‹ Œuvres complétes. Introd (volume 5)Chapitre 3 sur 7 · ANNETTE · texte numérisé non relu

ANNETTE

— Ma petite Hauviette, ma petite Hauviette.

Hauviette

— Je continuerais à filer, si je filais, et à jouer, si je jouais. Et en arrivant je dirais au bon Dieu : Notre père, qui êtes aux cieux, je suis ia petite Hauviette, de la paroisse de Domremy en Lorraine ; pour vous servir ; de votre paroisse de Domremy dans votre Lorraine de chrétienté. Vous nous avez rappelés un peu de bonne heure, vu que je n'étais encore qu'une toute petite fille. Mais vous êtes un bon père et vous savez, ce que vous laites.

Je suis une petite Française têtue. Jamais on ne me fera croire qu'il faut avoir peur du bon Dieu ; qu'on peut avoir peur du bon Dieu. Quand je suis sur la route et que mon père me rappelle, pour me faire rentrer à la maison, je n'ai pas peur de mon père.

Un silence.

Je suis comme eux. Nous sommes leurs filles. Il faut moins de force pour abattre un bonhomme que pour abattre un chêne. Il faut moins de peine, il est plus

DE LA CHARITÉ facile d'être soldat que d'être bûcheron, il est plus facile d'être soldat que d'être paysan ; il est plus facile, il est plus agréable, à ce qu'il semble, du moins on le dit, on dirait, il semblerait qu'il est plus agréable d'être bourreau que d'être victime. C'est un fait extraordinaire pourtant, c'est une des plus grandes preuves, c'est une des plus grandes marques de la bonté de Dieu qu'avec ça il y ait toujours autant de paysans que de soldats, autant de martyrs que de bourreaux ; autant de paysans qu'il en faut, autant de martyrs, autant de victimes qu'il en faut; toujours autant des uns et des autres ; c'est la plus grande preuve qu'il y ait de la présence de Dieu parmi nous, qu'on a beau faire, qu'on dirait qu'on fait tout ce qu'on peut pour rendre certains métiers impossibles, pour décourager certains métiers, et qu'il y en ait toujours autant dans ces métiers-là, autant qu'il en faut pour faire marcher le monde. Et qu'on ne peut pas décourager les paysans, et qu'on ne peut pas décourager les victimes et les martyrs. Et que les soldats se lasseront avant les paysans, et que les bourreaux se lasseront avant les victimes et les martyrs.

On croit, on pourrait croire qu'il vaut mieux être à la place du bourreau qu'à la place de la victime, à la place du bourreau qu'à la place du martyr. Il faut croire que c'est une erreur.

— Voilà bientôt cinquante ans passés, Hauviette, que les bons laboureurs prient le bon Dieu pour le bien des moissons ; voilà huit ans passés que moi petite je le prie de toutes mes forces pour le bien des moissons. Madame Gervaise est au couvent : elle doit savoir

pourquoi le bon Dieu n'exauce pas les bonnes prières.

Hauviette

— Je suis une bonne chrétienne. Je suis une bonne Française. Pour que le bon Dieu bénisse les moissons, Jeannette, il faut d'abord que nous ayons fait les semailles ; c'est pour cela que nous commençons par les faire tous les ans. Puis, quand la terre bien prête est bien ensemencée, nous faisons nos prières pour que le soldat ne vienne pas, pour que le blé nouveau naisse et pousse en moisson. Pour que la moisson croisse et que le blé foisonne. Nous, c'est tout ce que nous pouvons faire, c'est tout ce que nous avons à faire : le reste au bon Dieu; nous sommes dans sa main ; il est le maître ; il nous exauce à sa volonté.

Jeannette

— Dieu nous exauce de moins en moins, Hauviette : Les voyageurs qui passent n'apportent plus que des nouvelles mauvaises. Les Anglais tiennent enserré le mont de monsieur saint Michel, et voici que le blé, qui manquait pour le pain, va manquer pour semer.

Hauviette

— C'est affaire au bon Dieu : nos blés sont à lui. Quand j'ai bien fait ma tâche et bien fait ma prière, il m'exauce à sa volonté; ce n'est pas à nous, ce n'est à personne à lui en demander raison. Vraiment, Jeannette, il faut que tu aies une grande souffrance pour oser ainsi demander compte au bon Dieu.

Lui demander raison. Lui chercher des raisons. Toi-même tu travailles bien. Tu travailles comme tout

DE LA CHARITÉ le monde. Tu travailles mieux que moi. Tu travailles mieux que personne. Tu tiles la laine ; la laine, seule utilité. Tu en fais plus que moi. Ce matin tu en auras fait plus que moi. Je cause et en même temps je ne fais rien. Tu causes et en même temps tu travailles. Fille inquiète, âme insatiable, âme inquiète, si tu crois ce que tu dis, alors au moins ne travaille pas.

Jeannette

H est vrai : j'ai une grande souffrance de toute

cette perdition ; mais je souffre encore une souffrance, une souffrance inconnue, au delà de tout ce que tu pourrais imaginer.

Hauviette

Tu la diras sans doute à madame Gervaise ? ta

souffrance nouvelle.

Jeannette

— Je ne sais pas.

Un silence.

Hauviette

— Au revoir, ma belle, à tout à l'heure. Montrant le chemin qui vient du bourg. Elle va venir par ici. Montrant le chemin qui s'en va par la droite à flanc de coteau. Moi je m'en vais par ici. J'ai affaire par ici. Je ne sais pas comment que ça se fait. J'ai toujours affaire ailleurs. Je ne sais pas. Je ne l'ai jamais rencontrée, cette personne-là. J'ai toujours affaire ailleurs. Ailleurs qu'où elle est. Il y a comme ça des hasards dans l'existence. Aussi, ça m'étonne, je ne l'ai jamais rencontrée.

Par ici. Par là.

LE MYSTÈRE

C'est honteux. C'est affreux. Sa mère à présent en veut au bon Dieu. Sa mère est jalouse du bon Dieu. Sa mère fait des reproches au bon Dieu. Elle reproche au bon Dieu de lui avoir volé sa tille. C'est une impiété, une impiété comme on n'en avait jamais vu. Qui n'a pas de nom. Sa mère a dit ça, que le bon Dieu était un voleur.

Qu'il lui avait volé sa tille.

Une impiété qui n'a pas de nom.

A quoi que ça a abouti, tout ça.

J'aime encore mieux penser à tes deux nourrissons. Le bon Dieu leur enverra peut-être de retrouver, demain, du monde comme toi. Quoique tu as raison. Du monde comme toi, si il y en a, il y en a guère. Si il y en a, il y en a pas beaucoup.

Au revoir. L'appétit aux repas. L'appétit aux prières.

Elle sort.

Jeannette Un long silence.

Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a donc ? De tout temps, hélas, dans tous les temps on s'est perdu ; mais depuis quarante ans hélas on ne fait plus que cela, on ne fait plus que de se perdre. Qu'est-ce qu'il y a, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a. Il y en avait encore qui se sauvaient. Il y en avait qui en réchappaient. Mais maintenant, mon Dieu, qui répondrait qu'il y en a qui se sauvent, qui répondrait qu'il y en a quelques-uns seulement, même seulement, même au moins, qui en

DR LA C II A R I T É

réchappent. C'était la terre, hélas, quelquefois, souvent c'était la terre qui préparait à Tenter. Aujourd'hui ce n'est plus même cehi ; ce n'est plus la terre qui prépare à l'enfer. C'est l'enfer même qui redéborde star la ienre. Qu'est-ce qu'il y a donc, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a donc de changé, qu'est-ce qu'il y a donc de nouveau. <v)u'avez-vous fait de ce peuple, de votre peuple chrétien. Faudra-t-il que vous ayez envoyé votre Fils en vain et sera-t-il dit que Jésus sera mort en vain, votre Fils qui est mort pour nous. Sera-t-il dit que vous n'aurez point fait cesser la grande pitié qui est au royaume de France.

Un silence.

Jésus, Jésus, un jour sur une montagne de ce pays-là vous avez eu pitié du peuple, vous avez pleuré sur cette foule, et cette foule avait faim et pour la nourrir, pour apaiser la faim de son corps, pour rassasier sa faim charnelle vous avez multiplié les poissons et les pains.

Jésus, Jésus, Jésus, aujourd'hui votre peuple a faim et vous ne rassasiez pas votre peuple. Aujourd'hui dans ce pays-ci votre peuple d'aujourd'hui, dans votre Lorraine de chrétienté, dans votreFrance de chrétienté, dans votre chrétienté votre peuple de chrétienté a faim. Il manque de tout. Il manque du pain charnel. Il manque du pain spirituel. Et pour le nourrir, .pour lui rassasier son une et l'autre faim, pour lui donner le pain de son corps et le pain de son âme sera-t-il dit que vous ne seriez plus parmi nous. Sera-t-il dit que vous ne multipliez plus, que vous ne multiplierez pas les poissons secs et les pains.

Vous ne pleurerez pas sur cette multitude.

LE MYSTÈRE

En vision.

Heureux ceux qui l'ont vu passer dans son pays ; heureux ceux qui l'ont vu marcher sur cette terre ; ceux quil'ontvumarchersur le lac temporel; heureuxceux qui l'ont vu ressusciter Lazare. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense que cela n'est arrivé qu'une fois. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense. Quand je pense que c'était un homme comme tous les autres, un homme ordinaire; apparemment comme tous les autres, apparemment ordinaire. Il marchait sur la route comme un homme ordinaire ; ses pieds portaient par terre ; et il montait les sentiers du coteau. Jérusalem, Jérusalem, tu as été plus bénie que Rome. En vérité, en vérité, tu as été plus favorisée, Jérusalem, tu as été plus fortunée. Un homme comme les autres. Et toi Nazareth, petit bourg, petite ville de Judée, tu es plus heureuse que Reims et que Saint-Denis. Et toi Bethléem, petit bourg de Juda, le plus petit des bourgs de Juda, le plus brillant des bourgs de Juda, tu brilleras éternellement aussi au dessus de tous les bourgs de la terre, tu brilleras éternellement au dessus de tous les bourgs de la chrétienté, éternellement infiniment au dessus de nos bourgs obscurs, de nos petites paroisses chrétiennes. Qui connaîtra jamais cette petite paroisse de Domremy. Qui saura jamais seulement le nom de cette petite paroisse de Domremy. Qui saura seulement qu'elle a jamais existé.

Et toi, Bethlehem, terre de Juda, tu nés pas la moindre entre les principales villes de Juda ; car c'est de toi que sortira le Conducteur qui paîtra Israël, mon peuple.

Mais vous, paroisses chrétiennes, paroisses lorraines,

DE LA C H A 11 I T É

paroisses françaises, vous avez été moins favorisées. Les plus grandes de vous, les plus saintes parmi vous, les plus pleines, les plus bourrées de sainteté d'entre vous, les plus grandes en sainteté de vous toutes n'ont rien eu qui approchât, même d'infiniment loin, de ce qui a été donné à ce petit bourg perdu. Vous Chartres, ville unique du pays de France, cathédrale unique au monde, Chartres, diocèse, ville unique au royaume de France, Chartres, qui êtes dévouée à notre Dame, Chartres qui êtes dévouée, dédiée, donnée à notre Dame, Chartres qui êtes vouée, qu'est-ce que vous êtes, Chartres, grande ville, en comparaison de ce petit bourg. Et vous aussi vous n'êtes rien, vous-même Saint-Michel, bourg unique, ville unique au monde, unique en toute chrétienté, basilique au monde. Et vous Tours, ville de Loire, ville de saint Martin, qui fûtes capitale des Gaules, qui en ce pays-ci, au royaume de France, fûtes capitale des premières chrétientés. Métropole, ville mère, mère des autres villes. Vous toutes, qu'est-ce que vous êtes, grands diocèses, grandes villes, grandes paroisses, qu'est-ce que vous êtes auprès de ce petit bourg, au prix de ce bourg obscur, qui hélas hélas, n'est peut-être plus même une paroisse, une paroisse chrétienne. Et vous, les tours de Notre-Dame, Paris, qui fûtes capitale du royaume de France, doublement dévouée, doublement dédiée, doublement donnée, vouée doublement, et aussi à vous, notre Dame, et à notre grande sainte Geneviève ; qu'est-ce que vous êtes. Et vous aussi, Orléans, vous enfin vous n'êtes rien, Orléans ville de Loire, dédiée à ce grand saint Aignan. Grandes villes, villes illustres, villes de chrétienté, vous avez de grands saint» et de

LE MYSTÈRE grands patrons, les plus saints, les plus grands patrons du monde, et au dessus de tous les saints vous êtes patronné, vous avez la sainte Vierge notre Dame. Vous avez donné le jour et vous avez donné l'exercice à de grands saints et éternellement ils veilleront sur vous, éternellement ils vous patronneront, car éternellement assis à la droite ils prieront pour vous. Éternellement ils vous protégeront, éternellement ils vous couvriront de leurs prières. Or vous n'êtes rien, villes chrétiennes, grandes villes, résidences de chrétienté, chaires, cathédrales de sainteté vous n'êtes rien. Car tout a été pris, une fois pour toutes ; et rien n'est plus à prendre. Tout a été pris, tout ce qui comple, une fois pour toutes, un jour pour éternellement. Et il ne reste plus rien, mes enfants, rien à prendre, de ce qui compte. Car je vous le dis en vérité ce petit bourg perdu a tout pris, un jour, une fois dans le temps ; une fois dans l'éternité ; une fois pour toutes, une fois pour toutes les fois; un jour, furtif, il a tout pris pour éternellement tout ce qui compte. Et vous, grandes villes, villes chrétiennes, qu'est-ce qui vous reste. Qu'est-ce que vous êtes. Car vous vous attardez à produire des saintes et des saints, et pendant ce temps-là Jésus est le saint de cette paroisse-là, qui n'est peut-être plus, hélas, une paroisse. Chrétienne. Même une paroisse. D'autres ont saint Loup et saint Gratien ; d'autres ont saint François ; d'autres ont notre Dame même. Vous autres gens du pays picard vous en avez d'autres ; et d'autres aussi vous autres gens du pays de Bourges. Et vous Nancy, ville proche, paroisses prochaines, vous autres, vous gens de Nancy, vous avez le grand saint Nicolas. Vous Toul, notre diocèse, vous avez ce que vous avez

DE LA CHARITÉ

Accentuant de se tourner vers l'église. Et vous ma paroisse vous avez le grand saint Rémi. Mais où allez- vous, paroisses. Pendant ce temps-là Jésus, Jésus même est le propre saint, le saint, le patron de cette paroisse-là. Pendant que vous vous attardez. Vous vous attardez à produire des saintes et des saints, des saintes et des saints ordinaires, mon Dieu, et pendant ce temps-là, pendant qu'on ne se méfiait pas, sans qu'on ait averti personne en ce pays-ci, pendant qu'on n'y prenait pas garde, sans que nos pères et nos grands-pères en ce pays-ci aient reçu aucun avertissement, et pourtant c'étaient de si braves gens, un petit bourg est venu, qui avait déjà tout emporté. Il a été donné à cette paroisse ce qui n'a jamais été donné à vous, paroisses de France, ce qui jamais, éternellement jamais ne sera donné à nulle autre paroisse. A aucune paroisse. Pendant qu'on ne s'y attendait pas. Car ça a été fait, ça s'est fait une fois pour toutes, un jour dans le temps, dans ce pays-là, une fois pour toutes les fois, dans l'éternité une fois pour éternellement, de toute éternité pour toute éternité. Et il est venu dans la nuit comme un voleur. Et jamais plus on ne recommencera. Vous vous attardez, paroisses vous vous attardez à produire des saintes et des saints les plus grands. Et pendantee temps-là, sansavertir, sans prévenir personne, une petite paroisse de rien du tout avait enfanté le saint des saints. D'un seul coup, du premier coup, elle était arrivée, elle avait enfanté le saint des saints. Dans un éclair elle avait réussi, elle avait fait ce qui ne se refera jamais plus, elle avait fait, enfanté celui qui éternellement ne s'enfantera plus. Et comme vous autres, paroisses, vous avez pour patrons saint Crépin et saint

LE MYSTÈRE

Crépinien, tout de même, Bethléem, tu as pour patron saint Jésus. D'autres ont saint Marceau et saint Donatien ; et Rome a saint Pierre. Mais toi, Bethléem, petite paroisse obscure, petite paroisse perdue, toi maline tu as saint Jésus, et nul ne pourra te l'enlever éternellement jamais. Car il est ton propre patron, comme saint Ouen est le patron de Rouen. Car c'est ce saint-là que tu as mis au monde ; un jour du monde que tu as mis au monde. Tu as produit ce saint-là, tu as enfanté ce saint-là. Et nous autres nous ne sommes que des petites gens.

Et il n'y aura plus que des petites gens, depuis qu'une paroisse est venue, qui a tout pris pour elle.

Avant même qu'on ait commencé.

Il n'y aura plus jamais, éternellement jamais, que des petites gens.

Un silence.

