‹ Œuvres complétes. Introd (volume 2)Chapitre 7 sur 8 · CLIO · texte numérisé non relu

CLIO

O: TTfÔTspo'., les anciens, les hommes d'avant, la génération antérieure, Nestor excelle à rappeler et à vanter aux hommes d'aujourd'hui la génération antérieure, (c'est la sienne). C'est à ce moment qu'Agamemnon, sur la ligne de bataille, parcourant la ligne de bataille en arrive à lui et à ses fidèles Pyliens. Et c'est justement sur le jeux des deux générations, la sienne et l'autre, la sienne et la nouvelle, que se porte le souhait mélancolique, le vœu grammaticalement irréel du roi Agamemnon :

« 0 vieillard, si (seulement), comme il y a le cœur dans ta poitrine, ainsi tes genoux te suivaient , et qu'une force constante fût à toi ! mais la vieillesse commune (mot à mot pareille) t'use: ainsi devraient être quelque autre des hommes, mais toi être dans les plus jeunes ! »

Quand on traduit de l'Homère, dit-elle, (quand on essaie d'en traduire ; c'est si facile, et ensemble si impossible), il vaut mieux faire du Hachette que du Lemerre : vous entendez ce que parler veut dire. Seulement j'ai passé par dessus les trois vers où Agamemnon arrivait :

Ainsi le vieillard les excitait, depuis longtemps bien savant de guerre. Et l'ayant vu se réjouit le puissant Agamemnon, et lui ayant parlé il lui adressait ces paroles ailées :

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Ici viennent, ce sont les paroles même de ce vœu. Voici comme y répond la sagesse même, la sagesse antique, Nestor le cavalier de Gérénie :

Et lui répondait ensuite Nestor le cavalier de Gérénie : « Afride, certes je voudrais bien moi-même être comme quand je tuai le divin Er eu lhalion. Mais nullement les dieux nont donné aux hommes tout ensemble; si alors fêtais jeune, aujourd'hui la vieillesse m'atteint, (me vient, m'arrive). (M'est arrivée). Mais même ainsi je serai parmi les cavaliers, et j'ordonnerai par le conseil et par les propos : car telle est la prérogative, (mot à mot la part honorifique du butin prélevée par les chefs avant le partage), des vieillards, (ici un jeu de mots comme dit l'autre intraduisible en français). (Et encore, dit-elle, je ne suis pas bien sûre si c'est l'autre). Mais les lances les brandiront, (ici encore un jeu de mots; il faudrait dire les lanceront pour donner l'équivalent), les brandiront de plus jeunes, qui sont plus aux armes que moi, et se fient à leur force. »

Qui ne voudrait être, dit-elle, à l'âge où il tua le divin Ereuthalion ; et au temps où .ses genoux le suivaient?

Ce qui trompe, dit-elle, c'est les vieillards, (quand ils ne sont pas Nestor). On croit qu'ils sont vieux, ils font croire qu'ils sont vieux. Or ils ne sont pas vieux: ils sont historiens.

C'est L'homme de quarante ans qui est vieux. Le vieillard, lui, est historien.

Les vieillards font semblant d'être vieux. Alors on croit qu'ils sont compétents dans le vieillissement. Mais c'est l'homme de quarante ans qui est compétent dans le vieillissement.

Les vieillards prennent (frauduleusement) l'aspect d'être vieux. Pure coquetterie. Ils veulent faire croire qu'ils sont compétents dans la mémoire. Mais c'est l'homme de quarante ans qui est compétent dans la mémoire.

C'est pour ça, dit-elle, que rien n'est faux comme cette idée qu'on a (on l'a donc toujours), de demander aux vieillards des renseignements, des connaissances de quelque sorte, des références sur leur jeune temps, sur les événements de leur jeune temps. Ils se mettent tout de suite à vous raconter de l'histoire de France.

Nulle méthode n'est aussi fausse. C'est une bien mauvaise idée. Remarquez ce qui se passe quand vous demandez à un vieillard des renseignements sur son jeune temps.

