I. E MYSTERE
La fidèle imitation de mon fils par les hommes.
Et j'en ai connu et j'en connaîtrai des imitations si fidèles, dit Dieu,
Et si approchées,
Que moi-même j'en demeure saisi d'admiration et de respect.
Mais enfin il ne faut pas oublier
Que mon fils avait commencé par cette singulière imitation de l'homme.
Singulièrement fidèle.
Qui elle fut poussée jusqu'à l'identité parfaite.
Quand si fidèlement si parfaitement il revêtit le sort mortel.
Quand si fidèlement si parfaitement il imita de naître.
Et de souffrir.
Et de vivre.
Et de mourir.
Mais quand je vous dis : Pensez plutôt à demain je ne vous dis pas : Calculez ce demain.
Pensez-y comme à un jour qui viendra ; et que c'est tout ce que vous en savez.
Ne soyez point ce malheureux qui se retourne et se consume dans son lit
Pour saisir la journée de demain.
Ne portez point votre main
Sur le fruit qui n'est pas mûr.
Sachez seulement que ce demain
Dont on parle toujours
Est le jour qui va venir,
Et qu'il sera de mon gouvernement Comme les autres.
Et qu'il sera sous mon commandement Comme les autres.
C'est tout ce qu'il vous faut. Pour le reste, attendez. J'attends bien, moi, Dieu. Vous me faites assez attendre. Vous me faites assez attendre la pénitence après Ta
faute.
Et la contrition après le péché.
Et depuis le commencement des temps j'attends Le jugement jusqu'au jour du jugement.
Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui spécule sur
demain.
Je n'aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je
vais faire.
Je n'aime pas celui qui sait ce que je ferai demain. Je n'aime pas celui qui fait le malin. L'homme fort ce
n'est pas mon fort.
Penser au lendemain, quelle vanité. Gardez pour
demain les larmes de demain.
Il y en aura toujours assez.
Et ces sanglots qui vous remontent et qui vous étranglent.
Penser à demain, savez-vous seulement comment je
ferai demain.
Quel demain je vous ferai.
Savez-vous si moi-même je l'ai arrêté encore. Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui se méfie de moi. Croyez-vous que je vais m'amuser à vous faire des
attrapes, comme un roi barbare.
Croyez-vous que je passe ma vie à vous tendre des
pièges et à prendre plaisir à vous voir tomber dedans.
Je suis honnête homme, dit Dieu, et j'agis toujours droitement.
Je suis Thonneur même, et la droiture, et l'honnêteté.
Je suis bon Français, dit Dieu, droit comme un Français.
Loyal comme un Français.
Je suis le roi de France, droit comme le roi de France.
Ce que le dernier des pauvres n'eût pas craint de saint Louis, allez-vous le craindre de moi ?
Enfin je vaux peut-être saint Louis.
Croyez-vous que je vais m'amuser à \'Ous faire des feintes comme un bretteur.
Toute la malice que j'ai, c'est la malice de ma grâce, et la feinte et la ruse de ma grâce, qui si souvent joue avec le pécheur pour son salut, pour l'empêcher de pécher.
Qui séduit le pécheur; pour le sauver. Mais croyez-vous. Croyez-vous que moi Dieu que je vais m'amuser à leur faire des misères et ce que ne ferait pas un honnête homme. Je suis bon chrétien, dit Dieu. Croyezvous que je vais m'amuser à les surprendre comme un assassin de nuit.
Jeannette
Il viendra comme un larron et comme un voleur de nuit.
ADAME IjrERVAISE
Et il prendra comme au filet. Le royaume des deux est
DES SAINTS INNOCENTS encore semblable à une senne jetée dans la mer, et rassemblant de tout genre de poissons.
Jeannette
Laquelle, quand elle fut emplie, tirant de Veau,et assis sur le bord du rivage, ils choisirent les bons pour leurs vaisseaux, mais jetèrent les mauvais dehors.
Madame Gervaise
// en sera ainsi dans la consommation du siècle : les anges sortiront et sépareront les mauvais du milieu des justes.
Jeannette
El répondant Jésus leur dit : Voyez que personne ne vous séduise.
ADAME LrERVAISE
Mais de ce jour-là et de V heure personne ne le sait, ni les anges des deux, sinon le père seul.
Mais comme dans les jours de Noé, ainsi sera aussi Vavènement du Fils de l'homme.
{Le cielet la terre passeront ; mais mes paroles ne passeront pas).
Ainsi en effet quil y avait dans les jours avant le déluge des gens qui mangeaient et buvaient, se mariaient et donnaient en mariage, jusqu'à ce jour où Noé entra dans l'arche.
Et ils ne connurenlpas jusquà ce que vint le déluge, et les emporta tous :
Jeannette
Ainsi sera aussi l'avènement du Fils de Vhomme.
Madame Gervaise
Je suis leur père, dil Dieu. Noire Père, quiètes aux deux. Mon fils le leur a assez dil, que je suis leur père.
Je suis leur juge. Mon fils le leur a dit. Je suis aussi leur père.
Je suis surtout leur père.
Enfin je suis leur père. Celui qui est père est surtout pève. Notre Père qui êtes aux deux. Celui qui a été une fois père ne peut plus être que père.
Ils sont les frères de mon fils ; ils sont mes enfants ; je suis leur père.
Notre Père qui êtes aux deux, mon fils leur a enseigné cette prière. Sicergo vos orahitis. Vous prierez donc ainsi.
Notre Père qui êtes aux deux, il a bien su ce qu'il faisait ce jour-là, mon fils qui les aimait tant.
Qui a vécu parmi eux, qui était un comme eux.
Qui allait comme eux, qui parlait comme eux, qui vivait comme eux.
Qui souffrait.
Qui souifrit comme eux, qui mourut comme eux.
Et qui les aime tant les ayant connus.
Qui a rapporté dans le ciel un certain g-oûtde Thomme un certain goût de la terre.
DES SAINTS INNOCENTS Mon fils qui les a tant aimés, qui les aime éternellement
dans le ciel.
Il a bien su ce qu'il faisait ce jour-là, mon fils qui les
aime tant.
Quand il a mis cette barrière entre eux et moi, Notre
Père qui êtes aux deux, ces trois ou quatre mots. Cette barrière que ma colère et peut-être ma justice île
franchira jamais.
Heureux celui qui s'endort sous la protection de
l'avancée de ces trois ou quatre mots.
Ces mots qui marchent devant toute prière comme les
mains du suppliant marchent devant sa face. Comme les deux mains jointes du suppliant s'avancent
devant sa face et les larmes de sa face. Ces trois ou quatre mots qui me vainquent, moi l'invincible.
Et qu'ils font marcher devant leur détresse comme
deux mains jointes invincibles.
Ces trois ou quatre mots qui s'avancent comme un bel
éperon devant un pauvre navire. Et qui fendent le flot de ma colère.
Et quand l'éperon est passé, le navire passe, et toute la
flotte derrière.
Actuellement, dit Dieu, c'est ainsi que je les vois ; Et pour mon éternité, éternellement, dit Dieu, Par cette invention de mon Fils éternellement c'est
ainsi qu'il faut que je les voie.
(Et qu'il faut que je les juge. Gomment voulez-vous, à
présent, que je les juge.
Après cela).
Notre Père qui êtes hux deux, mon fils a très bien su
s'y prendre.
L E M ^' S T È R E Pour lier les bras de ma justice et pourdélier les bras
de ma miséricorde.
(Je ne parle pas de ma colère, qui n'a jamais été que
ma justice.
