EUTHYPHRON
... Le nombre des corps célestes où la vie peut se développer à un moment donné est, sans doute, dans une proportion infiniment petite avec le nombre des corps existants. La terre est peut-être à l'heure qu'il est, dans des espaces presque sans bornes, le seul globe habité. Parlons d'elle seule. Eh bien, un but comme celui dont vous venez de parler est au-dessus de ses forces. Ces mots d'omnipotence etd'omniscience doivent être laissés à la scolastique. L'humanité a eu un commencement ; elle aura une fin. Une planète comme la nôtre n'a dans son histoire qu'une période de température où elle est habitable; dans quelques centaines de milliers d'années, on sera sorti de cette période. La Terre sera probablement alors comme la Lune, une planète épuisée, ayant accompli sa destinée et usé son capital planétaire, son charbon de terre, ses métaux, ses forces vives, ses races. La destinée de la Terre, en effet, n'est pas infinie, ainsi que vous le supposez. Comme tous les corps qui roulent dans l'espace, elle tirera de son sein ce qui est susceptible d'en être tiré ; mais elle mourra, et, croyezle, elle mourra, comme dit, dans le livre de Job, le sage de Théman, « avant d'avoir atteint la sagesse ».
— Je reconnais, docteur, et je ressens cette sérénité. Mais Renan...
— Il ne s'agit pas de Renan, mon ami. Voyez sa préface :
ŒUVRES DE PROSE ...Je me résigne d'avance à ce que l'on m'attribue directement toutes les opinions professées par mes interlocuteurs, même quand elles sont contradictoires. Je n'écris que pour des lecteurs intelligents et éclairés. Ceux-là admettront parfaitement que je n'aie nulle solidarité avec mes personnages et que je ne doive porter la responsabilité d'aucune des opinions qu'ils expriment. Chacun de ces personnages représente, aux degrés divers de la certitude, de la probabilité, du rêve, les côtés successifs d'une pensée libre; aucun d'eux n'est un pseudonyme que j'aurais choisi, selon une pratique familière aux auteurs de dialogues, pour exposer mon propre sentiment.
— J'entends, docteur; et je n'adresserai ma réponse qu'à ce philosophé Eulhyphron; cet homme au sens (/roi7, qui, dans les premiers jours du mois de mai 1871...
— Vive la Commune ! citoyen.
— ...qui dans les premiers jours du mois de mai 1871, accablé des malheurs de sa patrie, se promenait dans une des parties les plus reculées du parc de Versailles, avec le philosophe Eudoxe, l'homme à la bonne opinion...
— ... et le philosophe ami de la vérité, le citoyen Philalèthe.
— Si ce citoyen philosophe avait parfaitement aimé la vérité, il eût opposé une résistance un peu moins complaisante aux probabilités de celui qui vint le lendemain, le deuxième jour, de Théophraste, qui sans doute parlait de Dieu.
— C'est que ce Théophraste en réalité introduisait ses probabilités sur les certitudes que ce Philalèlhe avait
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posées. L'objecliou de Thomme au sens droit n'atteint pas ce Théophraste : « Nous ne disons pas que l'absolu de la raison sera atteint par l'humanité; nous disons qu'il sera atteint par quelque chose d'analogue à l'humanité. Des milliers d'essais se sont déjà produits, des milliers se produiront; il suffit qu'il y en ait un qui réussisse. Les forces de la Terre, comme vous l'avez très bien dit, sont Unies. » Et il recommence. Et encore: « Du reste, peu importe. Il est très possible que la Terre manque à son devoir ou sorte des conditions viables avant de l'avoir rempli, ainsi que cela est déjà arrivé à des milliards de corps célestes ; il suffît qu'un seul de ces corps accomplisse sa destinée. Songeons que l'expérience de l'univers se fait sur l'infini des mondes. »
>'e poursuivez pas, docteur, vos citations insaisissables. Nous ne pouvons pas critiquer cela ainsi. C'est proprement un charme. 11 faudrait le rompre. Il faudrait lire du commencement à la fin, mot par mot, puis phrase .1 phrase, puis dialogue à dialogue, puis d'ensemble, et à tous les degrés on commenterait et on critiquerait cet admirable texte comme un texte ancien. Au peu que vous m'avez cité, docteur, que de commentaires et que de critiques ! Sous l'apparente humilité de la forme, sous la sérénité imposante et charmeuse des mots, sous la savante impartialité de la proposition, quelle présomptueuse autorité de commandement, quelle usurpation, conduisant à quelles tyrannies! Nous n'avons jamais eu de plus grand ennemi que ce Théophraste, qui se promenait à Versailles, sinon le Versaillais qui se promena le troisième jour avec eux, Théoctiste, celui qui fait la fondation de Dieu. Les réactionnaires les plus dangereux n'ont jamais prononcé sur
OEUVRES DE PROSE tout ce que nous aimons, sur tout ce que nous préparons, sur tout ce que nous faisons, sur tout ce pour quoi nous vivons, des paroles aussi redoutables, d'une injustice élégante aussi profonde que ces deux idéalistes. 11 ne sufBt pas de sous-intituler un dialogue Probabilités on Rêves: il convient que rincertitude réside au cœur des probabilités, et que l'improbabilité réside au cœur des rêves.
