être qu'elle ait paru à l'auteur son père, nulle œuvre pourtant n'est temporellement si achevée, n'a temporellement si complètement reçu son chef qu'elle ne doive encore en un autre sens (et peut-être au fond en le même sens, car tous les hommes sont hommes, et cet auteur est homme, et nous aussi, petits, nous sommes hommes, et quoi que nous en ayons nous continuons l'auteur même en un sens) être perpétuellement achevée comme inachevée, au titre d'inachevée, qu'elle n'ait à recevoir et qu'elle ne reçoive et qu'elle ne doive recevoir perpétuellement un chef, un couronnement lui-même perpétuellement inachevé. C'est le sort commun de tout le temporel, de l'œuvre même,
ŒUVRES POSTHUMES en ce qu'elle est temporelle. Elle obtiendra toujours, bon gré mal gré, volens nolens, un accomplissement perpétuel, un achèvement, un couronnement perpétuellement éternel, perpétuellement incomplet lui-même, perpétuellement inachevé, que peut-être, que sans doute elle ne demandait pas; à laquelle elle pouvait ne pas tenir; à laquelle généralement elle ne tenait certainement pas ; l'auteur aimant bien, l'ignorant, le sot, le d'avance déçu, — le plus grand génie du monde, — être maître chez lui. Comme si l'homme jamais pouvait être maître chez lui, ni même être chez lui dans aucune maison. Car dans les maisons temporelles il est du jeu même du mécanisme temporel qu'il ne soit jamais chez lui, qu'il n'obtienne, qu'il n'atteigne jamais d'être chez lui; et clans l'autre maison il est dans la maison d'un autre. Vouloir être maître chez soi, avoir même cette imagination, quelle vanité. C'est en vain que le maître a fermé sa porte. Le maître a laissé l'œuvre dans son atelier, mon cher Pierre Laurens, et il a fermé l'oeuvre dans son atelier; et il a fermé son atelier sur son œuvre ; et il a enfin fermé sa porte sur son atelier; et il n'a point laissé la clef sur la porte; voyez, la clef n'est point dans (le trou de) la serrure, nous ne pourrons pas entrer; et la clef n'est point non plus chez le concierge, pendue au tableau ; et l'auteur voudrait bien qu'on lui laisse la paix, il a tant fait pour avoir cette paix, qu'on lui fiche un peu la paix, n'est-ce pas, puisqu'il a fini ; parce qu'il a beaucoup travaillé, pour faire cette œuvre, et qu'il est éreinté; il a mal à la tête; il
C L I 0 a l'imagination statuaire foulée aux pieds comme un sentier que lui-même il aurait rebattu ; non seulement il n'en peut plus, ce qui ne serait rien, et est trop naturel, mais il n'en veut plus. Et il ne veut plus en entendre parler. Et la mort est venue, la dernière femme de ménage. La mort vient. Elle a donc fait le ménage ; pour la dernière fois elle a balayé le plancher, elle a mis en ordre les œuvres. Elle a aussi mis en ordre l'auteur. Elle a rangé les œuvres. Elle a aussi rangé l'auteur et son imagination statuaire piétinée. Pour la dernière fois elle a épousseté, elle a classé les œuvres. Elle a aussi classé l'auteur. Pour la première et pour la dernière fois. Pour cette seule fois. Pour la dernière fois elle a fermé l'atelier sur l'œuvre et la porte sur l'atelier. Elle a aussi fermé sur l'auteur la lame, la porte et la pierre du tombeau,
Et tôt serons étendus sous la lame.