Vous avez besoin de renseignements sur un temps passé, sur un âge historique. (Vous avez tort). Vous faites de l'histoire vous-même. Vous comptez, vous savez compter, vous remarquez ingénieusement, (ingénument), (il suffit de faire une soustraction), que cet âge, que ce temps (historique) n'est pas encore trop éloigné, (c'est la guerre, c'est la Commune ; c'est le boulangisme ; c'est l'affaire Dreyfus ; ou c'est l'une ou

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l'autre Exposition Universelle), et qu'il y a, comme on dit, des survivants. Ce mot même de survivants devrait vous mettre en garde, dit-elle. Ils ne vivent pas, ils survivent. Vous malin, pour aller à la source, à la célèbre source, vous vous transportez chez les survivants, vous recueillez les témoicj nages des survivants. Or vous n'allez point du tout à la source, mon garçon, vous vous rendez toujours aux mômes canalisations historiques.

Observez ce qui se passe quand vous demandez à un veillard un ou des renseignements de son jeune âge, une référence de son jeune temps. Il se fait instantanément historien.

Il ne vous donne pas des nouvelles de son jeune temps ; il vous en fait un récit. A peine l'avez-vous abordé, il se raidit, il se gourme, il se fait solennel, (au moins en dedans, sous une feinte, sous une apparente bonhomie), il va lever la main et prêter le serment de justice. N'est-il point à la barre en effet et ne comparaît-il point devant le tribunal de l'histoire.

Vous demandez à un homme ce que vous nommez un peu à tort et à travers une histoire de sa jeunesse. Mais tout homme pense aussitôt ce que Hugo a écrit une fois pour tout le monde ; et vous voyez, dit-elle, que ce n'est point par hasard que nous sommes en cette matière incessamment reconduits sur Hugo :

Ce siècle est à la barre et je suis son témoin.

C'est le dernier vers, dit-elle, de ce petit morceau liminaire qui est en tête de V Année terrible après le Prologue. Mais pour un vieillard toute année qu'il a connue est une année importante et presque une année terrible. Et sans abuser de ma force, dit-elle, comment ne pas noter, pour ce que nous disions, le vers précédent :

Morne angoisse! un fléau descend, un autre monte. N'importe. Poursuivons. Lhistoire en a besoin. Ce siècle est à la barre et je suis son témoin.

Vous abordiez un homme. Vous n'avez plus qu'un témoin. Or Dieu sait, dit-elle, que l'on ne ment jamais autant qu'en témoignage, (parce que ça devient historique), et que Ton ment d'autant plus que le témoignage est plus solennel.

Pour ne pas mentir en temps ordinaire, il faut être véridique une fois. Pour ne pas mentir en témoignage il faut être véridique deux fois.

Vous abordez cet homme, il se fait raide, il se fait sérieux, il finit ses phrases. Il met les verbes au parfait défini de l'indicatif. Il assure son front sur sa tête et ses paupières sur ses yeux. Il assure ses pommettes verticalement sur ses joues. Il dispose, il compose le pli de sa lèvre. Vous veniez vers un homme. Vous ne trouvez pas même un auteur. Vous trouvez un témoin. De tout ce qui ment c'est ce qui ment le plus, parce que c'est historique.

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Tout le monde sait qu'on ment toujours, mais qu'on ment moins quand on ne témoigne pas que quand on témoigne.

De toutes les idées que l'on peut avoir sur une afïaire, l'idée la plus saugrenue, (aussi on Fa toujours), est bien celle d'aller consulter les témoins.

Il vaudrait encore mieux aller consulter les livres. (Ce serait moins dangereux). Parce que les livres au moins on voit qu'ils sont en papier. On voit, on sait que ce (ne) sont (que) des livres. Mais ces hommes, qui sont des livres, on ne s'en méfie pas. On croit qu'ils sont des hommes.

Les livres qu'on lit, on sait que c'est des livres. Mais ces livres qui parlent, on croit que c'est des hommes.

Observez bien ce qui se passe. Vous allez trouver ce vieillard. Instantanément il n'est plus qu'historien.

Instantanément il vous récite un morceau d'histoire de France.

Instantanément il est livre, il vous récite un morceau de livre.

Mais alors on les ferait aussi bien que lui, les livres.

Et non seulement cela, mais il est sévère, il est guindé, il ne vous récite pas même une histoire (de France) à lui, il n'est pas même un livre lui : il est le livre commun, il vous récite la commune histoire de France, celle sur laquelle tout le monde est d'accord. (C'est-à-dire naturellement celle qui n'a plus aucune espèce d'importance, aucune espèce de valeur). Non pas seulement parce que le vieillard craint de se faire

des affaires, mais parce que son plus grand souci, sa survivante préoccupation est de bien montrer, (aux jeunes gens, aux générations ultérieures, à celles précisément devant qui il en appelle), qu'il a fait partie d'une histoire comme il faut.