Heureuse celle qui versa sur ses pieds le parfum de l'amphore, celle qui versa sur sa tête le parfum du vase d'albâtre, à Béthanie, dans la maison de Simon, surnommé le lépreux ; sur ses pieds, sur ses vrais pieds, sur son corps charnel, sur sa tête réelle, sur la tête de son corps ; heureuses toutes et tous, heureux pêle-mêle, pécheurs et saints. Il a été accordé, mon Dieu, aux pécheurs de ce temps-là, aux pécheurs de ce temps et de ce pays-là ce que vous avez refusé, mon Dieu, ce qui n'a pas été accordé aux saints, ce que vous n'avez pas accordé à vos saints de tous les temps. Il a été donné aux plus grands pécheurs d'alors et de là ce qui n'a pas été donné aux plus grands saints des plus grands

DE LA CHARITÉ

siècles. Ce qui n'a pas été donné depuis. Jamais. A personne. Heureuse celle qui d'un mouchoir, d'un vrai mouchoir, d'un mouchoir pour se moucher, d'un mouchoir impérissable essuya cette face auguste, sa vraie face, sa face réelle, sa face d'homme, d'un blanc mouchoir blanc cette face périssable ; sa face pitoyable ; et de le voir alors, dans cet état, le sauveur du genre humain, de le voir ainsi, lui, le sauveur de tout le genre humain, quel cœur insensible ne se fût amolli, quels yeux, quels yeux humains n'eussent versé des larmes ; cette face de sueur, toute en sueur, toute sale, toute poussiéreuse, toute pleine de la poussière des chemins, toute pleine de la poussière de la terre ; la poussière de sa face, la commune poussière, la poussière de tout le monde, la poussière sur sa face ; collée par la sueur. Heureuse Madeleine, heureuse Véronique; heureuse sainte Madeleine, heureuse sainte Véronique, vous n'êtes pas des saintes comme les autres. Tous les saints sont saints, toutes les saintes sont saintes, mais vous vous n'êtes pas des saintes comme les autres. Tous les saints, toutes les saintes sont assis avec Jésus à la droite du Père. Tous les saints, toutes les saintes contemplent Jésus assis à la droite du Père. Et il y a, dans le ciel il a son corps d'homme, son corps humain glorieux, puisqu'il y est monté, tel que, le jour de l'Ascension. Mais vous autres, vous seuls, vous avez vu, vous avez touché, vous avez saisi ce corps humain dans son humanité, dans notre commune humanité, marchant et assis sur la terre commune. Vous seuls vous l'avez vu par terre. Vous seuls vous lavez vu deux fois et non pas une seulement; non pas une fois seulement, comme tous les autres, dans votre éternité ; non pas seulement la

LE MYSTÈRE

deuxième fois, qui dure éternellement ; mais une première fois, une fois antérieure, une fois terrestre ; et c'est cela qui ne fut donné qu'une fois, c'est cela qui n'a pas été donné à tout le monde. Il y a plusieurs classes de saints, il y en a deux, et vous êtes de la première classe, et nous tous tous les autres, pécheurs et saints, nous ne sommes tous après que des ouvriers de la onzième heure ; et les saints mêmes, les autres saints dans le ciel, ils ne sont, après, désormais ils ne sont que des saints de la onzième heure. Car ils ne le voient que dans l'éternité, où on a le temps, et vous vous le voyez aussi dans l'éternité ; et vous l'aviez vu, vous l'avez vu sur la terre, où l'on n'a pas le temps. Histoire unique, histoire terrestre, qui passa si vite, qui ne recommencera point. Mystère effrayant, vous avez approché ce mystère effrayant. Villes cathédrales, vous n'avez point vu cela. Vous enfermez dans vos églises cathédrales des siècles de prière, des siècles de sacrements, des siècles de sainteté, la sainteté de tout un peuple, montant de tout un peuple, mais vous n'avez pas vu cela. Et eux ils l'ont vu. Tous ils l'ont vu, sans se déranger, ceux qui étaient là et ceux qui étaient venus, ceux qui étaient venus exprès et ceux qui n'étaient pas venus exprès ; les bergers, les mages, et l'âne, et le bœuf qui soufflait dessus pour le réchauffer. Il était à portée de la voix, il était à portée de la main, il était à portée des yeux, du regard des yeux, et cela ne recommencera point. Reims, vous êtes la ville du sacre. Vous êtes donc la plus belle ville du royaume de France. Et il n'y a pas de cérémonie plus belle au monde, il n'y a pas dans le monde de cérémonie aussi belle que le sacre du roi de France, dans

aucun pays. Mais d'où venez-vous, ville de Reims, que faites-vous, cathédrale de Reims. Qui êtes-vous. Une étable, dans ce bourg perdu, une pauvre étable, dans ce pauvre petit bourg de Rethléhem, une étable a vu uaître une royauté qui ne périra pas, une simple étable, une royauté qui ne disparaîtra point dans les siècles des siècles, jamais, une étable a vu naître un roi qui régnera éternellement. Dans ce pays-là. Voilà ce qu'ils t'ont dansce pays-là. Et le roi de France, qui est le plus grand roi du monde, fait des entrées solennelles, il fait dans Reims une entrée solennelle, et rien n'est plus beau que l'entrée du roi dans Reims, rien n'est plus beau au monde, rien dans le monde n'est aussi beau, dans tout le monde ; et vingt rois de France ont fait dans Reims, dans la cathédrale de Reims vingt entrées solennelles, vingt entrées somptueuses. Mais vous Jérusalem vous êtes plus heureuse ; vous êtes heureuse entre toutes les villes ; vous êtes infiniment plus grande, et plus heureuse, et plus honorée. Vous avez reçu un honneur infiniment plus grand. Vous êtes heureuse par dessus la tète de toutes les villes, car il est entré dans vos murs, monté surl'ànon d'une ànesse ; et cela ne recommencera point ; et le peuple de ce pays-là jetait des palmes et des feuilles, des rameaux et des fleurs sous les pieds de l'ànesse. D'autres paroisses ont vu naître, ont fait naître, ont produit d'autres saints. Mais ces paroisses-là elles ont vu naître, elles ont fait naître, elles ont produit le grand saint, le saint des saints : quelle élection. Pendant que vous vous amusez, paroisses chrétiennes, à faite des saintes et des saints, une paroisse s'était levée de bonne heure. Elle s'était levée avant tout le monde. Et elle avait produit le saint

LE MYSTÈRE qu'on ne refera point. Heureux celui qui se trouva là, juste au moment où il fallait porter sa croix, l'aider à porter sa croix, une lourde croix, sa vraie croix, cette lourde croix de bois, de vrai bois, sa croix de supplice, une lourde croix bien charpentée. Comme pour tout le monde, pourtouslesautres suppliciés du mêmesupplice. Un homme qui passait par là, sans doute. Ah il avait bien pris son temps, celui-là, cet homme qui passait par là, juste à ce point, juste alors, juste à ce moment-là. Cet hommequi passait juste là. Combien d'hommes depuis, des infinités d'hommes dans les siècles des siècles auraient voulu être là, à sa place, avoir passé, être passés là juste à ce moment-là. Juste là. Mais voilà, il était trop tard, c'était lui qui était passé, et dans l'éternité, dans les siècles des siècles il ne donnerait pas sa place à d'autres; et eux, les tard venus, ils ont été forcés de se rabattre sur d'autres croix, de s'exercer, de faire des exercices, de se rabattre à porter d'autres croix. De s'en fabriquer, eux-mêmes, d'autres croix. De s'en faire fabriquer. Artificiellement. Cela ne revient pas au même. Un homme de Cyrène, nommé Simon, qu'ils contraignirent de porter la croix de Jésus. Il n'a plus besoin, aujourd'hui, qu'on le contraigne d'avoir porté la croix de Jésus. Heureux surtout, heureux celui, et lui aussi il ne donnerait pas sa place à un autre, lui non plus, heureux celui qui pourtant ne le vit qu'une fois. Heureux celui, heureux surtout, heureux sur tous, le plus heureux de tous, heureux celui qui le vit dans le temps, et qui pourtant ne le vit qu'une fois. Heureux celui qui le vit dans le temple; et ensuite ; car cela suffisait ; fut rappelé comme un bon serviteur. C'était un vieil homme de ce pays-là ; un homme qui approchait

DE LA CHARITÉ

du soir et quitouchaitau soir, au dernier soirde sa vie. Mais il ne vit pas se coucher son dernier soir sans avoir vuseleverle soleil éternel. Heureux cet hommequi prit l'enfant Jésus dans ses bras, qui l'éleva dans ses deux mains, le petit enfant Jésus, comme on prend, comme on élève un enfant ordinaire, un petit enfant d'une famille ordinaire d'hommes ; de ses vieilles mains tannées, de ses vieilles mains ridées, de ses pauvres vieilles mains sèches et plissées de vieil homme. De ses deux mains ratatinées. De ses deux mains toutes parcheminées. Et voici qu'il y avait un homme en Jérusalem, nommé Siméon, et cet homme juste et craignant (Dieu), attendant la consolation d'Israël, et l'Esprit saint était en lui. Et il avait reçu réponse de V Esprit saint, qu'il ne verrait point la mort, qu'il n'eût vu avant le Christ du Seigneur.

Et il vint dans l'esprit dans le temple. Et comme l'enfant Jésus y entrait, conduit par ses parents, pour qu'ils fissent pour lui selon la coutume de la loi ;

Et lui-même le prit dans ses bras, et bénit Dieu, et dit:

Maintenant tu laisses aller ton serviteur, Seigneur, selon ta parole en paix.

Parce que mes yeux ont vu ton salutaire,

Que lu as préparé devant la face de tous les peuples ;

Lumière pour la révélation des nations, et gloire de ton peuple d'Israël.

El son père et sa mère étaient en admiration sur ce qu'on disait de lui.

Attendant la consolation d'Israël ; et la consolation est venue; et la consolation n'a point suffi. La consolation est venue, et la consolation n'a pas consolé.

LE MYSTÈRE

La consolation n'a pas consolé Israël ; et elle n a pas consolé votre chrétienté non plus, ô mon Dieu.

Attendant la consolation d'Israël ; depuis cinquante ans, mon Dieu, depuis quatorze siècles, depuis cinquante ans nous attendons la consolation de votre chrétienté.

Attendant la consolation d'Israël ; du royaume dTsraël ; jusqu'à quand, ô mon Dieu, attendrons-nous la consolation du royaume de France ; la consolation de la grande pitié qui est au royaume de France.

La consolation est venue ; et elle n'a pas consolé assez ; elle n'a pas consolé suffisamment.

Mais lui, ce vieillard, ce vieillard de ce pays-là, on ne sait pas qu'il ait plus rien vu ensuite. Et heureux il ne connut plus aucune histoire. Heureux, le plus heureux de tous, il ne connut plus nulle autre histoire de la terre.

Il pouvait se vanter, celui-là aussi, de s'être trouvé au bon endroit. 11 avait tenu, car il avait tenu, dans ses faibles mains, le plus grand dauphin du monde, le fils du plus grand roi ; roi lui-même, le fils du plus grand roi ; roi lui-même Jésus-Christ ; dans ses mains il avait élevé le roi des rois, le plus grand roi du monde, roi par dessus les rois, pardessus tous les rois du monde.

II avait tenu dans ses mains la plus grande royauté du royaume du monde.

Et il ne connut plus nulle autre histoire de la terre.

Car au soir de sa vie, au soir de sa journée, d'un seul coup, du premier coup il avait connu la plus grande histoire de la terre.

Et aussi la plus grande histoire descieux.

La plus grande histoire du monde.

La plus grande histoire de jamais.

DE LA CHARITÉ

La seule grande histoire de jamais.

La plus grande histoire de tout le monde.

La seule histoire intéressante qui soit jamais arrivée.

Ainsi tout un chacun pouvait vous approcher. Et ce vieil homme, au soir de sa vie, vous a embrassé comme un petit enfant ordinaire. Il vous a sûrement embrassé. Comme un vieillard, comme les vieilles gens aiment à embrasser les enfants, les petits, les tout petits enfants. Mais vous, ilèche de Chartres, nef d'Amiens, où allezvous. Que faites-vous, qui êtes-vous, d'où venez-vous. Vous n'êtes rien. Et vous flèche de Chartres et tombeaux de Saint-Denis, saintetés du royaume de France, vous n'êtes rien? Et dans ce petit pays, dans ce petit bourg-, dans cette petite paroisse on a vu ce qu'on n'a pas vu à Château-Thierry ; dans cette autre petite paroisse de ce pays-là, où il n'y a peut-être pas même une église, à présent ; aujourd'hui ; on y a vu ce qu'on n'a jamais vu à Château-Thierry. Une autre paroisse s'était levée de plusboune heure. Comments'ysontdonc pris, mon Dieu, les gens de ce temps-là et de ce pays-là, les gens d'alors, les gens de là. Que vous ont donc fait, que vous avaient donc fait les hommes de ce temps-là et de ce pays-là. Quel mystère, quel effrayant mystère. Quel mystère effrayant. Ils n'eurent qu'à s'approcher de ce mystère effrayant. Ceux qui se trouvèrent juste à point. Sans rien faire pour cela ils eurent, ils ont eu ce qui a été refusé ; forcément ; puisque ça n'a eu lieu qu'une fois ; naturellement ça ne pouvait avoir lieu qu'une fois. Ce qui n'a pas été donné aux plus grands saints des autres temps et des autres pays. Ils n'eurent qu'à s'approcher de ce mystère effrayant. Les derniers de ce temps et de

LE MYSTÈRE

ce pays-là ont eu ce que les premiers de nous, les plus saints, les plus grands saints parmi nous n'auront éternellement jamais. Quel mystère, mon Dieu, quel mystère. Quand on pense, quand on pense, il fallait être là, il suffisait d'être né juste là, dans ce temps et dans ce pays. Mon Dieu, mon Dieu vous avez donné à vos bourreaux ce qui fut refusé à tant de vos martyrs. Le soldat romain qui vous perça le flanc eut ce que tant de vos saints, tant de vos martyrs n'ont pas eu. Il eut de vous toucher. Il eut de vous voir. Il eut sur terre un regard de votre miséricorde. Il eut sur terre un regard de vos propres yeux. Heureux ceux qui buvaient le regard de vos yeux ; heureux ceux qui mangeaient le pain de votre table ; et Judas, Judas même a pu vous approcher. Heureux ceux qui buvaient le lait de vos paroles. Heureux ceux qui mangèrent, un jour, un jour unique, un jour entre tous les jours, heureux d'un bonhaur unique, heureux ceux qui mangèrent un jour, un jour unique, ce jeudi saint, heureux ceux qui mangèrent le pain de votre corps ; vous-même consacré par vous-même ; par une consécration unique ; un jour qui ne recommencera donc jamais ; quand vous-même vous dîtes la première messe ; sur votre propre corps ; quand vous célébrâtes la première messe ; quand vous vous consacrâtes vous-même ; quand de ce pain, devant les douze, et devant le douzième, le treizième, vous fîtes votre corps ; et quand de ce vin, vous fîtes votre sang ; ce jour que vous fûtes ensemble la victime et le sacrificateur, le même la victime et le sacrificateur, l'offrande et l'offertoire, le pain et le panetier, le vin et réchanson ; le pain et celui qui donne le pain ; le vin et celui qui verse le vin ; la chair et le

DE LA CHARITÉ sang, le pain et le vin. Cette fois que vous fûtes le prêtre et qu'ils étaient les fidèles, celte fois que vous fûtes le prêtre opérant, sacrifiant pour la première fois. Cettefois quevousfûtes l'invention du prêtre, le premier prêtre opérant, sacrifiant pour la première fois. Et vous étiez tout ensemble le prêtre et la victime. Cette fois que vous fîtes le premier sacrifice. Que vous fûtes le premier sacrifié, la première hostie. La première victime. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense que vous étiez là, qu'il n'y avait qu'à s'approcher de vous, mystère effrayant ; et qu'il n'y avait qu'à s'approcher de ce mystère effrayant. Non, quand on pense que c'est arrivé une fois. Qu'on a vu ça sur la terre. Que tout un chacun pouvait vous toucher, pasteur visible, les bonnesfemmes, les enfants, les mendiants des routes. Et que vous parliez comme un simple homme qui parle. Que vous avaient-ils donc fait, mon Dieu, ces gens-là, pour être honorés de cet honneur, favorisés, fortunés, bénis, graciés de cette grâce. Et vous Juifs, peuple de Juifs, peuple des Juifs, mon Dieu mon Dieu, que vous avait donc fait ce peuple ; pour que vous l'ayez ainsi préféré à tous les peuples ; pour que vous l'ayezainsi fait passer avant tous les peuples; pour que vous l'ayez ainsi mis par dessus; au-dessus de tous les peuples ; par dessus la tête ; au dessus de la tête de tous les peuples. Que vous ont-ils donc fait, que vous a-l-il donc fait pour être votre élu ? Pour que vous l'ayez, ainsi, comblé de cette grâce ; pour que vous l'ayez ainsi préféré à tous les autres, élu parmi tous les autres au dessus de tous les autres. Pour que vous l'ayez illustré d'un tel éclat, d'un éclat éternel. Pour que de siècle en siècle, et je compte d'abord les siècles de la terre, vous ayez pris en lui, parmi lui la

LE MYSTÈRE lignée des prophètes, la race des prophètes. De siècle en siècle, de marche en marche, de génération en génération, d'ascension en ascension la lente ascension, la lignée des prophètes, la race des prophètes. Quel peuple mon Dieu ne se fût estimé heureux, quel peuple parmi tant de peuples, quel peuple parmi les innombrables peuples, d'être votre peuple; quel peuple n'eût voulu être à leurplace ; peuple élu ; race élue, quelle race n'eût voulu être la race élue ; votre race ; élue parmi tant d'autres ; parmi toutes les races ; parmi les innombrables autres ; au dessus des autres ; par dessus les têtes de toutes les innombrables autres ; quel peuple n'eût demandé à être votre peuple ; quelpeuple n'eûtjoui d'être votre peuple; élu, de quelle élection ; à n'importe quel prix, mon Dieu, à n'importe quel prix temporel, fût-ce au prix de cette dispersion. Vous avez choisi, vous avez trié, vous avez pris parmi eux, d'ascension en ascension vous avez pris parmi eux la longue lignée, la haute, la montante lignée des prophètes ; et comme une cime le dernier de tous ; le dernier des prophètes, le premier des saints ; Jésus qui fut juif, un juif parmi vous ; race qui reçûtes la plus grande grâce ; et celle qui fut refusée à tout le peuple chrétien; mystère de la grâce ; race élue ; ce qui n'a pas été donné aux plus grands saints ; aux plus grands saints du peuple chrétien vous l'avez eu ; et non seulement sur terre ; mais dans le ciel même et pour ainsi dire encore plus dans le ciel ; car vous autres, saints chrétiens, grands saints de la chrétienté, dans votre éternité vous ne contemplez Jésus que dans sa gloire ; et vous autres Juifs, singuliers Juifs, peuple singulier, peuple unique, peuple premier vous autres vous l'avez considéré dans sa misère. Vous l'avez con-

DE LA CHARITÉ sidéré une fois pour toutes, la fois qui comptait. Et sa misère était votre misère. Sa misère propre était votre misère propre. C'était un Juif, un simple Juif, un Juif comme vous, un Juif parmi vous. Vous l'avez connu comme on dit d'un homme : Je l'ai connu dans le temps. Et pendant ce temps-là nos aïeux, nos grandspères païens, nos grands-pères paysans, nos pères et les pères de nos pères dans ce pays-ci continuaient de travailler la terre ; ils continuaient de travailler ce pays-ci ; tout continuait comme toujours, tout continuait comme si de rien n'était ; ils continuaient de travailler la vigne et le blé, mais ni cette vigne ni ce blé n'avaient encore servi à aucune consécration ; ni ce pain ni ce vin n'avaient encore été consacrés ; les femmes continuaient à cuire le pain ; mais c'était un pain uniquement temporel, un pain de blé temporel, un pain du blé de la terre ; un pain uniquement pour la faim du corps ; et le vin aussi était uniquement un vin de la vigne de la terre ; les filles gardaient les moutons, les filles continuaient de filer la laine ; tous innocents, mais tous païens, tous laborieux Hauvielte ils travaillaient déjà, ils ne cessaient de travailler. Ils continuaient. C'étaient de bonnes gens, c'étaient de pauvres gens, mais ils ne savaient pas. Us ne travaillaient que d'un travail temporel. Ils ne travaillaient que d'un travail de la terre. Ils ne savaient pas ce qui se préparait. Ils ne se doutaient pas, les bonnes gens, de la bonne nouvelle qui était arrivée, qui arrivait dans le pays des Juifs. Ils ne soupçonnaient pas. Et ils ne furent avertis qu'un peu de temps après. Alors aussi nous autres nous sommes frères de Jésus dans notre éternité. Et dans notre temps nous fûmes

LE MYSTÈRE

ses frères, nous sommes ses frères en Adam, en notre père Adam ; nous sommes frères de Jésus dans notre humanité. Mais vous, Juifs, vous fûtes ses frères dans sa famille même. Frères de sa race et de la même lignée. Sur vous-mêmes il versa des larmes uniques. Sur vous-mêmes il pleura sur cette multitude. Vous avez vu la couleur de ses yeux ; vous avez entendu le son de ses paroles. De la même lignée pour éternellement. Vous avez entendu le son même de sa voix. Gomme des petits frères vous vous êtes acouflés dans la chaleur, dans la tiédeur de son regard. Vous vous êtes abrités, vous vous êtes couverts à l'abri de la bonté de son regard. Sur vous-mêmes il eut pitié sur cette foule. Jésus, Jésus, nous serez-vous jamais ainsi présent. Si vous étiez là, Dieu, ça ne se passerait tout de même pas comme ça. Ça ne se serait jamais passé comme ça.

