‹ Œuvres complétes. IntrodChapitre 3 sur 6 · CAHIERS DE LA QUINZAINE · texte numérisé non relu

CAHIERS DE LA QUINZAINE

Solvuntur objecta. — J'ai mis dans mon cahier que l'affaire Dreyfus avait un virus propre, qu'il y avait dans cette affaire, dans le tissu même de cette affaire un certain virus propre. Je viens de l'éprouver beaucoup plus que je ne m'y attendais. Beaucoup plus aussi et surtout que je ne l'eusse voulu. Je ne voudrais pourtant pas que ce virus inquiétât l'amitié que depuis dix et douze ans j'avais liée avec notre collaborateur M. Daniel Halévy. Une amitié peut être orageuse. Elle peut être traversée. Elle peut être malheureuse. Elle peut être douloureuse. Elle peut être combattue. — Elle peut être rompue. A la rigueur; et elle peut même être rompue pour une cause également honorable de part et d'autre, également honorable pour les deux parties. Il ne faut même qu'elle ne soit rompue que pour une cause également honorable pour les deux parties. Elle peut même être comme ajournée, prorogée, (quand on touche la quarantaine on y regarde à vingt fois avant de rompre), suspendue comme pour un temps et par exemple sous condition. Pourvu naturellement que ce soit sous condition honorable et loyale. Elle peut entrer comme en sommeil. Elle ne peut être ni inquiétée, ni troublée, ni suspecte, ni malade en dedans.

ŒUVRES DE RROSE

Ni inquiète, ni trouble.

Et il ne faut pas qu'on y regai'de a deux fois, il ne faut pas qu'on réfléchisse, même en dedans, avant de tendre et de serrer une main.

Il faut que de tendre et de serrer une main, de serrer une main tendue, soit aussi prompt, aussi prêt, aussi invincible, aussi irrécusable, irréfrénable, que soi-même on ne puisse pas s'en défendre, qu'on n'y pense pas, aussi immédiat, aussi neuf, même intérieurement, aussi jailli, soit, fasse un geste aussi instantané, et non pas seulement aussi spontané, un geste aussi neuf, aussi joyeux, la joie d'une retrouvaille, aussi sans (aucune) arrière-pensée, et sensiblement aussi sacré que l'était dans les siècles chrétiens de faire de la même main droite le signe de la croix.

Aussi pas fait exprès. Nullement mis en délibération.

Une amitié peut être sacrifiée. Elle peut être perdue, elle ne peut pas être exposée.

J'ai la certitude et je puis donner l'assurance que je n'ai point outragé dans mon cahier Daniel Halévy. L'outrage est essentiellement une opération où il n'y en a qu'un qui sait au juste qui outrage, qui est outragé et s'il y a outrage : c'est celui qui outrage. L'outrage

S-OLVUNTUR OBJECTA

est une opération essentiellement volontaire, intentionnée. Quand j'outrage, je m'y prends évidemment d'une tout autre encre. Je n'ai outragé que trois ou quatre fois dans ma longue carrière. Je n'ai jamais outragé de gaieté de cœur. Je sens, je sais trop bien tout cequ'ily a d'impie dans tout outrage, même juste, même inévitable, même commandé, même dû. Je n'ai jamais outragé que de très dangereux ennemis publics. Ces quelques réprobations n'ont jamais été ni révoquées, ni contestées par personne.

Tout autre est l'ofTense. Ici on ne sait pas bien où l'on va. Une offense peut échapper. Une offense peut être malentendue. On peut offenser sans le vouloir, et même sans le savoir. On peut offenser non seulement sans le faire exprès, mais même sans s'en apercevoir. Plus V offenseur est cher, et plus grande est l'offense. Si j'ai fait à Halévy cette offense que je n'ai point vue, je lui en demande pardon. Si j'ai offensé Halévy dans mon dernier cahier, je lui en fais, par les présentes, réparation.

Je lui en demande pardon sans arrière-pensée. J'ai trop le respect et le goût de la guerre pour croire qu'il faille et que l'on puisse faire la guerre à tort et à travers, pour me résoudre à faire une offense fratricide, une guerre impie. Ilalévy et moi, ou enfin Halévy et Péguy, nous sommes amis. C'est déjà tout. En outre

nous sommes plus el moins qu'amis. S'il y a plus qu'amis. Je veux dire que nous sommes voisins; commensaux de la même Ile-de-France. Voisins de campagne, voisins à la mode de Bretagne, ce qui fait trois ou quatre lieues. Quand je vais le voir, quand il vient me voir, par tous les temps, qui sont tous des beaux temps, il faut que nous franchissions, sous la pluie, sous le soleil, trois et quatre lieues de cet admirable pays, il faut que dans la poussière et dans la boue nous marchions sur la plaine comme des chemineaux, sur celte plaine admirable, il faut que nous montions et que nous, descendions les mêmes côtes, les flancs coupés de ces deux admirables vallées de l'Yvette et de la Bièvre. Coupés dans le plateau. Découpés en courbes, en lignes uniques. Ce n'est pas plus beau que d'aller dans Paris, mais c'est une autre beauté. Gela crée une amitié propre. Ainsi naît une amitié propre. Une amitié rurale est d'une autre beauté qu'une amitié urbaine. Je ne parle point même, Halévy, des services que vous m'avez rendus, de tant de services d'amitié. Ce n'est point précisément d'ingratitude que j'ai à me défendre. Si j'entends bien. Cela serait trop grossier, et pour vous, (et pour moi.) Trop indigne de vous et de moi. Combien de fois n'avons-nous pas marché ensemble sur cette plaine, dans l'exercice et dans la fatigue, dans de brèves libérations des servitudes cérébrales, l'un conduisant l'autre et le reconduisant, combien de fois n'avons-nous pas navigué de compagnie sur cette immense mer, échangeant de rares propos, comme des marins, mais des propos de quelle confidence. Des propos de haute mer. Celte fois terrible, cette confidence terrible, que vous me fîtes il n'y a pas quelques

SOLVUNTUR OBJECTA mois. Dois-je la trahir, tradere, la livrer au public. Vous me reconduisiez. C'était vous ce jour-là qui me reconduisiez. Nous remontions cette longue côte, cette longue route de Jouy. si merveilleusement, si harmonieusement roulante et déroulée, enroulée, déroulée, qui du bas du Jouy et des canaux et du moulin de la Bièvre monte insensiblement et sensiblement, également, sinueusement, comme un large ruban bien posé à plat sur un sol montant, longeant, bordant l'immense propriété des Mallet, cette large, cette noble route bien faite en serpent qui conduit graduellement jusque sur la plaine oià l'on entre comme pour ainsi dire sans s'en apercevoir par l'aménagement, par le ménagement d'un admirable raccord. Et l'on y est comme sans y être entré, sans y être allé, sans y être monté. C'est long, et on y est déjà. Côte à côte nous montions cette route. IlTaisait un temps de chien. Vous étiez enveloppé d'un grand manteau brun. Une sorte de bure. Moi aussi je crois. Nous nous taisions. Heureux ceux, heureux deux amis qui s'aiment assez, qui veulent assez se plaire, qui se connaissent assez, qni s'entendent assez, qui sont assez parents, qui pensent et sentent assez de même, assez ensemble en dedans chacun séparément, assez les mêmes chacun côte à côte, qui éprouvent, qui goûtent le plaisir de se taire ensemble, de se taire côte à côte, de marcher longtemps, longtemps, d'aller, de marcher silencieusement le long des silencieuses routes. Heureux deux amis qui s'aiment assez pour (savoir) se taire ensemble. Dans un pays qui sait se taire. Nous nous taisions. Nous montions. Depuis longtemps nous nous taisions. Ce qui m'étonne, dites-vous sans aucune entrée en

ŒU\'RES DE PROSE propos, (tant nous étions dans ce silence commun, dans ce silence partagé, instantanément prêts l'un pour Tautre, ouverts et silencieux, prêts et comme en réserve), ce qui m'é<o/ine, dites-vous sans entrée, (Mais vous ne voulez pas que je rapporte ce propos. Vous avez tort. Mais il est à vous, puisque enfin il est de vous. Je dois m'incliner. Il était entré pourtant, il entra instantanément comme une pièce essentielle de ma pensée, de la méditation, et à la A^érité il ne me quitte plus. J'y pense même, à vrai dire, il me revient plus souvent que je ne voudrais. Ce fut pour moi un éclair, une révélation soudaine, c'est-à-dire une de ces révélations d'une pièce capitale dans la pensée que l'on voit soudainement qui y était déjà, qui y était éternellement déjà, mais que soi-même tout seul on n'avait pas su voir, distinguer, formuler. Vous me répondez qu'une pièce essentielle d'une machine est souvent une pièce invisible. Vousavez raison. Mais le propre de la Confession, où il devient évident que j'incline, est de montrer de préférence les pièces invisibles, et de dire surtout ce qu'il faudrait taire. D'autre part il est certain qu'il n'y a point de réalité sans confessions, et qu'une fois qu'on a goûté à la réalité des confessions, toute autre réalité, tout autre essai paraît bien littéraire. Et même faux, feint. Puisque tellement iucomplet. Comment faire. Garderai-je pour moi cette confidence terrible. La tairai-je donc jusqu'à la fin des jours terrestres. Elle me hante tellement. Depuis elle ne me quitte plus. Nous nous tûmes ensuite et jusqu'au bout. Vous me conduisiez, vous me recondui" siez de chez vous jusqu'à cette chaussée d'où l'on découvre l'étang de Saclay. Ce jour-là c'était vous qui me reconduisiez. Nous ne pouvions pas nous quitter.

s 0 L V U N T U R OBJECTA L'un poussait l'autre. L'autre poussait l'un. Je vais encore vous pousser jusqu'à Saclay. Les confidences que l'on se fait sur cette plaine, mon cher Halévy, ne sont point celles que l'on se fait au Luxembourg et sur le boulevard Saint-Germain. Je ne dis pas qu'elles sont meilleures ou plus profondes, ni quelles ont plus de beauté. Rien n'est plus profond que le profond. Je dis qu'elles ont une autre beauté. Je ne dis pas non plus qu'elles sont plus rares. Plus secrètes. Rien n'est plus secret qu'une rue de Paris. Je dis qu'elles ont une autre rareté. Ce n'étaient jamais des confidences d'amertume, même cette grande que je ne dis pas, car nos caractères, qui diffèrent sur tant de points, ont ceci de commun que nivousni moi ne connaissons l'amertume. C'étaienlgénéralement des confidences de tristesses et d'épreuves. Parce que c'est le sort commun. \'ous en avez eu beaucoup plus que pour une part d homme. Vous en avez eu quenous connaissons et que nousneconnaissonspas. J'en ai eu, j'en ai que vous ne soupçonnez pas même. Combien de fois n'avons-nous pas grimpé ensemble sur le talus de la route. Combien de fois n'avons-nous pas monté ensemble et descendu ces côtes. Et nous nous réjouissions ensemble de regarder ces vallées et ces routes, ces creux et cette plaine. Le plus beau pays du monde. Combien de fois, de toutes parts, n'avons-nous pas découvert ensemble ce village parfait de Saclay, le modèle du village français, (de plaine), et ses monumentales entrées de meules alignées dans les chaumes. Or c'est cette confidence même que j'aurais trahie, non pas seulement la confidence de l'ami, mais la confidence du voyageur et de Ihôte, la confidence de la route et de la table, de la marche et ensuite du fauteuil

OEUVRES DE PROSE

devant le feu, la confidence du foyer même, le vôtre, — le mien, — Thospitalité antique et la fraternité moderne. Je ne serais point seulement un ingrat. Je n'aurais point seulement commis ce péché dég-oûtaut d'ingratitude. Je serais un criminel. J'aurais fait une mauvaise action, j'aurais commis une action délibérément mauvaise, ce qui m'étonnerait de moi. Enfin je serais un sot.

Carje serais un bien mauvais marchand. Car j'aurais sacrifié bien légèrement, bien témérairement, à bien bas prix, pour rien, pour une boutade, un de ces biens qu'on ne remplace pas, parce qu'ils sont et irréversibles et irrecommençables, parce qu'ils sont des biens de mémoire et d'histoire, parce qu'ils sont de l'ordre de la mémoire et de l'histoire, parce qu'il y faut l'habitude et l'usage, parce qu'il y entre, parce qu'il y faut, parce qu'il y manquerait le lent travail, l'irréversible, l'incompressible, l'inrecommençable, l'élaboration de l'histoire propre, l'élaboration, la vieille, l'antique élaboration de l'histoire que l'on ne peut pas hâter. Non seulement que l'on ne refait pas, que l'on n'improvise pas, que Tonne feint pas, mais que l'on ne hâte pas. Sur quoi on ne donne pas et on ne se donne pas le change. La lente maturation. La mémoire et l'histoire, le temps, le seul qui n'accepte pas qu'on lui donne le change. Pensezvous que nous retrouverions jamais, que nous pourrions recommencer ces longues, ces lentes maturations, mûries au soleil et à la pluie de la plaine. On ne forme,

SOLVUNTUR OBJECTA on ne lie d'amitiés de cette sorte qu'entre hommes du même âge, de la même génération, de la même promotion. Et il y faut toute une vie, dix, quinze ans de vie et d'exercice. Allons-nous, pour quatre mots, perdre tout cela, que nous ne referions plus, que nous ne retrouverions point. Qui nous manquerait, que nous regretterions éternellement. Allons-nous perdre dix, douze ans de la communauté d'une mémoire qui nous était chère. Allons-nous exposer les vingt ou trente ans qui nous restaient peut-être, qui nous eussent peut-être été accordés, qui étaient si harmonieusement, si conjointement préparés. Où nous eussions produit peut-être encore quelques œuvres pleines, vous comme vous les voulez, austères et à la Salluste, moi comme je veux les miennes. Ou comme je les peux. Car c'est ainsi qu'il faut, c'est ainsi que c'est bien. Opus cuigue suum. Ce que nous perdrions, jamais nous ne le referions, jamais nous ne le retrouverions. Dix, douze ans de mémoire et la préparation si laborieusement, si longuement, si chèrement acquise de vingt ou peut-être des trente ans qui nous restent. Une vie ne se fait pas deux fois, une vie ne se joue pas deux fois. Une vie ne se refait pas. Les jeunes gens sont jeunes, mon ami, et nous nous sommes des hommes de quarante ans. Un homme qui ferait deux fois, qui recommencerait, qui vivrait, qui jouerait deux fois sa vie ne serait point un homme, une misérable créature pécheresse et précaire; un chrétien; il serait un être imaginaire, un Faust. Un homme qui aurait le droit, qui aurait ce pouvoir exorbitant, de recommencer, il ne serait point un homme, il serait un dieu, mon ami. Nous nous sommes des êtres réels. Nous sommes des pauvres êtres, de très pauvres êtres.

œUVRES DE PROSE Il y en a beaucoup de plus beaux et de plus purs que nous. Il y en a, dit-on, de plus heureux. Il en est, dit-on, qui sont heureux. Il y en a innombrablement de plus saints. Il y en a de plus héroïques. Mais nous sommes des êtres réels, des hommes réels, assaillis de soucis, battus des vents, battus d'épreuves, rongés de soucis, acheminés à coup de lanières dans cette garce de société moderne. Allons-nous perdre au moins le bénéfice de tant d'épreuves. Une génération, une promotion ne se lie qu'entre soi, entre elle-même, à l'intérieur, au dedans, en dedans d'elle-même.

Et le propre de l'histoire et de la mémoire est que tout ce qui est de l'histoire et de la mémoire ne se recommence point.

Ne se remplace pas pour les vingt ou trente ans qui nous seront peut-être dispensés.

Il ne faut pas nous le dissimuler, Halévy, nous appartenons à deux classes différentes et vous m'accorderez que dans le monde moderne, où l'argent est tout, c'est bien la plus grave, la plus grosse différence, la plus grande distance qui se puisse introduire. Quoi que vous en ayez, quoi que vous fassiez, quoi que vous y mettiez et dans le vêtement et dans tout Vhabitus, et dans la barbe et dans le ton, et dans l'esprit et dans le cœur, quoi que vous vous en défendiez, vous appartenez, et ici je

SOLVUNTUR OBJECTA vous préviens que je ne vous offense pas, vous êtes, vous appartenez à une des plus hautes, des plus anciennes, des plus vieilles, des plus grandes, et puisqu'aussi bien nous nous expliquons, puisqu'il est entendu que nous ne nous flattons plus, une des plus nobles familles de la vieille tradition bourgeoise libérale républicaine orléaniste. De la vieille tradition bourgeoise française, libérale française. Vous êtes un doctrinaire, j'entends que de race vous êtes un doctrinaire. Et moi. Moi vous le savez. Voyons, vous le savez bien. Tout le monde le sait.

Moi vous le savez bien. Les tenaces aïeux, paysans, vignerons, les vieux hommes de Vennecy et de Saint- Jean-de-Braye,etde Chécy et de Bou et de Mardié, les patients aïeux qui sur les arbres et les buissons de la forêt d'Oi'léans et sur les sables de la Loire conquirent tant d'arpents de bonne vigne n'ont pas été longs, les vieux, ils n'ont pas tardé; ils n'en ont pas eu pour longtemps à reconquérir sur le monde bourgeois, sur la société bourgeoise, leur petit-fils indigne, buveur d'eau, en bouteilles. Les ancêtres au pied pertinent, les hommes noueux comme les ceps, enroulés comme les vrilles de la vigne, fins comme les sarments et qui comme les sarments sont retournés en cendre. Et les femmes au battoir, les gros paquets de linge bien gonflés roulant dans les brouettes, les femmes qui lavaient la lessive à la rivière. Ma grand mère qui gardait les vaches, qui ne savait pas lire et écrire, ou, comme on dit à l'école primaire, qui ne savait ni lire ni

Œ U \^ R E s DE PROSE écrire, à qui je dois tout, à qui je dois, de qui je tiens tout ce que je suis ; Halévy votre grand mère ne gardait pas les vaches; et elle savait lire et écrire; je n'ajoute pas et compter. Ma grand mère aussi savait compter. Elle comptait comme on compte au marché, elle comptait de tête, par cœur. Mais je ne sais pas comment elle faisait son compte, la brave femme, c'est le cas de le dire, elle n'a jamais réussi à compter que dans les dernières décimales. Vous savez que je me suis un long temps défendu. L'homme est lâche. C'est ici, c'est en ceci que je fus traître. Et en ceci seulement. L'École Normale (la Sorbonne), le frottement des professeurs m'avaient un long temps fait espérer, ou enfin laissé espérer que moi aussi j'acquerrais, que j'obtiendrais cette élégance universitaire, la seule authentique. La seule belle venue . Vous connaissez le fond de ma pensée. Mes plus secrets espoirs ne vous ont point échappé. Les rêves de mes rêves ne vous sont point cachés. Eh bien, oui, je le dirai, j'irai jusqu'au bout. De cette confession. Puisqu'aussi bien vous le savez. Eh bien oui, moi aussi j'espérais qu'un jour j'aurais cette suprême distinction, cette finesse, cette suprême élégance d'un (Marcel) Mauss, (pas le marchand de vin), la diction, la sévère, l'impeccable, l'implacable diction, la finesse d'un Boîteà- fiches. A cette expression, à ce lourd surnom trivial, à cette grossièreté vous reconnaissez que je ne me défends plus. Quarante ans est un âge terrible. Je me défendais aussi, d'être peuple, d'avoir Vair peuple, il faut le dire, pour une bonne raison. Il faut tout dirai même ce qui est bon. Il n'y en a pas tant. Eh bien je m'en défendais parce qu'étant peuple naturellement je n'exècre rien tant que de le faire à la populaire et ceux

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qui le font à la populaire. Ceux qui le font à \a peuple. Et même à la démocratie. J'ai horreur de cette sorte de pose. J'avais donc peur de poser de cette sorte de pose- Mais il faut me rendre. Quarante ans sont passés. A présent il faut me rendre. Il faut que je capitule. Cette élégance de Mauss. On ne peut rien vous celer. Le rêve de mes nuits sans sommeil, l'image de mes nuitsde fièvre. Cette élégance de Mauss, il n'y faut plus penser. Cette élégance de Mauss il y faut renoncer. Ce fin du fin, ce fin profil, ce regard noble, assuré, nullement voyou, ce langage fleuri, ces lèvres amènes, ce veston démocratique mais fin, démocratique mais sobre, démocratique mais sévère, cette barbe bouclée, ardente blonde, flavescente ardescente, flavescente ardente rouge, bien taillée quadrangulaire descendante, diminuée descendante, secrètement rutilante, cette moustache non pas précisément, non pas vulgairement, non pas grossièrement conquérante, mais triomphante royale, presque de même couleur, ce long pantalon sociologue, ces manchettes républicaines, ce fin pli vertical du pantalon si également, si équitablement rémunérateur, ce fin parler haut allemand, ce teint de lys et de roses, il y faut renoncer. Ce gilet chaste mais voluptueux. Quarante ans est un âge terrible. Car il ne nous trompe plus. Quarante ans est un âge implacable. 11 ne se laisse plus tromper. Il ne nous en conte plus. Et il ne veut plus, il ne souffre plus que l'on lui en conte. Il ne cache rien. On ne lui cache rien. Il ne nous cache plus rien. Tout se dévoile ; tout se révèle. Tout se trahit. Quarante ans est un âge impardonnable, ce qui, dans le langage du peuple, Halévy, veut dire qu'il ne pardonne rien. Car c'est l'âge où nous devenons ce que nous sommes. Or ce que

ŒUVRES DE PROSE

je suis, Halévy, il suffit de me voir, il suffit de nie regarder, un instant, pour le savoir. Un enfant y pourvoirait. J'ai beau faire ; j'ai eu beau me défendre. En moi, autour de moi, dessus moi, sans me demander mon avis tout conspire, au-dessus de moi, tout concourt à faire de moi un paysan non point du Danube, ce qui serait de la littérature encore, mais simplement de la vallée de la Loire, un bûcheron d'une forêt qui n'est pas même l'immortelle forêt de Gastine, puisque c'était la périssable forêt d'Orléans, un vigneron des côtes et des sables de Loire. Déjà je ne sais plus quoi dire, ni même comment me tenir même dans ces quelques salons amis, oià j'allais quelquefois. Je n'ai jamais su m'asseoir dans un fauteuil, non par ci'ainte des voluptés, mais parce que je ne sais pas. J'y suis tout raide. Ce qu'il me faut, c'est une chaise, ou un tabouret. Plutôt la chaise ; pour les reins ; le tabouret quand j'étais jeune. Les vieux sont malins. Les vieux sont tenaces. Les vieux vaincront. Mon vêtement et mon corps, (ce premier vêtement, ce déjà vêtement), (et ça m'étonne, car j'ai les mêmes fournisseurs que tout le monde, pourtant j'ai les mêmes fournisseurs que tout le monde), (je ne parle pas pour le corps, je parle pour l'autre, pour le deuxième vêtement, je ne parle pas pour le vêtement organique, je parle pour le vêtement industriel, ancien organique, en tissu industriel, ancien organique, non plus en tissu cellulaire vivant actuellement organique pour ainsi dire histologique), mon vêtement, et aussi mon vêtement de dessous, mon vêtement le corps, mes souliers, la semelle de mes souliers, la terre qui est sous la semelle de mes souliers, les deux pieds qui sont dans mes souliers, les jambes qui sont au bout des pieds, en par-ici,

SOL\'UNTUR OBJECTA rhomme qui est au bout des deux jambes, toute ma tenue, toute mon attitude, le courbement commençant de mes épaules, cette voûte commençante, l'inclinaison de la tête sur la nuque, les jours de fatigue, et déjà les autres jours, (car tous les jours sont déjà des jours de fatigue; mais ce qu'il y a de bien, et de consolant, ce qu'il y a de merveilleux, c'est comme on en abat tout de même les jours de fatigue. Gomme on en met par terre. Heureusement. L'homme est une bête, une mécanique d'une souplesse, d'une élasticité incroyable, l-^t on a l'impression que ça peut durer des années et des années, trente, quarante ans, que ça peut durer toujours. Je crois même que l'on ne fait rien de si neuf, de si frais que certains jours de fatigue. Et en outre je crois que je ne le dis pas, que je ne le pense pas pour me consoler. Mais parce que c'est vrai. On a l'impression que si on n'était pas fatigué, au moins d'une certaine fatigue, si on était totalement neuf, totalement frais, on n'irait pas même jusqu'au travail, pas même jusqu'au travail neuf, jusqu'au travail frais. Qui est le premier travail, la première zone, le commencement du travail. On resterait en deçà du travail, où c'est encore plus neuf, et encore plus frais. 11 faut être un peu culotté pour travailler, même dans le neuf et dans le frais. On est fatigué en se levant, on se met fatigué à sa table de travail. Et puis un roulement s'établit. On ne travaille jamais si bien, le métier, le registre ne rend, ne joue jamais si bien que quand on a commencé un peu fatigué. Il y a comme un entraînement de la fatigue au travail, (de la journée), comme un réensemencement, pour le travail de la journée, de tout ce résidu de tout le travail antérieur, de toute la vie passée. (Qu'est, pour

ŒUVRES DE PROSE la mémoire, la fatigue, notamment pour la mémoire organique). On se sent tout à fait comme en manœuvres, où on se réveille toujours fatigué. On a les jambes raides en se réveillant, en étant réveillé trop tôt le matin avant jour dans la paille, (quand on a pu toucher de la paille); dans les brouillards du matin, dans les fins brouillards de septembre, dans les brouillards de la Loire et du Loiret, de la Somme, du Lunain et de l'Ornain, et de l'Orge, et du Cousin, et de TArmançon, et du Petit et du Grand Morin on traîne lamentablement, raidement les premières poses. Les pieds vous font mal, vous cuisent, vous brûlent, toute la peau est excoriée. Mais une fois dérouillé, une fois décrassé, tout cela n'empêchera pas de chanter au soleil de midi. Car il s'établit une sorte d'équilibre de marche. Et on ne sait comment : les pieds ne sont plus excoriés. Ainsi vont les étapes journalières d'écrire à la table de travail. Il s'établit un certain équilibre de travail. La fatigue ne revient que le soir, au gîte d'étape, juste au moment de quitter.) l'inclinaison de la nuque sur les épaules dans le milieu entre les deux épaules, la plantaison de la tête sur les épaules par l'intermédiaire, par le ministère de la nuque, toute l'inclinaison (générale) du corps en avant dénonce, trahit ce que je suis, car je le deviens, puisque je le deviens : un paysan (non) égaré. L'inclinaison commençante générale vers la terre nourricière, vers la terre mère, vers la terre tombeau. L'inclinaison générale en avant. C'est ainsi qu'on finit par se ramasser par terre. Je sens déjà l'incurvation, l'incurvaison générale latérale transvers(al)e, horizontale aux épaules, verticale aux reins. Il faut dire aussi que c'est le courbement, la courbure, la courbature, l'inclinaison de l'écrivain sur

SOLVUXTUR OBJECTA

sa table de travail. Je sens déjà mes épaules se courber. Je vois bien. Je vois que je ne finirai pas comme ces messieurs de la ville, qui se tiennent droit jusqu'au bout, debout jusqu'au bout, et même un peu plus droits quand ils sont vieux que quand ils sont jeunes. Je finirai comme le g-énéral; vous savez bien, le célèbre général; mais oui, le général qui passe ; enfin le général commandant le cinquante-cinquième corps d'armée ; v{oi)là le général qui passe; tout cassé, tout bancal, tout bossu, tout malfichu. Je serai un vieux cassé, un vieux courbé, un vieux noueux. Je serai un vieux retors. Je serai peutêtre un vieux battu (des événements de cette gueuse d'existence,. Je serai un vieux rompu, un vieux tordu, un vieux moulu, un vieux tortu, toutes les rimes (populaires) en u, sauf deux (ou trois) dont l'une est que je ne serai certainement pas un vieux cossu. En quoi je me distinguerai de quelques fermiers de la Beauce. Et de quelques-uns, moins nombreux, du val de Loire. Qui ont plus d'écus au Comptoir d'Escompte que leurs aïeux n'en eurent jamais à quatre pieds de profondeur sous la cinquième dalle à gauche en partant du mur de refend qui jointe le bout de la cuisine et jouxte la belle chambre, la chambre à coucher, la chambre des maîtres. Je serai un vieux tassé, un vieux chenu. On dira : cest le père Péguy qui s'en va. Oui, oui, bonnes gens, je m'en irai. Bêve des jeunes ans, qu'êtes-vous devenu? Ces lèvres suaves, ces gestes courtois. Cette suavité, cette courtoisie bien française. A peine allemande. Je serai un vieux rabougri, ma peau sera ridée, ma peau sera une écorce, je serai un vieux fourbu, un raccourci de vieux/?esan. Exactement paisan, en appuyant sur paî, en écrasant pai d'une seule émis-

ŒUVRES D i: PROSE sion de voix très ouverte, large ouverte, iiullement une diphtongue mouillée. Non point en traînant sur pai^ en traînant paî, mais en le nourrissant au contraire. Trop de vieux derrière moi se sont courbés, se sont baissés toute la vie pour acco/er la vigne. Avec cet osier rouge tendre brun que l'on vend au marché, cueilli,, coupé des bords de la Loire, des fausses rivières, des îles longues de sable, des sables mouvants, des sables fixés,^ des mares courantes, des retours d'eau. Des mortes rivières. Des mortes eaux. Cet osier flexible, au bout flexible, au bout vimineux, à l'extrémité viminale, à Textrémité de couleur de plus en plus ardente, de plus en plus sève et flexible jusqu'au bout ; encore comme tout mouillé intérieurement, dans sa sève même, dans sa sève qu'il garde, de l'eau de la rivière. Peuple laborieux. J'en ai trop derrière moi. Je crois que c'est pour ça que j'ai ce vice de travailler. Puissé-je écrire comme ils accolaient la vigne. Et vendanger quelquefois comme ils vendangeaient dans les bonnes années. Puissé-je écrire seulement comme ils causaient. Trop de vieux, (et de vieilles), ont vécu sur la vigne, sur la délicate vigne, penchés comme sur une enfant, penchés toute la vie, (ce qui donne des courbatures quelquefois même à ceux qui sont habitués, qui ont Vhahitude, {il na pas l'habitude)^ penchés, courbés, plies, en deux comme le disait ma grand mère [on est toute en deux) pour tailler, sarcler, biner, choyer, désherber, cajoler, regarder, (regarder croître, regarder pousser, regarder mûrir, encourager; pousser du regard), (faire réellement pousser du regard), vendanger d'ingrates et de reconnaissantes vignes. Ils disaient plus simplement : J'va travailler la vigne. Tout ce qu'on faisait à la vigne

SOLVUNTUR OBJECTA «'appelait travailler. Excepté toutefois vendanger, parce que c'est la récompense et le gain, qui s'appelait faire la vendange. Et bien qu'on y attrape des rudes courbatures, ce n'était censément pas travailler. C'était la plus grande fête chômée de Tannée religieuse et civile.