Il se fait digne, il se fait vieux, il se fait historien, (en partie peut-être pour se faire d'autant historique).

Le régime démocratique, dit l'histoire, ne règne pas dans la mémoire qui est à chaque instant hiérarchisée autour ou en venant d'un point mouvant, ou en y allant. Et toujours suivant des directives. Mais cet affreux régime démocratique, dit-elle, le seul qui restera dans le monde moderne, le moins populaire, le moins profondément peuple qu'il y ait et que l'on ait jamais vu dans le monde, et surtout le moins républicain, règne sans conteste dans l'histoire, dit-elle, et c'est ce qui montre, entre tant d'autres preuves, le peu d'intérêt, le zéro d'intérêt que je présente. Je ne sais pas, dit-elle, s'il y a une certaine philosophie de toutes les années, ou à travers les années, perpétuelle en années, (cela, dit-elle, n'est point de mon ressort), une certaine philosophie (temporellement) éternelle, quaedam perennis philosophia, qui serait forcément une certaine philosophie commune, quaedam commuais philosophia, mais il est certain qu'il se forme au jour je jour une certaine histoire et (temporellement) éternelle et commune, quœdam perennis ac communis hisforia, celle précisément qui ne présente aucun intérêt.

ŒUVRES POSTHUMES Celle sur laquelle tout le monde est d'accord. Or c'est précisément celle-là, ou enfin un morceau de celle-là, que vous récitera toujours le vieillard si je puis dire interrogé. Et un vieillard que vous voulez entretenir de son jeune temps se sentira toujours interrogé.

Il y a, dit-elle, une sorte de vague et de diffus et de d'autant plus redoutable suffrage universel historique qui rend perpétuellement une vague sentence et qui par conséquent ne sera jamais récusée. Croyez bien que c'est exactement et que c'est uniquement à cette sentence, vague, d'autant irrécusable, certaine, arrêtée, d'autant irrévocable, que pense le vieillard que vous avez humblement consulté. Et il n'a qu'une idée ; et il n'a qu'un souci ; et il n'a qu'un honneur : qui est de se conformer d'avance aussi prudemment que possible à cette vague sentence certaine qu'il connaît fort bien d'avance, que tout médiocre connaît d'avance instinctivement.

Car elle est la sentence médiocre et il n'y a rien d'aussi sûr et d'aussi profond dans le monde, dit-elle, que l'instinct avec lequel les médiocres reconnaissent et saluent le médiocre ; soit les autres médiocres ; soit l'événement médiocre.

Être dans le rang, être comme tout le monde, ne pas dépasser : (ne pas se distinguer, ne pas se faire voir) : le plus cher instinct de l'homme et notamment de la prudence du vieillard. (L'instinct démocratique, si peu républicain, si contraire même à républicain). Ils ont appris depuis l'Olympe, et certainement depuis

G L I 0 avant, que celui qui dépasse, c'est sur lui que tombent les coups.

Gomment ce suffrage universel historique ne régnerait-il pas universellement, dit-elle, s'il est vrai qu'il n'est que la traduction et le transport et le report en histoire d'un universel suffrage universel psychologique où il prend sa source et son origine, s'il est vrai que pour la sensation même et dès la sensation nous sentons non pas comme nous sentons et ce que nous sentons, mais comme nous avons entendu dire que l'on sentait, comme il est entendu communément que l'on sent (communément). Gomme il faut que l'on sente ; et que l'on ait senti. Gomme il convient que l'on sente. Gomme il est d'usage, comme il est convenable, comme il est de tradition, comme il est constant, comme il est de bon goût, comme il est de bon ton que l'on sente. Mais ici nous touchons, dit-elle, à une question que M. Bergson a réglée pour toujours.

Pourquoi voulez-vous, dit-elle, que ce vieillard fasse une exception, en votre faveur. La méritez-vous ? Vous-même faites-vous exception? N'ètes-vous pas historien ? N'ètes-vous pas historique? N'est-ce pas de l'histoire qu'au fond vous alliez lui demander. A votre histoire il répond par de l'histoire. A votre demande d'histoire il répond en effet par de l'histoire. Vous seriez le premier embarrassé s'il vous répondait par de la mémoire. Car alors vous seriez engagé. Et vous êtes comme lui, c'est ce que vous voulez le moins, être engagé.