Madame Gervaise

En vision à elles deux.

Il est là.

Il est là comme au premier jour.

Il est là parmi nous comme au jour de sa mort.

Éternellement il est là parmi nous autant qu'au premier jour.

Éternellement tous les jours.

Il est là parmi nous dans tous les jours de son éternité.

Son corps, son même corps pend sur la même croix ; Ses yeux, ses mêmes yeux, tremblent des mêmes larmes ;

DE LA CHARITÉ

Son sang-, son même sang, saigne des mêmes plaies ; Son cœur, son même cœur, saigne du même amour.

Le même sacrifice fait couler le même sang.

Une paroisse a brillé d'un éclat éternel. Mais toutes les paroisses brillent éternellement, car dans toutes les paroisses il y a le corps de Jésus-Christ.

Le même sacrifice crucifie le même corps, le même sacrifice fait couler le même sang.

Le même sacrifice immole la même chair, le même sacrifice verse le même sang.

Le même sacrifice sacrifie la même chair et le même sang.

C'est la même histoire, exactement la même, éternellement la même, qui est arrivée dans ce temps-là et dans ce pays-là et qui arrive tous les jours dans tous les jours de toute éternité.

Dans toutes les paroisses de toute chrétienté.

Que ce soit en Lorraine et que ce soit en France, Tous les bourgs sont brillants à la face de Dieu, Tous les bourgs sont chrétiens sous le regard de Dieu.

Juifs, vous ne connaissez pas votre bonheur; Israël, Israël, vous ne connaissez pas votre bonheur ; mais vous aussi, chrétiens, vous ne connaissez pas aussi votre bonheur ; votre bonheur présent ; qui est le même bonheur.

LE MYSTERE Votre bonheur éternel.

Israël, Israël, vous ne connaissez point votre grandeur ; mais vous aussi, chrétiens, vous ne connaissez pas votre grandeur ; votre grandeur présente ; qui est la même grandeur.

Votre grandeur éternelle.

Montrant tous les bourgs, les paroisses, les clochers de la vallée, Domremy, Maxey, Vaucouleurs, eteneuxetau delà d'eux tous les bourçs, toutes les paroisses, tous les clochers de la chrétienté.

Tous les bourgs sont aimés sous le regard de Dieu, Tous les bourgs sont chrétiens, tous les bourgs sont sacrés,

Tous les bourgs sont à Dieu sous le regard de Dieu.

Comme s'apercevant enfin l'une l'autre.

Jeannette

— Bonjour, madame Gervaise.

Madame Gervaise

— Bonjour, ma fille. Que Jésus le Sauveur sauve à jamais ton âme.

Jeannette

— Ainsi soit-il, madame Gervaise. Mon oncle vous a dit que je voulais vous voir?

DE LA CHARITÉ Madame Gervaise

— Oui, ma fille, et j'ai pensé que tu étais malheureuse.

Jeannette

— Hélas.

— Dieu nous conduit, mon enfant, Dieu nous conduit par la main. Nous sommes dans la main de Dieu. Nous ne faisons rien que Dieu n'y consente et ne le veuille. C'est Dieu, c'est Dieu même qui ce matin m'a conduit vers vous.

Jeannette

— Ainsi soit-il, madame Gervaise.

Madame Gervaise

— Dieu m'a conduit vers toi parce que tu es malheureuse. On s'imagine ici, dans la paroisse, que tu es heureuse de ta vie parce que tu es bonne chrétienne, parce que tu es bonne paroissienne, parce que tu es pieuse ; parce que tu as bien fait ta première communion ; parce que tu vas bien à la messe et aux vêpres ; parce que tu vas souvent à l'église ; et que dans les champs tu te mets à genoux au son lointain des cloches calmes .

Jeannette

— Hélas.

Madame Gervaise

— Je sais, moi, que tout cela ne suffit pas. J'ai pensé que tu étais malheureuse, toi aussi, et c'est pour cela que je suis venue de suite.

LE MYSTERE

Un silence.

Je sais. Je sais que tu as consommé au contraire toute la tristesse d'une âme chrétienne. Et c'est une tristesse infinie.

J'ai passé par là. Les saintes et les saints, toutes les saintes et tous les saints ont passé par là. C'est la condition même, c'est la dure condition, c'est la dure loi, c'est le dur apprentissage de la sainteté. J'ai passé par là aussi, moi aussi, moi indigne. Tu y passes à ton tour. Chacun son tour. Chacun son heure. Dieu nous travaille quand il veut. Dieu nous travaille chacun notre tour. Tu n'es pas la première. Tu ne seras pas la dernière.

Jeannette

Comme une attaque.

Brusquement.

— Savez- vous, madame Gervaise,que les soldats partout vont à l'assaut des bourgs et forcent les églises ?

Madame Gervaise D'abord comme en défense forcée.

— Je le sais, ma fille.

Jeannette

— Savez-vous qu'ils font manger l'avoine à leurs chevaux sur l'autel vénérable ?

DE LA C H A R I T É

Madame Gbrvaise

— Je le sais, ma fille. Et ils ont dit que ça faisait une bonne mangeoire, une mangeoire très commode, et juste à hauteur pour la tête des chevaux.

Jeannette

— Et qu'ils disent des horreurs à la Sainte Vierge, à notre mère la Sainte Vierge ; et qu'ils injurient, et qu'ils blasphèment Jésus en croix.

Et l'on dit même qu'une fois ils ont souffleté Jésus en croix.

Madame Gervaise

— Ce n'est pas le premier soufflet qu'il a reçu. Et nos péchés le soufflettent outrageusement tous les jours.

Nos péchés l'outragent et le soufflettent tous les jours.

Jeannette

— Savez-vous, madame Gervaise, et que le bon Dieu me pardonne à jamais d'avoir osé vous dire ces paroles, savez-vous que les soldats boivent dans les très saints calices le vin qui les soûle ?

Madame Gervaise

— Je le sais, ma fille.

Jeannette

— Faut-il, mon Dieu, faut-il vous dire encore cela. Faut -il pour finir —

Madame Gervaise

— — Pour consommer cette détresse —

LE MYSTERE

Jeannette

Faut-il avoir à vous dire encore cela ? Savez-vous qu'ils font ripaille avec les très saintes hosties consacrées?

— Toutes les saintes, tous les saints ont passé par là. Nous indignes, nous infimes, nous petites nous y passons. J'y ai passé, tu y passes, nous y passerons tous. Et pourtant nous autres nous sommes de petites gens.

Jeannette

— Le sang de Jésus, le vase, le calice qui tient le sang de Jésus.

Madame Gervaise

— Ils démolissent les maisons; ils démolissent les églises.

Une maison démolie, une maison bâtie ; une maison démolie, la même maison rebâtie ; une maison démolie, une autre maison bâtie ; une ancienne maison démolie nous bâtirons, nous rebâtirons toujours des maisons nouvelles ; les pierres de la terre ne nous manqueront jamais pour bâtir des maisons nouvelles, des maisons terrestres nouvelles ; et nos bras ne manqueront jamais, nos bras ne nous manqueront pas pour bâtir des maisons temporelles, pour édifier des maisons de cette terre.

Qu'importe, nous rebâtirons toujours assez de nouvelles maisons.

Nous bâtirons assez de maisons temporelles.

DE LA CHARITE

Jeannette

— Le sang de Jésus, le sang de Jésus.

Madame Gervaise

— Ils démolissent nos maisons ; quand ils démoliraient tout nous avons, s'il plaît à Dieu, nous aurons dans la maison de notre père une maison que les soldats ne démoliront jamais.

Jeannettb

— Le corps de Jésus, le corps de Jésus. Qu'ils profanent le pain et le vin, le corps et le sang de Jésus.

Madame Gervaise

— Nous avons d'autres maisons que les maisons que nous avons. Nous avons des maisons que les soldats n'atleindront point.

Une maison que les soldais ne démoliront point.

Nous avons d'autres maisons, nous avons d'autres maisons.

Il y a d'autres maisons que la maison de notre père. Il y a un autre père que notre propre père. Dieu nous a préparé, Jésus nous a gagné d'autres demeures, Jésus nous a gagné des demeures éternelles.

Nous avons un autre père que le père que nous avons.

Jeannette

— Le corps de Jésus, le corps sacré de Jésus.

Madame Gervaise

— Ils démolissent les églises. Nous en rebâtirons tou-

LE MYSTÈRE jours. Nous rebâtirons toujours des églises de pierre.

Il y a un autre père que notre père.

Nous rebâtirons toujours des églises temporelles. Nous édifierons toujours des églises périssables.

Mais il y a une Église qu'ils n'atteindront pas. Il y a une Église de Dieu qu'ils n'atteindront pas. Il y a une Église dans le ciel, dans le ciel de Dieu. Il y a une Église éternelle. Qu'ils n'atteindront jamais.

Les saints sont acquis pour toujours, les saints sont saints pour toujours, pour éternellement toujours. Rien ne peut plus perdre les saints. Jésus est acquis pour toujours, Jésus est saint, il est Jésus pour toujours, pour éternellement toujours. Et dans le ciel de Dieu il y a un corps de Jésus que les doigts des mains pécheresses ne toucheront plus jamais, éternellement plus jamais.

Un corps de Jésus que les doigts des mains pécheresses ne profaneront plus jamais.

Jeannette

— Le corps de Jésus. Faire servir au péché même le corps même, le corps sacré de Jésus.

Madame Gervaise

— Ily a uneautre Église que toutes les églises(les montrant) de la Meuse et de la Lorraine, que Domremy et Maxey, que Vaucouleurs et Nancy, que Reims et que Rouen, que Paris et que Rome. 11 y a une Rome céleste. Il y a une Jérusalem céleste. H y a une autre église que toutes les églises de la terre. Il y a une autre Église que toutes les églises de la chrétienté même. Ily a une Église que les

DE LA CHARITE

mains pécheresses ne démoliront, ne souilleront éternellement jamais. Il y a une autre Eglise que toutes les églises de la terre de chrétienté.

Jeannette

— Encore quand ces soldats romains osaient toucher votre corps périssable, votre impérissable corps, au moins ils ne savaient pas que vous étiez le fils de Dieu. Mais ceux-ci, des chrétiens, des soldats chrétiens, baptisés dans leurs paroisses par les curés de leurs paroisses par les soins de leur père et de leur mère assistés de leurs parrain et marraine, ceux-ci vous outragent, connaissant qui vous êtes ; ceux-ci vous profanent, sachant qui vous êtes, profanent votre corps. En vérité, mon Dieu, ils ne savent qu'inventer, ils ne savent quel mal faire; on commet à présent des péchés que Ton n'avait jamais commis. On ne sait pas quoi inventer.

Des péchés que l'on ne pourrait pas soupçonner.

Madame Gervaise

— Je le sais, ma fille.

Et je sais que la damnation va comme un flot montant où les âmes se noient.

Et je sais que ton âme est douloureuse à mort, quand tu vois l'éternelle, la croissante éternelle damnation des* âmes.

Jeannette

— Savez-vous, madame Gervaise, que nous, qui voyons tout cela se passer sous nos yeux sans rien faire à présent que des chantés vaines —

LE MYSTERE

Madame Gervaise

— Mon enfant, mon enfant, mon enfant, les charités ne sont jamais vaines.

Jeannette

— — et sans vouloir tuer la guerre —

— Mon enfant, ma pauvre enfant, mon enfant, ma petite enfant, tu ne parles pas comme une petite fille, tu ne parles pas comme une petite chrétienne.

Surtout ne te mets pas en colère. C'est aussi un grand péché.

Jeannette

— — sans rien faire à présent que des charités vaines, puisque nous ne voulons pas tuer la guerre, nous sommes les complices de tout cela? Nous qui laissons faire les soldats, savez-vous que, nous aussi, nous sommes les tourmenteuses des corps et les damneuses des âmes. Nous aussi, nous mêmes, nous souffletons Jésus en croix. Nous aussi, nous mêmes nous profanons le corps impérissable de Jésus.

Un silence.

Complice, complice, c'est comme auteur. Nous en sommes les complices, nous en sommes les auteurs. Complice, complice, c'est autant dire auteur.

Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire. C'est tout un. Ça va ensemble. Et celui qui laisse faire

DE LA CHARITÉ et celui qui fait faire ensemble c'est comme celui qui fait, c'est autant que celui qui fait. Comme se relevant. C'est pire que celui qui fait. Car celui qui fait, il a au moins le courage de faire. Celui qui commet un crime, il a au moins le courage de le commettre. Et quand on le laisse faire, il y a le même crime ; c'est le même crime ; et il va la lâcheté par dessus. Il y a la lâcheté en plus.

Il y a partout une lâcheté infinie.

Complice, complice, c'est pire qu'auteur, infiniment pire.

Madame Gervaise

— Je sais, ma fille, que vous êtes, vous toutes, les damneuses des âmes. Et je sais que ton âme est douloureuse à la mort, de savoir qu'elle est complice du Mal universel; complice et auteur, tu le confesses ; complice et auteur du Mal universel ; complice et auteur du Péché ; complice et auteur de cette universelle perdition,

et tu te sens désespérément lâche.

Un silence.

Mais ce n'est là rien encore.

Ce n'est rien.

Un long silence. #•

Ma fille, pardonne-moi les paroles que je vais t'oser dire ; je suis une pauvre femme ; j'en ai tant vu aussi,

LE MYSTÈRE

dans mon enfance, quand j'étais une petite fille. Gomme toi. Gomme tu es. Ils croient qu'ils ont tout dit quand ils ont dit: Elle est partie au couvent. On ne parle jamais assez. Et on ne parle jamais assez tôt. On n'en dit jamais assez à ses amis. Ni assez tôt. A plus forte raison à ses confidents. J'aime mieux t'offenser, et te servir; devant Dieu; que de ne point t'offenser, et de te trahir. Je dois t'offenser, s'il faut. Pardonne-moi les paroles que je vais t'oser dire ; après, je m'en irai, si tu le veux, sans te voir plus jamais.

Un silence bref.

Je sais aussi ta souffrance nouvelle; je sais la souffrance qui te paraît effroyable au delà de toute souffrance, effrayante au delà de toute imagination même; pourquoi tu m'as mandée; pourquoi je suis venue.

Un silence bref.

Se mépriser soi-même, on se mépriserait encore soimême, on s'y ferait, on s'y habituerait ; il est, il y a des habitudes pires : Tu as connu que tous ceux-là sont lâches, que tu avais aimés, — que tu as aimés —

Un mouvement de Jeannette.

Que tu aimes, que tu aimes, que tu aimes, ma fille, ma pauvre enfant.

Ce mouvement de révolte tombe.

Tuas raison, ma fille, ma pauvre enfant.

DE LA CHARITÉ

Mon enfant, mon enfant, on aime toujours. Mais d'aimer ceux que l'on méprise, c'est un grand bien. Mais de mépriser ceux que l'on aime, c'est la plus grande souffrance qu'il y ait.

Ceux que l'on voudrait honorer, que l'on doit honorer, que l'on veut honorer. Que l'on honore. Quand même.

C'est la plus grande bassesse et la plus grande indignité.

Tu as connu que tous ceux-là sont lâches, que tu avais aimés ; tu as connu que ton père est lâche ; que ta mère est lâche ;

Jeannette baisse la tête.

Ton père, ce grand fort homme qui ne craint rien, fors Dieu, qui est un si bon chrétien ; ta mère, qui est une si bonne chrétienne, qui a fait les pèlerinages ; et tes frères, et ta grande sœur, et tes amies :

Dans une évocation :

Moi aussi j'ai eu des amies.

Moi aussi j'avais des amies.

Repartant.

Mengette, que j'ai vue 'ce matin; Hauviette, qui ne veut pas me voir;

Secouant la tête sur un geste de Jeannette.

Je sais, je sais. Sec, et en même temps très tristement. Non, elle ne veut pas. Tu as connu qu'ils sont lâches tous, et complices du Mal universel ; complices, auteurs du Péché; complices, auteurs de cette universelle perdi-

LE MYSTÈRE tion; et qu'ils en sont donc responsables. Comptables. Responsables des âmes qui se damnent à ces âmes ellesmêmes, et responsables à Dieu, caries âmes sont à lui, et vous les laissez damner sans rien faire, et vous vous damnez vous-mêmes à laisser ainsi damner les âmes de Dieu.

Un silence.

