‹ Œuvres complétes. Introd (volume 4)Chapitre 14 sur 16 · PREMIER CHEF U ACCUSATION · texte numérisé non relu

PREMIER CHEF U ACCUSATION

— Pardon, dit Pierre Baudouin, je demandée savoir qui sont les accusateurs. J'en ai assez des anonymats et des pseudonymals. Je n'en veux plus.

— Il faut pourtant commencer par un bout, répondit Pierre Deloire. Je me suis efforcé de dégager de ce fatras quelques chefs j.énéraux d'accusation. Je commence par le premier :

Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les

POUR MOI cahiers , de la copie qui ne sert pas à la propagande. Accusé, levez-vous.

— Je n'ai pas envie de plaisanter, dit Pierre Baudouin.

— Moi non plus, dit Pierre Deloire. Je lui commande qu'il se défende.

— Il est trop bête. Je le défendrai. Qu'est-ce qu'ils nomment leur propagande? Croient-ils donc, ces rares génies, que la propagande soit un exercice qui se fasse de cinq à sept. Ils vont à la propagande comme les mauvais catholiques vont à la messe. Les mauvais catholiques vont à la messe le dimanche de dix à douze, avec des âmes apprêtées. Ils savent que c'est la messe, El du midi de ce dimanche à dix heures de celui delà semaine suivante ils redeviennent ce qu'ils sont. Ainsi nos censeurs font de la propagande. C'est un office. Au contraire les bons catholiques sont catholiques en semaine, et le dimanche ne leur apporte qu'un rafraîchissement de leur foi. Ainsi nous sommes socialistes en semaine et nous ne savons pas quand nous faisons de la propagande. Je ne me suis jamais dit, avant un entrelien : Attention ! tu vas faire Je la propagande. Mais je vis en socialiste et je parle uniment en socialiste. Je ne traite jamais personne en propagandable ou propagandisable, je ne suis pas propagandeur ou propagandiseur ou propagandisateur. Quand je vois venir à moi mon meilleur ami, je ne me dis point : Comment vais-je faire pour le propagander ? Mais je lui serre la main et je lui dis : Bonjour mon vieux, comment vas-lu? parce qu'il est mon meilleur ami. El quand je vois un inconnu je lui dis '.Bonjour monsieur, et je cherche à savoir comme il est, mais je ne cherche pas à savoir

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ŒUVRES DE PROSE comme il est pour que je le propagandise. La propagandisalion ainsi entendue comme ils veulent qu'on la pratique a toujours conduit à faire massacrer lesimpropa^andisables par leurs anciens amis propagandisés. Voyez ce qu'il advient aux malheureux Chinois. La propa^andisation est une forme de la conquête. Quand nos amis du Parti ouvrier français, fructueusement alliés aux radicaux, eurent enlevé aux réactionnaires le conseil municipal de Lille, vous vous rappelez sans doute l'enthousiasme avec lequel un journal ami, La Petite Répiiblif/ue, afficha une énorme manchette: Lille conquise. Ln envahisseur militaire parlerait ainsi. Ou bien la propagandisation est une forme de l'acquisition, de l'appropriation. Or nous voulons supprimer la propriété même.

Au fond leur propagande revient à ceci : elle suppose un propagandeur et des propagandables ; un propagandeur est quelqu'un qui sait; les propagandables, c'est tout le monde qui ne sait pas, les imbéciles, comme Simiand dit. Celui qui sait enseigne ceux qui ne savent pas. Pour les enseigner il transforme, — sans les déformer, — les réalités. Il masque certains faits, certains hommes, certains événements, certainesidées, certaines images. Il fait valoir certains faits, certains hommes, certains événements, certaines idées, certaines images. Il introduit certains jeux de lumière. Il dispose, propose et compose les plans. Il ordonne les perspectives. 11 distribue, produit et contribue les couleurs. H obtient ainsi un tableau commode. Le peuple voit ce que l'on veut, et ne voit pas ce que l'on ne veut pas. Le peuple entend ce que l'on veut, et n'entend pas ce que Ion ne veut pas qu'il entende.

POUR MOI Ce n'est pas ainsi du tout que je me représente l'action modeste que j'exerce et l'action modeste que je reçois. Quand je vois quelqu'un, je ne me dis jamais: Propagandons.Maisje cause honnêtement avec ce quelqu'un. Je lui énonce très sincèrement les faits que je connais, les idées que j'aime. Il m'énonce tout à fait sincèrement les faits qu'il connaît et les idées qu'il aime et qui souvent sont fort différentes. Quand il me quitte j'espère qu'il s'est nourri de moi, de ce que je sais et de ce que je suis. Et moi je me suis toujours nourri de tout le monde, parce que tout le monde a beaucoup plus d'esprit que moi. J'ai pitié souvent quand je vois ces gens de propagande enseigner au peuple ce que le peuple sait mieux qu'eux, ce que le peuple saurait tout à fait si l'on n'avait jamais inventé les journaux. Le peuple sait beaucoup de ce que nous pouvons savoir quand il connaît l'amour, la naissance et la mort, la maladie et la santé, la jalousie envieuse et la haine, la misère et la prospérité, le chaud et le froid, les terres et les eaux, les rues et les bois, les bêtes et les plantes, quand il assiste à l'admirable croissance des enfants, à la décroissance compensatoire des vieux. Pour moi c'est sur les impériales des voitures et dans les troisième classe de l'Orléans que j'ai entendu le meilleur de ce que sais. Et quand je parle avec un homme du peuple, ce qui m'arrive le plus souvent que Je le puis, je n'ai aucune intention de le catéchiser. Car au fond leur propagande est une catéchisation, unecatéchisation de plus. Je cause uniment avec l'homme du peuple. Je lui parle de son métier, non pour profiler seulement, mais parce que vraiment son métier est plus intéressant, plus profondément vrai que le mien. Je

