AGAMEMNON
Ma fille, il est trop vrai. .l'ignore pour quel crime La colère des Dieux demande une victime ; Mais ils vous ont nommée. Un oracle cruel Veut qu ici votre sang coule sur un autel. Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières Mon amour n'avoit pas attendu vos prières. Je ne vous dirai point...
Il faudrait citer tout le poème, toute la tragédie. Agamemnon, etCiytemnestre. Achille seul, qui est bête, en est moins méchant. Il n'est pour ainsi dire pas cruel.
VICTOR- M A RIE. COMTE HUGO Mais c'est par dégradation, par effacement. Il voudrait peut-être bien. Mais il ne peut pas. Il ne sait pas.
Tout ce que je veux retenir pour aujourd'hui, tout ce que nous pouvons retenir dans cette note c'est que Iphig-énie parle, pense et sent dans le même registre qu'Agamemnon et que Clytemnestre. Et sa cruauté, cette sorte de cruauté native est encore aggravée, infiniment, de ce qu'elle a d'(apparemment) innocent, de ce qu'elle est une cruauté innocente, une cruauté de (grande) enfant. La cruauté est partout dans Racine. Elle est, elle fait le tissu même de son œuvre, la texture. Ses enfants (Eliacin) au fond sont plus cruels que ses femmes, avec l'aggravation de l'enfance, de l'apparente, de la prétendue innocence de lenfance. Et ses femmes sont naturellement plus cruelles que ses hommes, ce qui n'est pas peu dire. Ou pour aller plus profondément peut-être, ses hommes sont femmes, ils ont tous souffert de la contamination féminine, de quelque contamination féminine. Ils sont tous dévirilisés, et c'est la cruauté féminime même que l'on retrouve en eux.
§ 20. — Cf. cette grande ignorance du mal de Corneille, cette grande inexpérience, cette grande incompétence, cette souveraine maladresse, notamment de la cruauté, qui est peut-être tout le mal. Ses grands criminels. Ses traîtres ne trahissent point. Ils voudraient bien. Mais ils ne savent pas. Ils ne peuvent pas. Cette gi'ande impuissance du mal. Notamment de la cruauté. Ce manque d'invention du mal, de la cruauté ; ce manque total d'imagination. Et au contraire la terrible invention de Racine, cette terrible invention de mal, de cruauté ; cette prodigieuse imagination racinienne.
ŒUVRES DE PROSE § 21. — Les cornéliens ne se blessent jamais, même et surtout quand ils se tuent ; leur honneur alors est précisément de ne point se blesser, en un sens de ne point se faire de mal. Plus ils sont ennemis, plus ils se battent, moins aussi, moins donc ils se veulent du mal, moins ils se veulent de mal, moins ils se blessent et ils veulent se blesser. C'est l'idée cornélienne même, on pourrait dire le système cornélien, le grand honneur cornélien. Au contraire ces malheureux personnages de Racine, ils ont tellement la cruauté dans le sang, dans le sang charnel, que même quand ils ne sont pas ennemis, même quand ils ne se battent pas, ils se blessent toujours. Ils sont naturellement blessants. Ils blessent par métier, par office, par nature. Par attitude. Ils blesseraient pour se donner une contenance. Ils sont venus au monde blessants et un constant exercice aiguise leur cruauté, maintien l'aigu, la pointe de leur cruauté. De leur blessement. Même quand ils ne veulent pas de mal, ils s'en font. Par nature, par entraînement ; par habitude, par exercice ; par maintien, par cette contenance ; par désœuvrement, le pire de tout ; par attitude prise, gardée; par une attitude de cœur. Par goût acquis, gardé. Et ils finissent toujours par se vouloir du mal, ne fût-ce que de s'en faire et de s'en être fait.
§ 22. — La libéralité est une certaine grâce dans les questions d'argent. L'avarice au contraire y est une certaine rétractilité.
§ 23. — Il y a aussi et généralement, (et c'est la
VICTOR- M A RIE, COMTE HUGO même), une certaine libéralité du cœur et une certaine avarice de cœur.
§24. — Corneille est plein de toute libéralité. Il y a constamment dans Racine une avarice perpétuellement intelligente.
§ 25. — Corneille est gonflé d'un perpétuel pardon. Ils se pardonnent d'avance, par nalui'e, tout ce qu'ils se feront. Dans Racine c'est diamétralement le contraire. Ils ne se pardonnent pas même ce qu'ils ne se sont pas fait.
§ 26. — Quand nous ferons notre Polyeucte, (vous n'avez jamais douté que nous le ferons), ce sera peutêtre le temps non point d'essayer de donner une idée de la grandeur de Corneille, mais de se proposer d'entrer un peu dans le détail de l'organisation de cette grandeur.
§ 27. — Par son impotence même de mal, de cruauté Corneille va plus profond que Racine. Car la cruauté n'est point, tant s'en faut, ce qu'il y a de plus profond. Elle n'est point le profond du cœur, elle n'est point le profond de l'homme. Il y entre souvent beaucoup de vanité. La charité va infiniment plus profond. Elle est si je puis dire un vice pire, infiniment pire, (une inhumanité, surhumanité, sous-humanité infiniment pire)* Plus mordante, infiniment plus profond, plus dominante, plus attachée, à sa proie. Les saints et les martyrs
ai:U\'RES DE PROSE sont infiniment plus pétris, tenus par la charité, infiniment plus pétris de (la) charité, infiniment plus mordus de charité que les criminels, que les cruels ne sont mordus de cruauté. L'empreinte, plus que l'empreinte, la blessure, la morsure, la nourriture est infiniment plus profonde, plus ineffaçable. (Plus grave). De la charité que de la cruauté. Le saint est infiniment plus marqué que le cruel. Il est infiniment plus dévoré de charité que le cruel n'est mordu de cruauté. Son cœur consumé d amour. Son cœur dévoré d'amour. On pourrait presque dire que le saint est plus irrécusablement victime de sa charité que le criminel, que le cruel n'est victime de sa cruauté.
§ 28. — C'est pour cela que Corneille était tiré de toutes parts vers Polyeucte. Il était conduit, il .montait de toutes parts vers Polyeucte. Par toute cette grâce' dont son œuvre est pleine ; par toute cette charité, dont son œuvre est pleine ; par tout son héroïsme ; par vingt autres montées.
§ 29. — On parle toujours de l'ordonnance de Racine. L'opinion commune est qu'une ordonnance règne dans la vie et l'œuvre de Racine et qu'elle ne règne pas, au même titre et tant s'en faut, dans la vie et l'œuvre de Corneille. Qu'il y a une ordonnance dans la vie et l'œuvre de Racine. Il faut s'entendre. Sur ce mot. Sur le sens de ce mot. Racineest administré avec une certaine ordonnance impeccable intelligente qui règne sensiblement dans la construction de la vie, presque souverainement dans la construction de l'œuvre, qui se poursuit, (mais alors souverainement), jusque dans le moindre
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO détail. Il faudrait beaucoup s'entendre sur cette ordonnance. Elle est réelle, et souveraine, dans le dialogue, dans le détail, dans le détail du dialogue. Le peu que nous avons donné d'Iphigénie est saisissant d'ordonnance, merveilleux de cette ordonnance. Mais aussitôt qu'on pousse un peu plus loin on s'aperçoit presque aussitôt que cette ordonnance n'est pas toujours un ordre, et que vite, et que bientôt il s'en faut de beaucoup; que cette savante, que cette parfaite, que cette intelligente, que cette harmonieuse, que cette presque trop intelligente, que cette admirable ordonnance, (presque un peu fatigante), (et qui par une sorte de tension fatiguerait), (par une application comme trop tenue, soutenue, maintenue, que l'on donne et que l'on reçoit, qui ferait crier), bien tôt on s'aperçoit que cette impeccable ordonnance, loin d'être toujours un ordre, recouvre souvent les pires désordres, organiques. Tout le monde est forcé de s'apercevoir du désordre organique qu'il y a dans Phèdre^ (je dis organique de tragique, je dis ici organique d'art seulement, je ne parle pas des autres, des autres organiques) ; non seulement un désordre (intime) de vie ; mais un désordre d'art ; un désordre organique croissant d'art. Ce désordre éclate dans Phèdre, où par ailleurs pullulent non pas seulement les beaux vers, mais des vers d'une profondeur, (d'humanité, de disgrâce), d'un retentissement, d'une beauté incroyable; et tant des plus beaux vers qu'il y ait en français. Ce désordre éclate, à tous les yeux, dans Phèdre, mais il est pai'tout, mais il était fréquent, luimême le sentait, lui-même le savait. Et il allait croissant, depuis longtemps, presque depuis toujours, quand il éclata dans Phèdre et quand lui-même le sachant
œUVRES DE PROSl^ coupa court à son œuvre, à la production de son (Euvre par le plus audacieux arrêt qu'il y ait peut-être dans l'histoire des lettres, par le plus mystérieux, par le plus secret, lui-même par le plus tragique. Par le plus éminemment, parle plus profondément, pour ainsi dire par le plus techniquement tragique. Plus que tout autre, lui seul peut-être tout à fait ce grand psychologue connaissait son mal seci'et; cette impuissance intime d'ordre; cette singulière infirmité propre ; son mal mystérieux ; sa propre disgrâce. Plus le don du vers lui venait, lui montait, du vers profond, du vers sourd pour ainsi dire, du versa retentissement illimité, à retentissement d'une profondeur infinie, par contre plus Tordre lui manquait, l'ordre intérieur, l'organisme profond, la charpente organique ; l'organisation de l'oi'ganique ; l'ordre de l'organisation ; l'organisation du tragique ; un ordre plus profond. Singulière contrariété. Lui-même le sentait bien, l'analyste implacable. Croyons qu'il le sentait, qu'il le voyait, qu'il le savait plus que nous. Lui le cruel analyste, le maître de cruauté il sentit mieux que personne cette cruauté suprême, la seule irréparable peutêtre, la cruauté du don. Une interruption, un silence de douze et quatorze ans, une diète, un jeûne de quatorze ans ne lui apporta aucun soulagement, s'il est vrai que le même désordre n'éclate jamais, n'éclate nulle part autant que dans Esther et Alhalie /avec cette aggi*avation qu'il y devient le pire de tous, un désordre de sacristie, le plus incohérent de tous. Car quand on nous parle de Vordonnance à'Athalie^ d'abord il ne faut pas confondre somptueux avec grande et alors on a le droit de parler de somptueuse ordonnance, à condition qu'il soit bien entendu et qu'il demeure entendu que l'on sait
VICTOR- xM A RIE, COMTE HUGO que ordonnance ne veut point dire ordi'e. Ordre profond, ordre organique.