Et quelquefois ma charité).
Et à présent il faut que je les juge comme un père. Pour ce
que ça peut juger, un père. 6^/1 homme avait deux fils. Pour ce que cest capable de juger. Un homme avait
deux fils. On sait assez comment un père juge. Il yen
a un exemple connu.
On sait assez comment le père a jugé le lils qui était
parti et qui est revenu.
C'est encore le père qui pleurait le plus. Voilà ce que mon fils leur a conté. Mon tils leur a
livré le secret du jugement même.
Et à présent voici comme ils me paraissent ; .voici
comme je les vois ; Voici comme je suis forcé de les voir. De même que le sillage d'un beau vaisseau va en
s'élargissant jusqu'à disparaître et se perdre, Mais commence par une pointe, qui est la pointe même
du vaisseau.
Ainsi le sillage immense des pécheurs s'élargit jusqu'à
disparaître et se perdre Mais il commence par une pointe, et c'est cette pointe
qui vient versmoi, Qui est tournée vers moi.
Il commence par une pointe, qui est la pointe même du
vaisseau.
Et le vaisseau est mon propre fils, chargé de tous les
péchés du monde.
DES SAINTS INNOCENTS Et la pointe du vaisseau ce sont les deux mains jointes
de mon fils.
Et devant le regard de ma colère et devant le regard
de ma justice Ils se sont tous dérobés derrière lui.
Et tout cet immense cortège des prières, tout ce sillage
immense s'élargit jusqu'à disparaître et se perdre. Mais il commence par une pointe et c'est cette pointe
qui est tournée vers moi.
Qui s'avance vers moi.
Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots : Notre
Père qui êtes aux deux ; mon fils en vérité savait ce
qu'il faisait.
Et toute prière monte vers moi dérobée derrière ces
trois ou quatre mots.
Et il y a une pointe de la pointe. C'est cette prière même
non plus seulement dans son texte.
Mais dans son invention même. Cette première fois que
réellement dans le temps elle fut prononcée. Cette première fois que mon fils la prononça. Non plus seulement dans son texte comme elle est
devenue un texte.
Mais dans son invention même et dans son sourcement
et dans son forcement.
Quand elle-même fut une naissance de prière, une incarnation et une naissance de prière. Une espérance. Une naissance d'espérance.
Une parole naissante.
Un rameau et un germe et un bourgeon et une feuille et
une fleur et un fruit de parole.
Une semence, un naissement de prière.
Un verbe entre les verbes.
L K MYSTÈRE Celte première fois qu'elle sortit charnellemenl, tempo-
rellenient des lèvres d'homme de mon fils. Et dans la pointe de la pointe, dans cette pointe même
il y avait une pointe.
Et c'étaient ces trois ou quatre mots, Noire Père qui
êtes aux deux, non plus seulement comme un texte,
non plus seulement dans leur texte.
Mais dans leur source même.
Dans leur invention et dans leur bourg-eonnemeni. La première fois que mon fils les prononça sur cette
montagne.
Les prononça, les fit sortir de ses lèvres d'homme. La première fois qu'elles sortirent réellement, temporel-
lement, charnellement, De ces lèvres de tendresse.
Et il était debout sur cette montagne qui sera célèbre
dans les siècles des siècles.
Sur cette montagne de la terre des hommes au-dessus
de cette vallée qui allait en descendant. Notre Père qui êtes aux deux, il inventa cela. Il était avec eux, il était comme eux, il était un
d'eux.
Notre Père. Comme un homme qui jette un grand
manteau sur ses épaules, Tourné vers moi il s'était revêtu, II avait jeté sur ses épaules Le manteau des péchés du monde.
Notre Père qui êtes aux deux. Et à présent derrière
lui le pécheur se dérobe à ma face. Et voici comme je
vois, voici comme je suis forcé de les voir. Voici
comment je me représente ce cortège.
Tout part d'un point, qui est tourné vers moi, de
l'extrême pointe d'une pointe.
DES SAINTS INNOCENTS
Et ce point de pointe ce sont ces trois ou quatre mots comme ils furent inventés, comme ils furent introduits dans la création du monde.
Comme ils furent prononcés pour la première fois par mon propre fils. Notre Père qui êtes aux deux.
Et derrière ce point s'avance la pointe elle-même, c'està-dire la prière tout entière.
Gomme elle fut prononcée cette première fois-là.
Et derrière s'élargit jusqu'à disparaître et se perdre
Le sillage des prières innombrables
Comme elles sont prononcées dans leur texte dans les jours innombrables
Par les hommes innombrables,
(Par les simples hommes, ses frères).
Prières du matin, prières du soir;
(Prières prononcées toutes les autres fois) ;
Tant d'autres fois dans les innombrables jours ;
Prières du midi et de toute la journée ;
Prières des moines pour toutes les heures du jour,
Et pour les heures de la nuit ;
Prières des laïcs et prières des clercs
Comme elles furent prononcées d'innombrables fois
Dans les innombrables jours.
(Il parlait comme eux, il parlait avec eux, il parlait l'un d'eux).
Toute cette immense flotte de prières chargée des péchés du monde.
Toute cette immense flotte de prières et de pénitences m'attaque
Ayant l'éperon que vous savez,
S'avance vers moi ayant l'éperon que vous savez.
C'est une flotte de charge, classis oneraria.
LE M Y S T È R E Et c'est une flotte de ligne, Une flotte de combat.
Gomme une belle flotte antique, comme une flotte de
trirèmes Qui s'avancerait à l'attaque du roi.
Et moi que voulez-vous que je fasse : je suis attaqué. Et dans cette flotte, dans cette innombrable flotte Chaque Fater est comme un vaisseau de haut bord Qui a lui-même son propre éperon, Notre Père qui êtes
aux deux Tourné vers moi, et qui s'avance derrière ce propre
éperon.
Notre Père qui êtes aux deux, ce n'est pas malin. Evidemment quand un homme a dit ça, il peut se cacher derrière.
Quand il a prononcé ces trois ou quatre mots. Et derrière ces beaux vaisseaux de haut bord les Ave
Maria S'avancent comme des galères innocentes, comme de
virginales birèmes.
Comme des vaisseaux plats, qui ne blessent point
l'humilité de la mer.
Qui ne blessent point la règle, qui suivent, humbles et
fidèles et soumis au ras de l'eau.
Notre Père qui êtes aux deux. Évidemment quand un
homme a commencé comme ça.
Quand il m'a dit ces trois ou quatre mots. Quand il a commencé par faire marcher devant lui ces
trois ou quatre mots.
Après il peut continuer, il peut me dire ce qu'il voudra. Vous comprenez, moi, je suis désarmé.
Et mon fils le savait bien.
DES SAINTS INNOCENTS Qui a tant aimé ces hommes.
Qui avait pris goût à eux, et à la terre, et à tout ce qui
s'ensuit.
Et dans cette flotte innombrable je distingue nettement
trois grandes flottes innombrables.
(Je suis Dieu, je A'ois clair).
Et voici ce que je vois dans cet immense sillage qui
commence par cette pointe et qui de proche en proche
peu à peu se perd à l'horizon de mon regard. Ils sont tous l'un derrière l'autre, même ceux qui
débordent le sillage V^ers ma main g-auche et vers ma main droite. En tête marche la flotte innombrable des Pater Fendant et bravant le flot de ma colère. Puissamment assis sur leurs trois rangs de rames. (Voilà comme je suis attaqué. Je vous le demande.
