CLIO
Je vous défie, dit-elle, de trouver actuellement un seul homme qui parle de l'affaire Dreyfus autrement qu'en historien. Je vous défie de trouver jamais dans les siècles des siècles un seul homme qui parle de Jésus en historien.
Ils ne vous en parleront jamais qu'en chrétiens ou antichrétiens.
Ils vous en parleront toujours : en fidèles ; ou en infidèles.
La force de Nestor elle n'est plus en Nestor, dit-elle. Elle est dans Antiloque 'Avtiâo/oç SAëÀTipov svr,paTo
OOUpî CpOCElvài
NsiîxoptO'riç-
VI. 32. El Antiloque tua. de sa lance brillante Abléros, (Antiloque) Nestoride ;
Et ainsi c'est cet Antiloque qui est devenu Nestor, ou plutôt c'est cet Antiloque que Nestor est devenu ; et parallèlement c'est cet Ablèros qui est devenu le divin Éreuthalion, ou plutôt c'est cet Ablèros que le divin Ereuthalion lui-même est devenu.
Revenons sur ce point à Hugo, dit-elle. Vous voyez, que ce n'est point par hasard que sur tant de points nous revenons toujours à Hugo. On dira ce que l'on voudra de Hugo, dit-elle, mais il est certain qu'il oilre un des plus beaux cas de longévité que Ton ait jamais vu. Je dis un des plus beaux cas de longévité, dit-elle, et non pas seulement de longévité. Car cette merveilleuse longévité qu'il développa pendant quatrevingt-trois ans ne fut point pour lui un événement, extérieur, une fortune et un renouvellement constant de fortune, un bail de trois, six, neuf invariablement prolongé, par tacite reconduction, infatigablement renouvelé par le propriétaire. Ce fut un événement intérieur, une entreprise sagement conduite, une heureuse fortune, sans doute mais une heureuse fortune comprise du dedans, conduite du dedans, acheminée du dedans. En ce sens nous pouvons considérer Hugo une fois de plus comme un exemple maximum, comme un cas limite, comme un exemplaire particulièrement heureux, uniquement heureux, éminemment réussi de ce que peut être, de ce que peut donner une vie d'homme. En ce sens et pour ce que nous examinons, dit-elle, on peut dire que la vie de Hugo est éminemment une vie d'homme.
Poussée autant qu'on le peut dans le temps; étendue autant que l'on peut étendre une vie d'homme dans l'étendue (temporelle).
D'autre part il était essentiellement et entre tous un
C L I 0 homme commun et un homme du commun. On peut dire que c'est le plus gros homme du commun que l'on ait jamais vu et il faut peut-être ajouter aussitôt le plus grand homme du commun. Il offre donc cet intérêt unique, dit-elle, (si vous me permettez d'emprunter ce langage un peu de clinique et de laboratoire), qu'il offre un exemple éminent et unique mais dans l'ordre commun, un exemple éminent et unique d'une vie commune, et par suite un exemple qui peut servir à tout le monde.
Cela étant, il est constant qu'il a voulu être l'homme d'un siècle. Il a voulu dès le berceau être un homme séculaire, un homme centenaire. Et il faut voir dans le détail comment il s'y est pris.
Il ne fait aucun doute, (dit-elle) que Hugo a toujours voulu être un chêne centenaire ; et il ne fait aussi aucun doute qu'il y devait réussir. Ces choses-là se font tout le temps ; quand on veut. Mais ce que je veux dire, (dit-elle), est très difficile à expliquer. Il faut que je vous demande un crédit de quelques minutes ; et, en outre, un crédit.
D'abord ce Hugo est certainement le type de l'homme moyen, pourvu qu'il soit entendu qu'il s'agit du grand homme moyen et plus particulièrement ici du long homme moyen. Il est certainement le type de l'homme commun, pourvu qu'il soit entendu qu'il s'agit du grand homme commun et plus particulièrement ici du long homme commun. Cet homme commun, ou plus exactement cet homme moyen, après lequel les sociologues
ŒUVRES POSTHUMES courent tant, et les anthropologues, s'il faut en croire je crois M. Halbwachs, l'homme moyen c'est Hugo, dans la catégorie du grand homme, et pour nous ici clans la catégorie du long homme.
Et c'est pour cela qu'il peut tant servir d'exemple; et précisément d'exemple commun; et d'exemple moyen.
Il est entre tous l'exemple commun et moyen du grand homme et du long homme.
