LE SECOND PROVINCIAL
RÉPONSE PROVISOIRE
Mon cher ami,
La seule réponse définitive et valable que je puisse faire à ta critique sévère sera la teneur même de ces cahiers. Il est donc indispensable que je te les envoie et que tu les lises attentivement. Tu ne peux t'abonner : mais nous avons prévu cela. Justement parce que nous sommes un essai d'institution communiste et non pas une réussite d'entreprise capitaliste individuelle, nous envoyons nos cahiers à ceux de nos amis qui nous les demandent. Je reviendrai plus tard sur cette institution.
Tu retrouveras dans le premier cahier quelques réponses provisoires h tes critiques particulières : j'ai supposé que mon lecteur serait et resterait abonné à la Petite République, à r Aurore, au Matin, et surtout au Mouvement Socialiste ; ]& n'ai donc jamais entendu instituer une concurrence économique ou intellectuelle entre le Mouvement et les cahiers ; je demande qu'on s'abonne au Mouvement et ensuite aux cahiers; si l'on ne peut s'abonner aux deux, je demande qu'on s'abonne au Mouvement et j'envoie quand même les cahiers.
Le Mouvement est bon, et doit être continué, et j'espère, et je suis assuré qu'il progresse. Mais pourquoi t'imaginer que je veux le remplacer, ou le doubler : il suffit de feuilleter le premier cahier pour s'apercevoir que non. C'est une idée ancienne et individualiste, il me semble, que de faire des revues séparément complètes ;
RÉPONSE PROAISOIRE selon cette idée une revue essaye de se suffire à ellemême, elle essaye de se comporter comme si elle était seule dans le monde, elle traite en ennemie et concurrente et rivale toute revue amie, ainsi qu'on la nomme alors. Étant collectiviste, j'ai pensé que les cahiers seraient ma partie dans un tout collectif, dans un ensemble; je n'ai pas supposé qu'il n'y avait jamais eu de Mouvement Socîalisle, de Revue Socialiste, et de revue blanche, ni aucune revue, ni aucun journal ; non seulement je ne les ignore pas, mais je suis fondé sur eux, je m'appuie à eux, veuillent ou non veuillent; j'admets comme étant dit tout ce qu'ils ont dit; je recopie les journaux, parce qu'il n'est pas facile d'en garderies coupures; je ne recopie pas les revues, que l'on peut garder facilement. Je ne dis rien qui soit dit ailleurs, parce que cela serait inutile, et contraire à la division du travail. Je renonce à toute concurrence, imitant ainsi les relations des deux grandes revues socialistes, parce que la concurrence est bourgeoise.
La polémique, l'attaque et la défense des camarades sont un sujet très grave et sur lequel je te répondrai longuement aussitôt que je le pourrai. Tu condamnes cela : en admettant que tu sois mon juge, attends au moins que j'aie présenté ma défense. Depuis une récente affaire on admet communément que l'on ne doit pas condamner un accusé avant de l'avoir entendu en sa défense.
Il ne s'agit nullement de savoir ce que pense un camarade, parce qu'il a le loisir de penser beaucoup; il ne s'agit nullement de faculté : il s'agit d'écouter ce que dit un camarade qui, pour un an, s'est fait le loisir de faire imprimer la vérité. Une publication périodique
ŒUVRES DE PROSE peut présenter la vérité complémentaire. — Je reviendrai d'ailleurs sur cette question de la vérité.
Je reviendrai aussi sur les obligations des minorités. — Mais je ne parle au nom d'aucune minorité, au nom d'aucune majorité, au nom d'aucune unanimité, au nom d'aucun groupe, au nom d'aucune société, au nom d'aucun parti. Pour un an je parle en mon nom : ai-je le droit de le faire? c'est une question, à laquelle toi-même tu ne pourras donner de réponse qu'après que lu auras entendu mes raisons. Or, je ne pouvais te donner mes raisons qu'en instituant des cahiers libres ; toutes les revues socialistes auraient été fermées à ces raisons, car je t'avertis qu'elles auraient constitué des communications de nature à blesser au moins une ou deux organisations nationalement constituées. La résolution du Congrès n'a pas prononcé sur des raisons données un jugement, contestable ou incontestable : non, elle a défendu, interdit que l'on présentât même certaines raisons. Ayant à les présenter, je suis forcé de les présenter dans un cahier libre : car tu penses bien que je ne veux pas les présenter chez des bourgeois, même républicains.
Je reviendrai, dans les mêmes conditions, sur les obligations du délégué envers les résolutions du Congrès.
