‹ Œuvres complétes. Introd (volume 5)Chapitre 4 sur 7 · LE M Y S T È R E · texte numérisé non relu

LE M Y S T È R E

Quand on le fréquentait.

Les Juifs l'avaient trouvé trop grand.

Pour un Juif.

Trop grand Juif.

Ça se voyait trop qu'il était le Messie prédit par les

Prophètes.

Annoncé, attendu depuis les siècles des siècles.

Il repassait, il repassait toutes les heures de sa vie.

Toute la vie à Nazareth.

Il avait semé tant d'amour.

Il récoltait tant de haine.

Son cœur lui brûlait.

Son cœur dévoré d'amour.

Et à sa mère il avait apporté ceci

De voir ainsi traiter.

Le fruit de ses entrailles.

Et c'étaient les mêmes qui le jour des rameaux.

Quelques jours avant.

Quelques mois, quelques semaines.

Le dimanche des Rameaux.

Lui avaient fait cette entrée triomphale.

Une entrée triomphale à Jérusalem.

DE LA CHARITE Son cœur lui brûlait.

Son cœur lui dévorait.

Son cœur brûlé d'amour.

Son cœur dévoré d'amour.

Son cœur consumé d'amour.

Et jamais homme avait-il soulevé tant de haine. Jamais homme avait-il soulevé une telle haine. C'était une gageure.

C'était comme un défi.

Comme il avait semé il n'avait pas récolté. Son père savait pourquoi.

Ses amis l'aimaient-ils autant que ses ennemis le

haïssaient.

Son père le savait.

Ses disciples ne le défendaient point autant que ses

ennemis le poursuivaient.

Ses disciples, ses disciples l'aimaient-ils autant que ses

ennemis le haïssaient.

Son père le savait.

Ses apôtres ne le défendaient point autant que ses

ennemis le poursuivaient.

Ses apôtres, ses apôtres l'aimaient-ils autant que ses

ennemis le haïssaient.

Son père le savait.

Les onze l'aimaient-ils autant que le douzième, que le

treizième le haïssait.

LE MYSTÈRE Les onze l'aimaient-ils autant que le douzième, que le

treizième l'avait trahi.

Son père le savait.

Son père le savait.

Qu'était-ce donc que l'homme.

Cet homme

Qu il était venu sauver.

Dont il avait revêtu la nature.

Il ne le savait pas.

Comme homme il ne le savait pas.

Car nul homme ne connaît l'homme.

Car une vie d'homme.

Une vie humaine, comme homme, ne suffit pas à connaître l'homme.

Tant il est grand. Et tant il est petit. Tant il est haut. Et tant il est bas. Qu'est-ce que c'était donc que l'homme.

Cet homme.

Dont il avait revêtu la nature.

Son père le savait.

Et ces soldats qui l'avaient arrêté.

Qui l'avaient conduit de prétoire en prétoire. Et de prétoire en place publique.

Et ces bourreaux qui l'avaient crucifié. Des gens qui faisaient leur métier.

Ces soldats qui jouaient aux dés.

Qui se partageaient ses habits.

DE LA CHARITÉ

Qui jouaient ses habits aux dés.

Qui jetaient le sort sur sa robe.

C'étaient encore eux qui ne lui en voulaient pas.

Que trente ans de labeur et trois ans de labeur,

Que trente ans de retraite et trois ans de public, Trente ans dans sa famille et trois ans dans le peuple, Trente ans d'atelier et trois ans de public, Trois ans de vie publique et trente ans de privée N'avaient point couronnée,

Trente ans de vie privée et trois ans de publique.

(Il avait mis sa vie privée avant sa vie publique.

Sa retraite avant sa prédication)

(Avant sa passion et sa mort)

Puisqu'il y fallait encore le couronnement de cette

mort.

Puisqu'il y fallait l'accomplissement de ce martyre.

Puisqu'il y fallait l'attestation de ce témoignage.

Puisqu'il y fallait la consommation de ce martyre et de cette mort.

LE MYSTERE

Puisqu'il y fallait, puisqu'il y avait fallu l'achèvement de ces trois jours d'agonie.

Puisqu'il y fallait l'épuisement de cette agonie suprême et de cette épouvantable angoisse.

Et la descente de croix, et l'ensevelissement ; les trois jours de sépulture, les trois jours de tombeau, les trois jours dans les limbes, jusqu'à la résurrection ; et la singulière vie post rnortem, les pèlerins d'Emmaùs, l'ascension du quarantième jour.

Puisqu'il y fallut.

C'est que le Fils de Dieu savait que la soufirance Du fils de l'homme est vaine à sauver les damnés, Et s'affolant plus qu'eux de la désespérance, Jésus mourant pleura sur les abandonnés.

De la désespérance commune.

Plus qu'eux s'affolant de leur désespérance, de la même désespérance, qu'eux, de leur propre désespérance.

Il avait le même désespoir qu'eux. Mais il était Dieu : quel ne l'eut-il pas.

DE LA CHARITE

Gomme il sentait monter à lui sa mort humaine, Sans voir sa mère en pleur et douloureuse en bas, Droite au pied de la croix, ni Jean, ni Madeleine, Jésus mourant pleura sur la mort de Judas.

Mourant de sa mort, de notre mort humaine, seulement, il pleura sur cette mort éternelle.

Lui le premier des saints sur le premier damné ;

Lui le plus grand des saints sur le plus grand damné

Lui l'auteur, l'inventeur de la rédemption,

Sur le premier objet de la damnation,

Lui l'auteur, l'inventeur du rachat de nos âmes ;

Lui l'inaugurateur de la salvation, Sur l'inaugurateur de la perdition.

Sur le premier objet de la réprobation Éternelle.

LE MYSTÈRE

Car il avait connu que le damné suprême Jetait l'argent du sang qu'il s'était fait payer, Le prix du sang, les trente deniers dans la monnaie de

ce pays-là ;

Comptés en deniers, dans les deniers de ce temps-là de ce pays-là.

Les trente deniers, prix temporel, monnaie temporelle,

deniers temporels.

Ces ti'ente malheureux deniers, prix d'un sang éternel

Ces trente malheureux deniers on aurait mieux fait de

ne pas les fabriquer.

De ne jamais les fabriquer.

Malheureux celui qui les frappa.

A l'effigie de César.

Malheureux celui qui les reçut.

A l'effigie de César. Malheureux tous ceux qui eurent affaire à eux.

A l'effigie de César.

Malheureux tous ceux qui eurent commerce avec eux.

A l'effigie, à l'effigie de César.

Qui se les passèrent de main en main.

Deniers dangereux.

Plus faux.

Infiniment plus dangereux.

Infiniment plus faux que de la fausse monnaie. Et pourtant ils étaient de bon aloi.

Ces deniers dont il sera parlé tout le temps. Et plus que

dans le temps.

Au delà du temps.

DE LA C H A R I T É

Les prêtres mêmes qui les avaient donnés.

Ne voulurent plus les recevoir.

Les prêtres, les sacrificateurs, les sénateurs qui les

avaient donnés.

Pour payer le sang innocent.

Ne voulurent plus les reprendre.

Alors voyant Judas.

Qui le trahit.

Qui le livra.

Qu'il était condamné.

Conduit par la pénitence.

Par le regret, par le remords, par le repentir.

77 rapporta les trente deniers d'argent.

Aux princes des prêtres.

Et aux sénateurs.

Disant :

J'ai péché, livrant le sang juste.

Mais ils dirent :

Qu est-ce que ça nous fait ?

Arrange-toi.

Et jetant les deniers d'argent dans le temple.

Il se relira.

Et partant se suspendit par un lacet.

Se pendit.

Or les princes des prêtres.

Ayant pris les deniers d'argent.

Dirent.

Il n est pas permis de les mettre dans le trésor.

LE MYSTÈRE

Sacré.

Parce que c'est le prix du sang.

Or ayant tenu conseil.

Ils en achetèrent le champ d'un potier .

Pour la sépulture des étrangers.

A cause de cela ce champ fui appelé.

Hàceldama .

C'est-à-dire.

Le champ du sang.

Jusqu'au jour d'aujourd'hui.

Alors fut empli ce qui fut dit par le prophète Jérémie.

Disant.

Et ils reçurent trente deniers d'argent prix du mis à

prix.

Qu'ils mirent à prix par les fils d'Israël.

Et ils les donnèrent pour le champ d'un potier. Comme le Seigneur me l'ordonna.

Que se pendait là-bas l'abandonné suprême, Quelque part, sous un figuier de ce pays-là, Et que l'argent servait pour le champ du potier.

Tout le passé lui était présent. Tout le présent lui était présent. Tout l'avenir, tout le futur lui était présent. Toute l'éternité lui était présente.

DE LA C H A R I T É

Ensemble et séparément.

Il voyait tout d'avance et tout en même temps, Il voyait tout après.

Il voyait tout avant.

Il voyait tout pendant, il voyait tout alors. Tout lui était présent de toute éternité.

Il connaissait l'argent et le champ du potier. Les trente deniers d'argent.

Etant le Fils de Dieu, Jésus connaissait toul, Et le Sauveur savait que ce Judas, qu'il aime, Il ne le sauvait pas, se donnant tout entier.

Et c'est alors qu'il sut la souffrance infinie, C'est alors qu'il connut, c'est alors qu'il apprit, C'est alors qu'il sentit l'infinie agonie, Et cria comme un fou l'épouvantable angoisse. Clameur dont chancela Marie encor debout.

LE MYSTERE

Et par pitié du Père il eut sa mort humaine.

Pourquoi vouloir, ma sœur, sauver les morts damnés de l'enfer éternel, et vouloir sauver mieux que Jésus le Sauveur?

Jeannette

Elle cesse de filer.

— Alors, madame Gervaise, qui donc faut-il sauver ? Gomment faut-il sauver ?

Madame Gervaise

— Comme tu parles, mon enfant, comme tu parles. Nous sommes derrière Jésus, mon enfant, nous marchons derrière lui, nous sommes son troupeau de disciples. Nous devons recevoir ses enseignements. Nous sommes le troupeau qui marche derrière le pasteur. Nous n'avons pas à courir, nous ne devons pas marcher devant lui.

Nous sommes son troupeau d'élèves. Nous sommes le troupeau. Nous devons marcher derrière le pasteur. Nous n'avons pas à courir devant. Gomme des moutons

DE LA CHARITÉ

qui ont le tourniquet. Nous n'avons pas à nous empêtrer dans ses jambes. Nous n'avons pas à l'empêtrer. DaTis sa marche.

Jeannette

— Madame Gervaise, je vous le demande : qui donc faut-il sauver? Gomment faut-il sauver ?