Et elle n'en a laissé aucune clef temporelle. Et l'auteur voudrait bien jouir (en paix) d'une paix qu'il croit avoir gagnée. L'auteur voudrait goûter, l'auteur voudrait se nourrir du repos de la paix éternelle. Décevance: dans cet atelier fermé nous sommes tous perpétuellement toujours : une mauvaise lecture d'Homère a un retentissement sur et dans l'œuvre, sur et dans l'auteur. Et une mauvaise lecture d'Homère est toujours tout ce qu'il y a de plus possible, tout ce qu'il y a de plus facile, tout ce qu'il y a de le plus dans nos moyens. On le sait de reste et on ne s'en fait pas faute. Une
ŒUVRES POSTHUMES mauvaise lecture d"Homère de nous découronne en un certain sens et d'une certaine sorte et pour une certaine part, pour un fragment, proportionné, découronne d'autant l'homme et l'œuvre; une bonne lecture le (re)couronne(rait). Une mauvaise lecture de nous d'Homère, enfin d'Homère par nous, le redécouronne. Et c'est ainsi, un perpétuel, un temporellement éternel va-et-vient, un achèvement qui n'est lui-même jamais achevé, un désachèvement qui lui-même est le seul qui puisse peut-être s'achever, car c'est ici l'ordre du temporel, et c'en est la loi, c'est (ici) le mécanisme même du temporel que dans cet ordre, dans cet acte commun, dans cette opération commune du lisant et du lu, de l'auteur et du lecteur, du texte et du lecteur, les achèvements, les couronnements, les augments, les incréments ne sont jamais assis, éternellement acquis, irrévocablement posés. Et au contraire les dégradations, les déperditions, les décroissances peuvent être, devenir acquises, être assises, être acquises, éternelles, temporellement éternelles, posées, irrévocables. C'est la loi même, le jeu, le fonctionnement du mécanisme temporel. Les valeurs positives ne peuvent point s'y ajouter imperturbablement, en toute sécurité, indéfiniment, perpétuellement ni surtout irrévocablement. Les valeurs négatives au contraire peuvent (se retrancher) s'y ajouter indéfiniment, imperturbablement, en toute sécurité, perpétuellement, irrévocablement, irréparablement. Les valeurs d'accroissance, d'accroissement, de couronnement ne sont jamais sûres de leur accrois-
sèment. Les valeurs de décroissance, de décroissement, de découronnement peuvent être, peuvent devenir sûres du découronnement et de la décroissance. Toutes les bonnes lectures d'Homère ne feront pas que ce texte, ne feront pas que Y Iliade et Y Odyssée reçoivent un couronnementimpérissable.Trop de mauvaises lectures peuvent avilir, peuvent mutiler littéralement un texte, peuvent comme désorganiser ce texte de telle sorte que le monument même qu'il constitue puisse périr, périsse irrévocablement. Ici les pertes sont acquises, et les gains ne le sont pas, ne le peuvent pas être. C'est la loi commune, générale, de tout le temporel. Si dur que soit ce marbre du Pentélique, non seulement il a reçu et perpétuellement il recevra les atteintes physiques du temps, que les philosophes nous ont habitués à considérer, mais il a reçu et perpétuellement il recevra les atteintes non moins graves, les couronnements et les découronnements, les accroissements et les déchets de la collaboration de tous ceux qui sont dans le temps. Et il n'y a point à se sauver par l'indifférence et l'indifférent et le zéro de lecture pour échapper à choisir entre la bonne et la mauvaise lecture et notamment pour échapper à la mauvaise lecture. Car cet ordre, de cette collaboration, qui est un ordre particulier de Tordre général de la vie, comme généralement Tordre de la vie, particulièrement n'admet pas le zéro, l'indifférent, l'indifférence, le nul enfin, le ni l'un ni l'autre, le entre deux. Il n'admet pas le neutre. Un zéro de lecture d'une œuvre en est en un sens le découronnement suprême.