Je ne te permets pas de supposer que toutes ces attaques contre le Congrès et que le Triomphe de la République et que l'affaire Liebknecht soient présentés à seule fin d'insinuer contre les guesdistes, insinuations contre le parti guesdiste et assauts furieux ou coups d'épingles irritants contre Zévaès et Guesde. J'admets seulement que tu constates, comme tu l'as fait très his-
RÉPONSE PROVISOIRE
loriquement, que les premiers se résolvent dans les seconds. Je parle souvent des guesdistes, en particulier de Zévaès et de Guesde, pour deux raisons : la première est de mon institution même : je parle souvent d'eux parce que les périodiques autorisés n'en parlent pas selon toute la vérité; je fais donc l'appoint, le complément; je fais alors cette fonction complémentaire dont je t'ai plus haut donné à peu près la définition ; ainsi les guesdistes ont dans mes cahiers une place plus grande que celle qu'ils ont dans la réalité ; la seconde raison est du réel même; il suffît d'avoir assisté au Congrès, ;i sa préparation, à l'affaire Dreyfus, pour avoir partout constaté le guesdisme et heurté le guesdiste ; je tâche donc de donner aux guesdistes dans mes cahiers une place telle que la place qu'ils occupent ainsi dans tous les périodiques socialistes, autorisés et libres, y compris les cahiers, dans l'ensemble des périodiques socialistes, soit aussi grande que la place qu'ils occupent dans la réalité. Ce que je dis de la place est valable pour la nature et pour la qualité, ainsi de suite. II est presque injurieux que tu aies pu supposer que j'aie choisi ou incliné les réalités pour y trouver le guesdisme. J'ai trouvé le guesdisme dans le socialisme comme j'ai trouvé le jésuitisme dans le catholicisme. On peut nier qu'il y soit ainsi. Je serai heureux de discuter les négations. Ce n'est pas de ma faute si j'ai vu les guesdistes au Congrès. Ce n'est pas de ma faute si Liebknecht a écrit dans une revue publique, — les revues étrangères sont tout de même publiques, et publiées, — qu'il était, — tu sais pourquoi, et comment, — contre les dreyfusards; ce n'est pas de ma faute si ensuite M. Marcel Hutin rapporte et publie, dans l'Echo
OEUVRES DE PROSE de Paris, que Liebknecht lui a nommé « Guesde et Lafargue, les principaux représentants du socialisme scientifique en France », si M, Hutin publie que M. Liebknecht lui a dit : « J'entretiens avec Guesde une correspondance assidue. » Ce n"est pas de ma faute si j'ai vu sur les murs de Paris, avant le Triomphe de la République, l'affiche des guesdistes avec celle de M. Paulin Méry. Elle y était. Je l'ai vu. Je le dis. J'avais porté mon compte rendu à une revue amie : je nomme ainsi les revues que j'aime et non pas celles que je combats. Le directeur l'accepta, non sans quelque hésitation. Puis il eut de la peine, hésita encore, et très amicalement me dit : « Ça va bien, mais tout de même on ne peut pas laisser le mot de gnesdisles. Ils ne veulent pas qu'on les nomme des guesdistes. Ils sont le Parti ouvrier français. Guesde a sauté, un jour que je lui parlais de guesdistes. Après le Congrès nous ne pouvons pas les nommer comme ils ne veulent pas qu'on les nomme. Il y a eu réconciliation. » Sur le moment j'acquiesçai, n'aimant pas à faire des ennuis. Puis je me ressaisis, et il me sembla que cette fois encore j'étais obligé à l'impolitesse : car si l'expression d'allemanisles par exemple est une expression commode et inexacte, vu que les allemanistes sont des hommes libres et n'ont aucun chef, l'expression de guesdistes au contraire est une expression commode et rigoureusement exacte, en ce sens qu'il y a au moins plusieurs guesdistes qui ne sont pas des hommes libres. C'était donc bien guesdistes que je voulais dire, et non pas Parti ouvrier français. J'aurais donc changé une expression dans mon compte rendu, non point parce qu'elle aurait été inexacte, comme on le doit, mais par une considération de parti. Mon compte
RÉPONSE PROVISOIRE rendu n'aurait donc pas été sincère, mais favorable à quelques-uns. Et alors de quel droit, par quel privilège aurais-je été sincèrement sévère pour ce prêtre qui gesticulait, pour ce sous-officier qui posait ? — Je pouvais, diras-tu, ne parler pas de cette affiche. — Mon compte rendu aurait donc été favorablement incomplet, c'est-àdire inexact, c'est-à-dire faux. Et de quel droit, par quel privilège aurais-je vu pour la critiquer l'affiche des nationalistes, et n'aurais-je pas vu, pour l'a critiquer, l'affiche des guesdistes ? Nous devons même aux nationalistes l'égalité de la justice et de la critique.
Je n'insinue pas contre les guesdistes, que je ne confonds nullement avec le Parti ouvrier français. Quand les guesdistes font des machinations insinuantes, je les rends autant que je le puis par des expressions machinées insinuantes : l'histoire étant l'image de la réalité, l'expression étant l'image du fait. Quand je me prononce personnellement, je le fais toujours avec la franchise indispensable.
Je reviendrai sur la valeur d'un congrès, sur le contrat socialiste, sur la tactique, sur l'unité, sur la prétendue scission.
Je crois que je combats plus que jamais pour le socialisme entendu purement, je crois que je combats contre un capitalisme; il n'y a pas seulement des capitalismes d'argent : Guesde est un capitaliste d'hommes. La révolution politique bourgeoise a libéré les hommes, ou du moins elle a été censée les libérer; nous voulons affranchir les biens pour parfaire la libération des hommes ; ceux de nous qui commencent par commander ou par asservir des révolutionnaires, — c'est tout un, — bien loin qu'ils avancent dans la révolution sociale,
CE U V R E s D r: PROSE
au contraire sont en retard en arrière de la révolution bourgeoise.
Nous reviendrons sur l'expérience des luttes passées.
Mes cahiers sont trop longs : ce sont des cahiers ; ils sont longs quand la quinzaine est épaisse. Le premier n'aurait pas été si long si Liebknecht n'avait pas donné jusqu'à trois articles et jusqu'à la matière de trois interviews ; celui-ci ne serait pas aussi long si Vaillant n'avait pas combattu aussi longuement la proposition de loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels. Mes premiers cahiers seront forcément beaucoup plus gros, parce que je ne peux pas ne pas enregistrer la préparation du Congrès : jai donc à rattraper six mois de passé, pendant que le présent marche de son pas régulier. Quand je n'aurai plus qu'à noter le présent, mes cahiers seront naturellement moins longs. — J'ai calculé mes devis de longueur à peu près pour le temps du provincial que je supposais : qui a moins de temps n'aura qu'à moins lire. — Je reviendrai sur la composition des cahiers.