Madame Gervajse

— En imitant Jésus ; en écoutant Jésus :

Un silence.

Le maître sauveur n'a pas même essayé de sauver les damnés, après, car il avait connu que l'enfer éternel est enclos sans espoir.

Il avait connu que ce sont des âmes forcloses, déclarées forcloses.

Un silence.

Le maître sauveur n'a pas semé ni voulu que l'on semât, car il savait multiplier les pains ; il ne faut pas semer, car il sait encore multiplier les pains.

Nemo potest. Nul ne peut servir deux maîtres. Ou bien en effet il aura l'un enhaine, et aimera Vautre : ou bien il soutiendra l un , et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et mammon.

C'est pourquoi je vous dis, ne soyez pas soucieuxpour votre âme de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de ce que vous vous vêtirez. Est-ce que rame nesl pas plus que la nourriture ; et le corps plus que le vêtement ?

Regardez les oiseaux du ciel, (parce | qu'ils ne sèment. ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers : et

LE MYSTÈRE

votre père céleste les nourrit. Est-ce que vous ri êtes pas davantage de plus de prix qu'eux.

Or qui de vous le pensant peut ajouter à sa stature une coudée ?

Et du vêtement quêtes-vous soucieux ? Considérez les lis des champs comment ils croissent • ils ne travaillent, ni ne filent.

Or je vous le dis, que Salomon dans toute sa gloire ri a pas été couvert comme Vun d'eux.

Or si le foin des champs, qui est aujourd'hui, et demain est envoyé au four, Dieu le vêt ainsi ; combien plus vous, gens de modique foi ?

Ne soyez donc pas soucieux, disant : Que mangeronsnous, ou que hoirons-nous, ou de quoi nous couvrironsnous ?

Tout cela en effet ce sont les peuples qui le recherchent. Votre père en effet le sait, que vous manquez de tout cela.

Cherchez donc d'abord le royaume de Dieu, et sa justice ; et tout cela vous sera ajouté.

Ne soyez donc point soucieux pour le lendemain : le jour du lendemain en effet sera soucieux pour soimême ; au jour suffit sa peine.

Malitia sua : sa peine, sa malice, son mal ; son travail ; son épreuve ; hélas peut-être sa tentation ; peut être son péché.

Un silence bref.

Le maître sauveur n'a pas voulu que Pierre tirât l'épée contre les soldats en armes : il ne faut pas faire la guerre.

DE LA CHARITÉ Et ecce unus. Et voici que l'un de ceux qui étaient avec Jésus, étendant la main, tira son épée---

Jeannbttb

— Ils avaient donc des épées.

Madame Gervaise

— Ils avaient donc des épées. Tira son épée, et frappant le serviteur du prince des prêtres, lui coupa V oreille.

Alors lui dit Jésus : Remets ton épée à sa place : tous ceux en effet qui auront pris l'êpée, périront par ïèpèe.

Ou est-ce que tu crois que je ne puis demander à mon père, et il m enverra aussitôt plus de douze légions d'anges ?

Comment donc seront emplies les Ecritures, qu'il faut que ça arrive ainsi ?

A cette heure dit Jésus aux foules : Comme vers un larron vous êtes sortis avec des épées eldes hâtons pour m' appréhender : tous les jours j'étais assis auprès de vous enseignant dans le temple, et vous ne m'avez pas saisi.

Or tout ceci est arrivé, afin que fussent accomplies les Ecritures des prophètes.

Jeannette

— Alors tous les disciples, l'ayant abandonné, s'enfuirent.

Madame Gervaise

— Mon enfant, mon enfant, comme tu parles, tu ne parles pas comme une petite fille.

Jeannette

— Je crois, je crois

Madame Gervaise

— Ma fille, mon enfant, qu'oses-tu dire?

Jeannette

— Je crois que si j'avais été là, je ne l'aurais pas abandonné.

Madame Gervaise

— Ma fille, mon enfant, gardons-nous du péché d'orgueil. Nous sommes faits comme les autres. Nous sommes des chrétiens comme les autres. Nous eussions été comme eux. Nous eussions été parmi eux. Nous eussions fait comme eux. Il fallait que les Ecritures fussent accomplies. Tous l'ont abandonné. Pas un seul n'est resté. Il fallait. Tous l'ont abandonné. Nous l'eussions abandonné aussi.

Si nous avions été avec eux, si nous avions été parmi eux, si nous avions été d'eux, d'entre eux, si nous avions été eux, nous aurions fait comme eux. Comment veux-tu, pourquoi veux-tu que nous n'aurions pas fait comme eux.

Nous ne valons pas mieux que les autres.

DE LA CHARITE

Jeannette

— Ce n'étaient pas des Français. Ce n'étaient pas des chevaliers français.

Madame Gehvaise

— Ma fille, mon enfant, comme tu parles. Tu ne parles pas comme les autres, tu ne parles pas comme tout le monde.

Jeannette

— Jamais des Français ne l'auraient abandonné.

Madame Gervaise

— Ma fille, mon enfant, comme tu parles. Tu ne parles pas comme une bonne chrétienne, comme une chrétienne ordinaire.

Jeannette

— Des chevaliers français, des paysans français, jamais des gens de chez nous ne l'auraient abandonné.

Des gens du pays français. Des gens du pays lorrain.

Madame Gervaise

— Ma fille, mon enfant, ne pensons point orgueilleusement, gardons-nous du péché d'orgueil. Ces hommes dont tu parles si légèrement, ils furent les premiers chrétiens.

— Ils furent heureux.

LE MYSTERE

Madame Gervaise

— Ils étaient les premiers chrétiens. C'était pas facile, d'être les premiers chrétiens.

Jeannette

— Ils étaient heureux.

Madame Gervaise

— C'était pas facile. La terre toute entière, la terre était toute embarbouillée de paganisme. La terre tout entière était toute asservie au culte des faux dieux. Ils furent les premiers chrétiens du christianisme. Ils eurent à débarbouiller la terre, toute la terre, comme un enfant souillé.

Ils furent les premiers chrétiens de la chrétienté. Après Jésus les inventeurs de la chrétienté.

Jeannette

— Ils étaient heureux. Jamais nos Français ne l'auraient abandonné ainsi, jamais nos Français ne l'auraient abandonné.

Des gens du pays lorrain, des gens du pays français.

Madame Gervaise

— Ma fille, mon enfant, comme tu parles. Tu ne parles pas comme il faut. Ils furent les premiers saints du christianisme ; ils furent les premiers chrétiens de la chrétienté; ils furent les premiers saints de la chrétienté, les fondateurs, mouvement de Jeannette, après Jésus, s'enhardissant, avec Jésus les fondateurs de toute chré-

DE LA C H A R I T É

tienté, les auteurs, les deuxièmes auteurs, les auteurs de chrétienté, les inaugurateurs de la chrétienté, les fondateurs, les auteurs, les inaugurateurs, les inventeurs de toute chrétienté.

Après Dieu, avec Dieu, s'il plaît à Dieu les créateurs de toute chrétienté.

Jeannette

— Jamais les gens de par ici ne l'auraient abandonné.

Madame Gervaise

— Il fallait que les Ecritures fussent accomplies. Ne parlons point légèrement, mon enfant, ma fille, ne parle point à la légère de ces vieux saints, des premiers saints. Ils furent les premiers patrons, nos premiers patrons. Ils furent les instituteurs et les fourriers des autres, de tous ceux qui vinrent après. De nous ingrats. Ceux qui préparèrent le logement. Le logement de la terre périssable. Le logement éternel périssable impérissable de la terre périssable. Ils firent les logis, ils firent le logement, le cantonnement, ils préparèrent les logements pour les autres. Pour tous les autres. Et pour nous par conséquent. Pour nous dedans les autres. Pour nous ingrats. Ils avaient des noms. Ils furent les premiers disciples, ils furent les douze apôtres. Les vieux saints, les saints éternels, les premiers vieux saints, les éternels vieux saints. Ils avaient des noms qui comptent, mon enfant. Ils ne portaient pas des noms d'avant-hier matin. Du treizième et du quatorzième siècle. Ils ont commencé tout. Après Jésus. Avec Jésus. Les vieux saints éternels. Ils portèrent des noms qui retentiront éternellement. Ils portèrent, ils inaugurèrent des noms que des milliers et

des milliers et des centaines de milliers de chrétiens revêtirent ensuite, ont revêtus depuis, pour s'en faire des patrons ; et parmi ces milliers et ces milliers, dans ces milliers et ces milliers et ces centaines de milliers de chrétiens des saints eux-mêmes, qui revêtirent le même nom, des saints à leur tour, des milliers et des milliers de saints qui ayant revêtu le même nom, eux aussi pour s'en faire un patron, à leur suite eux-mêmes devinrent eux-mêmes patrons, à leur tour eux-mêmes patrons, resanctifièrent le nom, le revêtirent d'une gloire nouvelle, par dessus l'ancienne gloire, comme une longue file, comme une compagnie spirituelle, comme une famille éternelle, temporelle éternelle, derrière le chef de file, comme une famille particulière, une famille spirituelle particulière, une famille spirituelle temporelle éternelle, derrière le particulier père de famille, chef de famille, derrière le patron initial, derrière le premier patron; qui ainsi doublèrent, triplèrent le nom, qui en doublèrent, qui en triplèrent la sainteté, qui en doublèrent, qui en triplèrent la gloire, qui en doublèrent, qui en triplèrent le patronage, qui doublèrent, qui triplèrent, qui quadruplèrent, qui quintuplèrent, qui sextuplèrent, qui décuplèrent, qui centuplèrent le patronage. Voilà ce que c'est, mon enfant. Voilà les noms qu'ils portaient. C'est comme ça que ça se gouverne. Ils furent les saints des saints, de ceux qui ensuite devinrent les saints. Ils furent les patrons des patrons, de ceux qui depuis sont devenus les patrons. Ils furent les saints des premiers jours.

Ils ne portaient pas des noms d'aujourd'hui ni d'hier.

Jeannette — Ils furent heureux.

DE LA G H A II I T É

Madame Gervaise

— Ils portèrent, ils soutinrent les premiers noms du monde, ils soutinrent, ils avancèrent, ils lancèrent, ils inventèrent les premiers noms de la chrétienté. Mon enfant, mon enfant, ils inventèrent la chrétienté même ; après Jésus, avec Jésus ils soutinrent, ils avancèrent, ils lancèrent, ils inventèrent la chrétienté. A présent que c'est fait, c'est pas malin, il est facile de parler d'eux à la légère, fait pour toujours, fait pour éternellement, fait par eux et indéfaisable. Fait par eux pour nous. Quand nous le faisons, mon enfant, c'est fait. Mais quand ils le faisaient, ce n'était pas fait. Ils ont eu, mon enfant, ils ont eu à débarbouiller le monde, tout le monde, ils ont eu à débarbouiller la terre.