Ainsi c'est ainsi une énumération et un déroulement sans fin de damnations, une explication des damnations sans fin; un enchaînement, une danse affreuse des perditions; lune entraîne l'autre, infailliblement; l'une entraîne l'autre dans une ronde infernale; l'une tient l'autre par la main comme une sœur affreuse; et elles se tiennent d'une main qui ne se lâchera jamais. L'une tient l'autre, l'autre tient lune, l'une tient à l'autre et l'une renforce l'autre. Tous les jours inventions nouvelles. Tous les jours imaginations inconnues. Nouvelles damnations, redoublements de damnation les cercles de l'enfer se déroulent au dessous des cercles.

Tu mens.

Depuis que tu as connu cela, tu es menteuse : Menteuse à ton père, menteuse à ta mère, à tes frères, à ta grande sœur, à tes amies, car tu fais semblant de les aimer, et tu ne peux pas les aimer. Et pourtant tu les aimes tout de même. Menteuse à toi-même, car tu veux te faire croire que tu les aimes, et tu ne peux pas les aimer. Et pourtant tu les aimes tout de même.

Tu ne les aimes pas et pourtant tu les aimes.

Tu les aimes tout de même. De quelle amour. Com-

DE LA CHARITÉ ment peux-tu les aimer. Dune amour mentie, d'une amour trahie et qui se trahit soi-même, qui se trahit perpétuellement soi-même, d'une amour faussée. Toute droiture estgauche désormais, toute droiture estgauchie à présent. Tu mens par le son de ta voix. Tu mens par le regard de les yeux. Tout s'est à jamais faussé dans ton âme. Et tout s'est à jamais faussé dans ta vie: faussée l'amour filiale et faussée l'amour fraternelle ; l'amour filiale, le premier des biens; après les biens de Dieu ; dans les biens de Dieu; l'amour fraternelle, le premier des biens; après les biens de Dieu ; dans les biens de Dieu; l'amitié, le premier des biens; après les biens de Dieu ; dans les biens de Dieu ; faussée l'amitié; faussées tes amours familiales; faussées tes amours amicales, faussées tes amitiés ; faussées tous tes sentiments : Ta vie tout entière est menteuse et fausse. Et tu vis dans ta maison, parmi les tiens, et tu te sens plus irréparablement seule et malheureuse qu'une enfant sans mère.

Un grand silence.

Un espoir te restait. Tu venais sur tes douze ans. Dans cette grande détresse tu attendais au moins, tu te disais qu'elle finirait bientôt, car tu approchais de la communication du corps de Notre-Seigneur, tu touchais à la communication du corps de Notre-Seigneur, et la communication du corps de Notre-Seigneur guérit tous les maux.

Un grand silence.

L'heure est venue, l'heure attendue ; l'heure attendue, l'heure préparée de toute éternité.

LE MYSTÈRE

L'heure que tu attendais depuis des jours et des jours, l'heure que tu attendais depuis ton baptême, l'heure que tu attendais de toute éternité. Depuis ton éternité.

Lejour est venu, le grand jour, tu as reçu communication du corps de Notre-Seigneur.

A ton tour, après des milliers et des milliers et des centaines de milliers d'autres, après des centaines et des milliers de milliers de chrétiennes ; à ton tour, chrétienne et paroissienne, comme tant et tant de chrétiennes, comme tant et tant de paroissiennes, comme tant de saintes mêmes, à ton tour tu as reçu le corps de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, le même corps de Notre-Seigneur-Jésus-Christ.

Après quatorze siècles à ton tour de recevoir. A ton tour d'approcher.

A ton tour tu reçus pour la première fois le corps de Notre-Seigneur-Jésus-Christ .

Jour attendu. Jour d'un deuilinfini, car la communication du corps de Notre-Seigneur guérit tous les maux ; et tu te retrouvas le soir; et tu étais seule; et tu avais reçu le même corps, le même que les saints et que les saintes ont reçu; et la communication du corps de Notre-Seigneur guérit tous les maux ; et Dieu était venu ; et le soir tu te retrouvas seule dans la même situation; mais elle n'était pas la même, elle était infiniment pire; tu te retrouvas dans la même souffrance; elle n'était pas la même, elle était infiniment pire, elle était devenue infinie ; tu te retrouvas dans la même détresse; la même, la même, hélas; mais elle n'était pas la même; elle était devenue infiniment pire, elle était devenue infinie; elle était devenue autre; car

DE LA CHARITÉ

le plus grand médecin du monde était passé, etjjil n'y avait rien fait.

La même solitude. Dans la même solitude. Et elle n'était plus la même.

Ce n'était plus avant. C'était après. Au soir de ta journée. Avant c'était une grande détresse. Mais ce n'était qu'une grande détresse qui attendait le remède. Après c'était une grande détresse qui n'attendait plus le remède. C'était une grande détresse où le remède avait passé. En vain. La même détresse : une détresse autre, infiniment autre, infiniment pire ; infiniment éprouvée, infiniment vérifiée; devenue infinie; puisque le seul remède du monde était passé dessus ; et qu'il n'y avait rien fait.

De la même, partant de la même, restant la même, devenue autre, infiniment autre. Avant, après.

Car l'heure du soir est infiniment autre que la même heure du matin.

Brusquement, presque brutalement ;

Enfin tu avais manqué ta première communion.

Un silence.

Sombre :

C'est presque pire que si on manquait le jour de son jugement et le jour de sa mort.

Jeannette Un long silence.

C'est

LA MYSTÈRE

Il est vrai que mou àme est douloureuse à mort ; je suis dans une détresse; je n'aurais jamais cru que la mort de mon âme lut si douloureuse.

Tous ceux-là que j'aimais sont absents de moi-même.

Madame Gervaise

— Même Dieu. C'est cela, tous.

Jeannette

— Tous ceux que j'aimais sont absents de moi.

Madame Gervaise

— La damnation c'est cela; c'est cela la perdition même.

Jeannette

— Tous ceux que j'aime sont absents de moi: c'est ce qui m'a tuée sans remède ---

Madame Gervaise

— Le seul remède qu'il y ait au monde est venu, et le seul médecin ; et le remède ne t'a rien fait ; le médecin ne t'a rien fait; et le soir de ce jour tu t'es trouvée comme le matin ...

— Hélas.

Madame Gervaise

— Ta vie est un mensonge perpétuel. Et pourtant tu avais béni ce matin-là ce jour qui se levait; tu avais béni ce soleil qui se levait sur les côtes (les montrant en face) sur les côtes lorraines, sur les côtes de la Meuse.

DE LA C II A R I T É

Jeannette - Hélas, hélas.

Madame Gervaise

— La créature soleil sur la créature Meuse.

Jeannette

— Tous ceux que j'aime sont absents de moi : c'est ce qui m'a tuée sans remède; et je sens pour bientôt venir ma mort humaine.

Je n'irai pas loin. Je ne peux plus aller. Ma vie est toute creuse en dedans de moi.

Madame Gervaise

— Malheur au cœur que le corps de Jésus n'a point empli; malheur au cœur que le corps de Jésus n'a point rassasié.

Jeannette

— Je ne peux plus, je ne peux plus aller.

— 0 que vienne au plus tôt, mon Dieu, ma mort humaine.

0 mon Dieu j'ai pitié de notre vie humaine où ceux que nous aimons sont à jamais absents.

— Enfant! ayez pitié de la perdition ; enfant ayez pitié de la vie infernale où les damnés maudits, où les damnés perdus ont la pire souffrance : que Dieu même est absent de leur éternité.

Jeannette

— 0 s'il faut, pour sauver de la flamme éternelle

LE MYSTÈRE

Les corps des morts damnés s'affolant de souffrance, Abandonner mon corps à la flamme éternelle, Mon Dieu, donnez mon corps à la flamme éternelle ;

Mon corps, mon pauvre corps, à cette flamme qui ne

s'éteindra jamais.

Mon corps, prenez mon corps pour cette flamme.

Mon chétif corps.

Mon corps qui vaut si peu, qui compte si peu.

Qui ne pèse pas lourd.

Mon pauvre corps qui a si peu de prix.

Un silence.

Et s'il faut, pour sauver de l'Absence éternelle Les âmes des damnés s'affolantde l'Absence, Abandonner mon âme à l'Absence éternelle, (v)ue mon âme s'en aille en l'Absence éternelle.

Mon âme à cette absence qui ne s'éteindra jamais.

— Taisez-vous, ma sœur : vous avez blasphémé : Dieu, dans sa miséricorde infinie, a bien voulu que la souffrance humaine servît à sauver les âmes ; je dis la souffrance humaine ; la souffrance terrestre ; la souffrance militante ; non pas sans doute la souffrance souffrante ; certainement non pas, nullement assurément la souffrance infernale.

DE LA CHARITÉ

Comme se récriant d'une impossibilité; d'une évidence :

Alors ils ne seraient pas perdus, si leur souffrance n'était pas perdue. Alors ils auraient la même souffrance que nous, ce serait la même souffrance, que nous. Alors ils seraient comme nous.

Ils auraient la grâce.

Or ils ne sont pas comme nous. Il y a une différence. Elle est infinie. Il y a, il y a eu le jugement.

Autrement alors ils seraient comme nous. Il n'y a, il ne peut y avoir que deux sortes, il ne peut y avoir que deux races de souffrance : la souffrance qui n'est pas perdue, et la souffrance qui est perdue. De la souffrance qui n'est pas perdue nous sommes, ensemble avec Jésus-Christ; notre souffrance est de la même sorte, elle est de la même race que la souffrance de Jésus-Christ; notre souffrance n'est jamais perdue, quand nous le voulons.

De la souffrance qui n'est pas perdue nous sommes tous, quand nous le voulons de Jésus au dernier des chrétiens, quand nous le voulons.

De Jésus même au dernier des pécheurs.

Il y a, ailleurs il y a une souffrance qui est perdue ; qui est toute perdue; qui est toujours perdue ; quand même on ne voudrait pas ; quoi qu'on veuille ; quoi qu'ils veuillent ; quoi qu'ils veuillent éternellement.

Quoi qu'ils fassent. Eternellement quoi qu'ils fassent.

C'est ça l'enfer. Autrement il n'y aurait pas d'enfer. Ça serait la même chose que nous ; ça serait la même chose partout.

Dans toute la création.

LE MYSTÈRE

Si leur souffrance pouvait servir, mon enfant, ma pauvre enfant, ils seraient comme nous ; ils seraient nous ; il n'y aurait pas, il n'y aurait jamais eu de jugement. Si leur souffrance pouvait servir, sitôt qu'une souffrance peut servir, elle s'appareille, elle s'apparente, elle se lie à la souffrance de Jésus-Christ. Elle devient delà même race. Elle devient, aussitôt elle devient de la même sorte, de la même race, de la même famille que la souffrance de Jésus-Christ.

Elle devient la sœur de la souffrance de Jésus.

Elle devient de la souffrance en communion.

Il n'y aurait aucune différence.

Si leur souffrance servait, mon enfant, si elle pouvait servir, mais alors ils seraient dans la communion.

Or ils ne sont pas dans la communion.

Toute souffrance qui peut servir, toute souffrance qui sert est sœur de la souffrance de Jésus-Christ ; elle est fille de la souffrance de Dieu ; elle est la même que la souffrance de Jésus-Christ.

Il n'y aurait pas eu de jugement.

Il y a, ailleurs il y a une souffrance qui ne sert pas, qui ne sert éternellement pas. Qui est toujours vaine, vide, qui est toujours creuse, toujours inutile, toujours stérile, toujours non appelée, toujours donc non élue, toute, toujours, éternellement toute, éternellement toujours, quoi qu'ils veuillent.

Quoi qu'ils fassent. Quoi qu'ils fassent éternellement.

Quoi qu'il y ait.

Apprenez, mon enfant, apprenez ce que c'est que l'enfer.

Là est la marque, là est la distinction, là est la différence. Elle est infinie.

DE LA CHARITÉ

Autrement, s'ils servaient, ils seraient comme nous. Ils seraient aussi heureux que nous. Ils seraient comme Jésus en croix. Mais nous seuls avons le droit d'être comme Jésus en croix. Nous seuls avons le droit d'être a limage et à la ressemblance, à l'imitation de Jésus, de souffrir à l'image et à la ressemblance ; à l'imitation de Jésus. Eux autres, les malheureux, ils n'ont pas même le droit d'être en croix.

Trop tard, trop tard, après il est trop tard.

Il y a sur terre, et c'est tout. Après ce n'est plus sur terre.

Il y a la souffrance de dessus terre, et après c'est tout.

Autrement ils ne seraient pas morts, ils ne seraient pas perdus, ils ne seraient pas damnés, ils ne seraient pas jugés.

Ils seraient des hommes comme nous ; ils seraient vivants, terrestres ; ils seraient des vivants; lisseraient avant le jugement. Ils ne seraient pas après.

Un silence.

Ma fille, ma fille, il y a beaucoup d'Églises; dans l'Église. Mais il n'y en a qu'une. Il n'y a qu'une Eglise. Il y a plusieurs Églises. 11 y a la militante, où nous sommes. Il y a la souffrante, où nous éviterons d'être ; s'il plaît à Dieu. Il y a la triomphante, où nous devons demander d'être. S'il plaît à Dieu. Mais il n'y a pas une Église infernale.

Il n'y a pas une Église denier.

C'est insensé. C'est une imagination absurde. C'est inconcevable.

LE MYSTÈRE

Toutes trois sont des Eglises vivantes ; il n'y a pas, il ne peut pas y avoir une Eglise morte.

L'Eglise est essentiellement, substantiellement vivante. Elle reçoit de Dieu perpétuellement une vie, Jésus lui a promis une vie éternelle. Elle est naturellement, surnaturellement vivante. Il n'y a pas, il ne peut y avoir une Église morte.

Si leur souffrance pouvait servir, servait, ils seraient une Eglise, ils seraient dans l'Église.

Militante, souffrante, triomphante, toutes trois vivantes, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir une Église morte.

Un silence.

Il y a l'Église militante ; nous en sommes ; c'est l'Église des soldats d'une certaine guerre ; nous en sommes ; tout le monde y passe, tout le monde y a passé ; nous savons ce que nous avons à y faire.

Nous y passons. Tout le monde y fait un service, un certain temps de service.

Un service qu'on ne recommence pas.

On ne rengage pas.

Après on se divise.

Il y a l'Eglise souffrante. Nous devons tâcher, nous devons demander de ne pas en être. C'est la loi ; c'est la règle. Pour eux, pour eux utilement nous pouvons, nous devons multiplier notre travail, nos prières, nos souffrances. Nos mérites, s'il est permis de dérober ce

DE LA CHARITÉ

mot à Jésus-Chrisl. Aux seuls mérites. Aux mérites de Jésus-Christ . Là peuvent être nos pères et les pères de nos pères. Dieu ait leur âme. Travailler pour eux, prier pour eux, souffrir pour eux. Mériter pour eux . C'est la loi ; c'est la règle. Et on n'a pas besoin de nous le demander; on n'a pas besoin de nous le commander. Ni de nous y forcer ni môme de nous y engager. C'est notre mouvement, c'est notre mouvement propre ; c'est notre amour même ; c'est la communion même.

C'est le mouvement propre, lemouvement naturel de notre amour.

De notre amour humain, de notre amour familial, de notre amour filial.

Il y al'Église triomphante. Nous devons tâcher d'en être. Il n'y a pas à s'en cacher. Il n'y a pas à faire le modeste. Nous devons tâcher, nous devons demander d'en être. C'est la loi ; c'est la règle. Commune. Nous «levons les prier, et en attendant nous devons les prier pour les autres et pour nous, on n'a pas besoin de s'en cacher, les prier, pour les autres de la souffrante et pour les autres de la militante, pour les autres de la terre et pour nous et pour les autres d'ailleurs, leur demander leur intercession, leur demander d'intercéder pour les autres et pour nous, pour tous ceux de la souffrante et pour tous ceux de la militante. Pour être avec eux plus tard. Parmi eux. Pour être avec eux comme eux. Ce n'est pas seulement la loi et la règle. C'est aussi notre mouvement même. C'est aussi notre amour même. C'est aussi la communion même. C'est notre mouvement propre.

LE MYSTÈRE

C'estle mouvement propre, le mouvement naturel de notre amour. Le mouvement de notre charité.

De notre amour humain, de notre amour familial, de notre amour filial. De notre charité.

Et il y a encore cette différence. Et elle est capitale. Et elle est tout. Que ceux de la souffrante sont sûrs d'y aller. Et que nous ne sommes sûrs de rien. Puisque nous sommes avant.

De rien du tout.

Puisque nous ne sommes pas encore décidés. Pas encore dirigés.

Séparés.

Acheminés vers l'un des trois chemins.

Sur l'un des trois chemins.

Sur l'une des deux routes.

Telle est la communion, telle est la vie des trois Églises vivantes. Mais il n'y a point d'Église morte, il n'y a pas une Eglise qui ne communierait pas.

Qui ne serait pas une Eglise, qui donc ne serait pas une Église. Il n'y a pas une Eglise morte.

Un silence.

Mon enfant, ma petite fille, le bon Dieu a fait des cadres. Il faut travailler, il faut prier, il faut souffrir dans les cadres que le bon Dieu nous a faits. Il veut bien accepter nos souffrances d'ici-bas pour sauver les âmes en danger. Mais il n'a pas voulu que la souffrance infernale servît à sauver les âmes ; il n'accepterait pas, pour sauver les âmes en danger, nos souffrances de là-bas. Il n'y a pas une Église morte.

DE LA CHARITÉ

Jeannette

Simplement :

— Alors il y a tant de souffrance perdue.

Madame Gervaisb

— Malheureuse, malheureuse enfant, comme tu parles.

Jeannette

— Dans la création il y a tant de souffrance de créée dépendue.

Madame Gervaisb

— Il ne s'agit pas de souffrir. S'il ne s'agissait que de souffrir, qui ne souffrirait pas. Qui ne souffre.

Un silence.

Il y a une souffrance utile, et une souffrance inutile. Il y a une souffrance féconde, et une souffrance inféconde.

Un silence.

C'est pour cela que noire maître à tous-- -

Jeannette

— Notre Seigneur, Notre Seigneur Jésus-Christ.

Madame Gervaisb

— Notre maître de maîtrise, de toute maîtrise, de l'une et l'autre maîtrise ; notre maître de seigneurie et notre maître d'enseignement ; notre maître de domination el notre maître d'apprentissage.

Jeannette

— Notre Seigneur, Notre Seigneur Jésus.