Ton idée est bonne, et je travaille à la réaliser : car toutes les brochures de propagande qui ne seraient pas conformes à la vérité seraient des brochures de mauvaise propagande. Il ne suflit pas de prêcher : il faut d'abord savoir ce que l'on prêche ; il ne suffit pas de prêcher le socialisme : il faut d'abord savoir ce que c'est que le socialisme, et jamais nous ne le saurons si la discussion n'est pas libre.
Mettrons-nous en brochures de propagande lediscours de Vaillant ? Irons-nous vanter au peuple, qui est en général simple et droit, la dictature impersonnelle du
RÉPONSE PROVISOIRE
prolétariat? Mais le premier citoyen libre à qui nous adresserons la parole nous dira simplement et droitement : « Pardon, monsieur, mais je voudrais seulement savoir quelles personnes exerceront la dictature impersonnelle de la classe ouvrière. »
Mettrons-nous en brochures depropag^ande le discours de Guesde? Nous lirons au peuple ces paroles de Guesde, que j'emprunte à la page 176 du Compte rendu sténographique officiel, au milieu de la page : « (Le camarade Zévaès) avait ainsi tracé la frontière que l'on ne franchit pas, entre la partie des pouvoirs publics que le prolétariat organisé doit conquérir en période même bourgeoise, et la partie des pouvoirs publics qu'il ne peut emporter qu'en période révolutionnaire, à coups de fusil ! » Puis nous lirons au même ces paroles du même, empruntées à la page 185 du même Compte rendu : « Les travailleurs organisés se considérant comme dupes, les uns prêteront l'oreille à la propagande par le fait ; ils se diront : puisqu'il en est de mon propre parti de classe comme des autres partis politiques, et que nous sommes condamnés à faire la courte échelle à quelques-uns, qui se servent de nos épaules pour se hisser au pouvoir, adressons-nous aux choses, n'ayant rien trouvé du côté des hommes. Les hommes les ayant trompés, ils n'auront plus de foi que dans les éléments, que dans la chimie révolutionnaire, et vous aurez recruté pourl'anarchie.» Nous lirons au peuple ces deux citations: mais alors le premier venu, l'ouvrier des manufactures d'armes, le chimiste, l'ancien artilleur, l'ancien fantassin, ou même l'homme de bon sens nous dira : « Je vous demande pardon, monsieur, mais il me semble que monsieur Guesde conseille les balles et déconseille les
ŒUVRES D i: PROSE bombes ; il y a pourtant de la poudre dan? les cartouche? derrière les balles ainsi que dans les bombes; et c'est la même chimie révolutionnaire qui enseigne à fabriquer la poudre des balles et la poudre des bombes ou obus, étant donné qu'on nomme obus les bombes lancées au canon, et bombes les obus placés à la main. » — « En quoi, dira le voisin, peu au courant de la rhétorique et des antithèses, en quoi les bombes sont-elles plus des éléments, et les cartouches plus des hommes? » Que saurons-nous répondre à ces bonnes gens? Ironsnous enseigner plus savant que nous?
Il ne suffit pas de propager, propager. Nous devons faire attention à ce que nous propageons. Toute propagande (jui n'est pas de vérité entière est mauvaise. L'étiquette ne suffit pas. Pendant les massacres d'Arménie un député socialiste allemand disait à un étudiant français : « Nous ne nous sommes pas emballés dans toute cette affaire comme les députés français; nous étions mieux informés : nous savions, nous, que c'étaient les Arméniens qui étaient les capitalistes. »
DE LA GRIPPE
20 février 1900,
Immobilisé par une grippe soudaine, je ne pus aller voir d'abord le docteur moraliste révolutionnaire. Aussitôt que ma tête redevint un peu saine, je résolus de compléter le recueil que j'avais commencé de documents et de renseignements sur la préparation du Congrès socialiste national. Mais au moment où j'avais en mains les ciseaux pour découper ces derniers documents et ces derniers renseignements dans la Petite République, le citoyen docteur entra dans la cuisine, oîi je travaillais
l'hiver.
— Bonjour, citoyen malade, allez- vous un peu mieux?
— Je vous remercie, docteur : je vais un peu mieux.
— J'ai su facilement que vous étiez malade ; le neveu du boulanger l'avait dit au garçon boucher; celui-ci l'avait redit à la nièce de la marchande de volailles : ainsi vont les nouvelles par ce simple pays.
— J'ai eu la grippe. Et je l'ai encore un peu.
— Ainsi vous avez justifié par un nouvel exemple ce que vous m'avez dit à la fin de la quinzaine passée, que vous étiez un homme ordinaire : l'homme ordinaire a eu la grippe ces temps derniers.
OEUVRES DE PROSE
— Vous ne l'avez pas eue, citoyen docteur.
— Le moraliste n'a jamais la grippe, — à condition, bien entendu, qu'il règle ponctuellement sa conduite sur les enseignements de sa morale. Je vous dirai pourquoi.
— Je suis bien heureux, citoyen docteur, que vous soyez venu, car il m'a semblé, en y réfléchissant, que nous avions négligé une considération importante en cette question des personnalités : la considération du privé.
