‹ Œuvres complétes. Introd (volume 3)Chapitre 2 sur 34 · LE MYSTERE DES SAINTS INNOCENTS · texte numérisé non relu

LE MYSTERE DES SAINTS INNOCENTS

Madame Gervaise

Je suis, dit Dieu, Maître des Trois Vertus.

La Foi est une épouse fidèle.

La Charité est une mère ardente.

Mais Tespérance est une toute petite fille.

Je suis, dit Dieu, le Maître des V'ertus.

La Foi est celle qui tient bon dans les siècles d( siècles.

L E M ^ S T K n K La Charité est celle qui se donne dans les siècles des

siècles.

Mais ma petite espérance est celle qui se lève tous les matins.

.le suis, dit Dieu, le Seigneur des X'ertus.

La Foi est celle qui est tendue dans les siècles des

siècles.

La Charité est celle qui se détend dans les siècles des

siècles.

Mais ma petite espérance est celle qui tous les matins nous donne le bonjour.

Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.

La Foi est un soldat, c'est un capitaine qui défend une

forteresse.

Une ville du roi.

Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine. La Charité est un médecin, c'est une petite sœur des

pauvres, Qui soigne les malades, qui soigne les blessés,

DES SAINTS INNOCENTS Les pauvres du roi,

Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine. Mais ma petite espérance est celle qui dit bonjour au pauvre et à l'orphelin.

Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus

La Foi est une église, c'est une cathédrale enracinée au

sol de France.

La Charité est un hôpital, un hôtel-Dieu qui ramasse

toutes les misères du monde.

Mais sans l'espérance, tout ça ne serait qu'un cimetière.

Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.

La Foi est celle qui veille dans les siècles des siècles.

La Charité estcelle qui veille dans les siècles des siècles.

Mais ma petite espérance est celle

qui se couche tous les soirs

et se lève tous les matins

et fait vraiment de très bonnes nuits.

LE myst?:re

Je suis, dit Dieu, le Seigneur de cette vertu-là.

Ma petite espérance est celle

qui s'endort tous les soirs,

dans son lit d'enfant,

après avoir bien fait sa prière,

et qui tous les matins se réveille et se lève

et fait sa prière avec un regard nouveau.

Je suis, dit Dieu, Seii^neur des Trois Vertus.

La Foi est un grand arbre, c'est un chêne enraciné au cœur de France.

Et sous les ailes de cet arbre la Charité, ma fille la Charité abrite toutes les détresses du monde.

Et ma petite espérance n'est rien que cette petite promesse de bourgeon qui s'annonce au fin commencement d'avril.

Et quand on voit larbre, quand vous regardez le chêne, Cette rude écorce du chêne treize et quatorze fois et

dix-huit fois centenaire, Et qui sera centenaire et séculaire dans les siècles des

siècles,

D i: s SAINTS INNOCENTS

Cette dure écorce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis de bras énormes,

(Un fouillis qui est un ordre),

Et ces racines qui s'enfoncent et qui empoignent la terre comme un fouillis de jambes énormes,

(Un fouillis qui est un ordre),

Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse le petit bourgeon tendre ne paraît plus rien du tout.

C'est lui qui a l'air de parasiter l'arbre, de manger à la table de l'arbre.

Comme un gui, comme un champignon.

C'est lui qui a l'air de se nourrir de l'arbre (et le paysan les appelle des gourmands), c'est lui qui a l'air de *••• "•■*• ^^PP"y6r sur l'arbre, de sortir de l'arbre, de ne rien pouvoir êti'e, de ne pas pouvoir exister sans l'arbre. Et en effet aujourd'hui il sort de l'arbre, à l'aisselle des branches, à l'aisselle des feuilles et il ne peut plus exister sans l'arbre. Il a l'air de venir de l'arbre, de dérober la nourriture de l'arbre.