*«MONOKBiaMHHnHHH
OEUVRES POSTHUMES En ce sens un zéro de lecture peut en être, en est assurément la plus mauvaise lecture. A la limite. Elle peut faire, elle fait assurément à l'œuvre l'atteinte la plus mortelle. Car elle ouvre la porte à l'oubli, à la désuétude ; non seulement à la déshabitude, mais à la dénutrition. Car il s'agit ici de nourriture et d'une alimentation perpétuelle, non, nullement d'une inhumation, d'un recensement, d'un inventaire fait une fois pour toutes. D'un registre funéraire. Puisqu'il s'agit ici généralement de temporel, particulièrement d'une collaboration, d'une opération commune perpétuelle et perpétuellement temporelle. Si dur que soit ce marbre du Pentélique et quelle qu'en soit la patine, non seulement il reçoit perpétuellement, éternellement temporellement, les atteintes physiques du temps, atteintes à la considération desquelles nous sommes habitués par les considérations et souvent par les contemplations de tous les philosophes, mais en même temps, dans tout ce même temps il reçoit perpétuellement, éternellement temporellement, d'autres singulières atteintes, les atteintes, les couronnements et les découronnements incessants, les achèvements perpétuellement inachevés, lesinachèvementsréellementachevés, réellement acquis, réellement obtenus, les couronnements perpétuellement incouronnés et les découronnements perpétuellement et réellement incouronnés aussi de notre collaboration perpétuelle à tous tant que nous sommes, tout petits que nous sommes. C'est ici le plus grand mystère peut-être de l'événement, mon ami, c'est ici
proprement le mystère et le mécanisme même de l'événement, historique, le secret de ma force, mon ami, le secret de la force du temps, le secret temporel mystérieux, le secret historique mystérieux, le mécanisme même temporel, historique, la mécanique, démontée, le secret de la force de l'histoire, le secret de ma force et de ma domination; c'est par là, exactement par le jeu de ce mécanisme, que j'ai assis ma domination temporelle. Vous savez qui je veux dire, mon ami, quand je parle de ma domination temporelle, et si elle est assise et bien solide. Elle me compenserait de ce que j'ai un zéro de domination éternelle, vous l'avez dit, si toute une éternité temporelle pouvait balancer un atome de véritable, de réelle éternité, d'éternité éternelle, si rien de temporel pouvait nous consoler. Si cette misère de domination éternellement temporelle est solide et bien assise, vous le savez. De reste. Elle tient toute par ce simple mécanisme. Si dur que soit ce marbre du Pentélique et quelle qu'en soit la patine séculaire, jaune, chaude, blonde, paille, dorée, de vingt-quatre et de vingt-six siècles de soleils dorée, qu'elle en est comme une croûte dorée, comme un affleurement de soleil à la surface de la pierre, comme une cristallisation superficielle de soleil, de l'antique soleil, à la surface de cette vieille pierre, ce marbre reçoit d'autres atteintes, et il reçoit incessamment ou incessamment il perd une autre patine. Incessamment il prend et incessamment il perd des patines autres que la patine physique, autres que la patine du (vieux) soleil. Incessamment il reçoit des
«H«Mi««Bnnaai
OEUVRES POSTHUMES atteintes autres que les atteintes physiques des intempéries. En vérité je vous le dis, moi l'histoire: C'est vraiment un scandale ; et c'est donc un mystère ; et c'est vraiment le plus grand mystère de la création temporelle : Que les (plus grandes) œuvres du génie soient ainsi livrées aux bêtes (à nous messieurs et chers concitoyens) ; que pour leur éternité temporelle elles soient ainsi perpétuellement remises, tombées, permises, livrées, abandonnées en de telles mains, en de si pauvres mains: les nôtres. C'est-à-dire tout le monde. Si dur que soit ce marbre, les architectures qu'il a édifiées reçoivent et perdent de nous incessamment, de tout le monde, une autre patine, que la patine du soleil charnel, une patine nouvelle; nos regards, nos sots regards y laissent et y reprennent incessamment, y mettent et y regrattent sans cesse une patine invisible. C'est cette patine qui est proprement la patine historique. Nos mauvais regards, nos regards indignes découronnent ces temples. Des bons regards, des regards dignes les recouronneraient temporairement. Des compléments, des complètements indispensables se feraient. Des achèvements indispensables se feraient.
Je dis indispensables, car si nous ne les faisons pas, nul ne les fera, jamais. Un bon regard, un regard antique achève. Un mauvais regard, un regard barbare, un regard moderne désachève. Un regard nul, zéro regard, pas de regard du tout est en un sens le plus mauvais, le pire mauvais regard : car c'est le regard de la dénutrition définitive, de la désaffection finale, c'est
le regard de l'abolition éternelle, c'est enfin le regard de la désintégration de l'oubli.
