‹ Œuvres complétes. Introd (volume 3)Chapitre 9 sur 34 · DES SAINTS I .\ N 0 G E X T S · texte numérisé non relu

DES SAINTS I .\ N 0 G E X T S

O terre antique, de loin en loin par le désert, par la mer le voyageur est venu.

Des siècles passaient, o terre antique, des siècles d'intervalle, et tout paraissait oublié.

Mais après des siècles d'intervalle par le désert, par la mer ton roi revenait, ô terre antique, ton roi voyageur.

Et les pieds n'hésitaient point pour se poser dans la trace des pieds.

Ton roi est venu trois fois, ô terre antique, ô terre destinée.

La première fois c'était un petit garçon vendu esclave

A des marchands

Et tu en fis le ministre de ton roi.

La deuxième fois c'était un petit garçon qu'on faisait

fuir à dos d'âne.

Et un jour tu le renvoyas pour devenir le Roi des rois.

Soyez parfaits comme voire Père céleste est parfait. Et

la troisième fois c'était

le roi de France, Récemment débarqué de ses royales Galères.

Des siècles et des siècles passaient, ô terre d'Egypte,

des siècles dintervalle, Et tout paraissait oublié.

L E MYSTERE

Mais toujours ton roi est revenu Au rendez- vous.

Terre antique, au cœur fertile, au front couronné de

sables, Nul sable jamais n'a effacé, Terre antique nul sable n'effacera La trace de ces pas.

Terre antique entourée, terre antique cernée d'un infranchissable

Sable, désert aux plis infranchissables tu as été franchi trois fois.

Terre antique trois fois ton roi

A trouvé le chemin de ton cœur.

Terre antique entre toutes, antique sur toutes tu t'endors dans un long- sommeil mais tu as été réveillée trois fois .

Et une fois c'était un petit juif.

Et une fois c'était un petit juif.

Et une fois c'était un baron français.

DES SAINTS INNOCENTS

Et la première fois c'était le Prophète. Et la première fois c'était le Saint.

Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Prophète et le Saint.

0 terre antique, terre d'Egypte tu parais dormir, mais tu as été honorée trois fois.

Et la première fois c'était sous l'ancienne loi, Presque au commencement de l'ancienne loi.

Et la deuxième fois ; et la troisième fois c'était sous la

loi nouvelle, Dans la floraison de la loi nouvelle.

Mais la deuxième fois qu'est-ce que c'était,

Sinon sous cet achèvement, sous ce couronnement de

l'ancienne loi Que fut cette naissance et cette enfance et ce commencement de la loi nouvelle.

LE MYSTÈRE

0 lerre antique, terre d'Éj^ypte tu parais dormir tu as été visitée trois fois.

Et la première fois c'était le Juste.

Et la troisième fois c'était le Saint.

Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Juste et le Saint.

O terre antique, terre d'Egypte, terre à la longue mémoire tu parais dormir mais tu as été foulée trois fois .

Et la première fois c'était le roi des Juifs.

Et la troisième fois c'était le roi de Chrétienté.

Mais la deuxième fois, qui était-ce, rex Judaeorum,

sinon à la fois le roi des Juifs Elle roi de Chrétienté.

Terre antique, terre d'I'^gypte tu parais endormie, mais

ton sommeil a été troublé trois fois Par les pas qui venaient. •

DES SAINTS INNOCENTS

Terre tu as été bénie trois fois et toi désert stérile tu as

été arrosé trois fois.

/iorate,cœli, desuper. Et nuhes pluant justum. Cieux^ faites votre rosée, d'en haut. Et que les nuages

pleuvenl le Juste.

deux, faites descendre votre rosée. 0 terre d'Egypte,

dit Dieu, sing^ulière terre, Tu as fourni une sing'ulière histoire, Tu as fourni une singulière destinée.

Tu as été grandement honorée temporellement, Terre endormie trois fois réveillée, Terre ignorée trois fois visitée.