LE MYSTÈRE Madame Gervaise

— Il devait savoir, lui. C'était son métier. De sauver. C'était son office. Il devait savoir. Il est notre maître à sauver. C'est pour cela que notre maître à tous, le fils de l'homme savant à donner sa souffrance, a bien voulu donner pour sauver nos âmes toute souffrance, valable, et jusqu'à la valable souffrance delà tentation, mais qu'il n'est jamais allé jusqu'à donner la vaine souffrance même du péché. Le Sauveura bien voulu donner toute la souffrance humaine ; c'était dans le contrat, c'était dans le pacte. Il s'était fait homme. Sa souffrance aussi s'était faite humaine, toute humaine. Mais il n'a pas voulu se damner; et c'est insensé, c'est inconcevable, c'est absurde ; ce serait un blasphème, commettre un blasphème infini que d'avoir même cette imagination ; ce serait commettre un sacrilège inouï ; car il savait que sa souffrance infernale, même à lui, qu'une souffrance infernale de lui ne pourrait pas servir à nous sauver.

Non, c'est fou, d'avoir cette pensée.

D'avoir même cette pensée. De se la voir passer seulement dans la pensée.

C'est une grande impiété. C'est une grande tentation. C'est plus qu'une impiété.

C'est une tentation incroyable.

Un blasphème effrayant.

Jeannette

— Se peut-il qu'il y ait tant de souffrance perdue.

Madame Gervaise

— C'est un mystère, enfant, comme un aveu : le plus

DE LA CHARITÉ

grand mystère de la création. C'est un plus grand mystère que l'Incarnation même et que la Rédemption, que le mystère de l'Incarnation et que le mystère de la Rédemption. Caria Passion de Jésus, au moins on voit à quoi que ça sert. Et toute l'Incarnation s'éclaire de toute la Rédemption.

Jeannette

— S'il faut donc, pour sauver de la flamme éternelle Les corps des morts damnés s'affolant de souffrance, Laisser longtemps mon corps à la souffrance humaine, Mon Dieu, gardez mon corps à la souffrance humaine ;

Et s'il faut, pour sauver de l'Absence éternelle Les âmes des damnés s'affolant de l'Absence, Laisser longtemps mon âme à la souffrance humaine, Qu'elle reste vivante en la souffrance humaine.

Madame Gervaise

— Taisez-vous, ma sœur : vous avez blasphémé : Car si le fils de l'homme, à son heure suprême, Cria plus qu'un damné l'épouvantable angoisse, Clameur qui sonna faux comme un divin blasphème, C'est que le Fils de Dieu savait.

On se demande pourquoi il aurait poussé cet effroyable cri. Autrement on se demande.

Tous les textes sont formels, il a poussé à ce moment-là un cri effroyable.

Alors on se demande pourquoi il aurait poussé, à ce moment-là, ce cri effroyable.

C'était le contraire. Il devait être content.

LE MYSTÈRE

C'était fini.

C'était fait .

Tout était consommé.

Sa passion était finie; son incarnation étaitcensément finie; faite; sa passion était consommée; faite ; la rédemption était consommée. Faite.

Il n'y avait plus que cette formalité (pour lui) de la mort.

La rédemption était finie et couronnée ;

couronnée d'épines, la suprême couronne.

C'est à ce moment-là qu'il devait; qu'il aurait dû être heureux.

0 fils le plus aimé qui retrouvait son père ; Fils de dilection qui remontait aux cieux ; Fils entre tous les fils qui rentrait chez son père; Enfant prodigue, fils prodigue de son sang ; 0 fils le plus aimé qui montait vers son père.

On se demande pourquoi il aurait crié à ce momentlà. Il venait justement de commencer à finir.

Il avait accompli son temps d'humanité ; 11 quittait la prison pour le séjour de la gloire ; Il rentrait dans la maison de son père.

Comme un voyageur au soir du voyage, Il avait accompli son voyage de terre ; Il avait consommé son voyage de Jérusalem.

DELA C H A H I T É Comme un voyageur las au soir de son voyage, Il voyait la maison.

Et comme un moissonneur au soir de sa journée, Aux deux mains de son père il versait son salaire ; Gomme un moissonneur las au soir de sa moisson, Aux deux mains de son père il versait son salaire, Les âmes des justes qu'il avait rachetées, Le salaire qu'il avait gagné si durement.

Les âmes des saints qu'il avait sanctifiées. Les âmes des justes qu'il avait justifiées. Et les âmes des pécheurs qu'il avait justifiés de Tune

et de l'autre main.

Qu'il avait ramassés comme un épi tombé. Qu'il avait justifiés par ses mérites.

Les âmes des justes qu'il avait gagnées comme un travailleur à la journée.

Gomme un pauvre journalier qui travaille dans les fermes. Gomme un pauvre ouvrier qui se dépêche de travailler. Tout ce qu'il avait amassé.

Tout ce qu'il avait pu ramasser d'âmes en travaillant bien. Une pleine brassée.

Tout ce qu il pouvait tenir dans ses deux mains. En ne perdant pas son temps. Parce que c'était le temps de son patron. De son père qui était son patron.

Tout ce qu'il pouvait tenir dans ses bras. Dans ses bras éternels.

Les âmes des justes qu'il avait parfumées de ses vertus.

LE MYSTÈRE

Une pleine gerbe, une pleine potée ; une pleine gerbée

une pleine brassée, une pleine bottée d'âmes. Tant qu'il en pouvait tenir dans ses deux mains. Tant qu'il en pouvait tenir dans ses deux bras.

Il était comme un fils au soir de sa journée ;

Son père l'attendait pour l'embrasser enfin ;

Un éternel baiser laverait son flanc pur ;

Un paternel baiser laverait son front pur;

Un éternel baiser de son père laverait ses plaies vives.

Rafraîchirait ses plaies vives,

Et sa tête, et son flanc, et ses pieds, et ses mains.

Une source éternelle,

Une eau pure éternelle attendait ses plaies vives.

Un éternel baiser s'abattrait sur son flanc ; Le baiser paternel descendrait sur son front,

Il quittait la maison terrestre pour la maison céleste; La maison temporelle pour la maison éternelle.

Il allait donc rentrer dans son éternité. La tâche était finie et son œuvre était faite. Il avait accompli son temps d'humanité.

Les anges l'attendaient pour lui fêter sa fête. Les anges l'attendaient pour laver ses plaies vives.

DE LA CHARITÉ

Les anges l'attendaient pour baigner ses plaies vives.

Pour tamponner ses plaies.

Pour lui faire un pansement.

Les anges l'attendaient pour lui laver ses plaies.

Les anges l'attendaient pour lui baigner ses plaies.

Pour tamponner ses plaies vives.

Cinq pansements pour les cinq Plaies.

Avec du linge bien fin.

De lin. i

Mais un peu usagé.

Parce que c'est plus doux.

Une source éternelle pour baigner ses plaies.

Les anges l'attendaient au sortir de nos mains Pour acclamer son nom et lui chanter sa gloire ; Pour lui laver le flanc ; pour lui laver les mains ; Les anges l'attendaient pour lui baigner, pour lui laver

ses plaies ; Et le sang de ses mains, et le sang de ses pieds ; Et les clous de ses mains, et les clous de ses pieds.

Comme il avait lavé les pieds de ses disciples.

Ainsi les anges lui laveraient ses pieds.

Les pieds du maître.

Et non seulement les pieds.

Mais comme avait demandé Pierre.

Simon Pierre.

Non seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête.

Mais quand il avait lavé les pieds de ses disciples.

C'était dans une chambre bien close.

LE MYSTERE Bien tranquille.

Dans la chambre du souper.

Encore bien tranquille et bien close.

Et à présent ce serait dans le ciel.

Maintenant ce serait dans le ciel.

Désormais.

Les esprits l'attendaient après la mort des corps ; Et les purs esprits purs après les corps charnels. Et les fins esprits purs après la mort charnelle, après la

mort grossière.

Et les fins esprits purs après les grossiers corps.

Singulier mystère.

Les esprits 1 attendaient pour lui laver son corps.

Gomme s'ils se connaissaient en corps.

Gomme s'ils savaient ce que c'est qu'un corps.

Gomme si ça les regardait.

Singulier mystère.

On voit bien que c'était son corps à lui.

Son siège l'attendait à la droite du père. Il était le dauphin qui montait vers le roi.

Gomme il allait rentrer dans son éternité,

DE LA CHARITÉ Sur le point de rentrer dans son éternité, C'est alors, tous les textes concordent, les textes sont formels, c'est alors qu'il poussa cette clameur effrayante. Et marchant derechef dans son éternité.

Après des années et des années, après des siècles et des siècles un seul acte.

Préparait la maison de gloire maternelle.

Après un long- voyage entrait dans sa maison.

Après tant de bataille une paix éternelle ; Après tant de guerre une victoire éternelle ; Après tant de misère une gloire éternelle ; Après tant de bassesse une hausse éternelle ; Après tant de conteste un règne incontesté.

Tu comprends. C'était fini. Il rentrait chez lui. Il s'en retournait chez lui. Il n'avait plus qu'à rentrer chez lui. Il s'en allait d'ici. Il revoyait de loin la maison de son père. Il revoyait aussi en par ici.

L'autre maison, la maison de son père nourricier.

Il revoyait l'humble berceau de son enfance, Où son corps fut couché pour la première fois ; Les langes sur la paille et le bœuf et la panse De l'âne et les présents ; les bergers et les rois .

Jeannette — Il naquit à Bethlehem dans une pauvre étable.

LE MYSTÈRE Madame Gbrvaise

— Les présents que lui avaient apportés les bergers et les rois.

Il revoyait l'humble berceau de Bethlehem Où son corps fut couché pour la première fois ; Les présents que lui avaient faits, que lui faisaient les

bergers et les rois.

Bethlehem, Bethlehem, et toi Jérusalem.

Vie commencée à Bethlehem et finie à Jérusalem. Vie comprise entre Bethlehem et Jérusalem. Vie inscrite entre Bethlehem et Jérusalem. Il revoyait l'humble berceau de son enfance.

Vie commencée à Bethlehem et qui ne finit point à Jérusalem.

Les langes sur la paille attendaient la lessive ; Un autre jeu de lange était prêt pour le change. Les bergers prosternés présentaient de la laine.

Delà laine de leurs moutons, mon enfant ; de la laine des moutons de ce temps-là. De la laine comme celle que nous filons.

Jeannette

— De la laine comme ça.

— Les rois mages présentèrent l'or, l'encens et la myrrhe. De l'or comme à leur Roi.

DE LA CHARITÉ .Jeannettb

— De l'encens comme à leur Dieu.

Madame Gervaise

— De la myrrhe comme à un homme mortel.

Jeannette — Qui un jour serait embaumé.

Madame Gervaise

— Les rois mages Gaspard, Melchior et Balthazard.

Jbannette

— Gaspard et Balthazard et Melchior les rois mages.

Madame Gervaise

— Tout cela se passait sous la clarté des cieux ; Les anges dans la nuit avaient formé des chœurs. Les anges clans la nuit chantaient comme des fleurs. Par dessus les bergers, par dessus les rois mages Les anges dans la nuit chantaient éternellement.

Sous la bonté, sous la jeunesse, sous l'éternité des cieux.

Du firmament qu'il appela ciel.

Comme des fleurs de chant, comme des fleurs d'hymne, comme des fleurs de prière, comme des fleurs d'action de grâces.

Comme une floraison, comme une frondaison, comme une fructification de prière et de grâce.

LE MYSTÈRE

Tout cela se passait dessous les chœurs des anges. Tout cela se passait sous la bonté des cieux. L'étoile dans la nuit brillait comme un clou d'or. L'étoile dans la nuit brillait éternellement, L'étoile dans la nuit comme une épingle d'or.

Jeannette

— Une étoile était apparue, une étoile était montée qui ne remontera donc jamais.

Madame Gekvaise

— Gomme tous les petits enfants il jouait avec des images.

Très brusquement :

Clameur qui sonne encore en toute humanité ; Clameur dont chancela l'Église militante; Où la souffrante aussi connut son propre effroi ; Par qui la triomphante éprouva son triomphe ; Clameur qui sonne au cœur de toute humanité; Clameur qui sonne au cœur de toute chrétienté ; 0 clameur culminante, éternelle et valable.

Cri comme si Dieu même eût péché comme nous ; Comme si même Dieu se fût désespéré ; 0 clameur culminante, éternelle et valable.

Gomme si même Dieu eût péché comme nous. Et du plus grand péché.

Qui est de désespérer.

Le péché de désespoir.

DE LA CHARITÉ Plus que les deux larrons pendus à ses côtés ; Qui hurlaient à la mort ainsi que des chiens maigres. Les larrons ne hurlaient qu'un hurlement humain; Les larrons ne hurlaient qu'un cri de mort humaine; Ils ne bavaient aussi que de la bave humaine :

Le Juste seul poussa la clameur éternelle. Mais pourquoi ? Qu'est-ce qu'il avait ?

Les larrons ne criaient qu'une clameur humaine ,

Car ils ne connaissaient qu'une détresse humaine ; Ils n'avaient éprouvé qu'une détresse humaine.

Lui seul pouvait crier la clameur surhumaine ; Lui seul connut alors cette surhumaine détresse.

Aussi les lançons ne poussèrent-ils qu'un cri qui s'éteignit dans la nuit.

Et lui poussa le cri qui retentira toujours, éternellement toujours, le cri qui ne s'éteindra éternellement jamais.

Dans aucune nuit. Dans aucune nuit du temps et de l'éternité.

LE MYSTÈRE

Car le larron de gauche et le larron de droite Ne sentaient que les clous clans le creux de la main.

Que lui faisait l'effort de la lance romaine ; Que lui faisait l'effort des clous et le marteau ; Le percement des clous, le percement de lance; Que lui faisaient les clous dans le creux de la main ; Le percement des clous au creux de ses deux mains ;

Sa gorge qui lui faisait mal.

Qui lui cuisait.

Qui lui brûlait.

Qui lui déchirait.

Sa gorge sèche et qui avait soif.

Son gosier sec.

Son gosier qui avait soif.

Sa main gauche qui lui brûlait.

Et sa main droite.

Son pied gauche qui lui brûlait.

Et son pied droit.

Parce que sa main gauche était percée.

Et sa main droite.

Et son pied gauche était percé.

Et son pied droit.

Tous ses quatre membres.

Ses quatre pauvres membres.

DE LA CHARITÉ Et son flanc qui lui brûlait.

Son flanc percé.

Son cœur percé. Et son cœur qui lui brûlait.

Son cœur consumé d'amour.

Son cœur dévoré d'amour.

Le reniement de Pierre et la lance romaine ;

Les crachats, les affronts, la couronne d'épines ;

Le roseau flagellant, le sceptre de roseau ;

Les clameurs de la foule et les bourreaux romains.

Le soufflet. Car ce fut la première fois qu'il fut souffleté.

Il n'avait pas crié sous la lance romaine ; 11 n'avait pas crié sous le baiser parjure ; Il n'avait pas crié sous l'ouragan d'injure; Il n'avait pas crié sous les bourreaux romains,

Il n'avait pas crié sous l'amertume et l'ingratitude.

Le goût de l'amertume dans la gorge.

Dans le gosier.

La gorge sèche et amère d'amertume.

Sèche de ravaler l'amertume.

Sèche, amère de ravaler l'ingratitude.

Des hommes.

Amère, suffoquée de ravaler.

Suffoquée des flots d'ingratitude.

Etranglée de ravaler.

Et il ne parlerait plus par (des) similitudes.

Il n'avait pas crié sous la face parjure ; Il n'avait pas crié sous les faces d'injure; Il n'avait pas crié sous les faces des bourreaux romains. Alors pourquoi cria-t-il ; devant quoi cria-t-il.

Tristis, tristis usque ad morlem ; Triste jusqu'à la mort ; mais jusqu'à quelle mort; Jusqu'à faire une mort ; ou jusqu'à cette date De la mort.

Il revoyait l'humble berceau de son enfance, La crèche,

Où son corps fut couché pour la première fois ; Il prévoyait le grand tombeau de son corps mort, Le dernier berceau de tout homme, Où il faut que tout homme se couche.

Pour dormir.

Censément.

Apparemment.

Pour enfin reposer.

Pour pourrir.

Son corps.

!]ntre quatre planches.

En attendant la résurrection des corps.

DE LA CHARITÉ

Jusqu'à la résurrection des corps.

Heureux quand les âmes ne pourrissent point.

Et il était homme ;

Il devait subir le sort commun ;

S'y coucher comme tout le monde ;

Il devait y passer comme tout le monde ;

Il y passerait.

Comme les autres.

Comme tout le monde.

Comme tant d'autres.

Après tant d'autres.

Son corps serait couché pour la dernière fois.

Mais il n'y resterait que deux jours, trois jours ; à cause de la résurrection.

Car il ressusciterait le troisième jour.

A cause de sa résurrection particulière et de son ascension.

A lui.

Qu'il Ht avec son propre corps, avec le même corps.

Le linge de son ensevelissement ;

Blanc comme le mouchoir de cette nommée Véronique ;

Le linge blanc comme un lange.

Et que Ton entoure tout à fait comme un lange.

Mais plus grand, beaucoup plus grand.

Parce que lui-même il avait grandi.

Il était devenu un homme.

LE MYSTÈRE

C'était un enfant qui avait beaucoup grandi.

Le grand drap blanc de son ensevelissement. Il serait enseveli par ces femmes.

Pieusement par les mains de ces femmes. Gomme un homme qui est mort dans un village. Tranquillement dans sa maison dans son village. Accompagné des derniers sacrements.

Pieusement enseveli et tranquillement par ces femmes.

Sans que personne les dérange.

Par les mains pieuses de ces femmes.

Par les doigts pieux de ces femmes.

C'est ce qu'on nommerait la descente de croix.

Parce que les Romains n'étaient pas méchants.

Tous ces Romains.

Au fond ils n'étaient pas méchants.

Ils ne chercheraient pas querelle à son corps pendu.

Et dépendu.

Ils ne feraient point des misères à sa dépouille.

Mortelle.

Us ne chercheraient pas des disputes à ces pauvres

femmes.

Aux saintes femmes. Ni à ce vieux Joseph d'Arimathée.

Ce bon vieux.

Ce sage bon vieux.

Qui lui prêterait son sépulcre.

DE LA CHARITÉ

On peut se prêter beaucoup de choses dans l'existence. Entre soi.