§ 30. — L'appareil n'est point l'ordre. Ou plutôt tantôt il peut être un vêtement du désordre, intérieur, tantôt un appareil, un mécanisme extérieur, un mécanisme de levier, un simple outil, une traduction extérieure fidèle, pieuse, déférente, obéissante, de l'ordre, dun profond ordre intérieur. Une manifestation, une représentation de l'ordre. Il peut être un pardessus jeté sur du désordre. Il peut être un vêtement lidèle qui porte au dehors le secret des articulations, de l'articulation d'un ordre intérieur.
§ 31. — Ainsi une fois de plus ce que l'on croit communément, ce que l'on croit d'abord est tout simplement diamétralement le contraire de ce que recèle une réalité plus profonde. L'ordonnance est dans Racine, une ordonnance presque à ce point impeccable qu'elle nous pince au cœur et nous fait nous récrier. Qu'elle nous ferait crier. Mais un ordre profond, un ordre de race, un ordre de chair même est dans Corneille. Non seulement les tragédies de Racine ne sont pas toujours organisées dans le secret de leur corps, (mais au contraire machinées), mais généralement elles ne sont point organisées enlre elles Je dirais volontiers qu'elles sont comme en série numérique. Je veux dire qu'en un certain sens l'une recommence l'autre, comme un nombre recommence un nombre. Ce sont des nombres ordinaux qui se succè-
ŒUVRES DE PROSE dent, et par suite des nombres cardinaux. Lui-même le sentait bien et quand il rompit la série, on n'eut pas d'autre impression que celle d'une série linéaire qui s'arrête, qui s'interrompt, que l'on interrompt, d'une série arithmétique qui fortuitement s'arrêterait ; que l'on rompt ; d'une série homogène et unilinéaire en un certain sens ; on n'a que l'impression d'une interruption ; on n'a nullement l'impression d'un décourônnement ou d'un incouronnement, d'un inachèvement ou d'un désachèvement, d'un organisme qui ne parviendrait point à son achèvement, à son couronnement ; d'un manque ; ou si l'on veut d'un manque en quantité seulement ; nullement d'un manque en qualité, en forme, en achèvement, en chef et en couronne.
Ils ont tous le même mérite. Il eût fait une tragédie comme tant d'autres (tragédies), comme tant d'autres des siennes, api'ès tant d'autres, un chef d'œuvre incontestablement; comme tant de chefs d'œuvre, après tant de chefs d'œuvre. Une Iphigénie en Tauride. Quoi encore, quel chef d'œuvre, voué d'avance à être un chef d'œuvre. Mais un chef d'œuvre pour ainsi dire en série linéaire homogène de chefs d'œuvre. Un chef d'œuvre sans étonnement. Au fond il faisait toujours la même tragédie, qui était toujours un pur chef d'œuvre, en en variant, en en faisant varier constamment les données (presque arbitrairement et comme intellectuellement, comme on fait varier, à titre d'exercice, les données, d'un problème de géométrie ou d'arithmétique, généralement d'un problème de mathématiques). Une tragédie racinienne est en un sens toujours la même tragédie. Qui est proprement la tragédie racinienne. Ainsi la série de ses tragédies est en un sens comme une
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO série mathématique, comme une série arithmétique, comme une série linéaire de chefs d'oeuvre. Nullement une construction, une structure organique. Lui-même le sentait bien et pour ne pas faire la même il faisait varier constamment les données, comme pour faire à chaque fois un autre problème ; mais nullement les données intérieures, la race et le sang, les racines charnelles de la race et le cœur ; cela, nul homme, fût-il un homme du plus grand génie, et du plus rare, nul homme ne peut les faire varier ; nul homme ne les peut reviser ; car c'est plus profond que le génie même, c'est la source même, la souche et l'origine du génie ; et de tout; nul homme ne les peut faire varier quand il veut; quand il lui est commode; à son gré ; nul homme ne les peut commodément faire varier intellectuellement et arbitrairement. C'était tout de même une répétition. Lui faisait des répétitions, ou plutôt il continuait, il répétait une profonde répétition intérieure. Il manifestait, il représentait une sorte d'incurable répétition intérieure. Pour y échapper, pour s'en évader il faisait constamment jouer les personnages, il faisait varier les conditions. Mais il ne pouvait que les faire varier extérieurement, il ne pouvait que faire varier les conditions extérieures et pour ainsi dire géographiques ; topographiques, chronographiques. Historiques. L'événement. Et encore au fond l'événement était toujours le même. D'une première part, moins extérieure, il faisait constamment varier les situations tragiques mêmes de ses personnages, (elles situations scéniques), les situations passionnelles réciproques de ses amants et de ses maîtresses ; (mais tout cela était déjà donné, indiqué, limité, mesuré dans Andromaque, une fois
OEUVRES DE PROSE pour toutes, uae fois pour toutes ses tragédies, une t'ois pour toute sa carrière, le jeu maximum était donné dans Andromaque, le jeu à quatre, avec maximum d'irréversibilité (dans la passion, chacun des quatre, (ou des cinq, exactement, car il faut y mettre Hector), chacun des cinq aimant qui aime un(e) autre, (et le circuitne s'arrêtant que parce qu'Hector est mort), (et (ainsi) (ou peut-être même non ainsi, non pour cela) parce qu'Andromaque et lui, (seuls), forment un couple clos), (et ce couple clos seul peut arrêter le circuit, un tel circuit, y mettre un terme). Et ce n'est point par hasard que nous sommes conduits à parler de m.aximum et par maximum. Ce n'est point fortuitement que nous sommes contraints à faire intervenir cette expression venue des mathématiques. Il est certain que toute tragédie de Racine repose sur une sorte de jeu arithmétique, de combinaison arithmétique. Sur une combinaison de nombres, d'un certain nombre pour chaque. Andromaque par exemple au départ est une combinaison à quatre (ou cinq) ; elle donne sensiblement le maximum de nombre, le nombre maximum. Des formules arithmétiques très simples donnent (aussitôt) le nombre d'événements qui peuvent surgir de ces quatre (ou de ces cinq), le nombre m,aximum d'événements qui peuvent surgir d'un nombre déterminé de personnages interférant au maximum entre eux. C'est un nombre lui-même limité. Sous toute tragédie de Racine il y a, on distingue cette trame arithmétique. Bérénice même n'est point purement, uniquement une tragédie à deux. Elle est même elle aussi une tragédie à quatre, si l'on compte, comme on le doit, la raison d'Etat, personnage assurément plus important, personnage
V I C T 0 B - M A R 1 E , COMTE HUGO moins pâle, personnage plus personnage que ce pauvre Antiochus.
Toute tragédie racinienne ou plutôt la tragédie racinienne se présente toujours comme ayant une trame arithmétique. Et pour faire une tragédie par an, nouvelle, la même, pour renouveler sa même perpétuelle tragédie, son même chef dVcuvre, Racine est forcé, Racine en est réduit à faire varier arithniétiquement les données, les conditions arithmétiques de cette trame arithmétique, le nombre et la situation, les situations réciproques (arithmétiques et comme géométriques) de ses personnages, de ses passionnels.
§ 32. — Réparation à Racine et rectification pour te même. — Vous m'entendez bien, Halévy, heureusement vous me pardonnez à mesure que j'avance. Vous sentez combien moi-même je me sens grossier, combien je me fais l'elfet d'un barbare, combien je me demande pardon quand je pousse dans l'œuvre de Racine une analyse aussi grossière. Des centaines, des milliers de vers m'assaillent de toutes parts, si purs, si beaux, si harmonieux ; plus que virgiliens ; si mélodieux même ; d'une telle ligne, d'une telle plénitude, d'une telle beauté ; d'une telle courbe ; si parfaits; d'un tel accomplissement ; si parfaitement purs, si parfaitement beaux, si parfaitement harmonieux ; d'une telle ligne, d'une telle coupe ; d'un tel couronnement; si plastiques, si statuaires ; d'une telle évocation; d'un tel marbre; tant deversinimitables,d'unebeauté, d'une pureté parfaite ; aux profondeurs, aux reculées d'humanité infinies. Et entre tous assurément quand ce ne serait que ces quatre
ŒUVRES DE PROSE vers, les quatre vers culminants, les quatre vers de Bérénice font entendre une protestation éternelle ; ils sont même sept :
Pour jamais! Ah ! Seigneur^ songez-vous en vous-
[même Combien ce mot cruel est a/freux quand on aime ? Dans un an dans un mois comment souffrirons-nous , Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ? Que le jour recommence, et que le jour finisse, Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans tjue de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais nous avons quarante ans, je crois l'avoir dit. Nous savons de la vie, nous connaissons, nous avons éprouvé de la vie. Nous sommes plus exigeants. Il ne nous suffit plus qu'un marbre soit impeccable. Il ne nous suffit plus qu'un vêtement de marbre. Nous voulons, nous devons rechercher plus avant. Plus outre. Sous le grain parfaitement fin, parfaitement pur de ce marbre, sous les plis impeccables, parfaitement harmonieux de ce vêtement, de ce revêtement, sous les plis antiques, inimitables, sous la draperie antique nous voulons savoir si un cœur bat pur, ou si ce ne serait pas un cceur cruel ; sous cette patine invinciblement dorée nous voulons savoir quel sang coule dans ces veines ; et si ce sont des veines pécheresses, au moins de quel péché; tâche ingrate, proposition ingrate, propos ingrat ; exigence ingrate ; exigence virile ; requête ingrate, réquisition ingrate ; exigence quarantenaire nous voulons savoir comment sont articulés ces muscles de marbre, comment ils sont insérés dans l'épaule et dans la hanche, comment on leur a mis le bras dans
V I C T 0 R - M A R I E , G 0 ^I T E H U C, 0 Tépaule. Pour parler assez grossièrement. Sous ces plis harmonieux, sous ces plis de vêtement incomparables, il faut, nous voulons savoir si la construction organique est correcte, s'il y a une construction organique, si l'être est correct, s'il est organisé, organique.