ŒUVRES DE PROSE parle de sa vie, qui est plus passionnante que la leur. Je ne suis nullement rinlellecluel qui descend et condescend au peuple. Je suis peuple. Je cause avec l'homme du peuple de pair à compagnon, sans aucune arrièrepensée. 11 n'est pas mon élève. Je ne suis pas son maître. Je ne veux pas lui monter le coup. Je communique aveclui. Je travailleavec lui. Mutuellemenlet solidairement. Nous collaborons. I^eur propagande est un montage de coup organisé. Pour la bonne cause, pour la révolution sociale, pour la république socialiste. J'entends bien Les montages de coup les plus redoutables à l'humanité turent toujours institués pour la bonne cause. Qui n'a pas sur soi sa bonne cause? Abdul Hamid a sa bonne cause pour massacrer les Arméniens. Chamberlain défend en .Afrique la bonne cause de la civilisation anglaise Les alliés internationaux, commeles nommait à peu près Jaurès, ont épouvanté le monde chinois pour la bonne cause de la chrétienté chrétienne et marchande. On ne sait jamais tout ce qui peut sortir de vice et de souffrance d'un montage de coup bien intentionné.

— Assez causé, dit Pierre Deloire.

DEL'XIÈ.ME CHEF d'aoCUSATION

Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les cahiers de la copie qui nuit à la propagande. Qu'il s'en défende.

— Il est trop bête. Je le défendrai. Péguy trahit la République. Si jeune! Et qu'onl-ils fait pour la République ceux qui l'accusent de trahir la République. Je veux savoir qui c'est.

POUR MOI

— Nous examinerons plus tard si nous pouvons le savoir. Mais vous avez adoplé la niiirche du cortège. Repoussez l'accusation en elle-même.

— Je lai repoussée, puisque c'est la même, l'éguy trahit la République et nuit à la propagande parce qu'un jour il n'a pas voulu recevoir la consigne. Hier il avait raison d écrire ce qu'il savait et ce qu'il pensait de Guesde. Il a tort aujourd'hui d'écrire ce qu'il sait et ce qu'il pense de Guesde. Demain il aura tort d'écrire ce qu'il sait et ce qu'il pense d'un second et d'un tiers. Hier il épurait. Aujourd'hui, ce matin, il désorganise. Hier il servait. Aujourd'hui, ce malin, il trahit. Un vote menteur a fait ces merveilles. Un vote menteur a fait passer la consigne. La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout inférieur obéisse exactement, sans hésitation ni murmure. Je désobéirai si la justice et la liberté le veut. Je suis réserviste. Si demain matin je recevais ma feuille de route pour aller en Chine, sachant comme je le saisceque les internationaux sont allés faire en Chine, je refuserais le service militaire, je déserterais. Je suis réserviste. Si demain matin je recevais ma feuille de route pour aller à Calais, sachant comme je le sais ce que les bourgeois font à nos amis ouvriers, je refuserais le service militaire, je déserterais. Pourquoi dès lors veut-on que dans le civil je reçoive et j'accueille le mot d'ordre et le mot de ralliement. O vanité des consignes anciennes ! Quand j'étais à l'école en première année, tu te rappelles, Deloire, les consignes étaient les suivantes, et à ces consignes obsolètes nous avons en leur temps donné toutce que nous avons eu de foi, de raison, de vouloir et de force. A ces consignes obsolètes

CEUVRI^:S DE PROSE nous avons donné le temps de nos études et l'amitié de nos meilleurs amis. Ces consignes étaient que le Sénat n'était qu'un ramassis de crapules réactionnaires et que la Chambre était l'espoir et la fleur de la République. Au nom du sufîrag^e universel, au nom de sa souveraineté, au nom de sa primauté, il fallait balayer les vieux résidus du suffrage restreint. La consigne était qu'il ne fallait pas deux assemblées dans la République. La consigne était que le suffrage universel valait seul et valait tout, que le suffrage restreint ne nous donnait que des tyrans. Il fallait que le sullrage universel fût à un seul degré, le double degré ne pouvant qu'éliminer les meilleurs candidats. La consigne était que M. Léon Bourgeois préparait infailliblement la voie du seigneur socialisme révolutionnaire, moins résolument toutefois que M. Doumer. La consigne était que l'impôt progressif sur le revenu constituait la réforme la plus profonde, immédiatement après laquelle adviendraient les |)remiers décrets de la Révolution sociale. Etcependant que ^L Léon Bourgeois élait le précurseur et M. Doumer le sous-saint-Jean-Baptiste, ou l'aide-saint- Jean-Baptiste, la consigne était que M. Trarieux, un sénateur! était la plus réactionnaire des canailles ou le plus canaille des réactionnaires. La Révolution sociale avait un jour demandé que M. Godefroy Cavaignac,uu civil, devînt ministre de laguerre. La Révolution sociale avait un intérêt puissante ce que M. Casimir-Perier ne restât pas à la présidence de la République bourgeoise. Il fallait qu'il s'en allât. Pour qu'il s'en allât il fallait que Gérault fût élu député. Pourque Géraullfût élu dans le treizième il fallait que Rochefort lui donnât l'investiture nationaliste. Jaurès et Millerandallèrenldonc à Bruxelles

