‹ Œuvres complétes. Introd (volume 3)Chapitre 19 sur 34 · NEUVIEME JOUR POUR LE SAMEDI II JANVIER · texte numérisé non relu

NEUVIEME JOUR POUR LE SAMEDI II JANVIER

Comme Dieu ne fait rien que par compagnonnage, Il fallut qu'elle vît ces mauvais compagnons, Les Anglais, (les Français), les traîtres Bourguignons Dépecer le royaume ainsi qu'un apanage ;

Il fallut qu'elle vît ce monstrueux ménage,

Et les gibets poussant comme des champignons,

Et le mur et le toit et l'angle des pignons

Tout dégouttants du meurtre et du sang du carnage;

LA TAPISSERIE

Il fallut qu'elle vît tout ce maquignonnage, Les cadavres tout nus serrés en rangs d'oignons, Les blessés mutilés traînés sur leurs moignons, Les morts et les mourants dérivant à la nage;

11 fallut qu'elle vît cet horrible engrenage Happer tout le royaume et ces mauvais garçons Rouer vif tout un peuple et rôtir les moissons. Sortis du menu peuple ou du haut baronnage ;

Les armes de Jésus c'est la belle marraine Et c'est le beau baptême et les belles dragées, Mais plus que le cortège et que les apogées C'est le deuil et la ruine et la honte et la peine ;

11 fallut qu'elle vît par ce libertinage Dissiper ce trésor d'honneur que nous gagnons, Et déserter le Dieu que nous accompagnons. Comme on déserte un mort dans un pauvre village :

Il fallut qu'elle vît par ce vagabondage Retourner ce passé dont nous nous éloignons, Il fallut qu'elle vît les maux que nous soignons Monter le long de nous comme un échafaudage

DE SAINTE GENEVIÈVE

Il fallut qu'elle vît par le faux témoig-nage Démentir le propos pour qui nous témoignons, Il fallut qu'elle vît l'urne où nous nous baignons S'effondrer par souillure et par dévergondage ;

Il fallut qu'elle vît par tout ce maraudage Cueillir les fruits moisis et que nous dédaignons, Il fallut qu'elle vît la ville où nous rég'nons Démantelée aux mains de tout ce chapardage ;

Il fallut qu'elle vît par tant d'enfantillage Avilir cette foi dont nous nous imprégnons, Il fallut qu'elle vît le sang dont nous saignons Saigner du même cœur et du même courage ;

Il fallut qu'elle vît par un sot bavardage Flétrir le dogme auguste et que nous enseignons, Et qu'elle vît tarir la grâce où nous baignons, Lustrale et baptismale, en un lourd badinage ;

Il fallut qu'elle vît par tout ce brigandage Commettre les forfaits dont nous nous indignons, Et les écus sonnants et que nous alignons Fondre au creuset d'orgueil et de faux monnayage ;

LA TAPISSERIE

Il fallut qu'elle vît par tout ce forlignage Dégénérer la race où nous nous alignons, Et les mots éternels et que nous soulignons Tomber dans le silence et dans le persiflage ;

Il fallut qu'elle vît par tout ce maquillage Fausser la signature où nous contresignons, Et le terme et la mort que nous nous assignons Approcher tous les jours comme un lointain rivage

Il fallut qu'elle vît cette jalouse rage Assaillir la caserne où nous nous consignons, Et la taverne infâme et que nous désignons D'un nom injurieux déborder sur la plage ;

Il fallut qu'elle vît cette haine sauvage Dénaturer le sort où nous nous résignons, Et la ronce et l'ortie où nous égratignons Nos mains s'enchevêtrer dans le jeune bocage ;

11 fallut qu'elle vît au chemin de halage Déraciner la borne à qui nous nous cognons. Et qu'elle vît le coin où nous nous rencoignons Nous refuser le gîte et le pain du voyage;

DE SAINTE GENEVIÈVE Il fallut qu'elle vît dans ce commun naufrage Sombrer l'arche rompue et que nous empoignons, Et qu'elle vît la grande armée où nous grognons, (Mais nous marchons toujours), subir cet hivernage;

Il fallut qu'elle vît par un tel sabotage Dénaturaliser l'œuvre où nous besognons.

Et qu'elle vît l'injure à qui nous répugnons Régner et gouverner sous figure d'outrage ;

Il fallut qu'elle vît le long du bastingage Précipiter à l'eau l'or que nous épargnons, Et qu'elle vît la vergue où nous nous éborgnons Chanceler et tomber par l'effet du tangage ;

Il fallut qu'elle vît dans ce même hivernage S'évanouir de froid l'ardeur que nous feignons, Et qu'elle vît la peine où nous nous renfrognons S'évanouir de mort dans un beau sarcophage ;

Il fallut qu'elle vît dans cet appareillage S'avancer la galère où captifs nous geignons, Et qu'elle vît la nef lourde où nous nous plaignons Gémir dans ses haubans et ses bois d'assemblage ;

LA TAPISSERIE

Il fallut qu'elle vît par un commun partage Arriver justement le sort que nous craignons, Et la loi qui nous sauve et que nous enfreignons Exposée à périr dans ce même naufrage ;

Il fallut qu'elle vît dans le même mouillage Sombrer le désespoir que seul nous étreignons, Et qu'elle vît cet ordre où nous nous astreignons Perdre ses bancs de rame et son amarinaije ;

Il fallut qu'elle vît dans ce commun dommage Plier la discipline où nous nous contraignons, Et qu'elle vît l'astreinte où nous nous restreignons Se détendre et crever comme un mauvais bordage ;

11 fallut qu'elle vît dans le mouvant sillage Flotter et s'enfoncer la mort que nous ceignons, l']t qu'elle vît couler le sang dont nous teignons Notre robe lustrale et notre enfantillage ;

Il fallut qu'elle vît par un jeu de mirage Ueculer le but fixe et que nous atteignons, Et qu'elle vît le terme où nous nous rejoignons Se dérober à nous en plein atterrissage ;

DE SAINTE G E N E V I È V 11 fallut qu'elle vît en plein cœur de l'ora^'e Brûler la chère flamme et que nous éteignons Et qu'elle vît les maux que nous nous adjoignons Se coucher contre nous pour un noble servage ;

Il fallût qu'elle vît dans tout ce gribouillage

Se raidir les devoirs que nous nous enjoignons.