— Nous en causerons, mon ami, quand vous aurez la tête un peu plus solide ; aujourd'hui, et si cela ne vous fatigue pas beaucoup, voulez-vous me conter l'histoire de votre maladie.
— Elle est peu intéressante, citoyen. Le vendredi soir j'avais donné le bon à tirer pour les trente-six premières pages du troisième cahier ; les trente-six suivantes étaient pour ainsi dire prêtes ; et les soixante-douze dernières étaient fort avancées; je me promettais d'avoir fini le samedi 5 midi et que les imprimeurs finiraient le samedi soir ; j "étais content parce que les cahiers, pour la première fois de leur vie, allaient paraître ponctuellement ; je me réjouissais dans mon cœur : insensé qui se réjouit avant l'heure de sa mort ! Au moment que je me flattais d'un espoir insensé, tout un régiment de microbes ennemis m'envahissaient l'organisme, où, selon les lois de la guerre, ils marchaient contre moi de toutes leurs forces : non pas que ces microbes eussent des raisons de m'en vouloir ; mais ils tendaient à persévérer dans leur être. Oii avais-je pris ces microbes ennemis ? Les avais-je empruntés au siège de ces cahiers, 19, rue des Fossés-Saint-Jacques, ou à l'imprimerie, ou aux voitures de la compagnie de l'Ouest, ou aux voitures de
DE LA GRIPPE
l'Orléans, ou aux maisons de ce village, où tout le monde est contaminé : je n'avais eu que l'embarras du choix. Le vendredi soir, de retour à la maison, je sentis que ça n'allait pas. Le samedi matin, je me harnachai volontairement. Au moment de partir, le cœur me manqua. Je m'effondrai brusquement. Je me couchai. J'étais malade. Je fis téléphoner aux imprimeurs, qui finirent le cahier à peu près sans moi.
— 11 n'en est pas plus mal.
— Il n'en est pas plus mal. Ce sont les imprimeurs qui ont relu en tierces la deuxième tournée. J'eus à peine la force de relire pour le sens la troisième et la quatrième tournée. Ils ont relu pour la correction. Puis je devins incapable de tout travail. J'étais malade.
— Sérieusement ?
— Sérieusement.
— Quels furent vos sentiments ?
— J'étais sérieusement vexé parce que j'avais toujours vécu sur cette idée que je ne serais jamais malade.
— Ainsi. Et sur quoi fondiez-vous cette idée?
— Je ne la fondais pas ; je croyais vaguement et profondément que j'étais solide.
— Ainsi les sociétés et les partis croient vaguement et profondément qu'ils sont solides.
— J'étais comme les sociétés et comme les partis. Je croyais.
— C'était donc une simple hypothèse?
— Une simple hypothèse, et que les événements ont démentie.
— Vous avez renoncé à cette hypothèse vaine ?
— J'ai renoncé à cette vanité.
— Vous n'avez point pensé que c'étaient les événe-
ŒUVRES DE PROSE
ments qui avaient tort et Thypothcse qui avait quand même raison ?
— Je ne l'ai point pensé.
— Vous n'avez point prétendu que vous alliez d'autant mieux que vous étiez plus douloureusement éprouvé ?
•*"■=— Je ne l'ai point prétendu.
— Voilà qui est fort heureux, et vous avez été bien bon. Ignorez-vous que ce que vous n'avez pas fait se fait communément aujourd'hui ?^
— Je m'en doutais bien un peu.
— Quels furent vos ennuis ?
— Je pensais qu'en tombant malade j'avais justifié les prophéties; mais cette justification ne me donnait aucun orgueil.
— Quelles prophéties?
— La prophétie qu'il arriverait malheur aux cahiers, parce que l'on ne fondait jamais une entreprise considérable sur un seul homme.
— Ces prophètes étaient de bon conseil.
— Ils oubliaient que je n'étais pas tout à fait seul, et que, si presque tout le travail me revenait, j'avais de solides amitiés pour me donner du courage.
— Qu'arriva-t-il ensuite? comme on dit dans les livres élémentaires.
— Sur la recommandation de mon ami Jean Tharaud, qui m'en avait dit le plus grand bien, je pris ma petite édition classique des Pensées de Pascal, publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suivi par Ernest Havet, ancien élève de l'Ecole Normale, Maître de Conférences à cette Ecole, Agrégé de la Faculté des Lettres de Paris, et dans cette édition, qui me rappelait
DE LA GRIPPE de bons souvenirs, je lus la Prière pour demander à Dieu te bon usage des maladies. J'admirai comme on le doit cette passion religieuse et, pour dire le mot, cette foi passionnément géométrique, géométriquement passionnée, si absolument exacte, si absolument propre, si absolument ponctuelle, si parfaite, si intîniment finie, si bien faite, si bien close et régulièrement douloureuse et consolée, enfin si utilement fidèle et si pratiquement confiante, si étrangère à nous.
— Moins étrangère que vous ne le croyez. Mais ditesmoi sincèrement pourquoi vous avez lu cette prière au commencement de votre maladie.
— Devenu avare après plusieurs déceptions financières, j'étais heureux d'utiliser le temps de ma maladie à lire un bon texte. J'étais heureux de lire du Pascal, parce que j'ai gardé pour ce chrétien une admiration singulière inquiète. J'étais heureux de lire une prière que mon ami venait d'admirer. Enfin l'appropriation de cette prière à mon nouvel état me plaisait.
— N'y avait-il pas un peu d'amusement dans votre cas?