Dans son ménage.

On peut se prêter son âne pour aller au marché. On peut se prêter son baquet pour faire la lessive. Et son battoir.

On peut se prêter sa casserole.

Et son chaudron.

Et sa marmite pour faire bouillir la soupe. Pour les enfants.

Pour toute la maisonnée.

Mais se prêter un sépulcre.

Ce n'est pas ordinaire.

Se prêter son sépulcre.

Son propre tombeau.

Ce vieux lui prêterait donc son sépulcre. Ce sage vieux.

Ce vieux avisé.

Cet homme riche.

Ce vieil avisé.

Cet homme à la barbe blanche.

Aux cheveux tout blancs.

Ce vieux sage.

Cet homme tout blanc.

Le sépulcre qu'il avait fait faire.

Qu'il s'était fait faire pour lui-même.

Puisque Dieu le père en avait décidé ainsi. Que les jeunes mouraient souvent avant les vieux. Et qu'il y avait tant de vieillards qui ne mouraient point. Et que lui mourait dans lajeunesse maigre de ses trente et trois ans.

LE MYSTÈRE

Or comme il s' était fait le soir.

Vint un certain homme riche d'Arimathée.

Nommé Joseph.

Qui et lui-même était disciple de Jésus.

Celui-ci alla trouver Pilate.

Car il faut toujours demander un jour quelque chose aux puissances.

Quand on est vivant on les brave.

Le héros, le saint, le martyr les brave.

Mais quand on est mort.

Les autres ne les bravent pas pour vous dans les questions d'enterrement.

Gela prouve que ce Joseph d'Arimathée n'avait pas peur d'aller trouver les puissances.

De causer aux puissances.

Il savait parler. Il savait causer.

Evidemment c'était un homme qui savait causer.

Il n'avait pas peur de causer.

Il savait quoi dire.

Il n'avait pas peur.

Même à Pilate.

Il savait se présenter.

Celui-ci alla trouver Pilate.

Et demanda le corps de Jésus.

Alors Pilate ordonna de rendre le corps.

Ce n'était pas plus difficile que ça.

Décidément ce Pilate n'était pas un mauvais homme.

DE LA CHARITÉ C'était un bon fonctionnaire.

Un préfet.

Romain.

Il n'en voulait pas particulièrement à Jésus. Il n'en voulait pas au corps de Jésus. Le lendemain il n'y pensait même plus.

Il n'en voulait pas personnellement à Jésus. Il n'en voulait pas au corps de Jésus. Il avait bien autre chose à penser.

Le lendemain il n'y pensait même plus.

Et toute l'humanité y pense éternellement.

Et ayant reçu le corps.

Joseph Venveloppa dans an hlanc linceul.

Dans un linceul propre.

Insindone munda.

Dans un linceul blanc.

Et il le plaça dans son monument neuf.

Dans son sépulcre neuf.

Fosuit illud. Il le posa.

Quil avait fait tailler dans la pierre.

Dans le roc.

Et il roula une grande pierre.

Il fit rouler un grand rocher.

A la porte du monument.

A l'entrée du sépulcre .

Et s'en alla.

On aime à penser qu'ensuite il chercha pour son propre corps un autre monument.

LE MYSTERE

Le grand tombeau de son ensevelissement.

Le saint sépulcre.

Le sépulcre de sa grande sépulture.

Il avait dit à Jean : Jean, voici votre mère. — Et voici votre fils.

Il ne pleurait point Jean, Marie et Madeleine ; Il ne les quittait plus que de quelques années; Un jour ils remontaient au séjour de son père ; La séparation n'avait qu'un temps humain. Tout ce qui tenait à lui, tout ce qui venait de lui, tout

ce qui tenait de lui, de ce côté là, n'était qu'humain.

Un berceau lointain, une crèche dans une étable ; sous le chœur des chansons ; sous le chœur des anges ; sous les ailes calmes mais frissonnantes, mais palpitantes des anges.

Il mesura plus qu'eux la grandeur de la peine; Ils ne la mesuraient que d'un regard humain ; Même le damné, même le larron qui venait de se

perdre ; Ils n'étaient devant lui que des damnés humains.

DE LA CHARITÉ

De son regard de Dieu joignant l'éternité, Il était tout au bout en même temps qu'ici, Il était tout au bout en même temps qu'alors.

Il était au milieu et tout ensemble à l'un et l'autre bout.

Lui seul.

De tous.

Il saisit d'un regard toute sa vie humaine, Que trente ans de famille et trois ans de public N'avaient point accomplie ;

Que trente ans de famille et trois ans de disciples, Sa nouvelle famille, Cette autre famille,

Sa famille charnelle et sa famille élue, L'une et l'autre charnelles, l'une et l'autre élues, Toutes les deux charnelles, toutes les deux élues, N'avaient point consommée ;

Que trente ans de travail et trois ans de prières, Trente-trois ans de travail, trente-trois ans de prière. N'avaient point achevée ; Trente-trois ans de travail, trente-trois ans de prières.

LE MYSTERE

Que trente ans de charpente et trois ans de parole, Trente-trois ans de charpente, trente-trois ans de

parole, secrète ; publique; N'avaient point épuisée;

Car il avait travaillé dans la charpente, de son métier.

Il travaillait, il était dans la charpente.

Dans la charpenterie.

Il était ouvrier charpentier.

Il avait même été un bon ouvrier.

Gomme il avait été un bon tout.

C'était un compagnon charpentier.

Son père était un petit patron.

Il travaillait chez son père.

Il faisait du travail à domicile.

11 voyait, il revoyait aussi l'établi et le rabot. L'établi. Le billot pour appuyer le morceau de bois que

l'on fend.

La scie et la varlope .

Les beaux vrillons, les beaux copeaux de bois. La bonne odeur du bois frais.

Fraîchement coupé.

Fraîchement taillé.

Fraîchement scié.

Et la belle couleur, et la belle odeur, Et la bonne couleur, et la bonne odeur. Du bois quand on enlève l'écorce.

Quand on le pelure.

Gomme un beau fruit.

Gomme un bon fruit.

DE LA CHARITÉ

Que l'on mangerait.

Mais ce sont les outils qui le mangent.

Et l'écorce qui se sépare.

Qui s'écarte.

Qui se pèle.

Qui s'enlève délicatement sous la cognée.

Qui sent si bon et qui a une si belle couleur brune.

Comme il aimait ce métier-là.

L'écorcequia unesi bonne couleur, une si bonneodeur.

Comme il aimait son métier.

11 était fait pour ce métier-là.

Sûrement.

Le métier des berceaux et des cercueils.

Qui se ressemblent tant.

Des tables et des lits.

Et aussi des autres meubles.

De tous les meubles.

Car il ne faut oublier personne.

Il ne faut décourager personne.

Le métier des buffets, des armoires, des commodes.

Des mées.

Pour mettre le pain.

Des escabeaux.

Et le monde ri est que l'escabeau de vos pieds.

Car dans ce temps-là les menuisiers n'étaient pas encore

séparés des charpentiers.

Tout ce qui travaillait le bois.

Comme il avait aimé le travail bien fait. L'ouvrage bien faite.

Il avait été un bon ouvrier.

Un bon charpentier.

Comme il avait été un bon fils.

Un bon fils pour sa mère Marie.

Un enfant bien sage.

Bien docile.

Bien soumis.

Bien obéissant à ses père et mère.

Un enfant.

Comme tous les parents voudraient en avoir.

Un bon fils pour son père Joseph.

Pour son père nourricier Joseph.

Le vieux charpentier.

Le maître charpentier.

Comme il avait été un bon fils aussi pour son père. Pour son père qui êtes aux cieux.

Comme il avait été un bon camarade pour ses petits

camarades.

Un bon camarade d'école.

Un bon camarade de jeux.

Un bon compagnon de jeu.

Un bon compagnon d'atelier.

Un bon compagnon charpentier.

Parmi tous les autres compagnons.

Charpentiers.

Pour tous les compagnons.

Charpentiers.

Comme il avait été un bon pauvre.

Comme il avait été un bon citoyen.

11 avait été un bon fils pour ses père et mère. Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission.

DE LA G II A R I T É

Sa prédication.

L'n bon fils pour sa mère Marie.

Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission.

Un bon lilspour son père Joseph.

Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission.

En somme tout s'était bien passé.

Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission.

Il était généralement aimé.

Tout le monde l'aimait bien.

Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission.

Les camarades, les amis, les compagnons, les autorités,

Les citoyens,

Les père et mère

Trouvaient cela très bien.

Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission.

Les camarades trouvaient qu'il était un bon camarade.

Les amis un bon ami.

Les compagnons un bon compagnon.

Pas fier.

Les citoyens trouvaient qu'il était un bon citoyen.

Les égaux un bon égal.

Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission.

Les citoyens trouvaient qu'il était un bon citoyen. Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission. Jusqu'au jour où il s'était révélé comme un autre citoyen. Comme le fondateur, comme le citoyen d'une autre cité. Car c'estdela Cité céleste.

Et de la Cité éternelle.

Les autorités trouvaient cela très bien.

LE MYSTÈRE Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission. Les autorités trouvaient qu'il était un homme d'ordre. Un jeune homme posé.

Un jeune homme tranquille.

Un jeune homme rangé.

Commode à gouverner.

Et qui rendait à César ce qui est à César.

Jusqu'au jour où il avait commencé le désordre.

Introduit le désordre.

Le plus grand désordre qu'il y ait eu dans le monde.

Qu'il y ait jamais eu dans le monde.

Le plus grand ordre qu'il y ait eu dans le monde.

Le seul ordre.

Qu'il y ait jamais eu dans le monde.

Jusqu'au jour où il s'était dérangé.

Et en se dérangeant il avait dérangé le monde

Jusqu'au jour où il se révéla

Le seul Gouvernement du monde.

Le Maître du monde.

Le seul Maître du monde.

Et où il apparut à tout le monde.

Où les égaux virent bien.

Qu'il n'avait aucun égal.

Alors le monde commença à trouver qu'il était trop

grand.

Et à lui faire des embêtements.

Et jusqu'au jour où il entreprit de rendre à Dieu ce qui est à Dieu.

DE LA CHARITE

Il était un bon fils pour ses père et mère.

Lu bon fils pour sa mère Marie.

Et ses père et mère trouvaient cela très bien.

Sa mère Marie trouvait cela très bien.

Elle était heureuse, elle était fière d'avoir un tel fils.

D'être la mère d'un pareil fils.

D'un tel fils.

Elle s'en glorifiait peut-être en elle-même et elle glorifiait Dieu.

Magnificat anima mea.

Dominum.

Et exultavit spiritus meus.

Magnificat. Magnificat.

Jusqu'au jour où il avait commencé sa mission.

Mais depuis qu'il avait commencé sa mission.

Elle ne magnifiait peut-être plus.

Depuis trois jours elle pleurait.

Elle pleurait, elle pleurait.

Comme aucune femme n'a jamais pleuré.

Nulle femme.

Voilà ce qu'il avait rapporté à sa mère.

Jamais un garçon n'avait coûté autant de larmes à sa mère.

Jamais un garçon n'avait autant fait pleurer sa mère.

Voilà ce qu'il avait rapporté à sa mère.

Depuis qu'il avait commencé sa mission.

Parce qu'il avait commencé sa mission.

Depuis trois jours elle pleurait.

Depuis trois jours elle errait, elle suivait.

Elle suivait le cortège.

Elle suivait les événements.

Elle suivait comme à un enterrement.

Mais c'était l'enterrement d'un vivant.

D'un vivant encore.

Elle suivait ce qui se passait.

Elle suivait comme si elle avait été du cortège.

De la cérémonie.

Elle suivait comme une suivante.

Comme une servante.

Comme une pleureuse des Romains.

Des enterrements romains.

Comme si ça avait été son métier.

De pleurer.

Elle suivait comme une pauvre femme.

Comme une habituée du cortège.

Comme une suivante du cortège.

Comme une servante.

Déjà comme une habituée.

Elle suivait comme une pauvresse.

Comme une mendiante.

Eux qui n'avaient jamais rien demandé à personne.

A présent elle demandait la charité.

Sans en avoir l'air elle demandait la charité.

Puisque sans en avoir l'air, sans même le savoir elle

demandait la charité de la pitié.

D'une piété.

D'une certaine piété.

Pielas.

Voilà ce qu'il avait fait de sa mère.

Depuis qu'il avait commencé sa mission.

Elle suivait, elle pleurait.

Elle pleurait, elle pleurait.

Les femmes ne savent que pleurer.

On la voyait partout.

Dans le cortège mais un peu en dehors du cortège. Sous les portiques, sous les arcades, dans les courants

d'air.

Dans les temples, dans les palais.

Dans les rues.

Dans les cours et dans les arrière-cours. Et elle était montée aussi sur le Calvaire. Elle aussi elle avait gravi le Calvaire. Qui est une montagne escarpée.

Et elle ne sentait seulement pas qu'elle marchait. Elle ne sentait seulement pas ses pieds qui la portaient. Elle ne sentait pas ses jambes sous elle. Elle aussi elle avait gravi son calvaire. Elle aussi elle avait monté, monté Dans la cohue, un peu en arrière.

Monté au Golgotha.

Sur le Golgotha.

Sur le faîte.

Jusqu'au faîte.

Où il était maintenant crucifié.

Cloué des quatre membres.

Comme un oiseau de nuit sur la porte d'une grange. Lui le Roi de Lumière.

Au lieu appelé Golgotha.

C'est-à-dire la place du Crâne.

Voilà ce qu'il avait fait de sa mère.

Maternelle.

Une femme en larmes.

LE MYSTÈRE

Une pauvresse.

Une pauvresse de détresse.

Une pauvresse en détresse.

Une espèce de mendiante de pitié.

Depuis qu'il avait commencé d'accomplir sa mission.

Depuis trois jours elle suivait elle suivait.

Accompagnée seulement de trois ou quatre femmes.

De ces saintes femmes.

Escortée, entourée seulement de ces quelques femmes.

De ces quelques saintes femmes.

Des saintes femmes.

Enfin.

Puisqu'éternellement on devait les nommer ainsi.

Qui gagnaient ainsi.

Qui assuraient ainsi leur part de paradis.

Et pour sûr elles auraient une bonne place.

Aussi bonne que celle qu'elles avaient en ce moment.

Puisqu'elles auraient la même place.

Car elles seraient aussi près de lui qu'en ce moment.

Je veux dire qu'elles seraient aussi près de lui qu'en ce

moment. Qu'en ce moment même.

Éternellement aussi près qu'en ce moment même. Éternellement aussi près qu'en ce moment du temps. Du temps de Judée.

Éternellement aussi près dans sa gloire. Que dans sa passion.

Dans la gloire de sa passion.

Et toutes les quatre ensemble ou peut-être un peu plus

ou moins.

Un peu plus un peu moins.

Elles formaient toujours un petit groupe à part.

D E LA C H A R I T É

Un petit cortège un peu derrière le grand cortège.

Un peu en arrière.

Et on les reconnaissait.

Elle pleurait, elle pleurait sous un grand voile de lin

Un grand voile bleu.

Un peu passé.

Voilà ce qu'il avait Tait de sa mère.

Elle pleurait comme jamais il ne sera donné ;

Comme jamais il ne sera demandé

A une femme de pleurer sur terre.

Éternellement jamais.

A aucune femme.

Voilà ce qu'il avait fait de sa mère.

D'une mère maternelle.

Ce qu'il y a de curieux c'est que tout le monde la respectait.

Les gens respectent beaucoup les parents des condamnés.

Ils disaient même : la pauvre femme.

Et en même temps ils tapaient sur son fils.

Parce que l'homme est comme ça.

L'homme est ainsi fait.

Le monde est comme ça.

Les hommes sont comme ils sont et on ne pourra jamais les changer.

Elle ne savait pas qu'au contraire il était venu changer l'homme.

Qu'il était venu changer le monde.

Elle suivait, elle pleurait.

Et en même temps ils tapaient sur son garçon.

Elle suivait, elle suivait.

Les hommes sont comme ça.

LE MYSTERE

On ne les changera pas.

On ne les refera pas.

On ne les refera jamais.

Et lui il était venu pour les changer.

Pour les refaire.

Pour changer le monde.

Pour le refaire.

Elle suivait, elle pleurait .

Tout le monde la respectait.

Tout le monde la plaignait.

On disait la pauvre femme.

C'est que tous ces gens n'étaient peut-être pas méchants.

Ils n'étaient pas méchants au fond.

Ils accomplissaient les Écritures.

Ce qui est curieux, c'est que tout le monde la respectait.

Honorait, respectait, admirait sa douleur.

On ne l'écartait, on ne la repoussait que modérément.

Avec des attentions particulières.

Parce qu'elle était la mère du condamné.

On pensait : c'est la famille du condamné.

On le disait même à voix basse.

On se le disait, entre soi,

Avec une secrète admiration.

Et on avait raison, c'était toute sa famille.

Sa famille charnelle et sa famille élue.

Sa famille sur la terre et sa famille dans le ciel.

Elle suivait, elle pleurait.

Ses yeux étaient si brouillés que la lumière du jour ne lui paraîtrait jamais claire.

Plus jamais.

Depuis trois jours les gens disaient : Elle a vieilli de

dix ans.

D E LA CHARITÉ

Je l'ai encore vue.

Je l'avais encore vue la semaine dernière.

En trois jours elle a vieilli de dix ans.

Jamais plus.

Elle suivait, elle pleurait, elle ne comprenait pas très

bien.

Mais elle comprenait très bien que le gouvernement

était contre son garçon.

Ce qui est une mauvaise affaire.

Que le gouvernement était pour le mettre à mort. Toujours une mauvaise affaire.

Et qui ne pouvait pas bien finir.

Tous les gouvernements s'étaient mis d'accord contre

lui.

Le gouvernement des Juifs et le gouvernement des

Romains.

Le gouvernement des juges et le gouvernement des

prêtres.

Le gouvernement des soldats et le gouvernement des

curés.

Il n'en réchapperait sûrement pas.

Certainement pas.

Tout le monde était contre lui.

Tout le monde était pour sa mort.

Pour le mettre à mort.

Voulait sa mort.

Des fois on avait un gouvernement pour soi. Et l'autre contre soi.

Alors on pouvait en réchapper.

Mais lui tous les gouvernements.

Tous les gouvernements d'abord.

Et le gouvernement et le peuple.

