‹ Œuvres complétes. Introd (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · ANTIGONE · texte numérisé non relu

ANTIGONE

Car ce n'était pas Zeus qui me les avait proclamées (comme un héraut), ni la Justice qui demeure avec les dieux d'en bas na pas défini de telles lois chez les hommes ; ni je ne pensais pas que tes décrets (proclamés par ton héraut) fussent de force (eussent tant de force) à pouvoir, étant mortel, transgresser (passer par dessus) les lois non écrites et inébranlables (ou infaillibles) des dieux. Car elles ne vivent pas aujourd'hui (du moins) et hier, mais toujours, et nul ne sait de qui elles apparurent.

C'est tout diamétralement le contraire, mon pauvre ami. Nous savons de qui apparut la loi, non seulement la

loi écrite, maislaloi de récriture et de l'inscription même. Ainsi des jouvencelles, ainsi des petites filles naissent et croissent innocentes, et elles portent dans leur sein les tares ancestrales : ainsi et non autrement, haud secus, nous croissions innocentes, et déjà je portais en mon sein le secret du mal qui me ronge. Ou la maladie, ou la mort : tous vous n'avez plus qu'à choisir. Et toute la création aussi naissait et croissait innocente. Toute la création autour de nous, ensemble avec nous, ainsi comme nous. Mais tout ainsi comme nous toute mal saine aussi en dedans; car l'éternité seule est saine et pure. Ainsi l'œuvre et l'auteur choisira : ou de risquer d'être avilie, d'être tripotée aux mains les plus grossières, d'être tripatouillée aux pires mains, comme de la copie d'auteur aux mains de votre grand ami M. Ernest Lavisse, ou de risquer pire encore, de risquer le risque suprême : de ne plus recevoir même ces grossières et ces avilissantes caresses, c'est-à-dire d'être morte. Ou l'avilissement, cette sorte, particulière, cet ordre, cette classe pour ainsi dire d'avilissement, ou la mort. Ou l'avilissement, cette mort, ou la mort, cet avilissement ; suprême, ce comble de l'avilissement, cette limite, cet avilissement accompli, cette vilitude. Ou l'avilissement, l'injure perpétuelle, cette incompréhension, cette inintelligence, le risque de cet avilissement ; ou en être réduit à ceci : regretter cet avilissement même, et le risque de cet avilissement, regretter de n'être plus avilie. Un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort. Quel risque effrayant pour

ŒUVRES POSTHUMES l'auteur. Et pour nous, mon ami, quelle effroyable responsabilité. Le voilà bien, mon ami, le quasi-contrat, et toutes les responsabilités qu'il emporte. Le contrat fait sans nous, où nous sommes liés sans qu'on nous ait demandé notre avis. Parmi tant d'autres, quasicontrats, qui nous ont lié les poignets pour toute notre vie temporelle, et peut-être pour un peu plus. En voici un. D'une part, de son côté l'auteur met l'œuvre. De l'autre part, de notre côté nous apportons toute la mémoire du monde, nous mettons la commune mémoire de la commune humanité. Nous mettons cette commune mémoire, si précaire, si puissante, qui incessamment se fait et se défait. Tels sont les apports contractuels. Et les rapports, et les relations, et les ligatures mutuelles. Telles enfin, de part et d'autre, les contractuelles obligations. C'est un contrat manqué, comme tous les contrats, et qui, comme tous les contrats, est indéfaisable. Contrat pour lequel nous n'avons jamais été et ne serons jamais consultés, ni d'une part l'auteur, ni de l'autre part nous le public. Ces œuvres sont en nos mains comme des otages, elles sont des prisonnières esclaves, les femmes de Darius. Aux mains, hélas, de quelle postérité d'Alexandre. De nous leur honneur dépend, et leur estimation, et leur vie. Leur estimation, l'estimation d'elles, qui est encore leur être même. Il ne vous échappe pas, mon ami, que c'est le plus grand honneur qui puisse nous être fait dans le temps, et que nous ne l'avons point demandé.

On nous a fait, seigneur, en nous honorant beaucoup

Page 1