Et pourtant c'est de lui que tout vient au contraire. Sans un bourgeon qui est une fois venu, l'arbre ne serait pas. Sans ces milliers de bourgeons, qui viennent une fois au fin commencement d'avril et peut-être dans les derniers jours de mars, rien ne durerait, l'arbre ne durerait pas, et ne tiendrait pas sa place d'arbre, (il faut que cette place soit tenue), sans cette sève qui monte et pleure au mois de mai, sans ces milliers de bourgeons qui pointent tendrement à l'aisselle des dures branches.

II faut que toute place soit tenue. Toute vie vient de tendresse. Toute vie vient de ce tendre, de ce fin bourgeon d'avril, et de cette sève qui pleure en mai,

17 innocents. — 2

LE MYSTERE

et de la ouate et du coton de ce fin bourgeon blanc qui est vêtu, qui est chaudement, qui est tendrement protégé d'un flocon d'une toison d'une laine végétale, d'une laine d'arbre. En ce flocon cotonneux est le secret de toute vie. La rude écorce a lair d'une cuirasse, en comparaison de ce tendre bourgeon. Mais la rude écorce n'est rien, que du bourgeon durci, que du bourgeon vieilli. Et c'estpour cela que le tendre bourgeon perce toujours, jaillit toujours dessous la dure écorce.

L'homme de guerre le plus dur a été un tendre enfant nourri de lait; et le plus rude martyr, le martyr le plus dur sur le chevalet, le martyr à la plus rude écorce, à la plus rugueuse peau, le martyr le plus dur à la serre et à l'onglet a été un tendre enfant laiteux.

Sans ce bourgeon, qui n'a l'air de rien, qui ne semble rien, tout cela ne serait que du bois mort.

Et le bois mort sera jeté au feu.

Ce qui vous trompe, c'est que cette rude écorce vous écorche les mains ; et ni de l'épaule vous ne faites bougerletroncd'un millième de millimètre, ni du pied vous ne pouvez faire bouger une de ces grosses racines d'un millième de millimètre; ni de la main une seule de ces grosses branches; et c'est à peine si vous ébranleriez quelques-unes de ces petites branches; et si vous les feriez balancer;

au lieu que le bourgeon ne résiste point sous le doigt et d'un coup d'ongle le premier venu vous fait sauter un bourgeon ;

DES SAINTS INNOCENTS qui développé vous ferait une branche plus grosse que la cuisse ;

Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de fonder;

Et de faire mourir que de faire naître ;

Et de donner la mort que de donner la vie ;

Et le bourgeon ne résiste point. C'est qu'aussi il n'est

point fait pour la résistance, il n'est point chargé de

résister.

C'est le tronc, et la branche, et cette maîtresse racine

qui sont faits pour la résistance, qui sont chargés de

résister.

Et c'est la rude écorce qui est faite pour la rudesse et

qui est chargée d'être rude.

Mais le tendre bourgeon n'est fait que pourla naissance

et il n'est chargé que de faire naître.

(Et de faire durer) .

(Et de se faire aimer).

Or je vous le dis, dit Dieu, sans ce bourgeonnement de fin avril, sans ces milliers, sans cet unique petit bourgeonnement de l'espérance, qu'évidemment tout le monde peut casser, sans ce tendre bourgeon cotonneux, que le premier venu peut faire sauter de

LE MYSTERE l'ongle, toute ma création ne serait que du bois mort. Et le bois mort sera jeté au feu.

Et toute ma création ne serait qu'un immense cimetière.

Or mou lils le leur a dit : // faut hisser les morts ensevelir leurs morts.

Hélas mon fils, hélas mon fils, hélas mou fils;

Mon fils qui sur la croix avait une peau sèche comme

une sèche écorce; une peau tiétrie, une peau ridée, une peau tannée ; une peau qui se fendait sous les clous; mon fils avait été un tendre enfant laiteux ;

une enfance, un boui-geounement, une promesse, un engagement;

un essai; une origine; un commencement de rédempteur;

une espérance de salut, une espérance de rédemption

DES SAINTS INNOCENTS

O jour, ô soir, ô nuit de l'ensevelissement.