POUR MOI traiteravec le grand polémiste. Donnantdonnant. RocheforldonnaTinveslilure. Lesrépublicainsdonnèreni Tamnislie. l'ancien ne, la deux ième.Géraull futélu.FélixFaure aussi. Le polcmisle rentra. Le président et le polémiste purent cliauffer le second boulangisme. II fallait alors que Rochefort eût de l'esprit et fût non seulement un bon républicain mais un bon révolutionnaire. Il faut à présent qu'il n'ait jamais eu d'espritet qu'il ait toujours été une immonde canaille. Or M. le marquis de Rochefort avait de l'esprit quand il servait la république sous l'empire, et dès lors il était unespirituelle canaille. Rochefort a longtemps eu de l'esprit sous la république et il était encore en ce temps une spirituelle canaille. Tout le monde savaitqu'il était une inépuisable canaille. Jaurès le savait quand il accueillait, au retour de l'exil doré, le virulent polémiste et le fougueux révolutionnaire. Comment veut-on que le bon peuple s'y reconnaisse ? Comment veut-on que le peuple s'y reconnaisse? Comment veut-on que moi, peuple, je m'y reconnaisse? — Un ami que j'ai, dit Pierre Deloire, a bien voulu aller à la Nationale me chercher ces quelques renseignements : L'amnistie fut votée à la Chambre le 28 janvier 1895. Le 29 il y eut dans la Petite République un article de Sembat, très raisonnable. Le 31 vote au Sénat. Le premier février, article de Fournière, enthousiaste : « En moins de quinze ans, Paris aura vu Rochefort revenir deux fois d'exil. Son retour en 1880 fut un triomphe. Il eiisera de même dimanche. » — Fournière fait des restrictions sur le boulangisme de Rochefort. Puis : « Vraiment, ce retour simultané de Rochefort et de Gérault-Richard est d'un puissant symbolisme que tous comprendront. » — « Jean Grave et Drumont, ces

ŒUVRES \) E PROSE

deux démolisseurs, reviennent aussi, ei ce retour complète le symbole. Ce que le peuple a voulu en exig'eant, en imposant l'amnistie, c'est la li erlé deloul dire. » — Le 3 lévrier, portrait de Rochefort, sousie titre Impressions quotidiennes^ si<jné Tabarant. On y lit : « On s'est exclamé et fort justement sur l'éternel rajeunissement de cet esprit auquel les imbéciles seuls refusent l'enveri^^ure et la solidité . » — Le 3, retour triomphal. Milleran I, entouré de ses collaborateurs de la Petite lié/tnblic/ue, va recevoir le virulent à la gare. Puis il viei lie saluera llntransiijeant. Jaurès arrive ensuite. Il est en nage. Il présente (Jérault-Richard à Rochefort qui lui tend les bras. — C'est à vous que je dois mon retour ici, lit Rochefort. — Oui, citoyen Rochefort; mais moi, je vous dois mon élection. René V'iviani est présenté par Jaurès à Rochefort qui Tembrasse. Puis défilent ». Je cite le compte rendu de la Petite

République Aaiée du 5 février. Jaurès n'a fait que partager la joie générale. 11 ne paraît pas avoir dit de bêtises, et n'a rien écrit — dans la Petite République Au moins — sur le retour du héros.

— Vous a-l-on assez lani-és, répondit Pierre Baudouin, sur les libertés municipales de Paris, qui avait droit aux mêmes libertés que la plus petite commune de France. Oii en serions-nous si le Paris nationaliste avait les libertés que nous avons réclamées pour le Paris révolutionnaire? Ne croyez pas, mon ami. que je rappelle ces souvenirs — et ces leçons — pour embêter Gérault ou pour faire de la peine à Jaurès. .Aujourd'hui m lins que jamais il ne faut leur faire delà peine, exposés qu'ils sont à la concurrence déloyale du Petit Sou, à la scandaleuse démagogie du scandaleux Edwards.

POUR MOI

Bouchor disait à un ami que les cahiers étaient tout de même un peu durs pour les malheureux qui se déballent vaillamment et honnêtement parmi les embarras de l'action publique. Ce n'est ni à Gérault, ni à Jaurès que jen ai beaucoup. Je sais qu'ils sont abonnés aux cahiers, eux et leur entourajfe, et qu'ils paient, comme tout le monde, leur abonnement ordinaire. Je sais qu'ils n'auraient pas même la mauvaise pensée, comme certains amis de M. Herr l'ont eue et accueillie, de traduire un dissentiment, même inlime, «n essai de mise en quarantaine et d'allamement économique. J'en ai très exactement à ceux qui, étant devenus ou nés universitaires, fonctionnaires, travailleurs intellectuels ou travailleurs manuels, veulent introduire parmi nous les procédés et la mentalité des politiciens ou des politiques professionnels. J'admets que les politiciens et q le les politiques professionnels fassent de la politique. Je ne suis pas un anarchiste professionnel. Je ne me fais pas des rentes en dénonçantau peuple, dans un journal, queles politiciens el que les journalistes se font des rentes en faisant semblant de le .servir. —

— .Attendez, dit sèchement Pierre Deloire. Faites-vous ici allusion au débat récemment ému entre Jean Grave €t Urbain Gohier?

— Laissez-moi tranquille, je ne fais aucune allusion. La Société mourante el l'anarchie est le livre qui m'a le plus profondé. nent remué. Mon discours est plein de noms propres. Je hais autant le sectaire prétendu anarchiste que le sectaire véritablement anarchiste. J'admets que certains socialisles fassent provisoirement de l'action politique ainsi que j'admets que certains Français

œUVHES DE PROSE

fassent provisoirement de l'exercice militaire. Je dirai toute ma pensée : il me paraît indispensable que certains socialistes révolutionnaires fassent de l'action politique, parce que s'ils n'en faisaient pas toute l'action politique, dont l'elfet me semble indéniable, retomberait toute pour écraser la révolution sociale et même la préparation de la révolution sociale. On me répond que la politique est un sale métier. Nous savons qu'il y a dans la société bourgeoise beaucoup de sales métiers, inévitables. Nous avons donc la plus grande et la plus sincère gratitude pour les citoyens qui veulent bien assumer ces métiers sacrifiés. Je le dis sérieusement : j'ai la plus vive et la plus profonde reconnaissance pour les citoyens qui veulent bien faire de la politique. J'ai aussi, comme Français, de la reconnaissance pour les pauvres bougres de soldats et d'officiers, quand ils sont honnêtes et bons citoyens. Mais je ne consens pas qu'il advienne au socialisme révolutionnaire la contamination qui est advenue à la nation française. La nation française avait une armée. Il était inévitable que la nalion française eût une armée. Il était inévitable, dans la situation de concurrence internationale bourgeoise indéfiniment surexcitée où l'Europe se crève, il était inévitable que la nation française eût une armée, c'est-à-dire que pendant ceitaines années certains citoyens fissent leur métier de la préparation lechniqne aux travaux de la guerre. Mais qu'est-il advenu ? et c'est ici, vous m'entendez, qu'intervient ce que je nomme la contamination. Les citoyens qui se préparaient aux travaux déplorables de la guerre, au lieu de garder précieusement en eux. l'esprit de la cité, se laissèrent contaminer par les passions qui naissent malheureusement de la guerre. Et il