Terre oubliée trois fois remémorée

Ainsi, dit Dieu, tout se joue trois fois. Le prophète

parle avant.

Mon fils parle pendant.

Le saint parle après.

Et moi je parle toujours.

Et c'est là que Ton voit que mon lils est le centre et le

cœur et la voûte et la clei" Et la nef et le croisement de l'axe, Et le point de l'articulation.

Et le gond qui fait tourner la porte.

Le prince des prophètes et le prince des saints.

Le prophète, le juste vientdevant.

Mon fils vient pendant.

Le saint vient après.

Et moi je viens toujours.

Et l'Eglise, qui est la communion des saints et la communion des fidèles vient aussi après, vient aussi toujours.

Or je ne laisserai pas manquer mon Église, dit Dieu, je ne la laisserai pas errer, je ne la laisserai pas faillir.

Terre antique d'Egypte qui dors faussement, dit Dieu, qui réellement veilles,

Je m'engage autant dans les commandements de l'Eglise que dansmes propres

(Commandements.

DES SAINTS INNOCENTS Je m'engage autant dans les enseignements de l'Église

que dans mes propres Enseignements.

Je m'engage autant dans une liturgie que je me suis

engagé avec Moïse Et que mon fils avec eux s'est engagé sur la montagne. Or cela, ce que mon fils a dit une fois, sinile parvulos

venire ad me, — laissez les petits venir à moi, — je

le redis, on me le fait redire toutes les fois (quel

engagement).

Et mon fils l'avait dit de quelques enfants qui jouaient,

et qui, aussitôt bénis, le quittèrent pour retourner

jouer.

Mais moi je le dis, on me le fait dire à chaque enfant

qui ne retournera plus jouer, Sinon dans mon paradis.

Or cela (quel engagement) je le redis à cet office des morts, à qui tout vient aboutir.

Auquel tout s'achemine. Office des morts pour V enterrement d'un enfant. Le Célébrant se revêt d'un surplis et d'une étole blanche.

Et comme le jour du baptême il est allé chercher l'enfant jusqu'au seuil de l'église.

Qui est le seuil de ma maison.

Et ainsi le seuil de la Maison de son Père,

Ainsi le jour de cet enterrement il va chercher l'enfant dans la paroisse jusqu'à la Maison de son père.

Jusqu'au seuil de la maison de son père.

El la Croix même marche portée au-devant de cet

enfant qui est mort dans la paroisse.

Et quand le cortège revient vers l'ég-lise La croix marche portée devant.

La croix et le prêtre et le répondant et les enfants de

chœur marchent en avant.

Et par la g^rande rue du village tout le village. Toute la paroisse suit derrière.

Les hommes et les femmes et les enfants. Et les femmes pleurent. Et tout est blanc. Et le célébrant chante le vieux psaume du roi David, Beali immaculati in via.

Heureux les sans tache dans la voie.

Heureux les immaculés dans la voie.

Beati immaculati in via.

Sera-t-il dit, dit Dieu, que de tant de saints et de tant

de martyrs.

Les seuls qui seront réellement blancs.

Réellement purs.

Les seuls qui seront réellement sans tache ce seront Ces malheureux enfants que les soldats d'Hérode Massacrèrent au bras de leur mère.

0 saints Innocents serez-vous donc les seuls. Saints Innocents serez-vous donc les purs.

DES SAINTS INNOCENTS

Saints Innocents serez-vous donc les blancs et les sans

tache.

Beati immacu la l i in v ia .

Bienheureux les innocents, les sans tache dans la voie. Ego suni via, veritas et vila.

Je suis la voie, la vérité et la vie. 0 saints innocents sera-t-il dit que vous serez et que

vous êtes Les seuls innocents.

Et que François même mon serviteur auprès de vous

n'est point pauvre.

Et que mon serviteur saint Louis des Français Au])rès de vous n'est point innocent.

Sera-t-il dit qu'il y a dans la vie, et dans l'existence de

cette terre, une telle amertume, une telle lassitude. Une telle inj^^ratitude.

