‹ Œuvres complétes. Introd (volume 4)Chapitre 7 sur 16 · DE LA G F» I P P E · texte numérisé non relu

DE LA G F» I P P E

— Peut-elle m'intéresser?

— Je ne le crois pas.

— Conte/.-la moi donc.

— Je travaillais pour un patron collectif.

— Gomment cela ?

— J'étais employé pour une Société anonyme à capital et personnel variables ; ce que je nomme un patron collectif était, si vous le voulez bien, le conseil d'administi'ation de cette Société. Un matin je me sentis malade. C'était le commencement de ce qui vient de se consommer. Je fis dire à mon patron que je ne pourrais pas y aller. Puis, par endurance et par vanité, je me levai quand même et je me harnachai. Le harnois soutient la bête. Quand on a des souliers cirés, on marche, à moins d'en être où j'en suis aujourd'hui. Quand j'arrivai à mon bureau, je vis clairement que mes patrons voulaient bien ne pas me faire voir qu'ils ne croyaient pas un mot de ce que je leur avais fait dire.

— Cette histoire en effet m'intéresse peu. Nous la retiendrons cependant pour quand nous causerons du patronat individuel et du patronat collectif. C'est une question considérable. Beaucoup de socialistes s'imaginent que la Révolution sociale consistera sûrement à remplacer le patronat capitaliste par un certain patronat de fonctionnaires socialistes.

— Je m'imagine au contraire que la révolution sociale consistera sans doute à supprimer le patronat: aussi on me nomme anarchiste.

— Ne nous laissons pas effrayer par les mots. Pensez, seulement à la misérable situation de tous les ouvriers

OEUVRES DE PROSE qui ont Pair d'aller plus ou moins bien et qui sont délabrés par l'exercice du métier.

— J'y pensais, bien avant que je ne fusse tombé malade ; mais il est vrai que j'y pense à présent comme à une réalité propre.

— Pourquoi donc ce médecin ne s'est-il pas fié seulement à votre bonne mine?

— Sans doute parce qu'il savait que nous ne devons pas nous fier aux apparences. Tel est du moins le sens d'un vieux dicton. Il savait que quelques personnes ont l'air malade et se portent bien, qu'un grand nombre de personnes ont assez bonne mine et sont délabrées.

— Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales : nous nous gardons soigneusement de critiquer les apparences ; pourvu que les groupes soient nombreux et acclament des résolutions retentissantes, pourvu que les meetings soient vibrants, pourvu que les manifestations fassent pleuvoir les pommes de terre sur la voiture de Rochefort, pourvu que les congrès finissent en chantant V Internationale, qui est une hymne admirable, pourvu que les délégués s'intitulent socialistes et le soient politiquement à peu près, pourvu que les élections marchent à peu près, pourvu que les suffrages montent, et surtout pourvu que Von n'abandonne pas le terrain de la lutte de classes, nous nous gardons soigneusement d'examiner ce qu'il y a là-dessous, nous nous gardons soigneusement d'examiner si les âmes jouissent de la santé socialiste ou si elles travaillent du mal bourgeois,

— Pourquoi donc, citoyen, s'il est permis que je vous interroge à mon tour.

— Surtout par habitude, un peu par paresse, et aussi

DE LA GRIPPE parce que nous avons peur des belles découvertes que nous ne manquerions pas de faire.

— Dans le civil on a peur au contraire que le médecin ne fasse pas toutes les découvertes qui sont à faire.

— Je crois savoir pourquoi vous vous êtes surmené depuis quelques années; mais puis-je vous demander connaissance des circonstances particulières?

— Depuis que je me connais, je mène une vie peu intelligente et je me surmène : il fallait que cela cassât. Un peu plus tôt un peu plus tard, il fallait que le délabrement se manifestât. 11 s'est manifesté un peu plus tôt, parce que ces dernières années furent exceptionnelles. Il s'est manifesté récemment pour des causes très déterminées.

— Quelles furent ces causes ?

— Elles seraient très longues à dire et fatigantes.

— Je vous demande pardon, j'oubliais que vous étiez malade.

— Naturellement.

— Je vous dirai ces causes tout à loisir quand nous causerons du patronat collectif, ou des autoritaires, ou quand nous traiterons la décomposition du dreyfusisme en France. Revenez me voir demain : vous ayant aujourd'hui conté l'histoire de ma grippe, il convient que demain je vous conte l'histoire de mon remède et celle de ma convalescence et de ma guérison.