Et nous sommes conduits à nous demander s'il n'y a pas une tout autre sévérité, une tout autre organisation dans la rude pierre de Corneille.
§ 33. — - Ce que nous demandons seulement ici, ce que nous constatons précisément en ce moment, ce n'est point ce que vaut la tragédie racinienne, ce que nous étudions, ce que nous voulons un peu considérer, c'est la relation que soutiennent entre elles les successives tragédies de Racine. Cette relation est qu'elles constituent, qu'elles sontla même, qu'elles sont toutes ensemble, à leur tour, année par année, la tragédie racinienne, déplacée seulement, comme glissant sur un registre annuel, sur un registre annuaire, je veux dire sur un registre par années ; ou, si l'on veut, que la tragédie racinienne passe d'année en année par (toutes) les tragédies de Racine. Que vaut ensuite la tragédie racinienne, ce qu'elle est, quelle elle est, comme elle est, cela, mes enfants, il y faudra un peu plus que des notes. Ce qu'elle est elle-même en elle-même précisément sous ces transformations, à travers ces déplacements. Dans tous ces cas, sous tous ces revêtements.
§ 34. — Note sur note. — Les querelles elles-mêmes de Racine avec ses maîtres jansénistes, si acres, si cruelles elles-mêmes, les ingratitudes de ce cœur ingrat ne prouvent nullement qu'il ne fût point janséniste,
ŒUVRES DE PROSE qu'il ne l'eût pas été originairement, qu'il ne le fût point demeuré, qu'il ne le fût point naturellement. C'est un des cas les plus fréquents, les plus connus non pas seulement de l'histoire littéraire mais de toutes les histoires. De toute histoire. On ne qnerelle souvent aussi bien, à ce point d'âcreté, à ce point de cruauté, à ce point de volonté, et en même temps d'instinct, à ce point de pénétration, à ce point de sûreté, à ce point de pointe, que ce que l'on est (demeuré) soi-même.
i^ 35. — Nous savons très bien ce que nous vouions dire quand nous parlons d'un païen, d'un infidèle, d'un Juif à qui la grâce a manqué.
§36. — Sur les gracieux et les disgracieux, il faut évidemment quelque résolution pour avouer, pour convenir, pour voir que Bérénice même est un être rftsgracieux. Il faut évidemment rompre pour cela avec beaucoup d'habitudes mentales. Il faut refaire beaucoup de faux plis. Mais lorsqu'on va, lorsqu'on atteint à l'organisation même il faut bien reconnaître qu'elle n'est pas un être gracieux. Au sens de la grâce elle n'est pas un être heureux. Elle est, il faut le dire, une malheureuse.
§ 37. — Le labeur de Corneille au contraire pour ne pas arriver à faire des êtres malheureux, c'est-à-dire, au fond, des êti'es disgracieux, disgraciés, est admirable. Au fond il n'y a pas une femme de Corneille dont on puisse dire : Cesl une malheureuse ; et il n'y a tout de même pas un homme de Corneille dont on puisse dire: C^esl un malheureux.
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO § 38. — Dans le dialogue racinien il n'y a pas un mot qui ne porte. Non pas seulement pas un mot, mais pas un oubli, pas un silence qui ne vaille, qui ne soit habile, voulu, fait. Qui ne porte, c'est-à-dire qui ne porte un coup. Qui ne fasse mal, qui ne serve à faire du mal à quelqu'un. Les personnages de Corneille n'offensent pas. Ils ne savent pas, offenser, même et surtout quand ils se le proposent solennellement, quand ils sont venus exprès pour ça de derrière les portants. Don Gomès, comte de Gormas, fait tout ce qu'il peut pour offenser don Diègue. Il est venu exprès pour lui chercher une grande querelle. Il accumule les mots blessants, (preuve de son impuissance), les parodies, les imitations de mots, les allusions blessantes, les rappels, les reprises de mots, les traits, les pointes et les coups de marteau (d'armes). Tout cet appareil (lui) réussit si peu que pour en finir il est forcé de lui donner un soufflet. Alors c'est rituel. Il se reconnaît. Don Diègue aussi se reconnaît. Tout le monde se reconnaît. Tout le monde est content. Don Diègue. Hodriguese reconnaîtra. Chimène. Le comte est bien content d'être enfin entré dans la règle. Il est à son affaire. Il est dans son état, dans son habitude, dans sa sûreté. Dans ses plis. Il est sûr de son affaire. Tout le monde est sûr (avec lui, et avec don Diègue) qu'il y a eu une offense. Elle est commise. On a eu assez de mal à lobtenir. Elle est déclarée. Décrétée. Elle est officielle. Elle est accomplie. Enfin. Il était temps. Au fond tout le monde en reçoit un grand soulagement. Enfin on voit où l'on va. Les personnages de Racine n'ont pas besoin d'une cérémonie rituelle, d'un rite et d'une grossièreté pour offenser. Ils offensent loutle temps. Ils n'ont pas besoin de donner un soufflet
ŒUVRES DE PROSE pour trouver des mots qui percent le cœur. Les persotvnages de Racine offensent constamment, et au fond même ils ne font que cela. Ce n'est point ce soudard innocent qui offense, mais c'est l'innocente, c'est la douce, c'est la tendre Iphigénie qui sait offenser, c'est la fine et malheureuse Bérénice elle-même :
Hé bien, il est donc vrai que Titus m'abandonne ? Il faut nous séparer ; et c'est lui qui Vordonne. Ah ! cruel, est-il temps de me le déclarer ? Hé bien! régnez, cruel ; contentez votre gloire: Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice. Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez !
§ 39. — C'est là qu'on le voit, combien la grossièreté, surtout cette grossièreté voulue et comme innocente, est autre que l'offense et que la cruauté. Autre que la disgrâce et que l'ingratitude.
§ 40. — On voit aussi, on sait assez combien ce mot de cruel{le) et même de cruauté revient dans Racine. Combien de fois il y figure. C'est là un véritable mot conducteur, motif conducteur, c'est-àdire non pas un appareil, une applique extérieure mais un mot, un mouvement réellement central, réellement, profondément intérieur qui revient toutes les fois qu'il est réellement nécessaire. Ce mot est partout dans Racine, toujours si juste, si central, si justement appliqué, si intérieur, si réellement nécessaire. Il est dans Racine presque un mot technique, certainement un mot rituel, le mot même de la révélation du cœur.
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO Aussi nos historiens de la littérature et nos critiques nous enseignaient-ils que c'était un mot emprunté au jargon du temps, au jargon amoureux. Les historiens sont bien précieux.
§ 41. — Ce mot est à tel point un mot conducteur que dans les deux citations de Bérénice que nous avons données il commence, en même place, deux couplets qui se suivent, immédiatement. Ces deux emplois du mot, ces deux mots ne sont pas seulement dans la même scène, dans la même page ; ils donnent le ton à deux répliques qui se succèdent immédiatement. Ils sont parallèles, parallèlement employés. En couple. Ils repartent de l'un sur l'autre. Ils invoquent, ils sont comme deux invocations au seuil de deux couplets, une double invocation au seuil d'un double couplet.
§42. — Tout est adversaire, tout est ennemi aux personnages de Racine ; les hommes et les dieux ; leur maîtresse, leur amant, leur propre cœur.
§ 43. — Nulle part autant que dans Racine n'apparaît peut-être le poignant, le cruel problème de l'innocence ou de la prétendue innocence de l'enfant.
§ 44. — La cruauté pardonne encore. La charité ne pardonne point. C'est elle qui est impardonnable.
§ 45. — Le saint est infiniment plus la proie de la charité que le cruel de la cruauté.
§ 46. — Ni l'ordonnance n'estl'ordre, ni la désordon-
OEUVRES DE PROSE nance n'est le désordre. Ni l'ordonnance ne fait l'ordre, ni le désordonnancement ne fait le désordre.
§ 47. — L'ordonnance règne surtout dans le détail. L'ordre règne dans le corps même.
§48. — L'ordonnance couvre. L'ordre règne.
§ 49. — Il est plus naturel de mettre, il est plus commode de mettre de l'ordonnance dans le détail que dans l'œuvre même, dans l'œuvre que dans la vie. C'est une progression descendante du détail vers l'œuvre, de l'œuvre vers la vie. L'ordre au contraire suit la progression contraire. Il vient de la vie même. Il va, il descend de la vie vers l'œuvre, de l'œuvre vers tout le détail, du corps de l'œuvre vers tout le détail de l'œuvre. C'est dans la vie pour l'œuvre et dans l'œuvre pour le détail, dans le corps de l'œuvre pour le détail de l'œuvre que l'ordre prend sa forme et son origine, son point de force et son point d'origine.
§ 50. — L'ordonnance est uneapprêteuse. L'ordre est un souverain. Il peut y avoir une mode dans l'ordonnance. Dans Tordre il ne peut y avoir qu'un ordre.
§ 51. — Il faut dire aussi que cet éclatant désordre (organique) d'art de Phèdre traduit admirablement en art, sur le registre de l'art, cet incroyable désordre (organique) de vie.
§ 52. — Une tragédie par an, excepté cette extraordinaire Phèdre, qui sortant déjà par trop de la série, prit une incubation de trois ans.
VICTOR- M A RIE, COMTE HUGO § 53. — Toutes les tragédies de Racine se couronneat chacune elle-même. Ce sont des reines séparées. Des sœurs jalouses? les sœurs de Cendrillon ? Ignorant la grâce, il ignore, elles ignorent totalement la communion. Au contraire les trois tragédies de Corneille d'un seul et même et triple geste comme des cariatides se couronnent en Polyeucte.
§ 54. — Sur le même modèle, sur le même plan, artificieusement, laborieusement varié, il eût fait une tragédie par an, toute sa vie, un chef d'œuvre par an. Comme un condamné. Rien n'est triste à cet égard et rien n'est un enseignement, rien n'est désolé, rien ne sent la condamnation, l'habitude, la résignation au travail, l'habitude du travail comme ce plan en prose que nous avons de sa main du premier acte à' Iphigénie en Tauride. Aussi il arrêta.