Une telle flétrissure.

Un tel voilement.

Un tel irrévocable vieillissement de l'âme et du corps. Une telle marque, de telles rides inellaçables. Un tel hébétement qui ne sera plus aig-uisé. Une telle lièvre qui ne sera plus rafraîchie. Une telle pente qui ne sera point remontée. Un tel pli de mémoire, d'impuissance d'oublier, l'n tel principe, un tel pli de blessure au coin des lèvres Que les plus g^randes saintetés du monde n'effaceront

jamais ce pli.

Et que les plus grandes saintetés du monde ne vaudront

jamais Les lèvres sans pli, les âmes sans mémoire, les corps sans blessure De ces g-rands saints et de ces grands martyrs qui ne

quittèrent le sein de leur mère

LE M Y S T f : R E

Que pour entrer dans le royaume des cieux.

Et qui ne connurent rien de la vie et qui ne reçurent de

la vie aucune blessure Que cette blessure qui les fit entrer dans le royaume

des cieux.

Les seuls des chrétiens assurément qui sur terre n'aient

jamais entendu parler d'Hérode.

Et à qui le nom d'Hérode sur terre n'ait jamais rien

dit.

Sera-t-il dit que les plus grandes saintetés du monde Des vies entières de sainteté

N'auront pas déplié, n'auront pas déridé les âmes. Et que le chevalet même n'aura point acquis aux martyrs Une certaine blancheur, une certaine premièreté, Une certaine entièreté De la toute première Innocente enfance.

Et que ce qui est regagné, défendu pied à pied, repris,

gagné, N'est point le même que ce qui n'a jamais été perdu. El qu'un papier blanchi n'est point un papier blanc. Et qu'un tissu blanchi n'est point une blanche toile. Et qu'une âme blanchie n'est point une âme blanche. Et que les plus près de moi ce seront ces blancs enfants

laiteux Qui n'ont jamais rien su de la vie et rien fait de l'existence Que de recevoir un bon coup de sabre, Je veux dire placé au bon moment.

DES SAINTS INNOCENTS

Ence temps-là, VAmje du Seigneur apparut en songe à Joseph, disant: Lève-toi, et prends ton enfant, etsa mère, et fuis en Egypte, et restes-y jusqu'à ce que je te le dise. Car il arrivera qu' flérode cherchera l'enfant pour le perdre. Lequel se levant, prit l'enfant, et sa mère, de nuit, et se retira en Egypte: et il y resta jusqu'à la mortd' Hérode : afin que fût accompli ce qui fut dit par le Seigneur parlant par son Prophète: D'Egypte j'ai appelé mon fils. Alors Hérode, voyant quil avait été trompé par les Mages entra dans une grande colère, et envoya tuer tous les enfants, qui étaient à Béthlehem, et dans toute sa contrée, depuis deux ans et au-dessous, selon le temps quil s'était informé des Mages. Alors fut accompli ce qui fut dit par le Prophète Jéréniie disant: Vox in Rama audita est, ploratus et ululafus multus : Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.

Une voix fut entendue dans Rama, un pleurement et un grand hululement: Raîchel pleurant ses fils, et elle ne voulut pas être consolée, — quia non sunl, — parce qu'ils ne sont pas.

J'ai vu, dit Jean,

En ces jours-là : J'ai vu sur la montagne de Sien l'Agneau debout, et avec lui cent quarante-quatre mille qui avaient son nom, et le nom de son Père écrit sur le front. Et j'entendis une i^oix du ciel, comme une voix de beaucoup d'eaux, et comme la voix d'un grand tonnerre: et une voix, que j'entendis, comme de citharaèdes citharizant sur leurs cithares.

Et ils chantaient

quasi canticum novum,

comme un cantique nouveau devant le siège,

et devant les quatre animaux, et les vieillards:

et nemo poterat dicere canticum,

et personne ne pouvait dire ce cantique, •206

DES SAINTS INNOCENTS

nisi illacenlum quadraginta quatuor millia,

sinon ces cent quarante-quatre mille,

qui empti sunt de terra.

qui furent enlevés,

qui ont été enlevés de la terre.