Or est mais être centenaire, être séculaire ce n'est rien encore, ce n'est encore qu'un premier degré. On peut durer cent ans, mais que ces cent ans soient mal placés. On peut être séculaire, etnepasêtre l'hommed'un siècle. De 1768 à 1848 le vicomte de Chateaubriand a placé quatre-vingts années. Mais il les a placées mal, car il les a placées juste à cheval sur deux siècles. Et alors il n'est seigneur ni dans l'un ni dans l'autre. De 1749 à 1832 Goethe conduisit sensiblement la même carrière, (et il parvint exactement au même âge que Hugo). En vain. Ils peuvent être centenaires, ils peuvent être séculaires, ils peuvent être Chateaubriand, ils peuvent être Goethe, ils ne sont pas les hommes d'un siècle. Leur portée d'arc est coupée en deux. Ils ont un appui au milieu du ventre. Plus malheureux encore les hommes qui empruntent un tiers ou un quart à un siècle (finissant), et les deux autres tiers ou les trois autres quarts à un siècle (commençant). Ce sont des ravaudeurs. Ils ne travaillent jamais que de pièces et de morceaux. Leurs carrières ne sont jamais que de manteaux d'Arlequin.
Tout autre est la destination, tout autre est la fabrication de l'homme qui entend être l'homme d'un siècle. Il ne lui suffit plus d'être centenaire et séculaire ; ce ne serait qu'un premier degré ; il faut que son siècle emplisse le siècle et pour cela il faut que son siècle coïncide avec le siècle .
Ici se présente une première difficulté, car tout homme, fût-il candidat centenaire et séculaire, n'est point assuré de vivre cent ans. Mais avant d'en venir à cette première difficulté, ou plutôt à cette difficulté préliminaire avouons tout de suite qu'il y a une bien plus grosse difficulté, sur laquelle tout repose, et notamment sur laquelle toutes les autres difficultés reposent. Car celle-ci est une difficulté de soubassement. Et elle est bien faite pour tenter l'homme qui serait à la fois et philosophe et moraliste et historien et chroniqueur. Mais cette fois-ci aussi elle est trop grosse et nous la laisserons pour une autre fois, en admettant qu'il y ait d'autres fois. C'est la question de savoir comment il se fait qu'il y a des siècles ; et comment ces dates, ces coupures par cent qui sont évidemment purement arbitraires, qui pour le rationaliste ne sont évidemment que des coupures arithmétiques, en réalité sont devenues des articulations de l'événement de l'histoire.
Ce sont là de ces questions, (dit-elle), qui prêtent à rire aux malins; et qui n'arrêtent point le rationaliste ; et qui n'existent point pour l'esprit fort. Mais elles existent pour l'homme qui se méfie, pour l'homme qui a vécu, et qui a le souci de ce qui se passe un peu
1JE U V R E S POSTHUMES
réellement. Comment se fait-il qu'il y a des siècles; comment se fait-il que ces dates, que ces morceaux de temps, que ces coupures par cent, qui paraissent purement arithmétiques, soient devenues dans la réalité les articulations mêmes de l'événement de l'histoire. Car il y a des siècles, (dit-elle), non pas seulement des siècles de comptage, de comptabilité horo-kilométrique, mais des siècles de l'événement de l'histoire. Sans remonter plus haut il y a un seizième siècle ; il y a un dix-septième siècle ; il y a un dix-huitième siècle ; il y a un dix-neuvième siècle ; et nous venons de coramen cer un vingtième siècle. On pourrait accorder, (ditelle), en remontant, qu'il y a eu un quinzième siècle ; et un quatorzième siècle ; et un treizième siècle ; et un douzième siècle. Tous ces siècles ont des dates fort nettes, et fort définies, qui d'ailleurs ne cadrent pas juste avec les dates arithmétiques. 11 y a unelibration. Le dix-septième siècle commence en 1610. Le dixhuitième siècle commence en 1715 et doit finir aux environ de 1789. Le dix-neuvième siècle ne commence qu'en 1815. La Révolution et l'Empire est la plus grande et la plus merveilleuse articulation d'un siècle sur l'autre que l'on ait vu dans le monde depuis qu'il y a ce mécanisme des siècles.
C'est un de ces mystères, (dit-elle), où le savant ne s'arrête point, mais où l'homme s'arrête et se penche. Car il reconnaît que c'est un de ces mystères qui ne sont eux-mêmes qu'un cas particulier du mystère temporel, du mystère même de l'événement et de l'histoire.
C'est un de ces mystères particuliers qui sont comme emboités dans le grand mystère temporel, dans le mystère du rythme et de l'écoulement et pour ainsi dire de l'événement de l'événement.