La face de la terre.

Ils promurent les premiers noms du monde. Ils promurent la chrétienté même.

Jeannette

— Ils furent heureux.

Madame Gervaise

— Ils soutinrent de grands noms. C'étaient de grands noms, mon enfant, ces noms dont tu parles à la légère, c'étaient de sacrés noms. Ils furent les premiers des chrétiens. Ils furent les premiers des saints. Leurs noms furent les premiers des noms. Ils furent les premiers des noms chrétiens. Ils furent le nom chrétien même. Après Jésus, avec Jésus ils imaginèrent, ils soutinrent, ils inventèrent, ils portèrent, ils introduisirent, ils avancèrent, ils lancèrent d'être saint, d'être

LE MYSTERE

chrétien même, de porter le nom chrétien. Ils rirent le commencement. Ils commencèrent d'être chrétien. Ils commencèrent d'être saint. Ils furent les initiaux, les saints initiaux, les chrétiens initiaux, les initiateurs de tout.

Nous autres nous faisons la suite, nous avons pris la suite. Ce n'est pas la même chose.

Ce n'est pas pareil.

Nous avons pris leur suite.

Chrétiens et successeurs.

Fils et successeurs.

Fils en esprit et successeurs en esprit.

Fils spirituels et successeurs spirituels.

Jeannette

— Ils furent heureux.

Madame Gervaise

— Où il n'y avait rien, ils firent tout. Et où ily a tout, c'est à peine si nous faisons quelque chose. Us avaient des noms qui furent pris, qui seront pris éternellement comme une couverture ; comme une couverture de patronage ; des noms qui notamment furent pris, qui excellemment furent pris et seront pris éternellement par les saints leurs successeurs.

Et où il y a tout, ce qu'il y a, nous le perdons.

Jeannette

— Ils furent heureux.

Madame Gervaise

— Ils furent donc un peu comme Jésus. Us furent les

DE LA CH A R I ï É

saints des saints, des autres saints, des saints leurs successeurs, des lignées des autres saints leurs successeurs. Ils furent les patrons des patrons, des autres patrons, des patrons leurs successeurs, des lignées des autres patrons leurs successeurs. Ils furent donc ainsi un peu comme Jésus. Jésus fut le saint de tous les saints, le patron de tous les patrons, le saint, le patron de toute la chrétienté. Ce que Jésus fut pour tout le monde, pour toute la chrétienté, pour eux-mêmes et pour tous les autres saints, pour eux-mêmes et pour tous les autres chrétiens, pour tous ceux du christianisme, pour tous ceux de la chrétienté, pour tous ceux de la communion, eux-mêmes ils le furent à leur tour, par l'organisation du patronage, par une délégation, par une répartition, par un partage, par une communication, par une distribution, par un report, par une véritable imitation de Jésus, eux-mêmes ils le furent pour leurs familles particulières, pour leurs lignées particulières, pour leurs lignées spirituelles, dans la grande famille chrétienne, dans la grande famille commune, dans la grande famille de la communion. Une sorte de redistribution éternelle avait été opérée d'avance pour leur gloire. Et dans la famille particulière de chacun, dans la famille spirituelle, dans chaque famille particulière il y a eu de grands saints.

Par un répartement, par une répercussion de la sainteté; par une redistribution, par un reversement du patronage.

Jeannette — Ils furent heureux.

LE MYSTÈRE

Madame Gervaise

— C'étaient Jacques et Jean, fîlsdeZébédée. Ces noms dont tu parles à la légère, mon enfant, ils se nommaient deux frères, Simon, qui est appelé Pierre, et André son frère, envoyant leur filet dans la mer (ils étaient en effet pêcheurs).

Et il leur dit : Venez derrière moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes.

Mais eux, sur-le-champ ayant laissé leurs filets, le suivirent.

Et s'avançanl de là, il vit deux autres frères, Jacques fils de Zébédée, et Jean son frère, sur une barque avec Zébédée leur père, refaisant leurs filets; et il les appela.

Or eux, aussitôt ayant laissé leurs filets et leur père, le suivirent.

Jeannette

— Ils furent heureux.

Madame Gervaise

— Ils inaugurèrent la cité de Dieu, le royaume de Dieu sur la terre. Que votre règne arrive. Le règne de Dieu sur terre. Pour les saints leurs successeurs. Pour les chrétiens, pour tous les chrétiens leurs successeurs. Pour nous. Le salaire qu'il avait gagné si durement. Les âmes des pécheurs qu'il avait rachetés. Ils se nommaient, n'y en avait-il pas un qui se nommait Zacharie; ils se nommaient le premier, Simon, qui se nomme Pierre, Simon, dit Pierre, et André son frère ;

Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ; Philippe, et Barthélémy ; Thomas, et Matthieu lepublicain; ily

DE LA CHARITÉ en avait de plusieurs métiers ; Jacques, fils d'Alphée, et Thaddée ;

Simon le Chananéen —

Jeannette

— et Judas Iscariot, qui même le trahit.

— Malheureuse, malheureuse enfant. Mais l'un d'eux reçut son nom des mains mêmes de Jésus, des propres mains de Jésus.

Jeannette

— Celui-là même qui le renia. Des gens de ce pays-ci ne l'auraient jamais renié.

Madame Gervaise

— Malheureuse, malheureuse enfant, quelle idée court derrière ta tête ? Et ne nos inducas in tenlatwiiem. Gardons-nous, mon enfant, gardons-nous du péché d'orgueil, gardons-nous de la tentation d'orgueil. Il reçut son nom des mains mêmes de Jésus-Christ. Ce fut un beau baptême de nom, mon enfant. Jésus-Christ fut son parrain et sa marraine. Cet homme, dont vous parlez si légèrement, ce chrélien, ce saint, primus, le premier de tous, il n'eut pas seulement ce que nous avons tous eu : le baptême de l'eau. Il n'eut pas seulement ce que nous n'avons pas : le baptême du sang. Il eut aussi, par un surcroît, le baptême du nom. Ce fut Jésus-Christ qui lui donna son nom. Quel nom. Son nom éternel pour

LE MYSTÈRE

l'éternité de l' Eglise. Il reçut son nom, son nouveau nom, son vrai nom, son seul nom, des propres mains, des mains mêmes de Jésus.

Le premier Pontife. Le premier Romain.

Le détenteur des Clefs.

Le premier évêque de Rome.

Son nom inventé ; son nom nouveau ; son nom créé.

Leur dit Jésus : Mais vous qui dites-vous que je suis?

Répondant Simon Pierre dit : Tu es le Christ, fils du Dieu vivant.

Mais répondant Jésus, lui dit : Heureux tu es Simon Barjona, parce que la chair et le sang ne te l'a pas révélé, mais mon Père qui est aux deux.

Et je te le dis, que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle.

Et je te donnerai les clefs du royaume des deux.

Jeannette

— Trois fois. Le même. Le même le renia trois fois.

Madame Gervaise entrant comme dans une sainte colère :

— Le reniement de Pierre, le reniement de Pierre. Vous n'avez que ça à dire, le reniement de Pierre. Balbutiant, bafouillant presque. Décolère. On allègue ça, ce reniement, on dit ça pour masquer, pour cacher, pour excuser nos propres reniements. Pour faire oublier, pour oublier nous-mêmes, pour nous faire oublier à nous-mêmes nos propres reniements. Pour parler d'autre chose.

DE LA CHARIT É Pour détourner la conversation. Pierre l'a renié trois fois. Et puis après. Nous nous l'avons renié des centaines et des milliers de fois pour le péché, pour les égarements du péché, dans les reniements du péché.

Tu es Petrus, lui seul reçut son nom ainsi, directement, des propres mains de Dieu depuis Jésus. Et Jésus le tutoyait.

Les saints balayeurs, les grands saints balayeurs du monde.

— Jamais les hommes de ce pays-ci, jamais des saints de ce pays-ci, jamais des simples chrétiens même de nos pays ne l'auraient abandonné. Jamais des chevaliers français ; jamais des paysans français ; jamais des simples paroissiens des paroisses françaises. Jamais les hommes des croisades ne l'auraient abandonné. Jamais ces hommes-là ne l'auraient renié. On leur aurait plutôt arraché la tête.

Des gens du pays lorrain. Des gens du pays français.

Madame Gervaise

— Il fallait que les prophéties fussent accomplies.

Jeannette

— Ils auraient laissé à d'autres le soin de les accomplir. Jamais le roi de France ne l'aurait abandonné. Jamais Gharlemagne et Roland, jamais les gens de par ici n'auraient laissé faire ça. Jamais les ouvriers des villes, jamais les ouvriers des bourgs n'auraient laissé faire ça. Le maréchal aurait pris son marteau. Les femmes, les pauvres femmes, les glaneuses auraient pris des serpettes. Jamais Charlemagne et Roland, les hommes

LE MYSTÈRE de la croisade, monseigneur Godefroy de Bouillon, jamais saint Louis et même le sire de Joinville ne l'auraient abandonné. Jamais nos Français ne l'auraient renoncé. Saint Louis, roi de France, saint Louis des Français. Jamais saint Denis et saint Martin, sainte Geneviève et saint Aignan, jamais saint Loup, jamais saint Ouen ne l'auraient abandonné. Jamais nos saints ne l'auraient renoncé. C'était des saints qui n'avaient pas peur.

— Mon enfant, mon enfant, comme tu parles. Tu t'appuies sur les deuxièmes saints contre les premiers saints; tu te prononces pour les deuxièmes saints contre les premiers saints ; tu te réclames des deuxièmes saints contre les premiers saints. Quelle impiété, mon enfant. Tu introduis la division dans l'Église ; tu introduis un débat dans la communion des saints. Une division, un débat dans la communion.

Tu invoques les deuxièmes chrétiens contre les premiers chrétiens, les deuxièmes saints contre les premiers saints.

Toute maison divisée contre elle-même périra.

Jeannette

— Je dis ce que je crois. Je connais la race des gens de ce pays-ci.

Madame Gervaise

— Tu introduis la division dans l'Église une, que Notre Seigneur a fondée une, qu'il a voulue une, qu'il maintiendra éternellement une. Tu introduis la division, tu introduis un débat dans la communion une.

DE LA CHARITE

Jeannette

— Je dis comme nous sommes, et comme étaient nos saints. Ils n'avaient pas peur des coups.

Madame Gervaise

— Il n'y a qu'une sainteté. Ce sont les mêmes saints. Il n'y a qu'une sainteté, qui vient de Jésus.