— N'oublions pas T Avenir de la Science. Renan l'annonce lui-même en note : « Je publierai plus tard un essai, intitulé l'Avenir de la Science, que je composai en 1848 et 1819, bien plus consolant que celui-ci, et qui plaira davantage aux personnes attachées à la religion démocratique. La réaction de 1850-51 et le coup d'État m'inspirèrent un pessimisme dont je ne suis pas encore guéri. »
— Je ne crains pas beaucoup que M. Jules Roche ait fait campagne au F/^aro contre le socialisme. Je crains un peu plus que Macaulay intervienne au débat. Mais je redoute que ce Théophraste et que ceThéoctiste prononcent assurément leurs propositions inintelligentes admirablement vêtues. Je redoute que ces probabilités soient présentées sur un certain mode comme si elles étaient certaines, et que ces rêves ne soient pas présentés vraiment sur un mode improbable. Donnez-moi ces Dialogues. Merci. Lcoutezce Théophraste en ses probabilités. Attendez un peu. Je vais le trouver. Le voici. Ecoutez bien : « Voilà pourquoi les pays où il y a des classes marquées sont les meilleurs pour les savants; car, dans de tels pays, ils n'ont ni devoirs politiques, ni devoirs de société; rien ne les fausse. Voilà eniin pourquoi le savant s'incline volontiers (non sans quelque ironie) de-
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vant les gens de guerre et les gens du monde. Le contemplateur tranquille vit doucement derrière eux, tandis que le prêtre le gêne avec son dogmatisme, et le peuple avec son superficiel jugement d'école primaire et ses idées de magister de village. »
— 11 me paraît certain que ce Théophraste ingénieux n'avait pas imaginé l'airaire Dreyfus, ni connu M. Duclaux.
— Considérons seulement comme une probabilité qu'il n'avait pas imaginé cette malheureuse a/faire. Je ne lui en fais pas un reproche, mais je lui ferais volontiers un reproche, ayant oublié d'imaginer cette imminente affaire, d'avoir assurément généralisé, présomptueusement prophétisé, d'avoir annoncé les temps éternels, d'avoir escompté l'espace infini. C'est un peu de l'astrologie qui avait oublié un puits très terrestre. Il y a beaucoup de puits. Et je lui reproche, ayant fait cet oubli, d'avoir aussi dédaigneusement négligé ma socialisation des moyens d'enseignement. « Le peuple avec son superficiel jugement d'école primaire et ses idées de magister du village » : voilà qui est bientôt dit, mais, monsieur, — c'est à ce Théophraste que je parle, et non pas à Renan, qui depuis nous a donné cet Avenir de la science, qu'il avait produit au temps de sa jeunesse — mais, monsieur, toutes vos généralités deviennent improbables si nous réussissons à donner au peuple cette culture que nous lui devons, que nous n'avons pas toute, que nous recevrons et que nous nous donnerons en la lui donnant. Cela sera long. Cela sera difficile. Mais cela n'est pas impossible. Et même cela est plus facile à organiser que les communications interplanétaires. Et cela n'est pas, en un sens, moins inté-
ŒUVRES DE PROSE ressanl. Et j'irai plus loin, monsieur — c'est toujours à ce M. Théophraste que je m'adresse, et non pas à M. Renan — je dirai plus : en attendant que nous ayons socialisé, universalisé la culture, si je m'arrête à la considération du présent soucieux et d'un avenir prochain, dans le village où nous demeurons, celui que vous nommez le magister, celui qu'on nommait naguère le maître d'école, et que nous intitulons sérieusement l'inslitutcur n'est pas un homme insupportable au contemplateur tranquille. Et il est un auxiliaire indispensable au contemplateur inquiet, que nous nommons communément homme d'action. L'instituteur au village ne représente pas moins la philosophie et la science, la raison et la santé, que le curé ne représente la religion catholique. Si ce village de Seine-et-Oise ne meurt pas dans les fureurs et dans les laides imbécillités de la dégénérescence alcoolique, si l'imagination de ce village arrive à surmonter les saletés, les horreurs et les idiotiesdes romans feuilletons, nous n'en serons pas moins redevables à ce jeune instituteur que nous n'en sommes redevables au Collège de France. Et encore nous n'en sommes redevables aux corps savants que parce quils n'ont pas accompagné Théophraste en ses probabilités et Théoctiste en ses rêves. Sinon...