Sans aller jusqu'à croire, et peut-être, qu'il y a toujours une prédestination des noms, c'est-à-dire notamment une liaison de la fortune au nom, sans aller jusqu'à croire, et peut-être, qu'il y a des noms de villages qui sont destinés à devenir les noms de batailles éternelles, et sans croire, et peut-être, qu'il y a des noms qui sont d'avance des noms de grands hommes, et surtout des noms de grandes œuvres, il est permis «l'indiquer que ce sont là des mystères du même ordre et fort apparentés ensemble, les mystères du temporel, c'est-à-dire les mystères de la fortune et de l'événement. Les personnes qui se préoccupent de savoir non pas comment c'est, non pas ce que c'est, non pas ce qui est et devient, mais d'abord et uniquement comment elles comprendraient trouveront et diront qu'il n'y a là aucun secret. Les personnes qui s'occupent uniquement de savoir et de se demander ce qu'il y a, ce qui se passe, ce que c'est, reconnaîtront là non pas un secret seulement, non pas un point seulement d'inconnaissance et un croisement d'inquiétude, mais toute une famille de secret, qui est la famille du secret de fortune.
Je ne voudrais point, (dit-elle), parler le langage de la philosophie. Mais pour les personnes qui s'occupent d'avoir des solutions au lieu de considérer les problèmes ; et qui commencent toujours par résoudre ; il est évident
ŒUVRES POSTHUMES que pour ces personnes il n'y a rien. Je dis rien là. (Et rien nulle part). Mais pour les personnes qui veulent vraiment savoir de quoi on parle, il est permis de dire que nulle donnée n'est peut-être autant une donnée que la donnée du secret de fortune.
Et je ne voudrais pas, (dit-elle), parler le langage de la philosophie bergsonienne, puisqu'il paraît que c'est défendu. Mais enfin j'en suis restée à YEssai sur les données immédiates de la conscience et il est presque impossible de ne pas se demander si le monde même n'a pas une durée qui ne serait que sous-tendue et enregistrée par le temps du monde ; mais concordant tout de même avec le temps du monde ; s'il n'y a pas un rythme et une vitesse propre de l'événement du monde ; et des ventres et des nœuds ; et des époques et des périodes ; et une articulation de l'événement du monde.
Ce qu'il y a de certain, (dit-elle), faites-y bien attention, cherchez, regardezsimplement dans votre mémoire: mais regardez immédiatement, au sens où ce mot immédiat est précisément pris dans YEssai sur les données immédiates de la conscience. Il est indéniable que tout le temps ne passe pas avec la même vitesse et selon le même rythme.
Non pas seulement le temps individuel, non pas seulement ce temps personnel. Cela c'est entendu depuis Bergson, et c'est précisément en cela que consiste sa découverte de la durée. Mais le temps public même, le temps de tout un peuple, le temps du monde, on est
C L I 0 conduit à se demander si le temps public même ne recouvre pas seulement, ne mesure pas seulement, ne sous-tend pas seulement une durée propre, une durée publique elle-même, une durée d'un peuple, une durée du monde. Et voilà ce qui ferait une sociologie, si ces gens-là étaient capables de trouver le point d'intéressement.