L E MYSTÈRE C'est ce qu'il y avait de plus fort.

C'était ça surtout qu'on avait contre soi. Le gouvernement et le peuple.

Qui d'habitude ne sont jamais d'accord.

Et alors on en profite.

On peut en profiter.

Il est bien rare que le gouvernement et le peuple soient

d'accord.

Et alors celui qui est contre le gouvernement Est avec le peuple.

Pour le peuple.

Et celui qui est contre le peuple Est avec le gouvernement.

Pour le gouvernement.

Celui qui est appuyé par le gouvernement. N'est pas appuyé par le peuple.

Celui qui est soutenu par le peuple N'est pas soutenu par le gouvernement.

Alors en s'appuyant sur l'un ou sur l'autre. Sur l'un contre l'autre.

On pouvait quelquefois en réchapper. On pourrait peut-être s'arranger.

Mais ils n'avaient pas de chance.

Elle voyait bien que tout le monde était contre lui. Le gouvernement et le peuple.

Ensemble.

Et qu'ils l'auraient.

Qu'ils auraient sa peau.

Ce qui était curieux c'est que la dérision était toute sur

lui.

Et qu'il n'y avait aucune dérision sur elle. Pour elle.

DE LA C II A R I T É

Nulle dérision.

On n'avait que du respect pour elle.

Pour sa douleur.

Pour son malheur.

On ne lui disait pas des sottises.

Au contraire.

Les gens ne la regardaient même pas trop.

Alin de mieux la respecter.

Pour la respecter davantage.

Elle aussi elle était montée.

Montée avec tout le monde.

Jusqu'au faite.

Sans même s'en apercevoir.

Ses jambes la portaient sans même s'en apercevoir.

Elle aussi elle avait fait son chemin de croix.

Les quatorze stations.

Au fait était-ce bien quatorze stations.

Y avait-il bien quatorze stations.

Y en avait-il bien quatorze.

Elle ne savait plus au juste.

Elle ne se rappelait plus.

Pourtant elle les avait faites.

Elle en était sûre.

Mais on peut se tromper.

Dans ces moments-là la tête se trouble.

Nous autres qui ne les avons pas faites nous le savons.

Elle qui les avait faites elle ne le savait pas.

Tout le monde était contre lui.

Tout le monde voulait sa mort.

C'est curieux.

Des mondes qui d'habitude n'étaient pas ensemble.

Le gouvernement et le peuple.

De sorte que le gouvernement lui en voulait comme le

dernier des charretiers.

Autant que le dernier des charretiers.

Et le dernier des charretiers comme le gouvernement. Autant que le gouvernement.

C'était jouer de malheur. Quand on a l'un pour soi, l'autre contre soi quelquefois

on en réchappe.

On s'en tire.

On peut s'en tirer.

On peut en réchapper.

Mais il n'en réchapperait pas.

Sûrement il n'en réchapperait pas.

Quand on a tout le monde contre soi.

Qu'est-ce qu'il avait donc fait à tout le monde.

Je vais vous le dire :

Il avait sauvé le monde.

Elle pleurait, elle pleurait.

Depuis trois jours elle pleurait.

Non, depuis deux jours seulement.

Non, depuis la veille seulement.

Il avait été arrêté la veille au soir.

Seulement.

Elle se rappelait bien.

Ainsi.

Gomme le temps passe.

Gomme le temps passe vite.

Non, lentement.

Comme il passe lentement.

DE LA CHARITÉ Elle croyait qu'il y avait trois jours. Comme on se trompe. Il avait été arrêté au jardin des Oliviers. Qui était un lieu de promenade.

Pour les gens le dimanche.

Il avait été arrêté la veille au soir au jardin des Oliviers Elle se rappelait bien.

Elle se rappelait très bien.

Mais il lui semblait.

Elle croyait qu'il y avait trois jours.

Au moins.

Et même plus.

Beaucoup plus.

Des jours et des jours.

Et des années.

Il lui semblait qu'il y avait presque toujours.

Pour ainsi dire toujours.

Il lui semblait.

Que ça avait toujours été comme ça.

Il y a dans la vie des événements comme ça.

Tout le monde était contre lui.

Depuis Ponce Pilate jusqu'au dernier des charretiers.

Elle suivait de loin.

De près.

D'assez loin.

D'assez près.

Cette cohue hurlante.

Cette meute qui aboyait.

Et mordait.

Cette cohue hurlante qui hurlait et tapait.

Sans conviction.

LE MYSTÈRE

Avec conviction.

Car ils accomplissaient les Écritures.

On peut dire qu'ils tapaient religieusement.

Puisqu'ils accomplissaient les Écritures.

Des prophètes.

Tout le monde était contre lui.

Depuis Ponce Pilate.

Ce Ponce Pilate.

Pontius Pilatus.

Suh Pontio Pilato passus.

Et sepultus est.

Un brave homme.

Du moins on le disait un brave homme.

Bon.

Pas méchant.

Un Romain.

Qui comprenait les intérêts du pays.

El qui avait beaucoup de mal à gouverner ces .Juifs.

Qui sont une race indocile.

Seulement, voilà, depuis trois jours une folie les avait pris contre son garçon.

Une folie. Une espèce de rage.

Oui ils étaient enragés.

Après lui.

Qu'est-ce qu'ils avaient.

11 n'avait pourtant pas fait tant de mal que ça.

Tous.

Lui en tête Ponce Pilate.

L'homme qui se lavait les mains.

Le procurateur.

Le procurateur pour les Romains.

Le procurateur de Judée.

DE LA CHARITE

Tous. Et Gaïphe le grand-prêtre.

Les généraux, les officiers, les soldats.

Les sous-officiers, centeniers, centurions, décurions.

Les prêtres et les princes des prêtres.

Les écrivains.

C'est-à-dire les scribes.

Les pharisiens, les publicains, les peagers.

Les Pharisiens et les Sadducéens.

Les publicains qui sont comme qui dirait les percepteurs.

Et qui ne sont pas pour ça des hommes plus mauvais que les autres.

On lui avait dit aussi qu'il avait des disciples.

Des apôtres.

Mais on n'en voyait point.

Ça n'était peut-être pas vrai.

Il n'en avait peut-être pas.

Il n'en avait peut-être jamais eu.

On se trompe, des fois, dans la vie.

Si il en avait eu on les aurait vus.

Parce que si il en avait eu, ils se seraient montrés.

Hein, c'étaient des hommes, ils se seraient montrés.

Non seulement elle pleurait, elle pleurait. Elle pleurait pour aujourd'hui et pour demain. Et pour tout son avenir.

Pour toute sa vie à venir.

Mais elle pleurait, elle pleurait aussi. Elle pleurait pour son passé.

Pour les jours où elle avait été heureuse dans son passé.

LE MYSTÈRE L'innocente.

Pour effacer les jours où elle avait été heureuse dans

son passé.

Pour effacer ses jours de bonheur.

Ses anciens jours de bonheur.

Parce que ces jours l'avaient trompée.

Ces jours trompeurs.

Ces jours l'avaient trahie.

Ces anciens jours.

Ces jours où elle aurait dû pleurer d'avance. Par provision.

11 faudrait toujours pleurer par provision. En avance des jours à venir.

Des malheurs à venir.

Du malheur qui veille.

Elle aurait dû prendre ses précautions.

Prévoir.

Il faudrait toujours prendre ses précautions.

Si elle avait su.

Si elle avait su elle aurait pleuré toujours.

Pleuré toute sa vie.

Pleuré d'avance.

Elle se serait méfiée.

Elle aurait pris les devants.

Comme ça elle n'aurait pas été trompée.

Elle n'aurait pas été trahie.

Elle s'était trahie elle-même en ne pleurant pas.

DE LA CHARITÉ

Elle s'était volée elle-même.

Elle s'était trompée elle-même.

En ne pleurant pas.

En acceptant ces jours de bonheur.

Elle s'était trahie elle-même.

Elle était entrée dans le jeu.

Quand on pense qu'il y a des jours où elle avait ri. Innocemment.

L'innocente.

Tout allait si bien dans ce temps-là.

Elle pleurait, elle pleurait pour effacer ces jours. Elle pleurait, elle pleurait, elle effaçait ces jours. Ces jours qu'elle avait volés.

Qu'on lui avait volés.

Ces jours qu'elle avait dérobés à son pauvre fils qui en ce moment expirait sur la croix.

Non seulement il avait contre lui le peuple.

Mais les deux peuples.

Tous les deux peuples.

Le peuple des pauvres.

Qui est sérieux.

Et respectable.

Et le peuple des misérables.

Des miséreux.

Qui n'est pas sérieux.

Ni pas respectable.

LE MYSTÈRE

Il avait contre lui ceux qui travaillaient et ceux qui ne

faisaient rien.

Ceux qui travaillaient et ceux qui ne travaillaient pas. Ensemble.

Également.

Le peuple des ouvriers.

Qui est sérieux.

Et respectable.

Et le peuple des mendiants.

Qui n'est pas sérieux.

Mais qui est peut-être respectable tout de même. Parce qu'on ne sait pas.

La tête se trouble.

La tête se dérange.

Les idées se dérangent quand on voit des choses comme

ça.

Il avait contre lui les ouvriers des villes.

De la ville.

Ceux qui travaillent en ville.

Chez les patrons.

Chez les bourgeois.

Et aussi, également, ensemble les ouvriers des champs.

Egalement aussi.

Les paysans qui viennent au marché.

Il n'avait tout de même pas fait du mal à tout ce monde.

A tout ce monde-là.

Enfin on exagère.

On exagère toujours.

Le monde est mauvaise langue.

DE LA CHARITÉ On exagérait.

Enfin il n'avait pas fait du mal à tout le monde. Il était trop jeune.

Il n'avait pas eu le temps.

D'abord il n'aurait pas eu le temps.

Quand un homme est tombé, tout le monde est dessus.

Vous savez, chrétiens, ce qu'il avait fait.

Il avait fait ceci.

Qu'il avait sauvé le monde.

C'est une singulière fortune que de retourner.

Que de tourner tout le monde contre soi.

Elle pleurait, elle pleurait, elle en était devenue laide.

Elle la plus grande Beauté du monde.

La Rose mystique.

La Tour d'ivoire.

Turris ebumea.

La Reine de beauté.

En trois jours elle était devenue affreuse à voir.

Les gens disaient quelle avait vieilli de dix ans.

Ils ne s'y connaissaient pas. Elle avait vieilli de plus de

dix ans.

Elle savait, elle sentait bien qu'elle avait vieilli de plus

de dix ans.

Elle avait vieilli de sa vie.

Les imbéciles.

LE MYSTÈRE De toute sa vie.

Elle avait vieilli de sa vie entière et de plus que de sa vie, de plus que d'une vie.

Car elle avait vieilli d'une éternité.

Elle avait vieilli de son éternité.

Qui est la première éternité après l'éternité de Dieu.

Car elle avait vieilli de son éternité.

Elle était devenue Reine.

Elle était devenue la Reine des Sept Douleurs.

Elle pleurait, elle pleurait, elle était devenue si laide.

En trois jours.

Elle était devenue affreuse.

Affreuse à voir.

Si laide, si affreuse.

Qu'on se serait moqué d'elle.

Sûrement.

Si elle n'avait pas été la mère du condamné.

Elle pleurait, elle pleurait. Ses yeux, ses pauvres yeux

Ses pauvres yeux étaient rougis de larmes.

Et jamais ils ne verraient bien clair.

Après.

Depuis.

Parla suite.

Jamais plus.

DE LA CHARITE Jamais désormais elle ne verrait bien clair. Pour travailler.

Et pourtant après il faudrait travailler pour gagner

sa vie.

Sa pauvre vie.

Travailler encore.

Après comme avant.

Jusqu'à la mort.

Raccommoder les bas, les chaussettes.

Joseph userait encore.

Enfin tout ce qu'il faut qu'une femme fasse dans son

ménage. On a tant de mal à gagner sa vie.

Elle pleurait, elle était devenue affreuse. Les cils collés.

Les deux paupières, celle du dessus et celle du dessous, Gonflées, meurtries, sanguinolentes.

Les joues ravagées.

Les joues ravinées.

Les joues ravaudées.

Ses larmes lui avaient comme labouré les joues. Les larmes de chaque côté lui avaient creusé un sillon dans lesjoues.

Les yeux lui cuisaient, lui brûlaient.

Jamais on n'avait autant pleuré.

LE MYSTÈRE Et pourtant ce lui était un soulagement de pleurer. La peau lui cuisait, lui brûlait.

Et lui pendant ce temps-là sur la croix les Cinq Plaies

lui brûlaient.

Et il avait la fièvre.

Et elle avait la fièvre.

Et elle était ainsi associée à sa Passion.

Elle pleurait, elle faisait si drôle, si affreux à voir.

Si affreuse.

Que Ion aurait ri certainement.

Et que Ton se serait moqué d'elle.

Certainement.

Si elle n'avait pas été la mère du condamné.

Même les gamins des rues se détournaient.

Quand ils la voyaient.

Détournaient la tête.

Détournaient les yeux.

Pour ne pas rire.

Pour ne pas lui rire au nez.

Et on ne sait pas, peut-être aussi pour ne pas pleurer.

Heureusement encore qu'il connaissait ce vieux Joseph

d'Arimathée.

Un homme de bien, ce vieux, sans aucun doute. Et heureusement surtout que ce vieil homme voulait

bien s'intéresser à lui.

A sa dépouille.

Mortelle.

DE LA CHARITÉ

Elle aurait ainsi une grande consolation.

La seule.

Une seule.

La dernière.

La consolation de la sépulture.

De l'ensevelissement et de la sépulture.

Il serait même enterré dans un beau sépulcre. Dans un sépulcre neuf.

Taillé dans la pierre.

Dans le roc.

A même le roc.

Pour tout dire il serait enseveli dans un beau linceul. Un drap de lit.

Pour son dernier lit.

Pour son dernier sommeil.

Et pour tout dire il serait enterré dans le sépulcre d'un riche.

Heureusement que ce vieil homme allait s'occuper de lui.

S'intéresser à lui.

A son corps. A sa dépouille.

Mortelle.

Voyez-vous il est toujours bon d'être protégé.

Ce vieux sage homme.

Un homme de bien.

Prudent comme sont les vieillards.

LE MYSTÈRE

Ménager.

Précautionneux.

Attentif.

Attentionné. Attentionneux.

Ménager.

Économe.

Peut-être un peu avare, comme sont les vieillards.

Parce qu'il ne leur reste pas beaucoup de la vie.

Qui est le premier des biens.

Le plus grand bien.

Booz était bien économe.

Econome, ménager de son sang.

Econome, ménager de son argent.

Et même ménager de son temps.

Il s'était pourtant fait faire un beau sépulcre,

Un beau tombeau .

Un beau monument.

Taillé dans la pierre, dans le roc.

A même le roc.

Il avait dépensé un peu d'argent pour sa sépulture.

Pour être bien.

Et voilà qu'il prêtait, qu'il donnait, qu'il abandonnait

son sépulcre à Jésus.

Oh oh voilà qui prouvait que son fils n'était pas si

abandonné.

Puisqu'un homme riche lui prêtait son sépulcre.

Prêler son sépulcre, c'est peut-être le plus grand sacrifice

que Ton puisse faire à un homme.

Surtout quand on est vieux.

Et que Ton comptait y reposer en paix. Qu'on l'avait fait bâtir exprès pour cela. Exprès pour soi.

Pour y reposer en paix.

Ce vieillard.

Décidément cet homme avait fait le plus grand sacrifice

que l'on puisse faire à Jésus-Christ.

C'était un homme très bien.

Il connaissait le gouvernement.

Le gouverneur.

Le procurateur de Judée.

Il connaissait très bien Pilate.

Il était même peut-être très bien avec Pilate.

On ne sait pas.

On ne sait jamais.

Il avait d'autant plus de mérite à s'occuper de son fils.

Elle pleurait. Elle pleurait. Elle fondait.

Elle fondait en larmes.

Elle ravalait ses larmes avec sa salive.

Et en même temps elle avait la gorge sèche, brûlante.

De fièvre.

Le gosier sec.

Brûlant.

Elle avait la tête toute en eau.

LE MYSTERE Et il y en avait toujours.

Et il en sortait toujours.

Et en même temps elle avait la tête sèche, lourde, brûlante.

Pesante.

Et les yeux lui piquaient.

Et ça lui battait dans les tempes.

A force d'avoir pleuré.

Et d'avoir encore envie de pleurer.

Elle pleurait. Elle fondait. Son cœur se fondait.

Son corps se fondait.

Elle fondait de bonté.

De charité.

Il n'y avait que sa tête qui ne se fondait pas.

Elle marchait comme involontaire.

Elle ne se reconnaissait plus elle-même.

Elle n'en voulait plus à personne.

Elle fondait en bonté.

En charité.

C'était un trop grand malheur.

Sa douleur était trop grande.

C'était une trop grande douleur.

On ne peut pas en vouloir au monde pour un malheur

qui dépasse le monde.

Ce n'était plus la peine d'en vouloir au monde. D'en vouloir à personne.

Elle qui autrefois aurait défendu son garçon contre

toutes les bêtes féroces.

Quand il était petit.

DE LA CHARITÉ

Aujourd'hui elle l'abandonnait à cette foule. Elle laissait aller.

Elle laissait couler.

Qu'est-ce qu'une femme peut faire dans une foule. Je vous le demande.

Elle ne se reconnaissait plus.

Elle était bien changée.

Elle allait entendre le cri.

Le cri qui ne s'éteindra dans aucune nuit d'aucun temps.

Ce n'était pas étonnant qu'elle ne se reconnaissait plus. En effet elle n'était plus la même.

Jusqu'à ce jour elle avait été la Reine de Beauté. p]telle ne serait plus, elle ne redeviendrait plus la Reine

de Beauté que dans le ciel.

Le jour de sa mort et de son assomption. Après le jour de sa mort et de son assomption. Eternellement.

Mais aujourd'hui elle devenait la Reine de Miséricorde. Gomme elle sera dans les siècles des siècles.

Elle était tout de même contente que cet homme riche

se soit occupé de son fils.

Un homme considéré.

Estimé.

Cn notable commerçant.

LE MYSTÈRE

Retraité.

Retiré des affaires.

Et même sans doute qu'il ait été bien avec son fils.

Car on ne donne pas comme ça son sépulcre à quelqu'un avec qui on n'était pas bien.

Que l'on ne connaît même pas.