Tu entends bien, mon enfant, qui empti sunt de terra, qui ont été enlevés de la terre. Tout le monde est enlevé de la terre, à son jour, à son heure.

Mais tout le monde est enlevé de la terre trop tard, quand déjà la terre a pris sur lui.

Tout le monde est enlevé de la terre quand il est déjà terreux.

Quand sa mémoire est terreuse et quand son àme est terreuse.

Quand la terre s'est collée à lui et quand elle a laissé sur lui

LE M Y S T E K K

Une ineffaçable marque.

Mais eux, eux seuls, empli sunl Je terra, littéralement

ils furent enlevés de la terre Avant qu'ils fussent aucunement entrés en terre. -Avant que cette terre leur eût donné, leur ail laissé La moindre marque terreuse.

Empli sunl de terra. La terre ne les prit point, ne les

eut point. La terre n'eut point commandement sur

eux.

Ne les nourrit point. N'imprima point sur eux cette

empreinte.

Cette marque indélébile.

Ils furent enlevés de la terre, c'est-à-dire de cette

ingratitude terreuse.

Et de cette amertume terrienne et de ce vieillissement

terrien.

Ils furent enlevés de la terre, non pas y ayant été,

comme nous, comme tout le monde.

Mais ils furent enlevés de la terre, c'est-à-dire d'y être

même.

D'y être et éternellement d'y avoir été. Sera-t-il dit, dit Dieu, que toutes les grandeurs de la

terre et le sang même des martyrs Ne vaudront pas de n'avoir pas été de la terre. De n'avoir pas ce goût terreux.

D'avoir été enlevé au commencement, A l'origine, au point d'origine de cette vie terrestre. De n'avoir pas ce pli et ce g-oût d'une ingratitude. D'une amertume.

Terreuse.

DES SAINTS INiNOCENTS Beati ac sancli. Heureux et saints ces saints Innocents. Ceux-ci, dit Jean,

Ceux-ci suivent l'Agneau partout où il ira.

Mi sequuntur Agmini quocumque ieril.

fïi empti sunt. Encore. Empli sunt. Furent enlevés

m empli sunt ex hominibus.

Ceux-ci furent enlevés des hommes, (D'entre les hommes, de parmi les hommes),

primitiae Deo, et Agno :

prémices à Dieu, et à l'Agneau :

et in ore eorum non est inventum mendacium :

et dans leur bouche,

et sur leur lèvre ne fut point trouvé le mensonge :

Le mensonge d'homme, le mensonge adulte, le mensonge terrestre.

Le mensonge teiTien.

Le mesonge terreux).

sine macula enim sunt ante thronum Dei.

sans tache ils sont en effet devant le trône de Dieu. 209 innocents — 14

Tel est, dit Dieu, ce secret de tendresse et de grâce Qui est dans l'enfance même, au point d'origine de

l'enfant.

Telle est cette innocence, cette blancheur, cet incom-

mencemenl.

Tel est ce secret, cette faveur de ma grâce, (Cette justice injustifiable), Qu'il y a ceux qui ont trempé dans la terre et ceux qui

n'ont pas trempé dans la terre.

Ceux qui sont marqués, tachés, éclaboussés de la terre

et ceux qui ne sont pas éclaboussés de la terre. Et qu'il n'y en a que pour ceux qui n'ont pas trempé

dans la terre et qui ne sont pas éclaboussés de la

terre.

Ce sont eux, dit l'Apôtre, qui sur le mont de Sion entourent l'Ag'neau debout.

Ils sont cent quarante-quatre mille et ce sont eux qui

ont Mon nom et le nom de mon Fils écrit sur le front. Et l'apôtre entendit une voix du ciel.

Comme une voix de beaucoup d'eaux.

Et comme la voix d'un grand tonnerre.