Par exemple je vois bien que je n'apprendrai jamais l'escrime. Je ne saurai jamais, je n'aurai jamais cette pointe, aristocratique et bourgeoise, ce point, cette pointe uniponctuée. Ce battant, ces battements, ces repiquements incessants, infatigables dans un cercle idéal, (imaginaire), qui n'est pas si grand seulement qu'un anneau. Ces demandes et ces réponses si précipitées, si battantes, si instantanées. Si déliées, si fines. Cette conversation. Je sais très bien la baïonnette, au contraire, parce qu'elle est triangulaire, quadrangulaire, (c'est un tiers-point d'acier tout neuf, tout étincelant), parce qu'elle est au bout d'un fusil. Ça c'est une arme. Tous les bons souvenirs de cette année où nous en avons fait. C'en était ça une escrime. Quels commandements. Quelles voltes et virevoltes. Quel(s) assouplissement(s). Nous en avons respiré, de l'air. Quelles passes d'armes. Nous en avons encore le souvenir dans la mémoire des muscles des cuisses. Et je me serais si bien battu avec des armes du quinzième siècle. Ces armes étaient des outils, en effet, à peine dissimulés, à peine déguisés, à peine adaptés. Je ne saurai jamais

ŒU\'RES DE PROSE faire des armes. Je me serais si bien battu avec ces anciennes armes. C'étaient des outils d'ouvriers et même de paysans, à peine habillés, les habillements de guerre, des bêches, des pelles et des pioches, des piques et des pics, des haches et des crocs, (au bout d'un bâton ça faisait la hallebarde), des cognées, des hachettes, des marteaux, (des masses d'armes), (c'était l'homme d'armes qui était l'enclume, et c'était l'homme d'armes qui était le forgeron). (Et c'était quelquefois l'homme d'armes qui était le marteau (dans Eviradnus). Il s'agissait en effet d'entrer dans le fer comme le paysan entre dans la terre, et dans le bois, le bûcheron, comme l'ouvrier entre dans le bois et dans le fer. Ou il s'agissait d'écraser le fer comme l'ouvrier assomme, comme l'ouvrier martèle, comme l'ouvrier écrase le fer. On se forge, comme dit l'autre, et ce n'était point seulement pour les besoins de la rime :

On se forge, On s'égorge, Par saint George!

Par le roi!

La cuirasse et le heaume était de fer et de cuir. De part et d'autre, ouvrier, paysan, homme d'armes, la peau même était de cuir. Les armes étaient des faux emmanchées. Un ouvrier valait un homme d'armes. Un homme d'œuvre valait un homme d'armes. Un homme valait un homme. Un paysan qui prenait sa faux, un artisan qui prenait son marteau n'était pas sensiblement inférieur à l'homme d'armes qui prenait sa masse d'armes. La masse de

SOLVUNTUR OBJECTA travail valait, pesait la masse d'armes. Un homme pesait un homme. Aujourd'hui un ouvrier ne travaille pas avec un fusil Lebel ou un canon de 95.

Ainsi par cette courbure, par ce courbement général déjà la terre penche mon front vers la terre. Quand je m'en vais déjà, les mains derrière le dos, mon parapluie sous le bras, le dos rond, je sens monter la courbure, suivant la terre, pensant à la terre. Je marcherai avec un bâton, comme les vieillards thébains, (ces autres paysans). Il ne faut pas m'en défendre. Il ne faut donc pas non plus que l'on m'en défende. Comme je ne m'en défends pas, ainsi que l'on ne m'en défende pas. Il y a deux bonnes raisons, au moins, pour que je ne m'en défende pas, pour que l'on ne m'en défende pas. Sans compter la troisième d'abord, c'est que d'être peuple, il n'y a encore que ça qui permette de n'être pas démocrate. La première suffit, c'est que ce serait parfaitement inutile. De telles défenses ne sont pas seulement impies, elles ne sont pas seulement fausses, elles ne sont pas seulement ingrates, elles ne sont pas seulement des défenses d'ingratitude, de telles défenses n'ont jamais servi à rien. Et elles ne sont pas seulement inutiles, elles ne sont pas seulement vaines. Elles sont sottes.

Elles sont doublement sottes. Sottes parce qu'elles sont inutiles. Et c'est déjà beaucoup. Sottes parce qu'elles sont condamnées. C'est plus que suffisant,

ŒUVRES DE PROSE

c'est tout. Sottes aussi, en deuxième, et ce sera la deuxième raison, bien que la première suffise, et au delà, sottes aussi parce qu'elles sont sottes. Parce qu'elles sont gauches. Dans de telles défenses on voit bien ce que l'on perd, on ne voit nullement ce que l'on gagnerait. On ne devient jamais qu'un bourgeois manqué, un bourgeois feint, un faux bourgeois, un bourgeois faux. Et on perd d'être un authentique paysan. On ne gagnerait jamais des qualités qui manquent, des vertus que l'on n'a pas. Et l'on perd ce que l'on a de meilleur, mettons que je veux dire le peu que nous avons de bon.

Je ne vous parle pas des autres avertissements que j'ai reçus, des avertissements que j'ai reçus de toutes parts; des sourds avertissements profonds intérieurs; des inclinaisons, des courbures, des pentes intérieures ; des courbatures intérieures; et de ces singuliers, de ces profonds avertissements intérieurs qui nous viennent du dehors; de ces admonitions sévères et justes. Quelqu'un récemment m'a reconduit proprement dans ma catégorie, m'a ramené vivement dans ma classe de paysan. 11 a eu raison. Le monde bourgeois, qui se tient, qui existe, est bon, mon cher Halévy, le système bourgeois qui se tient, le langage bourgeois, le monde bourgeois. Et le monde ouvrier aussi, (à part), qui se tient, qui existe, le système ouvrier, le langage ouvrier; et aussi le monde paysan, (à part), qui se tient, qui existe, le système paysan, le langage paysan. Le monde pauvre, le système pauvre, le langage pauvre. Qui se tient, qui existe. Il n'y a de mastics que quand on veut mêler l'un de l'autre, l'un dans

SOLVUNTUR OBJECTA l'autre, les deux mondes, le monde riche et le monde pauvre, les deux systèmes, les deux langages. Sentimentalement, arbitrairement, gratuitement. Mêler. Tout ça l'un dans l'autre. Alors il y a de ces contaminations que nos typographes nomment si savamment, si opportunément des mastics. La vieille distinction des genres avait du bon dans la société. Faux riches, faux pauvres, également manques, également malheureux, également inexistants, également méprisables. Également dangereux peut-être, qui rendent malheureux tout le monde, également les uns et les autres, qui involontairement trompent tout le monde, également les uns et les autres, qui font, qui involontairement font de fausses ententes, de faux accords, de fausses pénétrations, de fausses intelligences, tout ce qu'il faut pour aller mal, des mastics enfin. Des paix boiteuses, des paix fourrées.

Je serais un grand sot de ne pas me laisser faire, de ne pas me laisser redevenir, reconquérir paysan. Plus que tout autre je serais un grand sot. Plus que jamais en ce moment même je serais un grand sot. Cette année même il m'a été donné en plein ce que je demandais, en vain, depuis dix ans et plus, ce qui m'avait été donné une fois, une première fois. Il m'a été donné de commencer, de mettre tout ce qu'un homme peut

ŒUVRES D i: PROSE mettre de son être à représenter les quatorze ou quinze mystères, le mystère unique de la vie et de la vocation et de la sainteté et du martyre de k plus grande sainte je crois qu'il y ait jamais eu. On m'a généralement accordé que c'était une entreprise difficile, et en un certain sens, en ce temps moderne, comme une gageure. Pour achever cette entreprise, pour tenir cette gageure, au sens oiî en effet elle est une gageure, dans le sens et dans la mesure où en effet, dans ce temps moderne, elle est une gageure, (à quatre et cinq siècles temporels de nos authentiques chroniqueurs), sans parler des secours spirituels dont j'ai si évidemment besoin, il faut aussi que moi aussi je pense à mon temporel. Or mon temporel dans la représentation de cette grande histoire ce n'étaitpas seulement que cette histoire, la plus grande histoire, ce n'était pas seulement que cette grande histoire éternelle avait la plus grande inscription temporelle, mais mon point d'appui temporel si je puis dire à moi-même, c'était que cette histoire temporelle, c'est que cette inscription temporelle est une histoire, une inscription de cheznous. C'est mon seul atout, (temporel), dans ce terrible jeu. Je serais un grand sot de le jeter, ou de le négliger, ou de le diminuer, ou de le laisser diminuer en mes mains. De le laisser tomber. Dans ce terrible jeu, dans ce terrible engagement je n'ai pas une chance à négliger, pas une chance, (temporelle), à perdre. Dans la mesure, dans le sens, au sens et dans la mesure où il y a du temporel sous tout cela, au sens et dans la mesure où l'éternel même est inséré, racine dans tout ce temporel. Cette avarice sordide, cette âpreté paysanne même qui se réveille, qui me remonte me fait un engagement elle-même, un commandement, exige,

me fait une recommandation, une exig-ence de ne rien laisser perdre de ce faible, de cet immense avantage temporel. Vraiment je serais un grand sot d'y manquer. Ma propre infirmité me fait un devoir de ne rien laisser échapper. Je serais plus qu'un sot, plus et moins, je serais un certain coupable d'y manquer. De ne pas me laisser refaire, de ne pas me laisser redevenir un paysan de chez nous. Tout éternel est tenu, est requis de prendre une naissance, une inscription charnelle, tout spirituel, tout éternel est tenu de prendre une insertion, un racinement, plus qu'une infloraison : une placentation temporelle. J'entends tout éternel humain. Mais cette grande histoire éternelle, cette histoire d'éternelle sainteté est venue au monde dans notre pays, cette grande histoire éternelle est une histoire de chez nous. Le temporel est la terre et le temps, la matière, le terroir, le terreau de l'éternel. Mais cette grande sainte était une fille de chez nous ; une fille de France ; une fille de la campagne ; une fille de paysans. Avouez qu'ayant entrepris cette difficile entreprise, que l'ayant commencée, qu'ayant reçu de la commencer, à présent je serais un grand sot, moi-même de ne pas me laisser redevenir (ce) paysan. Je me priverais moi-même, je m'enlèverais mon principal, mon seul atout, temporel. Quelque sot. Pensez, mon cher Ilalévy, n'est-il pas effrayant de penser que son père et sa mère, son oncle Durand Lassois, ses trois frères, sa grande sœur, ses amies, Mengette, Mauviette, madame Gervaise étaient des gens comme nous en avons tant connus étant petits, comme nous eussions été nous-mêmes, comme nous allions être nous-mêmes, (or si nous pouvions tranquillement le redevenir), étaient exactement, étaient identi-

OEUVRES DE PROSE quement des gens comme tous ceux où nous avons vécu étant petits. Et que toute cette grande histoire est sortie de là.

7*00^ pa, monsieur, c'étaitpour vous dire. Vous reconnaissez là leur formule habituelle. Tout ça, mon cher Halévy, c'était pour vous dire que ce malentendu qui s'est ému entre nous vient premièrement et pour une bonne part de ce que je ne me suis point méfié de vous. Voici ce que je veux dire. J'ai beau me sentir et sentir que je redeviens paysan, ou plutôt à cause même et par cela même que je me sens redevenir paysan, je n'ai jamais aucune affaire, aucun malentendu avec les messieurs proprement dits. Avec les bourgeois bourgeoisants. Car alors, le sachant, je me méfie. Je me méfie même doublement. Je me méfie d'eux et je me méfie de moi. Je me méfie d'eux sachant qu'ils sont bourgeois et je me méfie de moi sachant que je suis paysan. Je me méfie de part et d'autre, pour eux et pour moi, pour le point de départ et pour le point d'arrivée. Je respecte très bien, quand il faut; quand je veux, quand je sais qu'il faut, quand je suis averti, quand je me méfie ; les compartiments sociaux, les catégories sociales. Je respecte très bien. Je sais très bien ; respecter. Je ne suis pas suspect d'oublier les classements sociaux, ni d'en oublier, ni d'en méconnaître

SOLVUNTUR OBJECTA l'importance. Dans le monde moderne. J'en ai parlé, j'en ai traité plusieurs fois dans les cahiers, je viens d'en parler, non sans une certaine amertume. Je fais presque trop profession, métier d'en parler, d'en traiter dans les cahiers. C'est devenu un peu trop mon métier. Mettons que c'est une pièce essentielle, un gond, un genou, une articulation de ma philosophie sociale. Je sais très bien quand il faut garder les dislances, garder mes distances, garder mes distances de pauvre. J'ai appris. Ou pour mieux dire, pour dire juste, je n'ai pas appris, je n'ai pas eu à apprendre. C'était mon instinct, je n'ai eu qu'à revenir à mon instinct profond. Moi aussi mon instinct, mon malheureux instinct est de me méfier. Moi aussi je ne tiens pas à me mêler avec les riches. Surtout quand ils sont libéraux, quand ils appartiennent à la bourgeoisie libérale. On s'entendrait encore mieux, je dis uniquement pour le propos, avec les propres réactionnaires. Il n'en revient, on n'en récolte jamais rien de bon. Ni pour le riche, vous en êtes la preuve. Ni pour le pauvre, vous m'en faites la preuve. C'est l'instinct du paysan que de respecter le monsieur. Comme le paysan avait raison.

Là est exactement le point, le nœud du débat, le nœud ponctuaire, il ne faut pas se le dissimuler. Je faisais exception pour vous. Avais-je tort, avais-je raison, nous ne le saurons que quand nous ne serons plus. Nul homme, disaient les anciens, ne peut être estimé heureux {avoir été heureux, bealus fuisse,) tant

OEUVRES DE PROSE quil n'est pas mort. Nul honïme aussi peut-être ne peut être estimé sage, avoir été sage, sapiens fuisse. Ces quelques propos, ces quatre mots que vous avez jugés, que de bonne foi vous avez trouvés offensants, vous ne les avez jugés, vous ne les avez trouvés offensants que parce que vous les avez entendus dans le sens bourgeois, sur le plan bourgeois, dans le langage bourgeois. El moi je n'ai cru pouvoir vous les mettre, je ne me suis cru permis de vous les dire que parce que je vous les disais dans le sens peuple, sur le plan peuple, dans le sens, dans le langage peuple. Vous avez raison. Si ce sont des mois de salon, ditsau coin de la cheminée, savamment placés, poussés, pointés, ils sont offensants. Ils ne sont pas, ils ne font pas seulement des offenses, ils sont méchants, et bien gratuitement méchants. Alors, c'est bien. Je vous en demande pardon. Sans arrièrepensée. Je vous en apporte caution bourgeoise. Je vous en dois, je vous en fais réparation bourgeoise. Mais moi je vous avais dit, je vous avais lancé ces quatre mots comme des mots peuple ; peuple au point de départ ; peuple aussi, je le pensais, au point d'arrivée; de peuple à peuple; il fallait me répondre du même ton ; je m'attendais à tout, mais du même ton ; je vous avais mis ces quatre mots comme des mots d'atelier, entendonsnous bien, non pas comme des mots dalelier de peintre et de Montmartre, (qui ne sont déjà souvent pas si mal, mais enfin c'est (aujourd'hui) un tout autre monde), mais comme des mots d'atelier d'ouvrier (j'en ai tant entendu dans mon enfance, de ces cordialités rudes, de ces feintes brusqueries, de ces bourrades parlées, dits d'un si bon cœur, entendus, reçus d'un si bon cœur), (et qui rebondissaient si bien, c'est-à-dire si

SOLVUNTUR OBJECTA juste, si dans le même ton qu'ils étaient partis, dans le même ton qu'ils avaient été lancés, à moins d'un comma. près, à zéro près), {zéro virgule zéro), comme des mots de travail, comme un mot qu'on lance, comme un forgeron, comme le maréchal-ferrant, comme un mot qu'on lance dans l'intervalle que le lourd marteau sonne sur la lourde enclume. Comme un mot à rebondissement, une balle, un mot (bien) rebondissant. Je vous l'ai dit aussi, donc, aussi comme un mot de régiment. Comme un mot de frère d'armes, comme un mot de mess et de chambrée. Comme un mot de camarade, de compagnon, (d'atelier) ; de camarade (d'atelier) à camarade (d'atelier) ; de compagnon à compagnon ; presque comme un mot de compagnonnage. Vous ne l'avez pas entendu ainsi. Donc j'ai eu tort. Je me rends bien compte que pour jouer il faut être deux, même aux rudes jeux du travail, et qu'il faut être d'accord, profondément, avoir posé un statut profond, fût-il tacite. Ainsi ce n'était plus, ce n'était pas une offense. Exactement ce n'était pas encore une offense. C'était une rude cordialité. L'offense est née très précisément au changement de sens, au changement de plan, au changement de langage. Au changement de registre. La balle, partie d'un certain jeu, a été reçue dans un autre jeu. Malencontreusement. J'ai donc eu tort. Un mot, un propos, commencé, lancé dans un certain sens, dans et sur un certain plan, dans un certain langage, a été continué, reçu dans un autre sens, tout autre, dans et sur un (tout) autre plan, dans et sur un (tout) autre langage. J'ai eu tort de ne pas le prévoir, de ne pas compter, de ne pas prévoir qu'il en pouvait être ainsi, qu'il en devait peut-être être ainsi, quen fait il en serait

CEUVRES DE PROSE ainsi. Qu'il y aurait, qu'échappé de mes mains il serait créé ce malentendu par changement de mains, qu'il serait créé celte offense, fausse, réelle, par changement de sens, par changement de plan, par changement de langage. Par changement de registre. Par une discontinuité, par une rupture de transmission. Jai tort.

C'est celui qui met le jeu en train qui doit prévoir les accidents du jeu. Celui qui engage la partie doit penser à tout. Mais est-ce bien moi seulement qui ai engagé la partie.

Vous faites de grands voyages, Halévy. Non pas seulement par chemin de fer et bateaux. Mais pour découvrir ce pays de France, (et même découvrir, une fois de plus, une fois encore, une fois après tant de fois, ce que l'on connaît déjà, ce que Ion connaît si bien, ce que l'on a déjà découvert tant de fois), mais pour découvrir ce pays de France sur les routes de France vous faites de grands voyages à pied. Comme le vieux Quinet, rentrant d'exil, reprenait possession du sol de France, battant sur toutes les routes de France, Français Juif errant, ainsi vous jeune, et déjà moins jeune, vous prenez possession de tant de terre et de tant de route, de cette terre toujours nouvelle. Et nous sommes bien en effet, en tant de sens, les élèves du vieux

SOLVUNTUR OBJECTA Quinet, des jeunes Quinet renaissants, si je puis dire, renés, comme lui, comme ces vieux républicains des républicains nationalistes, (ces mots, ce mot ne jouant ici aucunement dans le sens politique, naturellement, dans et sur le plan politique, dans le langage politique), enfin des républicains patriotes, foncièrement, profondément, essentiellement, je dirai substantiellement français. Vous avez écrit, vous avez pour une part publié, vous pensez, vous construisez, vous écrirez encore des relations de ces voyages, de ces grands voyages, dont nous finirons bien par faire un cahier. Vous avez écrit, vous avez publié sur la marche même une ou deux pages admirables que nous finirons bien par mettre en tête de ce cahier. Si marchantes à la fois et ensemble si considérantes. Si marchantes et si méditantes. Vous aimez surtout, vous me l'avez dit cent fois, vous me l'avez écrit, vous avez dû l'écrire quelque part, vous aimez surtout aller voir, visiter, aller causer dans cette vallée de la Loire. Vous allez y retourner. Vous aimez faire causer les vignerons au bord de la vigne, (et non pas seulement les chemineaux au bord de la route, au bord du chemin, à l'orée du bois, au débouché du sentier, de la route, au défilé du chemin creux), vous aimez causer avec eux, faire causer les garçons de ferme, les moissonneurs qui ne sont pas tous Belges, vous ne redoutez point, au contraire, d'entrer jusque dans les auberges. Vous aimez, notamment, vous aimez faire ce grand voyage de remonter jusqu'à ce Bourbonnais, qui est précisément le pays de ma grand mère. Vous allez y retourner. Vous direz bonjour en passant pourmoi à ce petit pays de Gennetine(s), que je n'ai jamais vu, d'où je viens, que je ne sais pas

ŒUVRES DE PROSE même écrire, et à Dornes, qui lui au moins est dans le dictionnaire. Eh bien, Halévy, ce que je vous demande c'est précisément de faire un autre g-rand voyage, c'est de faire aussi le grand voyage de venir jusqu'à moi, jusque dans mon pays. C'est à dire. Quand vous êtes avec moi, Halévy, quand vous êtes dans mon pays, dans mon pays de pensée et dans mon pays de parole, dans mon pays de langage ce que je vous demande c'est de bien savoir malgré les apparences, malgré les aspects, c'est de bien vous rappeler, c'est de n'oublier point, malgré des apparences trompeuses, malgré de trompeuses ressemblances, malgré l'Ecole Normale et tant d'apparences, d'autres apparences, malgré un voisinage, des voisinages trompeurs c'est de bien faire attention que quand vous êtes avec moi c'est que vous avez en réalité fait le même voyage. C'est que vous êtes rendu au même point. C'est que vous êtes en réalité rendu au point d'aboutissement du même voyage. Vous avez effectué le même déplacement. Quand vous êtes avec moi, Halévy, vous êtes dans une maison de paysan ; vous êtes dans une de ces fermes de Beauce, (j'y suis comme garçon de ferme, hélas, comme laboureur, non comme fermier), dans une petite maison de culture de Saint-Jean-de-Braye, de Vaumainbert, (lui aussi je ne sais pas comment il s'écrit; et pourtant ce que j'y suis allé des fois. Cela prouve qu'il y a une grande distance entre la réalité et l'enregistrement de la réalité.) dans une petite maison de vigneron de la Barrière-Saint-Marc et de Fleuryaux-Choux, de Saint-Jean-de-Braye et de Combleux, de Chécy ,de Vennecy,de Bou, de Mardié. Loury, Boigny , qu'il faut prononcer Bogny, avec un 6 très bref, Don-

SOLVUNÏUR OBJECTA nery, qu'il faut prononcer Deaunnery , avec un ô très long, un eau qui n'en finit pas, qui devant le double n résonne comme un tonnerre grave très long. Pourquoi l'un et l'autre, je ne sais pas. C'est la règle. Ces choses-là sont plus anciennes que la grille de l'octroi. J'y pensais encore, je pensais justement à vous à mon dernier voyage à Orléans, pour la Foire du Mail. Je pensais que dans ces faubourgs d'Orléans, (ils ne disent pas la banlieue, dans le pays, c'est Paris qui a une banlieue), dans ces grands faubourgs d'Orléans, dans ces communes faubourgs je connais, après vingt ans d'absence, (ou la vie d\iri joueur, c'est le cas de le dire), (beaucoup plus même que vous ne pouvez le penser, beaucoup plus que vous ne pouvez le savoir), il y a peut-être bien encore quinze ou vingt maisons de paysans, vignerons, où je suis reçu comme un vieil ami, comme un déjà vieux camarade, où les vieux et les femmes me reçoivent, m'accueillent, me traitent, me causent comme un fils, où les enfants déjà vieux m'accueillent comme un frère. C'est à moi qu'on dit si les filles sont mariées, et à qui, et comment, et si elles ont déjà des enfants, (ça vient plus vite que des rentes), et si la récolte sera bonne cette année, (a n'sra pas ben bonne core c't année). Ce qu'il y a de plus fort c'est que c'est vrai ; généralement vrai ; et que cette année pour ainsi dire c'est encore malheureusement plus particulièrement, tout singulièrement vrai. Ils n'ont littéralement rien. Ils ont été noyés d'eau. Toute journée d'eau qui vient, (et Dieu sait s'il en vient), leur enlève le peu qui leur reste. Il n'y a pas de fruits, (à vendre aux gens d'Orléans, aux gens de la ville, et surtout aux enleveurs, (c'est-à-dire aux commission-

OEUVRES DE PROSE naires qui envoyent ça à Paris, et on dit que ça va jusqu'en Angleterre. Du reste je vous dis ça, vous le savez mieux que moi. J'sais pas pourquoi que j'' vous dis tout ça, vous d'vez voir tout ça, vous aufes, à Paris. Ils ont été noyés d'eau. On n avait jamais vu ça. Et pourtant j' commence à {n) pas être jeune. II n'y a pas de fruits. Les bêtes mangent tout ; tout le peu qui reste ; les limaces ; les vers. Toutes sortes de bêtes. Il y a pas d'danger qu'i se noyent, eux. La vermine, ça se retrouve toujours, ça se reconnaît toujours, ça fait toujours son affaire, ça retrouve toujours son compte. Il a beau tomber de l'eau. II y a pas d'danger qui se noyenl, eux. Ah si cétait utile, ça nVéussirait pas comme ça. Mais il n'y a de prospérité que pour la vermine. Vous pensez avec toute c^feau qu'il y a tombé. H y a pas eu de légumes, tout a coulé. Il y a pas eu de fruits, tout a coulé, tout est dévoré. Il y a même pas de salade. II y a pas de raisins. Toute la force de la vigne a tourné en vrilles. Et en vert. Et encore. Tout ça c'est sec, tout ça c'est pourri. Et puis il y a partout la maladie. Ils vous disent de mettre du soufre. On en mettrait ben autant comme autant. Il en faudrait pus que le bon Dieu pourrait en bénir. Et pis des ingrédients, des saletés, de la chimie, des cochonneries, des poisons. Des sulfates. Ça coûte encore cher, cVaffaire-lk. On peut pas dire que ça empoisonne la vigne, mais ça n'empoisonne pas non plus la maladie. Vous comprenez, il tombe trop d'eau. Pour sûr il y aura encore rien c't'année.

Après quoi ils vous invitent à venir faire la vendange.

Ce n'est pas une ironie, vous les connaissez. Ils ne savent pas, mais ils savent plus que s'ils le savaient, ils sentent que l'ironie est grossière, que la dérision est grossière, que l'ironie est tout ce qu'il y a de plus grossier, qu'elle a le grain grossier, discourtois, qu'elle est tout ce qu'il y a de plus contraire au fin génie français. Ils ont trop de profonde allégresse intérieure invincible, trop de joie secrète insurmontable dans la douleur même, trop de vaillance pour être ironiques. Ils sont trop bons Français, trop vieux Français pour être ironiques. Ils vous parlent donc sérieusement. On dit qu'on vend plus cher. Mais quand il y a. rien, on ne vend pas plus cher. On ne vend pas du tout. Tel est leur bon sens. Je pourrais vous tenir tête jusqu'à demain matin, Ilalévy, je pourrais jusqu'à demain matin vous tenir des propos de paysan(s), des propos vrais, où vous ne saisiriez pas l'ombre d'une paysannerie. J'ai vu cette année, sur notre plateau même, sur notre plaine, ce que je n'avais (encore) jamais vu de ma vie. Ce n'est plus eux qui vous parlent, par moi, c'est moi-même qui vous parle à mon tour. Enfin c'est eux moi. J'ai vu cette année, devers Saclay, ce que je n'avais jamais vu de ma vie. Et pourtant, comme ils disent, je ne suis plus jeune. J'ai vu ce ce qu'on n'a(vait) peut-être jamais vu. Un chaume de blé qui était une prairie naturelle. Je ne sais pas si vous me comprenez bien. Vous savez ce que c'est qu'un chaume. Dans les anciennes grandes manœuvres, n'estce pas, un chaume c'était une espèce de grande brosse à l'envers sur laquelle on marchait, une brosse immense, à perte de vue, couchée sur le dos, sur laquelle on marchait, (comme on pouvait). Le dos, la planche, le bois de la brosse était la terre même, argileuse, forte,

ŒUVRES DE PROSE durcie, horizontale, elle-même posée aplat, dure comme un bois, raide comme un bois. La terre posée sur le dos. Siipina, supinata, resupina. Et de toutes parts jusqu'à l'horizon on ne voyait que cette immense brosse. Et les poils de cette brosse étaient les chaumes innombrables, les durs chaumes de blé, les durs chaumes secs. Et cette râpe, cette brosse aux poils durs vous entrait très proprement dans les pieds. Traversant, censément, se faisant sentir à ti'avers les plus authentiques semelles des lourds godillots. Les godillots sont lourds dans le sac. Ces pointes, d'apparence presque inoffensivés, passaient comme au travers du plus épais godillot. 'A travers le cuir et malgré les gros clous réglementaires. Comme à travers les clous mêmes. Et ça faisait un certain bruit propre, très particulier, un bruit que l'on n'oublie plus une fois qu'on l'a entendu une fois. Sous une troupe en marche ce crépitement sec immense, ce bruit sec, raide de quelque chose de sec et de raide et de droit et d'inplié que l'on casse, que l'on plie pour la première fois, qui donc ne se redressera plus jamais parfaitement. Qui ne sera plus jamais comme avant. Voilà ce que l'on voyait dans le temps. De notre temps. On voit bien que c'était l'ancien temps. Aujourd'hui moi Péguy, témoin, voici ce que j'ai vu, pas plus tard qu'hier dimanche 1-4 août 1910, à trois cents mètres de Saclay, à mi chemin, juste à moitié chemin suivant, pensante vous, un sentier mince, un fil de sentier entre Saclay et sensiblement le milieu delà belle, de la grande levée latérale qui barre l'écoulement de l'étang. J'ai vu un chaume qui était une prairie naturelle. Je ne sais pas si vous saisissez. Il y avait de l'herbe comme dans un pré. Il avait poussé tant d'herbe(s) dans ce blé,

s 0 L V U N T U R OBJECTA

des mauvaises herbes, des herbes folles, (dans le blé toutes les herbes sont folles, toutes les herbes sont des mauvaises herbes, même celles qui autrement ne seraient pas mauvaises, même celles qui en elles-mêmes et naturellement, ailleurs (ne) seraient (que) sages ; même celles qui en elles-mêmes sont innocentes ; car elles ne devraient pas y être.) (Elles ne sont pas à leur place, elles ne sont pas dans Tordre.) {Dans le blé toutes les herbes sont de Vivraie, cesl-k-dire de la zizanie.) que c'était au contraire comme si on avait par erreur laissé tomber quelques épis, quelques grains de blé, dans une prairie naturelle, qui auraient poussé. Et alors, je ne sais pas si vous me suivez bien, on voyait un immense tapis vert; et quelques chaumes mal secs dedans, comme des spécimens perdus, comme des raretés, de collectionneur. Et alors, et vous ne m'en croirez que parce que vous avez confiance en moi, comme enfin il ne faut rien perdre, et c'est cela qu'on n'a jamais vu, dans le même champ vous aviez côte à côte des meuletles de blé, (comme d'habitude), rares, et à côté de bons petits tas d'herbes moitié sèches, ma foi, de belles petites meulettes de foin. Voilà ce qu'ils avaient récolté c't année dans la même terre. Du foin et du blé. Je ne dis pas du blé et du foin. Ils avaient fait deux moissons dans la même terre. Les malheureux. Une moisson de foin et une moisson de blé. Ils eussent mieux aimé n'en faire qu'une. C'est ça, qu'on n'avait jamais vu, du foin et du blé dans le même carré. Et comme il ne faut rien laisser perdre, la terre sera peut-être benlrès bonne l'année prochaine. Car quand ils vont labourer leur terre, ils enterreront, ils enfouiront de l'engrais vert.

OEUVRES DE PROSE Beaucoup d'engrais vert.

Ils savent trop combien l'ironie est contraire à leur génie, au génie français. Ils vous parlent très sérieusement. Il n'y a rien cette année. Ils pensent continûment, (lu même mouvement ils pensent à la vendange de Tannée prochaine. On ne sait pas. Ça sera peut-être bien meilleur. Ce n'est pas eux qui parleraient, qui penseraient d'abandonner Jes vignes. Leurs vignes. Ils pensent qu'il y aura une année prochaine, des années prochaines innombrables, que peut-être le sort se lassera (le même qui vous disait, qui vous dit en même temps : J'suis ben vieux à présent. J'suispus guère bon à rien. Tla ferai pus guère à présent la vendange.) Voilà cinquante ans que je les vois attendre l'année prochaine, qui sera peut-être ben meilleure. Je les ai vus traverser ainsi, silencieux, tenaces, invincibles, cette énorme vague de désastre du phylloxéra, que nul autre peuple n'eût porté.

Que nul autre peuple n'eût passée.

Il n'y aura pas de raisin. Ils vous invitent à venir faire la vendange. Ils parlent très sérieusement. C'est laque l'on voit ce que c'est qu'un rite, chers sociologues.