ENCORE DE LA GRIPPE

20 mars 1900,

Le lendemain dans Taprès-midi — et il y a de cela déjà plus d'un mois passé — le citoyen docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste revint donc me voir. Il avait à la main, — et non pas sous le bras, car on n'a jamais porté pour marcher un livre sous le bras, — il avait un livre de bibliothèque. J'allais encore un peu mieux. Mais j'avais toujours des essoufflements qui m'inquiétaient. Ces essoufflements pouvaient présager la rechute légère que j'eus depuis.

— Citoyen malade, nous avons hier oublié le principal.

— Cela n'est pas étonnant, citoyen docteur : presque toujours on oublie ainsi le principal.

— J'ai oublié de vous demander pourquoi vous pensiez à vous guérir?

— Je n'y pensais pas seulement, docteur, je le désirais et je le voulais. Je le désirais profondément, sourdement, obscurément, clairement, de toutes façons, en tous les sens, de tout mon corps, de toute mon âme, de tout moi. Je le voulais fermement. Je voulais aussi l'espérer. Mes parents et mes amis le désiraient, le

ŒUVRES DE PROSE

voulaient, et plusieurs Tespéraient. J'étais d'accord avec eux là-dessus. Le médecin aussi le voulait. Enfin je suis assuré que tous mes adversaires le désiraient sincèrement et je crois que la plupart de mes ennemis ne le désiraient pas moins.

— Voilà beaucoup d'accords. Voulez-vous que je commence par vous?

— Je vous dirai que je serai sans doute embarrassé pour donner réponse à vosinterrog^ations. Je n'étais pas bien fort sur l'analyse quand j'étais malade. Il y avait en moi des sentiments et des raisons pour lesquelles je voulais guérir. Mais le désir et la volonté que j'en avais me paraissaient tellement naturels que je ne cherchais pas à en discerner les causes.

— Le devoir et le savoir ne sont pas identiquement conformes à la nature. Je vous aiderai. Nous commencerons par les raisons, parce que c'est plus commode, et nous finirons par les sentiments. Mais avant nous remarquerons que les malades veulent guérir pour échapper à la mort, ou pour échapper à la maladie, ou, naturellement, pour échapper aux deux. Nous aimons le remède, la convalescence et la guérison par amour de la vie, ou par amour de la santé, ou, bien entendu, par amour de la vie saine.

— Ce sont là, docteur, de grandes questions, et que ces simples consultations et conversations ne suffiront pas à délier: la passion de la vie et de la mort, de la maladie et de la santé, de la joie et de la douleur. Il y faudrait au moins des dialogues.

— Ou un poème. Ou des poèmes. Ou un drame. On en a fait. Beaucoup. Nous dialoguerons si la vie et l'action nous en laisse l'espace et la force, plus tard, quand

ENCORE DE LA GRIPPE nous serons mieux renseignés. Alors nous dirons des dialogues. Aujourd'hui nous causerons à l'abandon, comme il convient à un convalescent. Pour quelles raisons vouliez-vous échapper à la mort?

— Autant que je me rappelle et que puis démêler, je savais que ma mort causerait une épouvantable souffrance à quelques-uns, unegrande souffrance à plusieurs, une souffrance à beaucoup.

— Bien. Nous sommes ainsi reconduits de la considération de la mort à la considération de la douleur et du mal.

— J'aurais eu de la peine réciproquement si je m'étais représenté que la mort consistait sans doute à quitter les survivants. Mais je n'arrivais pas à me donner cette représentation.

— C'est un défaut de l'imagination,

— Je pensais très vivement au contraire que je laisserais inachevées plusieurs entreprises que j'ai commencées, un livre que j'ai commencé, plusieurs livres que j'espérais commencer, continuer et finir, ces cahiers mêmes, essayés au moins pour un an, oià vous savez que je mets tous mes soins.

— Cela prouve, citoyen convalescent, que vous vous intéressez à ce que vous faites.

— Gela prouve surtout que je le travaille. Je ne vous le dirais pas aussi brutalement si on ne me l'avait sévèrement reproché.

— Vous auriez tort : on doit toujours dire brutalement.

— Un abonné assez éventuel...

— Qu'entendez-vous parla?

— J'entendais un abonné qui sans doute s'affermira.

ŒUVRES DE PROSE Cet abonné m'a fait des cahiers une critique sévère et dont j'ai usé. Il m'a reproché que mon style était voulu. C'est-à-dire travaillé.