Et comme la voix de joueurs de cithare jouant de la

cithare sur leur cithare.

Et attention ils ne chantaient pas seulement un cantique. Mais ils chantaient comme un ca.niique nouveau devant

le siège.

DES SAINTS INNOCENTS

Et devant les quatre animaux, et les vieillards:

C'est un cantique nouveau pour marquer

Cette éternelle nouveauté qu'il y a dans l'enfance.

Et qui est le g-rand secret de ma grâce.

Cette renaissante, cette perpétuellement renaissante, cette éternellement renaissante nouveauté.

Et ce cantique nouveau vient de cette nouveauté même. Il en sort. Il en naît.

Or tel est leur privilège. Et il n'y en a point de plus grand :

Personne, (c'est-à-dire les plus grands saints et les martyrs mêmes,

Des siècles et des vies d'épreuves et de sainteté,

D'exercices, de prières,

De travail.

De sang, de larmes ;

Nerno, personne, c'est-à-dire pas même François mon serviteur et pas même saint Louis mon serviteur ;

Nenio, personne, c'est-à-dire pas même les quatre

témoins, les quatre rapporteurs ; Matthieu, et Marc, et Luc, et Jean ;

et le jeune homme, et le lion, et le taureau, et l'aigle ;

Nemo, personne, c'est-à-dire pas même Pierre le Fondateur ;

Et pas même ceux qui trouvèrent la mort combattant pour la délivrance du Saint-Sépulcre ;

LE M Y S T È R E

Nemo poterat dicere canticum, personne ne pouvait dire

ce cantique.

(Tel est leur exorbitant privilège et la grande faveur

injuste De ma grâce éternellement juste).

nisi illa centiim quadraginla quatuor millia, qui empli sunl de terra.

si ce n'est ces cent quarante-quatre mille, qui furent enlevés de la terre.

Christianus sum,je suis chrétien, ce cri du témoignage.

Proféré dans les supplices les plus affreux,

Crié à la face du ciel.

Crié doucement à la face des bourreaux,

Ce cri du témoignage, de ce témoignage que nous

nommons le martyre.

Proféré sur un tel théâtre et dans une telle, dans une si

dure condition, Aux plus grands martyrs n'a point ouvert ce singulier,

cet éminent privilège.

Ce privilège exorbitant, cet unique privilège. Injuste. Juste. Purement gracieux.

Proprement gracieux. Et voici.

Voici que ces cent quarante-quatre mille innocents. Voici que ces cent quarante-quatre mille enfants N'ont eu qu'à naître, et rien de plus. Tels sont les

mystères, tels sont les secrets.

DES SAINTS INNOCENTS Tels sont les jeux, telles sont les inégalités de ma grâce. Et le secret apparentement, la secrète accointance De ma grâce avec la tendresse et le lait. Tant d'autres. Tant d'autres ont témoigné sous la serre et le bec p]t sous l'onglet Sous la dent des lions et sous la lanière et sous la

tenaille ardente (Car il y en a eu de toutes sortes) Et sous les huées des nations et sous la ruée du peuple

et sous la clameur du peuple.

Et sous l'interrogatoire du préteur.

Et à tous ces témoins et à tous ces martyrs. Tant d'autres.

Tant d'autres sont morts sur des routes perdues dans

des plaines perdues marchant à la délivrance du

Saint-Sépulcre.

Les reins brisés, gisant par terre, crevant de fatigue. Crevant de faim, crevant de soif, crevant de sable. Les côtes rompues, couchés par terre, à dix-huit cents

lieues de leur château.

Mourant de leurs blessures. Vidés de leur sang comme

des outres percées, (De leur sang qui coulait sur le sable, et que le sable

buvait, et qui se perdait dans le sable, Pour jusqu'à la résurrection des corps). Tant d'autres.

Tant d'autres sont partis, tant d'autres sont morts. Crevés de bataille, crevés de misère, crevés de lèpre. l^t à tant d'autres.