Est-ce juste?) (Non, ce n'est point juste, car tout ceci est du règne de
ma Miséricorde) Et tous ces pécheurs et tous ces saints ensemble
marchent derrière mon fils Et derrière les mains jointes de mon fils. Et eux-mêmes ont les mains jointes comme s'ils fussent
mon fils.
Enfin mes fils. Enfin chacun un fils comme mon fils. En tête marche la lourde flotte des Pater et c'est une
flotte innombrable.
C'est dans cette formation qu'ils m'attaquent. Je pense
que vous m'avez compris.
Le royaume du ciel souffre la force, et les hommes de
force le prendront de force. Ils le savent bien. Mon
fils leur a tout dit. Regnum cœli, le royaume du ciel.
LE iM Y S T E R E
Ou regnum cœlorum, le royaume des cieux. Hegnum cœliviin patitur. El violenti rapieni illud. On rapiunl. Le royaume du ciel souffre la violence. El les violents le violent. Ou le violeront.
Comment voulez-vous que je me défende. Mon fils leur a tout dit. Et non seulement cela. Mais dans le temps il s'est mis à leur tête. Et ils sont comme une grande flotte antique, comme une flotte innombrable qui s'attaquerait au g^rand roi. Derrière le point, derrière l'extrême point de cette extrême pointe cette extrême pointe s'avance et derrière et se tenant serrée comme un faisceau que je ne puis rompre cette pointe ellemême et aussitôt derrière s'avancent effrontément ces lourdes trirèmes antiques et elles fendent, plus serrées que la phalange macédonienne, impudemment elles fendent le flot de ma colère, et de la colère de ma justice.
(Et de la justice de ma colère).
Liées comme un faisceau d'hommes à la guerre elles s'avancent lourdement portées sur leurs trois rangs de rames.
Et cette flotte est plus innombrable que la flotte des Achéens.
Et reculant je reconnais les trois ponts superposés, les trois invincibles, les trois insubmersibles ponts.
Plus forts que l'océan de ma colère.
Et je reconnais les trois rangs de rames.
Et ce sont des rames juives et ce sont des rames grecques.
Et ce sont des rames latines et ce sont des rames françaises.
Et le premier rang de rames est :
DES SAINTS INNOCENTS
(S'il n'y a que la justice, qui sera sauvé.
Mais s'il y a la miséricorde, qui sera perdu.
S'il y a la miséricorde, qui peut se vanter de se perdre.
Se sauver est impossible à l'homme ; mais rien n'est impossible à Dieu.
Du haut de mon promontoire,
Du promontoire de ma justice,
Et du siège de ma colère.
Et de la chaire de ma jurisprudence,
In cathedra jurisprudentiae,
Du trône de mon éternelle grandeur
Je vois monter vers moi, du fond de l'horizon je vois
venir Cette flotte qui m'assaille, La triangulaire flotte, Me présentant cette pointe que vous savez.
Comme les grues volent en triangle dans le ciel,
Et ainsi vont où elles veulent,
Fendant l'air et refoulant la force du vent même,
Et la plus forte est devant faisant la pointe du triangle,
Ainsi cette grande flotte triangulaire
Vole et navigue et vogue
Et pour ainsi dire vole
Pour traverser l'océan de ma colère.
Et le plus fort est devant faisant la pointe du triangle.
49 innocents. — 4
L E M ^' S T È H E Et ils se sont mis derrière lui de proche eu proche Et de proche en [)roche ils disparaissent tous au regard
de ma colère.
Ils sont massés comme des peureux : et qui leur en
Ferait un reproche.
Gomme des passereaux timides ils sont massés derrière
celui qui est fort.
Et ils me présentent cette pointe.
Et ils fendent ainsi le vent de ma colère et ils refoulent
la force même des tempêtes de ma justice. Et le souffle de ma colère n"a plus aucune prise sur cette
masse angulaire, Aux fuyantes ailes.
Car ils me présentent cet angle et je ne puis les prendre
que sous cet angle.
Que sont ici les flottes grecques et les flottes persiques; Et les flottes puniques et les flottes romaines ; Et les flottes anglaises et les flottes françaises Qu'une lame de fond roule éternellement. Ici s'avance une flotte que nulle lame de fond de ma
colère ne roulera jamais.
Et dérobés les uns derrière les autres je découvre une
flotte innombrable.
Et les derniers se perdent comme dans une brume à
l'horizon de mon regard.
Et dans cette flotte innombrable je découvre trois flottes
également innombrables.
Et la première est devant, pour m'attaquer plus durement. C'est la flotte de haut bord, Les navires à la puissante carène, Cuirassés comme des hoplites.
C'est-à-dire comme des soldats pesamment armés.
DES SAINTS INNOCENTS Et ils se meuvent invinciblement portés sur leurs trois rangs de rames.
Et le premier rang de rames est :
Que votre nom soit sanctifié, Le vôtre;
Et le deuxième rang de rames est :
Que votre règne arrive, Le vôtre ;
Et le troisième rang de rames est la parole entre toutes
insurmontable :
Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, La vôtre.
Sanctificetur nonien Tuum.
Adveniat regnum Tuum.
Fiat voluntas
Tua
Sicut in cœlo et in terra.
Et telle est la flotte des Pater, solide et plus innombrable que les étoiles du ciel. Et derrière je vois la deuxième flotte, et c'est une flotte innombrable, car c'est la flotte aux blanches voiles, l'innombrable flotte des Ave Maria.
Et c'est une flotte de birèmes. Et le premier rang de
rames est :
Ave Maria, grafia plena ;
Et le deuxième rang de rames est :
Sancta Maria, mater Dei.
Et tous ces Ave Maria, et toutes ces pi-ières de la Vierge et le noble Salve Regina sont de blanches caravelles, humblement couchées sous leurs voiles au ras de Teau; comme de blanches colombes que Ton prendrait dans la main.
Or ces douces colombes sous leurs ailes,
Ces blanches colombes familières, ces colombes dans la main,
Ces humbles colombes couchées au ras de la main,
Ces colombes accoutumées à la main,
Ces caravelles vêtues de voilures
De tous les vaisseaux ce sont les plus opportunes,
C'est-à-dire celles qui se présentent le plus directement devant le port.
Telle est la deuxième flotte, ce sont les prières de la Vierge. Et la troisième flotte ce sont les autres innombrables prières.
Toutes. Celles qui se disent à la messe et aux vêpres. Et au salut.
DES SAINTS INNOCENTS Et les prières des moines qui marquent toutes les
heures du jour. Et les heures de la nuit. Et le Benedicite qui se dit pour se mettre à table. Devant une bonne soupière fumante.
Toutes, enfin toutes. Et il n'en reste plus.
Or je vois la quatrième flotte. Je vois la flotte invisible. Et ce sont toutes les prières qui ne sont pas même dites, les paroles qui ne sont pas prononcées.
Mais moi je les entends. Ces obscurs mouvements du cœur, les obscurs bons mouvements, les secrets bons mouvements.
Qui jaillissent inconsciemment et qui naissent et inconsciemment montent vers moi.
Celui qui en est le sièg^e ne les aperçoit même pas. Il n'en sait rien, et il n'en est vraiment que le siège.
Mais moi je les recueille, dit Dieu, et je les compte et je les pèse.
Parce que je suis le juge secret.
Telles sont, dit Dieu, ces trois flottes innombrables. Et
la quatrième.
Ces trois flottes visibles et cette quatrième invisible. Ces prières secrètes dont un cœur est le siège, ces
prières secrètes du cœur. Ces mouvements secrets. Et assailli aussi efl'rontément, assailli de prières et de
larmes, Directement assailli, assailli en pleine face
L i: M V S T È R II
Après cela on veut que je les condamne. Gomme c'est commode.