SOLVUNTLMi OBJECTA Us vous invitent rituellement, c'est une cérémonie, comme ils vous ont invité tant de fois toutes les autres années précédentes, exactement ainsi, comme ils vous inviteront encore d'innombrables années ultérieures. C'est là que l'on voit que ce n'est pas la vendange qui est faite pour les raisins, mais que ce sont les raisins qui sont faits pour la vendange. Que ce n'est pas la vendange qui est faite, comme on pourrait le croire, quelque grossier, quelque terre à terre, pour couper les raisins, mais que c'est au contraire la vendange qui estuneinstitution,unecérémonie, rituelle, annuelle, un anniversaire, pour emplir laquelle les raisins sont faits, celte matière, et la coupaison des raisins. En un mot c'est la vendange qui est la fin, et ce sont les raisins qui sont les moyens. Kant, Kant, immortel Immanuel, tu tâcheras d'arranger ça avec les principes de la Raison pure pratique. Texte de l'édition de 1788, (A), sous revision de la deuxième édition 1792 [B] et de la quatrième édition 1797 (/)). 1788, 1792, 1797, quelles grandes dates. Il faut d'abord vendanger. On verra ensuite s'il y a quelque chose à vendanger. Puissent des chrétiens fêter un Dieu présent, être fidèles à un Dieu présent comme ces incorrigibles païens [de paysans) fêtent, célèbrent, chôment un dieu généralement absent, comme ils restent fidèles à un dieu infidèle, généralement absent. Quinze ou vingt maisons où je sais depuis trente ans les deuils et les joies, les deuils fréquents, les deuils nombreux, les longs deuils, les deuils répétés, crehri, fréquents; et les brèves, les courtes joies. Je sais qui est au cimetière et qui n'y est pas. Pas encore. Quinze ou vingt maisons où je suis reçu de plain pied, de piano,

sans interférence de rien. Quinze ou vingt maisons où, quand je passe le pas de [la) porte, il n'y a pas l'ombre du déplacement de rien ; ni dans les esprits, ni dans les meubles, ni dans les cœurs. C'est à peine si on m'appelle monsieur Charles, — parce qu'enfin je vas tout de même avoir quarante ans. Et il faut bien que je boive un petit verre devin, parce que c'est le grand rite, ou qu'alors, quoi, c'est que je ne serais plus de la maison, et que Paris m'aurait décidément corrompu ; (ou alors c'est que je serais (vraiment) bien malade). Ils me parlent quelquefois, quelquefois ils se hasardent à me parler de Gallouédec, qui est depuis plusieurs années leur conseiller général, (et même ainsi le mien, mon conseiller général natal si je puis dire; du moins il l'était avant les dernières élections, avant le renouvellement de la semaine dernière; je suis sûr, je veux croire qu'il l'est encore), parce qu'ils soupçonnent que je dois leconnaître à Paris. C'est aussi un professeur. Pour eux je suis un professeur. Et c'est tellement vrai. Ils appellent cela parler politique. Parler politique, pour eux, c'est toujours un peu anormal, un peu compromettant, un peu singulier. Un peu dangereux. C'est toujours une opération de grand risque. Il faut se lancer. On se risque. (Et on risque.) (Et le plus fort c'est qu'avec les mœurs (politiques) actuelles dans les campagnes, dans les petites villes, et même dans les grandes, c'est vrai.) Aussi on n'est tout à fait bien à l'aise, bien hardi, pour parler politique, que dans le lieu de toutes les hardiesses, de toutes les audaces, quand on est bien à l'abri, dans la chaleur, dans la fumée, dans la douceur, dans la tiédeur, dans les pipes, derrière la porte et les fenêtres familières, dans l'abri, dans l'atmosphère familière, abri-

SOLVUNTUR OBJECTA tante, d'un vieux familier cabaret. Alors là on peut se lancer. Là on est hardi, on est couvert, on ne craint rien. On est à Tabri d'on ne sait quoi. Et ils en parlent gravement comme des papes, et en même temps éperdûment, et en même temps laborieusement. Ils sont hardis. Et en même temps ils s'appliquent. Et ils s'appliquent en même temps à être hardis. 11 en résulte une énorme dépense de travail cérébral. Jamais ils ne (se) travaillent, jamais ils ne fatiguent tant de tête que quand ils sont un peu soûls. Ils sont graves alors, ils sont sérieusement émus, (et en même temps, par une délicieuse, par une désarmante ironie (sur eux-mêmes), par un amusant retour sur soi-même ils appellent en effet cela, souriants de connivence, ou sérieux apparemment, être (un peu) émus.) ils sortent, non sans peine, des raisonnements serrés, des raisonnements invincibles, (alors tu vois ben), des raisonnements victorieux, des raisonnements généreux, des raisonnements sévères, des raisonnements éloquents sur le gouvernement des peuples, des raisonnements logiques, en tenant la rampe, des raisonnements prodigieux. Ils sont alors dans une sorte de béatitude, dans un autre royaume. Ils se rendent parfaitement compte en effet instinctivement qu'ils sont dans un autre langage, dans un autre royaume, dans un autre VAai que le royaume ordinaire du travail et de la maison, que le royaume de la semaine. Us sont dans une sorte d'extase. A la fois d'excitation et ensemble d'hébétement. Alors ils parlent, autant pour se sortir que pour s'encourager. Ça sert à donner du courage. A ceux qui n'en ont pas du tout. Les femmes connaissent très bien ce phénomène, cet état particulier. Une femme dit couramment

œUVRES DE PROSE dans ce pays-là, (et je pense un peu dans les autres) : Mon homme doit être un peu soûl, à cC heure : il parle politique. Ils en parlent quelquefois, rarement, à la maison, et généralement seulement quand ils ont bu un petit verre du bon. Or moi je ne vais pas au cabaret. Quelle ne faut-il pas que soit leur confiance en moi, et notre intimité, pour qu'ils se livrent à cette opération hasardeuse, pour qu'ils me parlent, pour qu'ils osent me parler de Gallouédec à. jeun. Non sans une certaine crainte. Et un certain espoir. Je dois savoir. Je dois m'y connaître. A Paris je dois tout de même 'connaître du grand monde, des députés, tout ça. Ils me demandent si il fera du bien au pays.

Je pensais à vous, Halévy, tout en contemplant les splendeurs de la Foire du Mail, dans cette immense solitude soudaine, dans ce silence que sont quarantehuit heures d'Orléans. Vous allez voir les mêmes. Mais ils ne peuvent pas vous recevoir le même. Vous avez beau faire. Et ils auraient beau faire. Il y a quelque chose. Il y a une paille. Vous pouvez faire que vous les alliez voir les mêmes. Vous ne pouvez pas faire qu'ils vous reçoivent le même. Eux-mêmes ils ne le peuvent pas faire. Vous ne pouvez même pas faire que vous les alliez voir le même. Pour eux vous êtes toujours un monsieur de la ville. Un monsieur qui passe, un monsieur qui vient. Un monsieur qui entre. Qui au fond a bien de la bonté, qui leur fait l'honneur de venir les voir, en passant, qui leur fait bien de l'honneur. Ce que

SOLVUNTUR OBJECTA je ne suis jamais ; ce que pour eux (et même et surtout pour moi, et pour tant d'autres) je ne serai jamais. Quoi que vous fassiez, quelque confiance que vous leur inspiriez, quelque confiance qu'ils vous fassent, pour eux vous êtes toujours un visiteur (je ne dis certes pas un étranger), un voyageur, comme le voyageur antique, un visiteur, je dis un hôte. C'est un fin peuple, Halévy, vous, le connaissez, et qui entend merveilleusement l'hospitalité. Les convenances, les devoirs de l'hospitalité. Mais les distances de l'hospitalité. Soyez sûr qu'il vous reçoit avec une interférence totale de respect, avec une interférence totale d'hospitalité. Ces jardins propres, ces vignes fîères, ces treilles; ces allées sarclées, bien ratissées, ces maisons merveilleusement nettes, ces meubles bien essuyés, polis, luisants d'avoir été essuyés pendant des siècles, ces mées luisantes, bien cirées, ces vitres claires comme jour, ces carreaux par terre lavés comme neufs, (on nous parle des Hollandais), et pourtant si vieux, si usés, si poreux, comme des éponges rouges, si usés par les pas de tant de générations, par les pieds des grands pères, par les sabots, (par les souliers, par les clous des souliers), par les pieds nus des ancêtres aujourd'hui disparus, ces carreaux de vitres claires, parfaitement transparentes, ces carreaux rouges de brique par terre, si délavés, spongieux, usés par les pas des aïeux, cette vieille horloge séculaire en noyer ciré, cette vieille (bonne) femme d'horloge, inflexible mais vieille, vigilante mais vieille, soigneuse "et peut-être soupçonneuse mais vieille, tout ce ménage bien fait est en lui-même pour lui, pour eux, mon cher Halévy, (et aussi, en dedans aussi pour moi), ce jardin bien tenu, cette vigne bien tenue, ces champs bien tenus, cette maison bien

OEUVRES DE PROSE tenue; ce ménage du jardin, ce ménage de la vigne, ce ménage des champs, ce ménage de la maison bien tenue; et aussi ce chèvrefeuille quelquefois au coin d'un mur, montant, grimpant à la grille d'une porte, ce vieux puits, si feuillu, si moussu; mais qui dans la réalité sert encore, sert toujours à tirer de l'eau; tout cela vous reçoit comme un hôte, Halévy, comme un hôte respecté. Tout cela ne vous reçoit pas comme l'enfant de la maison. Peut-être n'oseraient-ils pas vous offrir le verre de vin. Vous savez, le vin de l'année, comme par hasard, eh bien j'aime mieux vous le dire : eh bien non ça n'est pas ça. Mais celui d'il y a deux ans. Et ils claquent la langue. Mais comme par ce même hasard il y a toujours une bouteille d'il y a cinq ans dans un coin de la cave. Et leur belle malice d'il y a des siècles : Vous savez^ il y a un peu de poussière dessus, mais il est bon tout de même.

Je voudrais n'offenser personne. Il faut pourtant bien que je déclare que nous les gars de la Loire, c'est nous qui parlons le fin langage français. Les tables ne sont point cirées, les chaises ne sont point rempaillées, les carreaux ne sont point lavés pour vous comme pour moi. Pour vous les maisons sont accueillantes. Mais pour moi elles sont toutes ma maison. Elles sont toutes la maison de mon cousin.

C'est nous les gars de la Loire qui ne savons pas seulement, qui parlons le fin parler français. Ils savent bien tous que pendant les années innombrables de

SOLVUNTUR OBJECTA l'enfance, innombrables dans la mémoire, et par conséquent en réalité, dans la réalité, si pleines, si neuves, si inépuisables, si inusables dans la mémoire et dans la réalité, qui forment un point d'appui, un volume d'appui en quelque sorte si inépuisable dans la mémoire et dans la réalité, ils savent bien que moi aussi, que moi comme eux, que moi parmi eux pendant des heures innombrables tous les matins à la même heure enfant j'ai infatigablement rituellement essuyé les mêmes meubles cirés avec un torchon de laine, jusqu'à s'y mirer parfaitement, jusqu'au parfait mirovër, jusqu'à épuisement parfait de la poussière et de la buée. Ils savent ainsi que je connais comme eux, avec eux, parmi eux, que j'ai comme eux en eux éprouvé celte plus grande joie qu'il m'ait jamais été donné, qu'il ait été donné à l'homme de connaître. Une joie parfaite, close, totale; un maximum ; sans retour, sans regret, sans remords ; sans un point de poussière, sans un atome de regret, sans une ombre d'ombre. Une plénitude, une perfection, un total. Un plein. Un rassasiement parfait. On en avait plein la tête et plein le cœur. On en était gorgé. Puissé-je écrire jamais comme on essuyait les meubles, la mée, le buflel, le lit, (il n'y avait même pas d'horloge), puissé-je avoir jamais cette impression de victoire et de calme, cette certitude, cette plénitude, cette solitude, cette impression de possession définitivement, irrévocablement acquise, au moins pour un jour, puissé-je devant une phrase fouillée comme un buffet avoir cette vivante, cette laborieuse, cette ouvrière certitude, être sûr qu'au plus creux des fines, des délicates, des droites, des robustes moulures, pas plus qu'au plat le plus plan, au plat du plus large

OEUVRES DE PROSE plan, au plus beau plat de bois luisant, au plus beau panneau, être plus que mathématiquement sûr qu'il ne reste pas pour aujourd'hui un grain de la poussière d'hier, sur le bois luisant, sur le noyer ciré d'avoir été ciré, d'avoir été frotté tant de fois tant de jours que derechef il ne reste pas un atome de poussière.

Être plus que mathématiquement sûr. Être laborieusement, ouvrièrement sûr.

Le singe avec le léopard

Gagnoient de Vargent à la foire. On a beaucoup perfectionné la foire. Le monde fait tant de progrès, à présent. Les modestes chevaux de bois, gloire de nos enfances, sur lesquels je n'osais pas monter, sont devenus de somptueux manèges, tout rutilants d'or et de Cosaques (avec des lances d'or) (à cause de l'alliance russe) (est-ce pour symboliser les emprunts), de somptueux, mirifiques, de superbes, d'éblouissants manèges, tous plus éblouissants les uns que les autres, (car il y a la concurrence), (ça a d'abord été des chevaux merveilleux, (qui jetaient loin dans l'ombre nos pauvres anciens chevaux), des chevaux aux couleurs éclatantes, des chevaux ruisselants de lumières; avec des crinières emportées ; puis des animaux fantastiques, toutes les bêtes de la création, et même d'autres qui n'ont jamais été de la création, des éléphants comme pour le roi des Indes, (à l'école primaire ils savent déjà que c'est le maharajah de Çapour-Tala (je mets deux h absolument

SOLVUNTUR OBJECTA

au hasard); des girafes; des cochons, beaucoup de gros cochons qui font rire les peuples; mais à présent) aujourd'hui les manèges ce sont des automobiles, d'on ne sait combien de chevaux; des ballons, des sphériques, dessous-marins; demain des aéroplanes; des montagnes russes, (aussi); des mais de mer à la portée des bourses les plus modestes. On n'a même pas besoin d'aller à Plouescat. Des manèges à vapeur et à l'électricité. Tout battants, tout ronflants du bruit des moteurs. De ce bourdonnement, de ce ronronnement d'énorme insecte. Où est le vieux cheval aux yeux bandés qui du matin au soir tournait, tournait le manège comme pour faire monter l'eau d'un puits. Mais rassurez-vous, Malévy, il est plus facile de changer le dessus que le dessous, que le dedans. Il est heureusement plus facile de modifier les aspects que d'altérer les réalités profondes. On n"a point changé le singe avec le léopard, qui gagnent de l'argent à la foire. On ne changera point davantage la foire elle-même, ce qui fait la foire, les populations, le bon peuple qui se presse au long devant les baraques. Il marche d'un certain pas rituel, d'un certain pas de procession, d'un certain pas cérémonieux, d'un certain pas content, lent et pressé, un pas de foule, un pas de province, affecté pressé, qui sait bien qu'il arrivera toujours (où sont nos pas, nos hâtes de Paris), (un pas de foule, affecté foule, officiellement de foule; conscient, content, se sachant, se sentant foule; il faut bien qu'on sache qu'il y a foule à Orléans) défilant sous les auvents des petites baraques, pour les petits marchands, (aujourd'hui si gros, apparemment si cossus), s'attroupant, sérieuse et pressée, sage et s'amusant, sagement, (follement), devant les boniments, que

ŒUVRES DE PROSE dis-je, devant les parades des grandes baraques, des vraies baraques, des baraques proprement dites, et partout aussi hélas, un peu partout sarrêtant devant les pavillons des phonographes. Ces trompettes, hélas, à la voix prétendue articulée. Mais vous verrez qu'ils vaincront le phonographe même. Un peuple un peu plus endimanché peut-être seulement. Qu'autrefois. Sottement à la mode; à l'instar de Paris. Mais le même peuple d'ouvriers et de (petits) bourgeois tous les soirs (et même de grands) ; et leurs femmes et leurs enfants, (ils en ont encore un peu) ; et les dimanches le même peuple des campagnes, tout le peuple des campagnes environnantes, à dix lieues à la ronde, venus à pied, dans toutes les voitures, comme mobilisées. Les hommes, les femmes, belles, les enfants. (Quand on dit d'une femme qu'elle est belle, Halévy, dans ce pays-là, ça veut dire (très exactement, comme techniquement) qu'elle (s')est habillée, qu'elle est en dimanche (et fêtes), (dans le sens où nous-mêmes nous disons encore : elle s'est faite h elle, elle s'est mise belle.) Notamment le beau dimanche, qui est, comme vous savez, le dimanche du centre, le dimanche du milieu. Alors ce sont les belles cohues, les grandes cohues, (si sages, si ordonnées, si (bien) organisées), qu'on obtient comme un (grand) résultat. — Il y en avait un monde à la Foire aujourd'hui. Une poussière. J'ai un mal de tête. — Ah dame c'était le beau dimanche.

Os homini, comme eux je m'en irai la tête basse, les yeux par terre, le front par terre. Et alors, Halévy, je

SOLVUNTUR OBJECTA vous le demande, faites-y bien attention. Puisque je suis eux, faites-moi au moins la grâce que vous leur faites. Quand vous adressez ainsi la parole à un garçon de ferme, à quelque varlet de ferme, quand vous entrez en propos avec lui, il ne vous vient point à l'idée qu'il peut vous offenser, mais connaissant ce fin peuple, et sachant que c'est lui qui parle français, qu'il est la fine fleur du langage français, vous êtes résolu à prendre tous ses propos comme des propos d'amitié, d'hospitalité, de cordialité, comme des propos cordiaux, comme des propos peuples. Sans un soupçon de cette odieuse, de celte basse, de cette grossière, de cette vulgaire, de cette populacière jovialité, que je hais. Souvent cordial, toujours cordial, jamais jovial, tel est ce fin peuple. Il ne vous vient pas à la pensée qu'il vous offense. Vou»; savez même très bien qu'il ne peut pas vous offenser. Et alors vous ne lui dites pas : Pardon, je suis monsieur Halévy. Je suis ce même peuple, Halévy, je suis ce même garçon de ferme, appuyé sur la même charrue, dessus cette même plaine de Beauce. Je ne vous dis donc pas même : Faites-moi l'amitié. Je vous dis : Faites-moi aussi la grâce ; faites-moi l'égalité, faitesmoi l'équité ; traitez-moi comme eux ; puisque en somme vous êtes venu me voir: faites-moi la justice de croire non seulement que je ne vous offense pas, mais que^e ne peux pas vous offenser. Faites-moi l'égal traitement de me traiter comme eux. Puisqu'en somme vous êtes venu chez moi.

Mieux encore, et plus, faites-y bien attention, Halévy,

QE U \' R E s DE PROSE prenez-y garde. Je suis, j'étais la seule maison de paysan qui vous fût ouverte comme à un frère, et non pas seulement comme à un hôte. Plus outre, j'étais, absolument parlant, la seule maison de paysan qui vous fût ouverte. Voulez-vous, de vos propres mains, vous la fermer. J'étais la seule maison de paysan qui vous accueillît au fond comme un autre paysan. Sans aucune interférence de respect ni d'hospitalité, sans l'ombre d'une interférence. Je ne parle plus de l'amitié, à défaut de l'amitié j'étais ainsi pour vous la plus précieuse référence, une référence unique. Cette cordialité amère que nous avions, cœur à cœur, si profondément triste, si profondément nourrie de ti'istesse, c'était la seule fréquentation paysanne que vous ayiez. Vous exposez-vous à •perdre, allez-vous perdre au moins cette référence unique.

Cette confidence sombre que nous avions. Ce propos de l'immense, de l'univei'selle conspiration des grandes personnes. Si parfaitement secrète, si parfaitement gardée. Ayant parcouru ensemble une si longue l'oute, si sombre, allons-nous à présent nous séparer. Allonsnous désormais nous séparer. Allons-nous donc, allonsnous nous séparer. Pour la longue route qui nous reste, si sombre, allons-nous, nos voies vont-elles pour éternellement se séparer. Nous étions l'un à l'autre de précieuses, peut-être d'uniques références. Tout ce que nous avions de différence, d'écart entre nous donnait

SOLVUNTLTR OBJECTA précisément, était précisément ce qui donnait une valeur, peut-être unique, à cette perpétuelle référence mutuelle, ce qui la rendait peut-être uniquement précieuse; fructueuse, renseignante; cette grande distance de classe et de situation sociale; distance extérieure, mais intérieure, devenue intérieure depuis des générations, entrante intérieure, entrée intérieure, pénétrée intérieure, entrée dans le sang, teinture entrée dans le sang de la race; et cette grande distance de caractère, de tempérament, d'âme (non de cœur), cette grande distance intérieure, devenue extérieure, sortante extérieure, qui sort par la peau, par (tous) les pores de la peau, qui se manifeste socialement même, qui fait de vous un optimiste si profondément triste, et de moi un optimiste, un pessimiste quelquefois courageux. Vous êtes un doctrinaire. Plus nos tempéraments et nos sociétés sont différentes, plus nous avons de distances de base, plus nous nous sommes l'un à l'autre, plus nous nous sommes mutuellement des /emo/n5 précieux ; uniques, je crois irremplaçables; mutuellement irréversibles, si ces deux mots peuvent aller ensemble. Plus nous différons, plus nous avons de distances de base, plus nos pesées, plus nos visées sont bonnes, plus nos triangulations ont de pied. Nous nous sommes ainsi des témoins, des lecteurs sans doute inremplaçables. Qui autant que moi a su lire, a su mesurer du premier coup votre merveilleuse Histoire de quatre ans, qui autant que moi en a vu, en a proclamé du premier coup la vertu comme singulière, les approfondissements mystérieux, les reculées presque invraisemblables, les troubles horizons d'inquiétude, les avenues infinies, les avancées, les détresses, les grandeurs

ŒUVRES DE PROSE souvent uniques. Qui autant que moi est votre bon lecteur, un bon lecteur de vous. Et vous-même combien de fois n'ai-je point écrit pour vous. Combien de pages ne vous étaient-elles point directement, personnellement adressées, envoyées. Vous étiez, je crois, un de mes bons lecteurs. Il suffit de voir le texte et de nous connaître. Allons-nous renoncer à cette sourde collaboration, la meilleure de toutes, la seule peut-être, de penser quelquefois l'un à l'autre quand on est devant sa table. Me trouverez-vous un remplaçant, hélas, un deuxième, je le dis hautement, quelqu'un qui me vaille. Pour moi je ne vous en chercherai point. Je n'ai aucun goût pour ce genre d'opération. Il y a une telle bassesse dans le remplacement, une infamie. Un deuxième n'est jamais un premier. On ne remplace personne. On ne remplace rien. Tout est irréversible. Ce n'est point à quarante ans qu'on se refait une vie. J'ai dans mes boîtes peut-être deux mille pages de copie, des dialogues, des paysages où vous êtes mon interlocuteur, mon Prince pour mes envois, où je m'adresse à vous, où je vous tiens le propos, des essais, des propos, des cahiers, des histoires où c'est votre nom qui passe, où c'est vous qui êtes au vocatif. Où c'est à vous que je m'adresse. Vais-je faire cette indignité, indigne de vous, indigne de moi, vais-je mentir en arrière, pour en avant; j'ai deux mille pages que je finirai peut-être bien par publier dans ces cahiers. Vais-je raturer votre nom, sur copie, sur épreuves ; deleatur ; vais-je rayer, gratter. Effectuer, hélas, une radiation, solennelle. Remplacer par un autre nom. Mettre un autre vrai nom, forger, feindre un nom fictif.

s O L \' U N T U R (J B J E G T A Vais-je vous chercher un substitut. Je vous avoue que je ne m'en sens pas le goût, que je ne m'en sens pas le cœur.

La coniidence intime de toutes, la confidence des projets. La coniidence la plus profonde, la plus secrète. Nous tous qui écrivons, Ilalévy, qui commençons à être un peu versés dans cet art difficile, nous qui tâchons, qui nous proposons d'être des écrivains propres, des écrivains probes, vous le savez, Halévy, nous ne faisons pas les malins. Nous laissons ça au parti intellectuel, de faire les malins. Nous ne sommes pas fiers. Pour moi je ne m'en cache pas. J'ai toujours le tremblement comme au premier jour. Je devrais pourtant commencer à savoir ce que c'est que de donner des bons à tirer. Je devrais commencer à être blasé sur ce que c'est que de donner un bon à tirer. Vous le savez, Ilalévy, je ne m'en cache pas. Je ne donne jamais un bon à tirer que dans le tremblement. Je ne m'attaque jamais à une œuvre nouvelle que dans le tremblement. Je vis dans le tremblement d'écrire. Et plus on va, je crois, plus on a peur. J'admire cette grande assurance de nos intellectuels. Tout ce qu'on a fait, tout ce qu'on a derrière soi, (et pourtant on dit que ça commence, que ça en fait un peu), est derrière soi comme rien, comme une immense plaine. Et tout ce qu'on a encore à faire, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on a devant soi (y compris ce qu'on ne fera jamais) est

ŒUVRES DE PROSE

devant soi comme d'immenses montagnes, fait devant soi des montagnes infranchissables. Tout ce qu'on a dit est comme rien. Une eau qui s'écoule, un creux, un rien dans le creux de la main. Une eau qui s'est déjà écoulée, dont il n'est plus question. Tout ce qu'on n'a pas dit (encore, et tout ce qu'on ne dira jamais) fait devant vous des montagnes infranchissables. Des montagnes et des montagnes. Tout ce qu'on a passé n'est rien. Devant tout ce qui reste à passer. Et on se sent tout petit. On est si petit devant la réalité, si petit bonhomme. J'admire ces grands intellectuels qui du fond de leur moleskine mènent la réalité à coups de bâton. Ça a beau être un bâton de commandement. On se sent si petit, si totalement insuffisant. On voit si bien que Péguy c'est tout petit, on mesui-e si bien la vie, la carrière (de travail) de Péguy. On en voit si bien le bout, tous les bouts, la largeur, le lai. (ou le lé). Et que ce n'est rien. Comme le disaient les bonnes femmes, ce n'est pas du drap dans les grandes largeurs. Alors dans cette détresse pour se rassurer on parle de ses projets. On aime avoir quelqu'un à qui on parle de ses projets. Une oreille amie, (un cœur ami), une entente, une audience amie. On ne le fait pas seulement pour se donner du courage. Et de la consolation. Une sorte de consolation anticipée, prématurée. Une consolation d'avant. D'autant meilleure. D'autant plus chère. Ce que l'on veut se donner, ce que l'on se donne ainsi, plus profondément c'est une autre sorte d'anticipation, l'anticipation de l'insertion dans la réalité, produite, de cette œuvre que l'on tient toute, que l'on croit tenir toute, que pourtant l'on ne tient pas, puisqu'elle n'est pas produite, qui n'est pas produite, qui n'est pas

SOLVUNTUR OBJECTA réelle, au moins en ce sens, qui n'est pas inscrite, qui n'est pas entrée dans (rordre de) la réalité, dans (l'ordre de) l'événement, puisqu'elle n'est pas écrite. Vous connaissez cet état, Halévy. Quand on a une œuvre en tête on croit que ce n'est rien, pour la grandeur, pour les dimensions, qu'on la tient dans le creux de la main, in cava manu, on la voit comme un noyau, on ne voit qu'elle, on la voit toute en un point (organique), en un petit volume, on en voit tout de suite le bout, le dedans et le dehors, tous les tenants et les aboutissants, tous les morceaux, tous les membres, tous les organes, tout le tout, ce n'est rien, c'est fini, on la tient là sous la main. On aura sûrement fini ce soir. Et quand on la développe, quand on la déroule sur le papier, sur le plan du papier, dans ce développement, dans ce déroulement linéaire qui est la condition même, qui fait l'institution, qui est la constitution de l'art d'écrire, qui fait la loi, on ne sait plus où l'on va, (si on est loyal, si on est probe, si on veut suivre, si on suit fidèlement les modalités, les modulations, les ondulations de la réalité). (Les courbes géologiques.) (Les courbes, les plis du terrain.) Si on ne truque pas, fût-ce pour des raccourcis (artificiels). On est constamment épouvanté des exigences de ce développement, de ce déroulement. C'est exactement comme en montagne. Cette cime, que l'on avait, que l'on tenait sous la main, il faut des jours et des jours de ce travail, de cette marche forcément linéaire, (et forcément par étapes), pour en atteindre seulement les premières avancées. En verra-t-on seulement jamais la fin. La vie est brève. Atteindra-t-on seulement ce premier contrefort. On voit très bien la fin de la vie de Péguy. Sur-

tout celui qui est dedans. On voit, on distingue nettement la portée, la retombée de cette trajectoire. Alors on dit, d'un air à qui nul ne se fie : J'ai commencé ma réponse à Halévy. — Tai déjà, trois cents pages de faites de mon dialogue charnel. — Ces propos seraient odieux, si tout le monde n'y sentait la lamentable inquiétude, la sourde détresse. C'est une pauvre, une pitoyable anticipation que l'on veut faire, que l'on se donne, on veut toucher la cime et n'avoir pas lait le chemin, on veut s'appuyer, on s'appuie sur et dans la réalité dune mémoire amie, on veut prendre, on prend une inscription de réalité, de production, de sortie, pour un projet, pour une œuvre en travail, dans la réalité d'une mémoire amie, d'une attente, d'une audience amie. Un veut toucher la cime de la main. C'est certainement une tentation, un désir charnel. Un désir corporel, temporel. On veut vraiment, par ce biais, par ce détour, par cette avancée, par ce coup de force et d'anticipation, donner corps avant l'heure à une œuvre qui légitimement, naturellement n'en est encore qu'à la période de travail, n'est encore organiquement qu'en travail. Et on n'en veut rien laisser 'perdre. Et on ne veut perdre aucun temps. Pas une miette, pas un temps. Avare on serre les doigts de la main. On tient tout ça nerveusement ramassé d'avance dans le creux de l'esprit. Or vous savez que c'est notre état constant, puisque les œuvres passées ne pèsent rien, puisque les œuvres futures, éventuelles, rêvées, impossibles, pèsent sur nous éternellement.

Toutes ces montagnes qu'on a devant soi vous pèsent devant sur les épaules. Il faut les surmonter. Les re-

SOLVUNTUR OBJECTA monter des épaules. Y entrera-t-on seulement. Représenter, rendre ce monde, ces trois dimensions, avec cette plume qui gratte régulièrement, qui court sur le papier. Quand on est à sa table on trouve, on voit bien que la main ne rame pas, la main n'avance pas, la plume n'avance à rien, la main ne rend pas. Ah non vous n'êtes pas en automobile. \'ou8 ne roulez pas. Telle est notre misérable condition. La main ne paraît pas avancer. Et il semble toujours qu'on n'a jamais rien dit.

Il n'est pas besoin d'aller jusqu'à Saclay, il n'est pas nécessaire de faire un grand voyage. A Lozère même, dans les bas du moulin, en face M. Poincaré, dans les champs tout au bord de l'Yvette, dans les assez petits champs en pente qui remontent doucement, (ce ne sont plus les grands champs, les champs immenses de la plaine, mais il n'est pas nécessaire de faire un long voyage), à cinq cents mètres du chemin de fer je vous montrerais des champs, de blé, coupés, des chaumes tout verts, d'herbe, où seulement ils n'ont pas séparé la paille et le foin. Alors vous voyez dans un coin de champ de rares, de vagues gerbes informes, (alignées tout de même, parce que le métier ne perd jamais ses droits), (et c'est ce qui est beau), des gerbes sans nom. Vous vous approchez, vous ne pouvez seulement pas les reconnaître. Herbe et avoine. Herbe et seigle. Herbe et ble. Tout cela sèche ensemble, parce que, heureusement,

OEUVRES DE PROSE

encore, il fait beau, enfin assez beau, depuis une semaine, et on rentre les hlés dans de bonnes conditions. On demande seulement, quand ils vont battre, comment le bon Dieu reconnaîtra les siens.