— Vous avez raison, mon ami, mais vous vous excitez. Puisque nous sommes revenus à parler des morts collectives, traitons posément, le voulez-vous, des morts collectives? Il vaut mieux faire ce que l'on fait.
— Pas encore, citoyen, je veux dire tout ce que je veux dire à ce M. Théophraste. Et que ne dirai-je pas à son ami M. Théoctiste. Écoutez un peu, docteur, ce qu'il me dit:
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« En somme, la fin de rhunianité, c'est de produire des grands hommes ; le grand œuvre s'accomplira par la science, non par la démocratie. Rien sans grands hommes; le salut se fera par des grands hommes. L'œuvre du Messie, du libérateur, c'est un homme, non une masse qui l'accomplira. On est injuste pour les pays qui, comme la France, ne produisent que de l'exquis, qui fabriquent de la dentelle, non de la toile de ménage. Ce sont ces pays-là qui servent le plus au progrès. L'essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est une condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s'arrête pas devant de tels soucis ; elle sacrifie des espèces entières pour que d'autres trouvent les conditions essentielles de leur vie. »
Voici ce qu'il dit.
— Le fait est, mon ami, que les paroles de ce Théoctiste ne sont pas beaucoup favorables à nos récentes universités populaires. Il avait encore dit : « Qu'importe que les millions d'être bornés qui couvrent la planète ignorent la vérité ou la nient, pourvu que les intelligents la voient et l'adorent? » Nous avons connu, depuis, combien il importe que quarante millions de simples citoyens n'ignorent pas et ne nient pas la vérité, non seulement la vérité scientifique, mais aussi la vérité historique — pourThéoctiste surtout la vérité historique est partie inséparable de la vérité scientifique — nous avons connu qu'il ne suffit pas que quelques intelligents la voient; nous avons renoncé à toute adoration, même à l'adoration de la vérité. Tout se tient ici.
OEUVRES DE PROSE Parce que Théophraste et parce que Théoctiste n'ont pas imaginé TafFaire Dreyfus, ils prononcent des paroles défavorables à ce grand mouvement salubre des universités populaires. Comme leurs propos sont éloignés de cette heureuse, de cette saine allocution qu'Anatole France prononça naguère à l'inauguration de V Émancipation^ etque vous avez mise au commencement du troisième cahier. On m'a dit que le même citoyen parlerait bientôt à la fête inaugurale de l'Université populaire du premier et du deuxième arrondissement. Attendons, si vous le voulez, qu'il ait participé à cette inauguration. Nous aurons encore plus de courage à ne pas accompagner le deuxième, l'annonciateur, le Baptiste, en ses probabilités ot le troisième, le fondateur, en ses rêves. Un charme de vérité nous protégera contre un charme d'erreur.
Ayant ainsi parlé, le docteur me souhaita une heureuse convalescence. Quand il i-evinl, le mardi 6 courant, au matin, j'allais un peu mieux de la rechute que j'avais eue la veille. Le docteur ne me fit pas ses compliments.
— Je vous reconnais bien là, me dit-il. Nous avons à peine essayé d'éclaircir le tout premier commencement de votre chute, et vous me faites une rechute. On m'avait bien dit que vous allez toujours trop vite. Vous n'attendez jamais les enregistrements ni les explications.
— Pardonnez-moi, docteur, et supposons que je ne suis pas retombé, .\insi nous continuerons ce que nous avons commencé, comme si de rien n'était. La Petite République d'hier matin, datée d'aujourd'hui mardi 6 mars, nous a donné l'allocution attendue. Devons-
ENCORE DE LA GRIPPE nous la relire ici-même ou devons-nous la garder pour quand nous recueillerons les documents et les renseignements pour et contre les universités populaires.
— Mieux vaut, mon ami, les relire aujourd'hui. Cette allocution de France accompagne aisément celle que vous avez déjà donnée. Enfin, quand nous causerons des universités populaires, nous négligerons un peu, si vous le voulez bien, celles qui sont nées glorieuses pour étudier attentivement celles qui sont restées ordinaires.
— Lisons donc. Et entendons :