POUR MOI

n'y eût eu que demi-mal, et contamination partielle. Mais la plupart des citoyens, dans les années où ils ne faisaient pas leur métier de la préparation à la guerre, avaient en eux et gardaient glorieusement les passions misérables belliqueuses. Ou bien ils recevaient la contamination de leurs voisins. Et au lieu d'avoir pour les citoyens militaires une reconnaissance exactement prudente ils se donnèrent ou accueillirent pour les soldats des sentiments d'humilité, de serve imitation, d'aveugle et enthousiaste admiration. Le métier sacrifié devint le métier guide, le métier modèle. Ainsi naquit et se développa ce militarisme envahissant dont vous savez que je suis lun des adversaires les plus rigoureusement exacts. Je redoute qu'une semblable contamination ne se soit effectuée dans le socialisme révolutionnaire. Il était indispensable que le socialisme révolutionnaire eût ses politiques professionnels. Dans la situation de concurrence politique bourgeoise indéfiniment surexcitée où crève lentement la nalion française, tous les partis politiques bourgeois se fussent payés sur le dos du socialisme révolutionnaire si le socialisme révolutionnaire n'avait pas eu des militaires, comme il convient de nommer nos politiques professionnels. J'ai donc pour nos citoyens politiques une vive et profonde reconnaissance. On ne m'a pas vu leur jeter des tuiles sur la tête pendant qu'il recevaient les tuiles des démagogues. Je les ai défendus tant que j'ai pu contre les démagogues. Je les défends tant que je peux. Je les défendrai tant que je pourrai. Pendant qu'ils se noyaient ou couraient le danger de se noyer, on n'a pas vu que je faisais mon petit maître d'école de la Fontaine. Je me suis fait de sérieux ennemis parmi leurs ennemis parce que je leur

OEUVRES DE PROSE subvenais de toutes mes forces. Quand il y a des élections politiques je fais la campagne électorale et je vote. Quand il y a des élections universitaires je fais la campagne. Si jetais citoyen actif universitaire, je voterais aussi dans les élections universitaires. Mais là je ne suis qu'un citoyen passif. Dans le petit village de banlieue extrême où je me suis réfugié, vous savez que j'ai suivi attentivement la campagne politique in.iugurée pour les récentes élections municipales. Vous savez que j'ai voté le premier dimanche et le dimanche de ballottage pour la liste républicaine opposée aux grands bourgeois réactionnaires, aux châtelains et aux grands propriétaires fonciersde l'endroit. Car nous sommes inclus dans l'arrondissement de Marcel Habert, et chez nous les républicains sont unis, parce qu'ils sont impuissants.

Je demande que le socialisme révolutionnaire ne soit pas contaminé par son armée politique ainsi que la nation française fut contaminée par son armée militaire. Je demande que nous ayons pour nos citoyens politiques une reconnaissance exactement prudente et non pas une serve admiration, une humilité d'imitation. Or il sulRt de regarder rapidement ce qui advient au socialisme révolutionnaire pour constater un incroyable envahissement de la mentalité politique.

J ai comparu, moi aussi, devantle Conseil d'administration de la Société Nouvelle. Et j'ai participé aux Assemblées générales, simples chambres d'enregistrement qui étaient censées souveraines. C'était un des spectacles et un des événements les plus désolants que je connaisse. Les mêmes hommes administrateurs commettaient des actes qu'ils n'eussent pas imaginés quand ils étaient simples citoyens. La raison d'Etat, qu'ils

POUR MOI

avaient combattu trente et quelques mois avec un redoutable acharnement, leur paraissait non pas suffisante, mais opulente pourvu que TÉtat fût la société commerciale dont ils avaient l'administration. Permettez que je revienne sur les faits.

— 11 est temps, dit froidement Pierre Deloire.

— Je me rappellerai toujours comme l'exécution fut brutale et prompte quand tu demandas et proposas au Conseil d'éditer les cahiers, dans des conditions commerciales qui étaient cependant fort avantageuses pour la maison commune. Je me rappellerai toujours, pour l'administration de ma vie, de quel ton Herr vous dit : Nous sommes unanimes àpenser que vous allez marcher contre tout ce que nous avons fait ensemble. Nous sommes unanimes à n'accepter pas cette publication. — Ils étaient unanimes I Et qu'est-ce que cela prouve? Esprits à peu près identiques, ayant la même culture, les mêmes bonnes et les mêmes mauvaises qualités, les mêmes déformations et les mêmes alourdissements, ces cinq administrateurs étaient plus facilement unanimes entre eux que je ne suis unanime avec moi. Quand Herr discute avec Simiand il y a moins de profonde variété, moins de pénible et douloureuse incompatibilité que quand je discute avec moi. C'est dire qu'il y a dans leurs assemblées moins de véritable discussion que quand je m'assemble tout seul. Et ils seraient modestes, et ils n'accableraient personne et ils n'accableraient rien et ils n'écraseraient pas leurs anciens amis de leur commode unanimité s'ils n'avaient accueilli en eux la contamination politique de la puissance attribuée à la quantité numérique. Nous sommes cinq. Nous sommes cinq unanimes. Il est évident que nous avons raison.