— Que lui avez- vous répondu?

— Je ne lui ai pas répondu, puisque je n'ai pas le temps. Je lui ai répondu en moi-même. Je ne sais pas ce que c'est qu'un style qui n'est pas travaillé, qui n'est pas voulu. Ou plutôt je crois savoir que ce n'est pas un style. On se moquerait beaucoup d'un sculpteur qui taillerait un Balzac sans s'en apercevoir. Pourquoi veuton que l'écrivain taille et découpe sans l'avoir voulu ? Laissons ces plaisanteries. Je ne prétends pas que le travail puisse rien tirer du néant, du moins le travail humain, et c'est le seul que je connaisse. Mais je n'ai jamais rien vu de sérieux que l'auteur n'eût pas travaillé. Les romantiques encore nous ont abrutis làdessus.

— Quels romantiques? Vous avez eu un mot violent.

— Ne croyez pas, docteur, que je cherche des mots non grossiers pour qualifier une influence grossière.

— Quels romantiques ?

— Les prosateurs et les poètes romantiques français, les seuls que j'ai lus. J'en ai fait mes ennemis personnels. Un jour je vous dirai pourquoi. Pour aujourd'hui je retiens seulement qu'ils ont puissamment contribué, avec toute leur littérature, à déconsidérer le travail. Vous savez: Ainsi quand Mazeppa. qui rugil et qui pleure. Vous aussi vous avez déclamé ces vers en pleurant de bonheur et d'admiration.

— Je les ai déclamés quand j'étais écolier. C'étaient de beaux vers :

Ainsi lorsqu'un mortel sur qui son dieu s'étale

ENCORE DE LA GRIPPE

— Quand ils voulaient faire des vers, je persiste à croire qu'ils ne se faisaient pas attacher sur un fougueux cheval nourri dherbes marines: ils avaient encrier, plume et porte-plume, et papier, comme tout le monde. Et ils s'asseyaient à leur table sur une chaise, comme lout le monde, excepté celui qui travaillait debout. Et ils travaillaient, comme tout le monde. Et le génie exige la patience à travailler, docteur, et plus je vais, citoyen, moins je crois à l'efficacité des soudaines illuminations qui ne seraient pas accompagnées ou soutenues par un travail sérieux, moins je crois à l'efficacité des conversions extraordinaires soudaines et merveilleuses, à l'efficacité des passions soudaines, — et plus je crois à l'efTicacité du travail modeste, lent, moléculaire, définitif.

— Plus je vais, répondit gravement le docteur, moins je crois à l'efficacité d'une révolution sociale et extraordinaire soudaine, improvisée merveilleuse, avec ou sans fusils et dictature impersonnelle, — et plus je crois à l'efficacité d'un travail social modeste, lent, moléculaire, définitif. Mais je ne sais pas pourquoi vous abordez d'aussi grosse? questions, que vous avez vous-même réservées, quand je vous demande seulement des renseignements sur les raisons et sur les sentiments que vous avez eus la semaine passée.

— - Pardonnez-moi, citoyen qui découpez des interrogations : pardonnez-moi d'échapper parfois à vos limites provisoires; pardonnez-moi sur ce que le réel n'est pas seulement fait pour se conformer à nos découpages. Mais ce sont nos découpages qui parfois sont conformes aux séparations du réel, et souvent sont arbitraires.

— Particulièrement arbitraires quand nous traitons des hommes et des sociétés qu'ils ont formées. — Avez-

ŒUVRES DE PROSE vous au moment du danger pensé à ceci : à l'immortalité de l'âme ou à sa mortalité?