L'artiste a fermé l'atelier sur son œuvre. Il avait les yeux brouillés. C'était fini. Il ne voulait plus rien savoir. Il ne pouvait plus voir son œuvre. J'entends qu'au lieu de la voir du seul regard, du regard toujours frais, toujours neuf, toujours nouveau, toujours innové du créateur, de l'auteur, il commençait de la voir, bon gré mal gré, éxwv zs. x<x\ axcov, invilus invitatus, il commençait irrévocablement de la voir d'un regard habitué, ce regard à partir du commencement duquel il n'y a plus rien à faire. Il n'y avait donc plus rien à faire. Son regard n'était plus neuf. C'est la seule cécité qui soit irréparable pour l'artiste. Alors il a fermé la boîte. Lui l'auteur il commençait de voir comme un public. Il devenait son premier public, son commencement de public. Et dans cet atelier que l'auteur a fermé, que la mort a fermé, nous sommes tous tout de même toujours, nous (autres) les petits, et l'œuvre est en(tre) nos mains, et le sort de l'œuvre, puisqu'elle est sous nos regards. Et nous emplissons l'atelier de notre indigne, de notre indigent brouhaha. Les mots ont un sens infiniment plus profond que leur sens, et surtout, petits misérables, que leur si-gni-fica-tion. Si dur que soit ce marbre de Paros, et quelle qu'en soit l'antique, l'insoleillée patine, incessamment nos regards feront ou déferont l'Aphrodite antique. A chaque instant nous sommes libres de dire et de faire des bêtises, mon pauvre ami, et nous en faisons, ce
CE U V R E S POSTHUMES
n'est rien de le dire. Nous sommes libres de tenir les propos que nous voulons, hélas, c'est-à-dire d'apporter, d'introduire les collaborations que nous voulons. Nous sommes libres de dire et de faire toutes les sottises, que nous voulons. Et nous en voulons beaucoup. Et ce qu'il y a de pire, c'est que quand nous n'en voudrons plus, alors ce sera le pire, car ce sera l'oubli, fourrier de cette mort. Si dur que soit ce texte, et si marmoréen, ce texte du Pentélique, ce texte de Paros, et quelle qu'en soit la patine trente fois séculaire, il est tout de même en nos mains (quelle imprudence ! mes enfants) (et comme j'avais bien raison de dire : quel scandale ! et par voie de conséquence et ensemble quel mystère donc.) Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère. Trois mille ans de lectures, sauf quelques siècles d'interruption, et les (innombrables) siècles d'interruption et de barbarie qui viennent. Enfin, sans nous, qui allaient venir. Trente siècles de bonnes et de mauvaises lectures, sauf quelques siècles de zéro lecture, les pires de tous, y compris ceux qui viennent. Enfin qui allaient venir. Qui s'ajoutent non comme un supplément arbitraire, mais comme un complément inévitable, comme un complément définitif, aux siècles de mauvaise lecture. Les bonnes lectures achèvent et ne parachèvent pas. Elles ne mettent point la fermeture. Les mauvaises lectures désagrègent. Les nulles lectures font la consommation des siècles ; elles font la consommation des temps; elles accomplissent la désagrégation suprême, la désagrégation finale ; elles
réalisent comme un premier jugement dernier, temporel elles font comme une ^première) image, temporelle, d'un jugement dernier.