§ 55. — Il eût fait une tragédie aussi bien qu'une autre, un chef d'œuvre aussi bien qu'un autre.
§ 56. Toute la vie. Vingt chefs d'œuvre sans nouveauté, sans institution ; comme depuis Androniaque, une fois Andromaque donnée, il en avait fait cinq, six, il allait en faire sept sans nouveauté, sans institution nouvelle.
Rien ne donne une impression d'arbitraire, de gratuit, comme ce plan en prose à^Iphigénie en Tauride ; une impression pénible ; un devoir; une tâche. Iphigénie fait ceci ; le prince fait ceci ; la confidente fait ceci ; le peuple fait ceci ; Iphigénie dit ceci ; le peuple fait ceci. Ils sont tous les uns au bout des autres. Il n'éprouva pas le besoin d'aller plus loin. Il n'avait pas une santé
ŒUVRES DE PROSE comme un Hugo. Ce courage cynique dont nous avons parlé quelquefois. De faire n'importe quoi, pourvu qu'on en fasse. Il sentait bien que cette fois-ci il allait refaire tout à fait la même.
§ 57. — Il faisait varier constamment les données, comme pour se donner à lui-même à chaque fois un autre problème. Mais c'était le même.
L'illusion d'un autre problème.
§ 58. — Quand on lit ce plan en prose de son premier acte d'une Iphigénieen Taaride, on voit bien que pour lui cette expression de la magie du vers, quand on l'applique à lui, n'est plus du jargon littéraire ni du jargon de l'histoire littéraire, mais qu'elle exprime la réalité même. C'était vraiment, réellement, littéralement une magie, un charme ; et plutôt une magie noire qu'une magie blanche.
Quand le vers manque, tout manque. Le charme.
§ 59. — L'événement était toujours le même. Ça finissait toujours mal. Par des péripéties de même forme on était toujours conduit à des catastrophes de même forme ; aux mêmes désastres ; l'événement même était impur ; l'événement même était malheureux, était disgracié.
§ 60. — La force de grâce de Corneille au contraire est telle qu'elle envahit l'événement même. Une tragédie de Corneille finit toujours bien. Héroïsme, clémence, pardon, martyre elle finit toujours par un couronnement. Les palmes temporelles croissantes dans les trois premières s'achèvent, se promeuvent, se
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO couronnent dans Polyeucte en palmes éternelles. L'événement même est pur dans une tragédie de Corneille, dans les tragédies de Corneille; l'événement même est saint, révénement même est heureux, l'événement même est plein de grâce.
§ 61. — Il faisait varier non seulement le nombre (des personnages) et les situations récipi'oques, Tarithmétiqueetla géographie, l'arithmétiqueetla géométrie, mais il doublait son jeu, il doublait le nombre de ses combinaisons en faisant jouer, selon qu'il faisait jouer ce qu'il faut bien nommer l'irréversibilitéou la réversibilité. Il avait ainsi deux registres, un double registre. C'est-à-dire selon que deu.\ termes, que deux personnages s'aiment entre eux ou que chacun aime qui ne l'aime paset aime un(e) autre. Dans le premier cas on a, on obtient un couple clos. Dans le deuxième cas naissent ce qu'il faut bien nommer les circuits, qui lui sont si familiers, chaque termereportant sur l'autre. Au départ, dès Andromaque, le poète nous présente le plus parfait exemple, le cas maximum du plus long circuit non clos (si ces deux mots peuvent aller ensemble), du circuit non clos du plus grand nombre de termes. Et en même temps du circuit pur, je veux dire du circuit sans couple clos, sinon au dernier terme, du circuit oii aucun couple clos n'est intercalé. Dès lors il n'avait plus qu'à dégrader. Et dès lors il se produit par là même une sorte de balancement quadruple, ou quintuple, fatigant à suivre.
§ 62. — Toute tragédie de Racine repose sur unplan, sur un tracé ; et cela aussi devient vite fatigant.
OEUVRES DE PROSE § 63. — Cette cruauté qu'il y a dans les Plaideurs. C'est dans la comédie que ça se voit bien. Justement parce qu'elle est moins sous les armes. Et cette grâce au contraire, cette noblesse qu'il y a dans leMenteuret dans la Suite du Menteur. Dans les Plaideurs la cruauté est même sarcastique et a déjà comme une résonance moderne.
§ 64. — Le drapement n'est point l'ossature et Tarticulation.
§ 65.. — La force de (la) grâce de Corneille est telle qu'elle n'eft'ectue pas seulement cette célèbre pur^a/iori des passions que disaient, que voulaient les anciens; cette purgation des caractères et des mœurs. Mais elle va jusqu'à ce point qu'elle effectue la purgation de l'événement même.
§ 66. — Ce retard de trois ans de Phèdre, cet espacement, ce premier espacement fut la première indication qu'il y avait quelque chose de changé, quelque chose de rompu, que le rythme, annuel, était rompu; et cet avertissement lui-même était numérique, chronologique. On put comprendre après qu'il avait marqué une première détente, l'avant-dernière détente, le commencement, le premier coup de la rupture du rythme ; qu'il avait signifié qu'après cet avertissement l'œuvre ellemême allait se rompre. Que la dernière détente serait la rupture même.
§ 67. — Les tragédies de Racine sont des sœurs séparées alignées qui se ressemblent. Les quatre tragédies de Corneille sont une famille liée.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO § 68. — D'une tragédie de Racine on peut faire une carte. D'une tragédie de Corneille on ne peut donner qu'un schéma^ comme ceux que l'on voit dans les livres d'histoire naturelle.
{569. — SurlesversdeVintercessiondans'PolyeviCte. — Tous les vers de l'intercession que nous avons marqués, que nous avons retenus dans Polyeucte, qui annoncent, qui introduisent, qui représentent, qui manifestent, qui déclarent, qui proclament publiquement, qui définissent pour ainsi dire techniquement l'intervention, l'intercession des saints ; intercession générale des saints pour les pécheurs ; applications pour ainsi dire, intercessions particulières de Xéarque pour Polyeucte et de Polyeucte pour Félix et de Néarque et Polyeucte ensemble pour Pauline et les autres s'il y en a ne font qu'introduire, que présenter, quand même ils sont après, cette grande prière de Polyeucte pour Pauline en présence de Pauline qui est déjà proprement une prière d'intercession.
C'est une des plus grandes beautés de Polyeucte que cette figuration constante, partout présente, qui élargit, qui agrandit encore, si possible, qui pénètre perpétuellement, qui déborde incessamment le texte. La figuration, qui est un des mécanismes essentiels du sacré, est perpétuellement présente dans cette tragédie sacrée, elle en est aussi un des mécanismes essentiels.
§ 70. — C'est un de ces merveilleux accords intérieurs, un de ces merveilleux accords essentiels dont cette tragédie est pleine, dont elle est comme nourrie.
§71. — Un texte ferme et précis, parfaitement
œ U y R E s DE PROSE
{dé)limité, parfaitement dessiné, au contour ferme et net, sans unsoupçonde fausse ombre, sans unsoupçon de l'emploi de l'estompe, tout en hachures, un texte de toute première grandeur, parfaitement classique, et qui pourtant on ne sait comment sans aucune dégradation baigne dans un bain de dépassement de sa propre grandeur, dans on ne sait quelle expansion, quel débordement inlini, en est tout pénétré, tout infiltré dans son tissu même, sans cependant y perdre la tenue d'un seul grain, sans s'y dissoudre d'un seul de ses grains, c'est un sort^ pour parler comme lui, qui n'a peut-être 'été donné qu'à lui. Car il ne faut même pas dire que c'est un sort qui n'a été donné qu'à de très rares œuvres ; et à de très rares hommes, à de très rares poètes. C'est un sort qui sans doute n'a été donné qu'à lui, qui fait de Polyeucte une œuvre unique. Les autres penchent d'un côté ou de lautre. Ou bien les agrandissements et les obscurs de l'extratexte avancent surla pureté, sur la dureté du texte, gagnent, estompent, mordent, lui rongent quelque grain. Et ce sont, comme dirait Hugo, dés conquêtes de la nuit. Ou bien la dureté du texte arrête, interdit, au moins sur quelque point, les agrandissement de l'extratexte. Ou bien le romantique (en quelque temps que ce soit), (qui est de tous les temps) envahit le classique, ou bien le classique est un peu pauvre. Ce qui fait, entre vingt causes, de Polyeucte une réussite unique, l'œuvre entre toutes éminente, c'est ce parfait équilibre. La netteté en est parfaite, et la grandeur, l'agrandissement n'en est pas moins infini. La grandeur du texte est parfaite et totale et la grandeur de l'extratexte n'en reçoit pourtant aucune limitation. Par le dedans. Aucun empêchement.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO La pureté, la dureté du texte ne se laisse entamer en rien. Elle ne se laisse pas rong'er d'un grain, dissoudre d'un grain. La ligne est aussi pure, la pierre est aussi nette, aussi dure, aussi exacte ; aussi dure sous l'ongle; aussi parfaitement, aussi exactement dure. Et le texte et l'œuvre n'en baignent pas moins dans des obscurs, dans des ombres, dans des lumières infinies.
Tout ce classique, toute cette mesure, sans biaiser d'une ligne, sans reculer d'une ligne, sans se laisser entamer, ronger, atteindre d'une ligne, n'en baigne pas moins dans un océan de démesuré, de surmesure, d'extramesure.
Là est la réussite unique.
§ 72. — Un contour aussi fin ; en même temps, ensemble aussi ferme; sans un écrasement ; nullement dégradé.
§ 73. — Mais il y faudi^a revenir, autrement, ailleurs que dans ces pauvres notes. Cette communion, cette communication de toutes parts du texte avec l'extratexte sans que sur aucun point du contour elle apparaisse ou se trahisse par quelque flottement, par quelque déperdition. Et cette communion, cette communication qui n'en est que plus parfaite, que plus totale.
§ 74. — Ceci dit, il est certain qu'aussitôt après Phèdre nous présente la deuxième réussite, (mais dans l'ordre du païen, et nous montrerons peut-être que c'est en particulier parce qu'elle est de l'ordre du païen qu'elle n'est que la deuxième), le prodige, (non plus le
ŒUVRES DE PROSE miracle), de cet enveloppement, de cette pénétration, du texte par un extratexte.