— Non, docteur, puisque je vous ai dit que je ne me représentais pas que je partirais, que je quitterais, qu'ensuite je serais sans doute absent. Quand j'étaif en province au lycée en ma première philosophie, un professeur âg-é, blanc, honorable, très bon, très doux, très clair, très grave, à la parole ancienne, aux yeux profondément tristes et doux, nous enseignait. Nous lui devons plus pour nous avoir donné l'exemple dune longue et sérieuse vie universitaire que pour nous avoir préparés patiemment au baccalauréat. Il traitait simplement et noblement devant nous les questions du profframme. L'immortalité de l'âme était sans doute au programme. II traita devant nous de l'immortalité de l'âme. Il ne s'agissait de rien moins que de savoir si son âme à lui, à lui qui promenait régulièrement son corps en long et en long dans la classe, et qui plaçait régulièrement le pied de son corps sur les carreaux en brique de la classe, — donc il s'agissait de savoir si son âme à lui était immortelle ou mortelle ; et il ne s'agissait pas moins de savoir si nos âmes à nous, qui utilisions diligemment les mains de nos corps à copier fidèlement le cours, — il ne s'agissait pas moins de savoir si nos âmes à nous étaient immortelles ou mortelles. Ce fut un grand débat. Le professeur équitable nous présenta les raisons par quoi nous pouvons penser que les âmes humaines sont immortelles; puis il nous présenta les raisons par quoi nous pouvons à la rigueur penser que nos âmes humaines sont mortelles: et dans ce cours de philosophie austère et doux les secondes raisons ne paraissaient pas prévaloir sur les premières. Le profes-

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seur équitable penchait évidemment pour la solution de l'espérance. Tout Taffectueux respect que nous lui avons gardé ne nous empêchait pas alors de réagir. Continuant à protester contre la croyance catholique où Ton nous avait élevés, commençant à protester contre l'enseignement du lycée, où nos études secondaires finissaient, préoccupés surtout de n'avoir pas peur, et de ne pas avoir l'air d'avoir peur, nous réagissions contre la complaisance. Nous étions durs. Nous disions hardiment que l'immortalité de Tâme, c'était de la métaphysique. Depuis je me suis aperçu que la mortalité de l'âme était aussi de la métaphysique. Aussi je ne dis plus rien. Le souci que j'avais de l'immortalité individuelle, et qui selon les événements de ma vie a beaucoup varié, me reste. Mais l'attention que je donnais à ce souci a beaucoup diminué depuis que le souci de la mortalité, de la survivance et de l'immortalité sociale a grandi en moi. Pour l'immortalité aussi je suis devenu collectiviste.

— On ne peut se convertir sérieusement au socialisme sans que la philosophie et la vie et les sentiments les plus profonds soient rafraîchis, renouvelés, et, pour garder le mot, convertis.

— C'est une angoisse épouvantable que de prévoir et de voir la mort collective, soit que tout un peuple s'engloutisse dans le sang du massacre, soit que tout un peuple chancelle et se couche dans les retranchements de bataille, soit que tout un peuple s'empoisonne hâtivement d'alcool, soit que toute une classe meure accélérément du travail qui est censé lui donner la nourriture. Et comme l'humanité n'a pas des réserves indéfinies, c'est une étrange angoisse que de penser à la mort de l'humanité.

— Reste à savoir, mon ami, s'il vaut mieux que l'humanité vive ou s'il vaut mieux qu'elle meure.

— Pour savoir, docteur, s'il vaut mieux que l'humanité vive ou s'il vaut mieux qu'elle meure, encore faut-il qu'elle vive. On ne sait pas, quand on ne vit pas. On ne choisit pas, quand on ne vit pas.

— La proposition que vous énoncez ici, mon ami, est à peu près ce qu'on nomme une lapalissade.

— Mieux vaut proclamer une lapalissade que d'insinuer une erreur.

— Ou plutôt il n'est pas mauvais de proclamer une lapalissade, et il est mauvais d'insinuer une erreur. — Vous avez sans doute ici les Dialogues philosophiques de Renan ?

— Bien entendu, docteur, que je les ai.

— Voule/.-vous me les donner?

Comme je n'avais pas encore la permission de sortir, on monta chercher les Dialogues. Le docteur moraliste posa sur ma table ronde le livre qu'il avait apporté, ouvrit les Dialogues et fragments philosophiques, s'arrêta aux Dialogues, les parcourut, les relut, relut des passages, entraîné continûment des certitudes aux probabilités et des probabilités aux rêves. Cela dura longtemps.

— Il faudrait tout citer. Ces dialogues ont un charme étrange et une inconsistance merveilleuse, une admirable continuation de l'idée acceptée à l'idée inacceptable. On ne saurait, sans fausser le texte, isoler un passage, une idée, un mot. Les propositions ne sont pas déduites, ne paraissent pas conduites, s'interpénétrent, s'internourrissent. Étrange mutualité de l'incontestable et de l'indéfendable. Jamais nous ne saisirons dans ce

tissu la formule entièrement fausse et plusieurs fois nous y subissons la certitude entièrement vraie. Mais la certitude même y laisse place à la défiance. Ecoutez. Je lis presque au hasard :

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