Il est effrayant, mon ami, de penser que nous avons toute licence, que nous avons ce droit exorbitant, que nous avons le droit de faire une mauvaise lecture d'Homère, de découronner une œuvre du génie, que la plus grande œuvre du plus grand génie est livrée en nos mains, non pas inerte mais vivante comme un petit lapin de garenne. Et surtout que la laissant tomber de nos mains, de ces mêmes mains, de ces inertes mains, nous pouvons par l'oubli lui administrer la mort. Quel risque effroyable, mon ami, quelle aventure effroyable ; et surtout quelle effrayante responsabilité. Quelle conjecture, quelle conjonction que cette opération bilatérale. D'un côté, d'une part quel risque pour l'auteur ; l'auteur ne voyait plus clair sur son œuvre ; il s'apercevait, non sans un certain effroi, non sans une certaine contrariété, intérieure, car il connaissait bien, il reconnaissait que c'était la fin, que dans un instant il n'y ferait et n'y pourrait plus rien, que dans tous les instants ultérieurs il n'y serait plus rien, que c'était l'annonce et l'antécédence de la mort de son opération propre, de son effectuation propre de son œuvre par lui, l'auteur s'apercevait qu'il fallait laisser ça, (parce) qu'il se retournait pour ainsi dire lui-même en lui-même contre lui-même, qu'il prenait, malgré lui-même et contre lui-même, qu'il revêtait pour ainsi dire une attitude contraire à son attitude originelle, une attitude
mentale originairement et toute contraire à sa première attitude, à son attitude d'auteur. Involontairement, irrévocablement, quoi qu'il en eût, à son génie défendant, il se sentait devenir un autre homme, un homme tout contraire ; il revêtait un autre homme, dont à mesure qu'il y entrait, qu'il en recevait le (re)vêtement il ne pouvait pas se débarrasser ; un manteau de Centaure ; d'auteur il se sentait invinciblement devenir le contraire, public. Il se sentait devenir le premier rang de son public, l'homme qui est là devant, qui regarde, l'imbécile, qui ouvre d'autres yeux, des yeux inconnus, inconnaissants ; bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux ; le premier de ces messieurs ; le premier à passer, dans le temps, dans le passage du temps ; celui qui est à la barrière, là, à la barrière qui sépare les œuvres du public; celui qui a cette main (grossière) (si grossièrement) appuyée sur la balustrade ; il se sent invinciblement devenir, il devient cela, cette misère, cette stérilité, cette impuissance, le premier spectateur, le premier lecteur, le premier qui regardera ; il se voit ; il se reconnaît là ; c'est lui cet homme ennemi, désormais ; plus qu'ennemi, irrévocablement étranger. C'est luimême, cet autre, c'est lui-même et c'est désormais son plus grand ennemi, infiniment plus : son plus grand étranger. Alors il ferme. Il faut rompre. Il faut fermer. C'est lui, l'homme à la balustrade. On va fermer, il ferme. Il ne se doute pas, le malheureux, que le public, lui, ne fermera jamais, ou que s'il ferme, ce sera jamais la pire des hypothèses, la pire des solutions, éven-
tuelles ultérieures, la pire, la dernière des conclusions. Lui-même il ne peut plus, il ne veut plus (y) travailler parce qu'il se sent devenir public ; et que c'est pour lui comme un écœurement, une pétrification. Mais ce même public au contraire il ne se sent pas devenir public. Il est venu au monde comme ça. Il n'a jamais été auteur. Il n'est point le père de cette œuvre. Et au moment même que vous cessez d'y travailler, que vous ne pouvez plus, que c'est plus fort que vous, parce que vous sentez qu'invinciblement, vous auteur, d'auteur vous commencez de devenir public, à ce même moment même ce même public, lui qui n'a pas les mêmes raisons, c'est à ce même moment qu'il commence au contraire de travailler; impudent : impudemment ; grossier : grossièrement. Et il en a comme ça pour longtemps. Il faut espéier: pour toujours. Car s'il s'arrêtait une fois, ce serait encore pire ; ce serait le pire. Quel risque, mes amis. Et pour l'œuvre, et pour l'auteur, quelle infortune. C'est pourtant la commune infortune temporelle. C'est la commune infortune historique même. C'est hélas la seule fortune. Courir ce risque, être entre toutes les mains, les plus grossières, courir ainsi, y courir tous les risques ; ou courir ce risque pire au contraire, le risque suprême : n'être plus en aucunes mains. C'est-à-dire, au fond, la maladie, ou la mort. Telle est la commune mesure historique, la commune infortune historique mécanique même, la commune infortune temporelle de l'œuvre et de l'événement temporel, de l'œuvre et de l'événement histo-