§ 75. — Cette nourriture, qui chez Corneille n'est jamais une contamination (romantique) du texte par Textratexte, par un extratexte.
§ 76. — Si Ton voulait parler leur jargon, on dirait que la figuration est précisément un des facteurs, un facteur important de cette communion, de celte communication ; de cette nourriture ; de cet agrandissement sans déperdition ; de cette nourriture sans dissolution. Or elle ne peut jouer précisément que dans le chi'étien ; dans le sacré. Or elle manque beaucoup dans Athalie, bien qu'évidemment elle n'en soit point complètement absente .
§ 77. — Intercessions des saints pour les pécheurs et pour les saints (avant), communion des saints et des pécheurs, communion des saints et des saints, efficace des prières et des mérites, réversibilité des prières et des mérites, en un sens réversibilité des grâces les intercessions de Polyeucte, la théorie si je puis dire générale de l'intercession, plusieurs fois présentée, au moins une expressément et comme ex professa, et même plusieurs, toutes ces intercessions particulières ne sont elles-mêmes, ne sont encore que les degrés, que les préparations, que les introductions, (quand même elles sont après), que les escabeaux de cette grande intercession anticipée de Polyeucte pour Pauline présente ; celle-ci, cette intercession suprême ramasse toutes les autres ; toutes les autres l'annoncent, et
V I C T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO
culminent en elle. Ce qui fait la valeur propre de cette intercession, sa valeur éminente, sa valeur propre et sa valeur de représentation, sa valeur propre et sa valeur de commandement, ce qui la dépasse elle-même, ce qui dépasse et agrandit le texte, c'est qu'elle est elle-même et qu'elle est plus qu'elle-même, elle est une prière ordinaire et en même temps, ensemble elle est déjà comme une prière extraordinaire ; elle est une prière de la terre, une prière ordinaire de la terre et en même temps elle n'est déjà plus une prière de la terre, elle est une prière de la terre et déjà elle est une prière du ciel. VAle intervient, elle intercède au cœur même de ce tragique débat :
Jeté suis odieuse après tnélre donnée!
POLYKVCTE Hélas!
Pauline
Que cet hélas a de peine à sortir !
Encor s il commençait un heureux repentir, Que, tout forcé quil est, fy trouverais de charmes! Mais courage, il s'émeut ; je vois couler des larmes.
POLYEUCTE
J'en verse, et plût à Dieu quà force d'en verser Ce cœur trop endurci se put enfin percer ! Le déplorable état où je vous abandonne Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne; Et, si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs, J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs; Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière. Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,
ŒUVRES DE PROSE S'il y daigne écouter un conjugal amour, Sur votre aveuglement il répandra le jour.
Seigneur, de vos bontés il faut que je Vobtiennej Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne : Avec trop de mérite il vous plut la former, Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer. Pour vivre des enfers esclave infortunée, Et sons leur triste joug mourir comme elle est née.
Pauline
Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?
POLYEUCTE
Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.
Pauline
Que plutôt
POLYEUCTE
C'est en vain qu'on se met en défense : Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n est pas encor venu ^ Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.
Pauline
Quittez cette chimère, et m'aimez.
Il faut du courage, et beaucoup de barbarie, et de la décision, et prendre sur soi, et se faire à soi-même un rude refoulement, et être résolu à se faire, à se donner à soi-même une bien triste opinion de soi-même pour couper ici, pour ainsi rompre aussi arbitrairement cette scène la plus liée qu'il y ait au théâtre, s'il est permis de parler ici de théâtre ; (et pourquoi n'en parlerions-
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO nous pas, si ce fut l'art de Corneille, et s'il est vrai qu'un grand artiste, un grand écrivain ne méprise pas, ne néglige pas les conditions, organiques, et le métier de son art, mais leur donne au contraire la plus grande considération) ; d'une liaison intérieure tout à fait indissoluble. On nous pardonnera sur ce que ceci ne sont que des notes. Ce qui fait la grandeur de cette prière et de cette intercession, ce qui en fait la reculée, et en même temps l'exactitude, la sévère, la dure exactitude, c'est qu'au premier plan elle est d'abord littéralement une prière ordinaire, une prière de la terre, une prière d'homme, comme nous pouvons, comme nous en devons tous faire, la prière d'un mari chrétien pour sa femme infidèle. Et ensemble au deuxième plan, au deuxième degré c'est dedans, c'est déjà une prière de l'intercession proprement dite. Par une secrète, par une ardente anticipation intérieure, par une secrète prise de possession antérieure de ses palmes, humble, chrétienne, secrète, mais si évidente, pour tous, pour lui-même, par une secrète prise de commandement antérieure, par une secrète saisie antérieure de sa future, de sa prochaine autorité de béatitude il parle, il prie déjà pour sa femme comme un martyr dans le ciel prie pour sa femme qui est restée sur terre. Comme tous ceux qui sont partis, comme tous ceux qui sont arrivés prient pour tous ceux (lui sont restés. Voilà ce qui donne à cette prière son plein, cette plénitude, cette avance, tant d'exactitude, une totale exactitude et ensemble cette éternelle avancée. C'est déjà, c'est dedans, c'est d'avance une prière, une intercession rituelle. C'est l'olTice de saint Polyeucte. C'est déjà l'Église triomphante. Comme toute l'Église triomphante prie pour
OEU\^RES DE PROSE toutel'Église militante. Et pourT Église souffrante. Ettant de force et tant de beauté vient de ce que c'est partout dedans, de ce que ce n'est dit nulle part. Quand Polyeucte parle de son sang.
Ce que de fout mon sang je voudrais acheter.
il est si secrètement sûr que c'est plus qu'une prière et plus qu'un vœu, (je ne dis pas seulement plus qu'un propos et plus qu'un rêve), (ce qui est hors de cause, car ce serait si grossier et si mince et si impie), que c'est un e.ngagement, que c'est une promesse, que c'est déjà fait; que c'est une réalité; la saisie de la main d'une réalité éternelle; que son martyre est déjà une chose entendue; qu'il a un crédit ouvert, un crédit mystique ; (à peine) anticipé ; que son sang est disponible ; qu'il va commencer d'en user;
Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux! Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous?
que c'est acquis; et comme il dit lui-même, que c'est fait.
§ 78. — Un des grands vices, originels, de Racine, est ce point de départ qu'il prit généralement dans Euripide, qui ne le valait pas, qui lui était si notablement inférieur. Ce point d'appui, cette origine. Non seulement ce point d'origine des sujets, mais ce point d'origine d'un certain ton. Les finasseries, les avocasseries, les discussions d'Euripide, ses pauvres malices, ses impiétés déjà modernes sont très sensiblement inférieures à Racine. Il y a infiniment plus de religion, je dis grecque, païenne, dans Phèdre, plus d'antique
V I C T 0 R - AI A R I E , COMTE HUGO et de culte et de rite et de piété, grecque, antique, païenne, que dans les subtilités, dans les malices, dans les perpétuels procès d'Euripide. C'est en beaucoup de sens Euripide qui est le plus moderne.
§ 79. — De la deuxième part, pour faire varier ses tragédies, Racine en faisait varier les conditions plus extérieures, les situations, les conditions historiques et géographiques. 11 en avait fait d'antiques. La première était antique. Elle contenait, elle était toutes les autres. Il en fil de romaines, d'impériales romaines, il en fit d'asiatique, il en lit une turque; singulière inquiétude de changement, de variation; de renouvellement par le dehors, par les topographies historiques et géographiques, par les conditions cliniatériques ; singulière inquiétude et qui trahit presque tragiquement, inquiétude tragique et qui trahit cette peur, en lui-même, cette impression, cette certitude de faire toujours la même. On pourrait même dire, on pourrait ajouter : il en fit deux hébraïques. Il était secrètement tourmenté de cette idée, de cette vue, de cette connaissance qu'il avait de lui-même. — Quelques lecteurs pourront s'étonner {[^seconde i pré face) — qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente. Mais je n'ai rien vu dans les règles du poëme dramatique qui dût me détourner démon entreprise. A la vérité, je ne conseillerois pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci, si elle s'étoit passée dans le pays où il veut faire représenter sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre, qui auroient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'un
OEUVRES DE PROSE autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia.
Il y aurait tant à dire sur cette maxime. Mais il faut arrêter ces notes. Ce n'est par aucun éloignement, c'est par un rapprochement au contraire que les cornéliens reçoivent celte dignité.
L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. Car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le Serrail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre.
Il a raison et on est avec lui. Mais plus au fond, au deuxième degré, de profondeur, courent déjà, sous ces mots de différentes, d'autres, cette inquiétude, ce souci, cette préoccupation de différenciation,
C'étoit à peu près de cette manière que les Persans étoient anciennement considérés des Athéniens. Au.ssi le poëte Eschyle ne fît point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxès, qui étoil peut-
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO être encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre dWthènes la désolation de la cour de Perse après la déroute de ce prince.
On voit de reste combien il y auroit à dire sur ce rapprochement généralement mal fondé de la tragédie française avec la tragédie grecque.
Cependant ce même Eschyle s'était trouvéen personne à la bataille de Salamine, où Xerxès avait été vaincu. Et il s'était trouvé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père de Xerxès, dans la plaine de Marathon. Car Eschyle était homme de guerre, et il était frère de ce fameux Cynégire dont il est tant parlé dans V antiquité, et qui mourut si courageusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse.
Cynégire t'eût dit : A^ous sommes deux égaux ! Dans celte prose désarmante de Racine, si modeste, si à sa place, comme tout ce qui est de notre dix-septième siècle, si sourde on sent constamment courir, ou plutôt sous cette prose, une arrière, une sous-inquiétude d'obtenir des dllférenciations, d'obtenir, par un voyage annuel, une différenciation, une différence nouvelle annuelle. Du moins je sens cette constante, cette perpétuellement renaissante inquiétude.
§ 80, — Ce texte comme tant de textes et sans qu'on s'en aperçoive court sur deux plans. Expressément, sur un premier plan, il ne parle d'éloignement que pour justifier de sa dignité, de la dignité de cette nouvelle tragédie. Au-dessous, sur un deuxième plan, ce texte
ŒUA'RES DE PROSE trahit une inquiétude de la nouveauté même, pour la différenciation.