Regardez dans votre mémoire, (dit-elle). Non seulement votre vie propre, votre vie individuelle, votre vie personnelle, votre vie intérieure, non seulement votre vie propre intérieure et votre vie psychique est de durée et non pas seulement de temps, non seulement votre vie psychique ne s'est pas écoulée et ne s'écoule pas toujours avec la même vitesse, selon le même rythme et dans un même mouvement. (Et notamment elle s'écoule, elle se dépense pour ainsi dire plus vite, elle se détend plus vite et même beaucoup plus vite aussitôt que vous avez passé cette articulation de quarante ans). Cela c'est entendu. C'est même un fait classé. Et que les années d'enfance au contraire comptent décuple. Au moins jusqu'à dix-huit ans. Et Bergson a fait là-dessus des leçons excellentes. Mais je vais plus loin, (dit-elle). Regardez dans votre mémoire et ainsi et en elle dans la mémoire de votre peuple. Regardez comme il faut regarder dans cet ordre de regard, sans, arrière-pensée, comme c'est, sans souci de calcul et de raisonnement. Vous serez conduit à vous demander s'il n'y a pas aussi des durées des peuples et une durée du monde, car il vous semblera évident que la vie, que l'événemement des peuples et
ŒUVRES POSTHUMES
l'événement du monde ne s'écoule point, ne se dépense pas, ne se détend pas constamment avec la même vitesse, selon le même rythme, dans le même mouvement. Regardez seulement, regardez simplement, permettez-moi de le dire regardez innocemment dans votre mémoire et ainsi et en dedans d'elle dans la mémoire de votre peuple. Vous y verrez, vous y voyez que l'écoulement, que l'événement du réel n'(y) est point homogène, qu'il n'est point seulement un temps et qu'il ne fait point seulement un temps, qu'il n'est point un écoulement, un événement d'un temps homogène, d'un temps formé du spatial, d'un temps mathématique, d'un temps arithmétique, d'un temps théorique, (et en outre et en plus nous dirons ici d'un temps historique), il n'est pas seulement une pure matière mathématique, arithmétique, théorique, historique, vous y voyez qu'il est des durées réelles, réellement des durées de peuple, réellement peut-être une durée du monde même. C'est-à-dire que l'événement d'un peuple et sans doute l'événement du monde est rythmé et peut-être même régulé. Regardez, dit-elle, dans votre mémoire pour ce peuple. N'est-il pas évident (|ue l'événement n'est point homogène, que peut-être il est organique, qu'il y a ce qu'on nomme en acoustique des ventres et des nœuds, des pleins et des vides, un rythme, peut-être une régulation, des tensions et des détentes, des périodes et des époques, des axes de vibration, des points de soulèvement, des points de crise, de mornes plaines et soudain des points de suspension.
C L I 0 C'est très évident pour un peuple, dit-elle. Il y a des temps, il y a des plaines où il ne se passe rien. Et soudain monte un point de crise. Des questions qui étaient ingrates, où Ton travaillait sans résultat des années et des années et depuis des années, sans rien gagner, sans avancer de rien, qui paraissaient insolubles et qui en effet étaient insolubles on ne sait pourquoi tout d'un coup n'existent plus. Voyez dans votre mémoire. Et voyez s'il n'y a point des périodes et des époques, des plaines et des points de crise. Pendant des années et des années, pendant dix, quinze, vingt ans, pendant trente ans vous vous acharnez à un certain problème et vous ne pouvez apporter aucune solution et vous vous acharnez à un certain mal et vous ne pouvez apporter aucun remède. Et tout un peuple s'acharne. Et des générations entières s'acharnent. Et tout d'un coup on tourne le dos. Et le monde entier a changé de face. Ni les mêmes problèmes ne se posent plus, (il s'en posera assez d'autres), ni les mêmes difficultés ne se présentent, ni les mêmes maladies ne sont plus considérables. Il n'y a rien eu. Et tout est autre. Il n'y a rien eu. Et tout est nouveau. Il n'y a rien eu. Et tout l'ancien n'existe plus et tout l'ancien est devenu étranger.
Et on ne sait plus de quoi on parlait, (dit-elle). Et on admire qu'on y ait pu mettre tant de feu. C'est-àdire au fond tant de jeunesse. Et cela même, (dit-elle), est la marque d'un vieillissement. Comme il y a une durée d'un peuple et une durée du monde, ainsi et par
CE U V R E S POSTHU M E S suite il y a un vieillissement d'un peuple et un vieillissement du monde.
Il n'y a rien eu, et le monde a changé de face, et l'homme a changé de misère.
On se demande ce que Ton disait. Et on ne le trouve plus.
On se demande de quoi on parlait. Le galérien a changé de chaîne. Et une jeunesse s'est muée en vieillesse.
Quand ce vieillissement, (dit-elle), apparaît sur une longueur de temps pour ainsi dire bien chronologique, bien chronographique, bien enregistrée, on le saisit encore. Quand il est marqué par des articulations bien nettes. Quand il est articulé par tout un appareil d'enregistrement historique. Il apparaît alors comme sur une carte en relief. Celui qui a su placer ses quatrevingt-trois ans entre 1802 et 1885 a eu un vieillissement articulé. Un vieillissement en relief. L'homme qui a connu 1814 et 1815; 1830; 1848; le deux Décembre; 1870 et 1871 ; ou si l'on préfère compter par les paliers et par les plats l'homme qui a connu l'Empire ; la Restauration ; Louis-Philippe ; la deuxième République ; et sur cette articulation du coup d'État le second Empire; et sur cette double articulation de la Cuerre et de la Commune la troisième République, cet homme peut se vanter non seulement d'en avoir connu beaucoup, (ce n'est pas cela que je veux dire aujourd'hui , et d'en avoir connu presque plus que pour son grade, d'homme, plus que pour sa gran-
3ao
C L I 0 deur d'homme, plus que pour un âge d'homme, plus que pour un homme unité de temps. Et même absolument parlant plus que pour un homme unité. Mais il peut se vanter que son vieillissement n'est pas seulement jalonné, qu'il est constamment encastré. Qu'il est plafonné. Qu'il est comme une belle voûte de plafond cloisonnée, régulièrement coupée en caissons, régulièrement accentuée de moulures. Et celui-là ne se plaindra pas de manquer d'arcatures et de nervures.