Tombée de cette nuit que je ne reverrai jamais.

0 nuit si douce au cœur parce que tu accomplis.

Et tu calmes comme un baume.

Nuit sur cette montagne et dans cette vallée.

0 nuit j'avais tant dit que je ne te verrais plus.

0 nuit je te verrai dans mon éternité.

Que ma volonté soit faite. 0 ce fut cette fois-là que ma

volonté fut faite.

Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient .

Et mon fils au milieu, l'ne colline, une vallée. Ils étaient partis de cette ville

que j'avais donnée à mon peuple. Ils étaient montés. Mon fils entre ces deux voleurs. Une plaie au flanc.

Deux plaies aux mains. Deux plaies aux pieds. Des

plaies au front.

Des femmes qui pleuraient tout debout. Et cette tête

penchée qui retombait sur le haut de la poitrine. Et cette pauvre barbe sale, toute souillée de poussière

et de sang.

Cette barbe rousse à deux pointes.

Et ces cheveux souillés, en quel désordre, que j'eusse

tant baisés.

Ces beaux cheveux roux, encore tout ensanglantés de

la couronne d'épines.

Tout souillés, tout collés de caillots. Tout était accompli.

Il en avait trop supporté.

(]ette tête qui penchait, que j'eusse appuyée sur mon

sein.

Cette épaule que j'eusse appuyée à mon épaule. Et ce cœur ne battait plus, qui avait tant battu

d'amour.

Trois ou quatre femmes qui pleuraient tout debout. Des

hommes je ne me rappelle pas, je crois qu'il n'y en

avait plus.

Ils avaient peut-être trouvé que ça montait trop. Tout

était fini. Tout était consommé. C'était fini. Et les soldats s'en retournaient, et dans leurs épaules

rondes ils emportaient la force romaine :

C'est alors, ô Nuit, que tu vins. 0 nuit la même.

La même qui viens tous les soirs et qui étais venue tant

de fois depuis les ténèbres premières.

La même qui étais venue sur l'autel fumant d'Abel et

sur le cadavre d'Abel, sur ce corps déchiré, sur le

premier assassinat du monde; ô nuit la même tu vins sur le corps lacéré, sur le

premier, sur le plus grand assassinat du monde. Cest

alors, ô nuit, que tu vins.

La même qui étais venue sur tant de crimes depuis

le commencement du monde ; Et sur tant de souillures et sur tant d'amertumes ; Et sur cette mer d'ingratitude, la même tu vins sur

mon deuil ; Et sur cette colline et sur cette vallée de ma désolation

c'est alors, ô nuit, que tu vins.

O nuit faudra-t-il donc, faudra-t-il que mon paradis

DES SAINTS INNOCENTS

Ne soit qu'une grande nuit de clarté qui tombera sur

les péchés du monde.

Sera-ce alors, ô nuil, que tu viendi'as. C'est alors, ô nuit, que lu vins ; et seule tu pus finir,

seule tu pus accomplir ce jour entre les jours. Comme tu accomplis ce jour, ô nuit accompliras-tu le

monde.

Et mon paradis sera-t-il une grande nuit de lumière. Et tout ce que je pourrai offrir Dans mon offrande et moi aussi dans mon Offertoire A tant de martyrs et à tant de bourreaux, A tant d'âmes et à tant de corps, A tant de purs et à tant d'impurs, A tant de pécheurs et à tant de saints, A tant de fidèles et à tant de pénitents. Et à tant de peines, et à tant de deuils, et à tant de

larmes et à tant de plaies, Et à tant de sang,

Et à tant de cœurs qui auront tant battu, D'amour, de haine,

Et à tant de cœurs qui auront tant saigné D'amour, de haine, Sera-t-il dit qu'il faut que ce soit Qu'il faudra que je leur offre Et qu'ils ne demanderont que cela, Qu'ils ne voudront que de cela.