Qui est la sainteté même de Jésus.

Éternellement reversée.

— Sainte Geneviève, saint Aignan, saint Loup n'ont pas eu peur d'aller au devant des armées païennes. Ils n'ont pas eu peur des armées païennes. Et saint Martin était un soldat. Ce n'était pas une petite troupe de soldats romains et de bourreaux romains. Ce n'étaient plus quelques décurions. Et leur petite décurie, leurs misérables petites décuries. Qu'il fallait mettre en fuite. Il ne s'agissait plus de quelques centeniers. De quelque centurion et du tiers ou du quart de leur centurie. Ils se sont précipités d'un cœur ferme au devant d'armées innombrables, des armées païennes. Ils ne baissaient pas les yeux, ceux-là. Ils ne tremblaient pas de tous leurs membres. Ils ne reniaient pas. Ils ne renonçaient pas. Et saint Bernard, qui prêcha la deuxième croisade. C'était aussi un deuxième saint. Ils portèrent le corps de Jésus au devant d'armées innombrables. Et sainte Geneviève était une pauvre femme, une petite fille de Paris. Et c'étaient des armées innombrables, des armées païennes, pleines de meurtre et de sang. Et il n'y avait

LE MYSTÈRE

pas une épée, il n'y avait plus une épée, il ne s'agissait plus d'une épée, comme l'épée du soldat serviteur du prince des prêtres. Gomme l'épée ou le bâton de ce Malchus. D'une épée, d'un sabre de sergent de ville. D'un sabre de garde champêtre. C'étaient des milliers et des milliers et des centaines de milliers de sabres. Et qui avaient servi. Et qui serviraient encore. Beaucoup. Longtemps.

Qui savaient servir.

Qui étaient prêts à servir.

Ils y allèrent pourtant. Dans les plis de leurs manteaux ils portaient la gloire de Dieu.

C'étaient des pasteurs, ça. Ils firent plus pour leur troupeau que les autres n'avaient fait pour le grand Pasteur, pour le pasteur en chef. Ils firent plus pour le peuple de Dieu que les autres n'avaient fait pour Dieu même.

Madame Gekvaise

— Tous les saints dans les plis de tous leurs manteaux ont toujours porté la gloire de Dieu.

Jeannette

— C'étaient des barbares, des armées barbares, des armées innombrables, des armées païennes. Cent fois plus barbares, cent fois pires, infiniment plus barbares, infiniment pires que les Anglais même. Et que les Bourguignons.

Ils y allèrent pourtant. Dans les plis de leur manteau ils portaient la gloire de Dieu et le corps de Jésus. Et les fronts barbares se courbèrent devant eux. Vain-

DE LA G II A R I T É

queurs clans la défaite, ils vainquirent, ils triomphèrent des victorieux mêmes.

Madame Gervaise

— - Toute sainteté vient de Dieu, toute sainteté procède de Dieu. Il n'y a qu'une sainteté, qui vient de Jésus- Christ. Tous les saints sont les saints de Dieu, les frères de Jésus, les frères en sainteté de Notre-Seigneur Jésus-Christ même. Les jeunes frères, les petits frères, les cadets de Jésus. Il n'y a qu'une sainteté, c'est la sainteté de Jésus même. Toute sainteté est la même. Toute sainteté vient de Dieu, qui en est la source éternelle. Toute sainteté procède de Jésus qui en est la source et le premier auteur. Et le premier objet et la résidence première. Le premier siège, le siège, éternel. Qui en est le premier exemple. Le modèle, l'inventeur, l'objet de toute imitation. La réussite, la plus grande réussite, et la première, la première réalisation. Tous les saints du monde ne sont que le reflet de Jésus. Toutes les saintetés du monde ne sont que les reflets de la sainteté de Jésus.

Jeannette

— Saint François ne l'aurait jamais renoncé.

Madame Gervaise

— Tu introduis le débat là où il ne doit jamais y avoir de débat. Tu introduis la division là où éternellement jamais il n'y aura de division.

Car l'Eglise est impérissable ; la communion est impérissable et toute maison divisée contre elle-même périra.

LE MYSTÈRE

Jeannette

— Sainte Claire ne l'aurait jamais renoncé.

Madame Gervaise

— L'Eglise est une ; la communion est une ; une dans le temps ; une dans l'éternité

Jeannette

— Renoncé, renoncé, c'est le pire de tout. Madame Colette ne l'aurait jamais renoncé.

Madame Gervaise

Cette colère lui remonte.

— Mais enfin, mais enfin, ces saints que tu allègues contre les premiers saints, ces chrétiens que tu sors contre les premiers chrétiens, de Charlemagne à saint François et à notre sainte Claire, ces saints, ces chrétiens que tu retournes contre eux-mêmes, en le& retournant contre les autres, ils n'en jugeaient pas comme toi. Ils ne se retournaient point contre leurs frères. Ils ne se retournaient point contre leurs aînés. Ils ne se retournaient point contre leurs premiers. Ils ne se retournaient point contre la source éternelle.

Contre leurs modèles, contre leurs exemples, contre les objets de leur imitation.

Jeannette

— Je dis ce qui est.

Madame Gervaise

— Ils avaient la plus grande dévotion, ils n'avaientque dévotion pour leurs frères les saints, pour leurs frères

DE LA CHARITÉ les premiers. Ils se proposaient timidement et humblement, ils ne se proposaient que de les imiter. Tous ensemble ; tous ensemble comme eux ; tous ensemble après eux ; tous ensemble avec eux ; d'imiter Jésus.

Ils n'avaient que dévotion et imitation pour leurs frères ; pour leurs^ frères aînés ; pour leurs grands frères.

Jeannette

— Je ne peux pas mentir. Je ne veux pas mentir. Je dis ce qui est.

Madame Gervaise

— Ilsjugeaient,eux ; ils savaient qu'ils étaient du même corps; du même corps de chrétienté. Ils savaient qu'ils tenaient ensemble, qu'ils étaient du même tenant, du grand tenant de chrétienté.

Qu'ils étaient d'un seul, du seul et même tenant, du grand tenant de sainteté.

Tenanciers du grand tenant de sainteté.

Jeannette

— Renoncer, non, renoncer. Gomment a-t-on pu renoncer le Fils de Dieu.

Madame Gervaise

— Juifs, Grecs, Latins, Français, il n'y a pas plusieurs sortes, il n'y a pas quatre races de saints. Saints juifs, saints grecs, saints latins et romains, saints français ; saints anglais et saints bourguignons il n'y en a qu'une race qui en est la race éternelle. 11 n'y en a qu'une race qui est la race qui ne finira point ; la race spirituelle ;

LE MYSTÈRE

la race éternelle ; qui ne finira jamais, éternellement jamais. Car elle procède, car elle vient de la source qui ne tarira éternellement jamais.

Tous ces saints que tu allègues, ces grands saints, Charlemagne et saint Louis, sainte Geneviève et saint François, de Charlemagne à saint François je ne dis donc pas seulement que jamais ils n'auraient parlé comme ça, que jamais ils n'auraient parlé comme toi. Je dis qu'ils n'eussent entendu qu'avec horreur des paroles comme les paroles que tu viens de prononcer. Contre de telles paroles ils se seraient élevés, ils se seraient levés, ils se seraient soulevés de toutes leurs forces, de leurs pauvres forces, de leurs forces victorieuses. Contre le mauvais usage que l'on voulait faire d'eux. Contre ce pernicieux usage. Contre cet usage d'impiété, de les animer contre leurs frères, de les employer contre leurs prédécesseurs, contre leurs fondateurs, contre les premiers buveurs de la source éternelle, contre les premiers nourris de l'impérissable source.

Jeannette

— Je dis seulement ceci: jamais nous, nous ne l'aurions lâché.

Madame Geuvaise

— Nous le lâchons tous lesjours, malheureuse enfant, nous le lâchons tous les jours. Tu invoques saint François, ma pauvre enfant. Par madame Colette, par sainte Claire, par la filiation spirituelle de sainte Claire, fille spirituelle, sœur spirituelle, filleule spirituelle, compagne spirituelle, je me suis rangée sous la règle de saint François ; du même saint, de ce saint que tu invoques ;

DE L A CHARITÉ

je me suis liée, pour éternellement je me suis liée, éternellement pour éternellement je me suis liée à la règle de saint François ; je me suis réfugiée sous la règle de saint François ; éternellement pour éternellement je me suis abritée sous la règle de saint François. Du même saint que tu m'opposes. Je vivrai et je mourrai, s'il plaît à Dieu, si Dieu veut je vivrai et je mourrai sous la règle, dans la règle de saint François. C'est pour cela que tu m'invoques saint François. Tu nés pas bête. Tu n'es pas sotte. Tu m'opposes mon maître. Tu m'opposes mon patron. Tu m'opposes mon saint. Tu m'opposes mon maître.

Tu m'opposes mon père.

Un silence.

Eh bien moi qui suis de saint François, à loi qui n'est —

vivement :

— à moi qui n'est de rien. Tout beau, madame. On est toujours de quelque part, on est toujours de quelque chose et de quelqu'un dans la chrétienté.

Il n'y a pas de va nu pieds et de propres à rien dans la chrétienté. Il n'y a pas de vagabonds, d'errants.

Vous qui êtes de saint François ; à moi qui suis de saint Remy, et de saint Jean et de sainte Jeanne. De saint Remy pour ma paroisse ; et de saint Jean et de sainte Jeanne pour mon baptême, pour le baptême de mon nom, pour le parrainage de mon baptême. De saint Remy comme paroissienne. Et de saint Jean et de sainte Jeanne comme chrétienne, comme baptisée, comme

LE MYSTÈRE baptisée chrétienne. Saint Remy le patron, le grand patron de ma paroisse. Et saint Jean et sainte Jeanne mes patrons, mes grands patrons.

Les grands patrons de mon baptême.

Mes patrons de mon baptême et mes patrons du ciel.

Mais le grand patron c'est Jésus, notre patron, notre grand patron, le grand patron de tout le monde.

Et la sainte Vierge est notre mère.

Vous qui êtes de saint François ; à moi qui suis de saint Remy, et de saint Jean et de sainte Jeanne.

Vous qui êtes de Jésus ; à moi qui suis de Jésus.

Madame Gervaise

Moi qui suis de saint François ; à toi qui es de saint Remy, et de saint Jean et de sainte Jeanne.