OEUVRES DE PROSE

Nous avons raison contre la raison même. La raison n'est pas cinq. Et il en était de même aux assemblées générales. Puisque la raison y avait la minorité, la raison y avait tort.

Non pas qu'évitant le gouvernement de la minorité par la majorité je veuille asseoir le gouvernement delà majorité par la minorité. Je ne veux pas réparer une injustice par une injustice majeure, une lamentable déraison par une lamentable déraison majeure. Je demande que parmi nous, parmi les socialistes révolutionnaires agissant entre eux, et travaillant solidairement, on n'introduise pas, venues des assemblées bourgeoises, les présomptions autoritaires de la paresseuse et facile rotation. Je demande que Ton ne croie pas que l'on a tout dit quand on a dit : nous sommes unanimes, ou bien : nous sommes en majorité, ou bien : nous avons une forte majorité, ou : nous avons la majorité des deux tiers. Nous demandons que ces constatations de quantités n'empêchent pas d'écouter scrupuleusement la voix de la raison. Nous demandons que ces constatations de quantités n'empêchent pas systématiquement d'écouter le bon sens en intellect, et le sens droit en morale. J'admets, je demande que le citoyen, certain dimanche, aille voter pour tels ou tels candidats au conseil municipal, au conseil d'arrondissement, au conseil législatif ou national, que nous nommons Chambre des Députés Mais le citoyen qui, son bulletin mis, rentrant à la maison, dirait à sa femme : à présent nous allons voter pour savoir si nous ferons ce soir un pot au feu me semblerait un dangereux maniaque. Pourtant c'est là que nous en sommes. La votation parlementaire bourgeoise ne nous a pas seulement contaminés en ce sens que

POUR MOI nous ea faisons avec eux parmi eux, mais en ce sens beaucoup plus redoutable que nous ne faisons plus que de cela parmi nous avec nous. Chacun pense à majorj'ser, comme on dit, le voisin. L'histoire des trois congrès, les deux nationaux et l'international, n'a été qu'une lamentable histoire parlementaire.

Je pensai que je pourrais placer un mot :

— C'est ce que je dirai quand je rendrai compte à mes électeurs du mandat qu'ils ont bien voulu me confier pour le premier, le deuxième et le troisième congrès de Paris.

— Tais-toi tu es trop bête. L'histoire des congrès, sans aucune exception, l'histoire de l'ancien comité général, sans aucune exception, l'histoire des groupes élémentaires, des fédérations régionales, départementales ou provinciales, des organisations nationales, sauf exceptions, l'histoire, hélas, du grand parti national, est une lamentable histoire parlementaire. Beaucoup de coopératives et beaucoup de syndicats ont une histoire parlementaire. On n'entend partout parler que de majorité. Gela est incroyable d'un parti révolutionnaire, d'un parti qui ne tient dans le monde qu'un espace extrêmement mineur. Combien y a-t-il dans l'univers de socialistes véritablement socialistes ? Moins que jamais. Et n'est-il pas évident que si la loi de majorité régissait le monde nous serions écrasés comme un nouveau-né chinois. Pendant toute l'afTaire, les dreyfusards furent en France la minorité infime. Et depuis le commencement de cette affaire principale, plus longue, beaucoup plus vaste et non moins profonde, que iious nommons l'affaire de la Révolution sociale, nous les révolutionnaires nous avons toujours été en mino-

ŒUVRES DE PROSE rite infime. Et pour longtemps nous sommes en infimité. Pourquoi dès lors introduire dans nos relations mutuelles comme le seul régulateur cette loi bourgeoise immorale et dérationnelle que les bourgeois eux-mêmes ont soin de ne pas utiliser contre nous jusqu'en sa rigueur extrême.

Pourquoi? Parce que nos censeurs ne sont pas moins contaminés de Pinsincérité bourgeoise qu'ils ne sont contaminés de l'aulorilé bourgeoise. Tout cela se tient. L'autoritaire ment. La seule raison ne ment pas. L'autoritaire est celui qui veut exercer une action plus grande que la raison ne le lui permet, que la raison ne la lui confère. Il veut avoir un effet plus grand qu'il n'est, raisonnablement, une cause. Il veut rompre à son avantage la juste et la raisonnable proportion. Il veut introduire frauduleusement un supplément d'effet dans son action. Quand le censeur vous accuse de trahir la République parce que vous diminuez l'autorité de Herr, de Jaurès ou du troisième universitaire auprès de leur public, très exactement le censeur souhaite, espère, désire qu'au moment que le lecteur ouvre son journal sur un article de Herr. de Jaurès, ou du troisième, il y ait, interposée entre l'entendement du lecteur et l'entendement de l'auteur, une certaine quantité de croyance fidèle. Et quand Jaurès monte à la tribune, le censeur veut qu'il y ait, interposée entre l'entendement de l'auditeur et l'entendement de l'orateur, une certaine quantité de croyance fidèlement déférente. Le censeur n'admet pas que le texte imprimé paraisse seul, pauvre et nu au regard du simple citoyen. Le censeur n'admet pas que le discours parvienne seul, pauvre et nu à l'ouïe du simple citoyen. Honte à ces habilleurs ! Nous demandons qu'en ce sens-

POUR MOI

là il n'y ait parmi nous aucune autorité individuelle, et encore moins une autorité collective. Nous demandons que le peuple accorde une large audience à tous ceux qui lui veulent parler. Mais quand il a entendu l'orateur ou l'auteur, nous demandons que le peuple, s'il y a lieu, prononce lui-même selon la raison, sans aucune interférence de fidélité relif^ieuse. Nous sommes de ces singuliers libéraux ou libertaires qui n'admettons aucune autorité. Nous sommes de ces singuliers révolutionnaires qui n'admettons pas l'autorité de la tradition. Nous sommes de ces singuliers libre-penseurs qui n'acceptons aucune Église. Au sens profond des mots, nous n'autorisons aucune congrégation. Que le peuple écoute volontiers tel ou tel en mémoire des auditions précédentes, si elles étaient bonnes, soit. Mais dresser le peuple ou le public à ce qu'un jour lisant un article ou entendant un discours le simple citoyen pense en lui-même : Ce raisonnement me paraît faux, mais j'admets qu'il est juste, puisqu'il est de monsieur un tel,' — ou bien: Ce sentiment me paraît mauvais, mais il faut bien qu'il soit noble, puisqu'il est d'un tel, noble citoyen : que le peuple suive ainsi à la piste, nous ne le voulons pas, Jaurès ne le veut pas, s'il a de faux amis qui le veulent. Nous ne voulons pas qu'entre le texte et l'homme qui lit on glisse l'épaisseur d'une autorité, quand le texte serait de mon meilleur ami .