OEUVRES POSTHUMES C'est votre plus grande peur, d'être engagé. Pourquoi voulez-vous que ce vieillard fasse, pour vous, une remémoration. Croyez bien qu'il ne la fait jamais pour lui. lien est bien incapable. Et quand il en serait capable il en a bien trop peur. C'est ce qu'il redoute le plus, de faire une remémoration. Descendre en soimême, c'est la plus grande terreur de l'homme. Ni lu1 seul il ne fait jamais une remémoration. Ni avec vous il ne fera cette remémoration à deux ou à plusieurs qu'est proprement une commémoration. Pourquoi voulez-vous que ce vieillard (vous) fasse une opération de mémoire, peut-être une œuvre, c'est-à-dire pourquoi voulez-vous que demeurant en lui-même, restant placé au point mouvant de sa durée où il est parvenu dans la vieillesse de son âge il plonge, il s'enfonce intérieurement dans sa mémoire, à travers tant d'épaisseurs d'années révolues, à travers tant de couches d'années intercalaires, irrévocablement ensevelies, jusqu'à atteindre ces lointaines années de sajeunesse. Et croyez-vous que ce voyage intérieur lui serait bien agréable, de se voir intérieurement, réellement, aujourd'hui à cette distance de sa première, de son ancienne jeunesse. Non, il aime mieux s'en savoir extérieurement, géographiquement, topographiquement, chronologiquement, chronographiquement, historiquement à une distance qu'il croit être la même^ (que l'autre, que la distance intérieure), et qui n'est qu'une distance extérieure, géographique, topographique, chronologique, chronographique, historique longitudinalement correspondante. Il aime mieux tra-

G L I 0 vailler sur la carie, que de travailler sur le terrain. C'est moins fatigant et il se convainc que cela revient au même. Et même que cela vaut peut-être mieux. Puisque c'est plus clair, puisqu'il y est plus à l'aise. Et au besoin il dirait que c'est plus réel. Alors au lieu de s'enfoncer dans sa mémoire, il fait appel à ses souvenirs. A une remémoration organique il préfère un retracé historique. C'est-à-dire que comme tout le monde il faut dire le mot, il aime mieux prendre le chemin de fer. L'histoire est ce long chemin de fer longitudinal qui passe tout au long de la côte, (mais à une certaine distance), et qui s'arrête à toutes les gares que l'on veut. Mais il ne suit point la côte elle-même, il ne coïncide point avec la côte elle-même, car sur la côte elle-même, à la côte il y a les marées, et l'homme et le poisson, et les embouchures des fleuves et ruisseaux, et la double vie de la terre et de la mer.

L'homme, dit-elle, aimera toujours mieux se mesurer que de se voir.

Le vieillard, dit-elle, ne sait pas ce que c'est que vieillir, (il ne le sait plus), (heureusement), il ne connait, il n'entend plus rien au vieillissement. Mais l'homme de quarante ans, qui se sent exactement sorti de sa jeunesse, et qui regarde en soi sa jeunesse perdue, celui-là sait ce que c'est que de vieillir et le vieillissement.

Le vieillard se promène au long de sa vie. Il regarde au long de sa vie. C'est la voie ferrée. Mais l'homme de quarante ans voit que sa jeunesse vient juste de lui échapper, et qu'il a perdu sa jeunesse ; amisit ac per-

ŒUVRES POSTHUMES didit ; et ii se demande ce qu'il a fait de sa jeunesse et il voit qu'il a perdu sa jeunesse.

Dieu fait bien ce qu'il fait, (dit-elle), (comme dit La Fontaine). Que serait-ce de l'homme si on suivait l'arithmétique et si cette affreuse mélancolie de l'homme de quarante ans devait non seulement se continuer mais s'accroître et se multiplier par dix de décade en décade. Heureusement il n'en est rien, dit-elle, et ie quarantenaire ne devient pas cinquantenaire : il devient historien.

L'homme de quarante ans, dit-elle, est dans le plein de la mélancolie de l'homme. 11 voit ce que c'est que la vie, au moment même où non seulement elle lui échappe, mais au moment où elle vient de lui échapper irrévocablement. Il voit ce que c'est que la vie au moment même qu'elle vient de lui manquer.