ŒUVRES POSTHUMES rique, c'est-à-dire de l'œuvre et de l'événement enregistré. Briséis est entre nos mains. C'est un grand danger pour elle. C'est un grand danger pour Achille. C'est exactement de cette contrariété intérieure que tout le temporel est véreux, mon pauvre ami, que l'historique, tout l'historique, défini comme historique, est véreux, que l'événement est véreux, que l'œuvre, cet événement, cette part(ie) intégrante de l'événement, est véreuse. Telle est ma profonde blessure, ma blessure temporelle, ma blessure éternellement temporelle. Telle est ma secrète blessure, qui ne guérira jamais. Certes née dans un peuple intelligent quand innocente j'envoyais mes jeunes sœurs par les sentiers de cette montagne intelligente, je ne prévoyais pas, qui aussi eût soupçonné que notre grand-père le temps nous réservait en secret une telle infortune, intérieure, ultérieure, temporellement éternelle, invincible, indépouillable, un tel creux secret : d'être comme lui véreuse ; irrévocablement ; et comme lui d'être rongée de ce cancer ; comme le vieux grand-père (et ce n'est pas Guillaume Ier que je nomme ainsi) nous a légué cette tare, secrète ; et comme il nous Ta léguée à tout ce qui est de lui, à toute la création, temporelle, universellement à tout ce qui est du temps. Quelle effrayante application, mon ami, quelle effroyable, quelle universelle application de ce vieux principe que naïvement et (pseudo-) scientifiquement vous croyez avoir découvert, et qu'un peu solennellement vous nommez, vous avez intitulé le principe de l'hérédité. Tout ce qui procède du temps,
c'est-à-dire tout, est marqué du temps et de cette tare du temps. Et ce n'est plus seulement la lèpre ou le péché mortel, Péguy, c'est la lèpre et le péché mortel. Toute la création temporelle, toute la matière historique est ainsi et pour tout son temps recreusée d'une tare intérieure, d'une vanité, d'une viduité. D'une vanité comme elle éternellement temporelle. D'une viduité ensemble avec elle et en dedans d'elle temporellement éternelle. Un vautour extérieur mordait au foie, un vautour infatigable rongeait l'impérissable Prométhée. Un vautour intérieur nous ronge, un vautour héréditaire, d'autant plus sûr, d'autant plus implacable, nous mord au foie, un vautour infatigable ronge l'impérissable, et pourtant périssable création temporelle. Définitivement périssable. Un jour périssable. Car c'est ici très exactement, c'est littéralement, c'est diamétralement le contraire d'Anligone. C'est bien la loi d'aujourd'hui et d'hier, et c'est la loi écrite, tout ce qu'il y a de plus écrite, la loi de l'inscription historique même. Nùv ye xocyôèç, xai àec 7roxe | Çyj rauxa, xal 7tavTsç ï<ï(X£v \\ otou '«pav»j. Elle vit aujourd'hui (du moins) et hier, et toujours ; (toujours temporellement; et nous savons tous (très bien) de qui, d'où elle est apparue. Elle nous est venue, elle nous est léguée, elle nous vient, elle (nous) est apparue de notre grandpère Chronos. (Nous éviterons, n'est-ce pas, de Yor- Mographier Khronos, parce qu'avant tout il ne faut pas ressembler à Leconte de Lisle). Malheureusement, l'aïeul Temps, le vieux squelettique, le vieux à la faux,
le vieux sénile, il n'est pas seulementnolre grand-père, à nous malheureuses. Il est le grand-père général de tout le genre. Il est le grand-père commun. Il est le grand-père universel de tout cet ordre.
AXTirONII.
Où yàp xi [v.cu Zeùç ïjv b XT|pû:aç -ràoe,
oÙS'ï) ÇÙVOIXOÇ TtoV XOCTO) OetOV AlXTj TOlOUSo' Iv àvôpdJTTOtClV (op'.iJEV VOJAOUÇ"
oùoè cOéve'.v tocoïtov wdtnr^v rot cà x^pûyaaO' w<it' ScypaiCTa xxn^'kr^ 6ewv vôij.'.[i.a oûvacOat Qvyjtgv ov6 ' Û7ispopa|JLStv. Où yâp ti vuv ye xày-Oeç, àXX'àeî tiote Çyj raùxa, xoûSelç oiBev z\ ô'tou 'cpâv^.