Qu'ils n'auront dégoût que pour cela, Sur ces souillures et sur tant d'amertumes. Et sur cette mer immense d'ingratitude La longue retombée d'une nuit éternelle.

0 nuit tu n'avais pas eu besoin d'aller demander la

permission à Pilate. C'est pourquoi je l'aime et je te

salue.

Fa entre toutes je te glorifie et entre toutes tu me

glorifies.

Et tu me fais honneur et gloire Car tu obtiens quelquefois ce qu'il y a de plus difficile

au monde, Le désistement de l'homme.

L'abandonnement de l'homme entre mes mains. Je connais bien l'homme. C'est moi qui l'ai fait. C'est

un drôle d'être.

Car en lui joue cette liberté qui est le mystère des

mystères.

On peut encore lui demander beaucoup. Il n'est pas

trop mauvais. Il ne faut pas dire qu'il est mauvais. Quand on sait le prendre, on peut encore lui demander

beaucoup.

Lui faire rendre beaucoup. Et Dieu sait si ma grâce Sait le prendre, si avec ma grâce Je sais le prendre. Si ma grâce est insidieuse, habile

comme un voleur.

Et comme un homme qui chasse le renard.

DES SAINTS INNOCENTS Je sais le prendre. C'est mon métier. Et cette liberté

même est ma création.

On peut lui demander beaucoup de cœur, beaucoup de

charité, beaucoup de sacrifice, il a beaucoup de foi et beaucoup de charité. Mais ce qu'on ne peut pas lui demander, sacredié, c'est

un peu d'espérance.

Un peu de confiance, quoi, un peu de détente, Un peu de remise, un peu d'abandonnement dans mes

mains, Un peu de désistement. Il se raidit tout le temps. Or toi, ma fille la nuit, tu réussis, quelquefois, tu

obtiens quelquefois cela De l'homme rebelle.

Qu'il consente, ce monsieur, qu'il se rende un peu

à moi.

Qu'il détende un peu ses pauvres membres las sur un

lit de repos.

Qu'il détende un peu sur un lit de repos son cœur

endolori.

Que sa tête surtout ne marche plus. Elle ne marche

que trop, sa tète. Et il croit que c'est du travail, que

sa tête marche comme ça.

Et ses pensées, non, pour ce qu'il appelle ses pensées. Que ses idées ne marchent plus et ne se battent plus

dans sa tête et ne grelottent plus comme des grains

de calebasse.

Comme un grelot dans une courge vide.

Quand on voit ce que c'est, que ce qu'il appelle ses

idées.

Pauvre être. Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui ne

dort pas.

L E M V S T È R E Celui qui brûle, dans son lit, d'inquiétude et de fièvre. Je suis partisan, dit Dieu, que tous les soirs on fasse

son examen de conscience.

C'est un bon exercice.

Mais enfin il ne faut pas s'en torturer au point d'en

perdre le sommeil.

A cette beure-là la journée est faite, et bien faite ; il n"y

a plus à la refaire.

Il n'y a plus à y revenir.

Ces péchés qui vous font tant de peine, mon garçon, eh

bien c'était bien simple.

Mon ami il ne fallait pas les commettre. A l'heure où tu pouvais encore ne pas les commettre. A présent, c'est fait, va, dors, demain tu ne recommenceras plus.

Mais celui qui le soir en se couchant fait des plans pour

le lendemain.

Celui-là je ne l'iiime pas, dit Dieu.

Le sot, est-ce qu'il sait seulement comment demain sera

fait.

Est-ce qu'il connaît seulement la couleur du temps. Il ferait mieux de faire sa prière. Je n'ai jamais refusé

le pain du lendemain.

Celui qui est dans ma main comme le bâton dans la

main du voyageur.

Celui-là m'est agréable, dit Dieu.

(]elui qui est posé dans mon bras comme un nourrisson

qui rit, VA qui ne s'occupe de rien.