La vie serait insoutenable si cette mélancolie devait s'accroître à proportion. Mais voyez ce qui se passe, dit-elle. Cette mélancolie non seulement ne dure pas. non seulement ne persiste pas. Et encore plus non seulement elle ne s'accroît pas. Mais elle devient vite méconnaissable à elle-même et le cinquantenaire et l'homme qui a passé la quarantaine ne la reconnaît même plus. Dieu a fait à l'homme la grâce de le faire historien. Et c'est même la plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme et la plus grande miséricorde : que de le faire historien.

L'homme de quarante ans est chroniqueur et mémorialiste comme l'homme de vingt ans est poète. Mais

G L I 0 après vingt ans l'homme n'est plus poète et après quarante ans l'homme n'est plus mémorialiste.

L'homme de quarante ans est juste assez engagé encore sinon dans sa jeunesse du moins dans la mémoire immédiate de sa jeunesse pour y être encore, pour en être encore, pour être encore dedans. Et pour savoir qu'il n'en est plus, qu'il n'y est plus et qu'il est après et qu'il n'en sera plus jamais. Lui-même il sent qu'il va devenir historien et en lui-même il fait ses adieux à la mémoire et à ce qui était antérieur à l'histoire et à ce qui lui demeure intérieur. Il ne se demande plus, il sait ce que c'est, puisque c'est fini.

L'homme ensuite redevient très gai. Heureusement. La vie est déjà insoutenable quand on est « très gai ». Que serait-ce si en outre on était mélancolique. Rien n'est gai comme un historien. D'ailleurs il est constant que rien n'est gai comme un fossoyeur. Et c'est le même métier. Rien n'est gai comme le vieillard qui évoque ses souvenirs. Mais l'homme de quarante ans n'évoque pas ses souvenirs. Il invoque sa mémoire.

C'est pour cela, dit-elle, qu'il y a si peu de chroniqueurs et de mémorialistes, dignes de ce nom. Depuis Joinville combien en comptons-nous?

Il y a aussi peu de mémorialiste qu'il y a peu de poètes et pour les mêmes raisons, je veux dire pour des raisons parallèles, pour des raisons de même ordre et de même forme, de même mode, de même procédé, décalées seulement de l'une sur l'autre, d'un plan sur l'autre. L'homme qui est poète à vingt ans n'est pas

ŒUVRES POSTHUMES poète, il est homme ; s'il est poète après vingt ans, alors il est poète. Pareillement l'homme qui est mémorialiste à quarante ans n'est pas mémorialiste, il est homme; s'il est mémorialiste après quarante ans, alors il est mémorialiste.

Et de même que le génie du poète consiste à être poète après vingt ans, de même le génie du chroniqueur et du mémorialiste consiste à être chroniqueur et mémorialiste après quarante ans.

C'est pour cela, dit-elle, qu'il faut bien faire attention à ce que l'on dit quand on dit que le génie consiste à ne point vieillir. On ne dit pas ce que l'on veut dire. Le génie poétique consiste à ne pas vieillir en ce sens premièrement que l'on ne perd point de ses forces pour effectuer l'opération poétique, deuxièmement que l'on ne perd point de sa nouveauté pour la double opération de recevoir le monde et de rendre l'œuvre. C'est ce deuxièmement que nous avons essayé de reconnaître dans tout le commencement de ce cahier, dit-elle- Le génie mémorialiste consiste premièrement comme l'autre à ne pas vieillir en ce sens de ne pas perdre de ses forces pour l'opération de remémoration, deuxièmement au contraire à vieillir, à savoir vieillir exactement, pour ne pas devenir historien.

L'infécondité poétique vient, (provient), de vieillir dans le premièrement et dans le deuxièmement. L'infécondité mémorialiste vient de vieillir dans le premièrement et de ne pas vieillir dans le deuxièmement.

Et le génie mémorialiste, dit-elle, est au moins aussi

rare que le génie poétique. Depuis les anciens combien comptons-nous de chroniqueurs etde mémorialistes. La plupart, la de beaucoup plus grande part ne sont que de faux historiens, des historiens déguisés Non pas faux comme historiens, je veux dire faux comme mémorialistes; enfin de vrais historiens faux mémorialistes. Ils n'approfondissent point dans leur mémoire. Ils font leur histoire, l'histoire de leur temps, l'histoire de leur événement. Historia. mei ternporis, voilà le titre qu'ils pourraient, qu'ils devraient tous prendre.