On veut que je les juge. On sait assez comment finissent tous ces jugements-là et toutes ces condamnations.
Un homme avait deux fih. Ça finit toujours par des embrassements.
(Et c'est encore le père qui pleure le plus).
Et par cette tendresse qui est, que je mettrais au-dessus des Vertus même.
Parce qu'avec sa S(ïur la Pureté elle procède directement de la Vierjre.
D'autres galères, dit Dieu, en d'autres temps D'autres galères ont vogué vers les sanctuaires des îles Et vers les temples qui étaient sur les promontoires. Mais cette fois-ci voici la flotte Qui assaille le saint des saints.
Le royaume des deux souffre la violence. El les violents le ravissent.
Et voici l'ordre de ce rapt et de ce ravissement.
En tête c'est comme un coin ces trois ou quatre paroles, Notre Père qui êtes aux deux, celles qui turent prononcées réellement pour la première fois par mon fils.
Derrière c'est toute la prière, celle qui fut prononcée réellement pour la première fois par mon fils.
Derrière, achevant, constituant la première flotte ce sont tous les autres Notre Père
Mais chacun précédé de sa propre pointe
DES SAINTS INNOCENTS Qui est ces trois ou quatre mots.
Et derrière seulement viennent les trois autres flottes. Et toutes ces quatre flottes sont sur voiles. Et ces Pater, qui sont des hommes, ont de fortes voiles
brunes Pleines et rugueuses, au tissu serré.
En toile bise, en toile écrue. Mais les Ave Maria Courent sous de souples et courbes voiles blanches. Et
toutes ces quatre flottes S'avancent incurvées.
Ainsi le coin fend le bois par la pointe. Ainsi quand des soldats veulent monter à Tassant, Quand ils vont monter au moment même ils font une
pointe, un avancement Un toit de leurs boucliers et quelquefois de leurs corps. Ainsi le front du bélier enfonce la plus lourde porte. Et ces caravelles de la deuxième flotte Sont comme des colombes blotties dans la main.
Ce Notre Père, dit Dieu est le père des prières. C'est
comme celui qui marche en tête.
C'est un homme robuste, et la prière du Je vous salue
Marie est comme une humble femme.
Et les autres prières sont derrière eux comme des
enfants.
Et le Notre Père et le Je vous salue Marie sont comme
l'homme et la femme.
Qui vont l'un derrière l'autre et qui fendent la foule qui
est venue pour la procession.
L'homme va devant et fend le flot de la foule,
L K INI \ S T È R E La foule de ma colère, Et la femme suit derrière dans le sillage. Et Thomme a pris sur ses épaules à califourchon Cette curieuse enfant Espérance.
Et le Ivoire Père est le roi et le Je vous salue Marie est
la reine et l'espérance est la dauphine. Et c'est un jeu de cartes et le Notre Père est le roi et
le Je vous salue Marie est la reine et tous les autres
sont les fidèles valets.
J'ai souvent joué avec l'homme, dit Dieu. Mais quel
jeu, c'est un jeu dont je tremble encore. J'ai souvent joué avec l'homme, mais Dieu c'était pour
le sauver et j'ai assez tremblé de ne pas pouvoir le
sauver, De ne pas réussir à le sauver. Je veux dire j'ai assez
tremblé redoutant de ne pouvoir le sauver, Me demandant si je réussirais à le sauver.
J'ai souvent joué avec l'homme, et je sais que ma grâce est insidieuse, et combien et comment elle se tourne et elle joue. Elle est plus rusée qu'une femme.
Mais elle joue avec l'homme et le tourne et tourne l'événement et c'est pour sauver l'homme et l'empêcher de pécher.
Je joue souvent contre l'homme, dit Dieu, mais c'est
DES SAINTS INNOCENTS lui qui veut perdre, l'imbécile, et c'est moi qui veux qu'il gagne.
Et je réussis quelquefois
A ce qu'il gagne.
C'est le cas de le dire, nous jouons à qui perd gagne. Du moins lui, car moi si je perdais, je perds. Mais lui quand il perd, alors seulement il gagne. Singulier jeu, je suis son partenaire et son adversaire Et il veut gagner, contre moi, c'est-à-dire perdre. Et moi son adversaire je veux le faire gagner.
Et le royaume du Notre Père est le royaume mcme de l'espérance : Donnez-nous aujouriVhui notre pain de chaque jour.
(Et le royaume du Je vous salue Marie est un royaume plus secret).
Celui qui a dit le soir son Notre Père peut dormir
tranquille.
Croyez-vous que je vais m'amuser à faire des misères à
ces pauvres enfants.
Suis-je pas leur père.
Et que je vais m'amuser à leur faire des surprises comme
on en fait à la guerre.
Est-ce que je leur fais la guerre ?
Oui je leur fais la guerre, mais sait bien pourquoi.
LE MYSTÈRE C'est pour les empêcher de perdre la bataille. Je suis un honnête homme, dit Dieu.
Croyez-vous que je vais m'amuser à les prendre dans
leur sommeil Comme un homme de guerre qui pi'end son ennemi. Croyez-vous que j'aie quelque goût à les prendre en
défaut.
Et que ça m'amuse, de condamner.
Pauvres gens. Je vous le demande.
Suis-je donc un bourreau d'Orient?
Sans doute il est arrivé quelquefois, — Rarement, —
Que j'ai saisi un criminel tout endormi Dans la nuit qui précédait l'accomplissement, La perpétration de son crime, Et que je l'ai pris par la peau du cou. Et que je l'ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal. Comme un chien crevé.
Mais cela même je l'ai fait pour bien peu. Pour trop peu. Je ne l'ai pas fait assez souvent. J'aurais dû le faire
plus souvent.
J'ai laissé Caïphe, et Pilate, et Judas Dormir tout le sommeil jusqu'au matin De la nuit qui précédait l'accomplissement, La perpétration de leur forfait.
Et ce que je n'ai pas fait pour ces trois là, et pour tant
d'autres.
Ce que j'ai fait à peine pour les rois d'Orient. Marie, Thecel, Phares vous voudriez que je le fasse. Pour un bon chrétien, pour un bon paysan de mes
paroisses françaises.
Qui a labouré tout le jour, qui a lrav;iillé, comme c'est
DES SAINTS INNOCENTS
la loi, pour nourrir sa femme et ses trois enfants. Qui le soir a mangé une bonne assiettée de soupe et bu
un malheureux verre de vin.
El qui s'est couché dans son lit recru de fatigue, Rompu.
Ce que je n'ai pas fait pour les rois d'Egypte et pour
les rois de Babylonie.
Vous voudriez que je le fasse pour ce malheureux. Qui a femme et enfants.
Croyez-vous que je vais le prendre en traître ? Et qui serais-je, moi leur père. Non, non, rassurezvous.
Suis-je donc un mercenaire qui ramasserait Et qui volerait du bois pour son feu.
Quand un de ces malheureux meurt dans son sommeil, Ayant fait sa prière du soir, Son Noire Père et son Je vous salue Marie, C'est bon signe ; son affaire est bonne. C'est signe qu'il était mûr pour paraître devant mon
tribunal.
Mûr dans le bon sens.
Voilà les surprises que je fais. Je le jugerai comme un
père. Un homme avait deux fils. Et l'on sait comment les
pères jugent.
Celui qui a fait sa prière peut lever l'ancre Pour la traversée de la nuit.
0 nuit, dit Dieu, ma fille au grand manteau, ma fille au
manteau d'argent.