— Malade pour la première fois depuis un très long temps, je m'amusais un peu et puérilement de ma situation nouvelle. Ainsi les mauvais révolutionnaires s'amusent de la nouveauté quand les premières agitations des crises troublent la tranquillité provisoirement habitable du présent. Je jouai un peu au malade. Mais cet amusement ne dura pas. Mon corps monta rapidement jusqu'à la température de quarante centigrades. Le reste à l'avenant. Je n'en voulus rien dire. Mais j'eus peur. Et pendant trois quarts de journée, moitié par association, moitié par appropriation d'idées, je consi-
OEUVRES DE PROSE dérai l'univers sous Taspect de la mortalité, sub specie morlalitatis, docteur, si vous permettez.
— Je permet tout à un convalescent.
— Cet aspect de la mortalité est pour nous mortels ce qui ressemble encore le mieux à l'aspect de l'éternité. Pendant seize ou vingt heures je formai des pensers que je n'oublierai de ma vie et que je vous dirai plus tard. Ce sont des pensées à longue échéance. Croyez que j'avais laissé tous les livres de côté. Je délirais, ce <{ui est d'un malade, et cependant je voyais extraordinairement clair dans certaines idées saines. Un souvenir singulièrement douloureux me hantait: au moment où javais l'ormé le dessein de publier ces cahiers, je m'en étais ouvert à plusieurs personnes en qui j'avais confiance ; une de ces personnes nie répondit presque aussitôt : ■< Je vous préviens que je marcherai contre vous et de toutes mes forces. »
— Celui qui vous parlait ainsi était sans doute quelque guesdiste.
— Vous m'entendez mal, citoyen docteur : je n'aurais pas eu onliance en un guesdiste. Il y a plus d'un an que j'ai cessé d'avoir confiance au dernier des guesdisles en qui j'avais confiance, et qui était, vous ne l'ignorez pas, le citoyen Henriou Henry Nivct. Non, le citoyen dont je vous parle, un citoyen bibliothécaire qui me promit de marcher contre moi de toutes ses forces, et qui tint parole, avait naguère été un excellent dreyfusard. Mais quand l'idée de l'unité catholique est entrée dans l'âme d'un moine, et quand l'idée de runité socialiste est entrée dans l'âme d'un citoyen, ces hommes sont méconnaissables.
— C'est une question que de savoir si un bon citoyen
DE LA GRIPPE doit marcher contre vous de toutes ses forces, et si vous êtes un mauvais citoyen. Mais nous traiterons ces questions quand vous irez mieux. Je ne veux pas vous tuer.
— Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect de la mortalité, je médisais précisément que nous pouvons tuer beaucoup de gens sans l'avoir voulu. Dans le plein tissu des événements heureux et surtout des événements malheureux, de faibles efforts peuvent avoir des conséquences incalculables. Souvent toutes nos forces ne déplacent pas un forain de sable, et parfois nous n'avons pas besoin de toutes nos forces pour tuer un homme. Quand un homme se meurt, il ne meurt pas seulement de la maladie qu'il a. 11 meurt de toute sa vie. Je ne veux pas. citoyen docteur, attribuer trop d'importance à des idées troubles qui me venaient dans l'ardeurdela fièvre. Maisje me disais qu'avant de déclarer — sincèrement — à un homme isolé que l'on marchera de toutes ses forces contre lui. on doit au moins examiner si vraiment cet homme seul est un grand criminel.
— Je veux seulement vous demander un bref renseignement. Ces bons citoyens qui marchèrent de toutes leurs forces contre vous mauvais citoyen connaissaientils ces prophètes qui vous avaient prédit que les cahiers ne réussiraient pas et qui vous avaient en passant donné ce qu'on nomme un bon conseil ?
— Je ne sais s'ils se connaissaient, mais ils étaient identiquement les mêmes hommes.
— Je m'en doutais bien un peu, répondit en souriant le citoyen docteur. Quand certains hommes ont prophétisé du mal à une institution ou à des individus, ils
ŒUVRES DE PROSE deviennent redoutables à cette institution et à ces individus. Il faudrait que des prophètes fussent extraordinairement forts et justes pour ne prêter pas les mains à l'accomplissennent de leurs prophéties. Ne demandons pas aux hommes une force et une justice extraordinaire. Il est si agréable d'avoir prophétisé juste. Nous devons sagement nous estimer heureux quand ces prophéties complaisamment réalisées ne sont pas élevées ensuite à la dignité de lois naturelles.
— Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect que je vous ai dit, je formai le ferme propos, si j'en réchappais, de ne marcher de toutes mes forces contre aucune personne comme telle, mais seulement contre l'injustice. Après quoi je derriandai le médecin au moment même où ma famille avait la même pensée.
— Voilà qui est extraordinaire, mon ami : comment ! vous étiez gravement malade, et vous avez demandé le médecin ! Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales. Comment ! Vous n'avez fait procéder à aucun scrutin, soit par les habitants de votre commune de Saint-Clair, soit au moins par un conseil élu, par le conseil municipal, soit enfin par les différentes personnes de votre famille ! Vous n'avez pas tenu quelque assemblée, un bon congrès, un concile, ou un petit conciliabule ! Vous n'avez pas pi'is l'avis de la majorité ! A quoi pensiez-vous?
— Je pensais à me guérir. Alors nous avons fait venir le médecin.