Et qui voit le monde dans les yeux de sa mère, et de

sa nourrice.

Et qui ne le voit et ne le regarde que là,

DES SAINTS INNOCENTS

Celui-là m'est agréable, dit Dieu.

Mais celui qui fait des combinaisons, celui qui en luimême pour demain dans sa tête

Travaille comme un mercenaire.

'l'ravaille affreusement comme un esclave qui tourne une roue éternelle.

(Et entre nous comme un imbécile).

Eh bien celui-là ne m'est pas agréable du tout, dit Dieu.

Celui qui s'abandonne, je l'aime. Celui qui ne s'abandonne pas, je ne l'aime pas, c'est pourtant simple.

Celui qui s'abandonne ne s'abandonne pas et il est le seul qui ne s'abandonne pas.

Celui qui ne s'abandonne pas s'abandonne et il est le seul qui s'abandonne.

Or toi, ma fille la nuit, ma fille au grand manteau, ma fille au manteau d'argent.

Tu es la seule qui vaincs quelquefois ce rebelle et qui fais plier celte nuque dure.

C'est alors, ô Nuit que tu viens.

Et ce que tu as fait une fois,

Tu le fais toutes les fois.

Ce que tu as fait un jour,

Tu le fais tous les jours.

Comme tu es tombée un soir,

Ainsi tu tombes tous les soirs.

Ce que tu as fait pour mon fils fait homme,

O grande Charitable tu le fais pour tous les hommes ses frèi'es

Tu les ensevelis dans le silence et l'ombre

Et dans le salutaire oubli

De la mortelle inquiétude

L E MYSTÈRE

Du jour.

Ce que tu as fait une fois pour mon fils fait homme,

Ce que tu as fait un soir entre les soirs.

() nuit tu le refais tous les soirs pour le dernier des hommes

(C'est alors, ô nuit, que tu viens)

Tant il est vrai, tant il est réel qu'il était devenu l'un d'eux

Et qu'il s'était lié à leur sort mortel

Et qu'il était devenu l'un d'eux, pour ainsi dire au hasard,

Et qu'il s'était fait Tun d'eux

Sans aucune limitation ni mesure.

Car avant celte perpétuelle, cette imparfaite,

Cette perpétuellement imparfaite imitation de Jésus- Christ,

Dont ils parlent toujours,

Il y a eu cette très parfaite imitation de l'homme par Jésus-Christ,

Cette inexorable imitation, par Jésus-Christ,

De la misère mortelle et de la condition de l'homme.

Je comprends très bien, dit Dieu, qu'on fasse son

examen de conscience. C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser. C'est même recommandé. C'est très bien.

Tout ce qui est recommandé est très bien.

DES SAINTS INNOCENTS Et même ce n'est pas seulement recommandé. C'est

prescrit.

Par conséquent c'est très bien.

Mais enfin vous êtes dans votre lit. Qu'est-ce que vous

nommez votre examen de conscience, faire votre

examen de conscience.

Si c'est penser à toutes les bêtises que vous avez faites

dans la journée, si c'est vous rappeler toutes les

bêtises que vous avez faites dans la journée Avec un sentiment de repeutance et je ne dirai peut-être

pas de contrition, Mais enfin avec un sentiment de pénitence que vous

m'offrez, eh bien, c'est bien.

Votre pénitence je l'accepte. Vous êtes des braves gens,

des bons garçons.

Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la

nuit toutes les ingratitudes du jour, Toutes les fièvres et toutes les amertumes du jour, Et si c'est que vous voulez remâcher la nuit tous vos

aigres péchés du jour, Vos fièvres aigres et vos regrets et vos repentirs et vos

remords plus aigres encore, I"]t si c'est que vous voulez tenir un registre parfait de

vos péchés.

De toutes ces bêtises et de toutes ces sottises, Non, laissez-moi tenir moi-même le Livre du Jugement. Vous y gagnerez peut-être encore .

Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer

comme un notaire et comme un usurier et comme un

publicain.