Moi qui suis de Jésus ; à toi qui es de Jésus, je dis : Je dis : Si mon maître était là, mon patron et mon père; et je dis si tes patrons étaient là, tes pères et tes parrains, tes parrains spirituels ; si François était là, mon père, mon maître François ; et si saint Remy, et saint Jean et sainte Jeanne étaient là, je dis tu filerais doux, ma fille. Tu ne serais pas si fière, mon enfant ; tu ne serais pas si haute. Car c'étaient de grands saints. Tout pliait devant eux. Tu profites de ce que moi je ne suis qu'une pauvre femme, une pauvre pécheresse hélas comme tout le monde. Une pécheresse. Une pauvre. Une pauvresse de grâce. Et toi aussi tu aurais plié devant eux. Ensemble avec moi, ensemble avec tout le monde nous aurions plié devant eux. Ensemble pêlemêle, ensemble communément, ensemble en communion. Ils étaient si près de la grâce, ils étaient si pleins de la source, ils étaient si près de la source, ils étaient

DE LA CHARITÉ si pleins de la grâce que la grâce coulait d'eux, coulait visiblement deux, débordait deux comme une source vive. Et non seulement, mon enfant, tout le monde obéissait, tout le monde suivait; tout le monde pliait : non pas seulement cela ; mais tout le monde était heureux; tout le monde se réjouissait en eux, tout le monde se réjouissait d'eux, tout le monde se nourrissait d'eux ; tout le monde était heureux d'obéir, heureux de suivre, heureux de se soumettre, heureux de plier le front. Tu aurais plié, mon enfant, tu aurais courbé le front. Tout le monde obéissait, suivait avec joie. Ce n'étaient pas comme aujourd'hui astreintes et ingratitudes, rigueurs et duretés, ce n'étaient pas que contraintes et forcements. C'était une joie intarissable, une bénédiction perpétuelle, une joie, une douceur de suivre, un contentement d'y aller. Il aurait fallu faire effort, au contraire, pour n'y point aller, un effort ingrat, un elTort impossible, un effort aussi que nul ne faisait, que l'on n'avait point le courage de faire. Une joie de plénitude et de bénédiction. On était comme une terre éclairée, chauffée du soleil, arrosée des bonnes pluies tièdes de printemps, des bonnes pluies tièdes d'automne. On se rendait. On se fondait. Et on se sentait dans la liberté, on sentait que l'on était dans la liberté. On était dans la joie, tu comprends. On pleurait de joie. Tu en aurais pris pour ton grade. On pleurait de joie. On se rendait. On pleurait de grâce. Tout le monde. On buvait ce lait. On se ravitaillait, on se rassasiait, on se baignait dans cette grâce. Il y en avait de trop. On en perdait. On en a trop perdu. On ne savait plus quoi en faire. Ça coulait de toutes parts. Ce n'était pas comme aujourd'hui. Aujourd'hui on

LE MYSTÈRE en manque. Aujourd'hui nous canalisons. Aujourd'hui nous sommes comme des cultivateurs, comme des paysans, comme des laboureurs, comme des jardiniers qui manquent d'eau ; et alors nous faisons des barrages pour ne rien perdre de ce maigre filet ; pour ne rien laisser perdre. Nous faisons des barrages, et des canaux, et des canalisations ; nous administrons, nous régularisons, nous utilisons ce mince filet d'eau; d'une eau éternelle ; de l'eau, d'une eau d'une source éternelle. Nous l'utilisons au plus, tant que nous pouvons. Et nos terres demeurent maigrement arrosées. Nos terres demeurent maigres. Un maigre filet d'eau. De maigres terres. De maigres moissons. Dans nos bras maigres nous ne rapporterons que des moissons maigres. Heureux encore si nous en rapportons. Un fleuve coulait. Un fleuve intarissable coulait. Il y a de la différence entre un grand fleuve et des amusements d'enfant. Entre un grand fleuve et des canaux, artificiels, des amusements d'eau. Mais moi je ne suis qu'une pauvre femme. Alors tu en profites. Tu en abuses. Tu es plus forte que moi. Mais Dieu est plus fort que toi et que moi. Tu résistes. Tu raisonnes. Tu te rebelles. Mais Dieu, s'il plaît à Dieu, est plus fort que tout le monde. Dieu, si Dieu veut, fera peut-être ce que je ne peux pas faire, moi indigne. Les mérites et les prières de Jésus, les promesses de Jésus, les mérites et les prières de tous les saints travaillent pour nous. Et qui sait, toute infime, toute indigne, toute infirme Dieu accordera peut-être quelque chose à mes prières. Il accordera peut-être, il accordera sans doute beaucoup aux tiennes, car il faut prier pour soi, il faut commencer par prier pour soi, Dieu aime

DE LA CHARITÉ que Ton prie et que Ton commence par prier pour soi. Autrement il y aurait de l'orgueil. Il y a de l'orgueil, c'est qu'il y a déjà une pointe d'orgueil. Dieu t'arrachera, Dieu te libérera de cette servitude. Dieu te sauvera, Dieu te calmera de cette inquiétude. De cette dangereuse, de cette périlleuse inquiétude. Au péril de ton âme. De cette inquiétude mortelle. Dieu t'éclairera de cette obscurité, de cette ombre où tu cherches.

Il faut prier pour soi dans les autres, parmi les autres, dans la communion de tout le monde.

Tout ce que je veux te dire ; tout ce que je peux te dire, moi pauvre femme, c'est que si le grand saint François était là, notre frère François, je ne dis pas seulement qu'il ne parlerait pas comme toi, mon enfant ma lille ; je dis qu'il n'aurait entendu de telles paroles qu'avec horreur; je dis qu'elles lui auraient crevé le cœur. Ou plutôt non, mon enfant, ma pauvre enfant. Riant presque. Elles ne lui auraient rien fait du tout. Car il n'aurait rien entendu du tout, riant, et ce n'est pas parce qu'il est sourd, il ne les aurait pas entendues du tout. Et elles auraient été épargnées à tout le monde, elles auraient été épargnées à la face du ciel. Car lui présent, mon enfant, notre frère François étant là, s'il était là ma pauvre enfant, ma chère enfant, c'est toi qui ne les aurais pas dites, lui présent tu aurais courbé le front, belle enfant, ton cœur se serait fondu. Et tu aurais suivi, tu aurais suivi. Ton cœur se serait fondu dans une véritable piété. Mon Dieu, vos saints devraient vivre toujours. Ils parlent trop tôt ; toujours trop tôt. Vous les rappelez toujours trop tôt. Vous en avez bien assez pour vous. Vous en avez bien assez chez vous. Et nous nous en manquons.

Nous autres nous en manquons. Ils nous font faute. Ils nous font tant faute. Nous en manquons toujours. Eux autres ils réussissaient. Et nous nous sommes de pauvres femmes qui ne réussissons point.

Je vais plus loin, ma fille, et, si Von peut au ciel sentir quelques douleurs, des paroles comme celles que tu viens, que tu venais de prononcer, sont tout ce qui peut faire le plus de peine, s'ils les entendent, si jamais ils les entendaient, tout ce qui peut faire le plus de peine aux saints qui sont dans le ciel.

Jeannette

— J'ai ditseulement, pardonnez-moi, jedis seulement : jamais nous autres nous ne l'aurions abandonné, jamais nous autres nous ne l'aurions renoncé. C'est la vérité. Je dis seulement : jamais les gens de par ici, jamais nous autres, jamais des Lorrains, jamais les gens de la vallée de la Meuse, jamais des paroissiens de nos paroisses, jamais ceux de Vaucouleurs, jamais ceux de Domremy, — jamais ceux de Maxey nous ne l'aurions abandonné. Nous sommes de grands criminels, nous sommes de grands pécheurs. Mais jamais nous n'aurions fait cela.

Jamais nous n'aurions laissé faire cela.

Ce qui est pire.

Ce qui est le pire.

De tout.

Je n'aime pas les Anglais. Je dis : Jamais des Anglais n'auraient laissé faire cela.

Madame Gervaise — Prends garde, mon enfant, l'orgueil veille ; et le malin ne se couche jamais. C'est son plus grand chef

d'oeuvre que de détourner vers le péché les sentiments mêmes qui nous poussaient vers Dieu, qui nous jetaient à Dieu.

Qui nous conduisaient, qui nous mettaient au service de Dieu.

Nous avons deux sortes de sentiments, mon enfant. Deux races de sentiments croissent en nous, poussent en nous, mon enfant, se partagent notre âme, deux races de passions ; deux versants de plans inclinés nous entraînent ; deux jeux de mécanisme nous font pencher, nous inclinent ; deux mécanismes, deux versants de pentes nous entraînent ; deux mécanismes d'inclination, deux inclinaisons nous font glisser, nous font tomber d'un côté ou de l'autre.

Il y a les sentiments qui nous inclinent, qui nousconduisent vers Dieu, qui nous mènent, qui nous ramènent à Dieu; il y a les passions qui nous jettent à Dieu; il y a les mécanismes, les jeux de mécanisme qui nous poussent à Dieu ; il y a le versant, le plan incliné, l'inclination, l'inclinaison qui nous fait glisser, qui nous fait tomber du côté de Dieu.

Et malheureusement, hélas hélas il y a l'autre côté. Il y a les sentiments qui nous déclinent, qui nous déduisent, qui nous séduisent, qui nous détournent de Dieu ; qui nous démènent, qui nous déconduisent, qui nous déramènent, qui nous séduisent de Dieu ; il y a les passions qui nous arrachent de Dieu ; il y a les mécanismes, les jeux de mécanisme qui nous tirent de Dieu ; il y a le versant, le plan incliné qui nous fait déraper de Dieu ; l'inclination, l'inclinaison qui nous fait glisser, qui nous fait tomber de l'autre côté, hélas, que le côté de Dieu.

Mais enfin, tant que le démon travaille de son côté, ma pauvre enfant ma pauvre enfant on peut presque dire qu'il n'y a rien à dire ; hélas hélas, malheureusement hélas, c'est triste à dire, c'est affreux à dire: mais enfin, quand il travaille de son côté, on pourrait presque dire, tu me comprends bien, ma petite enfant, en un sens on pourrait presque dire que c'est son droit ; que c'est légitime, comme légitime; quand il travaille dans son domaine, dans son royaume, hélas dans son royaume de perdition ; quand il travaille dans les sentiments qui travaillent pour lui ; quand il travaille dans les sentiments qui le servent, qui lui servent, naturellement ; qui sont faits, hélas, qui sont comme faits pour lui ; quand il travaille, quand il joue dans les passions qui lui reviennent; quand il joue son jeu, le misérable ; quand il descend les pentes qui lui sont, hélas, comme réservées.

Comme abandonnées.