En outre, dit-elle, que ne sera-ce point de nous, (elle épousait notre sort), qui lahoramus, qui peinons en dessous, depuis cette Beauce, depuis le commencement de cet immense plateau de la Troisième République. Nous n'avons plus, (dit-elle), que des événements de sourciers. Dans l'autre système, dit-elle, dansle système Hugo, dans le système où on naît en 1802 on a au moins cette impression, on a au moins cette illusion d'en faire, et que le monde en fait pendant ce temps-là. Et quand on voit tant d'événements articulés en relief on croit voir que ce sont eux qui entraînent et qui font le vieillissement. Combien notre cas est plus mystérieux, dit-elle, et combien notre cas et notre système et combien notre histoire est plus poignante, car pour nous l'événement joue seul et le vieillissement joue seul et nous sommes nus en face du vieillissement. On ne peut pas dire que c'est d'avoir fait ceci, qui nous a vieillis de tant, et d'avoir passé par cette articulation qui nous a encore vieillis de tant. Nous vieillissons en plaine, et sur cet immense plateau. Depuis quarante
ŒUVRES POSTHUMES et des années pas une guerre ; pas une guerre civile ; pas une émeute même ; pas une révolution ; pas un coup d'Etat. Pas une articulation de relief. A peine un gonflement, à peine un léger pli. Dont d'ailleurs, et pour combler le manque, nous avons voulu nous faire des montagnes. Mais nous savons très bien que ce n'étaient pas des montagnes.
Et nous savions très bien que par contre de véritables bouleversements s'accomplissaient en dessous.
On dit que les peuples heureux sont ceux qui n'ont pas d'histoire. Ce n'est pas très flatteur pour moi, ditelle. Mais analysons tout de même. Il faut bien analyser. Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est faux. Il n'y a pas des peuples heureux. Mais cet adage, faux comme tous les autres, introduit comme la plupart des autres une distinction utile. Non seulement il y a des peuples qui ont une histoire el d'autres qui n'en ont pas, ce qui fait une tout autre question, infiniment plus grave, mais, et c'est ici qu'aujourd'hui nous en sommes, il y a des morceaux de temps où il y a de l'histoire, et des morceaux de temps où il n'y en a pas. En donnant précisément à ce mot d'histoire le sens de ces articulations visibles, extérieures, apparentes; grossières.
En ce sens dit-elle nous n'avons pas d'histoire. Et ainsi nous sommes bien placés pour savoir ce qu'il y a de poignant dans cette situation. Rien ne survient. Il n'y a rien eu. Et tout d'un coup nous sentons que nous n e sommes plus les mêmes forçats.
Il n'y a rien eu. Et un problème dont on ne voyait
pas la fin, un problème sans issue, un problème où tout un monde était aheurté tout d'un coup n'existe plus et on se demande de quoi on parlait. C'est qu'au lieu de recevoir une solution, ordinaire, une solution, que Ton trouve, ce problème, cette difficulté, cette impossibilité vient dépasser par un point de résolution pour ainsi dire physique. Par un point de crise. Et c'est qu'en même temps le monde entier est passé par un point de crise pour ainsi dire physique. Il y a des points critiques de l'événement comme il y a des points critiques de température, des points de fusion, de congélation ; d'ébullition, de condensation ; de coagulation; de cristallisation. Et même il y a dans l'événement de ces états de surfusion qui ne se précipitent, qui ne se cristallisent, qui ne se déterminent que par l'introduction d'un fragment de l'événement futur.
Rien n'est mystérieux, dit-elle, comme ces points de conversion profonds, comme ces bouleversements, comme ces renouvellements, comme ces recommencements profonds. C'est le secret même de l'événement. On s'acharnait après ce problème. Et on n'arrivait à rien. Et on en devenait fou. Et ce qui est pire comme un vulgaire Lanson on en devenait aigre. Et ce qui est pire on en devenait vieux. Et puis tout d'un coup il n'y a rien eu et on est dans un nouveau peuple, dans un nouveau monde, dans un nouvel homme.