C'est-à-dire comme un collecteur d'impôts. C'est-à-dire comme celui qui ramasse les impôts,

L E M Y S T È R l- Laissez-moi donc faire mon métier et ne faites pas Des métiers qui n'ont pas à être faits. Vos péchés sont-ils si précieux qu'il faille les cataloguer

et les classer Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre Et les graver et les compter et les calculer et les compulser Et les compiler et les revoir et les repasser Et les supputer et vous les imputer éternellement Et les commémorer avec on ne sait quelle sorte de

piété.

Gomme nous dans le ciel nous lions les gerbes éternelles, Et les sacs de prière et les sacs de mérite Et les sacs de vertus et les sacs de grâce dans nos

impérissables greniers Pauvres imitateurs, allez-vous à présent vous mêler, — Et imitateurs contraires, imitateurs à l'envers, — Allez-vous vous mettre à lier tous les soirs Les misérables gerbes de vos affreux péchés de chaque

jour.

Quand ce ne serait que pour les brûler, c'est encore

trop. Ils n'en valent même pas la peine. Pas même de cela même.

Vous n'y pensez que trop, à vos péchés. Vous feriez mieux d'y penser pour ne pointles commettre. Pendant qu'il en est encore temps, mon garçon, pendant

qu'ils ne sont point encore commis. Vous feriez mieux

d"y penser un peu plus alors.

Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis

quand le laboureur Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des

gerbes de blé, mon ami.

DES SAINTS INNOCENTS Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures.

C'est beaucoup d'orgueil.

C'est aussi beaucoup de traînasserie. Et de paperasserie. Quand le pèlerin, quand l'hôte, quand le voyageur A longtemps traîné dans la boue des chemins, Avant de passer le seuil de l'église il s'essuie soigneusement les pieds, Avant d'entrer, Parce qu'il est très propre.

Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les

dalles de l'église.

Mais une fois que c'est fait, une fois qu'il s'est essuyé

les pieds avant d'entrer.

Une fois qu'il est entré il ne pense plus toujours à ses

pieds.

Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuyés. Il n'a plus de cœur, il n'a plus de regard, il n'a plus de

voix Que pour cet autel où le corps de Jésus Et le souvenir et l'attente du corps de Jésus Brille éternellement.

Il suffit que la boue des chemins n'ait point passé le

seuil du temple.

Il suffît qu'ils se soient bien essuyé les pieds une fois

avant de passer le seuil du temple.

Bien soigneusement, bien proprement et n'en parlons

plus.

On ne parle pas toujours de la boue. Ce n'est pas

propre.

Transporter dans le temple la mémoire même et le souci

de la boue Et la préoccupation et la pensée de la boue

C'est encore transporter de la boue clans le temple. Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la

porte.

Quand Thôte arrive chez l'hôte qu'il s'essuie simplement

les pieds avant d'entrer Qu'il entre propre et les pieds propres et qu'ensuite Il ne pense pas toujours à ses pieds et à la boue de ses

pieds.

Or vous êtes mes hôtes, dit Dieu, et je vaux bien ce

Dieu qui était le Dieu des hôtes.

Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans mon

temple.

Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans ma

nuit.

Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyezvous les pieds et qu'on n'en parle plus. Faites votre examende conscience, mais que ce soit de

vous essuyer les pieds.

Et nullement au contraire que ce ne soit pas De transporter dans le temple les boues et le souvenir

des boues du chemin Et que cène soit pas de faire traîner sur le seuil auguste

de ma nuit Les traces, les marques des boues De vos sales chemins de la journée.

Débarbouillez-vous le soir. C'est ça, faire votre examen

de conscience. On ne se débarbouille pas tout le

temps.

Soyez comme ce pèlerin qui prend de l'eau bénite en

entrant dans l'église Et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans

Téglise.

DES SAINTS INNOCENTS

Et il ne prend pas tout le temps de Teau bénite.

Et Tég-lise n'est pas composée uniquement de bénitiers.