Seulement alors son domaine était toujours limité, son royaume, son misérable royaume. Il n'obtenait jamais, il ne pouvait obtenir qu'un certain nombre d'âmes. Alors il a inventé, le misérable, il a imaginé, le perfide, le pernicieux, le pestilentiel, il a inventé, il a imaginé d'inventer un péché; un péché nouveau ; un singulier péché ; un péché propre ; un péché particulier ; un péché par qui enfin il passerait de l'autre côté ; par qui ainsi enfin il doublerait, il étendrait indéfiniment, infiniment son domaine, son royaume de perdition ; par qui enfin il loucherait, il tenterait les saints mêmes de Dieu.

Il atteindrait de la main les saints mêmes de Dieu.

DE LA CHARITÉ

Le misérable, le doublement misérable, le misérable de l'une et de l'autre main.

Un péché qui n'est plus seulement comme tous les autres. Comme les autres péchés. Comme tout le monde des péchés. Comme les péchés ses frères, ses misérables frères. Un péché nouveau. Un péché bien inventé. Un péché en dehors des autres. De tous les autres. Un péché qui t'ait jouer ensemble les vertus et les vices, également les vertus et les vices. Et même plus, et peut-être mieux, certainement mieux les vertus que les vices. Qui règne d'abord sur les autres péchés ses frères, ses petits frères, ses honteux frères, ses frères de perdition. Qui règne pour ainsi dire également sur les vertus. Et même plus sur les vertus, plutôt sur les vertus, pour ainsi dire mieux sur les vertus. Qui réunit, qui unit dans une basse, dans une honteuse servitude, qui utilise, qui égalise dans une bassesse, dans une commune, dans une honteuse égalité les vertus et les vices.

Qui joue également l'un et l'autre jeu.

Le vieil orgueil veille, mon enfant. Prends garde, prends garde, le vieil orgueil veille.

Le premier, le plus vieux maître du monde. Le plus vieux maître de servitude. Le premier inventé. Le plus vieil inventé. L'orgueil qui perdit les anges mêmes.

Le maître qui joue l'un et l'autre jeu. Qui donne et qui prend de l'une et l'autre main. Qui met des deux mains. Qui joue les deux jeux.

Le vieil orgueil ne se couche jamais. Prends garde,

LE MYSTÈRE prends garde, mon enfant, le vieil orgueil ne dort jamais

Le vieil orgueil ne connaît pas le sommeil de la nuit. Le vieil orgueil ne connaît aucun lit de repos.

C'est la plus grande invention du malin, mon enfant, ma pauvre enfant. On l'admirerait presque pour ainsi dire, tu comprends, tu entends bien, mon enfant, tu comprends comme je le dis, tu entends bien ce que je veux dire. C'est vraiment son chef d'oeuvre, on pourrait dire c'est presque un chef d'œuvre. Car ainsi il a tenté, il a pu tenter, il a réussi à tenter les saints mêmes de Dieu. Et toute la force que la nature nous avait donnée, il nous la retourne, c'est celle-là qu'il nous retourne contre la nature et contre Dieu ; et toute la force que la grâce de Dieu nous donne, il nous la retourne, c'est celle-là même qu'il nous retourne contre Dieu. C'est une canalisation admirable, tu m'entends bien, un détournement incroyable, un retour, un retournement de canalisation, une dérivation prodigieuse. Ah oui, ah oui, c'est un chef d'œuvre. Comment Dieu a-t-il pu lui laisser inventer ça. Par ce ministère, par ce moyen, par cette canalisation. Par le ministère de ce moyen, par le ministère de cette canalisation. C'est affreux. Vraiment c'est affreux à penser. Ainsi les sentiments qui nous tournaient vers Dieu, c'est par ceux-là, par ceux-là mêmes, qu'il nous en détourne. Les sentiments qui nous conduisaient naturellement vers Dieu, qui nous acheminaient à Dieu, qui nous faisaient aboutir à Dieu, c'est par ceux-là qu'il nous en écarte. Les passions, les flots de passion qui nous jetaient à Dieu, c'est par eux qu'il nous en arrache. Et les flots de la grâce, malheureuse enfant, les flots de la grâce de Dieu, c'est dans ces flots-là, c'est dans ces flots mêmes

DE LA CHARITÉ qu'il nous noie dans le péché. Voilà comme il travaille mon enfant, voilà ce que c'est que l'orgueil. Le malin est toujours le malin. Il fait son jeu dans le jeu de Dieu, dans le jeu même de Dieu. Et tout ce que Dieu nous a donné pour nous aider à faire notre salut, Jésus même et les mérites, Jésus et les promesses, il l'emploie pour nous perdre, il le fait servir à nous perdre, il le fait servir à notre perdition éternelle.

Il joue du côté où il ne devrait pas jouer, où il ne devait jamais jouer, dans le jeu de Dieu avec le jeu de Dieu.

Il emploie tout, il retourne tout, il sait retourner tout. Jésus même et l'histoire de Jésus.

Jeannette

— Je dis seulement : des Français, des Anglais, des Bourguignons, jamais mon père, jamais ma mère nous ne l'aurions livré ; mon père, ce grand fort homme ; ma mère, qui a fait les pèlerinages ; jamais mon oncle Lassois, mon oncle Durand Lassois ; jamais mon parrain, jamais ma marraine ; jamais mes trois frères, jamais ma grande sœur ; jamais le curé même, le curé de Domremy, le vieux père Bardet, qui est pourtant un si brave homme, un si bon homme ; et si doux, si pacifique ; heureux les pacifiques ; un homme qui ne se mettrait jamais en colère, un homme qui ne se mettrait jamais à parler plus haut une fois qu'une autre ; un homme qui ne fait, qui n'a jamais fait de mal à personne; et si curé. Eh bien il se serait mis en colère, ce jour-là, monsieur le curé. Jamais mon oncle, jamais Hauviette, jamais Mengette

LE MYSTÈRE

nous n'aurions enduré ça. Nos saints étaient des saints qui n'avaient pas peur des coups.

Madame Gervaise

— Le vieil orgueil veille toujours. Quand le diable travaille par les autres péchés, par les six péchés capitaux, il fait son métier, le misérable; il fait de son métier, il travaille dans sa partie. Mais quand il fait par l'orgueil, mon Dieu, quand il chemine, quand il s'avance dans les voies de l'orgueil, quand il passe par ces voies ; par ces voies détournées ; par ces voies de détournement ; par ces voies retournées ; par ces voies de retournement ; quand il prend le manteau d'orgueil, non alors, non, mon Dieu, il en fait trop. Vous lui laissez faire plus que son métier.

Jeannette

— Je dis seulement : Nous n'aurions pas enduré ça. Nous n'aurions pas supporté ça. Nous n'aurions pas laissé faire ça. Je dis : Hauviette. Je dis : Mengette. la regardant brusquement droit dans les yeux. Je dis : Vous, madame Gervaise, vous n'auriez pas laissé faire ça.

chancelant soudain sous cette poussée, sous cette invasion, sous cette attaque ; directe ; sous cette révélation de la pensée la plus secrète. Elle tremble. Elle rougit brusquement. Un éclair dans les yeux. Puis elle parle pour se rassurer. Elle éteint lentement, modestement tout cela.

— Mon enfant, mon enfant, ménage-moi.

Il est venu, la nuit, comme un larron, et il a tout dérobé.

balbutiant, bafouillant, se reprenant peu à peu :

DE LA C II A R I T É

Je ne suis pas venue au monde dans ce temps-là, mon enfant.

Jeannette, implacable :

— Vous, vous ne l'auriez pas renoncé.

Madame Gervaise

dans un ell'ort incroyable, dans un effort terrible d'humilité ; volontaire ; de volonté d'humilité ; comme traquée ; dans un frémissement, dans un frissonnement ; fermant les yeux ; humblement ; elle achèvera d'une voix grise.

— Mon enfant, je suis comme tout le monde. Je ne vaux pas mieux que les autres.

Je ne suis pas venue au monde dans ce temps-là. Dieu nous fait venir au monde quand il veut. Il a toujours raison. Dieu fait bien ce qu'il fait.

Il est venu la nuit comme un voleur ; et il a tout emporté.

Elle trouve le moyen de dire ce qui suit humblement :

Moi je suis sûre que je ne l'aurais pas abandonné. Dieu m'est témoin que je ne l'aurais pas abandonné.

Madame Gervaise reprenant peu à peu de l'assurance un peu par habitude :

— L'abandon, l'abandon

dans un trouble encore :

Le vieil orgueil veille. Dieu nous fait naître quand il veut. Le vieil orgueil n'est pas mort. Le vieil orgueil ne meurt jamais.

LE MYSTERE

L'abandon, l'abandon, vous n'avez que ça à dire ; l'abandonnement des disciples, la révocation des apôtres, la renégation, le reniement de Pierre, vous n'avez que ça à dire. Dans la vie de tout un saint vous prenez, vous retenez ceci : qu'il fut, qu'un jour il fut renégat. Il est facile à présent d'être chrétienne, il est facile d'être paroissienne. C'était moins facile quand ils ont commencé. Vous faites les malins, à présent, vous faites les fiers, vous faites les forts, vous faites les grands. Vous faites les saints. Il est facile à présent d'être paroissienne. C'était moins facile quand il n'y avait pas de paroisse, et que toute la terre était inlabourée. Treize siècles de chrétiens, treize siècles de saints vous ont débarbouillé la terre ; treize siècles de chrétiens, treize siècles de saints vous ont désabusé la terre ; treize siècles vous ont labouré la terre. Ingrats, peuple ingrat : Treize siècles vous ont christianisé, treize siècles de saints vous ont sanctifié la terre. Et alors, c'est tout ce que vous trouvez à dire. Treize siècles de chrétiens, treize siècles de saints vont ont bâti vos paroisses, vous ont essuvé la terre, la face de la terre, vous ont bâti vos églises. Et alors c'est tout ce que vous avez à dire. Ingrats, peuple ingrat. En venant au monde, vous avez trouvé la maison faite et la table mise. La table sainte. Et ceque vous dites, c'est qu'un jour, un jourde deuil, le jour d'un deuil éternel, c'est qu'un jour il fut un renégat.

La terre, la face de la terre était si sale, mon enfant. Toute souillée de saleté, toute souillée, toute sale de paganisme.

Toute souillée de l'adoration des faux dieux.

Du culte des faux dieux.