Par loi j'obtiens quelquefois le désistement de l'homme. Et le renoncement de l'homme.
Et le déraidissement de l'homme.
LE M Y S ï È U E
Et qu'il se taise, surtout, qu'il se taise, il n'en finit pas de parler.
Pour ce qu'il tlit. Pour ce que ça vaut ce qu'il dit.
Et qu'il cesse de penser. Pour ce que ça vaut.
Créature à la nuque raide. Créature aux tempes barrées. Je n'aime pas, dit Dieu,
Celui qui a la tête comme un morceau de bois. Les idoles aussi étaient en bois.
Celui qui dans un perpétuel raidissement roule une perpétuelle migraine.
Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui pense
Et qui se tourmente et qui se soucie
Et qui roule une mig^raine perpétuelle
Dans la barre du front et un mal de tète
Dans le creux de la nuque dans le derrière de la tête.
Au point d'inquiétude.
Et qui a les sourcils froncés perpétuellement
Comme un secrètement malheureux.
Et les tempes battantes et qui est brûlé de fièvre.
Et aussi qui a les bords des paupières fripés
A force de regarder le jour du lendemain.
Ne suffît-il pas que moi je le regarde, le jour du lendemain.
0 nuit tu obtiens quelquefois le désistement de ce malheureux.
Et qu'il se détende. C'est tout ce que je leur demande.
Qu'il ne roule point un flot perpétuel dans sa tête,
L'n océan d'inquiétude.
Qu'est-ce que je leur demande. Qu'ils ferment un peu les yeux.
Qu'ayant fait leur prière ils se couchent dans leur lit en long.
DES SAINTS INNOCENTS
Les jambes au bout des pieds et le corps au bout des
jambes et la tête au bout du corps.
Quïls désarment enfin, ces pauvres enfants, qu'ils ne
prennent plus des gardes contre moi.
Qu'ils dorment comme des bêtes, comme un bon cheval
de labour sur de la bonne paille, sans penser, Sans prévoir, sans calculer.
Voilà ce que je demande, ce n'est pourtant pas difficile. Voilà ce que je ne peux pas obtenir.
Ils veulent toujours faire mon métier, qui est de peser
le lendemain.
Ils ne veulent jamais faire le leur, qui est de le subir. Voilà ce que je ne peux jamais obtenir. Ils se tourmentent, ils se tendent, ils se travaillent. Et toi seule ô nuit quelquefois tu l'obtiens, Qu'ils tombent dans un lit perdus de lassitude. 0 nuit sera-t-il dit que tout ce que je pourrai leur offrir
et tout ce que je pourrai inventer.
Et que mon Paradis sera cela.
Et que tout ce qu'ils voudront ce sera cela. Et qu'ils seront si fatigués de la vie, et qu'ils seront si
ridés, Et qu'ils auront été si fripés par une telle existence, Par la vie de cette terre Qu'ils ne voudront entendre que cela.
Sera-t-il dit qu'il y aura des fronts si courbés qu'ils ne
se relèveront jamais.
Et des reins si rompus qu'ils ne se redresseront jamais. Et des épaules si voûtées que jamais elles ne se redresseront.
Et des fronts si ridés que jamais ils ne se dérideront. Et des yeux si voilés qu'ils ne se dévoileront jamais.
L E M Y S T È R E Et des peaux si flétries que jamais elles ne redeviendront fraîches.
Et des peaux si fanées que jamais elles ne redeviendront jeunes.
Et des peaux si tannées que jamais elles ne redeviendront neuves.
Et des peaux si meurtries que jamais elles ne redeviendront saines.
Et des âmes si ilélries que jamais elles ne redeviendront pures.
Et des mémoires si pleines que jamais elles ne redeviendront vides.
Et des boi-ds de paupière si ourlés que jamais ils ne redeviendront purs.
Et des paupières si usées de travail que jamais elles ne redeviendront lisses.
Et des voix si voilées que jamais elles ne redeviendront pures. Que jamais elles ne redeviendront jeunes.
Et des regards si voilés que jamais ils ne redeviendront profonds.
Et des voix si noyées de sanglots.
Et des yeux si noyés de travail, et des yeux si noyés de larmes.
Des yeux perdus, des voix perdues.
Et des mémoires si perdues de peines que jamais elles ne redeviendront neuves.
Et des âmes si perdues de détresse que jamais elles ne redeviendront jeunes.
Que jamais elles ne redeviendront enfants.
Et que les cheveux blancs jamais ne redeviendront
Des cheveux bouclés de jeunesse.
Et que ces pauvres créatures auront passé par de telles détresses.
DES SAINTS I N N 0 G I^] N T S Par de telles épreuves.
Et qu'elles auront dans leurs mémoires des histoires
telles. Qu'elles ne pourront les oublier jamais. Sera-t-il dit qu'il y a des plis qu'on ne pourra pas
défaire.
Avec un fer à repasser.
Des traces que l'on ne pourra pas effacer. Laver au battoir à la rivière. Laver au lavoir. Et que les épreuves uniques et que les uniques détresses
de cette terre Les auront marqués pour éternellement.
Et qu'ils ne voudront rien savoir Et qu'ils ne voudront entendre à rien (Je joue toujours contre moi, dit Dieu. Sans doute il est arrivé quelquefois, Trop rarement,
(Et je regrette bien de ne pas l'avoir fait plus souvent. Au moins quelquefois plus souvent) Que j'ai saisi un criminel tout chaud dans la nuit de son
crime.
Et que je lai pris par la peau du cou. Et que je l'ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal. Gomme un chien crevé.
Mais c'est qu'ils préparaient de telles horreurs et de
telles monstruosités.
Que moi Dieu j'en ai été épouvanté.
Et que dans ma propre nuit j'en ai été saisi d'horreur. Et que je n'ai pas pu attendre au soir du jour qu'ils
préparaient.
Et que je n'ai pas même pu supporter l'idée. Que cela se ferait, que cela se passerait, que cela aurait
lieu,
L E M Y S T È R E Qu'ils préparaient.
Et que j'ai perdu patience. Et pourtant je suis patient. Farce que je suis éternel.
I-!t je les ai saisis dans la préparation de l'accomplissement.
Mais je nai pas pu me retenir. C'était plus fort que moi.
J'ai aussi ma face de colère.
Mais ces bourreaux et ces criminels.
Que j'ai pris par la peau de l'échiné et que j'ai traînés
tout vivants.
Combien étaient-ils et combien de fois cela est-il arrivé. Or ce que je n'ai pas fait pour Gyrus et pour Gambyse. Et pour les festins de Sardanapale.
Et pour les rois de Ninive et de Babylone. Et pour les peuples de Babel.
Et pour Nabuchodonosor et pour Téglath-Phalazar. Croyez-vous que je vais le faire à présent contre un
pauvre laboureur.
Pour qui me prenez-vous. Qui me faites-vous. Croyez-vous que je vais mobiliser la foudre et les éclairs. Et déranger le tonnerre de Dieu.
Et tout le tremblement contre mes vieilles paroisses
françaises.
Non, non, bonnes gens, mangez votre soupe et dormez. Faites une bonne journée, (si vous pouvez), mangez votre soupe, une bonne platée de soupe, une pleine soupière si vous pouvez, s'il y en a, une bonne soupière bien fumante pleine de pommes de terre ; faites votre prière; et dormez.
Celui qui fait sa prière. Notre Père qui êtes aux deux,
pose entre lui et moi Une barrière infranchissable à ma colère.