Gomme ça on voyait bien, on ne pourrait pas dire que son fils était un galvaudeux.

Un traîneux. Un vagabond.

Comme les princes des prêtres n'avaient pas cessé de le répéter devant le tribunal.

Bien qu'elle soit forcée d'avouer que dépuis trois ans on ne l'avait pas vu à la maison.

Et qu'il courait les routes avec des gens qui n'étaient pas des ouvriers qui travaillaient.

Mais ce n'était pas à elle à charger son fils.

On a quelquefois bien du mal avec les enfants.

Madame.

Celui-là ne leur avait jamais donné que de la satisfaction.

Toutes les satisfactions que l'on peut demander dans l'existence.

Tant qu'il était resté garçon.

Tant qu'il était resté à la maison.

Jusqu'au jour, jusqu'au jour où il avait commencé sa

mission.

Où il avait commencé d'accomplir sa mission.

DE LA CHARITÉ Mais depuis qu'il avait commencé sa mission. Commencé d'accomplir sa mission.

Depuis qu'il avait quitté la maison.

Il ne leur avait donné que du souci.

Il faut le dire, il ne leur avait jamais donné que du souci

On a souvent bien du souci avec les enfants.

On a souvent beaucoup de mal avec les enfants. Lui qui leur avait donné autrefois tant de contentement. Il ne leur avait donné autrefois que du contentement. On a quelquefois bien du souci avec les enfants. Quand ils grandissent.

Elle l'avait bien dit à Joseph.

Ça finirait mal.

Ils avaient été si heureux jusqu'à trente ans.

Ça ne pouvait pas durer.

Ça ne pouvait pas bien finir.

Ça ne pouvait pas finir autrement.

Il traînait avec lui.

Il allait par les routes

Il traînait avec lui par les routes des gens dont elle ne

voulait pas dire du mal.

Mais la preuve pj'ils ne valaient pas cher. C'est qu'ils ne l'avaient pas défendu.

LE MYSTÈRE

D'abord il se faisait trop d'ennemis.

Ça n'est pas prudent.

Les ennemis se retrouvent toujours.

Les ennemis qu'on fait se retrouvent toujours.

Il dérangeait trop de monde.

Aussi.

Le monde n'aime pas être dérangé.

On est quelquefois drôlement récompensé dans la vie. Jamais un enfant n'avait autant fait pleurer sa mère. On a quelquefois des drôles de récompense. On est quelquefois souvent drôlement récompensé dans

l'existence. Jamais un garçon n'avait autant fait pleurer sa mère.

Que lui elle

Depuis ces trois jours et ces trois nuits.

Depuis ces trois années.

Quel dommage. Une vie qui avait si bien commencé.

C'était dommage. Elle se rappelait bien.

Comme il rayonnait sur la paille dans cette étable de

Bethléem.

Une étoile était montée.

Les bergers l'adoraient.

Les mages l'adoraient.

Les anges l'adoraient.

Qu'étaient donc devenus tous ces gens-là.

On est quelquefois drôlement récompensé.

DE LA CHARITE

Avec les enfants.

Une étoile était montée.

Les bergers l'adoraient.

Et lui présentaient de la laine.

Des toisons de laine.

Des écheveaux de laine.

Les rois l'adoraient.

Et lui présentaient l'or, l'encens et la myrrhe.

Les anges l'adoraient.

Les rois mages Gaspard, Melchior et Ballhazard .

Qu'étaient donc devenus tous ces gens-là.

Qu'est-ce que tout ce monde-là était devenu. Pourtant c'étaient les mêmes gens.

C'était le même monde.

Les gens étaient toujours les gens.

Le monde était toujours le monde.

On n'avait pas changé le monde.

Les rois étaient toujours les rois.

Et les bergers étaient toujours les bergers. Les grands étaient toujours les grands.

Et les petits étaient toujours les petits.

Les riches étaient toujours les riches.

Et les pauvres étaient toujours les pauvres.

Le gouvernement était toujours le gouvernement.

Elle ne voyait pas qu'en effet il avait changé le monde.

C'étaient les mêmes bergers, les mêmes paysans de la

campagne.

Qui étaient venus en ville.

Aujourd'hui.

Qui hurlaient après ses chausses.

On avait donc changé le monde depuis trente ans. Elle ne voyait pas.

Qu'en effet il avait changé le monde.

Qui hurlait à la mort à ses trousses.

Elle ne voyait pas qu'en effet.

Il avait changé le monde.

L'un le tirait, l'autre le poussait.

A hue, à dia.

Mais celui qui le tirait et celui qui le poussait.

C'était toujours vers ce sommet du Golgotha.

C'est dommage, c'était une vie qui avait si bien commencé.

Tout le monde l'avait si bien accueilli. A son entrée dans le monde.

A sa naissance.

Qu'on nommait sa Nativité.

Lui avait fait si bon accueil.

Quand il était petit.

DE LA CHARITÉ

Mais à présent qu'il était grand.

Qu'il était devenu un homme.

Personne ne voulait plus rien savoir.

C'était pourtant le même monde.

Ht c'était pourtant le même homme.

Personne ne voulait plus rien savoir.

Et ils ne connaissaient rien, tous, que de taper dessus.

Avec des hurlements.

Des hurlements affreux.

Et des cris de mort.

Ils ne voyaient, ils n'entendaient plus rien.

Ils ne sentaient plus rien.

Ils n'avaient qu'une idée.

Ils n'avaient plus qu'une idée.

Que de taper dessus.

Quand il était petit tout le monde avait bien voulu de lui.

Tout le monde avait l'air content de le voir.

Et à présent qu'il était grand.

Qu'il était devenu un homme.

Personne n'en voulait plus.

On ne voulait même plus en entendre parler.

Le monde est changeant.

On en a pourtant parlé assez depuis dans le monde.

Personne ne voulait plus le voir.

Le monde est bien changé.

Les hommes sont bien changés.

Petits enfants, petits tourments. Grands enfants, grands

tourments.

On a quelquefois bien de la peine, madame, avec les

enfants.

On ne pourrait pas dire qu'elleavait joui de son garçon. Elle qui s'en était tant promis.

Elle qui s'en était tant félicité.

On ne pouvait pas dire qu'elle en avait profité.

On ne pourrait toujours pas dire.

Mais aussi c'était peut-être bien de leur faute.

On ne pouvait toujours pas dire.

C'était de leur faute. Ça devait être de leur faute.

Ils en avaient toujours été trop fiers.

Joseph et elle ils en étaient trop fiers.

Ça devait mal finir.

Il ne faut pas être fier comme ça.

DE LA CHARITÉ Il ne faut pas être si tier que ça.

Il ne faut pas se glorifier.

En avaient-ils eu du contentement.

Le jour que ce vieillard Siméon Avait entonné ce cantique au Seigneur.

Qui sera chanté dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Et il y avait aussi cette vieille bonne femme dans le temple.

En avaient-ils été fiers.

Trop fiers.

Et cette l'ois aussi.

Cette fois qu'il brilla parmi les docteurs.

Ils en avaient eu d'abord un saisissement.

En rentrant à la maison.

Il n'était pas là.

Tout d'un coup il n'était pas là.

Ils croyaient l'avoir oublié quelque part.

Elle en était encore toute saisie.

Ils croyaient l'avoir perdu.

Ils croyaient d'abord l'avoir perdu.

C'est pas rigolo. Elle en tremblait encore.

C'était pas ordinaire.

LE MYSTERE

Ce n'est pas une aventure ordinaire de perdre un garçon de douze ans.

Un grand garçon de douze ans.

Heui'eusement ils Pavaient retrouvé dans le temple au

milieu des docteurs.

Assis au milieu des docteurs.

Les docteurs l'écoutaient religieusement.

Il enseignait, à douze ans il enseignait au milieu des

docteurs.

Comme ils en avaient été fiers.

Trop fiers.

11 aurait dû tout de même se méfier ce jour-là. Il était vraiment trop brillant, il brillait trop, il rayonnait trop parmi les docteurs.

Pour les docteurs.

Il était trop grand parmi les docteurs. Pour les docteurs.

Il avait fait voir trop visiblement.

Il avait trop laissé voir.

Il avait trop manifesté qu'il était Dieu. Les docteurs n'aiment pas ça.

Il aurait dû se méfier. Ces gens-là ont de la mémoire. C'est même pour cela qu'ils sont docteurs.

DE LA C H A R I T I

Il les avait sûrement blessés ce jour-là. Les docteurs ont une bonne mémoire.

Les docteurs ont la mémoire longue.

11 aurait dû se méfier. Ces gens-là ont la mémoire longue.

Et puis ils se tiennent entre eux.

Ils se soutiennent.

Les docteurs ont la mémoire longue.

Il les avait sûrement blessés ce jour-là.

A douze ans.

Et à trente-trois ans ils le rattrapaient.

Et cette fois ils ne le rateraient pas.

C'était la mort.

Us l'avaient.

Ils avaient sa peau.

A trente-trois ans ils l'avaient rattrapé.

Les docteurs ont la mémoire longue.

Ils l'avaient rattrapé au demi-cercle.

Au demi-tour.

Au détour de sa route charnelle.

Au détour de sa route mystique.

Et ils l'avaient acheminé à la mort.

A cette mort.

Ils le tenaient bien.

LE MYSTÈRE

Cette fois.

Et ils ne le lâcheraient pas.

Ils ne le lâcheraient plus.

Ah il ne brillait plus au milieu des docteurs.

Assis au milieu des docteurs.

Il ne brillait pas.

Et pourtant il brillait éternellement.

Plus qu'il n'a jamais brillé.

Plus qu'il n'a brillé nulle part.

Et voilà quelle était la récompense.

On est quelquefois drôlement récompensé dans la vie.

On a quelquefois des drôles de récompenses.

Et ensemble ils faisaient un si bon ménage.

Le garçon et la mère.

Ils avaient été si heureux dans ce temps-là. La mère et le garçon.

Voilà quelle était sa récompense.

Voilà comme elle était récompensée.

D'avoir porté.

D'avoir enfanté.

D'avoir allaité.

D'avoir porté.

Dans ses bras.

Celui qui est mort pour les péchés du monde.

D'avoir porté.

D'avoir enfanté.

D'avoir allaité.

D'avoir porté.

Dans ses bras.

Celui qui est mort pour le salut du monde.

D'avoir porté.

D'avoir enfanté.

D'avoir allaité.

D'avoir porté.

Dans ses bras.

Celui par qui les péchés du monde seront remis.

Et de lui avoir fait sa soupe et bordé son lit jusqu'à

trente ans.

Car il se laissait volontiers environner de sa tendresse. Il savait que ça ne durerait pas toujours.

Et maintenant elle venait de le voir traiter comme il n'est pas agréable à une mère de voir traiter son garçon. Des traitements. Des traitements. Des coups. Des injures sans nom. Des outrages. Des traitements . qu'il vaut mieux n'en pas parler.

Des traitements sans nom.

Et la mort au bout.

LE MYSTÈRE Avec la mort au bout.

On a tant de mal avec les enfants.

On les élève et puis après.

Elle sentait tout ce qui se passait dans son corps.

Surtout la souffrance.

Les enfants ne vous donnent que du tourment.

Tout ce qu'il y avait dans son corps.

Dans son corps comme dans le sien.

Elle sentait son corps comme le sien.

Parce qu'elle était mère.

Elle était une mère.

Elle était sa mère.

Sa mère des œuvres de l'Esprit et sa mère charnelle.

Sa mère nourricière.

Il avait aussi une crampe.

Il avait surtout une crampe.

Une crampe effroyable.

A cause de cette position.

De rester toujours dans la même position.

Elle la sentait.

D'être forcé d'être dans cette affreuse position.

Une crampe de tout le corps.

Et tout le poids de son corps portait sur ses quatre

Plaies.

Il avait des crampes.

Elle savait combien il souffrait.

Elle sentait combien il avait mal.

Elle avait mal à sa tête et à son tlanc et à ses Quatre

Plaies.

DE LA CHARITÉ

Et lui en lui-même il se disait : Voilà ma mère. Qu'est-ce

que j'en ai fait.

Voilà ce que j'ai l'ait de ma mère.

Cette pauvre vieille femme.

Devenue vieille.

Qui nous suit depuis vingt-quatre heures. De prétoire en prétoire.

Et de prétoire en place publique.

Honore ton père et ta mère.

Afin de vivre longuement.

C'était la loi de son père.

Notre père qui êtes aux cieux.

Comme il l'avait dictée à Moïse.

Le premier Législateur.

Son père qui parle dans le Buisson Ardent.

Et lui voilà comment il vivait longuement.

Sinon dans son éternité.

Et voilà comme il honorait son père et sa mère.

Sinon dans leur éternité.

Il en avait fait cette vieille femme.

C'est l'habitude, quand les parents sont vieux. Que les enfants nourrissent leurs père et mère.

LE MYSTÈRE Quand les père et mère sont devenus vieux. C'est l'habitude. Et c'est la loi.

Quand les enfants ont grandi.

Quand les enfants sont devenus grands.

Devenus des hommes.

C'est l'habitude. C'est la loi. C'est la règle. La loi de son père.

Et lui voilà comment il nourrissait ses parents.

Sinon dans son éternité.

Il lui avait fait faire son chemin de croix, à sa mère.

De loin, de près.

D'assez loin, d'assez près.

Elle avait suivi.

Un chemin de croix beaucoup plus douloureux que le

sien.

Car il est beaucoup plus douloureux de voir souffrir son

fils.

Que de souffrir soi-même.

Il est beaucoup plus douloureux de voir mourir son fils. Que de mourir soi-même.

Il les avait nourris.

Ses parents.

Mais lui-même c'était de fiel et d'amertume.

C'est l'habitude, c'est la loi, c'est la règle.

Que les fils rapportent quelque chose à leurs parents.

Que les enfants.

DE LA CHARITÉ En grandissant.

Apportent quelque chose à leurs parents. En vieillissant.

Lui voilà ce qu'il avait apporté à ses père et mère. Voilà ce qu'il avait apporté à sa mère. Ce qu'il lui avait mis dans la main.

Voilà comme il l'avait récompensée.

Il lui avait apporté.

Il lui avait mis dans la main Les Sept Douleurs.

Il lui avait apporté.

Il lui avait mis dans la main D'être la Reine.

D'être la Mère.

Il lui avait apporté D'être Notre Dame des Sept Douleurs.

Il faut dire aussi.

Il faut dire que c'était un présent royal.

Il faut dire que c'était un présent éternel.

Alors comme tous les mourants il repassait sa vie entière.

Toute la vie à Nazareth.

Il se revoyait tout le long de sa vie entière.

Et il se demandait comment il avait pu se faire tant

d'ennemis.

C'était une gageure. Comment il avait réussi à se faire

tant d'ennemis.

C'était une gageure. C'était un défi.

LE MYSTÈRE Ceux de la ville, ceux des faubourgs, ceux des campagnes Tous ceux qui étaient là, qui étaient venus. Qui (s')étaient rassemblés là.

Qui étaient assemblés.

Gomme à une fête.

A une fête odieuse.

Les journaliers, les hommes de peine.

Les mercenaires, les rentiers.

Le grand-pontife, les princes des prêtres. Les écrivains, c'est-à-dire les scribes.

Les pharisiens, les péagers.

Les publicains qui sont les percepteurs. Les Pharisiens et les Sadducéens.

Chrétiens, vous savez pourquoi :

C'est qu'il était venu annoncer le règne de Dieu.

Et en somme tout ce monde-là avait raison. Tout ce monde-là ne se trompait pas tant que ça. C'était la grande fête qui était donnée pour le salut du monde.

Seulement c'était lui qui en faisait les frais.

Les marchands, il comprenait encore.

C'était lui qui avait commencé.

Il s'était mis un jour en colère après eux. Dans une sainte colère.

Et il les avait chassés du temple.

A grands coups de fouet.

Peut-être à grands coups de fouet.

Et avec des motsqui ne devaient pas leur être agréables.

Il les avait ainsi gênés.

Dans leurs affaires.

Dérangés.

Momentanément.

Dans leurs affaires.

Il avait porté atteinte à leurs intérêts.

Il pouvait leur avoir nui dans leur négoce.

Il avait chassé les trafiquants du temple.

Tous ceux qui vendaient et qui achetaient dans le

temple.

Il avait renversé les tables des changeurs. Mensas numerariorum.

Et les sièges de ceux qui vendaient des pigeons. Et cathedras vendentium columbas.

Et il ne permettait pas que personne portât aucun

vaisseau par le temple.

Etnonsinebatut quisquamtransferret vas per templum. Mais aussi ces marchands c'était de leur faute. Pourquoi avaient-ils transformé en une caverne de

voleurs La maison de Dieu.

LE MYSTÈRE

N'est-il pas écrit.

Nonne scriptum est :

Que ma maison sera appelée par toutes les nations la

maison de la prière.

Quia domus mea, domus orationis vocabitur omnibus

gentibus.

Mais vous vous en avez fait une caverne de voleurs. Vos autem fecistis eam speluncam latronum.

Et il continuait d'enseigner dans le temple.

Et de guérir.

Il enseignait tous les jours dans le temple.

Voilà ce qu'il avait fait à Jérusalem.

Presque aussitôt après son entrée à Jérusalem. Presque aussitôt après qu'il fut entré à Jérusalem. Monté sur l'ânon d'une ânesse.

Afin que les Ecritures des Prophètes.

Fussent accomplies.

D'ailleurs il n'aimait pas les commerçants.

Ouvrier.

Fils d'ouvriers.

Fils nourricier.

Fils nourri.

DE LA CHARITÉ

De famille ouvrière.

D'instinct il n'aimait pas les commerçants. Il n'entendait rien au commerce.

Au négoce.

Il ne savait que travailler.

Il était porté à croire que tous les commerçants étaient des voleurs.

Les marchands, les marchands du Temple il comprenait encore.

Mais les autres.

Comme un mourant, comme tous les mourants il repassait sa vie entière.

Au moment de la présenter.

De la rapporter à son père.

Un jour les camarades l'avaient trouvé trop grand.

Simplement.

Un jour les amis, les amis l'avaient trouvé trop grand.

Un jour les citoyens l'avaient trouvé trop grand.

Et il n'avait pas été prophète en son pays.

Chrétiens, vous savez pourquoi :

C est qu'il était venu annoncer le règne de Dieu.

Tout le monde l'avait trouvé trop grand.

Ça se voyait trop qu'il était le fils de Dieu.

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