Dans votre maison même, dit-elle, vous en avez eu, vous en avez donné un exemple particulièrement frappant. Vous avez publié ces papiers d'une famille de républicains fouriéristes. Ces dix ou onze cahiers, ou moins, ou plus, étaient bourrés des textes, des documents les plus intéressants, lettres, journal, notes, etc., toutes parties qui appartiennent intégralement à la mémoire. Qui sont de l'ordre de la mémoire, mais une partie du bénéfice était perdu, si vous me permettez de vous le dire, parce qu'on était souvent gêné par une perpétuelle référence à l'histoire. On était perpétuellement transporté, reporté du plan de la mémoire sur le plan de l'histoire, et réciproquement, déporté du plan de la mémoire sur le plan de l'histoire, ballotté d'un plan à l'autre, ou plutôt on était prié de vivre sur les deux plans à la fois. C'était extrêmement fatigant. Et pourtant nous nous rappelons tous, dit-elle, combien ces documents étaient intéressants et de premier ordre, c'est-à-dire combien ils étaient pleins de mémoire ;

OEUVRES POSTHUMES

mémoire de la famille et de la race; mémoire de tout le berceau de la famille et de la terre; mémoire de ce que c'était que le tissu même de la famille et de la société française sous Louis-Philippe, sous le second Empire, sous le commencement de la troisième République ; mémoire de tant de guerres qui de victorieuses en victorieuses préparaient ce désastre unique dont en ce moment même, dit-elle, vous commencez à vous relever. Si M. Paul Milliet, dit-elle, avait consenti à ne pas savoir d'histoire, l'intérêt de cette publication déjà si intéressante aurait été doublé. S'il avait consenti à ne savoir que de la mémoire.

Vous avez dans votre bande, dit-elle, (si je puis la nommer ainsi), un chroniqueur et un mémorialiste. Vous le savez bien. C'est Vuillaume. Celui-là est de la pure lignée de nos anciens chroniqueurs. Combien de fois n'y ai-je point pensé, dit-elle, quand après déjeuner vous vous promenez ensemble dans ce qui fut le Quartier Latin. Quand on lui parle de la Commune, celui-là, et de la guerre, et de l'empire, et des commencements de la République, il ne se met pas à vous raconter de l'histoire, celui-là. Tout pan de mur, tout pavé lui est texte et matière à remémoration. Ici Vallès venait dans ce café. Il se mettait dans ce coinlà. Use tenait comme ça. Et un certain geste des épaules, une certaine manière de porter la stature vous font voir Vallès, vous transportent devant Vallès même, non pas seulement dans le temps mais dans l'âge et dans l'événement de Vallès, vous en apprennent cent fois

G L I 0 plus que toutes les « histoires » du monde. Vous passez devant un passage, (mettons que ce soit le passage Ghampollion). — Ici demeurait Rogeard. Il y avait là la maison Ruhmkorff. (C'était encore un Allemand qui était déjà venu en France). Vous savez, les bobines Ruhmkorff. Dans ce temps-là l'électricité n'était pas aussi commune qu'aujourd'hui. Aujourd'hui on n'y pense plus. Dans ce temps là, c'était une grande nouveauté. Et quand on demandait au père Rogeard où il demeurait : Je demeure chez le père Electrique, (disait-il). Et aussi par Vuillaume vous savez, vous, ce que c'est que les Propos de Lalnénus, et ce que ce fut que l'explosion des Propos de Labiénus. Vous revoyez la petite brochure verte, (ou bleu, dit-elle, ou une autre couleur, moi je ne sais plus, dit-elle, mais vous vous le savez), vous la touchez des yeux, parce que celui-là, quand on lui parle de ses vingt ans, il ne se met pas à vous réciter de l'histoire de France. Et vous vous allez lentement avec lui, vous le pressez, vous le poussez, (il n'en a pas besoin), vous le sollicitez, humble solliciteur, avide de vivre littéralement un autre temps, désormais aboli, heureux, (faut-il dire tout, presque un peu comme un amateur d'autographes, presque du même bonheur, qui est sans mesure, mais rien aussi beau qu'un vice), (et aussi bien venu), (et aussi solide et aussi bien planté), heureux d'avoir enfin trouvé dans votre vie cette rareté, un véritable, un authentique chroniqueur. — C'est ici, on ne sait pas comment ça s'est fait, qu'un fédéré, mon cher ami, a été écrasé par