Et les soucis aigus et dont nous nous poignons

Nous percer jusqu'au cœur dans tout ce barbouillage;

Pour qu'elle vît venir du fond de la campagne, Au milieu de ses clercs, au milieu de ses pages. Vers l'arène romaine et la roide montagne,

Traînant les trois Vertus au train des équipages. Sa plus fine et plus ferme et plus douce compagne Et la plus belle enfant de ses longs patronages.

la tapisserie

de Notre Dame

cahier pour le dimanche de la Pentecôte et pour le mois de mai de la quatorzième série

Chartres.

au fidèle Lotte

et

au Bulletin des Professeurs catholiques de T Université

Présentation de Paris à Notre Dame

Étoile de la mer voici la lourde nef

Où nous ramons tout nuds sous vos commandements

Voici notre détresse et nos désarmements ;

Voici le quai du Louvre, et l'écluse, et le bief.

Voici notre appareil et voici notre chef. C'est un gars de chez nous qui sifïïe par moments. Il n'a pas son pareil pour les gouvernements. 11 a la tête dure et le geste un peu bref.

PRÉSENTATION DE PARIS Reine qui vous levez sur tous les océans, Vous penserez à nous quand nous serons au large. Aujourd'hui c'est le jour d'embarquer notre charg^e. Voici l'énorme grue et les longs meuglements.

S'il fallait le charger de nos pauvres vertus, Ce vaisseau s'en irait vers votre auguste seuil Plus creux que la noisette après que l'écureuil L'a laissé retomber de ses ongles pointus.

Nuls ballots n'entreraient par les panneaux béants, Et nous arriverions dans la mer de sargasse Traînant cette inutile et grotesque carcasse Et les Anglais diraient : Ils n'ont rien mis dedans.

Mais nous saurons l'emplir et nous vous le jurons. Il sera le plus beau dans cet illustre port. La cargaison ira jusque sur le plat-bord. Et quand il sera plein nous le couronnerons.

Nous n'y chargerons pas notre pauvre maïs, Mais de l'or et du blé que nous emporterons. Et il tiendra la mer : car nous le chargerons Du poids de nos péchés payés par votre fils.

Paris vaisseau de charg^e

Double vaisseau de charge aux deux rives de Seine, Vaisseau de pourpre et d'or, de myrrhe el de cinname, Vaisseau de blé, de seigle, et de justesse d'âme. D'humilité, d'orgueil, et de simple verveine ;

Nos pères t'ont comblé d'une si longue peine, Depuis mille et mille ans que tu viens à la lame, Que nulle cargaison n'est si lourde à la rame, Et que nul bâtiment n'a la panse aussi pleine.

PARIS VAISSEAU DE CHARGE Mais noua apporterons un regret si sévère, Et si nourri d'honneur, et si creusé de flamme, Que le chef le prendra pour un sac de prière,

Et le fera hisser jusque sous l'oriflamme,

Navire appareillé sous Septime Sévère,

Double vaisseau de charge aux pieds de Notre Dame.

Paris double galère

Depuis le Point du Jour jusqu'aux cèdres bibliques Double galère assise au long du grand bazar, Et du grand ministère, et du morne alcazar, Parmi les deuils privés et les vertus publiques ;

Sous les quatre-vingts rois et les trois Républiques, Et sous Napoléon, Alexandre et César, Nos pères ont tenté le centuple hasard, Fidèlement courbés sur tes rames obliques.

PARIS DOUBLE GALÈRE Et nous prenant leur place au même banc de chêne, Nous ramerons des reins, de la nuque, de l'âme, Plies, cassés, meurtris, saignants sous notre chaîne;

Et nous tiendrons le coup, rivés sur notre rame, Forçats fils de forçats aux deux rives de Seine, Galériens couchés aux pieds de Notre Dame.

Paris vaisseau de ffuerre

Chartres. — 23

des colonnades Autrefois bâtiment au centuple sabord, Aujourd'hui lourde usine, énorme coffre-fort Fermé sur le secret des sourdes canonnades.

Nos pères t'ont dansé de chaudes sérénades. Ils t'ont fleui'i du sang de la plus belle mort, Quand au gaillard d'avant vers l'un et l'autre bord Bondissait le troupeau des graves caronnades.

PARIS VAISSEAU DE GUERRE Mais nous apporterons à tes destins géants Un cœur si sérieux et si brûlé de flamme, Uu cœur si curieux de tous les océans,

Soldats fils de soldats sous la même oriflamme, Qu'on nous mettra valets de tes canons béants, Monstres verts accroupis aux pieds de Notre-Dame.

Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres

Étoile de la mer voici la lourde nappe

Et la profonde houle et l'océan des blés

Et la mouvante écume et nos greniers comblés,

Voici votre regard sur cette immense chape

Et voici votre voix sur cette lourde plaine Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés, Voici le long de nous nos poings désassemblés Et notre lassitude et notre force pleine.

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