Qui à toute requête, à toute réquisition, au premier mot, sans un mot, si je puis dire au premier silence vous récitera, vous dira des vers de Hugo, n'importe lesquels, à toute requête, tous ceux que vous voudrez. Quaran/ea/js sori^/)asses.N'est-ilpointfrappant,Halévy, n'est-il point saisissant que c'est ce mot, que c'est ce nombre qui revient partout cette année, et que c'est le mot, le nombre des Châtiments., un demi-vers de /'£'a;piation. Ainsi quand Victor Hugo écrivait ses Châtiments, il était juste loin de Waterloo comme nous sommes loin de 70. Qui le croirait. Il y avait la même distance, de temps, le même espace, le même parcours, entre Napoléon et lui, qu'entre 70 et nous, entre Waterloo et les Châtiments, qu'entre l'Année terrible et nous. Il était, dans le temps, à la chute du premier Empire comme nous sommes à la chute du Second. Singulières erreurs, singulières tromperies de la perspective temporelle. Comme on a bien raison de le dire, que ces plaines et ces montagnes du temps sont comme les plaines et les montagnes du lieu, aussi incertaines, aussi trompeuses. Singulières perspectives. Singulières optiques. Singulières erreurs, illusions d'optique. Il y a des pays qui sont grands et qui paraissent petits. Il

SOLVUNTUR OBJECTA y a des pays qui sont petits et qui paraissent grands. Tout ainsi et du même regard il y a des périodes, des temps qui sont grands et qui paraissent petits, qui sont longs et qui paraissent courts. Et il y a des temps qui sont petits, qui sont courts, et qui paraissent longs, qui paraissent grands. C'est une question de grandeur, (et non point seulement de dimension, de longueur). C'est une question non pas seulement de plus et de moins. C'est une question de plein et de fouillé. De plat et de recreusé. C'est aussi une question de la destination temporelle des temps et des lieux. Tout cet immense massif entre Waterloo et les Châtiments, ce temps creusé, ce temps fouillé, cinq règnes, sans compter celui qui tombait, deux révolutions, une restauration, une invasion, trois ou quatre régimes, deux rois, trois rois, une (deuxième) République, un prince-président, un deuxième, (un troisième; empereur, un coup d'Etat, une réaction, quatre ou cinq réactions, cinq ou six guerres, faites ou à faire, une grande conquête, tant de mouvements, de remouvemenls et de contremouvements, — et d'autre part ces quarante ans de plaine, de grande plaine de cette troisième République, c'est le même espace, pour les horloges, c'est la même heure. C'est la même longueur de temps.

On le sent plus vivement encore sous cette forme, sous la forme contraire, inverse : Nous sommes, dans le temps, à la chute du Second Empire comme il était à la chute du Premier.

Qui, débouchant brusquement de l'immortelle rue

OE U V R E s DE P ROSE Viclor-Cousin, prolongement de notre rue de la Soibonne, pressé pour aller prendre le train avec vous à cette gare du grand-duché de Luxembourg, comme disait un réserviste de Palaiseau, ce qui prouve que Palaiseau n'a point dégénéré depuis Bara, et ce qui prouve aussi que la réserve n'a point dégénéré, n'est point devenue indigne de l'active, le même train, je pense le train de cinq heures 53, qui est votre train, parce qu'il s'arrête à Massy-Palaiseau, qui débouchant brusquement rue Soufflet vous dira, au premier mot de vous, sans autre sommation les vers du Panthéon qui est au bout de la rue Soufflot :

Ceux qui pieusement sont morts pour la Pairie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau, Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère j

Et, comme ferait une mère, La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau!

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle! Aux martyrs ! aux vaillants! aux forts! A ceux qu'enflamme leur exemple, Qui veulent place dans le temple, Et qui mourront comme ils sont morts !

C'est pour ces morts, dont l'ombre est ici bienvenue. Que le haut Panthéon élève dans la nue,

s 0 L V U N T U R OBJECTA An-dessus de Paris, la ville aux mille tours, La reine de nos Tyrs et de nos Babylones,

Cette couronne de colonnes Que le soleil levant redore tous les jours !

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle! Aux martyrs .' aux vaillants! aux forts! A ceux qu'enfJanime leur exemple.

Qui veulent place dans le temple, El qui mourront comme ils sont morts !

Ainsi, quand de tels morts sont couchés dans la tombe. En vain l'oubli, nuit sombre où va tout ce qui tombe. Passe sur leur sépulcre où nous nous inclinons. Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle

La gloire, aube toujours nouvelle.

Fait luire leur mémoire et redore leurs noms !

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont mnris pour elle ! Aux martyrs! aux vaillants! aux forts ! A ceux qu'enflamme leur exemple.

Qui veulent place dans le temple.

Et qui mourront comme ils sont morts!

Je ne sais pas par cœur seulement que ce fût de Juillet i 83i , ni que le titre fût Hymne. Que ce fût un ou une hymne. Il avait vingt-neuf ans. Vous avez remarqué. On ne sait jamais les titres de Victor Hugo.

ŒUVRES DE PROSE Sauf pour V Expiation. Le mouvement est tel que c'est toujours le premier vers, ou les vers conducteurs, qui mangent le titre, qui deviennent le titre. Ainsi celui-ci n'est pas Hymne. C'est Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie, ou Gloire à notre France éternelle! Gloire à ceux qui sont morts pour elle! — LExpiation mêm.e, c'est beaucoup plus souvent, c'est beaucoup plus Waterloo! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine ! ou // neigeait. On était vaincu par sa conquête. Lui-même en a beaucoup nommé par les premiers vers, et ce sont souvent les mieux nommés : Oh ! je sais qu'ils feront des mensonges sans nombre. Vicomte de Foucault, lorsque vous empoignâtes. Le plus haut attentat que puisse faire un homme. Sonnez, sonnez toujours, [clairons de la pensée.] Nous parlions de Hervé, je crois. Qui vous fera remarquer non point sans doute que Hugo n'était point hervéiste. Cela on le sait de reste. Et on serait un sot de le faire observer. Quelque pédant. Un pédant d'un nouveau genre. Du même genre. Un pédant tout de même. Mais qui vous fera remarquer cette curiosité, cette rareté, de collectionneur, après que Hervé, après Napoléon, et après les soldats de Napoléon, et après les maréchaux de Napoléon, ajustement fait un sort, et à Wagram, et au drapeau de Wagram, qui tiquera sur ce nom de Wagram et vous fera tiquer, qui s'amusera à vous faire observer, qui vous fera remarquer cet amusement, cette rencontre si amusante, cette coïncidence si curieuse que de tant de batailles, de toutes ces batailles militaires, (et Dieu sait s'il en sait. Voyez plutôt, voyez par ailleurs : Alors la Gaule, alors la France, alors la gloire.) de toutes ces batailles c'est précisément une que Hugo

SOLVUNTUR OBJECTA prend dans les Chàlimenls contre toutes les autres, entre toutes les autres pour symboliser, pour nous représenter, pour nous signifier la bataille française, la victoire française, Vhonneur militaire, l'honneur français (contre le deuxième Empire, je n'ai pas besoin de vous le dire, et contre le troisième Napoléon), et c'est précisément la bataille de Wagram. Et dans cette bataille ce qu'il prend, c'est précisément le drapeau. Il en fait le drapeau même, comme symbolique, comme représentatif, comme significatif, de la France même, de la France militaire, de l'honneur de la France, de l'histoire militaire de la France. Une sorte de drapeau central et culminant :

O drapeau de Wagram ! ô pays de Voltaire !

Vous me direz que ça faisait bien le vers. Je le crois aussi. Ce n'est qu'un hasard. Mais avouez qu'il est merveilleux. Et encoi'e. Nous disons que ce n'est qu'un hasard. Nous n'en savons rien. Il avait tout de même lu Wagram :

O drapeau de Wagram ! ô pays de Voltaire ! Puissance, liberté, vieil honneur militaire,

Hein, vieil honneur militaire. C'est Wagram. Il est vrai que ça rime avec Voltaire. Il faut avouer aussi que Voltaire est bon ici :

Puissance, liberté, vieil honneur militaire, Principes, droits, pensée, ils font en ce moment De toute cette gloire un vaste abaissement.

OE U ^' R E s DE PROSE Toute leur confiance est dans leur petitesse. Ils disent^ se sentant d'une chétive espèce : « Bah! nous nepesons rien /régnons. « Les nobles cœurs ! Ils ne savent donc pas, ces pauvres nains vainqueurs. Sautés sur le pavois du fond d'une caverne, Que lorsque c'est un peuple illustre qu'on gouverne, Un peuple en qui l'honneur résonne et retentit...

L'honneur c'est Wagram. Qui devant un soleil couchant, un beau soleil couchant sur le Luxembourg, vu au contraire du Panthéon, vu toujours de la rue Soufflot, toujours à l'heure du train, ou autrement, à une autre heure, qui devant un de ces merveilleux soleils couchants sur les quais, sur les ponts, par l'entrée de votre place Dauphine, ou derrière Notre-Dame, derrière les monuments, derrière le troupeau des monuments, derrière les simples maisons, derrière les collines suburbaines, et aussi derrière les collines urbaines, derrière les collines vaporeuses, derrière les collines plantées, derrière les collines vêtues, derrière les collines chaudement vêtues de monuments et de maisons, qui devant un de ces couchants de soleil sur l'infini de la plaine, devant un de ces ciels de Paris et de l'Ile-de-France, devant un de ces mervejlleux couchers de soleil comme l'Ile de France en a le secret, et Paris en Ile de France, qui allumé seulement par ce mot de soleil couchant partira instantanément sur ces vers :

Au soleil couchant, Toi qui vas cherchant Fortune,

SOL\'UNTUR OBJECTA Prends garde de choir.

La terre, le soir^ Est brune.

Qui à ce seul mot coucher de soleil, ou plus pleinement au spectacle d'un coucher de soleil vous rendra la grande, la haute brutalité de ce vers :

Ce soleil quon espère est un soleil couché !

« C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore ! Peut-être ce soleil vers qui l'homme est penché. Ce soleil quon appelle à l'horizon qu'il dore, Ce soleil qu'on espère est un soleil couché ! »

Qui accroché au seul mot de demain, à tout propos, hors de propos, partira d'un seul trait, jaillira sans même s'en apercevoir:

Oh ! demain, c'est la grande chose !

De quoi demain sera-t-il fait ?

L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain Dieu fait mûrir l'effet.

Demain, c'est l'éclair dans la voile.

C'est le nuage sur l'étoile.

C'est un traître quise dévoile, C'est le bélier qui bat les tours. C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Bahylone ; Demain, c'est le sapin du trône, Aujourd'hui, c'en est le velours !

(JE U V R E s DE PROSE Demain, cesf le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, cest Moscou qui s'allume,

La nuit, comme un flambeau.

C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine, Demain, c'est Waterloo .'demain, c'est Sainte-Hélène !

Demain, c'est le tombeau !

Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier.

Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier ; Yous pouvez, 6 mon capitaine.

Barrer la Tamise hautaine.

Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons.

Briser toutes portes fermées, Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons !

Dieu garde la durée et vous laisse l'espace ;

Vous pouvez sur la terre avoir toute la place,

Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ;

Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie,

L'Europe à Charlemagne, kMahomet l'Asie ;

Mais tu ne p rendras pas demain à l'Eternel !

O revers ! ô leçon ! — Quand l'enfant de cet homme...

Nous avons appris cela en quatrième, sous Texcellent M. Doret, en leçon facultative, qui étaient à vrai dire

SOLVUNTUR OBJECTA une sorte de récompense. Aussi nous le savons. Qui vous dira le même, car c'est le même, en partant du pied : Mil huit cent onze ! — 0 temps oh des peuples sans nombre. C'est ainsi que nous le nommons, que nous l'avons toujours nommé. Personne ne sait que ça s'appelle iVa/)o/eort //. Ça s'appelle Mil huit cent onze! — 0 temps... et quelquefois dans les mémoires Dixhuit cent onze :

Mil huit cent onze ! — 0 temps où despeuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre,

Que le ciet eût dit oui !

Sentaient trembler sous eux les Etats centenaires. Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,

Comme un mont Sinaï !

Qui passant devant les Invalides reprendra brusquement le même par le milieu, car c'est encore le même :

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides,

Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides

Frémirent, comme au vent frémissent les épis /

Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise,

Fit, nous Vavons tous vu, bondir et hurler d'aise

Les canons monstrueux à la porte accroupis !

J'ai fait une découverte, Halévy. Ne riez pas. Elle est, je crains qu'elle ne soit une découverte bibliographique, qu'elle ne soit de l'ordre de la bibliographie. Ne riez pas. J'ai fait une découverte de bibliographie. Elle est bonne? Ne riez pas. C'est ma découverte qui est bonne. Elle est même plus bonne, vous allez voir qu'elle est

ŒUVRES DE PROSE

(encore) plus bonne que vous ne le pensez. Ma découverte entre, comme partie intégrante, dans l'histoire de la littérature, et même dans l'histoire des lettres françaises. Ou alors il n'y a plus de justice. (Et surtout il n'y a plus de système.) Hugo était un faiseur. Ménagezmoi, je vous en prie, ne vous riez pas de moi. Ma découverte n'est pas que Hugo était un faiseur. Ce ne serait pas une découverte. Mais nous disons qu'il était un faiseur mais nous ne savons point jusqu'à quel point il était un faiseur. Ce sont de ces choses que l'on dit, que l'on a pris l'habitude de dire, et on ne sait pas soi- même jusqu'à iquel point c'est vrai. Voici un monument. Au commencement de sa carrière, et même pendant toute sa carrière (car il (re)commençait toujours, il trouvait qu'il n'en avait jamais assez, il savait bien qu'on est toujours dans l'attitude d'un débutant, que l'on débute toujours pour la fortune, et peut-être pour l'art), mais surtout pendant la première moitié de sa cai'rière il affectait de mettre au moindre de ses poèmes des épigraphes extraordinaires pour bien nous convaincre qu'il avait, comme on dit, une littérature inépuisable. Gela commençait dès les Odes et Ballades. On sait aussi que c'était l'habitude de son temps, je veux dire depuis Chateaubriand et dans toute cette première grande moitié du romantisme. C'était le commencement du romantisme. Dans le romantisme c'était le commencement del'ai'chéologie. Mais ce n'était pas seulement le commencementde l'archéologie romantique. C'était aussi et surtout déjà le commencement de toute notre archéologie scientifique. Or c'est presque un fait important de l'histoire littéraire, au moins de son histoire et de son histoire littéraire que ce soin qu'il avait, qu'il mettait,

cette complaisance, cette docilité, cette inquiétude à suivre tout ce qu'on faisait de son temps, tout ce qui se faisait, tout ce qui faisait bien. En voilà un qui voulait faire une carrière (il semble bien qu'il l'ait faite), et qui ne croyait pas qu'une carrière se fait toute seule. La docilité inquiète et attentionneuse, la suivance de ce grand révolutionnaire aux gens de son temps, aux modes de son temps, aux mouvements de son temps, à ce qui réussissait, est un spectacle d'autant plus réjouissant qu'on peut le goûter sans arrière pensée : ça a tellement réussi. Or la ballade quatrième, — à Trilby, — le lutin d'Argail, — porte cette épigraphe :

A vous, ombre légère, Qui d'aile passagère Par le monde volez.

Et d'un sifflant murmure L'ombrageuse verdure Doucement esbranlez ;

J'offre ces violettes.

Ces lys et ces fleurettes,

Et ces roses ici,

Ces vermcillettes roses.

Tout fraischement escloses,

Et ces œillets aussi !

Or il attribue gaillardement ces deux strophes comme une Vieille chanson. C'est à n'y pas croire. Vous verrez vous-même dans une édition. Ces deux strophes que toutle monde connaît, quedepuis nos premières enfances nous saluons tous comme un vieux souvenir, comme un

ŒUVRES DE PROSE des plus admirablesjeua; de notre très grand Du Bellay. J'entends bien. Vous me direz : Il n'est pas moins grand poètepour cela. J'y consens. C'est même un peu ce que nous disons. Un poète n'est pas forcé de savoir l'histoire de la littérature, au contraire, ni même l'histoire des lettres. — Voaére. Enfin il faudrait savoir. — Un grand poète n'est pas forcé d'avoir des références. — J'y entends, mais alors il n'est point forcé d'en mettre. Moi je veux bien qu'il n'y ait pas de référencé. Au contraire elles m'ennuient. Elles m'obsèdent. Et elles ne réussissent point. Vous comprenez j'ai beau être bête, elles ne m'en imposent pas. Elles ne me donnent point le change. Ni sur la solidité de son savoir, ni sur l'universalité de ses connaissances. Il est vrai que moi aussi ce n'est point cela que je lui demande. Pourquoi alors seulement fait-il semblant de me l'offrir. Pourquoi me met-il des épigraphes, que je ne lui demande pas, et cela étant, pourquoi me les met-il fausses. Presque plus que fausses, ignorées. Tout Hugo est là-dedans. Qu'il ne me donne pas de références (j'aime mieux ça), ou qu'il me les donne exactes. Comme tout le monde. Mais non il m'abrutit, moi public, dans toutes ces ballades, dans tout son commencement d'œuvre, dans tout son commencement, dans toute sa première moitié de vie et d'œuvre, dans toute sa première moitié de carrière, et même dans tout le reste, il m'abrutit des références les plus extraordinaires, qui ne me laissent aucun doute sur son érudition. Des noms qu'on n'a jamais ni vus ni connus. Rien que dans ces ballades, (pour ne pas citer les Odes, qui n'en craignaient déjà point), ensemble Emile Deschamps ; La Fontaine, Imitation d' Anacréon ; Shakspeare ; Montenabri ; Gonzalo Berceo, la Bataille

SOLVUNTUR OBJECTA de Simancas ; Ancienne chronique : Reproches al rey Rodrigo; Avienus ; André Ghénier. Les références que je ne peux pas vérifier sont certainement bonnes. Quel malheur qu'il n'y en ait qu'une d'incomplète, de vague, au point d'en être littéralement fausse, et que ce soit ce délicieux poème, connu de tout le monde, cette chanson délicieuse de notre très grand Du Bellay, que nous avons toujours trouvée dans les éditions dans les Jeux rustiques, comme venant, comme adressée, D'un Vanneur de Blé aux Vents. Montenabri, Gonzalo Berceo, Avienus, et il ignore, ou enfin il ignore de reconnaître un gros morceau de Du Bellay, un des plus connus. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ces Ballades, et tout l'ancien, le premier Hugo, sont pleins de références prises à Ronsard et à la Pléiade. Ou enfin à la Renaissance française. Rien que dans ces Ballades : Desportes, Baïf, Ronsard, (Segrais), et il n'y a que quinze ballades. Et ce qu'il y a de plus fort, que tout, c'est que ce Du Bellay, auquel on n'attribue pas dans le livre un texte que tout le monde sait être de lui, c'est précisément à lui que tout le livre est dédié, ou enfin c'est une référence à lui qui est, qui fait l'épigraphe de tout le livre :

Renouvelons aussi Toute vieille pensée.

JoACHiM DU Bellay.

Il est vrai que les références attribuées nominativement ne sont peut-être pas meilleures que les références attribuées anonymement si je puis dire. On ne sait plus. La confiance ne règne pas. Tout noire auteur est là. Et

(EUVRES DE PROSE alors comme les malheurs se suivent et se ressemblent, et d'ailleurs que ça lui est bien égal, premièrement et d'ensemble il appelle, il attribue Vieille chanson le texte, où l'un des textes les plus connus de" notre très grand Du Bellay, (lui qui faisait alors profession de restituer, de restaurer la Renaissance française, surtout contre le dix-septième siècle, et surtout je pense parce qu'il devait compter que la Renaissance c'est plus près du Moyen-Age, c'est donc plus romantique) ; (car il raisonnait généralement ainsi, pour ainsi dire); (je ne me dissimule d'ailleurs pas que si on lui disait qu'il a attribué de Du Bellay Vieille chanson, premièrement il dirait qu'il en a fait bien d'autres ; deuxièmement et surtout il ne croirait point, dans sa pensée, lui avoir fait tort ; peut-être au contraire) ; (car Vieille chanson dans sa pensée était certainement quelque chose de très bien. Il l'eût certainement fait affectueusement, respectueusement, honorablement et pour honorer. Il avait alors, naturellement, parce que c'était la mode, et il garda, il eut presque toujours un goût, un respect superstitieux de l'ancien, du vieux, en ce sens, ainsi entendu ; il en avait une considération mystérieuse, superstitieuse affectueuse ; toujours le bon révolutionnaire ; il pratiquait alors, (il pratiqua presque toujours, même ensuite, en même temps qu'il exerçait, qu'il excellait, qu'il faisait fortune dans le nouveau, professionnel, dans le progrès, professionnel, dans le moderne), une certaine superstition, une sorte de mystique du vieux.) (Une mystique de brocanteur.)

Deuxièmement il n'en cite que deux strophes, les deux premières, au lieu de trois qui sont également connues,

s 0 L V U N ï U R OBJECTA où la troisième est indispensable, qui forment corps ensemble, où la troisième tient comme un membre, ou plutôt clans le corps même comme partie intégrante, qui ne peuvent aller l'une sans l'autre, qui se rappellent, qui se maintiennent à la mémoire aussi impérieusement les unes que les autres. L'une que les autres. (Et l'on ne dira pas que c'est pour faire des économies, puisque Ballade dixième il cite au long, il met en épigraphe toutes les quatre strophes, tous les quatre couplets de La Chanson du Fou, venue du quatrième acte de Cromwell, où je crois que c'est Cromwell luimême, quelle autorité I qui croit pouvoir l'attribuer à son fou Elespuru. (avec une variante, d'ailleurs, car les éditions de Cromwell portent :

Vois ; à rhorizon Aucune maison, Aucune!

Et les éditions de la Ballade dixième portent à l'épigraphe :

Vois ; à Vhorizon, Aucune maison !

Aucune !

Ce qui fait que le texte a gagné dans l'intervalle et une virgule, et le remplacement d'une virgule par un point d'exclamation. Renforcement notable. De la pensée.

Troisièmement ces deux strophes mêmes il les cite mal. Quelles que soient les différences de graphie entre une graphie ancienne et une graphie moderne, je ne

ŒUVRES DE PROSE

pense point qu'elles aillent jusqu'à ce que je vois. Or qu'est-ce que je vois. Je vois qu'il a fait aussi une variante dans sa Vieille chanson. Vive la liberté. Mais il en abuse peut-être un peu. Car il n'a pas fait seulement une variante dans le titre et dans le nom d'auteur, dans l'attribution. Il a fait aussi, il a introduit une variante dans le texte. Et comme il n'était pas Du Bellay, lui Hugo, une telle variante s'appelle, pour tout autre s'appellerait une erreur de citation. Et tout Hugo est encore dans cette erreur de citation. Mettons que c'est une variante, mais qu'elle n'est pas heureuse. Le texte portait, comme on sait :

A vous troupe légère,

Tout l'humanisme était dans ce troupe légère, tout l'humanisme et tout le grec, toute la bucolique antique et renaissance, renaissante, la vraie, toute la Renaissance païenne et française, toute la tradition renaissante, toute la fleur, toute la grâce, et aussi toute la précision de l'antique et du français. Hésiode et Théocrite. C'en était même devenu comme un mot technique. Lui Hugo, il n'hésite point. Il cite, il rapporte au courant de la plume :

A vous, ombre légère,

Et tout de suite ça n'est plus ça du tout. Ça n'est plus; non seulement ça n'est plus du temps, mais ça n'est plus de la race, ça n'est plus de rien. Tout tombe. La vulgarité a passé, la pire de toutes, la vulgarité légère. Tout le romantisme est là. Un léger pouce de vulgarité a écrasé la fine moulure antique. Le commun, le mas-

SOLVUNTUR OBJECTA tique romantique a bouché l'œil et la nervure. Et il faut dire que tout le poème, toute la pièce est comme une gageure. C'est déjà un défi, et c'est risquer gros, c'est jouer gros jeu, pour un moderne, que de se mettre, d'aller se mettre du Du Bellay en épigraphe, et un tel Du Bellay. Un texte comme celui-là, du haut de son petitcoin d'épigraphe, met tout par terre. Il met notamment naturellement fort proprement par terre sa ballade quatrième, qui est une des mauvaises. Qui est même si mauvaise que cette espèce de protection qu'il fait à cette vieille chanson en se l'épinglant comme épigraphe, en l'adoptant, pour la rendre immortelle sans doute, pour la faire passer à la postérité, cette agrégation, ce rattachement qu'il s'en fait, cette adoption, (vous suivez le mouvement : la ballade quatrième ira sûrement à la postérité, plutôt deux fois qu'une, puisque c'est du Hugo. Alors lui, bon prince, généreux, (il est jeune), en plus il sauvera cette vieille chanson, qu'il aime, il nous la gardera pour la mémoire des hommes, il va l'honorer, il attachera cette petite chaloupe sur son énorme bateau), que ça finit par faire, que ça finit par donner une des comédies les plus réjouissantes que l'on nous ait jamais montées. Les plus récents travaux de nos historiens ont mis à jour ce singulier contrat, cette sorte de bail plus que viager, cette sorte de bail éternel par lequel Victor Hugo s'était assuré la propriété exclusive, l'usage et l'emploi du mot omAre au singulier et au pluriel, surtout à la rime. Ces rimes en ombre[s) lui ont quelquefois donné de beaux effets :

Près des meules^ quon eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;

ŒUVRES DE PROSE

Mais généralement ce bail ne lui a pas profité. Ce monopole (d'État) lui a fait faire plus de facilités que de grands vers. Ses ombres viennent généralement trop, surtout à la rime, trop quand on les attend. Encore une mesure du classique et du romantique, dans le métier. Les rimes en omhre(s) de Hugo lui servaient sensiblement comme les rimes en èbre{s) servaient aux classiques quand les classiques eux aussi s'abandonnaient, se laissaient aller au métier. Quand il y avait des trous dans le génie, ce qui s'est vu, des carences, des déficiences. Des manques. Èhre[s) était le ombre{s) des classiques comme ombre{s) était le èhre{s) non pas tant des romantiques que de Hugo (qui lui seul, pour le métier, fait tout le romantique). Funèbres, ténèbres, c'est ce qui sonne dans le classique, dans le registre classique, ce que sonnent dans le registre romantique ombres, sombres, décombres. Et comme on s'y attendait ça sonne tout de même un peu mieux. Ça sonne plus noble. Ça parle moins du nez.

Quatrièmement, et tout Hugo est encore là-dedans, pour faire du vieux, pour authentiquer comme vieille sa vieille chanson il lui a mis une vieille graphie de fantaisie qui est bien la plus amusante qui soit : esbranlez, fraischement escloses. Or en face d'un vieux texte il n'y a que deux attitudes à prendre : (rassurezvous, Halévy, nous allons le réciter deux fois) ; (c'est bien un peu pour cela que je le fais) : ou bien l'écrire tranquillement à la moderne, sans aucune affectation. C'est ainsi que je trouve dans une petite édition anglaise internationale publiée simultanément à Paris, Bruxelles et Lausanne : Les Chefs-d'Œuvre de la Poésie

SOLVUNTUR OBJECTA lyrique française. — Les Chefs-d Œuvre lyriques de Ronsard et de son école. — Joachini Du Bellay. — Jeux rustiques. — D'un Vanneur de Blé, aux Vents :

A VOUS, troupe légère, Qui d'aile passagère Par le monde volez, Et d'un sifflant murmur L'ombrageuse verdure Doucement ébranlez :

J'offre ces violettes.

Ces lis et ces fleurettes, Et ces roses ici.

Ces vermeillettes roses.

Tout fraîchement écloses El ces œillets aussi.

De votre douce haleine Éventez cette plaine, Eventez ce séjour.

Cependant que j'ahane A mon blé que je vanne A la chaleur du jour.

ou bien prendre une graphie ancienne sur une édition ancienne ou sur une édition savante. C'est ainsi que je trouve dans Marty-Laveaux ; et encore il faudrait faire fondre des 5 anciennes montantes comme des/", (et non pas toutes des «finales comme nos s d'aujourd'hui), qui

ŒUVRES DE PROSE

n'existent peut-être pas naturellement chez AUainguil-

lEVX RVSTIQVES

d'vN VAISNEVR de BLE, AVX VENTS.

A vous troppe légère,

Qui d'oele passagère

Par le monde volez,

Et d'vn sifflant murmure

Vomhrageuse verdure

Doulcement esbranlez, r offre ces violettes,

Ces lis & ces fleurettes,

Et ces roses icy,

Ces vermeillettez roses,

Tout freschement écloses,

El ces œilleiz aussi.

De vostre doulce halaine

Euenlez ceste plaine,

Euentez ce seiour ;

Ce pendant que lahanne

A mon hlé, queie vanne

A la chaleur du iour.

(Pendant que je copie ce Marty-Laveaux pour les imprimeurs, je m'applique tellement à bien former mon écriture, pour qu'il n'y ait aucune coquille, que si Bédier

SOLVUNTUR OBJECTA voyait ma copie, sûrement il m'embaucherait pour lui copier ses textes pour ses imprimeurs.)

Et jusqu'à la fin de ses jours cette citation est restée ainsi, variée, non seulement fausse, mais maquillée. Mutée. Jusque dans les éditions les plus définitives, les plus ne varietur, jusqu'à celle qui parut, et qui paraît, chez Het/.el et chez Quantin, où la double initiale, V. H., en signature, est bouclée d'une sorte de ceinturon. Ce qui prouve qu'il n'avait pas un secrétaire. Pas un ami. Pas un lecteur. Ou qu'il avait un si mauvais caractère que personne n'osait lui mettre un mot. Et -ç^ revient au même. C'est le même sous deux foi'mes différentes.

Tout cela non seulement dans des ballades mais tout aussitôt après des odes où il met en référence et cite et attribue très bien (je n'y suis pas allé voir ; toutes les références qu'on n'a pas vérifiées sont toujours bonnes) Rémi Belleau, Ronsard et même Jean de la Taille, mêlés d'un Daïno lithuanien.

Toutes les références qu'on ne vérifie pas sont évidemment bonnes. On a bien raison d'appeler ça des éditions ne varielur. Ça ne bouge jamais. Excepté quelques différences de ponctuation, juste assez pour

OEUVRES DE PROSE montrer qu'on ne collationnait même pas. Même pas à l'imprimerie. J'ai trouvé cette vieille chanson, à qui enfin il veut faire un sort, (digne d'elle), et qui, l'ingrate, lui fiche par terre sa ballade quatrième, dans la première édition, aux mains de de Pesloûan. Je la retrouve dans rédition à trois francs cinquante ceinturonnée, sauf qu'on a cette fois-ci notablement adouci, diminué la ponctuation de la fin. D'où un fâcheux affaiblissement de la pensée, de foute vieille pensée. Dans le ceinturon on a supprimé les deux virgules finales des deux avantderniers vers, et on a supprimé l'exclamation du point d'exclamation final, ce qui donne, au lieu d'un des premiers textes que nous avons donné :

Ces vermeillettes roses Tout fraischemenl escloses Et ces œillets aussi. ■

11 a mis des graphies anciennes, ou même pas, ici, là, pourquoi pas là, on ne sait pas pourquoi.

Les références qu'on ne vérifie pas sont les bonnes. La preuve. Elles ne sont pas seulement les meilleures. Un ancien disait qu'elles sont les (seules) bonnes. Il était hanté de omhre[s). C'est sur ombre qu'il retombait quand il fallait bien retomber. Dans son titre même les Rayons et les Ombres. Il est vrai qu'il avait dû, ou qu'il devait devoir à cette rime, jouxtée aux profondes rimes en oir, un de ses plus profonds, un de ses plus grands enfoncements, approfondissements quadrangu-

SOLVUNTUR OBJECTA laires ; et c'est précisément dans les Bayons et les Ombres :

« La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis pour ni attendre elle aimait à s'asseoir, S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre, Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

Les classiques n'avaient pas seulement les rimes en èbre(s), si je puis dire comme rimes attendues ; ténèbres, funèbres, célèbres :

O combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres.

Ils avaient entrailles, funérailles, batailles ; fondre, poudre; marque{s), monarque[s); et dans Racine Oresle, funeste :

Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes vœux si funeste Piésenleroil d'abord Pylade aux yeux d'Oreste ?

Et tantôt c'est beau, et tantôt c'est attendu :

Je te vis à regret, en cet état funeste. Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,

C'est même peut-être ce qu'il a fait de plus fort, que ce soit attendu, et si beau.

Et vous laissant toucher d'une pitié funeste, D'une guerre si longue entretenir le reste.