ŒUVRES POSTHUMES une énorme pierre de taille. Et personne ne s'en était aperçu. On taisait dans ce temps là les travaux de la Nouvelle Sorbonne. (Vous entendez, dit-elle, la Nouvelle Sorhonne. Tenez, voilà ce qui marque les dates, ce qui coupe une génération. Quand vous dites la Nouvelle Sorbonne, à présent, les hommes de votre temps, vous voulez dire Lanson et son fidèle Rudler. Mais eux quand ils disaient la Nouvelle Sorhonne ils voulaient dire la Sorbonne de M. Nénot, comme le Nouvel Opéra était l'Opéra de Garnier. C'était cette Sorbonne aujourd'hui presque déjà vieille et qui devient peu à peu (architectoniquement inhabitable). On faisait donc, ou on se préparait à entreprendre les travaux de la Nouvelle Sorbonne. (A moins, dit-elle, que ce ne fussent ceux du Collège de France, ou quelques autres, (c'était peut-être bien tôt pour la Nouvelle Sorbonne). 11 y avait beaucoup d'énormes pierres de taille à pied d'œuvre. Ici même un fédéré s'était mis derrière une gigantesque pierre de taille, beaucoup plus haute que lui. Il tirait sur les troupes qui montaient par la rue des Ecoles, (mais y avait-il une rue des Écoles ; était-elle déjà percée ; je ne sais jamais rien, dit l'histoire. Il faudrait que je fasse des recherches. Voilà où le chroniqueur, lui, n'hésite pas). (Il aimerait mieux se tromper, que d'hésiter). Enfin il tirait sur les troupes qui montaient du boulevard Saint-Michel. (Celui-là, dit-elle, je pense que je suis sûre qu'il existait). Tout à coup la pierre, qui était debout, se renversa littéralement sur lui ; comme une grande pierre tumulaire ; la lame,

C L I 0 vous savez, la lame, dans Ronsard et toute la Pléiade.

Et tôt seront étendus sous la lame.

Comment cela se fit, je ne le saurai jamais, dit-elle. La pierre était-elle en porte à faux, dans un mauvais équilibre, dans un équilibre seulement apparent. Futce d'un coup de canon. Mais tirait-on le canon. Et le tirait-on justement boulevard Saint-Michel. Toujours est-il qu'on ne s'en aperçut pas. Et ce fut longtemps après, quand on reprit les travaux, que l'on trouva sous cette pierre à plat ce squelette écrasé.

La guerre, dit-elle, la Commune, ça va bien encore. C'est assez loin. Mais prenons, dit-elle, une histoire que nous touchons presque de la main, ou que nous croyons toucher de la main, comme l'affaire Dreyfus. Enfin une histoire qui elle-même ne soit pas quarantenaire ; ou quadragénaire. Une histoire que l'on pourrait presque croire encore être de cette génération-ci. Plus une histoire est proche, ou pour parler exactement plus le temps et la matière d'une histoire est proche, plus cette coupure de l'histoire et de la mémoire apparaît, plus cette arête est vive ; et plus cette coupure est sensible ; et plus elle fait un cas, plus elle présente un exemple, plus elle est significative. Nous croyons, dit-elle, que nous touchons l'affaire Dreyfus delà main. Rassurons-nous, mon ami, et contristons-nous : cette main ne nous brûlera plus ; nous ne nous brûlerons plus jamais à cette main.

ŒUVRES POSTHUMES Cette affaire Dreyfus, dit-elle, est particulièrement heureuse en ceci, (heureuse, hélas), et elle est même uniquement bien choisie, la mieux choisie seule entre toutes, (et elle gardera cet avantage peut-être jusqu'à ce qu'il y ait eu une nouvelle affaire, que Dieu veuille qu'il n'y ait plus jamais), parce que c'est encore une affaire limite, parce que pour la sorte de discernement auquel nous sommes appointés, dit-elle, elle est juste sur le bord de la limite. Elle est juste à ce point, elle est juste sur ce bourrelet de la dernière dune où l'on pourrait croire que c'est encore, qu'elle est encore texte et matière à une remémoration, à la mémoire, à un mémorialiste et chroniqueur, au vieillissement. Étant la plus près, la plus sous la main, on croit qu'elle n'est point devenue historique. Rassurons-nous, mes enfants, dit-elle, et pleurons sur elle : elle est bien morte, elle ne nous divisera plus.