C'est ce goût, ce besoin de nouveauté pour la différenciation, pour le renouvellement qui dans la stérilité d'un Voltaire lui fera faire les plus grands voyages, lui fera commettre les extrêmes divagations géographiques et chronographiques, l'emmènera en Chine, dans on ne sait quelle Perse et Babylonie, plus ou moins de convention, plutôt plus que moins, et toujours chez les Turcs. Dans tout cet Orient du dix-huitième siècle français. Dans cette pâteuse Musulmanie. Dans cette persistante Turquerie. Le goût du Turc est toujours très mauvais signe pour le classique français. Il n'est bon que dans Molière. Et le commencement du voyage (tragique) est tout de même dans Bajazel.
§ 81. — Quand donc lui-môme il arrêta Tentreprise, ce n'était jamais qu'une série qu'il arrêtait. Ce n'était point une œuvre, organique, un être, d'ensemble, qu'il décapitait ou qu'il découronnait, une œuvre qu'il incapitait ou qu'il incouronnait. C'étaient des chaînons qui manqueraient à une chaîne, non point, nullement une tête qui manquerait à un corps, une couronne à une tête. Le premier chaînon avait été Andromaque. 11 était, il donnait déjà tous les autres. Le dernier chaînon serait celui-ci plutôt que celui-là ; et celui-ci ou celui-là delà fin, qui auraient pu être, qui pouvaient être, ne seraient pas, ne seraientjamais. Qu'importe, il n'y aurait jamais qu'une chaîne rompue. Et'des chaînons de moins. Toute la valeur de l'œuvre est déjà, est incluse dans chacun des chaînons, était dans le premier, le ton, le goût, la résonance, le propre de l'œuvre.
VICTOR- M A RIE, COMTE HUGO Ce que vaut ensuite ce chaînon, ce qu'il est, de quel ton, de quel métal, de quelle valeur propre, de quel goût, de quelle résonance, de quel ordre de grandeur, c'est ce que je répète que nous ne pouvons pas examiner ici. Tout ce que nous y avons pu dire, et en bref, en préliminaire, c'est que tout est déjà dans chaque chaînon ; que toute l'œuvre est dans chaque chaînon ; que les œuvres complètes sont une chaîne de ces chaînons.
§ 82. — Chacune de ces tragédies est un être à part soi ; et l'ensemble de l'œuvre n'est point un être d'ensemble, un être supérieur. C'est un corps d'annelé, plus annelé même qu'un corps d'annelé, c'est un corps sans chef et sans couronne.
§ 83, — Qu'importe au contraire pour Corneille les œuvres de toutes sortes de la deuxième moitié de sa carrière. (Où il y a encore tant et tant de beautés, partout, sans compter Nicomède et cette unique Psyché). (Et cette admirable Tite et Bérénice dont il faudra bien reviser quelque jour le procès). (Et tant d'autres). Mais pour aujourd'hui ne parlons pas de ces beautés. Une première carrière, la grande, la plus grande de toutes les carrières tragiques, la plus grande de toutes les carrières dramatiques, la plus grande assurément de toutes les carrières poétiques mêmes venait de s'achever, de se couronner en Polyeucte. Quatre ans, cinq ans avaient suffi pour fonderie plus grand royaume, le plus grand empire de tragique et du poème qu'il y ait jamais eu. Cinq ans avaient su f/i pour fonder cet empire. Ce n'est plus ici un rythme annuel, une production annuelle. Il ne faisait point régulièrement (alors) sa
OEUVRES DE PROSE
tragédie par an. Ce n'était point ce rythme régulier, arithmétique ; cette vitesse constante ; ce rythme régulièrement tenu, régulièrement arithmétique. Un rythme plus secret l'animait. Un rythme secret, moins aisément saisissable, moins comptable, un secret rythme organique, à détentes inégales, administrait sa production, un rythme faisait battre la fécondité de son génie. Non plus un rythme numérique ; un rythme (apparemment) (plus) irrégulier. Si l'on veut bien penser que ces quatre œuvres maîtresses s'organisent entre elles dans le.ur chronologie de telle sorte que dans les éditions, ou dans des éditions on peut dater le Cid de 1636, Horace et Cinna ensemble de 1639, et Polyeucte de 1640 on demeure saisi devant ce ramassement d'accélération finale qui partant, qui partie d'une large base dans une sorte de lenteur et de retardement, (mais c'était comme une lenteur calculée, une lenteur pour (mieux) prendre son élan), aboutit au plus prodigieux rythme de production, à la plus merveilleuse accélération de fécondité, et de la fécondité la plus utile, la plus rendante, de la fécondité la plus pleine, qui ait jamais été donnée au génie d'un homme. Cette accélération unique n'est pourtant que la traduction en rythme et en nombre d'une essentielle accélération, d'une secrète accélération, d'une accélération intérieure, d'une accélération organique. Nous montrerons, mon cher Pesloûan, nous montrerons ces trois départs, cette arrivée unique ; ces trois commencements, cette fin ; ces trois avancées, cette cime ; ces trois contreforts, ce faîte,
Polyeucte n'est point une quatrième œuvre qui vient après trois autres. Il ne faut point dire, il ne faut point
V I G T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO compter te Cid, un; Horace, deux; Cinna, trois; Polyeucle, quatre. Les trois premières sont entre elles et sur le même plan ; elles sont trois bases et toutes les trois ensemble et au même titre elles culminent en Polyeucte. Il fallait à ce faîte les avancées de ces trois contreforts, les soubassements de ces trois avancées. Et à ces trois avancées, à ces trois anticipations, à ces trois promesses il fallait ce faîte, il fallait ce chef et cette couronne. A ces commencements, à ces origines il fallait celte fin. Polyeucte ramasse en lui au même titre les trois premières grandes tragédies, et toutes les trois ensemble et au même titre elles culminent, elles s'achèvent, elles se couronnent en Polyeucte . Il est le bouquet d'épis de ces trois gerbes, de cette triple gerbe, il est la hache de ce triple faisceau. Ce système de quatre n'est plus seulement, n'est pas un système arithmétique, numérique. C'est un système organique, à base de trois, à un seul chef.
Nous montrerons le triple ramassement, le ramassemeni. de ce triple faisceau, la culmination, l'achèvement, le couronnement, la triple promotion de ces trois œuvres en une. Nous la montrerons dans le détail même. Dans ce que Ton peut continuer à nommer le mécanisme. Nous la montrerons traduite dans le détail même et dans le mécanisme. Nous l'avons déjà montrée traduite, exprimée dans un système de vers et au bout du vers dans un système de rimes. Nous avons montra des rimes intéressantes, promues d'Horace à Polyeucte, formant, faisant un système lié.
Nous montrerons, nous suivrons partout cette triple
OËi:VRES DE PROSE promotion. Trois œuvres avançant d'un même front, sur un seul front, apportant, offrant ensemble leur triple nourriture ; trois œuvres s'oubliant elles-mêmes, assez grandes pourtant, qui pouvaient être elles-mêmes des capitales et des maîtresses. Tout le jeune héroïsme du Cid, tout rhéroïsme chrétien, tout l'héroïsme chevaleresque, toute la jeunesse, tout l'héroïsme, toute la chevalerie du Cid promue dans Polyeucte, en jeunesse éternelle, en héroïsme et comme en chevalerie de sainteté. Toute cette jeunesse temporelle, toute cette jeunesse charnelle muée, promue en jeunesse éternelle. Tout cet héroïsme de g-uerre promu en héroïsme de martyre. Tout cet héroïsme temporel promu en héroïsme de sainteté, en héroïsme éternel, en héroïsme de martyre. Tout cet héroïsme de race (temporelle) promu en héroïsme de grâce, de race éternelle. Toute cette générosité jeune et chevalière promue, qui devient cette jeune générosité de sainteté. D'où cette race dans la grâce même, comme cette jeune race charnelle et temporelle dans l'éternel même, cette race à part de saints, si différente, si plus près de nous que tant d'autres races de saints ; cette race de grâce, cette race de sainteté si particulière, si chevalière, si généreuse, si libérale, si française.
Cet honneur de sainteté, venu, procédant par promotion de l'honneur chevaleresque. Que tant de saintetés étaient au contraire plutôt, naturellement, littéralement des saintetés sans honneur.
Et cette promotion du Cid à Polyeucte marquée dans le tissu même, dans la pierre même, dans la matière, dans le rythme, par la promotion des stances du Cid aux stances de Polyeucte. Les stances du Cid annoncent, préparent les stances de Polyeucte., les stances de
V I G T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO Polyeucte reprennent, raniment les stances du Cid, les font monter, les font parvenir au degré suprême. Cette promotion des unes aux autres, cette promotion dans la matière, dans la chair, cette promotion matérielle, cette promotion charnelle, cette promotion temporelle ne fait que représenter dans la matière et dans la chair la promotion même, la promotion propre, la promotion entière, totale, intégrale des deux œuvres. D'une œuvre à l'autre. Ou plutôt ce sont les mêmes stances qui sont promues, transférées, qui passent d'un registre à l'autre, du registre héroïque au registre saci'é. (Jui montent. Du temps à l'éternel.
D'autre part, de la deuxième, d'une deuxième part Horace prépare, Horace apporte, Horace annonce non plus l'héroïsme chevaleresque, (il s'en faut, et de beaucoup; tout repose sur une ruse de guerre qui aboutit en deuxième au massacre d'un blessé ordinaire et en troisième au massacre d'un grand blessé ; toute la victoire, (et la victoire de Rome même), est fondée làdessufc ; et cette ruse de guerre est fort loin d'être du même ordre et de la même forme que celle qui soulève Rodrigue contre les Maures surpris.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
car, entre autres (raisons), les Maures eux-mêmes.