— Etrange idée ! et comme vous connaissez peu les avantages du régime parlementaire. Nous, quand un parti est malade, nous nous gardons soigneusement de
DE LA GRIPPE faire venir les médecins : ils pourraient diagnostiquer les ambitions individuelles aiguës, la boulangite, la parlementante, la concurrencite, l'autoritarite, l'unitarite, l'électorolâtrie, mieux nommée ainsi : élecloroculture ; nous ne voulons pas de cela ; nous réunissons donc dans des congrès les malades, qui sont nombreux, les bien portants, qui sont moins nombreux, et les médecins, qui sont rares. Les malades ont de une à cinq voix, les bien portants de une à cinq voix, les médecins de une à cinq voix. Nous sommes en effet partisans de l'égalité. Puis la majorité décide.
— De quoi décide-t-elle?
— De tout : du fait et du droit ; de savoir si telle proposition est ou n'est pas dans Jansénius ; et de savoir si celte proposition est ou n'est pas conformée la justice. Vous n'ignorez pas que la majorité a évidemment raison ; — et ils feront venir tant de cordeliers qu'ils finiront bien par emporter le vote. — Quel homme était-ce, au moins, que ce médecin ?
— Je vous l'avouerai sans détour : c'est un bourgeois. Depuis vingt-sept ans, par toute saison, par les candeurs de l'été, par les candeurs de l'hiver, par les inquiétudes et les incertitudes essoufflées, copieuses du printemps, parles incertitudes automnales, ce bourgeois fait le tour du pays, suivant à peu près l'itinéraire du facteur. Un cocher fidèle, nommé Papillon, conduit sa voiture de campagne. Je crois que c'est un bourgeois. Il prend cinq francs par consultation aux gens qui ont de quoi ou qui sont censés avoir de quoi, deux ou trois francs à ceux qui ont moins, rien à ceux qui n'ont rien, beaucoup aux gens des châteaux. C'est toujours un bourgeois. Quand on a besoin de lui, onprévient quelques voisins ; comme
ŒUVRES DE PROSE il va toujours quelque part, les voisins Tarrêtent et vous l'envoient. Ce procédé primitif n'a jamais donné de mécompte. Au moment où ce médecin bourgeois pénétra dans ma chambre de malade, j'avais la Petite République el l'Aurore grandes ouvertes et non lues sur mon lit. Si cet homme avait été partisan dune certaine lutte de classes mal entendue, mon affaire était bonne. Heureusement il n'avait pas lu les auteurs et n'était qu'un médecin de campagne. Il ressemblait assez aux bons médecins de Zola, non pas tant au docteur Pascal, qui est un type et non pas seulement un médecin, qu'à ce bon docteur Boutan, qui donnait de si bons conseils dans Fécondité, qui était plus philosophe et meilleur que les Fi-oment. Il nous demanda la permission de se chauffera mon bon feu de malade, un feu rouge de coke. Il avait grand froid aux pieds, de faire sa tournée par un temps pareil. Il tombait une neige glacée qui se plaquait par terre. Il n'y avait plus que le facteur et lui qui continuaient de marcher. Encore le facteur traînait-il depuis trois jours une grippe envahissante. Le cantonnier avait depuis longtemps déserté la route nationale de Chartres et s'était réfugié dans quelque abri. Pendant que le médecin se chauffait les pieds, la consultation s'allongeait en conversation,
— Dites-moi d'abord, mon ami, ce qui est de la consultation.
— Vous savez bien ce que c'est que la consultation d'un docteur médecin : examen attentif et sincère de toutes les références, tâter le pouls, frapper dans le dos et ausculter.
— N'accélérons pas, mon ami : pourquoi ce médecin vous examinait-il ainsi?
DE LA GRIPPE
— Curieuse question, docteur : pour savoir ce que j'avais.
— Nous en usons plus astucieusement pour savoir ce que c'est que les maladies sociales : nous allons chercher dans nos bons auteurs, dont quelques-uns sont morts depuis dix-sept ou trente-six ans, des renseignements complets sur ce qui nous arrive et quelques renseignements sur ce qui nous arrivera.
— Mon docteur médecin avait lu quand il était étudiant les bons auteurs de la médecine, de l'anatomie et de la physiologie animale et humaine, et de l'art médical. Puis il s'était tenu au courant des progrès médicaux. Il avait lu ce que les bons auteurs avaient écrit de la grippe. Il avait lu même les statistiques. Mais il ne se croyait pas dispensé pour cela d'examiner les cas particuliers et les cas nouveaux. Il examinait les cas nouveaux avec un esprit nouveau. Il n'avait pas des formules toutes faites et dispensatoires. Il m'ausculta moi-même. Il ne me dit pas du seuil de ma chambre: « Parfaitement, monsieur, vous avez la grippe : nous savons ce que c'est ; c'est connu, classé, catalogué, j'ai là une formule imprimée, copiée, dans un bon livre, et qui assure infailliblement la guérison, » Non, il entra posément et se dirigea vers mon lit en me regardant. Puis il regarda les journaux qui étaient sur mon lit. Mais il ne se servit de ses forces médicales que pour me donner remède. Et moi-même, citoyen, j'avais beaucoup de bonnes raisons pour ne marcher pas contre lui de toutes mes faibles forces. Il me demanda tous les renseignements qui lui étaient nécessaires pour établir son diagnostic.
— Vous lui avez répondu la vérité ?
OEUVRES DE PROSE
— Naturellement. On répond toujours la vérité aux médecins.
— Vous n'avez pas essayé de jouer au plus fin, de jouer au plus malin, de duper le médecin, de lui donner illusion ?
— Vous plaisantez, docteur : je me serais considéré comme le dernier des imbéciles, et non pas comme l'avant-dernier, si j'avais voulu jouer au plus fin avec le médecin.
— Pourquoi donc, citoyen malade?
— Parce qu'il est évident que c'est moi que j'aurais dupé; j'aurais compromis ma future santé.
