‹ Œuvres complétes. Introd (volume 3)Chapitre 25 sur 34 · PRÉSENTATION DE LA BEAUCE · texte numérisé non relu

PRÉSENTATION DE LA BEAUCE

Voici la seule foi qui ne soit point parjure. Voici le seul élan qui sache un peu monter. Voici le seul instant qui vaille de compter. Voici le seul propos qui s'achève et qui dure.

Voici le monument, tout le reste est doublure. Et voici notre amour et notre entendement. Et notre port de tête et notre apaisement. Et le rien de dentelle et l'exacte moulure.

Voici le beau serment, le reste est forfaiture. Voici l'unique prix de nos arrachements, Le salaire payé de nos retranchements. Voici la vérité, le reste est imposture.

Voici le firmament, le reste est procédure. Et vers le tribunal voici l'ajustement.

Et vers le paradis voici l'achèvement.

Et la feuille de pierre et l'exacte nervure.

Nous resterons cloués sur la chaise de paille. Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas Le tumulte des voix, le tumulte des pas, Et dans la salle en bas l'innocente ripaille.

A NOTRE DAME DE CHARTRr:S

Ni les rouliers venus pour le jour du marché. Ni la feinte colère et l'éclat des jurons : Car nous contemplerons et nous méditerons D'un seul embrassement la flèche sans péché.

Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies, Ni la faim ni la soif ni nos renoncements, Ni nos raides genoux ni nos raisonnements. Ni dans nos pantalons nosjambes engourdies.

Perdus dans cette chambre et parmi tant d'hôtels, Nous ne descendrons pas à l'heure du repas, Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas La ville prosternée aux pieds de vos autels.

Et quand se lèvera le soleil de demain. Nous nous réveillerons dans une aube lustrale, A l'ombre des deux bras de votre cathédrale, Heureux et malheureux et perclus du chemin.

Nous venons vous prier pour ce pauvre garçon Qui mourut comme un sot au cours de cette année, Presque dans la semaine et devers la journée Où votre fils naquit dans la paille et le son.

PRÉSENTATION DE LA BEAU CE ô Vierge il n'était pas le pire du troupeau. Il n'avait qu'un défaut dans sa jeune cuirasse. Mais la mort qui nous piste et nous suit à la trace A passé par ce trou qu'il s'est fait dans la peau.

Il était né vers nous dans notre Gâtinais.

Il commençait la route où nous redescendons.

Il gagnait tous les jours tout ce que nous perdons.

Et pourtant c'était lui que tu te destinais,

ô mort qui fus vaincue en un premier caveau. Il avait mis ses pas dans nos mêmes empreintes. Mais le seul manquement d'une seule des craintes Laissa passer la mort par un chemin nouveau.

Le voici maintenant dedans votre régence. Vous êtes reine et mère et saurez le montrer. C'était un être pur. Vous le ferez rentrer Dans votre patronage et dans votre indulgence.

ô reine qui lisez dans le secret du cœur. Vous savez ce que c'est que la vie ou la mort, Et vous savez ainsi dans quel secret du sort Se coud et se découd la ruse du traqueur.

A NOTRE DAME DE CHARTRES Et vous savez ainsi sur quel accent du chœur Se noue et se dénoue un accompagnement, Et ce qu'il faut d'espace et de déboisement Pour laisser débouler la meute du piqueur.

Et vous savez ainsi dans quel recreux du port Se prépare et s'achève un noble enlèvement, Et par quel jeu d'adresse et de gouvernement Se dérobe ou se fixe un illustre support.

Et vous savez ainsi sur quel tranchant du glaive Se joue et se déjoue un épouvantement.

Et par quel coup de pouce et quel balancement L'un des plateaux descend pour que l'autre s'élève.

Et ce que peut coûter la lèvi'e du moqueur, Et ce qu'il faut de force et de recroisement Pour faire par le coup d'un seul retournement D'un vaincu malheureux un malheureux vainqueur.

Mère le voici donc, il était notre race, Et vingt ans après nous notre redoublement. Reine recevez-le dans votre amendement.

Où la mort a passé, passera bien la grâce.

PRÉSENTATION DE LA B E A l (. i: Nous, nous retournerons par ce même chemin. Ce sera de nouveau la terre sans cachette, Le château sans un coin et sans une oubliette, Et ce sol mieux gravé qu'un parfait parchemin.

Et nunc et in hora^ nous vous prions pour nous Qui sommes plus grands sots que ce pauvre gamin, Et sans doute moins purs et moins dans votre main, Et moins acheminés vers vos sacrés genoux.

Quand nous aurons joué nos derniers personnages, Quand nous aurons posé la cape et le manteau. Quand nous aurons jeté le masque et le couteau, Veuillez vous rappeler nos longs pèlerinages.

Quand nous retournerons en cette froide terre. Ainsi qu'il fut prescrit pour le premier Adam, Reine de Saint-Chéron, Saint-Arnould et Dourdan, Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire.

Quand on nous aura mis dans une étroite fosse, Quand on aura sur nous dit l'absoute et la messe. Veuillez vous rappeler, reine de la promesse, Le long cheminement que nous faisons en Beauce.

A NOTRE DAME DE CHARTRES Quand nous aurons quitté ce sac et cette corde, Quand nous aurons tremblé nos derniers tremblements. Quand nous aurons râlé nos derniers râclements, Veuillez vous rappeler votre miséricorde.