DE LA CHARITÉ Et il n'y avait pas une paroisse à la face du ciel. Renégat, renégat. C'est vite dit. Une fois il renia Jésus, — trois fois. Et nous, et nous, combien de fois l'avons-nous renié. Le reniement de Pierre, le reniement de Pierre : et le reniement de vous, le reniement de vous autres. Le reniement de nous, le reniement de moi. Le reniement de tout le monde : toujours de tout le monde; de tout vous autres, de tout nous autres tout le monde. Des milliers et des milliers de fois nous le renions. Et c'est d'un reniement pire. Des centaines et des milliers de fois nous l'abandonnons, nous le trahissons, nous le renions, nous le renonçons. De quel reniement. D'un reniement infiniment pire. Car il y a une différence. Eux autres, ils étaient des pauvres gens qui ne savaient rien. On ne leur avait rien demandé. On ne leur avait pas demandé leur avis. Jésus était passé et les avait emportés. Un jour il était passé comme un voleur. Il avait emporté tout le monde. II avait tout pris, tout emporté. Tous ceux qui étaient marqués. Tous ceux qui se trouvaient là. Qui se trouvaient au droit. C'étaient de pauvres pêcheurs ; du lac de Tibériade. Que l'on nommait aussi la mer de Galilée. Et ces deux qui raccommodaient leurs filets avec leur père. Et un jour, dans la stupeur de cette histoire foudroyante, dans le tremblement de cette révélation extraordinaire, un jour, les pauvres gens, eh bien oui, ils ont manqué leur affaire. Ils n'y étaient pas ce jour-là. C'est qu'ils n'étaient pas entraînés, ils n'étaient pas habitués à une aussi grande histoire. Ils n'étaient pas habitués, ils n'étaient pas faits à leur propre grandeur. Ils n'y étaient aucunement préparés. Par toute leur vie antérieure. Par leurs parents, par

LE MYSTÈRE

leur mélier, par leur famille. Par leurs habitudes, par leurs amis, par leurs compagnons. Par leurs conversations, par leurs occupations de tous les jours. Us n'étaient pas avertis. Ils ne pensaient pas, ils ne savaient pas qu'ils étaient venus au monde pour ça. Exprès pour ça, uniquement pour ça. Ils ne connaissaient pas leur grandeur, leur propre grandeur, leur vocation, la destination de leur grandeur. Ils n'avaient pas été avertis. Ils n'avaient reçu aucun avertissement. Enfin, ils furent surpris. Naturellement. Ils ne s'y attendaient pas. Ça se comprend. C'était la première fois. Mais nous.

elle prononce des paroles grises :

L'orgueil veille.

Le vieil orgueil veille.

Mon enfant, nous ne sommes pas venues au monde dans ce temps-là.

Nous sommes toutes comme tout le monde.

La terre était toute sale, toute boueuse, toute barbouillée de fange.

En ce temps-là.

In Mo tempore.

En ces jours-là.

In diebus autem Mis.

Toute fangeuse.

Et nous on nous a débarbouillé la terre, essuyé les plâtres, amassé, préparé les approvisionnements où nous nous ravitaillons éternellement.

Jeannette — Je dis seulement : Je suis comme tout le monde ; (mais) je sais que je ne l'aurais pas abandonné.

DE LA G II A R I T É

Madame Gervaise

— Ils ne soupçonnaient pas leur histoire, leur propre histoire, la grandeur de leur histoire. Gomment Teussentils deviné. On n'avait jamais rien vu de pareil. Mais nous. Nous, nous avons reçu treize siècles d'avertissement. Nous avons reçu treize siècles d'admonitions. Avons-nous été assez avertis. Nous avons treize siècles d'exercice. Treize siècles d'existence. Nous avons treize siècles d'habitude même. Nous savons. Nous connaissons. Nous ne devrions pas être surpris.

En avons-nous assez reçu, des avertissements. Treize siècles de chrétiens, treize siècles de saints, treize siècles de chrétienté. Nous devrions savoir. Une fois. Une fois, deux fois, trois fois. Et le coq chanta. Mais nous c'est la millième, c'est la cent millième, c'est la centième de millième fois que nous le livrons ; que nous l'abandonnons, que nous le trahissons ; que nous le renonçons, que nous le renions. Peuple ingrat, peuple ingrat, mais aussi renégat. Des milliers et des centaines de milliers de fois que nous le renions pour les égarements du péché.

Combien de fois, des milliers et des centaines de milliers de fois les coqs des fermes, de toutes les fermes ont chanté après que nous l'avions renié trois fois; sur nos simples, sur nos doubles, sur nos triples reniements. Les coqs dans la paille. Sur le fumier des fermes.

C'est drôle on parle toujours de ce coq-là, il est célèbre, du coq qui se trouva là pour chanter, pour sonner, pour enregistrer le reniement de Pierre. C'est

LE M Y S T È R E pour changer, c'est pour détourner la conversation. C'est pour donner le change. 11 y a eu des coqs depuis. Il y a des coqs dans nos pays. Et ils ne sont pas inoccupés. Nous ne les laissons pas inoccupés. On dirai! qu'il n'y a pas de coqs dans nos pays. On ne parle jamais des coqs de nos pays. Hélas hélas il n'y a pas un coq dans pas une ferme qui n'ait chanté, qui n'ait sonné, qui n'ait annoncé au soleil levant, qui n'ait enregistré, chaque jour, chaque soleil, des reniements pires. Des reniements plus que triples. Qui n'ait proclamé la turpitude de l'homme. Le coq chante au point du jour. Ce que le coq chante au point du jour, au point de tous les jours ; dressés sur le fumier de toutes les fermes ; dressés sur leurs ergots, ce qu'ils vantent, ce qu'ils célèbrent, ce qu'ils proclament, ce qu'ils annoncent c'est nosreniementssans nombre. Comment peut-on entendre le matin le chant du coq, comment peut-on entendre chanter le coq, chanter un coq, le matin, et ils recommencent tous les jours, et combien de fois chaque jour, combien de fois par jour, sans penser aussitôt au triple reniement, sans pleurer aussitôt le triple reniement, et nos reniements, qui sont plus que triples. Chaque jour.

Un coq a chanté pour Pierre ; combien de coqs chantent pour nous ; la race n'en est pas perdue.

La race des coqs n'est pas perdue.

Seulement nous ne les entendons pas, ceux-là, nous ne voulons pas les entendre.

Hélas, hélas, il doit commencera y être habitué. Nous lui en avons donné l'habitude ; une habitude à lui-

D E L A C II A K I T É

même; nous l'y avons habitué. Nous lui avons donné cette singulière habitude : d'être renié.

Nous lui avons fait prendre cette habitude.

La même histoire arrive toujours. Par la présence réelle, parla présence de Jésus la même histoire arrive toujours.

Mais ces saints dont tu parles si légèrement ; et non pas seulement toi ; mais tout le monde, partout on en parle légèrement ; ce Pierre, notre fondateur, dont tu parles à la légère ; que tout le monde blague ; le maître des clefs. Ils furent les apôtres investis. Ils furent les premiers disciples.

Jésus pardonna, et instantanément, d'avance il avait pardonné le reniement de Pierre. Dieu veuille qu'il ait pris l'habitude; et que pareillement aussi il nous pardonne nos reniements innombrables.

Dieu veuille que Dieu ait pris l'habitude. Dieu veuille avoir pris l'habitude. Aussi cette habitude.

Cette habitude comme l'autre.

Comme l'autre que nous lui avons fait prendre.

Cette habitude et non pas seulement l'autre.

Pierre notre pierre. Pierre la pierre de notre fondation.

Ils furent les premiers. Ils furent les disciples. Ils furent les apôtres. Ils furent les martyrs. Pierre obtint l'honneur suprême d'être crucifié. Crucifié comme Jésus .' Quelle marque. Quel honneur; unique. Quelle marque de sa destination. Il fut seulement crucifié la tête en bas, par esprit d'humilité, parce que naturellement per-

L E M Y STÈRE

sonne ne peut être crucifié tout à fait comme Jésus. Jésus était la tête et lui est la base. Jésus était la tête et lui les pieds. Le pied.

Et André, son frère André fut crucifié en croix de saint André.

Quand nous aurons payé comme eux, autant qu'eux, nos reniements, nos propres reniements, alors, mon enfant, nous pourrons causer. Quand nous aurons eu cet honneur, quand nous serons morts pour lui, comme eux, alors, mon enfant, nous pourrons peut-être dire un mot; nous pourrons placer notre mot. Riant presque en dedans. Mais alors, mon enfant, c'est alors que nous ne dirons rien. Car c'est alors que nous n'aurions plus rien à dire. Car ce serait que nous serions dans le royaume. Dans le royaume où l'on ne dit plus rien, où l'on n'a plus rien à dire. Car ce serait que nous partagerions avec eux la béatitude éternelle.

Ce serait que nous partagerions leur béatitude éternelle.

Leur béatitude. La béatitude qu'ils ont gagnée. Dans le royaume où l'on ne dit plus rien, parce que l'on n'a plus rien à dire.

Parce qu'il n'y a plus rien à dire.

Jésus a prêché ; Jésus a prié ; Jésus a souffert. Nous devons l'imiter dans toute la mesure de nos forces. Oh ! nous ne pouvons pas prêcher divinement; nous ne pouvons pas prier divinement ; et nous n'aurons jamais la souffrance infinie. Mais nous devons tâcher de toutes nos forces humaines à dire, à communiquer du mieux que nous pouvons la parole divine ; nous devons tâcher

DE LA G H A R I T E de toutes nos forces humaines à prier du mieux que nous pouvons selon la parole divine ; nous devons tâcher de toutes nos forces humaines à souffrir du mieux que nous pouvons, et jusqu'à la souffrance extrême sans nous tuer jamais, tout ce que nous pouvons de la souffrance humaine. Voilà ce que nous devons faire ici-bas, si vraiment nous ne voulons pas lâchement laisser damner les autres, si nous ne voulons pas lâchement nous laisser ainsi damner avec eux.

Jeannette

— Je crois bien qu'au fond je ne suis tout de même pas lâche.

Madame Gervaise

— Voilà ce que nous devons faire ici-bas. Car il y a des trésors. Comme il y a malheureusement pour ainsi dire comme un trésor des péchés, heureusement, heureusement il y a d'autres trésors.

Il y a dans le ciel, dans le ciel et sur la terre, dans le ciel et de là sur la terre, il y a dans le ciel un trésor de la grâce ; un trésor des grâces ; une source éternelle de la grâce ; elle coule toujours et elle est toujours aussi pleine ; elle coule éternellement et elle est éternellement pleine : voilà ce que les docteurs de la terre n'ont pas compris.

Elle est toujours pleine. Elle est toujours éternellement aussi pleine. Voilà ce que n'ont pas compris les docteurs de la terre.

Il y a un trésor des souffrances, un trésor éternel des

LE MYSTÈRE

souffrances. La passion de Jésus l'a empli d'un seul coup ; l'a tout empli : l'a empli infiniment ; l'a empli pour éternellement. Et pourtant il attend toujours que nou^ l'emplissions, voilà ce que n'ont pas compris les docteurs de la terre.