— Mais cette véritéque vous disiez à ce médecin pouvait porter atteinte à votre amour-propre.
— Je n'avais plus aucune considération, docteur, pour mon ancien amour-propre. N'espérez pas que vous ajouterez jamais, dans vos énumérations, l'honneur du malade à l'honneur du soldat. Le malade est un malheureux sans honneur professionnel.
— Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales : nous masquons, nous déguisons, nous fardons, nous altérons, nous inclinons la vérité pour ne pas mécontenter, pour ne pas blesser, pour ne pas vexer tous ceux qui sont malades et qui nous contaminent, les ambitieux individuels et collectifs, les autoritaires, les unitaires, les boulangistes, les concurrents, les électroroculteurs, les parlementaires.
— Je sais ce que c'est, docteur, que les individus ambitieux individuels ; je connais moins les ambitieux collectifs.
— C'est une race d'ambitieux considérablement plus redoutable. Ce sont eux qui ont inventé les syndicats et
DE LA GRIPPE coopératives de production et de consommation d'ambition. Le guesdisme était jadis le culte et la vénération de Guesde : il a commencé nag^uère à devenir, et il devient de plus en plus un syndicat de jeUnes ambitieux.
— Qui nommez-vous les autoritaires ?
— Parmi tous ceux qui se croient révolutionnaires, je nomme autoritaires, ou autoritariens, et je juge en un sens réactionnaires : ceux qui veulent commander par la force à leurs camarades, au lieu d'essayer de les convaincre par la raison. Je nommerais autoritaristes ceux qui font et professent la théorie de l'autoritarisme. Mais ces derniers mots me déplaisent.
— Qui nommez-vous les unitaires?
— Parmi tous ceux qui se croient socialistes, je nomme unitaires, ou unitariens, et je juge en un sens ecclésiastiques : ceux qui veulent réunir, par la force même, ceux qui ont raison à ceux qui ont tort, au lieu d'agir simplement et petitement avec ceux qui ont raison. Je nommei-ais unitaristes ceux qui font et professent la théorie de l'unitarisme. Mais ces derniers mots me déplaisent.
— Je crois savoir qui vous nommez les boulangistes.
— Vous ne le saurez jamais assez : le boulangisme a d'abord été une maladie épidémique à rechutes à peu près régulières ; mais il tend à devenir une maladie endémique redoutable.
— Qui nommez-vous au juste les concurrents ?
— Je pourrais distinguer les concurrents et les concurrentistes ; mais ce dernier mot me déplaît. Les concurrents sont ceux qui, nommés socialistes, se livrent cependant aux pires excès de la concurrence indivi-
OE U V R E s DE PROSE
duelle et collective. Les concurrentistes seraient ces bonnes gens comme nous en voyons, qui, animés euxmêmes des sentiments les plus doux, ont gardé cependant pour la vieille concurrence un respect religieux et la veulent restituer, disposée, adaptée, honorée, au cœur de la cité socialiste. Ces derniers sont de braves gens qui n'ont jamais pu oublier les distributions de prix bourgeoises où ils furent couronnés.
— Je ne connais que trop ce que vous nommez la culture de l'électeur,
— Vous ne la connaissez pas encore assez. Vous ne pensez ici qu'à l'électeur né ou devenu ou censé devenu français, que l'on cultive pour devenir conseiller municipal, ou conseiller d'arrondissement, ou conseiller général, ou député, selon le sulFrage universel. Et vous pensez encore à l'électeur devenu ou censé devenu sénatorial, que l'on cultive pour devenir sénateur, selon le suffrage restreint. Vous pensez aux élections académiques, à la cooptation. Mais vous ne pensez pas que nous avons à présent nos élections, à nous, et nos électeurs, à nous, nés ou devenus ou censés devenus socialistes. Nous cultivons à l'intérieur. Nous cultivons pour devenir délégués, selon le suffrage universel, que nous avons adopté. Nous cultivons pour devenir du Comité général, selon les lois du suffrage restreint, que nous avons introduites.
— Je crois savoir qui vous nommez les parlementaires.
— Vous ne le savez pas encore assez. Vous ne pensez qu'aux socialistes parlementaires et aux parlementaires socialistes introduits dans les Parlements bourgeois, peu à peu inclinés aux moeurs parlementaires. Vous ne
DE LA GRIPPE
pensez pas aux socialistes ayant introduit chez eux pour eux les mœurs parlementaires, Tunanime inclinaison devant la majorité, fût-elle factice, et tous les trucs des Parlements bourgeois, le vote par division, le vote par paragraphes et le vote sur l'ensemble, et toutes les motions, et les motions d'ordre, et la question préalable, et le vote en commençant par la motion la plus éloignée, et le vote sur la priorité, et le vote sur la forme, et le vote sur le fond, et le vote par tête, et le vote par ordre, et le vote par mandats, et le vote avec les mains, et le vote avec les pieds, et le vote avec les cannes, et le vote avec les chapeaux, sur les tables, sur les chaises, et le vote en chantant, et les formules heureuses de conciliation. Je nommerais parlementaristes ceux qui font et professent la théorie du parlementarisme.
— Mais ces derniers mots me déplaisent. Parfaitement. Vous donnez à vos malades et à vos maladies des noms bien peu français.
— Les noms sont bien peu français ; les actes que j'ai nommés sont bien peu français et bien peu socialistes.
Et quand le médecin vous eut bien ausculté?