DES SAINTS INNOCENTS
Et peut s'abandonner au sommeil de la nuit.
(O nuit, je t'ai créée la première). Que votre volonté soii faite.
Or ce que je n"ai pas fait contre les races perdues.
Vous voudriez que je le fasse contre mes paroisses françaises.
Un événement s'est passé dans l'intervalle, un événement est intervenu, un événement a fait barrière.
C'est que mon fils est venu.
Et moi qu'est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses françaises.
Qu'est-ce que je deviendrais. C'est là que mon nom monte éternellement.
Depuis quand le général décime-t-il ses meilleurs soldats. Ce sont mes meilleures troupes.
Croyez-vous que je vais aller surprendre dans sou sommeil mon propre camp.
Ils sont mes propres hommes. Vais-je me mettre
A décimer mes propres hommes.
Je ferais une belle bataille, après.
Oh je sais bien qu'ils ne sont pas parfaits.
Ils sont comme ils sont. Ce sont mes meilleures troupes.
Il faut aimer ces créatures comme elles sont.
Quand on aime un être, on l'aime comme il est.
Il n'y a que moi qui est parfait.
C'est même pour cela peut-être
Que je sais ce que c'est que la perfection
Et que je demande moins de perfection à ces pauvres gens.
Je sais, moi, combien c'est difficile.
Et combien de fois quand ils peinent tant dans leurs épreuves
65 innocents. — 5
L E M Y S T È U E J'ai envie, je suis tenté de leur metlre la main sous le
ventre Poui- les soutenir clans ma larg^e main Comme un père qui apprend à nager à son fils Dans le courant de la rivière Et qui est partagé entre deux sentiments. Car d'une part s'il le soutient toujours et s'il le soutient
trop L'enfant s'y fiera et il n'appre'ndra jamais à nager. Mais aussi s'il ne le soutient pas juste au bon moment Cet enfant boira un mauvais coup.
Ainsi moi quand je leur apprends à nager dans leurs
épreuves Moi aussi je suis partagé entre ces deux sentiments. Car si je les soutiens toujours et je les soutiens trop Ils ne sauront jamais nager eux-mêmes.
Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment Ces pauvres enfants boiraient peut-être un mauvais
coup.
Telle est la difficulté, elle est grande. Et telle la duplicité même, la double face du problème. D'une part il faut qu'ils fassent leur salut eux-mêmes.
C'est la règle.
Et elle est formelle. Autrement ce ne serait pas intéressant. Ils ne seraient pas des hommes, (^r je veux qu'ils soient virils, qu'ils soient des hommes
et qu'ils gagnent eux-mêmes Leurs éperons de chevaliers.
D'autre part il ne faut pas qu'ils boivent un mauvais
coup .Ayant fait un plongeon dans l'ingratitude du péché. Tel est le mystère de la liberté de l'homme, dit Dieu,
DES SAINTS INNOCENTS
Et de mon gouvernement envers lui et envers sa liberté.
Si je le soutiens trop, il n'est plus libre
Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe.
Si je le soutiens trop, j'expose sa liberté
Si je ne le soutiens pas assez, j'expose son salut:
Deux biens en un sens presque également précieux.
Car ce salut a un prix infini.
Mais qu'est-ce qu'un salut qui ne serait pas libre.
Gomment serait-il qualifié.
Nous voulons que ce salut soit acquis par lui-même.
Par lui-même l'homme. Soit procuré par lui-même.
Vienne en un sens de lui-même. Tel est le secret,
Tel est le mystère de la liberté de l'homme.
Tel est le prix (jue nous mettons à la liberté de l'homme.
Parce que moi-même je suis libre, dit Dieu, et que j'ai créé l'homme à mon image et à ma ressemblance.
Tel est le mystère, tel est le secret, tel est le prix
De toute liberté.
Cette liberté de cette créature est le plus beau rellet qu'il y ait dans le monde
De la Liberté du Créateur. C'est pour cela que nous v attachons.
Que nous y mettons un prix propre.
Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait pas d'un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu'est-ce que ce serait.
Qu'est-ce que ça voudrait dire.
Quel intérêt un tel salut présenterait-il.
Une béatitude d'esclaves, un salut d'esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m'intéresse. Aime-t-on à être aimé par des esclaves.
L II M \ S T K R K S'il ne s'agit que de faire la preuve de ma puissance,
ma puissance n'a pas besoin de ces esclaves, ma
puissance est assez connue, on sait assez que je suis
le Tout-Puissant.
Ma puissance éclate assez dans toute matière et dans
tout événement.
Ma puissance éclate assez dans les sables de la mer et
dans les étoiles du ciel.
Elle n'est point contestée, elle est connue, elle éclate
assez dans la création inanimée.
Elle éclate assez dans le gouvernement, Dans l'événement même de l'homme. Mais dans ma création animée, dit Dieu, j'ai voulu
mieux, j'ai voulu plus.
Infiniment mieux. Infiniment plus. Car j'ai voulu cette
liberté.
J'ai créé cette liberté même. Il y a plusieurs degrés de
mon trône.
Quand une fois on a connu d'être aimé librement, les
soumissions n'ont plus aucun goût.
Quand on a connu d'être aimé par des hommes libres,
les proslernements d'esclaves ne vous disent plus
rien.
Quand on a vu saint Louis à genoux, on n'a plus envie
de voir Ces esclaves d'Orient couchés par terre Tout de leur long à plat ventre par terre. Etre aimé
librement, Rien ne pèse ce poids, rien ne pèse ce prix. C'est certainement ma plus grande invention. Quand on a une fois goûté D'être aimé librement
DES SAINTS INNOCENTS Tout le reste n'est plus que soumissions. (Test poux' cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces
Français, I*]t que nous les aimons entre tous uniquement Et qu'ils seront toujours mes fils aînés. Ils ont la liberté dans le sang. Tout ce qu'ils font, ils le
font librement.
Ils sont moins esclaves et plus libres dans le péché même Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux
nous avons goûté.
Par eux nous avons inventé. Par eux nous avons créé D'être aimés par des hommes libres. Quand saint Louis
m'aime, dit Dieu, Je sais qu'il m'aime.
Au moins je sais qu'il m'aime, celui-là, parce que c'est
un baron français. Par eux nous avons connu D'être aimés par des hommes libres. Tous les proster-
nements du monde Ne valent pas le bel agenouillement droit d'un homme
libre. Toutes les soumissions, tous les accablements
du monde Ne valent pas une belle prière, bien droite agenouillée,
de ces hommes libres-là. Toutes les soumissions du
monde Ne valent pas le point d'élancement Le bel élancement droit d'une seule invocation D'un libre amour. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu,
je suis sûr, Je sais de quoi on parle. C'est un homme libre, c'est un
libre baron de l'Ile de France. Quand saint Louis
m'aime Je sais, je connais ce que c'est que d'être aimé.
L K M ^ S T 1-] Il E (Or c'est tout';. Sans doute il craint Dieu. Mais c'est d'une noble crainte, toute emplie, toute
gonflée.
Toute pleine d'amour, comme un fruit gonflé de jus. Nullement quelque lâche, quelque bassecrainte, quelque
sale peur Qui prend dans le ventre. Mais une grande, mais une
haute, mais une noble crainte, La peur de me déplaire, parce qu'il m'aime, et de me
désobéir, parce qu'il m'aime, Et, parce qu'il m'aime, la peur De ne pas être trouvé agréable l']t aimant et aimé sous mon regard. Nulle infiltration,
dans cette noble crainte, D'une mauvaise peur et d'une pernicieuse et vile
lâcheté.