Il y a ce qui est avant le seuil. Il y a ce qui est au seuil.

Et il y a ce qui est dans la maison. Il faut entrer une fois, et ne pas sortir et entrer tout le

temps.

Soyez comme ce pèlerin qui ne regarde plus que le

sanctuaire.

Et qui n'entend plus.

Et qui ne voit plus que cet autel où mon fils a été

sacrifié tant de fois.

Imitez ce pèlerin qui ne voit plus que l'éclat Du resplendissement de mon fils Entrez dans ma nuit comme chez moi. Car c'est là que

je me suis réservé D'être le maître.

Et si vous tenez absolument à m'offrir quelque chose Le soir en vous couchant Que ce soit d'abord une action de grâces Pour tous les services que je vous rends Pour les innombrables bienfaits dont je vous comble

chaque jour Dont je vous ai comblés ce jour-là même. Remerciez-moi d'abord, c'est le plus pressé Et c'est aussi le plus juste.

Ensuite que votre examen de conscience Soit un débarbouillement une fois fait Et non point au contraire un traînassement de marques

et de souillures.

La journée d'hier est faite, mon garçon, pense à celle de

demain.

Et à ton salut qui est au bout de la journée de demain.

33 innocents. — 3

LE MYSTÈRE Pour hier il est trop tard. Mais pour demain il n'est pas

trop tard Et pour ton salut qui est au bout de la journée de

demain.

Ton salut n'est plus hier. Mais il peut être demain. Hier est fait. Mais demain n'est pas fait, demain esta

faire Et ton salut qui est au bout de la journée de demain. Ton salut n'est pas dans le sens d'hier, il est dans le

sens de demain.

Porte-toi sur demain, ne te reporte pas sur hier. Pensez donc un peu moins à vos péchés quand vous les

avez commis Et pensez-y un peu plus au moment de les commettre. Avant de les commettre.

Ce sera plus utile, dit Dieu.

Quand ils sont commis, quand ils sont faits il est trop

tard.

Il n'est pas trop tard pour la pénitence. Mais il est trop tard pour ne pas les commettre Et ne pas les avoir commis.

Quand vous avez passé par dessus vos péchés, vous

les faites gros comme des montagnes, dit Dieu. C'est au moment de les passer qu'il faut voir que ce

sont en effet des montagnes et qu'elles sont affreuses. Vous êtes vertueux après. Soyez donc vertueux avant Et pendant.

L'heure qui sonne est sonnée. Le jour qui passe est

passé. Demain seul reste, et les après demains l^"t ils ne resteront pas longtemps.

Que vos examens de conscience et que vos pénitences Ne soient donc point des raidissements et des cabre-

ments en arrière,

DES SAINTS INNOCENTS Peuple à la nuque dure, Mais qu'ils soient des assouplissements et que vos

examens de conscience et que vos pénitences et que

vos contritions même les plus amères Soient des pénitences de détente, malheureux enfants,

et des contritions de rémission Et de remise en mes mains et de démission. (De démission devous).

Mais je vous connais, vous êtes toujours les mêmes. Vous voulez bien me faire de grands sacrifices, pourvu

que vous les choisissiez.

Vous aimez mieux me faire de grands sacrifices, pourvu

que ce ne soit pas ceux que je vous demande Que de m'en faire de petits que je vous demanderais. Vous êtes ainsi, je vous connais.

Vous ferez tout pour moi, excepté ce peu d'abandonne-

ment Qui est tout pour moi.

Soyez donc enfin, soyez comme un homme Qui est dans un bateau sur la rivière Et qui ne rame pas tout le temps Et qui quelquefois se laisse aller au fil de l'eau .

Ainsi vous et votre canot

Laissez-vous aller quelquefois au fil du temps

Et laissez-vous entrer bravement

Sous l'arche du pont de la nuit.

On parle toujours,ditDieu,de Vimitation de Jésus-Christ Qui est l'imitation,

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