— Surtout, rectifia Pierre Deloire, si le texte était de mon meilleur ami.

— C'est ce que je voulais dire.

— Il faut dire ce que l'on veut dire.

— Nous demandons instamment que ceux qui aiment l'autorité se reclassent parmi les bourgeois, que ceux

ŒUVRES DE PROSE qui aiment la tradition se reclassent parmi les conservateurs, que ceux qui aiment la foi se classent à côté des chrétiens. Toutes cesanciennes humanités ne me paraissent nullement méprisables. Mais il est misérable que ceux qui en sont encore, au lieu dy rester, soient venus faire la loi parmi nous. Ces ralliés ne trahissent pas la République, ils ne remettent pas la République aux mains des réactionnaires, ils ne mettent pas le socialisme aux mains des bourgeois, ils ne mettent pas la révolution aux mains des conservateurs, ni la librepensée aux mains des cléricaux, mais ils font ou ils essaient que les mêmes républicains soient réactionnaires, que les mêmes socialistes soient bourgeois, que les mêmes révolutionnaires soient conservateurs, que les mêmes libre-penseurs soient les cléricaux de la libre-pensée. Ils ne trahissent pas la République, ils n'ont aucune République.

Leur propagande supposant le montage de coup, nous voyons qu'elle produit le mensonge et l'injustice. Tout cela se tient. L'autoritaire ment, en ce sens que pour asseoir son autorité il faut qu'il donne au propagandisé une image menteuse du monde. Jamais le monde n'a marché aussi mal qu'aujourd'hui. Les massacres d'Arménie et la digestion de la Finlande, les sadismes africains et les sadismes chinois, la condamnation de Rennes et l'alcoolisme français, la guerre de Madagascar et la guerre du Transvaal, tant de guerres et tant d'épouvantes où le socialisme universel n'a rien tenté d'efficace ni d'effectif, sont faits pour donner quelque humilité à la génération que nous sommes, au socialisme que nous sommes. Loin de là : nos chefs s'enrouent à chanter les hymnes et les actions de

POUR MOI

grâces. Confondant en eux deux fonctions militaires, ils font à la fois la fanfare et le commandement. Quand les corps expéditionnaires de Chine sont partis, on a osé invoquer ce premier essai de confédération européenne. Et quand les chefs sont réunis en congrès, tout se passe comme si le socialisme universel n'avait qu'à dire un mot pour disposer du monde. Montage de coup. Le monde se fout de nous(l). La démocratisation et la fausse démocratisation n'ont conduit qu'à donner aux peuples souverains ou faussement souverains les vices des capitaines. Le peuple français, le peuple anglais, le peuple allemand ont reçu et fomenté des perversités que le sort des âges révolus n'attribuait qu'aux chefs. Les peuples mêmes sont devenus pillards, menteurs, voleurs, assassins, nationalistes et militaristes. Alors pourquoi faire les malins? Nous avons contre nous la lourdeur de l'ignorance et le vice de la perversité de tous les peuples mêmes. Et pourquoi faire les petits bons dieux ? Nous avons contre nous le monde même que nous voulons refaire. Sauf de rares exceptions, les passions bourgeoises croissent parmi les peuples mêmes comme elles ne croissaient pas jadis parmi les aristocraties et naguère parmi les bourgeoisies. Pourquoi nous le dissimuler. Quand il faut bâtir un immeuble de dix mètres et que les maçons arrivent au pied du mur, on ne voit pas que l'entrepreneur les assemble et leur annonce : Mes enfants, nous allons bâtir un tout petit mur de deux mètres et demi, — dans l'espoir qu'après que les maçons auront conduit le mur jusqu'à deux

(1) Je prie qu'on pardonne à mon ami Pierre Baudouin la violence de cette expression. Il venait d'assister à la représentation du i)aiiton et les gros mots lui venaient volontiers.

mètres et demi une seconde exhortation le leur fera pousser jusqu'à trois mètres et demi, et ainsi de suite. Ainsi nous, quand nous sommes assemblés au pied de la Révolution Sociale, pourquoi nos maîtres et contremaîtres veulent-ils nous faire accroire que c'est une petite affaire, à moitié faite sansqu'on s'en soit aperçu, et que tout se passera en douceur. C'est qu'au lieu de nous traiter comme des ouvriers raisonnables nos chefs nous traitent comme des soldats. Et non pas comme un oflicier raisonnable peut traiter des soldats raisonnables, mais comme un officier de l'ancienne armée traitait les mauvais soldats : Allons, encore un coup d'épaule, il n'y a plus que deux kilomètres, quand on sait qu'il y en a encore six ou huit. Ou bien si on attaque : Hardi! en avant! ils ont peur! ils vont foutre le camp ! avec le refrain obligé : il y a la goutte à boire là-haut! C'est comme ça que les gens finissent par boire la goutte en bas. Nous ne voulons pas boire la goutte. Nous sommes des ouvriers. Nous acceptons, nous demandons que l'on nous guide quand il en est besoin. Nous acceptons, nous demandons des architectes et des ingénieurs, à condition qu ils nous diront la vérité. Nous ne voulons pas d'entraîneurs. Nous ne sommes ni des chevaux ni des cyclistes. Nous ne faisons pas des courses. Nous voulons faire un travail raisonnable. Nous ne voulons pas de propagandeurs professionnels. Nous n'admettons pas que la propagande ne soit pas la communication pure et simple de la vérité que l'on sait. Ce qui revient à dire que c'est Péguy l'accusé qui fait de la propagande et que ce sont les censeurs qui n'en font pas. Ce sera le premier point de ma défense.