Et quand il m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il
m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il aimerait
mieux Être lépreux que de tomber en péché mortel (tant il
m'aime), c'est vrai.
Lui je sais que c'est vrai.
Ce n'est pas vrai seulement qu'il le dit. C'est vrai que
c'est vrai. Il ne dit pas ça pour que ça fasse bien. 11 ne dit pas ça parce qu'il a vu ça dans les livres ni
parce qu'on lui a dit de le dire. Il dit ça parce que ça
est.
Il m'aime à ce point. Il m'aime ainsi. Librement. La
preuve que j'en ai dans la même race C'est que le sire de Joinville (que j'aime tant tout de
même) qui est un autre baron français, Qui aimerait mieux au contraire avoir commis trente
péchés mortels que de devenir lépreux,
(Trente, le malheureux, comme il ne sait pas ce qu'il
dit) Ne se gêne pas non plus pour dire ce qu'il pense C'est-à-dire pour dire le contraire En présence même d'un si g^rand roi Et d'un si grand saint Que pourtant il connaissait pour tel, C'est-à-dire pour contrarier un si grand roi et un si
grand saint. La liberté de parole De celui qui ne veut pas risquer le coup D'être lépreux plutôt que de tomber en péché mortel Me garantit la liberté de parole de celui qui aime mieux
être lépreux Que de tomber en péché mortel.
Si l'un ditce qu'il pense, l'autre aussi ditce qu'il pense. L'un prouve l'autre.
Ils n'ont pas peur de contrarier même le roi, même le
saint.
Mais aussi quand ils parlent, on sait qu'ils parlent
comme ils sont.
Et qu'ils pensent ce qu'ils disent. Et qu'ils disent ce
qu'ils pensent. C'est tout un.
Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes. La servitude est un air que l'on respire dans une
prison Et dans une chambre de malade. Mais la liberté Est ce grand air que l'on respire dans une belle vallée Et encore plus à flanc de coteau et encore plus sur un
large plateau bien aéré.
Or il y a un certain goût de l'air pur et du grand air Qui fait les hommes forts, un certain goût de santé, D'une pleine santé, virile, qui fait paraître tout autre
air
L 1<: AI Y s T K R E Rnfermé, malade, confiné.
Celui-là seul qui vit au grand air A la peau assez cuite et Tœil assez profond et le sang
de sa race.
Ainsi celui-là seul qui vit à la grande liberté A la peau assez cuite et l'àme assez profonde et le sang
de ma grâce.
Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels
hommes.
Comme ils sont francs entre eux, ainsi ils sont francs
avec moi.
Comme ils se disent la vérité entre eux, ainsi ils me
disent la vérité à moi.
Et comme le baron n'a point peur de contrarier le roi et
le saint même, (Qu'il aime tant, qu'il estime à son prix, pour qui il se
ferait tuer), Ainsi je l'avoue ils n'ont quelquefois pas peur de me
contrarier.
Moi le roi, moi le saint. Mais quand ils m'aiment, ils
m'aiment.
Ils m'estiment mon prix. Ils se feraient tuer pour moi. J'en ai pour garant même leur âpre liberté. Leur liberté de parole, leur liberté d'acte. Ces hommes
libres Savent donner à l'amour un certain goût âpre, un certain goût propre et cette liberté Est le plus beau reflet qu'il y ait dans le monde car elle
me rappelle, car elle me renvoie Car c'est un reflet de ma propre Liberté Qui est le secret même et le mystère Et le centre et le ccruret le germe de ma Création,
DES SAINTS INNOCENTS
Comme j'ai créé Thomme à mon image et à ma ressemblance, Ainsi j'ai créé la liberté de rhomme à l'image et à la
ressemblance De ma propre, de mon originelle liberté. Aussi quand
saint Louis tombe à genoux Sur les dalles de là Sainte-Chapelle, sur les dalles de
Notre-Dame C'est un homme qui tombe à genoux, ce n'est pas une
chiffe, ce n'est pas une loque Un tremblant esclave d'Orient C'est un homme et c'est un Français et quand saint
Louis m'aime C'est un homme qui m'aime el quand saint Louis se
donne ( -'est un homme qui se donne. Et quand saint Louis me
donne son coeur Il me donne un cœur d'homme et un cœur de Français.
Et quand il m'estime mon prix C'est-à-dire quand il m'estime Dieu, C'est une têle d'homme qui m'estime, une saine tête de
Français.
(Et Joinville même, Joinville qu'il ne faut point
oublier.
Quand il m'aime (car il m'aime aussi).
Quand il m'estime (car il m'estime aussi), Quand il se donne (car il se donne aussi) et quand il
me donne son cœur, Il sait ce qu'il est, qui il est, 1! sait ce qu'il vaut, il sait ce qu'il pèse, il sait ce qu'il
donne, il sait ce qu'il apporte Et je le sais aussi.
L K M Y S T K R E Quand Joinville même, et je ne dis pas seulement saint
Louis, Quand Joinville tombe à g^enoux sur la dalle Dans la cathédrale de Reims
Ou dans la simple chapelle de son château de Joinville, Ce n'est pas un esclave d'Orient qui s'écroule, Dans la peur et dans quelque lâche et dans quelque
sale tremblement Aux genoux et aux pieds de quelque potentat D'Orient. C'est un homme libre et un baron français, Joinville sire de Joinville,
Qui donne, qui apporte et qui fait tombera genoux Librement et pour ainsi dire et en un certain sens gratuitement Et un homme libre et un baron français, Joinville sire de Joinville de la comté de Champagne, Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne.
11 ne faut pas oublier non plus Joinville, dit Dieu. 11 osait reprendre même le roi.
11 me reprenait bien un peu moi-même Avec son histoire de la lèpre et des péchés mortels. Mais je leur en passe tant, je leur passe tout ce qu'ils veulent.
Il ne faut pas oublier Joinville, dit Dieu. C'étaient de nobles hommes. «
DES SAINTS INNOCENTS
Si l'on oubliait les pécheurs, il n'en resterait pas beaucoup.
Peu de saints, beaucoup de pécheurs, comme partout.
Mais il faut ce grand cortège de pécheurs
Pour accompagner ces quelques saints. Il faut penser aussi au sire de Joinville.
Quelques saints marchent en tète. Et le grand cortège des pécheurs suit derrière. Ainsi est faite ma chrétienté.
C'est ainsi qu'on obtient les grandes processions.
Quelques pasteurs marchent devant. Et le grand troupeau suit derrière. Ainsi est fait le cortège de ma chrétienté.
Comme leur liberté a été créée à l'image et à la ressemblance de ma liberté, dit Dieu,
Comme leur liberté est le rellet de ma liberté.
Ainsi j'aime à trouver en eux comme une certaine gratuité
Qui soit comme un lellet de la gratuité de ma grâce,
Qui soit comme créée à l'image et à la ressemblance de la gratuité de ma grâce.
J'aime qu'en un sens ils prient non seulement librement mais comme gratuitement.
J'aime qu'ils tombent à genoux non seulement librement mais comme gratuitement.
.l'aime qu'ils se donnent et qu'ils donnent leur cteur et qu'ils se remettent et qu'ils s'apportent et qu'ils estiment non seulement librement mais comme gratuitement.
J'aime qu'ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais comme gratuitement.
Or pour cela, dit Dieu, avec mes Français je suis bien sei'vi.
C'est un peuple qui est venu au monde la main ouverte et le C(i>ur libéral.
Il donne, il sait donner. Il est naturellement gratuit.