Œ U \' R E s DE PROSE Il y a aussi encor et Hector à la rime. II est extrêmement remarquable, dans tout Andromaque déjà, combien Racine met les noms propres à la rime, ce qui est une droite et grande et brave et directe façon de quarrer le vers. Grèce, Sparte, Hélène, Troie, Ulysse, Achille, Epire, Pyrrhus, Hermione, et même États. Cela donne au vers une facture délibérée, complète, un achèvement plein carré, une absence d'hésitation, une volonté d'emplir. Pylade. Troie revient deux fois, trois fois à la page, deux fois avec />^o^e, une fois avec joie. — la Phrygie, les Troyens.

Cléone

Et qu'est-ce que sa vue a pour vous de funeste? Madame, nesl-ce pas toujours le même Oreste

Et reste. Même page :

Hé bien. Madame, hé bien, écoutez donc Oreste. Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.

Tel est de mon amour l'aveuglement funeste. Vous le savez, Madame ; et le destin d' Oreste

Je vous entends. Tel est mon partage funeste :

Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.

Ilion. Andromaque. Troyenne.

Ses yeux s'ouvroicnt, Pylade ; elle écoutait Oreste, Lui par loi t, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.

SOLVUNTLR OBJECTA flléone même avec Hermione. Céphise.

Ah ! que je crains, Madame, un calme si funeste ! Et qu'il vaudrait bien mieux...

HERMIOSE

Fais-tu venir Oreste ?

Cléone

Il vient. Madame, il vient ;

iqamemnon. UEtat. Cléone encore avec Hermione. Et ■vivant le vers terrible :

Non, je vous priverai de ce plaisir funeste, Madame : il ne mourra que de la main d'Oreste.

Il me laisse, V ingrat ! cet embarras funeste. Xon, non, encore un coup: laissons agir Oreste.

Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.

Hermione

Le perfide ! Il mourra. Mais que t'a dit Oreste ?

■Comment sonnent, après ces perfidies de cruautés, après cette tragédie d'enfer, les vers de Corneille :

./e l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles, Se faire un beau rempart de mille funérailles.

OEUVRES DE PROSE Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles !

Même les vers à rimes attendues :

Adieu donc, puisqu'en vain je fâche à vous résoudre: Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre. Ou le foudre.

Honneur, bonheur viennent sans cesse à la rime, ensemble, dans Corneille, surtout naturellement dans le Cid. Mais il faut dire que honneur dans Corneille est une sorte de nom propre. C'est un nom d'une personne, un nom de quelqu'un. Que l'on connaît très bien.

Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!

Précipice élevé d'où tombe mon honneur !

Digne ennemi de mon plus grand bonheur,

Fer qui causes ma peine, M'es-tu donné pour venger mon honneur?

Et Von peut me réduire à vivre sans bonheur, Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.

Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre, Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre;

Et, dans ce haut degré de puissance et d'honneur, Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.

s 0 L V L N T U R OBJECTA Je découvrais en vous d''assez illustres marques Pour vouspréférermêmeaux plus heureux monarques:

Quand Oreste n'est plus là, reste et funeste s'arrangent ensemble :

Vous devez présumer de lui comme du reste: Le trépas nest pour eux ni honteux ni funeste ;

La rime niain(s), flomain{s) ; — homme, Rome est partout clans Hugo ; elle était naturellementdéjà partout dans Corneille et ils se joignent profondément par ce métier. Voilà ce qu'il faudrait considérer un peu, c'est à des considérations de cet ordre qu'il faudrait docilement se livrer avant de croire que l'on peut tout fonder sur une séparation du classique et du romantique. Il y aurait tant à dire. Hugo était peut-être au fond un classique mauvaisement ambitieux qui pour arriver s'est revêtu, s'est maquillé d'un romantique. Parce que c'était la mode qui venait. D'une mode romantique. II y aurait tout un travail à faire, qui sait, une thèse, sur toute une famille de vers chez Hugo, dans foule la première moitié de son œuvre, mais au fond dans toute son œuvre, qui est incontestablement une famille virgilienne. Et un deuxième travail, beaucoup plus considérable peut-être, sur une famille cornélienne que je crois encore beaucoup plus étendue. Plus nombreuse. Par contre je crois que l'on ne trouverait pas dans Hugo un seul vers racinien.

Hélas ! cétoit lui-même ; et jamais notre Rome N'a produit plus grand cœur ni vu plus honnête homme.

Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste!

OEUVRES DE PROSE Pauline

Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste. J'abhorre les faux dieux.

POLYEUCTE

El moi je les déteste.

NÉARQUE Je tiens leur culte impie.

POLYEUCTE

Et je le tiens funeste.

Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome, Et qui me range ici dessous les lois d^un homme,

Un des plus beaux exemples, je ne dis pas seulement un des plus curieux, mais un des plus frappants de ce qu'il y a une fortune pour les rimes aussi, une destinée, c'est le sort des rimes en ort dans Corneille ; mort, sort, effort, port ; surtout mort et sort. Ces rimes servent à faire des vers ordinaires, des vers de tous les jours ; (des vers ordinaires de Corneille) :

Allons-y par nos pleurs faire encore un effort; Et n employons après que nous à notre mort.

Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort ; Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort:

Et toute la rigueur de votre premier sort Contre votre mérite eût fait un vain effort.

SOLVUNTUR OBJECTA Puis dans Polyeucte elles montent; elles montent peu à peu :

Si toutefois, après ce coup mortel du sort, Tsti de la vie assez pour chercher une mort.

Elles montent, elles montent encore :

Que d'épouser un homme, après son triste sort, Qui, de quelque façon, soit cause de sa mort;

Dans Polyeucte il monte encore, il atteint un premier faîte de grandeur spirituelle, de sainteté :

Du premier coup de vent il me conduit au port, Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort.

Pendant ce temps dans les Horaces il avait atteint à un faîte plus élevé encore, à plus de grandeur, mais à une grandeur temporelle, à un faîte de grandeur temporelle, à un faîte d'héroïsme :

Mourir pour le pays est un si digne sort, Qu'on hrigueroit en foule une si belle mort.

Alors dans Polyeucte la sainteté recoupant juste dans riiéroïsme nous parvenons d'un dernier coup, d'une dernière montée à un deuxième faîte, d'un deuxième pas, d'un dernier pas, au faîte suprême ; à une grandeur, à un faîte de grandeur d'une grandeur suprême, d'une grandeur unique ; car c'est pour ainsi dire à un

OEUVRES DE PROSE faîte spirituel comme d'une grandeur temporelle. C'est un recoupement. Dans les Horaces^ {^^^ l'o" nous dit qu'il nommait lui-même Horace), il avait déjà dit :

Que les hommes, les dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort ;

Dans Polyeucte c'est un recoupement. Car il atteint à une grandeur comme temporellement spirituelle, à un faîte comme temporellement spirituel ; à un faîte unique d'héroïsme dans la sainteté, (mais qui est peutêtre en *un sens aussi, vu de l'autre côté, un faîte de sainteté dans l'héroïsme; je veux dire qu'un tel héroïsme de sainteté ne se produit peut-être que dans un monde naturellement héroïque, dans le monde cornélien ; il y a là encore une insertion du spirituel dans le temporel, du surnaturel dans le naturel ; de la sainteté dans l'héroïsme ; une nourriture temporelle du spirituel parle temporel, dans le temporel, une nourriture, une prise de départ de la sainteté par et dans l'héroïsme ; de là ce faîte unique de sainteté héroïque) ; ces deux vers dont il est impossible de ne pas voir la correspondance et organique et volontaire aux deux pénultièmes vers des Horaces, je veux dire à nos deux pénultièmes, à ceux que nous avons cités en avant-dernier, ces deux vers culminants dont la correspondance et organique et volontaire aux deux vers culminants des Uoraces est saisissante; infiniment plus qu'évidente; au point que ces deux vers et ces deux forment, font dans les deux œuvres (en un sens correspondantes) une symétrie, une réponse, une correspondance capitale d'aboutissement, de couronnement ; sur laquelle, de laquelle nous nous

expliqueronsquelquejour, quenouschercheronsquelque jour à approfondir; en ce sens que j'espère que nous montrerons que le Cid et Horace représentent deux héroïsmes temporels qui, portés à V éternel, donnent Polyeucte, qui transférés sur le plan de l'éternel, dans le registre de l'éternel, avec tous leurs racinements temporels, se recoupent et en même temps ainsi aboutissent ensemble, s'achèvent, se couronnent en Polyeucte, y produisant ainsi, y montant ainsi, y achevant ainsi comme naturellement non point un surnaturel antinaturel ni surtout extranaturel, (ce qui est le grand danger), mais un surnaturel naturel et supranaturel, littéralement surnaturel; y représentant un achèvement, en couronnement non point un héroïsme éternel, un héroïsme du salut, un héroïsme de la sainteté en rair, (ce qui est l'immense danger), mais un héroïsme éternel encore pourvu précisément de toute son origine temporelle, de toutes ses racines temporelles, de toute sa race, de tous ses racinements temporels; un héroïsme de sainteté qui monte de la terre mais qui n'est point préalablement déraciné de la terre ; qui n'est point préalablement lavé à l'eau stérilisée; qui même on pourrait dire ne s'en déracine point; qui s'en arrache mais au fond ne s'en déracine point; qui n'est donc pas intellectuel mais charnel ; qui est, qui est donc réel ; qui est, qui reste charnel non pas seulement par son origine, par son départ, par sa race, par tout son goût, par toute sa sève, mais encore au moins par le ministère de la prière, de la double prière, toutes les deux montantes; de la prière de ceux qui restent à ceux qui sont partis, à ceux qui sont déjà partis, qui sont partis les premiers; pour leur demander leur intercession; de la prière, de

OEUVRES DE PROSE rintercession de ceux qui sont partis pour ceux qui restent. Ainsi cet héroïsme éternel est éternellement de provenance temporelle, cet héroïsme de sainteté est éternellement de provenance, de production charnelle. C'est ce qui en fait le prix, infini. C'est le mystère même de l'incarnation. C'est ce qui en fait aussi l'exactitude. Non seulement c'est ce qui le fait humain, mais c'est ce qui le fait, exactement, chrétien. Cette insertion, cette articulation de l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le charnel, du saint dans le héros. Autrement non seulement il n'y a plus d'homme, mais exactement, techniquement pour ainsi dire il n'y a plus de chrétien. Plus de saint. Cette articulation, cette insertion fait la pièce capitale du christianisme, de la sainteté. Tout autre agencement n'est, ne donne qu'une construction littéraire, ou ce qui revient sensiblement au même une construction intellectuelle. Il faut qu'une sainteté vienne de la terre, monte de la terre. Il faut que la sainteté s'arrache de la terre, qu'elle s'en arrache laborieusement, douloureusement, saintement. Il faut qu'elle s'en arrache avec tous ses racinements. Autrement non seulement elle n'est pas humaine, mais elle n'est pas chrétienne. Il ne faut pas qu'elle en soit préalablement, arbitrairement, intellectuellement déracinée, déplantée. Alors on n'a plus que des miracles de pacotille. Si je puis dire la sanctification n'est pas une assomption ; elle est beaucoup plutôt en un certain sens une imitation de l'Ascension. Les vers de l'intercession sont partout dans Polyeucte :

Et toi qui, tout sortant encor de la victoire. Regardes mes travaux du séjour de la gloire,

SOLVUNTUR OBJECTA Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi, Prête du haut du ciel la main à ton ami.

Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, Plus aisément pour vous /obtiendrai cette grâce.

Polyeucte m appelle à cet heureux trépas :

Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.

Voici la formule même de l'arrachement racine ; comme on devait s'y attendre elle est dans les stances et tout le monde la sait :

Honteux attachements de la chair et du monde. Que ne me quittez-vous quand je vous ai quittés!

Voici l'avant-avant-dernière fortune des rimes en ort :

Après ni avoir fait voir Néarque dans la mort. Après avoir (enté l'amour et son effort,

En voici l'avant-dernière fortune :

NÉARQUE Dieu même a craint la mort.

Polyeucte Il s'est offert pourtant : suivons ce saint effort ;

Et on sait qu'en voici la dernière; ce sont littéralement les deux vers d'Horace transférés dans le registre

OEUVRES DE PROSE éternel, par une opération organique et ensemble par une délibération volontaire :

Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort ?

Telles étaient, Halévy, nos trouvailles, les découvertes que nous nous communiquions, nos découvertes sensationnelles. Prouvant ainsi que nous étions très capables, nous aussi, quand il fallait, de faire << du travail >> comme eux. Saviez-vous par exemple qu'il ne s'était pas seulement glorifié

... de son père lorrain, sa mère vendéenne,

mais qu'il s'est une fois glorifié d'avoir un nom saxon. Je parle de Hugo, je ne parle plus de Corneille. Oui, oui. Il est vrai qu'il était jeune. C'était dans les commencements. — Et puis, comme disait Ghéon, (c'était peut-être Copeau, chez Croué), (/eçruoi Hugo nes'est-il pas félicité. Il avait raison. Il faut se féliciter. Tout de même il ne s'est pas toujours félicité d'avoir un nom saxon. C'est à la fin de Vode septième du livre troisième. (III-7). C'est dans l'ode que nous nommons communément, que nous croyons connaître sous ce nom de Vode à la Colonne, (Tout court). Hugo l'avait nommée plus au long, tout au long, plus naïvement, avec une sorte de naïveté de plan de Paris désarmante qui au fond fit sa force toute sa vie : Ode septième. — à la Colonne. —

SOLVUNTUR OBJECTA DE LA PLACE Vexdôme. — Parva magnis. Il est vrai que du temps de cette ode il fallait peut-être préciser. La « colonne de la place Vendôme » n'était peut-être point encore la colonne. Il n'y avait encore que Napoléon qui l'avait faite, (un souffle), et le revêtement du bronze des canons pris aux Autrichiens, des douze cents canons pris à l'ennemi, je pense en une seule campagne. Elle n'avait encore que ce revêtement de bronze de la plus grande histoire, de la plus grande gloire militaire, elle n'avait encore que ce revêtement de 1805. La politique n'y était point encore passée, la toute-puissante politique, je veux dire la seule omnipotente, la politique intérieure, celle où les Français se battent les uns contre les autres: parce que n'est-ce pas, se battre contre les Autrichiens toutle monde fait ça, tout le monde peut en l'aire autant. C'est pas malin. Ce qui est malin, c'est de se battre entre nous. Il ne pouvait pas non plus la nommer la colonne Vendôme, c'eût été trop familier. Ensuite il y a eu la concurrence de l'autre colonne. Pendant tout Louis-Philippe et la deuxième République et le deuxième Empire ça a marché très bien. Il y avait cette dualité parfaite, les deux colonnes du Temple, Dieu dit: — // en faut deux; et dans le sanctuaire... L'un sculptait T idéal etVautre le réel... On en oubliait les deux colonnes, ensemble, jumelles, delà place, de la barrière du Trône. C'était parfait, cette concurrence, la colonne Vendôme, la colonne Juillet ; deux sœurs; l'aînée, la cadette; devenues aussi grandes lune que l'autre; un bonhomme sur l'une, un bonhomme sur l'autre; sur l'une un bonhomme habillé; plus qu'habillé; vêtu ; drapé; ou armé; surl'autreunjeune bonhomme inhabillé. Toutallaitbien. L'un, dit-on, était le génie de la Liberté. On m'accordera

ŒUVRES DE PROSE que l'autre était peut-être bien le génie de la Guerre; le parallélisme de ces deux verticales avait été poussé si loin dans les esprits que Vendôme avait fini par devenir une espèce de nom de mois. Merveilleuse correspondance, antithèse toute faite pour Hugo : la colonne de la Victoire, la colonne de la Liberté : la colonne de la Gloire militaire, la colonne de la Gloire civile. Entre nous cette antithèse était un peu factice, tout à fait faite par conséquent pour Hugo. Car la colonne de la Liberté était aussi une colonne de la Victoire, au moins sur les Suisses et sur quelques bons Français, et j'ai entendu dire que cette Gloire civile avait surtout été procurée à coups de fusils. Enfin, avec tout ça, c'est-àdire avec Napoléon et les Autrichiens, la Colonne n'était pas encore la colonne. Elle n'était encore, comme la nomme, comme l'invoque très bien Hugo, que la Colonne delà place Vendôme. Ce qu'il lui fallait, à cette Colonne, pour devenir /a coZon.ne, c'était d'avoir été préalablement fichue par terre et ensuite remontée ; ce qui lui manquait (c'est un peu cette sorte de gloire, il faut le dire, de publicité que Hervé a faite au drapeau de Wagram), cequilui manquait, c'étaitla Commune, Courbet, (Vuillaume comme chroniqueur). Les gouvernements réactionnaires ayant pris soin de ne pas fiche par terre la colonne de Juillet, la concurrence est tombée. C'est à cause de Vuillaume que nous pouvons dire : la colonne. C'est à cause de la tradition de l'opposition républicaine. C'est à cause de Vuillaume que Hugo à quatre-vingts ans pouvait dire la colonne. Mais il ne le pouvait pas à vingt ans, à cause de l'absence de Vuillaume. Il lui fallait une histoire propre, à cette colonne, une affaire. Une gloire propre. Les républicains la lui ont faite.

SOLVUNTUK OBJECTA Voici le nom saxon. C'est justement dans la Colonne. Vous n'êtes peut-être pas comme moi. Je trouve que ce saxon est prodigieux. Mais dans une ode à la Colonne, ça dépasse tout. C'est particulièrement bien placé. C'est prodigieux au deuxième degré. C'est comme pour Du Bellay, il n'a certainement plus pensé aux Saxons. Aux vrais. Il avait oublié les 14.000 Saxons de Leipzig et la cavalerie wurtembergeoise. Février i827, il avait vingt-cinq ans; il n'y avait pourtant que quatorze ans :

C'est moi qui me tairais ! Moi qu'enivrait naguère Mon nom saxon, mêlé parmi des cris de guerre! Moi, qui suivais le vol d'un drapeau triomphant ! Qui, joignant aux clairons ma voix entrecoupée, Eus pour premier hochet le nœud d'or d'une épée ! Moi, qui fus un soldat quand fêtais un enfant!

Il ne fut malheureusement pas un soldat quand il était un homme.

Non, frères! non, français de cet âge d'attente!

Dans les anciennes éditions ce vers s'écrivait ainsi :

Non, frères ! non. Français de cet âge d'attente!

Ce qui était évidemment la bonne graphie. Français, et non français. Grande capitale et non pas Aas de casse. C'est dans l'édition définitive qu'on lui a fait la faute, qui n'était pas dans les premières, dans les anciennes

as

Œ U \' U i: s DE PROSE éditions. C'est tout à fait contraire au dicton. C'est tout ce que ses secrétaires ont pu trouver pour lui. Comme toute sa vie est là. On a pu lui faire, on lui a fait des éditions de luxe ; innombrables; très cher; très laides : on ne lui a pas fait une édition correcte. Dans cette indifférence glaciale, dans ce total manque de soin(s), dans cette pauvre, dans cette froide négligence comme éclate bien sa réelle indigence de parents et d'amis. A défaut de soi il n'avait pas un ami, pas un fidèle pour travailler proprement pour lui. Cet homme réellement sans amis, sans secrétaire, sans famille. Plein d'histoires de famille invraisemblables. A défaut de lui-même il n'avait personne capable de lui lire proprement une épreuve. Et pourtant d'une part il gagnait de l'argent, ces livres mal établis se vendaient comme du pain, et d'autre part il payait, comme Napoléon il a payé sa famille assez cher.

Non, frères! non, Français de cet âge d'attente !

Il est même certain, pour quelqu'un qui a un peu l'expérience des typographies, lypographiarum cuidam perito, que c'est ly bas de casse de frères qui a amené r/"bas de casse de français. C'est un phénomène très connu. C'est même peut-être le cas le plus fréquent. Un recommencement apparemment identique entraîne en fait, en résultat, dans la composition un recommencement réellement totalement identique. Non, fr la première fois entraîne inévitablement non, /"r la deuxième fois. La mémoire, dans ce cas, continue. La mémoire, le rappel de mémoire, alors, joue à plein, joue à bloc. La deuxième fois alors se passe, se compose inévita-

SOLVUNTUR OBJECTA blement comme la première. C'est un des phénomènes les plus connus, les plus communs de la psychologie courante qui s'apprend dans les ateliers et non point dans les laboratoires de psychologie pratique{s) plus ou moins expérimentale.

Non, frères! non, français de cet âge d'attente! Nous avons tous grandi sur le seuil de la tente. Condamnés à la paix, aiglons bannis des deux. Sachons du moins, veillant aux gloires paternelles, Garder de tout affront, jalouses sentinelles, Les armures de nos aïeux!

l'ne édition qui respire le manque de soin, voilà ce qu'on lui a fait pour son édition ne varietur et pour sa boucle de ceinturon serrée au dernier cran.

Telles étaient les trouvailles que nous nous communiquions, Halévy, les découvertes dont nous nous faisions part ; telles et telles. Une poussait l'autre, une amenait l'autre, incontinent l'une conduisait à l'autre. Une poussait, l'autre tirait. Ou au contraire l'une barrait l'autre, empêchait de passer, quand il y en avait trop. Tels étaient nos rares délassements. Il en est de moins innocents. Il en est de moins purs. Nous aussi nous savons analyser. Nous aussi nous savons travailler dans le détail. Mais nous ne croyons pas que le détail épuise ni l'œuvre ni toute autre réalité, nous croyons au contraire qu'il s'en faut infiniment. Nous aussi nous

ŒUVRES DE P H 0 S E savons faire de la bibliographie. Nous n'en avions pas seulement de bien bonnes; nous n"en avions pas seulement de bonnes, ce qui est le grade au-dessus; nous en eûmes quelquefois d'heureuses.

Un soir, f'ensouvienl-il? c'est moi qui vous ai conté la sua.ve histoire, l'histoire de Jérimadeth. Ce soir là donc nous ne voguions pas en silence. Vous savez, vous vous rappelez quel était le problème :

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ; Les astres éniaillaient le ciel profond et sombre / Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de V ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant Vœilà moitié sous ses voiles. Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

Saluons ici un des plus beaux poèmes que Ton ail jamais fait en français, et en grec, et en européen. Saluons huit, en deux strophes, des plus beaux vers de ce plus beau poème. Saluons d'abord nos vieilles connaissances les rimes en ombre, qui intervenant pour la deuxième fois dans ce poème lui ont, ici, couronné, permis de couronner deux de ses plus beaux vers. Mais

SOLVUNTUR OBJECTA restait non pas cette redoutable infanterie espagnole, mais la question de Jérimadeth.

De tous les noms hébreux que Hugo pouvait choisir pour couronner un vers, il faut avouer qu'il n'y en avait certainement aucun qui sonnât aussi bien, aussi beau que Jérimadeth, et surtout qui sonnât aussi hébreu ; qui fût à ce point du temps et du lieu, du pays ; aussi couleur locale et couleur temporelle. Il faut lui rendre cette justice, non seulement à Jérimadeth mais à Hugo, que de tous les noms hébreux qui se présentaient, qu'il pouvait choisir, qui demandaient, qui imploraient, qui étaient à ses pieds, il n'y en avait certainement aucun qui rendît à ce point, par sa forme même, par son énoncé, et aussi par sa phonétique, si je puis dire; par sa configuration, surtout par sa graphie, qui était une vraie gréo-graphie ; cette h notamment qu'il y avait à la lin, les deux jambages, les deux tours de Notre-Dame, cl qui déjà inaugurait si solennellement le nom même de Hugo ; le nom saxon ; qui fît à ce point qu'on y fût ; qu'on y était; que c'était bien Kuth qui était couchée aux pieds de Booz. Tel était rétat de la question, le célèbre état de la question. Tel fut le premier temps.

Le deuxième temps fut que des hébraïsants, {cet âge est sans pitié), furieux, en dedans, vexés intérieurement de ce qu'en dedans ils ne connaissaient pas ce nom hébreu, le cherchèrent dans un atlas allemand. Il paraît qu'il n'y était pas. Quand un nom hébreu n'est pas dans un atlas allemand, il est perdu. On déclara qu'il n'existait pas, que c'était un nom forgé. On se forge, comme dit l'autre. Comme on avait admiré le choix, ainsi on admira la forge. Pour les mêmes

ŒUVRES DE PROSE raisons. Il n'avait pas choisi un nom bien hébreu, mais il avait forg^é un nom bien hébreu. En y pensant, c'était encore plus fort. Trouver un nom qui existe, tout le monde peut en faire autant. Trouver un nom qui n'existe pas, ça c'est le lin jeu. Et ce fut le deuxième temps.

Deux ans passèrent. Il n'y aurait jamais eu de troisième temps si un jeune homme avisé n'avait un jour écrit au crayon sur un morceau de papier cette phrase que je livre à vos méditations :

J'ai rime à dail.

Et aussitôt ce fut un grand éblouissement dans les esprits et beaucoup d'yeux se dessillèrent. Les écailles leur tomberont des yeux. C'était peut-être ça un peu je pense ce que nos bons maîtres nommaient renouveler laquestion, renouveler l'état de la question. Vous me demandâtes, mon ami, si c'était moi qui avais fait cette invention, (cette découverte ?) Il était évident que ce n'était pas moi. Un jeune homme^ ce n'était pas moi. Avisé, ce n'était pas moi. Si j'avais jamais été un jeune homme avisé, mon cher Halévy, quelle ne serait pas aujourd'hui ma fortune. Je n'usui'perai point une gloire vaine. Je ne me parerai pointd'une vaine perspicacité. Je vous répondis que j'avais trouvé ce tuyau il y a déjà quelques années dans une jeune petite revue que l'on m'envoyait, et que l'article, autant que je me souvienne, était signé d'un nom aujourd'hui déjà beaucoup plus connu, car il était, je pense, signé du nom de M. Eugène Marsan, attaché aujourd'hui à la Revue

SOLVUNTUR OBJECTA critique des Idées et des Livres, — Nouvelle librairie nationale, — 85, rue de Rennes. Paris sixième. Pas très loin du 149, comme vous voyez. Ce qui prouve, Halévy, qu'il faut toujours être bien avec les jeunes gens. Et qu'il faut toujours les lire. Pour moi j'avoue que j'admire en plein ce toupet qu'il a eu ce jour-là. Je l'admire à bloc. Pensons-y, c'était le jour où il avait fait Booz endormi. Il avait couché avec Dieu. Avec Dieu créateur:

a .Voilà longtemps que celle avec qui fai dormi, 0 Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre ; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi.

On a tellement l'impression, on a tellement Tévidence que jamais peut-être créature, que lui-même il avait conscience, que lui-même il avait connu d'un brusque éclair, d'un coup, dans un brusque éclair que jamais homme peut-être, que dans un saisissement de triomphe il avait senti que jamais homme peut-être, pas même les onciens, Grecs, pas même les antiques païens, Homère, Hésiode, Eschyle n'étaient entrés aussi à plein, aussi à bloc dans le plein de la création charnelle, dans le ventre de la création, qu'il n'avait je ne dirai pas seulement qu'il n'avait pas seulement atteint une cime, (ce serait parler son langage, son propre langage, mais son langage ordinaire, son langage de tous les jours), mais que d'un coup, (non pas d'un coup d'aile), il dominait toute la création charnelle, tout le monde temporel et charnel, (que jamais créature), que jamais homme peut-être, pas même les antiques païens n'était entré aussi avant, aussi à plein, aussi d'un coup

ŒUVRES DE PROSE

dans le secret, dans l'opération même de la création (charnelle) ; et même littéralement de l'incarnation, c'est-à-dire littéralement de la mise en chair, de l'insertion de l'éternel dans le temporel. Il a bien senti que d'un coup, par un coup de maître il saisissait, il étreignait, il dominait tout ce monde charnel, temporel et charnel, tout ce monde de la fécondité, de la perpétuité charnelle, de la race charnelle, et même, par là, même l'entrée, l'inscription, l'insertion de l'éternel dans le temporel, de l'éternel dans le charnel, de la vie éternelle dans la vie charnelle.

Et HOMO FACTus EST. Les païens et les Juifs ne considèrent généralement pas l'incarnation. Les chrétiens la considèrent (moins qu'ils ne devraient, mais enfin ils la considèrent, au moins professionnellement, beaucoup politiquement, beaucoup habituellement, usagèrement, quelques-uns, (autrefois tout le peuple), mystiquement), mais professionnellement même pour ainsi dire, justement, par un effet de leur discipline même et de leur orientation, je veux dire très exactement du sens oîi ils sont tournés, où ils ont l'esprit tourné, où ils ont l'âme tournée, où ils ont le cœur tourné habituellement, usagèrement et même mystiquement ils ne la considèrent guère que venant de l'éternel, du côté de l'éternel, procédant de Véierne\,abaeterno,abaeternitate. Ce qui fait la valeur unique de ce poème, (et ce qui en fait infiniment plus qu'un poème, (et Hugo le sentait bien, le gueux, le vieux, le savait bien), c'est que c'est peut-être la seule fois que nous ayons aussi purement, aussi à plein, et sans doute même absolument la seule fois que nous ayons un regard païen, (et

SOLVUNTUR OBJECTA un regard juif), de l'incarnation, une incarnation vue, venue du monde juif et du monde païen, une incarnation venue comme un couronnement charnel, comme un aboutissement charnel, comme un accomplissement, comme un emplissement charnel, comme une mise en plénitude charnelle d'une série charnelle.

L'incarnation n'est qu'un cas culminant, plus qu'éminent, suprême, un cas limite, un suprême ramassement en un point de cette perpétuelle inscription, de cette (toute) mystérieuse insertion de l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le charnel qui est le gond, qui est cardinale, qui est, qui fait l'articulation même, le coude et le genou de toute création du monde et de l'homme, j'entends de ce monde, le coude et le genou, rarticulation de toute créature, (de toute créature humaine, matérielle, de toute créature de ce monde), le coude, le genou, l'articulation de tout homme, le coude, le genou, l'articulation de Jésus, le coude, le genou, l'articulation de l'organisation de toute vie, de toute vie humaine, de toute vie matérielle, de toute vie de ce monde. Nous rejoignons ici ce que nous disions de Polyeucte, que toute sanctification qui est grossièrement abstraite de la chair est une opération sans intérêt. Mais et homo factus est ; il y a deux moyens de considérer cette inscription, cette mystérieuse insertion, perpétuelle. Ou plutôt il y a deux lieux d'où la considérer. Les chrétiens la considèrent généralement du côté de l'éternel, du lieu de l'éternel, venant deréternel, se plaçant de l'éternel, (et mon Dieu c'est bien un peu leur office). C'est leur métier. C'est de là qu'ils contemplent cette insertion culminante, ce point

ŒUVRES DE PROSE de recoiicentration, ce ramassementeii un point de tout Téternel dans tout le temporel. Tel est généralementleur point de vue, leur propre point, leur ang^le de vue, leur côté devoir, et mon Dieu c'est assez naturel. En un mot ils considèrent cette grande histoire, cette histoire unique, ce cas suprême, ce cas limite, celte culmination, cette infloraison, cette culminaison, ce couronnement, cette inscription charnelle, cette temporelle inscription, ce point d'achèvement, (et de tout commencement), surtout comme une histoire qui est arrivée à Jésus. Et homo factus est. L'éternité a été faite, est deveniie temps. L'éternel a été fait, est devenu temporel. Le spirituel a été fait, est devenu charnel. C'est (surtout) une histoire qui est arrivée à l'éternité, à l'éternel, au spirituel, à Jésus, à Dieu. Pour avoir la contre partie, la vue de l'autre côté, la contrevue pour ainsi dire, cette histoire comme une histoire arrivée à la terre, d'avoir enfanté Dieu, il faudrait que nous eussions le contraire, il faudrait que les terrestres, il faudrait que les charnels, il faudrait que les temporels, il faudrait que les païens (et il faudrait aussi que les mystiques de la première loi, que les Juifs) de leur côté considérassent l'incarnation. Mais c'est ce qu'ils ne feront pas. Et mon Dieu c'est aussi tout naturel. Et on ne peut pas leur en faire un reproche. On ne peut pas leur en faire un grief. Ce n'était point, en un.<5ens, leur office. Ce n'était point, en un sens, leur destination. Leur métier. Il eût fallu, que de leur côté, de leurpoint de vue ils considérassent l'incarnation. Pour que nous eussions l'autre partie, la contre partie. Pour que contrairement, (conjointement), cette incarnation, ce point d'incarnation vînt, se présentât dans l'ordre del'événe-

s 0 L V U N ï L" R 0 B .1 E C T A ment temporel comme une fleur et comme un l'ruit temporel, comme une fleur et comme un fruit de la terre, comme un aboutissement, comme un couronnement temporel, comme un coup suprême de fécondité temporelle, pour ainsi dire, littéralementcomme une réussite extraordinaire de fécondité charnelle, comme une infloraison, comme une implacentalion charnelle, comme une culminaison, comme une fructification de cime, comme une forcerie, pourtant naturelle, comme un couronnement charnel, comme une histoire (culminante, suprême, limite] arrivée à la chair et à la terre. Mais enfin, par déficience, par carence nous ne pouvons peut-être pas demander aux païens, (aux Juifs), de considérer, de contempler l'incarnalion. Ce n'était peutêtre pas leur destination naturelle. Ce n'est peut-être pas leur office. Alors toute la contre-partie nous manquait. Quand il s'est trouvé un païen, un seul, (et un Juif, un biblique , pour considérer l'incarnation du côté charnel; de l'autre côté; pour contempler, pour considérer l'insertion de l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le corporel, dans le charnel, du côté du temporel, du côté du corporel, du côté du charnel. Pour considérer, pour contempler de l'autre côté, venant de l'autre côlé, situé de l'autre côté. Pour considérer l'éternité venant du siècle, lui venant du siècle l'éternité entrante dans le siècle, et conjointement, complémentairement le siècle accueillant l'éternité. Pour considérer, pour contempler Dieu du côté de sa créature, venant du côté de sa créature, situé comme sa créature et du côté de sa créature. Dieu entrant dans sa créature, la créature accueillant (son) Dieu, une série de créatures, la lignée de David, aboutissant à Dieu comme

OEUVRES DE PROSE à un fruit charnel. L'incarnation, vue de ce côté, l'insertion, cette insertion cardinale, apparaît ainsi comme un accueil, comme un accueillement, comme un recueillement de l'Eternel dans la chair, comme un achèvement d'une série charnelle, comme un couronnement d'une race charnelle, et non seulement comme une histoire arrivée à la chair, et à la terre, mais comme le couronnement, comme l'aboutissement d'une histoire arrivée à la chair, et à la terre.