Tant que les articulations intérieures de l'événement sont marquées par des articulations extérieures, par des
ŒUVRES POSTHU M E S articulations de relief, par des articulations politiques, par des articulations historiques qui les dessinent, qui sont censées les représenter et qui les représentent plus ou moins fidèlement, tant qu'on voit ces brisures de la surface, ces montagnes par plissement, ces contractures, on peut se donner le plaisir de croire qu'on y comprend encore quelque chose. Mais quand il n'y a plus rien où se prendre, on sent qu'on est dans l'événement même, et dans le pur vieillissement.
Rien ne vient plus maquiller la surface de cet irréversible fleuve.
Gela étant et pour devenir l'homme d'un siècle l'opération n'est pas aussi simple que le donnerait à penser cette grande réussite de Victor Hugo. Il ne suffit pas seulement d'être centenaire, et séculaire. Il faut, ce qui est tout autre, être l'homme d'un siècle. Il faut choisir un siècle, et il vaut infiniment mieux le choisir bien historique, bien chronologique, bien chronographique, c'est-à-dire historiquement bien jalonné. Et il vaut mieux aussi que ce soit un grand siècle.
Au deuxième de ces deux points de vue le dix-neuvième siècle français est un très grand siècle. Mais au premier de ces deux points de vue je ne crois pas que l'on puisse trouver dans l'histoire d'aucun peuple un siècle aussi remarquablement jalonné que le dix-neuvième siècle français. Le siècle qui commença sur
C L I 0 Napoléon et finit sur l'Exposition Universelle et les Universités Populaires et s'acheva presque sur les aéroplanes ne fut pas seulement un grand siècle et un siècle plein et un siècle qui en avait beaucoup vu. C'est peut-être aussi le siècle le mieux articulé historiquement qu'il y ait jamais eu, coupé de quinze en dix-sept ou dix-neuf ans des événements les plus propres à faire les plus nerveuses articulations historiques.
Tel était le terrain ; telle était la matière, temporelle ; tel était le champ de la course. Quand on veut s'emparer d'un siècle, la première mesure à prendre, c'est de ne pas naître avant le commencement de ce siècle. Cela, c'est la faute lourde. C'est la faute préliminaire. C'est la faute que devait commettre ce grand étourdi ce grand enthousiaste de Lamartine. Et qu'il commit infailliblement. Né en 1790, disent les dictionnaires. C'était perdre dix ans. C'était mal commencer. De sorte qu'ayant vécu presque aussi longtemps que Hugo, s'il est vrai qu'il mourut en 1869, (car soixante-dix-neuf ôté de quatre-vingt-trois ne reste que quatre), il a l'air d'être mort beaucoup plus jeune et qu'il ne peut plus être du tout question de lui pour être l'homme d'un siècle. Et ces dix années, qu'il a mis de 1790 à 1800, ne lui servent à rien. Tandis que dix années qu'il eût mises de 1869 à 1879 l'eussent prolongé de trente ans. Car elles l'eussent introduit dans la Troisième
ŒUVRES POSTHUMES
République. Et nous sommes toujours en République. Telles sont les perspectives et les optiques, tels sont les compartiments, telles sont les articulations temporelles. Mais ce grand dépensier ne savait pas que dix années placées entre 1869 et 1879 rapportaient vingt fois plus que dix années placées entre 1790 et 1800. Que Ton calcule seulement ce que ça a rapporté à Hugo, d'avoir seulement passé V Année terrible.
Ce fut encore la faute de Vigny. Né en 1797, il était fatigué avant de commencer. Mort en 1863, soixantesix ans, il ne pouvait plus prétendre à rien du tout. 66,666... c'est deux tiers de siècle. On pourrait à la rigueur arriver, avec deux tiers de siècle. Mais il faudrait les placer juste au milieu dudit siècle, un tiers dans la première moitié, un tiers dans la deuxième moitié, et autant que possible ces deux tiers bout à bout. De 1913 à 1979 on pourrait presque peut-être être encore l'homme d'un siècle. Mais c'est déjà un peu court.
Il ne suffit pas de ne pas naître avant le commencement du siècle. Il est extrêmement sage de naître un peu après le commencement du siècle. Car on n'est pas sûr de vivre juste cent ans, on a vu des gens qui ne vivaient que quatre-vingts et des années. Et ces quatrevingts et des années il vaut mieux les placer juste dans l'axe, il vaut mieux les situer au milieu, il vaut mieux les centrer juste sur le centre du siècle. Autrement on a l'air de manquer le siècle par l'autre bout, d'en manquer, d'être déficient pour toucher à l'autre
C L I 0 bord. Pour un peu on se ferait dresser un procès-verbal de carence.