Il y a un trésor des prières, un trésor éternel des prières. La prière de Jésus l'a empli d'un seul coup; l'a tout empli ; l'a empli infiniment, l'a empli pour éternellement; cette fois qu'il inventa le Notre Père ; cette fois, cette première fois ; cette unique fois ; la première fois que le Notre Père sortit dans le monde ; la fois, 1 unique fois, la première fois que le Notre Père parut sur la face du monde ; prononcé de ces lèvres divines : éclaira la face de la terre ; sorti de quelles lèvres : la prière qui devait être ensuite, éternellement ensuite, prononcée tant de fois ; résonner tant de fois sur des lèvres indignes ; la prière qui devait être répétée tant de fois ; résonner tant de fois sur des lèvres humaines ; ensuite éternellement tant de fois ; la prière qui tant de fois devait sonner, devait trembler aux lèvres pécheresses ; tant de fois monter aux lèvres fidèles. Tant de fois chanter; murmurer. Tant de fois trembler aux chœurs des fidèles, au secret des cœurs.

Quand la prière sortit pour cette fois, pour la première fois, la prière dont nous ne ferons jamais que des échos.

La première fois que le Notre Père sortit sur la face de la terre, sortit dans la création, éclaira la face de la terre ; sortit de lui.

Sortit sur la face du monde, éclaira la face du monde.

DE LA CHARIT É La première fois que le Notre Père monta vers Notre Père, qui êtes aux cieux.

Inventé, prononcé de ses lèvres divines. Il y a un trésor des prières. Jésus, cette fois, d'un seul coup, cette première fois Jésus l'emplit ; l'emplit tout; pour éternellement. Et il attend toujours que nous le remplissions, voilà ce que n'ont pas compris les docteurs de la terre.

Il y a un trésor des mérites. Il est plein, il e>t tout plein des mérites de Jésus-Christ. Il est infiniment plein, plein pour éternellement. Il y en a presque de trop ; pour ainsi dire ; pour notre indignité. Il en regorge. Il déborde; il redéborde ; il en déborde. Il est infini et pourtant nous pouvons y ajouter, voilà ce que n'ont pas compris les docteurs de la terre. Il est plein et il attend que nous l'emplissions. Il est infini et il attend que nous y ajoutions.

Il espère que nous y ajoutions.

Voilà ce que nous devons faire ici-bas. Heureusetquand le bon Dieu, dans sa miséricorde infinie, veut bien accepter nos œuvres, nos prières et nos souffrances pour en sauver une àme. Une âme, une seule âme est d'un prix infini.

Jeannette

— Quel sera donc le prix de tout un peuple d'âmes ; quel sera donc le prix d'une infinité d'âmes.

LE MYSTERE

Madame Gervaise

— 11 y a un trésor des promesses. D'un seul coup, du premier coup Jésus a tenu toutes les promesses. Il est venu et il a tenu toutes les promesses. Il a tenu toutes les promesses de Dieu, toutes les promesses des prophètes. Toutes les promesses de Dieu remémorées, répercutées par les prophètes, par la lignée des prophètes. Toutes les promesses faites à son peuple, au peuple d'Israël ; et en Israël à toute humanité. Singulières promesses. Elles ont toutes été accomplies du premier coup, elles furent toutes couronnées d'un seul coup. Et éternellement c'est de nous, c'est aussi de nous, c'est finalement de nous qu'elles attendent leur accomplissement, qu'elles attendentleur couronnement. Singulières promesses. Encore singulières. Doublement singulières. C'est à nous qu'elles furent données. C'est à nous qu'elles furent promises. Et c'est de nous en définitive que dépend leur accomplissement, c'est de nous qu'elles attendent leur couronnement. C'est en nos mains, en nos faibles mains, en nos maigres mains, en nos mains indignes, en nos mains pécheresses que réside leur accomplissement même et la promesse de leur couronnement. C'est le monde renversé. Celui à qui la promesse est faite est aussi celui qui en définitive tient la promesse, se tient la promesse àlui-même. C'est le monde à l'envers. Celui qui tient est le même que celui à qui c'est promis. C'est, nous qui nous tenons parole à nous-mêmes, qui avons à nous tenir parole à nous-mêmes. Voilà ce que n'ont pas compris les docteurs de la terre.

DE LA CHARITE Jeannette

— Une âme, une seule âme est d'un prix infini. Que sera-ce le prix d'une infinité d'âmes ?

Madame Gervaise

— Tu me forces. Tu me dépasses. Quand on dit sauver une âme, cela veut dire sauver cette âme, qu'on pense à cette âme; au salut de cette âme. On dit : sauver une âme. Cela ne veut pas dire qu'on exclut les autres, qu'on pense, qu'on travaille contre les autres, en dehors des autres ; qu'on se prononce contre les autres, en dehors des autres ; qu'on prie en dehors des autres.

Car ce serait prier en dehors de la communion.

Quand on dit sauver une âme, on dit, on veut dire une âme, une certaine âme. On ne dit pas une, une seule comme quand on compte un, deux, trois.

On ne prie jamais en dehors de personne.

De manière à tenir personne en dehors.

On ne prie jamais contre personne.

On dit sauver une âme, on dit comme ça.

Jeannette Comme nentendant pas :

— Que sera-ce le prix d'une infinité d'âmes ?

Madame Gervaisb

— On doit penser à tous, on doit prier pour tous. Trop heureuses quand sa faveur infinie veut bien choisir cette âme parmi celles que nous avons aimées. Ah ! Jeannette, si tu savais —

LE MYSTERE

Un silence bref.

On t'aura dit souvent que j'avais fui le monde et que j'avais été lâche, que j'étais lâche, que j'avais abandonné maman ; ils n'ont que ça à dire, que l'on a fui le monde, que nous fuyons le monde : si tu savais par combien de larmes, et du sang de mon corps et du sang de mon âme j'ai voulu sauver cette âme-là ! Pardonnezmoi, mon Dieu, cet orgueil à jamais, d'avoir osé choisir une âme à la sauver.

Un long silence.

Mais quand l'âme a passé devant le Tribunal, si Dieu l'a condamnée à l'Enfer éternel, nos œuvres ne valent pas pour elle ; elle est morte : nos prières ne valent pas pour elle ; pour elle nos souffrances ne valent pas. Ne donnons pas pour elle, ne donnons pas en vain pour elle nos œuvres vivantes, nos prières vivantes, nos souffrances vivantes : il faut laisser les morts ensevelir leurs morts.

Jeannette

Elle cesse de filer pour engager la discussion.

— Alors, madame Gervaise, quand vous voyez qu'une âme se damne ---

Madame Gervaise

avec une sourde violence extrême; comme un cri d'en dessous :

— Jamais nous ne savons si une âme se damne.

Jeannette

— Hélas! noussavonsbienqu'ilen estqui se damnent.

DE LA C H A R I T É

Nous voyons bien. Voyons ! madame Gervaise : souvent nous croyons bien que telle âme est damnée.

Madame Gervaise

— Ma sœur, quand je crois bien qu'une âme s'est damnée, je suis malheureuse et je donne à Dieu la souffrance nouvelle où mon àme est enclose à supposer damnée une âme encore ici.

On offre à Dieu ce que l'on a. On offre à Dieu ce que l'on peut.

Jeannette

— Et quand vous voyez, madame Gervaise, que vos prières sont vaines ?

très vivement ; comme un cri sourd ; comme un cri secret :

— Jamais nous ne savons si la prière est vaine.

rougissant et se reprenant vite :

Ou plutôt nous savons que la prière n'est jamais vaine. Il y a le trésor des prières. Depuis que Jésus a dit son Notre Père. Depuis la première fois que Jésus a dit le Notre Père.

très ferme.

Et quand cela serait, c'est affaire au bon Dieu : nos âmes sont à lui. Quand j'ai fait ma prière et bien fait ma souffrance, il m'exauce à sa volonté : ce n'est pas à nous, ce n'est à personne à lui en demander raison.

Jeannette

— Et la souffrance.

LE MYSTERE

Madame Gervaise

— Il exauce la souffrance comme il exauce la prière.

Jeannette

— Et quand nous voyons, quand vous voyez que la chrétienté même, que la chrétienté tout entière s'enfonce graduellement et délibérément, s'enfonce régulièrement dans la perdition.

Madame Gervaise

— On verra, on verra, mon enfant. Qu'est-ce que tu en vois. Qu'est-ce que tu en sais. Qu'est-ce que tu sais. Qu'est-ce que nous en savons. On verra voir. Laissons courir, laissons venir la volonté de Dieu. Le monde se perd, le monde s'enfonce dans la perdition. Tu t'en aperçois, tu le vois, depuis quand ? mettons depuis huit ans. Tu l'entends dire, aux vieux, depuis quand ? mettons depuis quarante, depuis cinquante ans. Mettons de père en fils depuis cinquante et cent ans. Et puis après. Que sont quarante, que sont cinquante et cent ans auprès de ce qui est promis à l'Église. Et quand ce serait depuis les treize siècles que ça dure. Que sont des siècles de jours et des siècles d'années. Que sont des siècles de minutes ? Il y aura des siècles de siècles. Nous sommes de l'Eglise éternelle. Nous sommes dans la chrétienté éternelle. Nous sommes de la chrétienté éternelle. Ces temps sont venus, il y aura d'autres temps. Ces temps sont venus, il y aura, il y a l'éternité. Que pèsent des siècles de siècles du temps en face de l'éternité.

DE LA CHARITÉ

De la véritable, de la réelle élernité.

En face des promesses éternelles. De la promesse d'éternité. De la promesse faite à l'Eglise.

En face des promesses.

En face des promesses que pèse l'événement ; le pauvre, le misérable événement; tout ce qui arrive.

Qu'est-ce que nous savons.

Qu'est-ce que nous voyons.

Et quand cela serait, c'est affaire au bon Dieu : la chrétienté même est à lui, l'Église est à lui. Quand j'ai fait ma prière et bien fait ma souffrance, il m'exauce à sa volonté : ce n'est pas à nous, ce n'est à personne à lui en demander raison.

. Nous sommes dans la main de Dieu.

Les voies de Dieu sont insondables.

Un peu brusquement.

— Adieu, madame Gervaise.

Madame Gervaise

— Adieu, ma fille. Que Jésus le Sauveur sauve à jamais ton âme.

Jeannette

— Ainsi soit-il, madame Gervaise.

Elle se remet à filer.

LE MYSTERE

Orléans, qui êtes au pays de Loire.

Madame Gervaisc était sortie. Mais elle rentre avant que l'on ait eu le temps de baisser le rideau.

le porche

du mystère

de la deuxième vertu

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