Entrant même dans le détail de cette affaire, dit-elle, sil en était besoin, et si nous en avions le temps, et dans le détail de la solution ou plutôt de la liquidation de cette affaire, qui ne voit que tout l'effort et que tout le travail des politiciens, (ils avaient peut-être raison, puisque de cette réconciliation est tout de même sortie cette nouvelle grandeurdela France), (que nous faisons et à laquelle nous assistons), a été de nous réconcilier sur cette affaire, c'est-à-dire de nous faire perdre prématurément et artificiellement le sens de cette affaire, l'intelligence, l'entendement, intérieur, le secret, littéralement la mémoire de cette affaire. C'est encore à

G L I 0 dire, en fin de compte, que tout le jeu des politiciens a été précisément et très exactement de nous transformer prématurément et artificiellement en historiens : de dreyfusards, (et d'antidreyfusards), en historiens de l'affaire Drevfus ; de nous transporter prématurément et artificiellement de la position de dreyfusards, (et d'antidreyfusards), en la position d'historiens, de l'affaire Dreyfus, et du dreyfusisme. Comme le peuple dit : faire perdre le goût du pain, littéralement ainsi ils nous ont fait perdre le goût de l'affaire Dreyfus. Vous trouveriez difficilement aujourd'hui, dit-elle, un seul homme qui vous parlerait de l'affaire Dreyfus autrement qu'en historien. Vous trouveriez difficilement un seul homme qui en ait (gardé) la mémoire, qui vous en parlerait en mémorialiste et en chroniqueur. Oh nous sommes bien réconciliés, dit-elle. Ce que l'on reproche précisément à M. Alfred Dreyfus, dit-elle, c'est qu'il ait pris le premier cette position d'historien. Il pouvait nous faire cette grâce de la prendre au moins le dernier.

Perdre le goût du pain, c'est mourir. Faire perdre le goùtdupain, c'est tuer. (Exactement/arrepasserlegoût du pain). Exactement en ce se sens nous ayant fait perdre, nous ayant fait passer le goût de l'affaire Dreyfus ils nous ont fait littéralement mourir à l'affaire Dreyfus, et au dreyfusisme. Restait à savoir si ce fut un bien grand dommage. Mais cela, dit-elle, c'est une tout autre question.

Ce que l'on reproche à l'ancien Etat-Major dreyfusard, la forfaiture qu'il commit, dit-elle, ce n'est pas d'avoir donné les mains à cette opération, c'est, le

ŒUVRES POSTHUMES faisant, d'avoir proclamé le contraire. Qu'il faisait le contraire.

Quand on se réconcilie sur une affaire, dit-elle, c'est qu'on n'y entend plus rien. En ce sens il n'y a qu'une affaire, dit-elle, sur laquelle nous sommes sûrs qu'on ne se réconciliera jamais et sur laquelle nous sommes sûrs qu'il y aura une division éternelle : c'est l'affaire Jésus. Et dans le même sens c'est la seule aussi dont nous sommes sûrs que l'on ne fera jamais l'histoire. La plus grande disgrâce qui pourrait arriver au monde, et la seule peut-être qui lui sera certainement évitée, c'est, ce serait que le monde fût admis à se faire historien de l'affaire Jésus ; que cette division éternelle cessât sur Jésus; que Jésus devînt matière d'histoire et d'inscription ; (au lieu d'être ce qu'il est essentiellement, matière de mémoire, matière de vieillissement et par suite et seulement par suite source d'un rajeunissement éternel) ; et qu'une réconciliation se fît sur Jésus qui fût autre que la réconciliation même du jugement.

Qui dit réconciliation en ce sens historien, dit-elle, dit pacification et momification.

Ce qu'on reproche à M. Dreyfus, dit-elle, ce n'est point tant de s'être réconcilié; il était homme; il devait devenir historien ; ce que l'on dit, c'est que ce n'était pas à lui à se réconcilier le premier; ce n'était pas à lui à commencer à se réconcilier.

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