D'autant qu'en naissant un peu après le commencement du siècle, quand on n'a devant soi que quatrevingts et quelques années, et en mourant un peu avant la fin du siècle on bénéficie de ce qu'il faut nommer un double ménisque. Voici ce que je veux dire : Celui qui est né en 1790 a l'air d'être né en 1800 et ainsi il perd dix ans. Celui qui est né en 1797 a l'air d'être né en 1800 et ainsi il perd trois ans. Ceci c'est le ménisque concave. Mais celui qui naît en 1802 a l'air aussi d'être né en 1800. Et il gagne deux ans. Et ceci c'est le ménisque convexe. Ceci pour naître. Et de l'autre côté celui qui mourrait en 1913 a l'air d'être mort en 1900 ; (il n'y a que nous qui fassions la différence de 1900 à 1913 et qui comptions que ça fait treize ans, l'histoire ne les comptera pas, et pour elie 1913 c'est 1900, c'est le commencement du siècle) ; et ainsi il perd treize ans ; et c'est l'autre ménisque concave. Mais celui qui meurt en 85 emplit le siècle, il touche au bout, il gagne quinze ans; et c'est Vautre ménisque convexe. Quelques œuvres posthumes, savamment distribuées, aideront d'ailleurs à ceremplissement.
Telles sont les perspectives, telles sont les optiques temporelles, et c'est ainsi que l'on emplit un siècle, et c'est ainsi que l'on devient l'homme d'un siècle. Et il n'est pas étonnant qu'il y ait ainsi un double ménisque au commencement du siècle et un double ménisque
ue V V R E S P 0 S I 11 U M E s
à la lin du siècle, (qui est le commencement de cet autre siècle), car un siècle est un vase qui contient cette plaine liquide, aequor temporale ; et il a bien deux bords ; et il s'agit bien de s'étendre de l'un à l'autre bord. Et il y a même des lames de fond, et làdedans comme des vagues et des marées temporelles.
Le coup de génie, pour Hugo, dit-elle, le surcroit de coup de force et de coup de génie, le supplément et le suraccroissement ce fut d'ajouter à sa propre base, ce fut d'ajouter par le pied à sa période, à sa longueur de temps la période de temps la période même de Napoléon premier. Mais ici nous entrerions, (dit-elle;, dans sa deuxième incroyable fortune, qui est cette espèce de mainmise unique, qu'il avait opérée sur l'empereur. Jamais poète n'eut son héros ainsi rendu à pied d'œuvre, jamais poète n'eut son héros rendu à ce point d'exactitude, aussi exactement juste à la distance temporelle qu'il faut pour l'art et pour l'œuvre.
Il regorgea de fortunes temporelles. La plus grande sans aucun doute fut celle qui lui livra le plus grand. La plus grande sans aucun doute fut celle qui lui livra Napoléon, ht décret nominatif qui créa Napoléon pour le monde ne faisait qu'envelopper le décret nominatif qui créa Napoléon pour Hugo. Jamais aucune matière ne fut à ce point rendue à un artiste. Jamais aucun héros ne fut à ce point rendu à un poète ; attribué, affecté à un poète. Et sans doute réciproquement.
Mais il faudrait un livre, (dit-elle), pour indiquer seulement cette sorte de juste, d'ajusté, d'adapté, d'her-
C L I 0 métique emboîtement de Napoléon dans Hugo ; ce double sort unique ; ce double coup de fortune extraordinaire ; cette mutuelle destination ; cet ajustement ; cet emboîtement ; cette suprême et parfaite convenance ; ce couple ; ces deux grands êtres étayés l'un sur l'autre ; uniques chacun dans son ordre ; cette seule matière pour cet artiste seul; ce seul héros pour ce poète seul ; ce grand mariage ; cette double convenance ; ce complètement, ce couronnement unique.