Quand il donne, il ne vend pas, celui-là, et il ne prête pas à la petite semaine.
Il donne pour rien. .Autrement est-ce donner.
Il aime pour rien. Autrement est-ce aimer.
Il ne me propose point toujours des marchés généralement honteux.
Peuple libre, peuple gratuit, et non plus seulement peuple jai'dinier.
Peuple gratuit, peuple gracieux.
Peuple de barons français, peuple qui lève la tête, peuple qui sais parler aux grands
El par conséquent à moi le Très-Grand. Ceux qui baissent toujours la tête
On ne voit pas qu'ils baissent aussi la tête
A l'Offertoire et à l'Elévation du Corps de mon Fils.
Mais ces Français qui lèvent toujours la tête,
Qui ont toujours la tête droite
Et haute.
Quand dans une église cent cinquante ou deux cents rangées de Français à genoux
r>aissent la tête ensemble en même temps trois fois aux trois coups de la sonnette
DES SAINTS INNOCENTS Pour Toffrande et Toffertoire Et pour la consécration et pour Télévation du corps de
mon fils, Ça se voit, qu'ils baissent la tête et tout le monde
comprend Que ça en vaut la peine, Que c'est un instant solennel et le plus grand mystère
et le plus grand instant qu'il y ait dans le monde.
C'est un peuple, dit Dieu, qui a la gratuité dans le sang. Il donne et ne retient pas.
11 donne et ne reprend pas.
Sa main gauche ne retient pas ce que donne sa main droite.
Sa main gauche ne reprend pas ce que donne sa main droite.
Sa main gauche ignore littéralement ce que fait sa main droite.
Et ainsi c'est le peuple qui se conforme le plus littéralement
Aux paroles de mon fils. Et qui le plus littéralement réalise
Les paroles de mon fils.
Peuple naturellement libéral, dit Dieu, peuple aux
mains libérales Il ne sait pas marchander. 11 ne marchande pas sur
une prière.
LE MYSTÈRE
11 ne marchande pas sur un vœu. Quand il donne, il
donne. Quand il demande, il demande.
Il ne fait pas traîner ce qu'il donne dans ce qu'il
demande et ce qu'il demande dans ce qu'il donne. Il n'embarbouillepas tout ça l'un dans l'autre. Il n'emmêle pas. Il ne demande pas pour donner, il ne
donne pas pour demander, il ne donne pas pour recevoir, lisait très bien Que tout ce qu'on m'apporte n'est rien auprès, En comparaison, au prix de ce que je donne. Aussi ces Français ne me proposent-ils jamais un
échange, un marché. Ils savent très bien Que ma grâce est gratuite, qu'il n'est que de me plaire,
que je fais ce que je veux Et ils y répondent par une sorte de prière gratuite et
même Par des sortes de vœux gratuits. Ils savent très bien Qu'ils ne m'apportent aucuns mérites et que ce que je
fais, Je le fais pour les mérites et par les mérites de mon
fils et des saints.
A une gratuité de ma grâce ils répondent par une certaine gratuité de la prière.
Et par une certaine gratuité du vœu même.
Ils me répondent comme je demande. Or s'il en est ainsi du menu peuple et d'un baron français
DES SAINTS INNOCENTS
Que sera-ce d'un saint Louis, baron lui-même et roi des barons.
Dans leur histoire de la lèpre et du péché mortel voici comme je calcule, dit Dieu.
Quand Joinville aime mieux avoir commis trente péchés mortels que d'être lépreux
Et quand saint Louis aime mieux être lépreux que de tomber en un seul péché mortel,
Je n'en i^etiens pas, dit Dieu, que saint Louis m'aime ordinairement
Et que Joinville m'aime trente fois moins qu'ordinairement.
Que saint Louis m'aime suivant la mesure, à la mesure,
Et que Joinville m'aime trente fois moins que la mesure.
Je compte au contraire, dit Dieu. Voici comme je calcule. Voici ce que je retiens.
J'en retiens au contraire que Joinville m'aime ordinairement
Honnêtement, comme un pauvre homme peut m'aimer.
Doit m'aimer.
Et que saint Louis au contraire m'aime trente fois plus qu'ordinairement.
Trente fois plus qu'honnêtement.
Que Joinville m'aime à la mesure.
Et que saint Louis m'aime trente fois plus qu'à la mesure.
Et si je l'ai mis dans mon ciel, celui-là, au moins je sais pourquoi).
Voilà comme je compte, dit Dieu. Et alors mon compte est bon. Car cette lèpre dont il s'agissait,
LE MYSTÈRE
Cette lèpre dont ils parlaient et d'être lépreux
Ce n'était pas une lèpre d'imagination et une lèpre d'invention et une lèpi-e d'exercice.
Ce n'était pas une lèpre qu'ils avaient vue dans les livres ou dont ils avaient entendu parler
Plus ou moins vaguement
Ce n'était pas une lèpre pour en parler ni une lèpre pour faire peur en conversation el en figures,
Mais c'était la réelle lèpre et ils parlaient de l'avoir, eux-mêmes, réellement,
Qu'ils connaissaient bien, qu'ils avaient vue vingt fois
En France et en Terre-Sainte,
Cette dégoûtante maladie fai^ineuse, cette sale gale, cette mauvaise teigne,
Cette répugnante maladie de croûtes qui fait d'un homme
L'horreur et la honte de l'homme.
Cet ulcère, cette pourriture sèche, enfln cette définitive lèpre
Qui ronge la peau et la face et le bras et la main,
Et la cuisse et la jambe et le pied
Et le ventre et la peau et les os et les nerfs et les veines.
Cette sèche moisissure blanche qui gagne de proche en proche
Et qui mord comme avec des dents de souris.
Et qui fait d'un homme le rebut et la fuite de l'homme,
Et qui détruit un corps comme une granuleuse moisissure
Et qui pousse sur le corps ces affreuses blanches lèvres,
Ces affreuses lèvres sèches de plaies
Et qui avance toujours et jamais ne recule
El qui gagne toujours et qui jamais ne perd
DES SAINTS INNOCENTS
Et qui va jusqu'au bout,
Et qui fait d'un homme un cadavre qui marche, C'est de cette lèpre-là qu'ils parlaient, de nulle autre. C'est de cette lèpre-là qu'ils pensaient, de nulle autre. D'une lèpre réelle, nullement d'une lèpre d'exercice, (j'est cette lèpre-là qu'il aimait mieux avoir, nulle autre. Eh bien moi je trouve que c'est trente fois saisissant Et que c'est m'aimer trente fois et que c'est trente fois de l'amour.
Ah sans doute si Joinville avec les yeux de l'âme avait vu
Ce que c'est que cette lèpre de l'âme
Que nous ne nommons pas en vain le péché mortel,
Si avec les yeux de l'âme il avait vu
Cette pourriture sèche de l'âme infiniment plus mauvaise,
Infiniment plus laide, infiniment plus pernicieuse,
Infiniment plus malig'ne, infiniment plus odieuse
Lui-même il eût tout de suite compris combien son propos était absurde.
Et que la question ne se pose même pas. Mais tous ne voient pas avec les yeux de l'âme.
Je comprends cela, dit Dieu, tous ne sont pas des saints, ainsi est ma chrétienté.
Il y a aussi les pécheurs, il en faut, c'est ainsi.
C'était un bon chrétien, tout de même, ensemble, c'était un pécheur, il en faut dans la chrétienté.
C'était un bon français, Jean, sire de Joinville, un baron de saint Louis. Au moins il disait ce qu'il pense.
81 innocents. — 6