POUR MOI

Il s'arrêta pour souffler un peu, parce qu'il était essoufflé.

— Nous en resterons donc au premier point, dit Pierre Deloire, parce que c'est assez causé pour aujourd'hui. Tu as de la chance que je ne sois pas un président de tribunal correctionnel bourgeois. Tu verrais si tu plaiderais ainsi. Tu as un discours singulier. On ne voit pas que tu suis aucun plan. El cependant je me ferais un scrupule je ne dis pas de supprimer, mais de déranger un mot de ce que tu dis. Mais il importe que l'accusé rende compte enfin de son mandat. Il n'est pas seulement un accusé, il est un délégué. Je demande qu'il ait d'abord la parole comme délégué.

— Je lui cède mon tour, comme on dit dans les assemblées délibérantes, parce que, ce que je veux dire, je le dirai bien. Mais ce que j'ai dit aujourd'hui était indispensable avant de commencer. Mon premier point était en réalité un point préliminaire. Il fallait savoir si le compte rendu que Péguy nous doit sera un compte rendu de fausse propagande sur ce modèle : Hardi les gars I ou un compte rendu historique sur ce plan : Tui vu ceci et entendu ceci. Alors fai fait ceci.

— Ce sera, dis-je, autant que je le pourrai, un compte rendu historique.

COMPTE RENDU DE MANDAT

25 avril 1901,

Nos anciens abonnés n'ont pas oublié que mon grand cousin de province devait venir me voir avant le commencement de l'Exposition. Pourquoi il ne vint pas, cela ne vous regarde pas. Et si vous n'êtes pas contents, vous aurez affaire à lui.

— Bonjour, mon petit cousin, bonjour. Je viens te demander le compte rendu que tu me dois depuis quatorze mois passés.

— Bonjour mon grand cousin. Mais je n'ai guère le temps .

— Tais-toi, tu n'a pas besoin de réclamer. Tu es mon délégué. Tu dois m'obéir comme un qui va les pieds devant.

— Mais oui, mais oui mon grand cousin. Seulement j'ai eu la grippe. J'ai du rhume. J'ai des abonnés.

— Je m'en fous. Je suis le public, le peuple, enfin, les citoyens, le peuple souverain. Je ne t'avais pas commandé d'avoir la grippe. Rends-moi mon compte.

ŒUVRES DI-: PROSE

— J'y consens, mais encore faut-il que le compte soit régulièrement rendu. Où esl l'aï^sistanee des citoyens^ où le bureau, où les assesseurs, et le verre d'eau, et la carafe ?

— Où est l'assistance des citoyens électeurs, pour fumer, boire et chanter pendant le compte rendu : Vive la Sociale! Vive la Révolution sociale ! Vivent les Syndicats! Vive la République sociale ! Vive la Commune ! A bas les ministériels ! A C ha Ion ! A bas les démagogues ! Edwards en manches de chemise. Delory aussi. A bas les intellectuels! Silence là-bas ! Vivent les coopératives de consommation ! Vive la grève générale ! A bas les papes ! A bas V empereur ! Silence aux calotinst Et Texode? Assassins ! assassins ! C'est la lutte finale — groupons-nous et demain —

— Où est le président ?

— Où le président de séance à la tapette infatigable: Citoyens, citoyens, allons citoyens, citoyens, citoyens, citoyens, voyons citoyen. N'oubliez pas, citoyens, n oublions pas que vous êtes assemblés, que nous sommes assemblés pour que le citoyen Péguy vous rende, nous rende compte, citoyens, du mandat, citoyens, que nous, que vous lui avez confié, citoyens, pour le, allons citoyens, pour le premier congrès national des organisations socialistes françaises. Voyons, citoyens, quel spectacle donner iez-vou s aux bourgeois qui vous regarderaient. N'oublions pas, citoyens, que nous travaillons tous pour la. même cause. Vive la Sociale! Voyons citoyens, laissez parler Vorateur. Nos camarades du Parti Ouvrier Français parleront à leur tour. La réunion est contradictoire.

— Où les chaises, l'estrade et le bureau? Où sont les formes indispensables d'un compte rendu?

COMPTE RENDU DE MANDAT

— Elles y seront, car je suis un homme juste. Laisse-moi donc un certain délai. Il faut que je me

prépare. Un peu. Il faut que j'y pense.

— On ne se prépare pas à dire la vérité. On ne se prépare pas à parler en public. Les grands orateurs bafouillent sans préparation. Es-tu donc un misérable cabotin, que tu veux te préparer à me faire un compte rendu. Ce soir, lu m'entends, cette après-midi, et pas demain. Quand tu devrais en crever. Convoque tes amis. Je suis bon prince. Elpuis je n'ai apporté aucun citoyen dans ma valise.

A deux heures sonnantes, heure fixée, mes amis Pierre Baudouin et Deioire passaient le seuil de la porte.

— Je suis patient, dit mon grand cousin. Mais il me déplaît qu'on me fasse poser. Tes amis ne se pressent pas. Je vois les deux premiers qui arrivent en se balançant comme deux gendarmes en retraite. Quand les autres vont-ils nous arriver? quand nous arrivera la foule de tes amis?

— Les deux que tu vois sont les seuls que j ai demandés.

— Les deux que je vois ? Tu n'as donc pas une foule d'amis ?