Dans cette vue la race elle-même, la race d'Israël culmine, comme un arbre de vie, s'achève, culmine à produfre elle-même charnellement Dieu :

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu; Une race y montait comme une longue chaîne ; Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Sans doute il a mis dieu avec un petit d : un dieu. Mais ne nous frappons pas. C'est beaucoup moins peutêtre l'aboutissement d'un paganisme que un hommage rendu à la libre-pensée. Il fallait être libre-penseur en 1860 et quelques. Ou il ne fallait pas être libre-penseur. il fallait être libre-penseur ou clérical. La politique voulait que l'on fût l'un, ou l'autre, La politique de Hugo voulait notamment qu'il fût l'un . Il fallait que Hugo fût, pour Hugo il fallait être libre-penseur. Ce un dieu, ce petit d est un bon point, une surveillance que la politique de Hugo exerçait sur son génie. Le génie, lui, était naturellement mystique. C'est un mauvais tour, un mauvais (très) petit tour petit que la politique a voulu jouer au génie, la politique à la mystique, le politicien

SOLVUNTUR OBJECTA à l'homme de génie, au poète et au mystique. Ou ne nous frappons même pas autant, même pas cela : c'est peut-être seulement un coup de la typographie, un petit tour de la typographie, c'est peut-être simplement une coquille : il y en a tant.

Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Ce Hugo, qui dans sa carrière a mis tant de Grandes Capitales où il n'en aurait pas fallu : Liberté, Égalité, Fraternité, Raison, Justice, Droit et le reste, pour une fois qu'il en devait mettre une, le politicien sest effrayé, il a renâclé devant cette grande capitale. Il s'est cabré.

Matthieu prend non point la généalogie mais la génération même de Jésus pour ainsi dire par le pied. Par la base. Depuis Abraham qui fut le deuxième Adam. Nonplus seulement un Adam-charnel, créé, tenté, perdu, chassé, père de tout homme, mais un deuxième Adam charnel, enfanté, élu, choisi père d'un peuple élu. Matthieu se place à ce point d'élection, à ce point d'origine, d'une origine à la fois, ensemble charnelle et spirituelle. Le livre de la génération de Jûsvs-Christ^ fils de David, fils d' Abraham. Partant de ce point d'origine ; d'origine charnelle ; d'origine spirituelle ; d'origine d'élection il redescend le temps :

Liber (jenerationis Jesu-Christi, filii David, filil Abraham.

OEUVRES DE PROSE

Abraham genuit Isaac. Isaac autem genuit Jacob. Jacob autem genuit Judam, et fratres ejus.

Judas autem genuit Phares et Zaram de Thamar. Phares autem genuit Esron. Esron autem genuit Aram.

Aram autem genuit Aminadab. Aminadab autem genuit Naasson. Naasson autem genuit Salmon.

Salmon autem genuit Booz de Rahab. Booz autem genuit Obed ex Ruth. Ohed autem genuit Jesse. Jesse autem genuit David regem.

David autem rex genuit Salomonem ex ea guae fuit Uriae..

Salomon autem genuit Roboam. Roboam autem genuit Abiam. Abias autem genuit Asa.

Asa autem genuit Josaphat. Josaphat autem genuit Joram. Joram autem genuit Oziam.

Ozias autem genuit Joatham. Joatham autem genuit Achaz. Achaz autem genuit Ezechiam.

Ezechias autem genuit Manassen. Manasses autem genuit Amon. Amon autem genuit Josiam.

Josias autem genuit Jechoniam, et fratres ejus in transmigratione Babylonis .

Etposttransmigrationem Babylonis, Jechonias genuit Salathiel. Salathiel autem genuit Zorobabel.

Zorobahel autem genuit Abiud. Abiud autem genuit Eliacim. Eliacim autem genuit Azor.

Azor autem genuitSadoc. Sadoc autem genuit Achim. Achim autem genuit Eliud.

Eliud autem genuit Eleazar. Eleazar autem, genuit Mathan. Mathan autem genuit Jacob.

Jacob autbm genuit Joseph virum Mariae, de qua natus est jesus, qui vocatur christus.

SOLVUNTUR OBJECTA Omnes itaque generationes ab Abraham usque ad David, generationes qualuordecim ; et a David usque ad transniigrationeni Habylonis, generationes quatuordecim ; et a transmigratione Babylonis usque ad Christum, generationes quatuordecim .

Christi auiem generalio sic erat :

C'est donc une génération charnelle, mais c'est une génération charnelle essentiellement chrétienne.

C'est bien une génération charnelle, et qui n'est que trop charnelle ; en un sens ; à notre sens ; car elle passe par des crimes de chair, ou du moins elle reçoit le reflet le plus prochain de crimes de chair. Un voisinage, un reflet immédiat. Une alliance, une affinité, une confinité, un mariage; une connexité; la plus immédiate. Plus que cela, à vrai dire elle passe au moins par un crime de chair. Et l'un des plus atroces sans aucun doute que l'histoire, qu'aucune histoire nous aitjamais laissé. Littéralement, justementà neconsidérer que le 'charnel, que la filiation charnelle, charnellement elle passe exactement par ce droit fil, par la filiation, par le lil de ce plus grand crime de la chair. Car elle n'est pas seulement la génération de Ruth et de Booz, elle n'est pas même seulement la génération d'Eliacin et des crimes, du crime racinien, du guet-apens de Joad; elle passe, ou tout près, si près que réellement elle y passe, elle passe par les crimes des rois. Matthieu, dans sa grande loyauté, dans cette sorte de probité propre paysanne qu'il a, de simplicité rustique et posée, Matthieu ne nous le cache pas. Il ne s'agit pas seulement du roi Salomon, Kx ea quae fuit Uriae. Cette

ŒUVRES DE PROSE

lignée de rois généralement criminels, charnellement criminels, criminellement charnels, incessamment recommençants criminels, contre qui, pour qui Dieu n'avait pas trop, s'il avait assez, de tous ses prophètes. On n'y fait généralement pas attention. Cette lignée, cette génération charnelle est si simple dans Matthieu, cette génération linéaire, si simplement exposée, si simplement comme déroulée, comme défilée, que dans cette série linéaire l'esprit ne s'arrête point à certains noms, à des noms près de qui on passe, à des noms par lesquels on passe. Et ce n'est point seulement. Ce n'est point seulement Eliacin (et Joad). Ce n'est point seulement Salomon et David. Ex ea quae fuit Uriae, Ihonnête Matthieu ne nous le cache point.

Il faut l'avouer, la lignée charnelle de Jésus est effrayante. Peu d'hommes, d'autres hommes, ont peutêtre eu autant d'ancêtres criminels, et si criminels. Particulièrement si charnellement criminels. C'est en partie ce qui donne au mystère de l'Incarnation tout son prix, toute sa profondeur, une reculée effrayante. Tout son emportement, tout son chargement d'humanité. De charnel. Au moins pour une part, et pour une grande part.

Il se place, le paysan Matthieu, si grossièrement véridique, au point d'origine, charnel, temporel, à Abraham, ce deuxième Adam, charnel, spirituel, d'élection. Partant de là il suit posément le temps, il descend posément, tranquillement le temps, il déroule, il dévide un fil, il constitue, il donne, il présente une lignée, une race, une série linéaire. Cette série aura deux temps : David, .\braham. Elle aura trois périodes,

s 0 L V U N T U R OBJECTA

la transmigration de Babylone faisant époque. C'est une filiation, il commence tout tranquillement à l'orig-ine et suit, et descend l'ordre du temps. Il commence au commencement, suit l'ordre, finit à la fin, aboutit à l'aboutissement, atteint au couronnement, s'achève luimême à l'achèvement. Nous suivons avec lui cette pente, cette ligne verticale, cette g-énération si simplement, si linéairement descendante. Mais c'est une génération charnelle chrétienne. Ce Matthieu était chrétien. C'est-à-dire une génération charnelle spirituelle; charnelle d'élection ; temporelle éternelle.

Luc fait au contraire une extraction. Au contraire, je veux dire qu'il marche, qu'il va dans le sens contraire. L'un procède, l'autre recède. Se plaçant à Jésus, et même à Jésus âgé, commençant comme de trente ans, il fait une remontée verticale, comme encore plus linéaire, une remontée de race, une remontée d'extraction de filiation charnelle. Partant de Jésus, il va rechercher Jésus la race temporelle de Jésus, jusque dans le premier Adam, l'.Adam de chair. Il remonte le temps. Il remonte la race temporelle. Il effectue comme une recherche, une requête, une remontée charnelle verticale :

Et ipse Jésus eral incipiens quasi annorum Iriginla; ut putabatur, fîlius Joseph, qui fuit Heli, qui fuit Mathal,

Qui fuit Levi, qui fuit Melchi, qui fuit Janne, qui fuit Joseph,

ŒUVRES DE PROSE

Qui fuit Malhathiae, qui fuit AmoSy qui fuit Nahum, qui fuit Hesli, qui fuit Nagqe,

Qui fuit Mahath, qui fuit Mathathiae, qui fuit Semei, qui fuit Joseph, qui fuit Juda,

Qui fuit Joanna, qui fuit Resa, qui fuit Zorobabel, qui fuit Salathiel, qui fuit A^eri,

Qui fuit Melchiy qui fuit Addi, qui fuit Cosan, qui fuit Elmadan^ qui fuit Her,

Qui fuit Jesu, qui fuit Eliezer, qui fuit Jorim, qui fuit Mathat, qui fuit Levi,

Qui fuit Simeon, qui fuit Juda^ qui fuit Joseph, qui fuit Jona, qui fuit Eliakim,

Qui fuit Melea, qui fuit Menna, qui fuit Mathalha, qui fuit Nathan, qui fuit David,

Qui fuitJesse, qui fuit Obed, qui fuit Booz, qui fuit Salmon, qui fuit Naasson,

Qui fuit Aminadah, qui fuit Aram, qui fuit Esron, qui fuit Phares, qui fuit Judae,

Qui fuit Jacob, qui fuit Isaac> qui fuit Abrahae, qui fuit Thare, qui fuit Nachor,

Qui fuit Sarug , qui fuit Ragau, qui fuit Phaleg, qui fuit Heher, qui fuit Sale,

Qui fuit Caïnan, qui fuit Arphaxad, qui fuit Sem, qui fuit Noë, qui fuit Lamech,

Qui fuit Mathusale, qui fuit Henoch, qui fuit Jured, qui fuit Malaleel, qui fuit Caïnan,

Qui fuit Henos, qui fuit Seth, qui fuit Adam, qui fuit Dei.

Ex ea quae fuit Uriae ; Adam qui fuit Dei, il faut

SOLVUNÏUR OBJECTA avouer que le verbe sam a de singulières fortunes ; en ce latin ; surtout en la troisième personne du singulier de son prétérit de son indicatif. Adam qui fait Dei. Je ne sais rien de plus poignant que cette longue lignée verticale, ce défilé singulier de noms et de Juifs dont en mémoire, et même en réalité nous ne connaissons^ que quelques-uns ; et j'ai eu tort de marquer ces quelques-uns par des typographies ; il faut qu'on les ignore dans cette suite charnelle, il faut qu'ils soient comme les autres, qu'on les confonde, qu'on n'y voie rien. Ce qui fait l'unique beauté de cette liste, c'est précisément cette modeste, cette obscure homogénéité; tous au même rang, qui est le rang de père et le rang de fils; paternité, filiation ; père, fils, pèi-e, fils, tous la même chose; tous la même obscure grandeur; tous les uns comme les autres; ce long défilé de noms et d'hommes où nous ne pouvons en saluer que quelques-uns, les célèbres, qui intellectuellement, spirituellementemplissent, ont l'air d'emplir la mémoire et l'histoire. Quelques très grands personnages, (historiques pour ainsi dire), deux ou trois rois, ou plus.

Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Quelques demi-célèbres, et emplissant tout la foule innombrable des obscurs. Mais comme il s'agit d'un lien charnel, d'une descendance, d'une génération charnelle tous ces obscurs ne sont pas moins nécessaires, ne sont pas moins indispensables, ne comptent pas moins que les célèbres, les chaînons obscurs ne comptent pas moins que les chaînons célèbres, que les

OEUVRES DE PROSE

chaînons illustres, puisqu'il s'agit d'une chaîne char iielle,

Une race y montait comme une longue chaîne.

Cette chaîne charnelle, cette chaîne de race, Luc la prend, le médecin Luc, au contraire de Matthieu, mais c'est la même chaîne. Il la prend au contraire, c'est-àdire dans le sens contraire, Matthieu la descend, Luc la (re)monte, mais c'est la même chaîne.

Matthieu descend le temps, Luc le monte. Mais c'est le même temps. Matthieu commence par poser le Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham. 11 se place en Abraham. Puis il descend de cascade en cascade, de grade en grade, il déduit de père en fils, de génération charnelle en génération charnelle. Luc au contraire se place en Jésus, et non pas seulement en Jésus, mais en Jésus commençant environ ses trente ans, et se situant de là, partant de là, remontant de fils en père, qui fuit, qui fuit, de génération charnelle en génération charnelle, de grade en grade il remonte jusqu'au premier Adam, qui fuitDei. Ce qu'il y a de mystérieuse filiation charnelle dans le premier Adam même, dans la création du premier Adam, dans la création charnelle de l'Adam charnel, ce qu'ainsi il y a de charnel dans le Pater Noster même, dans le Notre Père, et qu'il y s'agit bien d'un vrai père, d'un père pour de bon, tout ce mystère est déjà, merveilleusement ramassé, dans ce qui fuit venant continûment, sans que rien le distingue, sans que rien le sépare, en série continue, en série homogène après ces innombrables qui fuit, sans que rien l'en distingue,

s 0 L V U N T U R OBJECTA sans que rien l'en sépare, par ce terme identique, homogène venant en série continue après tant d'autres termes, après tant de mêmes termes, après tant d'autres mêmes termes, par ce qui fuit identique aux autres et venant en couronnement continu de la série continue de tous ces autres. Rien ne. le distingue, sinon qu'il est le dernier, qu'il est le suprême ; qu'il n'y en a pas après. La génération de Matthieu est comme posée. Placée d'abord en Abraham elle en descend de grade en grade comme suivant les lois de la pesanteur. D'une pesanteur matérielle, d'une pesanteur charnelle. D'une pesanteur naturelle. Elle est historique. Elle suit le fil de l'événement, le sens de l'événement, le fil delà race. Elle suit le mouvement de l'histoire. Elle prend son temps. L'histoire l'a bien pris. Elle suit le fil du temps. Elle est à deux temps. Chaque nom y figure deux fois. Comme fils, comme père. Qui filius, idem pater. Qui genilus, idem genuit. Il procède, il décède. Luc recède. Luc remonte. Luc régresse. C'est comme une enquête judiciaire qu'il poursuit. Il fait comme une enquête, une opération de justice, une remontée de justice. Une requête. Il remonte; il poursuit comme une inquisition, une perquisition remontante de proche en proche. Une réquisition. Partant de Jésus, qu'il a, il remonte le fil jusqu'au dernier terme, au premier, jusqu'au premier auteur, jusqu'au premier père. C'est une recherche, une requête, une réquisition remontante. C'est une requête de la paternité. Partant de Jésus, qu'il tient, il remonte au point d'origine. Il est plus pressé. Il monte. Il (re)grimpe de grade en grade, saluant des grands, des connus, passant par des inconnus, les traitant tous également, les princes et les pauvres gens, les rois et

OE U V R E s DE PROSE

les bergers, les criminels et les pauvres honnêtes gens, saluant les uns, saluant les autres, d'un seul coup de tête également, dun seul, d'un simple qui fuit, car il esta un temps. Remontant cette échelle de Jacob d'une série linéaire.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith.

Il est à un temps. Chaque héritier n'est cité qu'une fois, par le ministère de ce qui fuit. Chaque héritier du sang. Chaque prince du sanq . Chaque héritier de la race temporelle. Du sang temporel, du sang charnel et du sang éternel. Ut putabalur filius Joseph, du même un seul coup de tète, comme sec, il saluera donc les illustres et les obscui's,

Les rois et les bergers y sont d'un même rang,

Eliacin, sous l'ombre, sous le bras, sous l'ombre du bras de ce sinistre Joad, sous l'ombre du manteau, Eliacin qui roi, devenu roi, devait, je pense, assassiner le fils du grand-prêtre, son petit ami, son petit camarade Zacharie, alors devenu grand-prêtre lui-même; ce petit enfant de chœur, ce petit futur, ce petit déjà criminel racinien ; les crimes de David, les grandeurs de David, David roi criminel, David roi adultère, David le roi psalmiste, et roi victorieux; la race de David ; le sang de David ; il naîtra de la race de David ; il est né de la race de David. Et avant David Salomon, les crimes et les splendeurs de Salomon, et le temple. Les somptuosités orientales. Booz, qui fut une sorte de grand propriétaire. Abraham, Isaac et Jacob, c'est-à-dire, en

s 0 L \' L N T U R OBJECTA remontant, avec lui, et comme à l'envers, Jacob, Isaac, Abraham. Sem et Noé. Mathusalem, Enoch. Seth, Adam.

A deux temps, à un temps, descendant, montant, et bien qu'ils ne passent généralement point par les mêmes noms, sauf quand ce sont des noms illustres, et encore, (et ça nous est tellement égal, et même de savoir s'ils passent par le même nombre de noms pour la partie correspondante), c'est tout de même la même route qu'ils suivent tous les deux. En ces deux sens, en ses deux sens contraires. C'est une route charnelle, c'est une filiation charnelle, mais c'est une route charnelle chrétienne, c'est une filiation charnelle chrétienne. Que ce soit une remontée, que ce soit une descente, c'est toujours le livre de la (/énera^io/j de JÉSUS-CHRIST. C'est toujours l'avènement charnel spirituel, temporel éternel, chrétien de Jésus-Christ. Ce sont toujours, ce sont déjà deux chrétiens qui placés après Jésus, faisant leur office considèrent, contemplent l'incarnation du côté du miracle, du côté de l'éternité ; cette insertion de l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le charnel, ce sont deux chrétiensquila considèrent, qui la contemplentducôté de l'éternel, du côté du spirituel, se situant dans l'éternel, dans le spirituel, venant de l'éternel, du spirituel ; faisant en un mot leur métier, leur office de chrétiens. C'est toujours une histoire arrivée à Jésus.

OEUVRES DE PROSE Et c'est toujours de l'avènement beaucoup plus que de révénement.

Dans le seul Hugo c'est une histoire arrivée à la terre. Une histoire arrivée à la chair, un aboutissement, un couronnement de la chair. Les chrétiens, par office même, considèrent, contemplent l'incarnation. Mais par office même aussi ils ne la considèrent, ils ne la contemplent naturellement que d'une considération, d'une contemplation chrétienne. Les païens, (les Juifs), par leur office même ne la considèrent pas, naturellement, ne la regardent pas, ne la voient pas, l'ignorent. Nous n'avons donc pas la contre partie. Pour avoir la contre partie, (à la considération, à la contemplation chrétienne, une considération, une contemplation païenne de rincarnation), il faudrait qu'un païen, rompant son office, eût l'idée imprévue, l'idée incroyable de considérer, de contempler l'incarnation, de son côté, du côté païen. Il faudrait que par une exception, par un miracle, un païen, faisant exception, restant païen tout de même, rompant son office mais ne le rompant que sur ce point particulier, sur un point unique, sur ce point, eût l'idée invraisemblable de considérer, lui païen, restant païen, de contempler le mystère de l'incarnation. Si un païen faisait cela, restant du côté païen, venant du côté païen, restant dans une situation,

SOLVUNTUR OBJECTA venant d'une situation païenne, alors, mais seulement alors, par on ne sait quel coup de fortune, alors nous aurions peut-être une contre partie, la contre partie.

C'est cette gageure invraisemblable que Hugo a tenue ; c'est cette gageure qu'il a gagnée. Qu'il a naturellement tenue; qu'il a naturellement gagnée ; sans efforcement; sans tirer; dans une amplitude, dans un mouvement, dans un style, dans une plénitude unique, elle-même invraisemblable, dans une sorte de balancement d'un rythme, d'un bonheur inouï, d'une fécondité incroyable. Elle-même unique et tout à fait invraisemblable. Dans une courbe d'une plénitude, d'un mouvement unique. Inouï. Une fois atteint, une fois réussi, une fois obtenu, on ne sait comment; qui ne s'était jamais produit, qui ne recommencera jamais. Il y fall.iit en elTet, premièrement un [)aïen, deuxièmement un grand païen, et troisièmement que ce païen et que ce grand païen, venu après Jésus, vivant plus ou moins dans un monde chrétien, se croyant peut-être luimême plusou moins sincèrement plus ou moins chrétien, eût l'idée, reçût la vocation, témoin de l'extérieur, témoin exti'insèque, déconsidérer, decontempler, comme païen, l'un des mystères centraux du mystère chrétien.

C'est ce déli qu'il a porté, c'est cette gageure qu'il a emportée d'un coup.

C'est en effet sans aucun efforcement, sans aucun exercice, sans aucune truquerie qu'il était païen. Il était

OËL^'RES DE PROSE

doublement païen. C'était sa nature même, son génie. Négativement et positivement. Premièrement, (et c'est utile à dire, il faut le dire pour un moderne, pour un homme qui vivait en un temps moderne, où tant de gens le sont qui ne le croient pas, pour un homme qui vivait dans le temps moderne, dans le monde moderne, temporellement chez les modernes), premièrement en ce qu'il n'était nullement chrétien. Deuxièmement en ce qu'il était païen. Naturellement, de race païen.

Hugo ne futjamaischretieu.il ne l'était pas. Et naturellement moins encore, si c'est possible, dans la première * période de sa vie, dans la péi"iode légitimiste, orléaniste, royaliste, officiellement catholique, (officiellement chrétienne), que dans le restant de sa vie, dans la deuxième période, dans la période napoléonienne, césarienne (révolutionnaire), démocratique, républicaine. Vaguement panthéiste, si l'on voulait. C'est toujours ainsi. D'une part, chrétien c'est ce qu'il fut certainement le moins. 11 ne le fut pas du tout. On se demande même presque comment il réussil, comment il a pu à ce point ne pas l'être du tout. D'autre part, ainsi il le fut moins je crois que personne dans les temps modernes, (où tant d'hommes l'ont été plus ou moins, qui ne le croyaient pas, où tant d'hommes ne l'ont pas été, qui croyaient l'être, ou qui le disaient.) Il n'a même reçu aucune de ces innombrables infiltrations chrétiennes, presque inévitables même encore aujourd'hui, il n'a été éclairé d'aucun de ces clairs-obscurs, d'aucune de ces lueurs éparses, d'aucun de ces éclairements chrétiens qui vaillent que vaillent maintiennent dans le monde moderne, vaille que vaille, dans le temps moderne, sinon le règne du règne de Dieu, du moins

SOLVUNTUR OBJECTA l'idée du rè^nede Dieu, le maintien, la tradition, l'idée, la conservation de l'idée du règne de Dieu. Il n'était aucunement chrétien. Moins encore qu'on ne pourrait raisonnablement le supposer. Et pour ainsi dire intel lectuellement le calculer. Il n'avait nullement le cœur chrétien, (lui qui professionnellement pour ainsi dire a fait tant de prières (en littérature). (Il est vrai qu'il n'avait pas non plus le cœur païen, vu que sans doute il n'avait pas de cœur du tout, mais il avait le génie païen). Il avait le cœur moderne, ce qui est une deuxième façon de dire qu'il n'en avait pas. Et il avait le génie païen. .Antique, naturel, (mythologiqueetpanthéistique); antiquement, naturellement païen).

Deuxièmement il fut un très grand païen. J'entends parla pourainsi dire techniquement, (et ce fut, c'est une deuxième gageure coupant sur la première, montant sur la première, chevauchant, ce fut comme un deuxième miracle, comme un miracle charnel montant, renforçant sur le premier miracle), j'entends par là un poèteplacé, temporellement, charnellement situé aussi près de la source charnelle de la création que les plus grands poètes de l'antiquité païenne. Là est proprement le deuxième miracle, le miracle charnel, chevauchant sur le premier. Rabattant sur le premier. Qu'un homme que nous avons presque connu, si nous n'étions pas né en province, que nous pouvions connaître, que nous pouvions toucher, dont nous voyons encore la grande barbe blanche dans les dernières images, dans les images de la fui, dans des apothéoses aux murs des chambres de toutes les maisons, et les grosses paupières, surtout les deux paupières inférieures, comme un peu gonflées, (il avait

OEUVRES DE PROSE tant regardé le monde), un homme que nous avons suivi pendant onze ans, pendant douze ans, je veux dire que nous avons historiquement, biographiquement, chronologiquement doublé pendant douze ans, que nous avons vucensément enterrer sous la troisième République, (les journaux étaient pleins de son enterrement ; nous étions déjà au lycée, en sixième, et je me vois encore discutant gravement en cour, comme un gamin sérieux, sur ce quil valait ; déjà j'étais un gamin sérieux; un enfant pauvre et sérieux; soucieux; il faut me le pardonner sur ce que je suis un gamin encore, mais que je ne suis plus sérieux ; déjà j'en étais fou fanatique, surtout encore plus je crois parce que je venais d'apprendre pour l'excellent M. Guerrier Moïse sur le iV?/, en entrant en sixième à Pâques :

« Mes sœurs, ronde est plus franche aux premiers

[feux du jour !

déjà je le défendais toujours ; nous n'étions pas encore dans la bonne cinquième de notre maître M. Simore ; et il y a déjà vingt-cinq ans, et les droits d'auteur ne courront plus que vingt-cinq ans, pas même) ; vingt-cinq petits vingt-cinq ans; (et ces deuxièmes vingt-cinq ans diminuent hélas tous les jours, et les autres augmentent) ; qu'un homme que nous avons vu {Fit, nous l'avons tous vu), que nous avons tous vu garder, veiller des nuits et des nuits par des cuirassiers armés de torches dans cette inoubliable veillée funèbre, dans cette inoubliable veillée des armes, dans cette inoubliable veillée, (païenne), dans cette inoubliable cérémonie (païenne) de l'Arc de Triomphe, par ces soirs inoubliables, par

SOLVUNTUR OBJECTA

ces soirs sereins de mai ou de juin, de fin mai ou du commencement de juin, et il n'y a jamais eu d'aussi beaux soirs,

J'aime les soirs sereins et beaux, f aime les soirs,

qu'un homme que nous avons vu enterrer au Panthéon (et enfin nous avons au moins vu Leconte de Lisle, qui fut son successeur), et lui-même, si nous avions été à Paris seulement, par hasard, au lieu d'être à Orléans, né à Paris, grandi, élevé à Paris, lui-même nous le voyions, lui et son enterrement, fût un des plus grands poètes païens qu'il y ait jamais eu dans le monde ; et sinon par le cœur du moins par le génie un des plus grands poètes, un des plus grands païens qu'il y ait jamais eu ; qu'un homme qui était sénateur de la troisième République, qui portait un haut de forme comme tout le monde, quand il fallait, et un parapluie quand il pleuvait fût en même temps dans les temps modernes un homme situé aussi près de la source charnelle, sinon plus près, un homme qui buvait dans le creux de sa main, à la source de la création charnelle, d'aussi près, sinon de plus près que les plus grands des Anciens, que les plus anciens des païens, et que les premiers des Premiers, c'est là un de ces défis que la France tient, et que seule elle peut tenir, que seule elle peut porter, c'est là un de ces cadeaux que de temps à autre elle apporte à l'univers, que seule elle peut apporter ; qu'elle fait au monde, pour l'ébahissement du monde ; on aurait presque la tentation, on serait presque tenté de dire : C'est une de ces fantaisies qu'elle se passe de temps à autre, et que seule dans le monde, seule dans l'univers

ŒUVRES DE PROSE elle peut se passer. C'est une de ces gageures, c'est un de ces défis. Que nous autres Français nous tenons. C'est là un de ces apports que de temps à autre nous faisons dans le régime dotal de l'humanité. Ce sont là nos apports, nos dotations royales. C'est là un de ces coups de fortune, un de ces coups du génie, (un de ces coups de la grâce), que nous Français nous ne réussissons pas seulement, que nous obtenons ; que de temps à autre nous mettons dans le commun de l'univers. Il faut se faire à cette idée que quand Hugo regardait le soleil et la lune, la lune et les étoiles, le ciel et la mer, le ciel et la terre, la terré et la mer, la mer et la côte, les sables de la dune,

Fleurir le chardon bleu des sables,

quand il regardait l'homme et la femme, l'enfant ; la plaine et la forêt ; le mur et la maison ; la plaine et la moisson ; la maison et la treille ; la vigne et la maison ; le blé et le pain; la roue et la voiture; le pain sur la table et le vin dans les verres, (sa compétence allait jusqu'aux limites du pain charnel, du vin temporel ; quel poète chrétien il eût été, s'il eût été chrétien), quand il regardait passer le mendiant sur la route, quand il voyait passer n'importe quels soldats il en jouissait autant, il en saisissait autant, il en prenait possession autant, il regardait, il voyait d'un regard aussi jeune, aussi frais, aussi non usé, aussi neuf, aussi non émoussé, aussi inhébété, aussi non âgé temporellement, aussi non âgé dans le monde, temporel, (malgré ses grosses paupières), il étreignait d'une étreinte aussi neuve, il saisissait d'une saisie aussi neuve, il embrassait l'univers, charnel, d'un embrassement charnel,

s 0 L V U N T U R 0 B J 1-: C T A d'un embrassement aussi neuf, la terre entière, orbem lerrarum, et le fleuve Océan, qui lui-même embrasse le monde, d'une sorte d'étreinte première aussi neuve, aussi inexpériente que Hésiode et qu'Homère, que Eschyle, plus inexpériente, plus inéprouvée que Pindare. Il mangeait son pain, (le pain du corps), d'un meilleur appétit, et sa cuisse de bœuf, il buvait son vin d'un meilleur cœur qu'un compagnon d'Achille, (à plus forte raison qu'un compagnon d'Ulysse). C'est là un de nos tours à nous autres Français. Il voyait le clos et l'espalier. Il savait voir un arbre. Tout vaisseau, tout bateau, à vapeur, lui était une nef. VA il savait directement que la mer est inlabourable. Ce qui veut dire qu'on ne peut pas la labourer. Je sais bien que tout cela, que ce don unique, que ce génie était généralement noyé dans des monceaux de littérature(s), dans des accumulations de talent. Cette mystique païenne était rongée de politique, dévorée d'une, de plusieurs, au moins de deux, d'une double politique. Cet antique, ce génie unique, ce païen unique, cet homme d'un génie unique était ravagé d'au moins 'm double politicien : un politicien de politique, qui le fit démocrate, et un politicien de littérature, qui le fit romantique. Ce génie était pourri de talent(s). Mais il est bien difficile à un homme qui a reçu (en dépôt) un tel génie de ne pas s'échapper quelquefois ; et de ne pas quelquefois rendre compte. Il avait reçu ce don unique, entre tous les hommes il avait reçu ce don, plus jeune que les anciens avant les anciens il avait reçu ce don devoir la création comme si elle sortait ce matin des mains du Créateur. Il faut avouer qu'il ne s'est jamais échappé, qu'il n'a jamais rendu compte comme dans Booz endormi. Il était dit que le peuple

ŒUVRES DE PROSE

qui avait donné tant de héros et tant de saints, innombrables, tant de citoyens et tant de chrétiens, tant de justes, tant de martyrs,

Et Vonde aux plis infranchissables,

tant de poètes et tant d'artistes, tant d'inventeurs, (tant de savants), et qui infatigablement en donnerait, en devait donner, en allait donner infatigablement tant d'autres, une sève infatigable, une race montante et remontante infatigable, tant de guerriers et de victimes serait'celle aussi, tant de penseurs et de philosophes ; le plus grand poète tragique ; le plus grand penseur ; le plus grand philosophe, (pour ne point parler du siècle présent) ; serait aussi celui qui à quarante siècles de distance, hors de son temps, hors de son lieu ; hors de son propos ; à quarante siècles d'écart, à trente et quarante siècles de relard donnerait un des plus grands poètes païens qu'il y ait jamais eu dans le monde créé.