Nous ne demandons rien, refuge du pécheur, Que la dernière place en votre Purgatoire, Pour pleurer longuement notre tragique histoire. Et contempler de loin votre jeune splendeur.

les quatre prières dans la cathédrale de Chartres

l . — prière de résidence

0 reine voici donc après la longue route, Avant de repartir par ce même chemin, Le seul asile ouvert au creux de votre main, Et le jardin secret où Tâme s'ouvre toute.

Voici le lourd pilier et la montante voûte ; Et l'oubli pour hier, et l'oubli pour demain Et rinutilité de tout calcul humain ; Et plus que le péché, la sagesse en déroute.

LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME

\'oici le lieu du monde où tout devient facile,

Le regret, le départ, même l'événement,

Et l'adieu temporaire et le détournement,

Le seul coin de la terre où tout devient docile,

Et même ce vieux cœur qui faisait le rebelle ; Et cette vieille tête et ces raisonnements ; Et ces deux bras raidis dans les casernements ; Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.

Voici le lieu du monde où tout est reconnu, Et cette vieille tête et la source des larmes ; Et ces deux bras raidis dans le métier des armes Le seul coin de la terre où tout soit contenu.

Voici le lieu du monde où tout est revenu Après tant de départs, après tant d'arrivées. Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu Après tant de hasards, après tant de corvées.

Voici le lieu du monde et la seule retraite,

Et Tunique retour et le recueillement,

Et la feuille et le fruit et le défeuillement,

Et les rameaux cueillis pour cette unique fête.

PRIÈRE DE RÉSIDENCE Voici le lieu du monde oiî tout rentre et se tait, Et le silence et l'ombre et la charnelle absence, Et le commencement d'éternelle présence, Le seul réduit où l'âme est tout ce qu'elle était.

Voici le lieu du monde où la tentation

Se retourne elle-même et se met à l'envers.

Car ce qui tente ici c'est la soumission ;

Et c'est l'aveuglement dans l'immense univers.

Et le déposement est ici ce qui tente, Et ce qui vient tout seul est l'abdication. Et ce qui vient soi-même et ce qui se présente N'est ici que grandesse et présentation.

C'est la révolte ici qui devient impossible, Et ce qui se présente est la démission. Et c'est l'effacement qui devient invincible, Et tout n'est que bonjour et salutation.

Ce qui partout ailleurs est une accession N'est ici qu'un total et sourd abrasement. Ce qui partout ailleurs est un entassement N'est ici que bassesse et que dépression.

385 ChArtres. — 25

LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME Ce qui partout ailleurs est une oppression N'est ici que l'effet cFun noble écrasement. Ce qui partout ailleurs est un empressement Nest ici qu'héritage et que succession.

Ce qui partout ailleurs est une rude guerre N'est ici que la paix d'un long délaissement. Ce qui partout ailleurs est un affaissement Est ici la loi même et la norme vulgaire.

Ce qui partout ailleurs est une âpre bataille Et sur le cou tendu le couteau du boucher, Ce qui partout ailleurs est la greffe et la taille N'est ici que la fleur et le fruit du pêcher.

Ce qui partout ailleurs est la rude montée N'est ici que descente et qu'aboutissement. Ce qui partout ailleurs est la mer démontée N'est ici que bonace et qu'établissement.

Ce qui partout ailleurs est une dure loi

N'est ici qu'un beau pli sous vos commandements

Et dans la liberté de nos amendements

Une fidélité plus tendre que la foi.

PRIÈRE DE RÉSIDENCE Ce qui partout ailleurs est une obsession N'est ici sous vos lois qu'une place rendue. Ce qui partout ailleurs est une âme vendue N'est ici que prière et qu'intercession.

Ce qui partout ailleurs est une lassitude N'est ici que des clefs sur un humble plateau. Ce qui partout ailleurs est la vicissitude N'est ici qu'une vigne à même le coteau.

Ce qui partout ailleurs est la longue habitude Assise au coin du feu les poings sous le menton, Ce qui partout ailleurs est une solitude N'est ici qu'un vivace et ferme rejeton.

Ce qui partout ailleurs est la décrépitude Assise au coin du feu les poings sur les genoux N'est ici que tendresse et que sollicitude Et deux bras maternels qui se tournent vers nous.

Nous nous sommes lavés d'une telle amertume Étoile de la mer et des récifs salés, Nous nous sommes lavés d'une si basse écume, Etoile de la barque et des souples filets.

LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME Nous avons délavé nos malheureuses têtes D'un tel fatras d'ordure et de raisonnement, Nous voici désormais, ô reine des prophètes, Plus clairs que l'eau du puits de l'ancien testament.

Nous avons gouverné de si modestes arches, Voile du seul vaisseau qui ne périra pas, Nous avons consulté de si pauvres compas, Arche du seul salut, reine des patriarches.

Nous avons consommé de si lointains voyages, Nous n'avons plus de goût pour les pays étranges. Reine des confesseurs, des vierges et des anges, Nous voici retournés dans nos premiers villages.

On nous en a tant dit, ô reine des apôtres. Nous n'avons plus de goût pour la péroraison. Nous n'avons plus d'autels que ceux qui sont les vôtres, Nous ne savons plus rien qu'une simple oraison. '

Nous avons essuyé de si vastes naufrages. Nous n'avons plus de goût pour le transbordement, Nous voici revenus, au déclin de nos âges, Étoile du seul Nord dans votre bâtiment.

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