(Et ils étaient partis pour la délivrance du Saint- Sépulcre. Et ils ne trouvèrent Que le royaume de Dieu et la vie éternelle).

A tant d'autres. A tous ces autres témoins, à tous ces

autres martyrs il ne fut pas donné.

Éternellement il n'est pas donné de chanter ce cantique

nouveau.

Tel est mon ordre, tel est le secret de ma hiérarchie. Une vie entière d'exercice et de prière. Une vie d'épreuve, une vie d'humilité n'y suffit pas. Une vie de mérite, une vie de vertu n'y sert de rien. Une vie de sanf,% une vie de larmes, une vie même de

grâce n'y est pour rien.

Car ce qu'il y faut précisément c'est une vie qui ne soit

pas entière.

Qui soit même exactement tout le contraire d'être

entière.

Qui soit le moins vécue, qui soit à peine commencée. Qui soit le moins commencée possible. Et nemo paierai

dicere canlicum. Or ces cent quarante-quatre mille Qui seuls pouvaient chanter ce cantique nouveau,

([u'est-ce qu'ils avaient fait?

DES SAINTS INNOCENTS

Admirez ici Tordre de ma grâce. Ils avaient fait ceci Qu'ils étaient venus au monde. Un point, c'est tout. Ou

si vous préférez, Ils avaient fait ceci qu'ils étaient des petits nouveaunés, (^'étaient des espèces de petits nourrissons juifs. Des

garçons et des filles.

Leurs mères disaient comme dans tous les pays du

monde: C'est le mien qui est le plus beau. Eux, ça leur était bien égal, d'être beaux. Pourvu qu'ils

dorment et qu'ils tettent.

Quand ils avaient sommeil.

Quand ils avaient envie de dormir ils dormaient ; Quand ils avaient faim et soif (ensemble)

Quand ils avaient envie de téter, ils tétaient; Quand ils avaient envie de crier ils criaient : C'étaient leurs plus grandes occupations. C'est ainsi

qu'ils trouvèrent Non seulement le royaume de Dieu et la vie éternelle. Mais seuls d'y porter écrit sur le front mon nom et le

nom de mon Fils> Et seuls d'y chanter ce cantique nouveau.

Qui empti sunt de terra. Tant d'autres sont morts au

nom de mon Fils.

In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Tant d'autres sont morts pour sauver l'honneur Du Nom de mon fils. Et eux.

Qui seuls portent ce nom écrit sur le front

LE M ^ S T i: R E Et seuls peuvent chanter ce cantique nouveau, Ils sont les seuls aussi assurément qui sur terre Aient jamais ignoré totalement le nom de mon fils. Tel

est mon décret.

Ce nom pour lequel ils sont morts, ils ne le connaissaient

pas.

Ils ne l'ont jamais connu sur terre. Voilà ce que j'aime,

dit Dieu.

A présent ils le connaissent peut-être. Éternellement on

peut le lire écrit Sur cent quarante-quatre mille fronts. Sur nul autre. Sur pas un de plus. Mais vivant, mais sur terre On peut dire qu'ils n'ont jamais su de quoi on parlait Ni même que l'on parlait et que l'on pouvait parler (De quelque chose). Voilà ce qui me plaît, dit Dieu. Ov ils pleuraient, et ils riaient, et ils tétaient, et ils

criaient, et ils dormaient.

C'était leur grande, c'était leur plus sérieuse occupation. Et un jour vint.

Que.

Un jour (ils ne connaissaient pas plus le nom d'Hérode

que le nom de Jésus) (et ils ne connaissaient pas plus le nom de Jésus que le

nom d'Hérode. J'ose dire Que ces deux noms leur étaient également indiilérents .

Or ces deux hommes, Jésus, Hérode, Hérode, Jésus,

Antagonistes allaient tout simplement leur procurer La gloire de mon paradis.