Tout ça, mon cher Halévy , c'était pour vousdire. Que dès la première fois qu'on entre en contact avec ce texte extraordinaire, ce Booz endormi, dès les plus anciennes années, dès les plus basses premières classes du lycée, et ensuite toutes les fois qu'on le relit, qui est toujours la première, la première fois qu'on le lit, (précisément pour une part, pour une grande part, à cause de cette nouveauté que nous disions, à cause de cette premièreté), toutes les fois surtout qu'on le relit, qu'on le lit dans sa mémoire, (où il demeure intact, où il demeure

SOLVUNTUR OBJECTA neuf, où il demeure entier, premier), toutes les fois qu'on le récite et qu'on se le récite et que je vous le récite on est immédiatement averti par un avertissement secret, on est saisi instantanément par un saisissement, d'un saisissement sourd, soudain, d'une révélation soudaine, on est instantanément pénétré, d'une évidence soudaine, on sent instantanément que c'est tout autre, que c'est beaucoup plus et infiniment autre qu'un texte. Je vous crois, mon ami. C'est la seule contre partie que nous ayons. C'est le seul report que nous ayons. C'est la seule réplique que nous ayons dans le monde païen de ce que sont dans le monde chrétien les considérations, les contemplations de Tincarnation. C'est le seul exemple que nous ayons, et que sans doute nous aurons jamais, le seul cas de ce que sérail une prophétie païenne, si ces deux mots pouvaient aller ensemble.

Comme communs dreyfusistes, Halévy, nous nous rappelons fort bien les sentiments que nous eûmes pour la loi de dessaisissement. Nous savons très bien, comme au premier jour, bien que nous ne le disions plus, qui était pour et qui était contre, qui s'est déshonoré pour (tous les radicaux notamment, moins trois ou quatre, moins un peut-être au fond seulement, qui était Vazeille), qui s'est honoré contre, qui en fut rapporteur à la Chambre et au Sénat, quels deux grands sénateurs entre autres s'honorèrent contre., Bérenger, Waldeck- Rousseau. Mais vous avez raison, Garnier, cette loi de dessaisissement ne fut rien, n'était rien, en compa-

ŒUARES DE PROSE raison de cette loi du désaisissement universel de la mystique par la politique.

Un poète aussi, un poète dedans, un poète inclus peut être dessaisi par sa politique, par une ou plusieurs politiques. Par sa politique de politique. Par sa politique de littérature. Un génie peut être non pas seulement rongé, non pas seulement ravagé, mais dessaisi par un talent, par le talent qui le parasite, par le talent qui le ronge. Par le misérable talent qui le dévore. Par l'ordinaire talent qui l'accompagne. Qui l'entoure. Qui le circonvient, l'envahit etl'inonde. Par son talent ordinaire. Ce qu'il y a de plus prodigieux peut-être dans Corneille, ce qui en fait non pas seulement le plus grand (poète) tragique, mais un cas unique, c'est peutêtre cette pureté unique du génie, cette incapacité totale de talent qui le faisait retomber parfaitement à plat quand le génie n'était pas là. C'est peut-être ce qu'il y a de plus beau en un sens et de plus grand dans ce plus grand de tous les tragiques. Cette incapacité, quand le génie n'y était pas, cette involonté totale, organique, cette inorganisation de savoir y faire, d'avoir un talent, d'avoir du talent, de substituer au génie les insubstituables moyens du talent.

Même dans un homme comme Hugo, politicien fini, pourri de politique, le génie se défend quelquefois. Il se défend souvent. La politique même y aide, le calcul, par un curieux aboutissement, par un curieux retour.

SOL vu NT UR OBJECTA Un homme comme Hugo, un vieux politicien, poète, politicien, s'aperçoit très bien, au moins de temps en temps, moitié instinct, moitié intelligence, moitié compréhension ; moitié entente ; que c'est encore le génie qui rapporte le plus, et même au fond qu'il n'y a peutêtre que le génie qui rapporte ; que c'est le meilleur placement, peut-être le seul ; que c'est le génie en définitive qui donne le volume, la surface de base, la base d'appui ; que le parasite ne serait rien sans le parasité ; que les pièces fausses ne prendraient pas, s'il n'y en avait de vraies.

Que ce sont les bonnes pièces en un sens qui authentiquent les mauvaises, que ce sont les pièces vraies pour ainsi dire qui garantissent les fausses. Qui font toute la valeur, si l'on peut dire, la valeur de circula lion, des fausses.

On a commencé de saisir ce que c'est un peu que ce texte extraordinaire, Booz endormi, quand on a vu qu'il est essentiellement un ressaisissement. Un texte, une œuvre du ressaisissement du génie sur le talent, hors du talent. Le fruit unique du ressaisissement, d'un ressaisissement unique, d'une opération unique du ressaisissement. Un ressaisissement si souverain, si maître, si sûr de soi qu'il n'ignore pas même le talent, qu'il n'en fait pas même abstraction, qu'il ne tombe même pas à plat, dans ses propres absences, comme dans la grande honnêteté de Corneille, mais qu'il en

ŒUVRES DE PROSE

joue, au contraire constamment, qu'il en joue comme souverainement, avec une sûreté, avec une aisance, avec une impudence incroyable. Qu'il s'(en) amuse. Le roi s'amuse. Le roi fait une opération unique de ressaisissement. Une sorte de confiscation. Il ressaisit le droit régalien. Booz endormi est plein de talent. Mais en quel état ce talent est réduit. Dans un état d'exercice, dans un état de souplesse, dans un état de servitude. Presque dans un état de mépris par trop de réussite. II est joué, constammentjoué, retourné, tourné, détourné ; roulé, enveloppé, développé. C'est proprement plus que la libération. C'est la vengeance, c'est la souveraineté du génie. Le talent y est constamment un jouet. Une balle, un jouet dont le génie jongle.

Le génie en jongle à un point, à tel point qu'on prendrait en pitié ce pauvre talent.

Soyez persuadé que quand Hugo voyait le mendiant sur la route, (je dis Hugo dans ses temps de ressaisissement), il le voyait ce qu'il est, réellement ce qu'il est réellement, le mendiant antique, le suppliant antique, le suppliant parallèle sur la route antique. Quand il regardait la plaque de marbre de l'une de nos cheminées, ou la brique cimentée de l'une de nos cheminées modernes, il la voyait ce qu'elle est; la pierre du foyer. L'antique pierre du foyer. Quand il regardait la porte de la rue, et le pas de la porte, qui est généralement une pierre de taille, sur cette pierre de taille il distin-

s 0 L V U N T U R OBJECTA guait nettement la ligne antique, le seuil sacré, car c'est la même ligne. C'est le même seuil. Clytemnestre vient d'y poser le tapis de TOdéon. Et les pieds d'Agamemnon ne toucheront point le seuil. Soyez persuadé que sénateur quand il assistait aux séances du Sénat il le voyait ce qu'il était, ce qu'était cette assemblée : le conseil des vieillards : Gréon vient de le convoquer. Et il y a eu sur la cité un grand malheur : la Guerre, la Commune. Suivons ce saisissement qui nous prend à toute lecture de Booz, à toute récitation, qui est toute une lecture première, qui est toute une récitation première. Suivons cette prise. Instantanée. Laissonsnous prendre à cette prise. Ecoutons, suivons cet avertissement qui ne trompe pas, ce saisissement qui ne trompe jamais. Il y avait eu, et c'était déjà une grande merveille, une de nos plus grandes merveilles françaises, il y avait eu plusieurs très grands poèmes bibliques, littéralement bibliques, très réellement bibliques, de la toute première grandeur biblique etfeclués, conduits jusqu'au plein accomplissement de la grandeur biblique non point par des Juifs mais par des Chrétiens, enfin par des Français. Et non pas seulement Moïse. Et non pas seulement Sanison. Et non pas seulement Dalila. Vigny, Lamartine. Je ne parle pas de Leconte de Lisle, constamment écrasé sous son archéologie, constamment perdu, constamment serré, constamment traqué dans son archéologie. Mais par le ministère de Hugo, en ce jour unique, en ce poème plus que poème, puisqu'il y a plus que poème, nous avons ce miracle (au moins temporel) unique, ce double miracle unique : Premièrement, au premier degré, trente et quarante siècles après Homère et les origines d'Homère un des plus grands

ŒUVRES DE PROSE

poèmes païens (et bibliques) charnels qu'il y ait jamais eu. Trente et quarante siècles après Moïse et les antécédents de Moïse. Et comme cet homme vivait tout de même en son temps, vivait tout de même vingt siècles après Jésus-Christ, posl Christum natum^ comme il vivait plus ou moins dans un monde chrétien, comme il croyait plus ou moins sincèrement être ou avoir été chrétien, deuxièmement, au deuxième degré ce poème païen entre tous, temporel, charnel entre tous, (mais peut-être, mais surtout pour quelle raison mystérieuse), cet éminent poème éminemment païen, éminemment temporel, éminemment charnel, tout plein de la moisson, du blé charnel, de la vigne et du vin charnel, tout plein de la terre et du ventre porte précisément, revient, recoupe précisément à faire, à être la seule vue païenne que nous ayons du mystère de Tincarnation, du mystère de rinsertion charnelle et temporelle, enfin le seul regard venu du côté païen, de la situation païenne, la seule considération, la seule contemplation charnelle païenne, antérieure, terrienne, toute terreuse et toute antique. V^égétale comme un tronc. Toute pleine comme d'un accomplissement, d'un couronnement de l'épanchement temporel.

Un regard tout plein du blé des granges.

Il en suit que ce poème, plus que poème, se rabat au deuxième degré, recoupe à être un témoignage antérieur

SOLVUNTUR OBJECTA

ultérieur, un témoignage en avance en retard de vingt siècles, le seul témoignage païen que nous ayons de cette opération essentiellement, centralement chrétienne. Et à être non plus seulement à vingt siècles de distance mais à trente et quarante un témoignage biblique, une pi'ophétie (^biblique). Et ainsi à être enfin aussi ensemble littéralement la seule prophétie païenne que nous ayons ; la seule vraie, la seule réelle prophétie païenne que nous ayons ; non plus, non pas seulement une prophétie juive, ce qui esf l'état, Vhahitus des prophéties, leur place ; mais une prophétie antique, latine et grecque et antique de la centrale opération chrétienne. Le seul regard que nous ayons du monde de la cité sur le monde du salut. Et la seule fois même rigoureusement que l'on puisse mettre ensemble sans qu'ils jurent, sans qu'ils se contrarient invinciblement, sans qu'ils se battent l'un contre l'autre ensemble, sans qu'ils hurlent d'être accouplés, ces deux mots iprophélic — païenne.

Il est impossible, il est indéniable, je plains celui qui ne sentirait pas instantanément que ce jour-là il s'est passé dans la têle de Hugo, (d'une sourde instantanéité, profonde, immédiate, directe), dans la tête temporelle de Hugo une tout autre opération, infiniment autre, infiniment plus que la facture, que la fabrication, (ou la fiction), que la confection même d'un très grand poème. (Et naturellement j'avoue, je suis prêta être le premier

CEUVRES DE PROSE à avouer que nous sommes naturellement fort loin d'en avoir épuisé les reculées profondes), (d'en avoir approfondi, épuisé le mystère). (Car ce que nous venons de faire, mes pauvres enfants, ce n'est jamais qu'une analyse et plusieurs fois nous avons senti passer le halètement de l'analyse). Je plains celui qui ne sentirait pas le coup, qui ne recevrait pas en creux le coup porté par ce poème. Entendons-nous, je ne le plains pas seulement comme critique littéraire, comme historien littéraire, comme lecteur littéraire, ce qui n'a en effet qu'une importance relative. La question est précisément non pas de savoir si, mais de savoir que ce poème ne dépasse pas seulement l'histoire de la littérature, qu'il ne dépasse pas seulement l'histoire des lettres. Il est une référence, une reportée unique du païen sur le chrétien, du plus grand païen sur le central chrétien. Je le plains comme chrétien, comme n'ayant aucunement le sens du sacré. Je suis très frappé qu'un des plus profonds chrétiens que je connaisse, un des catholiques de la plus authentique lignée, ayant cette année même à parler dans le Journal de Coutances d'un mystère qui était paru en chrétienté, et voulant en parler non point tant en critique et en historien littéraire qu'en catholique et en chrétien, ce qui est la seule façon que je reconnaisse d'en parler, ait été conduit directement à faire une référence pour ainsi dire préliminaire à ce Booz endormi. Non point une référence littéraire. Mais une référence de l'ordre du sacré. Il est vrai que je connais cet ami de vingt ans ; et que les sacrements lui sont, lui font une nourriture, (comme le pape vient si judicieusement de le rappeler) ; et non les dévotions un hébétement, un émoussement, un abru-

SOLVUNTUR OBJECTA

tissement de la pointe de bourgeon de la vie intérieure.

Que Hugo lui-même, l'auteur, 'ait senti lui-même que ce qui se passait dans sa tête ce jour-là était quelque chose de pas ordinaire, c'est ce qui ne fait aucun doute quand on sait seulement regarder un texte. Cette courbe, cette aisance d'orgueil païen. Cette plénitude aisée. Ce gonflement de sa puissance. Ce ton comme avantageux. Et presque provoquant. Cettecourbed"orgueil. Cetavantage pris, enlevé. Cette sorte de ton tout particulier. Ce mouvement de fleuve aisé, de Loire et de Hhin victorieux. Comme il n'avait aucun sentiment chrétien, lui la contre partie il n'avait point de contre partie. Aussi l'orgueil païen, l'orgueil d'une domination victorieuse coulait-il ce jour là dans un lit de plénitude, dans un lit d'aisance, dans un lit de facilité. Qu'il ait senti ce jour là qu'il balançait tout un monde, lui Hugo, (il n'était pas si bête, quand il s'agissaitde sa carrière, de ses réussites, de son talent, de sa gloire, et surtout quand il y allait de son génie), que ce jour là était pour lui un jour d'élection certainement unique, qu'il s'était produit ce jour là, ce jour unique, pour lui Hugo, à l'avantage de lui Hugo, (on ne sait pas pourquoi, mais c'est toujours ainsi), on ne sait quelle contamination entre le royaume du génie et le royaume de la grâce, on ne sait quel écoulement, quel épanchement (charnel spirituel), quelle dérivation, quel déversement du royaume de la grâce dans le royaume

ŒUVRES DE PROSE du génie; qu'il s'était passé ce jour là dans sa tête quelque chose d'extraordinaire ; qu'il avait peut-être été choisi pour on ne sait pas bien quoi ; par un décret nominatif; en tout cas pour quelque chose de sérieux ; pour quelque chose d'unique ; pour quelque chose de grand ; et sûrement pour quelque chose de réussi ; pour une unique, pour une grande, pour une sérieuse réussite; qu'il fallait en profiter; que c'était toujours ça de pris; que ce jour là il atteignait un faîte ; qu'il n'eût peut-être pas, certainement pas atteint tout seul; que de pareils bonheurs n'arrivent pas toujours ; qu'ils n'arrivent peutêtre même qu'une fois ; qu'ils n'arrivent peut-être même jamais; qu'il faut donc en profiter et s'en donner; qu'ensuite on verra bien ; qu'après on ne sait pas ce qui peut arriver ; qu'après on ne sait pas de quoi la vie est faite : je n'en veux pour preuve, je n'en veux pour signature. Je n'en veux pour preuve que cet orgueil païen, dont ce poème est plein, dont ce poème déborde, dont ce poème regorge, cette aisance, cette plénitude charnelle, ce jeu, cette sorte d'amusement, ce défi constant dans l'expression même. Jamais un fleuve ne s'était autant amusé. Jamais autant il n'avait été un fleuve aux flancs pleins. Cette sorte d'impudence et de gouvernement et de hauteur dans l'aisance. Et je n'en veux pour signature que ce Jérimadeth même, cette blague énorme, cette insolence admirable; cette signification faite à tous, présents et à venir, que cette fois il était entré dans la plénitude et dans les droits de la création. Jusqu'à ce qu'on m'ait montré Jérimadeth sur une carte dans un atlas authentique de la Terre Sainte, je vois dans la forgerie de ce nom une de ces insolences, une de ces significations, une de ces audaces

s 0 L V U N T U R OBJECTA qui dépassent tout. Et qui par conséquent signifient plus que tout. Et comme il avait toutes les chances ce jour-là, les deux premières syllabes étaient très hébraïques, car elles étaient aussi les deux premières syllabes de Jéricho, qui est, je pense, authentique. Son mot, son nom partait comme Jéricho. Eh quoi, choisir péniblement un nom parmi ceux qui existent, laborieusement, quelle servitude, quel aplatissement, quelle soumission à l'histoire et devant la géographie. Quelle bassesse. Et puis c'est pas commode. Les noms qui existent ne sont pas toujours justement ceux qu'il faudrait, ceux qu'on voudrait, ceux qu'on aurait besoin. La géographie est si mal faite. La preuve c'est que Blanchard n'ose plus venir me voir. Et puis, chercher un nom réel qui aille bien, qui fasse la rime d'avance dans les atlas, au fond c'est aussi truqué, (sinon plus), et en somme c'est beaucoup plus de mauvaise foi que de forger tout tranquillement pour la rime un nom à la rime. Et pendant qu'on forge de le forger tout entier. Quand on est Danube, il ne faut pas se gêner. Ilya plus de mauvaise foi à tricher, à truquer pour prendre un nom vrai, puisque en somme ce nom on ne le prend point naturellement, on ne le prend point à la bonne franquette, comme il vient, comme il se présente, on ne le prend point au hasard, mais on le recherche insidieusement avec l'arrière-pensée de le trouver justement commeon a besoin qu'il soit. Puisqu'il fautchoisir, étant donné qu'il faut choisir, on ne prend pas même le nom essentiel, celui qui représenterait le plus, celui qui représenterait au centre. Mais on prend celui qui rime. Alors autant le faire. Mieux vaut le faire. C'est plus simple. C'est plus franc. C'est plus droit. Ne descendons

OEUVRES DE PROSE

point à ces bassesses. Marquons, signifions notre volonté souveraine. Nous ne sommes pas seulement les maîtres de cette heure. Nous sommes les maîtres de ce mot. Jouissons en plein, donnons en plein de cette fortune qu'aujourd'hui nous avons. Ne nous laissons pas faire par la g-éographie, qui n'a pas les noms qu'on veut. Aujourd'hui nouscommandons, nous dominons, (puisque nous produisons), la réalité même. D'ailleurs n'avonsnous pas entendu dire que les géographes mêmes aujourd'hui méprisent totalement la nomenclature. Nous avons bien le droit de faire au moins comme les géographes. Ne soyons pas, qu'on ne nous fasse pas plus géographes que les géographes.

Victor-Marie , comte Hugo. Pair de France. Membre de l'Institut. Il savaitceque pèse une réussite. Il savait ce que vaut un tel triomphe. Combien il était précaire, momentané, instantané ; que c'était le triomphe d'un jour; d'autant plus uniquement précieux ; et qu'il fallait en profiter pendant qu'on y était. Car on n'y est pas deux fois. Une telle fortune n'est pas donnée deux fois dans une vie. Il était payé pour le savoir. D'autant qu'il avait tant de fois manqué, qu'il manquerait tant de fois ce que ce jour là il avait peut-être fortuitement obtenu. Fortuitement, par forte fortune, par un coup de fortune. Il savait bien ce que c'est que de manquer son coup, et ce que ça coûte, et ce que ça fait. Une dure expérience le lui avait souvent appris, le lui avait souvent fait sentir. Il avait trop d'instinct, et même trop d'intelli-

VICTOR- MARIE, COMTE HUGO

gence, surtout trop de main pour ne pas avoir senti, pour ne pas savoir toutes les fois qu'il manquait, qu'il avait manqué. Mais il en avait trop aussi pour ne pas sentir, pour ne pas savoir que cette fois ça y était, qu'il ne manquait pas. Puisque ça y était, dans cet inespéré coup de fortune, si longtemps espéré, si longtemps attendu, (si âprenient peut-être, si anxieusement dans le secret du cœur, du cœur païen, du cœur charnel, du cœur ambitieux) , puisque cette fois enfin on ne manquait pas eh bien on en prendrait, pour toutes les autres fois, pour toute la vie, et on ferait bien voir au monde, par le ministère de ce Jérimadeth, par la plus grande licence qu'un poète se soit peut-être jamais donnée, par cette souveraine, par cette inouïe insolence, par la signification, par la déclaration, par la proclamation de ce Jérimadeth, on ferait savoir au monde qu'aujourd'hui en effet on s'en payerait et que l'on dominait, que l'on tenait le monde. Qu'on en prendrait et qu'on s'en donnerait. O cruel souvenir de ses gloires passées. Mauvais souvenir, impérieux souvenir des gloires tant de foi? manquées, souvenir en avant des gloires qu'il manquerait, qu'il allait peut-être manquer tant de fois encore (moins de fois). Notamment ces deux fois qu'il avait manqué, ou qu'il allait manquer dans la même veine. Car ce Booz était bien décidément un faîte entre des affaissements de littérature. Cette première fois, dans le Sacre de la Femme, pour le premier Adam il avait bien cru toucher, entrer, il avait bien cru sentir passer la veine, la même veine. Ce n'avait été qu'un éclair :

Pourtant, jusqu'à ce jour, c'était Adam, Velu Et il était retombé à des fatras, à des monceaux de litté-

ŒUVRES DE PROSE rature jusqu'au dernier vers exclus. A des habitudes, à des abondances, à des facilités. Son Dieu invisible au philosophe, qui suit immédiatement Booz, est grotesque. Sa. première rencontre du Christ avec le tombeau, qui suit immédiatement après, n'est généralement qu'une épigramme anticléricale. Comme dans tout ce désert, dans toutes ces pierres de littérature, dans toutes ces pierrailles, dans tout ce jeûne, dans ces jours et ces jours de jeûne dans le désert cette soudaine, cette pleine ivresse du Booz s'explique, éclate. Dans le païen même, dans le pur païen, à ne considérer même purement que la veine païenne et non pas même cette insertion, cette référence du païen sur le chrétien, dans la pure veine païenne même il ne devait jamais retrouver un Booz, (à ne considérer que ce qu'il y a de païen dans Booz, à ne considérer que la veine païenne), pas même dans ses grands poèmes officiellement, professionnellement païens, pas même dans le Géant, le Titan, le Satyre.

Dans cette indécence, dans cette insolence, dans cette auguste nudité, dans ce dépouillement on peut voir, comme un géologue voit, les différentes couches, les différentes assises de son poème. Il se sentait si fort, il n'a rien dissimulé de cette disposition. De cette déposition. Les soudures sont apparentes, et on voit très bien comme il avait besoin de cette rime en dait. La première couche, la base, la barre d'appui horizontale est certainement le vers d'aboutissement, le vers de couronnement, le derniers vers,

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

VICTOR- MARIE. COMTE HUGO La deuxième couche, le coup de génie mais non plus déjà peut-être de vision c'est l'autre vers posé ; posé dans toute sa grandeur ; la trouvaille, non plus peutêtre autant la première vision, la vision directe ; la vision nue ; dépouillée ; la trouvaille ensemble, à la fois faite et jaillie :

Quel dieu, quel moissonneur de Véternel été

Et ensuite, en deuxième, en subsidiaire :

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Les différents terrains, les différentes couches, les différentes strates apparaissent très nettement, comme dans une coupe géologique honnête. Il était si fort ce jour là qu'il pouvait être même honnête. Le reste il ne faut pas dire que c'est du remplissage, (du remplissage de lui), mais ce n'est plus de l'articulation, de la charpente. Ce n'est plus de l'organisation et de l'organe. Il faut donc dire que c'est du remplissement. Et non pas de la plénidude, mais de la mise en plénitude. C'est presque un foisonnement, c'est une sédimentation, cette sorte de sédimentation qui lui était propre. Enfin des vers comme il en faisait tant qu'il voulait, quand ça n'allait pas mal. 11 vous en eût fait jusqu'à demain matin :

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de Vombre Brillait à Voccident,

Immobile, ouvrant Vœil à moitié sous ses voiles,

Dans ce sédiment, dans ce gras limon et Ruth se demandait, en fin de strophe, annonçant la strophe

ŒUVRES DE PROSE

décisive, la strophe coronale, l'isolant, la coupant aussi, la laissant en suspens, suspendue sur notre tête comme un bloc, comme une montagne carrée, était ellemême sa pierre angulaire indispensable, rectangulaire, quadrangulaire, sa pierre de taille, sa pierre qui ne bouge pas. Il fallait qu'elle fût ainsi, et ainsi à la rime en fin de strophe. C'est la pierre du gond. Tout tient à elle. Il fallait donc qu'il y eût cette autre rime en dait.

Il faudrait avoir en typographie comme en géologie des couleurs pour marquer les différentes couches d'une telle construction, les assises ; la structure ; ce qui est primaire, secondaire, tertiaire ; ce qui est plan et ce qui est courbe; ce qui est horizontal et ce qui plie ; les courbes de niveau et les courbes de terrain ; les isométries et les planimétries ; ce qui est du roc et ce qui est un humus, un dépôt, une courbe, une tourbe, une vase féconde.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Un temps.

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

VICTOR- MARIE, COMTE HUGO

Nous aussi, à défaut de couleurs, nous avons nos hachures. Mais il nous en manque. Il nous faudrait notamment un degré plus fort pour le dernier vers. Pour la plénitude souveraine, pour le calme horizontal de ce dernier vers.

Faut-il noter, quand on analyse un peu dans le détail, que quand les vers ne sont pas tout à fait pleins et que même dans les vers pleins toute la force vient à la rime, comme il faut.

Faut-il entrer enfin dans le fin du travail, dans le dernier métier, dans le dernier détail, signaler ce parallélisme poussé, cette singulière conformité, plus que conformité, identité de construction entre cette avant-dernière strophe et une autre strophe lançante, une autre avant-dernière strophe du milieu du poème. Une identité de structure, d'ossature saisissante. Oh oh est-ce que nous aussi nous allons instituer un laboratoire de littérature française rue de la Sorbonne. Je pose les deux strophes sur la table de mon laboratoire. Voici la première, celle de la fin, Tavantdernière ; on commence peut-être à la savoir :

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadelh ; Les astres émaillaienl le ciel profond et sombre; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à Voccident^ et Ruih se demandait.

Va tout reste en l'air.

ŒUVKES DE PROSE

V^oici à présent la première des deux, le premier essai, le premier modèle de la même structure, de la même charpente exactement ; Vautre avant-dernière, la première avant-dernière :

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith, Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ; Or, la porte du ciel s'étant entrebâillée Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et tout reste aussi en Tair. C'est aussi une strophe qui annonce, une strophe qui ouvre. Une entrée. Un appariteur, une huissière de strophe.

Tout y est. C'est une symétrie de construction, d'usage, d'emploi, de destination parfaite. Poussée jusqu'au dernier détail. Ce sont deux strophes jumelées, geminatae, qui se répondent parfaitement. La première annonce la deuxième, pour qui a quelque sens de la structure, la deuxième rappelle la première. La premièi'e prépare la deuxième, est une image anticipée de la deuxième. C'est bien la même résonance, la même frappe donnée à deux temps.

Tout y est. Le premier vers horizontal, grand, balancé sur deux noms propres, les deux noms propres à l'hémistiche ; l'un à l'hémistiche, l'autre à la rime :

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,

(et alors il est impossible de ne pas voir comme Jérimadeth, ainsi placé (je ne parle pas de Judith) est hébraïque quand on y pense. Non seulement il a le

VICTOR- MARIE, COMTE HUGO même départ que Jéricho. Mais il a ce même grand J initial que Judith. Rien n'est Juif comme un J de grande capitale. Et il rime si merveilleusement avec tous ces beaux noms Juifs : (Josabeth), Japhet, (que de J ; comme j'avais raison), Nazareth, Génésareth, Seth. (Comme on voit bien qu'il est de la même famille.)

Le deuxième vers quelconque : (du quelconque de Victor Hugo) :

Les astres émaillaient le ci^l profond et sombre Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;

les rimes féminines. Lourdes et longues ; traînantes, traînées. Puis de part et d'autre un morceau d'un vers et demi qui de part et d'autre crée une première suspension, un premier degré, dans la suspension, une première attente :

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de V ombre Brillait à l'occident,

Or, la porte du ciel s' étant entre-bàillée Au-dessus de sa tête,

Enfin la pierre angulaire d'un demi-vers qui crée une

ŒUVRES DE PROSE nouvelle attente, qui met, qui tient, qui laisse tout eu suspens, en attente au deuxième degré :

et Ruth se demandait, un songe en descendit.

enfin le fin du fin, la rime riche d'un nom commun avec un nom propre, avec consonne d'appui ; sur consonne d'appui ; et la rime avec ce nom propre, ce qui est le dernierdes derniers, le dernierraffinement, pour un maître rimeur, la rime avec ce nom propre d'un temps personnel de la conjugaison d'un verbe : Judith^ descendit ; Jérimadeth, demandait. Dans les deux cas, (avec un nom propre), troisième personne du singulier (du parfait ou de l'imparfait) de l'indicatif. De l'imparfait ou du prétérit. La rime non attendue, ou enfin attendue à force de n'être pas attendue, la rime attendue doublementinattendue ; nullement cette rime paresseuse attendue, cette rime toute allante qui fait rimer le nom avec le nom, l'adjectif avec l'adjectif, le verbe avec le verbe, l'adverbe avec l'adverbe.