— Ce médecin leva les bras au ciel, non pour adorer, car depuis longtemps les médecins sont devenus peu adorateurs, mais pour marquer son étonnement. « Eh madame! -dit-il à ma femme, — les médecins négligent de s'adresser au malade lui-même, — « quelle maladie extraordinaire ! je n'ai pas encore vu deux cas qui se ressemblaient. » Entendant ces paroles, je me rappelai cette proposition : qu'il n'y a pas de maladies, qu'il n'y a que des malades.
— Proposition qui paraît modeste et même humble, mais qui est présomptueuse et veut réduire les aspects
OEUVRES DE PROSE
du réel ; pour moi je ne l'ai pas plus reçue en mon entendement que la proposition contraire, qu'il n'y aurait pas de malades, qu'il n'y aurait que des maladies : ce sont là deux propositions qui ne me paraissent pas empiéter moins sur le réel social que sur le réel individuel, qui est lui-même un peu un réel social. J'oserais dire qu'il y a des maladies qui se manifestent chez des malades, et qu'il y a des maladies sociales qui se manifestent chez des malades individuels et collectifs. Il y aurait donc à la fois des maladies et des malades. C'est parce qu'il y a des maladies qu'il faut que l'on travaille dans les documents et dans les renseignements des livres. C'est parce qu'il y a des malades que nous devons les ausculter individuellement ou particulièrement. Des microbes identiques ou à peu près identiques donnent aux différents org^anismes des lésions différentes, et demandent, s'il est permis de parler ainsi, des traitements différents. Quelles étaient vos lésions?
— « Vous n'avez jamais eu de pneumonie ? me demanda le médecin.
— Jamais, docteur.
— C'est curieux, vous avez la poitrine assez délabrée. I-lnfin vous auriez tort d'avoir peur. Vous pourrez vous rétablir avec beaucoup de soins. Vous êtes jeune encore. Quel âge avez-vous, trente et quelques ?
— Non, docteur, j'ai vingt-sept ans seulement.
— Tiens, tiens, voici qui est plus sérieux. Vous avez vraiment la poitrine assez délabrée. »
— Je vous arrête ici, mon ami : pensez-vous que ce médecin vous disait la vérité ?
— Je le pense : les médecins disent toujours la vérité.
— Ne généralisons pas trop. Admettons seulement
DE LA GRIPPE qu'ils disent naturelleinent la vérité ; admettons qu'ils disent la vérité quand on veut bien la savoir.
— Si vous le voulez. Je crois que ce médecin me disait
la vérité .
— Mais cette vérité n'était pas flatteuse pour vous.
— Ce médecin n'était pas là pour me flatter, mais nous l'avions fait monter pour qu'il me dît la vérité qu'il saurait de la santé de mon corps.
Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales : nous nous gardons soigneusement de dire le peu de vérités que nous savons ; nous risquerions de blesser une organisation nationalement ou même régionalement constituée ; nous risquerions de blesser le Directoire, que nous nommons Comité général, ou quelqu'un du Directoire, ou quelqu'un qui tienne à quelqu'un du Directoire ; nous risquerions de blesser la grande Chambre des députés socialistes, que nous nommons Congrès ; nous risquerions de blesser quelqu'un qui ait été, qui soit ou qui devienne un jour délégué à quelque Congrès ; et puis nous devons respecter les Congrès internationaux, et les Congrès simplement régionaux, et les congrès provinciaux, et les congrès départementaux, et les congrès d'arrondissement, et les congrès cantonaux, et les congrès municipaux, et les groupes, et les groupés, et les arrière-petits-cousins et les fournisseurs des citoyens délégués. Nous avons établi des respects indéfinis, un respect universel. Cela gêne un peu la critique. Mais enfin, nous sommes libres comme sous l'ancien régime, et même, étantintervenu le progrès des mœurs, nous le sommes un peu plus, et pourvu que nous ne disions rien de personne qui tienne ou qui touche à quelque chose... Notre plus grand souci, notre unique
OEUVRES DE PROSE souci est donc de plaire ; la grande règle de toutes les règles n'est-elle pas encore de plaire ? Nous plaisons ! nous plaisons! nous plaisons ! nous sommes plaisants! nous disons des paroles plaisantes et non pas des paroles vraies. Nous plaisons à tout le monde. Nous sommes les amis du genre socialiste, amis nationaux et internationaux. Nous respectons les amours-propres et quelquefois nous les flattons. Nous respectons les passions et souvent nous les flattons. Nous respectons les envies et les haines et rarement nous les flattons. Nous sommes respectueux. Nous disons aux malades qu'ils se portent bien, et nous leur faisons nos compliments de leur santé. Ainsi tout le monde est content et nous sommes unis. Tout le monde est content, excepté quelques hérétiques. Maison les brûlera, si le gouvernement bourgeois nous le permet. Credo in unam sanclain...
— Le médecin me demanda si je ne m'étais pas gravement surmené depuis quelques années.
— Quel homme indiscret ! Quel homme étonnant ! Pourquoi toutes ces demandes ? Et que ne se fiait-il bonnement à l'excellente mine que vous avez toujours eue, ({ue vous avez encore aujourd'hui, que vous avez gardée sans doute au plus fort de la maladie.
— Malheureusement.
— Comment, malheureusement?
— Ce que vous nommez ma bonne mine a fait plusieurs fois mon malheur: ainsi, au régiment, quand j'étais fatigué, si je le disais, mes meilleurs amis me riaient doucement au nez; j'ai fini par ne plus le dire jamais, bien que je sois d'un naturel un peu geignant. Et tout récemment encore il m'est arrivé une aventure assez malheureuse.