C'est peut-être, (dit-elle), la plus grande fortune temporelle qu'il y ait jamais eue. Je n'en veux retenir aujourd'hui que ce qu'elle a proprement de chronologique. Juste assez loin de sa matière pour ne pas être enfoncé dans sa matière. Juste assez près de sa matière pour y être engagé tout entier. Juste assez près pour en être, juste assez loin pour en être libre. Juste assez près de son modèle pour le voir. Et juste assez loin pour le voir. Juste assez près de son héros pour le joindre. Et juste assez loin pour n'y être pas joint. Non il n'y a jamais eu une aussi grande fortune temporelle. Il n'y a jamais eu une si parfaite, une si ponctuelle exactitude. Jamais la fortune envers personne ne fut à ce point une exacte servante. Et cette matière, et ce modèle, (et ce nénuphar enfin), ce héros et ce temps qui lui était rendu à pied d'oeuvre, il en avait été précisément, il l'avait joint précisément dans ces années d'enfance qui laissent à tout homme, et au poète, une ineffaçable marque. Enfant il en avait reçu sa première empreinte, la seule qui ne s'effacera point. Enfant il
OEUVRES POSTHUMES avait connu cette merveilleuse gageure, cette contradiction dans les termes : l'Espagne napoléonienne. Enfant il n'avait pas vu seulement des revues ; et des retours immédiats de batailles ; et des départs immédiats pour d'autres batailles ; et pour ainsi dire des interveilles de batailles; et des interveilles de victoires. Il avait vu ce qui est plus profond et pour ainsi dire plus vrai : des bagages et des cantinières. Et il avait été lui-même un bagage dans l'encombrement de ces bagages. Et quand l'âge venant précisément au tournant de la cinquantaine, au tournant de son demi-siècle, à la borne de tournement de sa demi-carrière l'intérêt pouvait commencer à diminuer, et l'image à disparaître, par un deuxième coup de fortune, encore plus extraordinaire et doublant le premier, il eut ce merveilleux coup de retournement, ce merveilleux coup de doublement, juste le coup d'État et Napoléon le troisième, qui lui fournit instantanément et un deuxième recul, et le repoussement, et la colère, et l'antithèse et tout. Et tout cela aussi tout rendu. Juste assez de présence, juste assez d'absence. Juste assez d'empreinte, juste assez de recul, de toute cette grande fortune temporelle et chronologique je ne retiendrai, dit-elle, que ce qu'elle a de proprement curriculaire. Il était si bien fait pour sa matière, dit-elle, si bien apparenté à sa matière, si entré dans sa matière et il en sortait tellement d'un mouvement continu et comme un nouveau bourgeon que malgré nous nous faisons remonter son commencement au commence-
C L I 0 ment de sa matière et telles sont les perspectives et les optiques temporelles : nous savons très bien que la première fois qu'il a fait un peu de bruit dans le monde c'était au siège de Toulon, et qu'il y avait la batterie des hommes sans peur.
En somme nous savons tous, dit-elle, qu'il est ne à Besançon, fil nous Ta assez dit) ; mais nous savons aussi, nous savons très bien qu'il était à Brienne. Et aussi nous savons très bien qu'il faisait des vers en nourrice ; et certainement avant. Il bénéficie ainsi de trois ou quatre recouvrements chevauchant de l'un sur l'autre, portant en avant de l'un sur l'autre, anticipant de l'un sur l'autre. Et c'est ainsi qu'on emplit et même qu'on déborde un siècle.
Les plus grands hommes, (Lavisse, dit-elle], n'arrivent jamais qu'à être et à paraître cinquante ans. Et encore c'est long. Et ils ne font jamais que des quinquagénaires et des cinquantenaires. Quand Lavisse est entré, comme élève, à l'École Normale Supérieure, il était un jeune homme, dit-elle, il ne faisait que commencer. A peine. Et quand nous avons fêté le cinquantenaire de l'entrée de M. Lavisse à l'École Normale Supérieure, il était un homme fini. Vous-même, dit-elle, vous petit, (me dit-elle), vous n'irez pas même jusque-là. Pas même un demi-siècle. Depuis quinze ans que vous ramez sur cette galère, vous vous sentez à bout tous les jours ; et il vous semble qu'il y a une éternité. Que ça dure. Et vous n'en êtes encore qu'à la quinzième série de vos cahiers. Vous ne vous voyez pas dans
ŒUVRES POSTHUMES trente-cinq ans, dit-elle. Vous ne vous voyez pas fêtant le cinquantenaire des cahiers, le cinquantenaire de votre malheureuse entrée dans la vie active, dans la vie publique. Vous ne vous représentez pas présidant à la cinquantième série de vos cahiers. Mais vous vous représentez fort bien, et je me représente avec vous, (mon enfant, me dit-elle avec une grande douceur), ce que vous penserez le jour de votre mort.
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE NEUF SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX-SEPT PAR L'IMPRIMERIE PROTAT FRÈRES, MAÇON.
my
-si
PQ
¥éBW> Charles