Qui vous dira la vérité. Qui vous révélera désormais les secrets de la facture. Car tels étaient nos sérieux Délassements Comiques. Il en est de moins graves. Il en est de moins sages. lien est de moins fous. Qui vous dira sur la plaine, devant un autre coucher de soleil, (il en est tant), triste et rouge et grand sur l'étang de Saclay, triste et long sur la plaine, sur le chaume et sur

VICTOR- MARIE, COMTE HUGO le blé, devant, sous un ciel de nuages qui vous récitera les grands vers de la pluie et du beau temps ; du temps qu'il fait et du temps qui passe ; du temps temporel et du temps climatérique ; das Wetter et die Zeit ; — Jempus, tempestas atque temperies :

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées ; Demain viendra Vorage^ et le soir, et la nuit; Puis faube, et ses clartés de vapeurs obstruées, Puis les nuits, puis les jours,pas du temps qui s'enfuit!

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule Sur la face des mers, sur la face des monts. Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule Comme un hymne confus des mortsque nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes, Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes Prendra sans cesse aux monts le flot qu'ildonne aux

[mers.

Mais moi, sous chaquejour courbant plus bas ma tête,

Je passe, et,' refroidi sous ce soleil joyeux,

Je m'en irai bientôt, au milieu delà fête.

Sans que rien manque au monde immense et radieux !

Avril J 829. Il avait 27 ans. Il n'était pas tout à fait près de s'en aller au milieu de la fête. Il passait, mais il passait lentement. Il ne se refroidissait heureusement quegraduellement sous ce soleil joyeux. Vous me disiez : Ces vers, ces poèmes sont précisément les poèmes de ce pays-ci, de cette Ile dé France. Ils ont été faits pour ce

pays-ci même. Ils sont nourris de ce pays-ci. De ces paysages. De ces horizons. C'est ce pays-ci qu'il traversait à pied quand il allait voir madame Drouet. Elle demeurait ici ou à vingt lieues près dans tel pays, dans tel château, dans telle maison. Car je sais plus de vers et vous savez plus d'histoire. Et ainsi nous jouons l'aveugle et le paralytique. Nous remarquions en elTet que le poème précédent, (dans les mêmes Feuilles d'automne ' on ne remarque pas assez ce titre, les Feuilles d'automne ; c'est à vingt-sept ans qu'il faisait tomber ses Feuilles d'automne^ celui-là, à vingt-six ans. Il a toujours su s'y prendre. Il a toujours été précoce. Il a toujours été le roi des malins.) à mademoiselle Louise B.^ était intitulé Bièvre. Il n'est pas très réussi. Il n'est même pas réussi du tout. C'est une excitation à blanc de littérature, à faux, un fatras, un fouillis, un amoncellement de littérature. Une excitation à froid. D'aboi'd ça commence par les rimes en ombre, ce qui est toujours mauvais signe dans Hugo. Nous remarquions là dessus que Hugo réussit généralement beaucoup moins quand il décrit pour décrire, ou enfin quand il veut décrire, surtout un paysage, que quand il décrit sans le faire exprès, et peut-être sans s'en apercevoir, en un certain sens, autant qu'un homme comme Hugo peut ne pas s'en apercevoir. Et qu'il n'est peut-être pas le seul. Je veux dire qu'il décrit beaucoup mieux, ou enfin qu'il décrit bien, si c'est décrire, quand sans y penser, sans se diriger pour ainsi dire vers la description, vers le paysage il situe dans un pays, involontairement, presque, peut-être inconsciemment, parce qu'il le faut bien, un sentiment qui alors paraît fixer toute son attention. (Entre mille exemplesla Tristesse d'Olympio).

VICTOR-MARIE, COMTE HUGO (Mon Dieu comme ces bonnes gens des campagnes, comme ces vignerons des coteaux d'Orléans ont raison de savoir que je suis un professeur). Je vous rétorquais qu'il avait voué son poème aux pires désastres en le plaçant sous l'invocation de Fénelon. Que tout ce qui venait de Fénelon portait malheur. Que c'était un propre encouragement au bafouillage, une garantie de bafouillage, et qu'il avait suivi ce propre encouragement. Qu'au surplus ces paysages, (dans la nature), étaient infiniment plus beaux que pour du Fénelon. Que c'était un rude contresens que de les avoir mis sous l'invocation de Fénelon. Que c'était un sinistre patron. Qu'audemeurant cette phrase montée en épingle, et sur laquelle on s'extasie dans les pensionnats : Un horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux était la phrase que je haïssais le plus de toute la littérature française ; et de toutes les littératures que je connais ; et de celles que je ne connais pas. Qu'elle m'agace ; et en elle-même ; et parce qu'elle est de Fénelon ; et parce qu'elle est je crois de Télémaque. D'abord on la cite toujours. Et moi je n'aime pas les citations.

Des vers connus ; des vers trop connus ; des vers inconnus ; des vers méconnus. Us n'étaient peut-être pas tous de Victor Hugo. Qui passant devant le Sénat qu'on répare, (lui aussi il se refroidit sous le soleil joyeux), palais du Luxembourg, côté du Luxembourg, et voyant de joyeux maçons syndiqués, (à moins que ce ne soit de joyeux maçons fonctionnaires ; ou plutôt c'est certainement les deux ensemble), monter allègre-

CEUVRES DE PROSE ment sur d'invraisemblables échelles, (en France nous avons toujours très bien su faire les échafaudages), qui vous dira sourdement comme en lui-même et malgré lui-même l'inévitable

De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle.

Qui vous dira ce que vous savez beaucoup mieux que moi. Mais dire à celui qui sait beaucoup mieux que vous, voilà ce qui me plaît, voilà l'enseignement que je distribue, n'est-ce pas là le véritable enseignement. Le principe du véritable enseignement. Dire à celui qui sait beaucoup mieux que soi. Cette distribution toutefois ne serait pas complète, car elle ne serait point savante, car elle ne serait point scientifique, cette édition ne serait point savante si nous n'y mettions pas des notes. Avez-vous jamais vu une édition savante, où il n'y avait pas des notes. Nous prendrons donc nos notes, et pêle-mêle nous les alignerons ici. Mais pour qu'elles soient plus savantes, pour même qu'elles soient savantes, nous les disposerons en paragraphes. Nous les classerons censément par paragraphes. Et pour que ces paragraphes soient plus savants, pour qu'ils soient véritablement scientifiques nous les numéroterons. Tout le monde sait que la numérotation c'est la numération, et que la numération, que le numéro fait le commencement de la science. Car le numéro en bon français n'est-il pas le nombre et le nombre ne fait-il pas l'une partie, u'est-il pas l'une matière des deux de la mathématique.

VICTOR- MARIE, COMTE HUGO § 1, — Sur le calcul (encore de la science) que nous avons fait sur quarante ans. — Encore un calcul, ou le même, sur quarante ans. Quarante ans peut être quarante ans d'âge ou quarante ans de durée. Sous cette réserve que c'est la durée qui amène l'âge. (// pleut des vérités premières.) Ainsi cet âge que nous avons, ces quarante ans, un rien, ce rien de durée qui nous sépare de la première enfance, ces quarante ans qui tiennent dans le creux de la main, d'une part c'est tout ce qui nous sépare de 70, qui est si loin, et également, aussi long, d'autre part c'est ce qui séparait les Châtiments de Waterloo, le Hugo des Châtiments du Napoléon de Waterloo.

D'autre part quand nous étions enfants nous étions comme infiniment plus près des Châtiments qn il n'élaii près de Waterloo. Car nous touchions pour ainsi dire aux Châtiments. Nous les louchions de la main. Quand j'étais jeune et que Boitier me les faisait lire, en somme c'était un livre qui venait de paraître. La République aussi venait de paraître. Était un livre qui venait de paraître. Et que nous lisions, de quel cœur. Nous étions à vingt ans des Châtiments, trente ans, et lui il était à quarante ans de Waterloo. Emportés par le courant, tout occupés, tenus par l'astreinte et par le foisonnement de la vie nous ne nous sommes pas aperçus que c'est vers 1895, (nous avions vingt-cinq ans), que nous passâmes lepointcritique. 1894; 1895; 1898. L'affaire Dreyfusdéjà fermentait. Au moins en dedans. Secrètement pour nous. Non pas secrètement pour tout le monde. Depuis un an elle était comme décrétée. Elle avait été ouverte. Officiellement ouverte. Ouverte comme par un décret de (la) destination. Un an, deux ans elle allait fermenter,

ŒUVRES DE PROSE couver, g-agner, gagner. Trois ans, et elle allait éclater pour la sacrifîcation de nos jeunesses.

Ainsi nous ne nous aperçûmes pas que vers ce 1895 nous passâmes le point critique, c'est-à-dire que nous fûmes, que nous vînmes distants des Châtiments exactement comme les Châtiments étaient distants de Waterloo. Hugo était alors bissecteur, passa un instant bissecteur entre Napoléon et nous. Mais nous avions bien autre chose en tête, nous avions bien autre chose à faire, une folie nous dévorait, qu'à voir que nous passions par-dessus des points critiques. Deux longueurs de temps étaient égales : Napoléon à Hugo, Hugo à nous. Un déséquilibre s'établit ce jour et l'équilibre ne s'établira plus. On ne sait pas comment ça se fait, de ces deux longueurs de temps, l'une n'a plus bougé, ne bougera plus. L'autre prend un jourtousles jours. Le temps passe. La date s'arrête. Le temps passe. La date reste. La date est une inscription du temps. Dans quelques années nous serons une fois et demie plus loin de Hugo, de ce Hugo, qu'il n'était loin de ce Napoléon. Mais toute la vie nous continuerons de croire que nous touchons aux Châtiments et de savoir que les Châtiments ne touchaient pas à Waterloo. Les comptes obscurs que nous établissons inconsciemment en venant au monde pour savoir où nous en sommes, pour voir en nous-mêmes à quel moment du monde nous venons au monde, à quel moment, à quelle date nous apparaissons, nous autres à notre tour, les calculs globaux, sommaires que nous faisons sans même nous en apercevoir quand nous arrivons à l'âge déraison pour savoir où nous en sommes, comment placés nous sommes, (c'est-à-dire en somme un peu qui nous sommes) , sont invincibles. Ils sont indéfaisables. Et comme dit

VICTOR- MARIE, COMTE HUGO l'autre indéfectibles. Ils comptent pour toute la vie. Nous ne pouvons jamais nous en dépouiller. Ils demeurent toujours. Au fond nous ne cherchons pas même à nous en dépouiller. Nous ne tenons pas du tout à nous en dépouiller, à refaire, à recommencer nos calculs. Nos comptes. Plus au fond, plus profondément nous sommes si heureux de ne pas les recommencer, de ne pas chercher à les recommencer, de ne pas en avoir envie, de ne pas même avoir l'idée de les recommencer. Un sentiment plus profond encore et plus cher que la paresse nous y pousse et nous y relient. Nous y tient et nous y entrelient. Nous aimons mieux les tenir valables, nous les tenons valables pour l'existence ; pour toute notre vie; pour tout notre temps. Au fond, sans trop y penser, sans bien vouloir y penser, nous les tenons valables pour notre éternité même.

C'est une des plus grosses difficultés, disons le mot c'est une des plus grosses, des plus graves contrariétés intérieures, sinon la plus grave, (aussi je ne suis pas surpris que l'on ne nous en parle nulle part}, de la pédagogie, — je veux dire naturellement de la paternité, — de la paternité spirituelle et de la paternité charnelle, — que celte tendance invincible que nous avons, que celle tentation de faire servir, de faire compter notre compte aussi pour nos enfants, pour les générations suivantes. Un compte qui ne devrait pas même nous servir à nous-mêmes, qui ne devrait même pas compterpour nous-mêmes, si nous savions vieillir, si nous consentions à vieillir. On ne s'installe qu'une fois dans la vie. On a déjà eu tant de mal à s'installer. D'abord alors on veut que cette installation compte pour toute la vie. Serve pour toute la vie. Et on y

ŒUVRES DE PROSE réussit tant bien que mal. On ne veut pas recommencer la vie. Puis on aime les enfants. On les aime mal. Donc on les aime mal. On croit que c'est de l'amour et de la paternité, on croit que c'est de l'amour paternel que de vouloir, que de leur faire que leur vie soit la prolongation de la nôtre. Que notre installation compte pour eux. Serve pour eux. Que notre compte compte pour eux. Laissons nos enfants s'installer pour eux, compter pour eux, commencer pour eux. Ils ont sept ans. Ils ont douze ans. Laissons-les faire leurs comptes, qui nous chassent.

§2. — Poussons nos merveilleuses, nos mystérieuses recherches. La véritable ode à la Colonne, tout court, n'est pas dans les Odes ' elle n'est pas une ode; enfin elle n'est pas intitulée une ode. Elle est dans les Chants du Crépuscule, le deuxième chant. Les Chants du Crépuscule, au moins leurdébut, leur départ, sont tout entiers sous l'influence, on pourrait presque dire sous l'inspiration, au moins temporaire, au moins provisoire, de la révolution de 18.30. Il avait fort bien vu naturellement, ou plutôt, ce qui vaut mieux, il avait très bien senti que ces trois journées n'étaient pas, ne pouvaient pas être un simple recommencement, un recommencement pur et simple, une imitation plus ou moins traditionnelle des grandes journées révolutionnaires de la grande Révolution ; qu'elles étaient, qu'il fallait qu'elles fussent tout autre chose ; car l'Empire s'était produit depuis, l'Empire s'était mis entre, l'épopée impériale, il y avait eu l'Empire entre les deux. Il avait bien senti tout ce qu'il y avait, tout ce

VICTOR- M A RIE, COMTE HUGO qu'il y avait eu dans ces nouvelles journées de napoléonien, de gloire impériale, de guerre impériale, d'épopée impériale. Ce n'est point dans sa préface qu'on le voit, dans sa préface sans titre ni mention de préface, datée du 25 octobre 1835, et qui, comme toutes ses préfaces en prose, est un chef-d'œuvre de bafouillage. C'est déjà dans le Prélude, qui est beau, étant en vers, daté du 20 octobre 1835, et après lequel en effet il n'avait plus rien à mettre en préface :

De quel nom te nommer, heure trouble où nous

[sommes ?

où sont précisément les trois ou quatre grands vers de cette strophe :

« C'est peut-être le soir qu on prend pour une aurore! Peut-être ce soleil vers qui Vhomme est penché, Ce soleil quon appelle à Vhorizon qu'il dore. Ce soleil qu'on espère est un soleil couché ! »

Cette liaison de guerre, celte liaison napoléonienne est marquée au seuil du recueil, dans le premier poème du recueil. Dicté après Juillet 1 830, en vers dont les uns sont bons et les autres mauvais :

Frères ! et vous aussi vous avez vos journées ! Vos victoires, de chêne et de peurs couronnées. Vos civiques lauriers, vos morts ensevelis, Vos triomphes, si beaux à iaube de la vie, Vos jeunes étendards, troués à faire envie A de vieux drapeaux dWuslerlitz !

Mais on ne peut pas dire que cette parenté, que cette liaison lui ait échappé.

Œ U V R i: s DE PROSE Soyez fiers ; vous avez fait autant que vos pères. Les droits d'un peuple entier conquis par tant de

'guerres, Vous les avez tirés tout vivants du linceul. Juillet vous a donné, pour sauver vos familles,...

Vousêtesbienleurs fils! c'est leur sang, c est leur âme...

Ils ont tout commencé : vous avez votre tour.

C'est pour vous quils traçaient avec des funérailles Ce cercle triomphal de plaines de batailles, Chemin victorieux, prodigieux travail, Qui de France parti pour enserrer la terre, En passant par Moscou, Cadix, Borne et le Caire, Va de Jemmape à Montmirail !

§ 3. — On ne saurait trop lire Hugo pour prendre des leçons de constance. On ne saurait croire combien de fois il a manqué, tenté, essayé, recommencé certains morceaux, certains vers et certaines strophes, avant d'atteindre, en un jour de bonheur, à la forme définitive, à la plénitude. Combien de fois il a lancé dans tous les sens des essais, avant d'obtenir une fois le morceau. Des essais qui ne lui revenaient jamais, qui ne lui restaient jamais sur la conscience, puisqu'il les publiait, puisqu'il publiait tout. Il y aurait tout un travail à faire, ou plutôt une multitude de travails, à prendre toutes ces familles, toutes ces parentés, toutes ces filiations, toutes ces contaminations, les bons enfants et les mauvais, les bien venus et les mal venus, les apolliniens et les avor-

VICTOR- MARIE, COxMTE HUGO tons, les chevalier Phœbus et les Quasimodo, suivre toutes ces traces, noter les essais, les glorieux et les inglorieux, mesurer les pas, parvenir enfin avec lui au triomphe. Il avait un don unique entre tous, un don particulièrement précieux pour le travailleur, pour le producteur, pour un bourreau de travail comme lui, pour un gros abatteur de besogne : ce cynisme particulier, si parfait, cette impudence païenne, cette impudeur qui lui faisait donner presque indistinctement au public, et sensiblement aussi honorablement les uns que les autres tout ce qu'il produisait; le bon et le mauvais; sachant bien que dans le tas il y (en) avait du très bon ; et que si ce n'était pas pour aujourd'hui ce serait pour demain.

§4. — Il disait lui-même qu'il ne faut jamais corriger un livre qu'en en faisant un autre. Notamment Odes et Ballades, préface de 1828 : car, sa méthode — (il adorait parler de lui à la troisième personne, Vauieur, l'auteur de ce livre) — consistant à amender son esprit plutôt quk retravailler ses livres^ el, comme il Va dit ailleurs, à corriger un ouvrage dans un autre ouvrage, on conçoit que chacun des écrits quil publie. . .

§ 5. — La dernière strophe que nous venons de citer est par exemple, in fine, un essai malheureux d'enfer-

ŒUVRES DE PROSE mer en une strophe, en un vers, en quelques vers, tout l'espace, toute l'étendue de la conquête napoléonienne.

Chemin victorieux, prodigieux travail, Qui de France parti pour enserrer la terre, En passant par Moscou, Cadix, Rome et le Caire, Va de Jemmape à Montmirail !

n'est autre, n'est que l'essai laborieux, contourné, linéaire, pénible, plusieurs fois maladroit, qui dans le même recueil, deux ans plus tard dans Mil huit cent onze ! ^^{10 août i 830 — août -1832) — devait éclater en ce vers d'une évocation prodigieuse; réussie, totale, d'une grandeur égale à la grandeur de son objet :

Ce n'était pas Madrid, le Kremlin et le Phare, [La diane au matin fredonnant sa fanfare,]

§ 6. — Ce qui prouve qu'un vers est toujours plus grand que plusieurs vers.

§ 7. — Gomme aussi un mot est toujours plus grand que plusieurs mots.

i^ 8. — Aussi je ne peux pas souffrir les personnes qui mettent plusieurs mots.

§ 9. — Nos enfants n'ont pas à reprendre (le fil) du même endroit, du même point que nous. Nous n'oublions que cela. C'est tout.

§ 10. — Nos enfants n'ont pas notre âge. Un point, c'est tout. Ils n'ont pas notre âge de l'humanité.

VICTOR- M A RIE, COMTE HUGO § 11. — Un mot n'est pas le même dans un écrivain et dans un autre. L'un se l'arrache du ventre. L'autre le tire de la poche de son pardessus.

§ 12. — Les blessures que nous recevons nous les trouvons dans Racine. Les êtres que nous sommes nous le trouvons dans Corneille.

§ 13. — SuiVeJeDicté après Juillet 1830. — Vous êtes

Vous êtes tes enfants des belliqueux lycées ! Là vous applaudissiez vos victoires passées ; Tous vos jeux s'omhrayeaient des plis d'un étendard. Souvent Napoléon, plein de grandes pensées, Passant, les bras croisés, dans vos lignes pressées. Aimanta vos fronts d'un regard!

Aigle qu'ils devaient suivre, aigle de notre armée

§ 14. — C'est aussitôt après que vient //. — A la Colonne. — La liaison n'est pas marquée dans le texte seulement, elle est marquée dans l'ordre même des poèmes. L'épigraphe nous apprend, une épigraphe qui n'est plus une vieille chanson et qui n'est plus de Du Bellay, une épigraphe nous apprend que Plusieurs pétitionnaires demandent que la Chambre intervienne pour faire transporter les cendres de Napoléon sous la colonne de la place Vendôme.

Après une courte délibération, la Chambre passe à V ordre du jour.

[Chambre des députés, séance du 7 octobre

C'est le poème

Oh I quand il bâtissait, de sa main colossale, Pour son trône, appuyé sur V Europe vassale,

Ce pilier souverain, Ce bronze, devant qui tout n'est que poudre et sable, Sublime monument, deux fois impérissable.

Fait de gloire et d'airain ;

Quand il le bâtissait, pour qu un jour dans la ville Ou la guerre étrangère ou la guerre civile Y brisassent leur char,

Ça c'est pour la Commune. Et aussi pour la Guerre. Pour les deux Guerres conjuguées.

§ 1 5. — Si une note est savante, une note sur une note est savante au carré. Ceci est donc une note sur la note précédente. Pareillement, parallèlement appuyé sur VEurope vassale est aussi un essai, un pâle essai du grand commencement de Mil huit cent onze! —

0 temps où des peuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre, Que le ciel eût dit oui !

VICTOR- MARIE, COMTE HUGO Sentaient trembler sous eux les Etats centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres, Comme un mont Sinaï !

Courbés comme un cheval qui sent venir son maître,

§ 16. — Ceci n'est plus une note sur une note. C'est une autre. Dans Hugo la Colonne, l'Arc de Triomphe et les Invalides marchent ensemble, si je puis dire. Il y a une liaison historique, politique ; réelle, littéraire entre ces trois monuments. Aujourd'hui, par un événement historique et politique qu'il y aurait lieu d'approfondir, par un événement réel et littéraire la position de ces trois termes a changé, la liaison a changé. La Colonne s'est comme elîacée, malgré Vuillaume. Et c'est le Panthéon qui est comme venu la remplacer. Surtout depuis que Hugo y est venu et l'a fait rendre, s'il est permis de parler ainsi, aux grands hommes. Aujourd'hui la trilogie des monuments c'est l'Arc-de-Triomphe, le Panthéon et les Invalides.

§ 17. — Les blessures que nous recevons, nous les recevons dans Racine ; les êtres que nous sommes, nous le sommes dans Corneille.

§ 18. — Quoi qu'ils en disent, quoi qu'ils en pensent même peut-être, les Français sont généralement cornéliens. Et d'autre part comme il n'y a que les Français

ŒUVRES DE PROSE

qui soient assez fins pour être raciniens, il suit qu'en réalité il y a beaucoup moins de raciniens que de cornéliens.

§ 19. — Quand nous ferons, à notre tour, quand nous referons après tant d'autres le célèbre parallèle (si inég'al) de Corneille et dé Racine, nous reconnaîtrons aisément, ce sera une de nos premières constatations, une de nos reconnaissances capitales, mais une de nos reconnaissances pour ainsi dire préliminaires, sur le seuil, avant le seuil, que Corneille ne travaille jamais que dans le domaine de la grâce et que Racine ne travaille jamais que dans le domaine de la disgrâce. Corneille n'opère jamais que dans le royaume du salut, Racine n'opère jamais que dans le royaume de la perdition. Corneille n'a jamais pu faire des criminels et des pécheurs (ses plus grands criminels et ses plus grands pécheurs), qui ne fussent éclairés de quelque reflet de quelque lueur de la grâce, qui ne fussent nourris de quelque infiltration de la grâce ; abreuvés ; qui ne se sauvassent en quelque point, en quelque sorte. De quelque manière. Et même les sacrés de Racine sont pétris de disgrâce. Ce n'est pas seulement Phèdre qui est une païenne, et une chrétienne, et une janséniste à qui la grâce a manqué. Non seulement toutes ses femmes et toutes ses victimes et tous ses hommes. Mais ses enfants même, ce qui est infiniment pire, mais ses sacrés mêmes, ses exécrables prêtres, Joad, Eliacin, Josabeth ; Esther, Mardochée ; son prophète même, ou ses prophètes. Ils sont tous irrévocablement pétris de disgrâce, (serait-ce donc de la disgrâce janséniste ; qui placée comme un germe, comme un virus à l'origine

VICTOR- MARIE, COxMTE HUGO même, au point d'origine de l'homme et de l'œuvre, se serait ensuite et lentement et patiemment diffusée jusqu'aux membres les plus éloignés ; comme naturellement ; par une diffusion naturelle ; sans compter les contaminations auxiliaires d'une amitié seulement interrompue), (et peut-être seulement apparemment interrompue), ils sont tous quelqu'un à qui la grâce a manqué. Non seulement des chrétiens à qui la grâce a manqué, mais tous, des païens pour ainsi dire à qui la grâce a manqué, des Grecs, des Romains ; des Infidèles h qui (on peut le dire, si étrange que cela paraisse), à qui la grâce a manqué ; des Turcs ; enfin des Juifs mêmes, des prophètes à qui la grâce a manqué, autant qu'on peut le dire, au moins la grâce précisément de prophétie.

Par contre il y a quelque chose de désarmant, de vraiment touchant à voir l'opiniâtreté forcenée, frénétique, l'entêtement, l'elTorcement, la persévérance, l'endurance, la force d'illusion sur soi, la méconnaissance de soi, la constance extraordinaire, l'application, le studieux, le sérieux, la patience, le scolaire avec lequel Corneille s'est efforcé pendant toute l'immense deuxième moitié de sa carrière,

Le sort, qui de l'honneur nous ouvre la barrière, Offre à notre constance une illustre matière ;

s'est appliqué laborieusement à faire des criminels extraordinaires, plus noirs que le noir de fumée, sans jamais parvenir, le vieux et le maître, avec tout ce labeur, malgré tout ce labeur, à faire un seul être disgracié. Racine n'a jamais pu faire un être gracieux, non pas même Bérénice.

ŒUVRES DE PROSE Corneille n'a jamais pu faire que des êtres gracieux, Racine n'a jamais pu faire que des êtres disgraciés, et ce qu'il y a de tragique c'est qu'il est impossible de nier qu'if les faisait tout naturellement, qu'ils sortaient de lui, qu'ils lui venaient naturellement ainsi.

Les vieux criminels censément les plus endurcis de Corneille ont le cœur plus pur que les plus jeunes adolescents (et surtout adolescentes) de Racine. L'impuissance à la cruauté des cornéliens est désarmante. La cruauté naturelle, profonde, des raciniens est sans limite. Et cela sans aucune exception. Cette Iphigénie même, par exemple, pour nous en tenir dans ces notes et dans cette inscription à un seul exemple, cette Iphigénie même par exemple dont on nous parle tout le temps, comme elle est déjà foncièrement cruelle, (la cruauté des jeunes, la pire de toutes, la seule peut-être irrévocable, implacable, infernale, irrévocablement condamnée, irrévocablement perdue), (inguérissable et d'ailleurs littéralement monstrueuse), comme sa soumission à son pèi'e a un fond de cruauté, comme elle est bien déjà la fille d'AgamemnonetdeClytemnestre. Cette réponse terrible à son père, d'une sourde cruauté tragique.

Mon père, Cessez de vous troubler, vous nêfes point trahi. Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détour pouvoient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que facceplois I époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente,

VICTOR- MARIE, COMTE HUGO El respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.

Il n'y a pas un mot, pas un vers, pas un demi-vers, pas un membre de phrase, pas une conjonction, il n'y a pas un mot qui ne porte pour mettre l'adversaire, (le père), dans son tort. Le dialogue racinien est généralement un combat, (on pourrait dire constamment un combat) ; dans le dialogue racinien le partenaire est généralement, constamment un adversaire ; le propre du personnage racinien est que le personnage racinien parle constamment pour mettre l'adversaire dans son tort, ne se propose que de mettre l'adversaire dans son tort, ce qui est le commencement même, le principe de la cruauté. Les personnages cornéliens au contraire, qui sont la courtoisie, la générosité même, même quand il ne veut pas, même quand ils ne veulenlpas, ne parlent jamais que pour mettre l'adversaire, le partenaire, l'ennemi même dans sa raison, et ensuite vaincre libéralement cette raison.

Tout est adversaire, tout est ennemi aux personnages de Racine, ils sont tous ennemis les uns des autres et ils ne parlent jamais que pour mettre l'adversaire dans son tort et ainsi justifier d'avance ensemble, en dedans, les cruautés qu'ils exerceront sur lui, comme lui-même a déjà justifié les cruautés qu'il exercera sur eux.

Les victimes de Racine sont elles-mêmes plus cruelles que les bourreaux de Corneille. Ces pauvres bourreaux de Corneille ne réussissent point à être réellement cruels. Ils ne le sont point naturellement, sincèrement. Ils ignorent le raffinement, qui est toute la cruauté. Le raffinement ne leur vient point. Ils n'en ont pas le goût,

Œl^'RES DE PROSE ils n'y ont point de compétence. Nulle maîtrise. Ils n'y sont point inspirés. Ils ignorent la douceur, qui est toute et plus que la cruauté. C'est un genre où ils ne réussissent point.

Esther même ne vaut pas mieux. Elle a, on verrait aussitôt qu'elle est aussi cruelle, sinon plus ; elle a toute la perfidie de cruauté plus que d'une femme du monde, d'une femme de cour, et en plus, en outre, ce qui achève tout, comme Joad elle l'a sacrée.

Mais où cette Iphigénie est surtout redoutable, c'est dans la tendresse. Où elle est invincible, c'est dans la cruauté de tendresse. Alors il n'y a pas un mot qui ne porte :

Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paraît digne k vos yeux d'une autre récompense, (Au fond il n'y a pas un mot qui ne soit meurtrier). (Et il faudrait les marquer tous).

Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, Tose vous dire ici qu'en l'état où je suis Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie, Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin. Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ; C'est moi qui si longtemps le plaisir de vos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux, (Quels vers ; une douceur unique ; et il n'en reste qu'un arrière-goût de cruauté filiale pour ainsi dire ; un goût, une sorte de cruauté filiale déjeune Atride, d'on ne sait quelle jeune Atride, avec tous les raffinements, comme

VICTOR- MARIE, COMTE HUGO

en germe, en filial, en jeunesse, en jeune bourgeon. Quels vers incroyables, dépensés à cela. Lui aussi quel poète chrétien il eût été, mais s'il eût été chrétien.

Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses. Vous navez point du sang dédaigné les faiblesses. Hélas ! avec plaisir je me faisois conter Tous les noms des pays que vous allez dompter ;

(Comparez la dure, la rude et presque insolente réponse, on oserait presque dire la mise à sa place, la rétorquation, le retorquement, la réfense, la remise en place de Rodrigue à son père, après, quand il s'est revêtu du droit de la faire, quand il a commencé par faire son devoir, presque insolente, si ensemble, si fondu, si loyalement respectueuse et presque insolente. C'est comme une prise de commandement, et qui sonne quelle virilité. 11 n'y a pas de plus grande innocence. Quelle innocence dans cette révolte du Cid, Quelle impuissance de cruauté, d'offense dans ces cornéliens. Il n'y a pas de danger que Iphigénie soit insolente. Elle est infiniment pire. Sous chacune de ses paroles, sous ses silences même, encore plus, sous chacun de ses silences couve une insolence qu'elle veut bien ne pas dispenser, une impertinence volontairement restreinte, réduite, reconduite, tenue en main, tenue en guide, une insolence, une impertinence royale, fille de roi, quel roi, (secrètement lille d'.Atride) ; ou le dernier, le pire de tout, une insolence de tendresse, une impertinence tendre.

Et déjà, d'Ilion présageant la conquête, D'un triomphe si beau je préparois la fête.

œ:u\'res de prose

Je ne mattendois pas que pour le commencer, Mon sang fût le premier que vous dussiez verser. Non que la peur du coup dont je suis menacée Me fasse rappeler votre bonté passée.

Ne craignez rien: mon cœur, de votre honneur jaloux, Ne fera point rougir un père tel que vous / Et si je navois eu que ma vie à défendre, J'aurois su renfermer un souvenir si tendre. Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur, Une mère, un amant attachaient leur bonheur. Un roi. digne de vous a cru voir la journée Qui devoit éclairer notre illustre hy menée. Déjà sûr de mon cœur à sa flamme promis, Il s^estimoit heureux : vous me Vaviez permis. Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes. Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes. Pardonnez aux efforts que je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.

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