Ils n osent plus douter de nous avoir surpris ;
c'est donc un tout autre honneur) ; non plus l'honneur chevaleresque et guerrier, mais déjà un honneur militaire, un héroïsme militaire, non plus guerrier, proprement un honneur, un héroïsme militaire civique, un honneur, un héroïsme de la guerre militaire civique et non plus du
OEUVRES DE PROSE tout de la guerre chevaleresque. Rodrigue serait déshonoré instantanément si contre le comte, dans un combat singulier, il usait d'une ruse de guerre; s'il en usait autrement que contre les Maures et dans la grande guerre ; ce serait frauder le combat de Dieu. Cet héroïsme de la cité d'Horace, du jeune Horace et du vieil, sera promu dans Polyeucte en héroïsme de la cité céleste. C'est le même héroïsme qui est promu du registre de la patrie, de la cité terrestre au registre de la cité céleste. Cet amour, cette piété, cette religion de la terre, d'une terre devient l'amour, la piété, la religion du ciel. Tout ce qui est de la cité de Rome devient tout ce qui est de la cité de Dieu. Tout ce qui est de la cité terrienne, de la cité temporelle, de la cité charnelle devient tout ce qui est de la Cité intemporelle, de la Cité spirituelle, de la charnelle Cité éternelle. C'est toute une proposition, c'est tout un i-egistre qui joue pour qu'un deuxième registre joue Tannée suivante. Et par un choix unique, qui représente lui-même, dans ce triple faisceau, la plus grande vocation, la plus grande destination temporelle historique, politique temporelle, cette cité terrestre d'où ensuite nous partirons est en son origine la cité de Rome même, en un point, au balancement originel de sa fortune, la ville de Rome origine et germe et point de départ de l'Empire romain lui-même soubassement matériel, organisme matériel, charpente charnelle du monde chrétien. Charpente matérielle (pré)figurant le monde chrétien.
Et cette sorte de sainteté romaine, de sainteté sauvage qu'il faut bien voir qu'il y a déjà dans Horace. Dans le jeune. Dans le vieux.
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO Ainsi tout le romain de Polyeucte est déjà en g^erme, en origine dans Horace, et le chrétien y est déjà doublement, triplement annoncé, promis, par Ihéroïsme, par le civique, par une sorte de sainteté antérieure, par une rigueur, par une rudesse (qui se retrouvera si tendre dans Polyeucte et qui est déjà si tendre en réalité dans Horace, et surtout dans le vieil Horace) ; par le romain, par le temporel romain, par la destination temporelle de Rome. Par le point d'origine de l'Empire. Cette promotion d'Horace à Polyeucte étant marquée dans la matière, dans le détail notamment par cette promotion que nous avons rencontrée du système lié, des deux vers, des deux rimes en or t.
De la troisième part enfin non plus seulement tout le romain de Polyeucte, la force romaine, mais tout l'impérial romain, l'empire, la clémence romaine, la paix romaine, la majesté romaine impériale, jus atque lex, le droit et la loi, l'administration, le droit romain, la loi romaine, la force romaine, toute la grandeur temporelle, tout ce qui porte le spirituel et l'éternel de Polyeucte, la province romaine.
Gendre du gouverneur de toute la province ;
la province asiatique, (Achaïe), Arménie, Judée, le gouverneur, les intérêts romains, le procurateur de Judée, la préfecture, (donc bientôt l'évêque, l'évêque romain), et aussi tout le Romain philosophe, le paganisme philosophe et adouci. Sévère, qui fait une part si importante de Polyeucte, qu'on oublie généralement, qu'on méconnaît, Félix, Pauline même et surtout dans toute sa vie antérieure sont posés d'abord, sont préparés, sont
ŒLVRES DE PROSE enfin posés une première fois dans Cinna ou lu clémence d'Auguste. Tout prêts pour l'année prochaine. (Et même la mauvaise foi romaine, pour qu'il y en eût pour Félix.)
Une triple proposition était faite sur les tables de proposition, un triple pain de proposition était cuit.
Telles étaient, mon cher Pesloûan, nos propres, nos modestes* anticipations ; à nous-mêmes ; nos longues et poussées méditations communes ; tels étaient quelquesuns des travaux que nous méditions. Ils sont heureux, ceux qui peuvent travailler, qui hors du souci, du tracas, du fatras temporels, dans le grand silence des lampes aux veillées d'hiver pourront travailler les auteurs.
Et à présent plus de notes. Keine... mehr. Plus de notes et plus de paragraphes. — Cette rupture, Halévy, aurait lieu dans des circonstances vraiment tragiques. Elle se produirait, vous le savez mieux que personne, au cœur dune bataille malaisée. Si différents de caractère, si pareils de cœur, je veux l'espérer, je veux le croire, j'en suis sûr, d'un caractère, dun tempérament, d'une société si différentes ; je veux le croire, d'un même cœur ; plus nous sommes différents, plus dans cette même armée, dans cette seule armée nous sommes indispensables l'un à l'autre. Nous sommes
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(comme) dans une armée, nous sommes une armée où tout le monde a le même cœur, mais où l'un est la cavalerie, l'autre le génie, l'autre Tartillerie, l'autre enfin l'infanterie. Et comme c'est vous et moi ensemble l'infanterie. Nous sommes la piétaille. Mais le dernieicarré aussi, c'était la piétaille. Il y a différentes armes. Une seule armée ; plusieurs armes. Et il faut, pourun»^ seule armée, qu'il y ait plusieurs armes. Et encore vous et moi nous ne différons pas tant. Nous différons encore moins. Nous ne différons pas même d'arme à arme. Nous sommes même dans la même arme, de la même .irme, nous servons dans la même arme, nous sommes tous les deux dans l'infanterie. Nous sommes, nous marchons seulement dans des infanteries un peu différentes. Vous vous êtes d'un régiment demi-briard. Moi je suis de cet excellent régiment républicain qui se nomme le Royal-Beauceron. Seulement il y a des jours où je donnerais beaucoup pour aller servir un peu seulement dans le Vert-Vendômois.
Le grenadier va-t-il quereller au voltigeur. Quelle bataille nous soutenons, ensemble, autant que personne vous le savez. Nous sommes des vaincus, c'est un point du moins où je pense que nous tomberions d'accord. Où je pense que nous pensons ensemble. Nous sommes des victorieux vaincus. Et qui ne veulent pas, qui ne peuvent pas rester sur leur défaite, sur leur victoire défaite, qui ne peuvent pas endurer leur défaite. Nous luttons dans les conditions les plus difficiles, dans des
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conditions presque impossibles. Battus de toutes parts, éprouvés de toutes parts, nous sommes une petite troupe qui ne se rendra point. Nous cheminons comme une troupe battue de toutes parts, non vaincue, qui ne se rendra point. Est-ce le temps de nous diviser. Battus de tous les vents, pour nous deux est-ce le temps de nous séparer. Vais-je gratter sur ma copie votre nom, faire un faux en somme, puisqu'elle était faite pour vous, puisqu'elle était inscrite pour vous, puisqu'elle vous était adressée, puisqu'elle vous était envoyée. Vais-je mettre à la place, à votre place un faux-nom, en somme un nom feint, un/).seuf/onyme. Ne serez-vous plus celui à qui je m'adresse. Et vous-même vous croyez peut-être que vous avez aupi'ès de vous un deuxième lecteur comme moi. Ne vous y fiez pas. Vous n'aurez jamais un deuxième lecteur comme moi.
Battus de tous les vents, des mêmes vents, nous sommes, nous passons dans une crise, vous le savez, nous nous trouvons dans des circonstances tragiques. Tout ce qui était chargé, officiellement chargé de maintenir la culture, tout ce qui est constitué, tout ce qui a été institué pour maintenir la culture et les humanités trahit la culture et les humanités. Les trahit officiellement, formellement, ets'en faitgloireet honneur. Et profit. I.es trahit avec une sorte d'ampleur. Et presque d'invention. Et la culture et les humanités ne sont plus défendues que par nous, qui n'en avons point reçu le mandat, je veux dire qui n'en tenons, qui n'en avons reçu le mandat que de nous-mêmes, je veux dire qui n'en tenons, qui (n')en avons reçu le mandat (que) de notre race et de nos grands ancêtres. Spectacle singulier. Spectacle tragique, l'ne fois de plus la Sorbonne est tombée dans
V I C T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO la scholastique. Et dans la scholastique du matérialisme, la pire de toutes. Ce n'est point trahir d'anciennes amitiés, ce n'est offenser personne que de dire que cette Sorbonne, que nous avons tant aimée, ayant absorbé l'Ecole Normale, est devenue une maîtresse d'inculture, et qui s'en vante, est devenue une maîtresse d'erreur et de barbarie, cette Sorbonne où nous avons achevé nos études. Ces maîtres que nous avons tant aimés, si filialement, que sont-ils devenus. Phénomène singulier, et qui prouve que la barbarie toujours veille. Quand nous ferons nos confessions, nous n'aurons à présenter qu'une Sorbonne accueillante et encore cultivée, celle d'il y a bientôt vingt ans. alors ce sera celle d'il y aura quarante ans, une Sorbonne aimable, française, des maîtres que nous aimions lilialement. Vingt ans passent, la barbarie veille. Qu'est-ce que tout cela est devenu. Autour de nous même, Halévy, dans notre entourage le plus proche, l'inculture a des tenants. Vous le savez. Je n'en suis tout de même pas cause. Je ne vous en veux pas, il ne faut pas m'en vouloir. En vingt ans une domination temporelle en matière intellectuelle si solidement établie, (temporellement, en puissance temporelle), que nulle chaire d'enseignement supérieur n'y échappe. Une domination temporelle d'un parti intellectuel. Une Sorbonne qui fait trop parler d'elle ; en dehors de l'enseignement, en dehors du travail. Une Sorbonne dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle fait trop parler d'elle, pour une honnête Sorbonne. Une domination temporelle d'un parti intellectuel qui sans doute n'a point les têtes et les cœurs, qui n'y tient point, (mais) qui a (toutes) les chaires, qui a les honneurs, qui a l'argent, qui fait les mariages,