— J'en ai moins depuis que je suis malheureux. Mais ils sont meilleurs. Les deux qui nous attendent sous le gros poirier sont les seuls qui demeurent dans mon pays.

— Descendons. Je me contenterai de cette assistance. Nous ferons une réunion réduite. Et nous ajournerons le grand cérémonial, que Ton ne doit pas profaner.

OEUVRES DE PROSE Le philosophe Pierre Baudouin et Thistorien Pierre Deloire se taisaient ensemble au pied du vieux poirier. Pierre Deloire salua d'un geste sobre. Mais Pierre Baudouin, qui avait une espérance intérieure d'événement heureux, manifestait un commencement d'exubérance. Il s'avança droit sur mon cousin, le dévisagea, le toisa de la tête aux pieds, reconnut en lui quelqu'un qui aimait à faire marcher pour de bon. Il s'arrêta net, retira cérémonieusement son chapeau, salua; puis d'une voix grossièrement grosse :

— Bonjour monsieur.

Mon cousin le regarda fixement, reconnut son homme, celui qui ferait semblant de marcher. Il assura sa casquette sur sa lêle, remit ses deux mains dans ses poches; puis d'une voix violente:

— Bonjour citoyen.

Mais Pierre Baudouin répéta :

— Bonjour monsieur.

— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit mon cousin avec emportement, puisque mon abruti de petit cousin a complètement oublié de me le dire. Mais sachez que je n'admets pas qu'on m'appelle monsieur. Qu'est-ce que je vous ai fail pour que vous m'appeliez monsieur devant tout le monde. Un jour de compte rendu de mandat, encore. Dans une réunion. Sachez qu'à Orléans je m'appelle toujours citoyen. Quand je veux allumer ma cigarette, en m'en allant, le malin, dans la rue Bourgogne, j'avise le premier fumeur qui passe : Pardon, citoyen, voulez-vous me donner du feu? — Mais oui, qu'il me répond, citoyen. Tant plus qu'on en prend, tant plus qu'il en reste. Et |)uis quand je veux prendre mon apéro, pour ne pas faire suisse, à onze heures, j'appelle

COMPTE RENDU DE MANDAT mon copain: Dis donc, citoyen, tu viens en boire une à la santé de la Sociale? — Mais oui, qu'il me répond, citoyen. Faut jamais refuser.

— Il y a tant de capitalistes, répondit Pierre Baudouin, tant de rentiers, millionnaires et gros bourgeois qui se font appeler citoyens, à présent, que j'ai recommencé à nommer tout le monde monsieur, et messieurs quand il y en a plusieurs. Ainsi je ne fais pas de jaloux. Vous avez tort de divulguer le beau nom de citoyen. Vous avez tort de fumer des cigarettes. Vous avez tort de vous alcooliser.

— J'ai tort? dit mon cousin, comme si le mot l'étranglait.

— Vous avez tort : si tous les républicains qui s'intitulent socialistes ou seulement bons républicains avaient envoyé à nos amis de Calais l'équivalent de ce qu'ils ont bu et fumé dans le même temps, nos amis les lullistes auraient tenu des années entières. Au lieu que nous les avons lamentablement laissés crever de faim, de misère et de froid. Nous sommes des lâches.

— J"ai tort, dit mon cousin, comme un qui s'essaye à prononcer un mot inconnu.

— Vous avez tort. Si tous ceux qui s'intitulent socialistes renonçaient au mauvais boire, la véritable révolution sociale serait avancée de plus de soixante et onze ans. Nous sommes des lâches.

— J'ai tort, j'ai tort, mais savez-vous, monsieur, que vous êtes un homme singulier. Vous êtes nouveau, vous. Vous êtes un homme qui a de l'audace. Vous m'enseignez des mots nouveaux. Un mot nouveau. Vous prétendez que j'ai tort. Savez-vous que vous êtes le premier qui ait osé me dire que j'ai tort. Quand je vais

OEUVRES Dl^: PROSE trouver les conseillers municipaux de mon pays, au moment des élections, ils ne me disent pas que j'ai tort ; ils me disent toujours que j'ai raison, qu'ils sont de mon avis, qu'il faut que je vole pour eux. Jamais un conseiller d'arrondissement ni un conseiller général ni un député ne m'a dit que j'avais tort. Et pourtant ce sont des hommes haut placés, capables, librement choisis par les suffrages de leurs concitoyens. Ils doivent s'y connaître un peu mieux que vous. Pourquoi ditesvous aussi qu'il y a des capitalistes qui se font appeler socialistes. Jamais M. de Rothschild, M. Lebaudy, M. Schneider, M. Ghagot ne se sont fait appeler socialistes révolutionnaires.

— Aussi n'est-ce pas eux que je voulais dire. Mais nous avons des journalistes qui touchent des dix, douze et quinze cents francs.

— Quand cela serait, lui répondit mon cousin, on n'est pas capitaliste pour si peu. Ainsi moi mon patron me paie quatre francs par jour. Ça me fait près de quinze cents par an. Et je ne me prends pas pour un capitaliste.

Pierre Baudouin eût ainsi fait marcher mon cousin quelque temps. Mais Pierre Deloire intervint pour la première fois. Mon ami a l'esprit un peu lourd, un peu disirait, un peu bourré de faits. Il ne saisit pas toujours bien les nuances du faire marcher. Il me pardonnera ces quelques indications. Elles étaient indispensables.

— Monsieur, dil pédanlesquement Pierre Deloire, c'est par mois et non par année que nos journalistes gagnent ces sommes considérables.

Pierre Baudouin esquissa un mouvement de mauvtiise humeur. Mon cousin s'assit lamentablement. Il nous

COMPTE RENDU DE MANDAT

regarda un instant pour douter encore. Tout espoir de doute lui étant désormais fermé, il s'écrasa et compta comme en lui-même.

— Quinze cents par mois. Douze fois quinze font 180. Dix-huit mille par an. 180.000 en dix ans. Un million

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