Le royaume des cieux et la gloire éternelle. Un jour

vint Qu'une horde de brutes soldats, qui faisaient leur

métier, ^^^

DES SAINTS INNOCENTS (Mais qui le dépassaient peut-être un peu) Une ruée de brutes passa, des espèces de {gendarmes,

des ogres comme dans les contes de fées, des Gro-

quemilaines pour les enfants.

Portant des sabres qui étaient comme des grands coutelas.

Et c'étaient les soldats d'Hérode.

Une ruée, un tumulte. Un fracas, des bras retroussés.

Une clameur. Des cris. Des dents. Des regards luisants. Des femmes qui fuyaient, des femmes qui mordaient Gomme elles mordent toujours quand elles ne sont pas

les plus fortes .

Et il n'y eut plus dans le sang et dans le lait Qu'une grande jonchée de corps morts Un cimetière de poupons et de jeunes femmes juives. \'ous savez, dit Dieu, ce que nous en avons fait. Gesyeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du

soleil charnel.

Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil

charnel Gesyeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du

soleil terrestre Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil

terrestre, (^es yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du

soleil temporel Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil

temporel.

Ges regards qui étaient à peine montés vers le jour et

vers le soleil du temps Pour éternellement furent clos à ces passagères,

L E M Y S T É R E A ces périssables lumières.

Ces voix, ces lèvres qui n'avaient jamais chanté les

louanges de Dieu sur terre, Qui ne s'étaient jamais ouvertes que pour demander à

téter. (Mais il me plaît ainsi, dit Dieu). Sont ainsi les seules, sont aujourd'hui les seules, Sont aussi les seules qui puissent chanter ce cantique

nouveau.

Qui empli sunl de terra. Vous voyez ce que nous en

avons fait, dit Dieu.

Aux Innocents les mains pleines. C'est le cas de le dire.

Ces Innocents avaient simplement ramassé dans la

bagarre Le royaume de Dieu et la vie éternelle. Qu'importe

aujourd'hui Leurs membres blancs rompus dans tous les bourgs de

Judée.

Et leurs petits bras potelés coupés comme par des

hommes qui émondent.

Et leurs petits doigts crispés qui se refermaient sur la

paume de la main.

Et les cris renfoncés d;ins la gorge, les mains criminelles

les renfonçant, s'enfonçant dans la gorge comme un

bouchon. Comme un tampon.

El le jeune sang jaillissant du cœur. Qu'importent les

membres coupés.

Les cuisses blanches comme de la viande de chevreau

et comme des cuisses tendres de petits cochons de lait. Et leurs mères qui criaient comme des folles et qui

mordaient les soldais ;iu poignet. Comme dans une

bataille, après la bataille Les rôdeurs, les voleurs viennent dépouiller les blessés

et les morts et les mourants et emporter et dérober

tout ce qui compte.

Tout ce qui vaut quelque chose, nouveaux rôdeurs,

nouveaux voleurs ces innocents Dans cette bataille après cette bataille se sont dépouillés eux-mêmes Et dans le fracas des armes, dans le tumulte et dans

les cris.

Dans la galopade affolée, dans la poursuite effrénée,

dans les femmes par teri-e ils ont ramassé tout ce qui

compte.

Ils ont dérobé tout ce qui vaut quelque chose car ils ont

fait main basse Gomme des détrousseurs de cadavres et ils se sont

détroussés eux-mêmes et ce qu'ils ont ramassé dans

la bagarre ce n'est pas moins Que le royaume des cieux et la vie éternelle. Hi empli

sunt ex hominihus. Eux seuls.

Qui seuls peut-être sur terre non seulement n'avaient

jamais chanté les louanges de Dieu, Mais n'avaient jamais prononcé même mon nom ni le

nom de mon lils, Eux seuls aussi ne portent point aux commissures des

lèvres l'ineffaçable pli, Ce pli de l'infortune et de l'ingratitude Et d'une amertume qui ne sera jamais rassasiée. Or si

nous avons fait d'eux ce que vous voyez, dit Dieu, Il yen a sept raisons que je veux bien vous dire.

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