OEUVRES DE PROSE comme les (anciens) jésuites, et comme les (anciens) rabbins, qui a les charges, qui a le gouvernement temporel, toutes les puissances temporelles. Qui a les concours et les examens. Une exigence, une tyrannie temporelle intellectuelle, je veux dire temporelle en matière intellectuelle comme jamais les Français d'aucun régime n'en eussent supportéune, ne l'eussent supportée. Les Français d'aucun ancien régime, d'aucun autre régime. Ni de l'ancien régime royaliste, ni de l'ancien régime républicain. Singulier phénomène, singulière contradiction. Situation singulière, situation tragique. Des hommes que nous payons quinze mille francs par an pour enseigner, c'est-à-dire, je pense, pour maintenir le grec, le latin, le français, ont trahi le grec, ont trahi le latin, ont trahi le français ; et ces trois grandes cultures ne sont plus défendues que par des pauvres et des misérables ; comme nous ; elles ne sont plus maintenues que par des gueux ; comme nous ; par des individualités Sans mandat. Par de pauvres professeurs, je veux dire par des professeurs pauvres de collèges et de lycées. Et en dehors de l'Université, ou plutôt jointement à l'Université, par des journalistes, (car heureusement nous ne sommes pas les seuls), (et nous sommes de plus en plus nombreux tous les jours, et bientôt nous serons légion), dans des articles de journaux et de revues. Dans des fascicules, dans des brochures, dans des livres. Dans les cahiers. On peut dire que l'Université aujourd'hui reçoit beaucoup plus de véritable secours de son dehors que de son dedans. Et ce qu'il y a de plus fort peut-être dans tout ce débat, c'est que le pouvoir bureaucratique lui-même, les bureaux du Ministère de l'Instruction publique, le parti bureaucra-
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tique, ou comme on dit dans les polémiques les bureaux de la rue de Grenelle ont en somme beaucoup plus défendu la culture que la Sorbonne et l'ont souvent défendue contre elle. Des hommes qui n'ont jamais fait de sciences, qui n'en savent pas un mot, qui n'en soupçonnent rien, qui n'ont jamais fait ni mathémathiques, ni physique, ni chimie, ni biologie, (il faut dire aussi, à leur décharge, qu'ils n'ont fait non plus, qu'ils n'ont fait aussi ni lettres, ni art(s), ni philosophie, ni morale, ni religion, qu'ils n'y entendent rien, qu'ils n'en savent pas un mot, qu'ils n'en soupçonnent rien, puisqu'ils n'ont jamais fait, mis sur pied ni un roman, ni un conte, ni un poème, ni une nouvelle, ni un essai, ni une chronique, ni un pamphlet, ni un propos, ni une comédie, ni une féerie, ni une tragédie, ni un mystère, ni un sonnet, ni une farce, ni une sotie, ni une moralité, ni un cahier, ni des confessions, ni des mémoires, ni même une revue, et que d'autre part leur sécurité de fonctionnaires les met précisément à l'abri des terribles inquiétudes et problèmes moraux), (ni une épîlre), veulent nous faire prendre, à ce prix, les vessies pour deslanternes, et les lettres pour des sciences. Ils ne réussissent ainsi qu'à créer des confusions, une confusion générale, qui seraient joyeuses, si elles n'étaient aussi profondément tristes. Ils n'aboutissent qu'à faire un échafaudage, extérieur, non un monument, de simili-science, de semble-science, de fausse science, de prétendue, de soidisant science, de feinte science, d'imitation de science, plus belle que nature, qui est la risée des (véritables) savants. Ainsi ils perdent les lettres et ne gagnent point la science. Ils perdent les lettres et ne gagnent point, n'acquièrent point une science. Ils ne gagnent
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point les sciences. Ils perdent l'art, la philosophie, la morale, la religion, et n'acquièrent point une science, nulle science, aucune science. Ils perdent, je veux dire ils risquent de perdre elles-mêmes, en elles-mêmes, pour elles-mêmes et pour les autres, et ils sont sûrs de perdre eux-mêmes, de n'en plus avoir ; perdant atque amittunt ; periciilo perdant, re vera sane amittunl. Ils prennent d'ailleurs bien leur temps pour cela. Ils prennent justement leur temps quand les véritables savants, les véritables mathématiciens, les véritables physiciens, les véritables chimistes et biologistes en viennent à reconnaître très heureusement la part capitale, la part originelle, la part primordiale que prennent dans le travail scientifique même, dans l'invention, dans la découverte de science les méthodes d'art, l'intuition, les intuitions, les souplesses d'art, les docilités d'art, les inventions d'art. Parlez-en seulement à un vrai mathématicien, je veux dire à un mathématicien qui ait fait des mathématiques. Au moment même que par un extraordinaire mouvement parallèle toutes les sciences et tous les savants, toutes les quatre grosses sciences, toutes les qutitre grosses branches, tous les quatre gros troncs en viennent aux souplesses, aux docilités d'art, aux réalités d'art, ce sont justement ces littéraires qui s'en veulent dispenser, qui s'en veulent priver. Ajoutons qu'ils prétendent, sous le nom de scientifique, à une rigueur que les savants eux-mêmes, que les vrais savants ne connaissent point, qu'ils ne recherchent point, à laquelle ils ne prétendent point. Tout cela pour édifier une science qui n'en est pas une. Pour édifier une science qui n'en est pas une, on a outrepassé. On a outragé. Tenez, en voilà un, un
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO outrage. On a voulu en faire une comme il n'y en a jamais eu une. Moyennant quoi, pour tenir le coup à cette merveilleuse invention, tout le mouvement, tout l'immense mouvement de la Renaissance, notamment de la Renaissance française, cette conquête, cette énorme conquête, cette énorme acquisition de culture est témérairement, d'un cœur léger, joyeusement exposée. Sans nous, perdue. Et l'on perdait à la fois la culture antique et la culture chrétienne, le mystère et les humanités, la cité et la chrétienté. Singulière science, surscience, suprascientitique. Chercher des renseignements sur un monument, sur une œuvre, sur un texte, pour un texte, pour l'intelligence d'un texte partout ailleurs que dans le texte même, i et ce sont les mêmes qui font semblant d'avoir inventé de recourir au texte, d'aller aux textes), (vous savez, les célèbres sources), chercher des lumières sur un texte, pour l'intelligence d'un texte, partout, pourvu, à cette seule condition que ce ne soit pas dans le texte ; même. Vous savez, Halévy, qu'ils tiennent tout, toutes les chaires, tout le pouvoir temporel ; et qu'un homme qui défend le français, le latin, ou le grec, ou simplement l'intelligence, est un homme perdu ; qu'il ne se fait pas actuellement une seule nomination dans l'enseignement supérieur sans que le candidat ait fait sa soumission, à ces messieurs, sans qu'il ait donné des gages, signé le revers, signé la capitulation et de la pensée, et de la liberté de la pensée.
Sans qu'il ait fait ses dévotions à la sociologie.
Disons le mot, c'est une église, laïque, radicale, qui s'est instaurée parmi nous, sur nous. C'est un pouvoir temporel spirituel, temporel intellectuel, temporel en
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matière spirituelle, temporel en matière intellectuelle. La maison tu appartient, je le ferai connaître. C'est un pouvoir temporel clérical scholastique comme il y en a eu d'aussi mauvais, comme il n'y en a jamais eu de pire. Ils sont, ils forment, vous le savez, une bande bien organisée. Tout l'énorme accroissement, toute l'énorme acquisition de culture de la Renaissance, notamment de la Renaissance française, cette acquisition que l'on croyait acquise, tout ce trésor, toute cette deiTense et illustration, toute cette éminente dignité, toute cette énorme acquisition non acquise, mal acquise, (que l'on croyait acquise pour toujours, tellement le contraire, il y a seulement vingt ans, eût semblé scandaleux), toute cette énorme acquisition remise en cause, mise en péril (sans nous, perdue) par la plus basse démagogie, toutes les études libérales, toutes les études, toutes les cultures d'humanité, pour la satisfaction du caprice, du délire, de la démence, de la brutalité de quelques despotes. Et même quelquefois de leur bestialité même. Une méthode (historique (?), scientifique (!) (?) qui revient, qui consiste à dire, et à s'en vanter, que pour aborder une étude voluptueuse des Lettres philosophiques, il faut avoir établi vingt livres de notes, (c'est-à-dire de commentaires non pas sans doute étrangers au texte, mais soigneusement extérieurs au texte. Une lecture voluptueuse des Lettres philosophiques, par la volupté de vingt volumes de notes, le mot est de M. Rudler. Il paraît qu'il dit aussi une étude qyii plane, ou une étude où l'on plane. Je ne sais plus. Lui non plus. Il veut peut-être dire une étude, une lecture en aéroplane. Qui eût cru, quand nous connaissions l'honnête Rudler à l'Ecole Normale, qu'une vie généralement ingrate lui réserverait des vingt
VICTOR- M A RIE, COMTE HUGO volumes de voluptés sourdes. (Elles ne sont malheureusement pas muettes.) Il y a bien des surprises, dans les promotions. Des analyses totales, des analyses intégrales, des analyses métaphysiques, des analyses (métaphysiquement) épuisantes (de la réalité) dont les savants, dont les véritables savants ne se soucient point, dont ils n'ont que faire, dont ils n'ont cure, dont ils n'ont pas besoin pour poursuivre, pour acheminer leur travail, pour effectuer leur progrès, le véritable progrès scientifique, je dis des vrais savants, des savants qui ont fait des sciences (des mathématiques, de la physique, de la chimie, de la biologie), ce sont nos nouveaux littéraires qui les veulent effectuer, obtenir, conduire à une sorte de plein achèvement ; ce sont (donc) ces hommes qui ne sont aucunement des savants. Des analyses (métaphysiquement) épuisantes que les vrais savants ne réclament pas, dont ils ne parlent pas, dont ils ne se réclament pas, ce sont eux (aussi) qui en parlent, qui en veulent, (/ui en font. Des analyses intégrales, des analyses (métaphysiquement) épuisantes que les vrais savants ne recherchent même pas en matière scientifique, dont ils ne se soucient pas, eux, plus malins, ils vous les obtiennent en matière humaine, en matière d'homme. Ces analyses épuisantes que les véritables savants ne recherchent même pas, ne se proposent même pas d'effectuer, sachant qu'il y a des synthèses, eux, ils vous les enlèvent en un tour de main (de vingt volumes). Car il ne faut pas que l'on nous veuille, il ne faut pas que l'on nous vienne effrayer, que l'on vienne nous en imposer avec l'établissement, avec le maniement de ces vingt volumes. Vingt volumes, c'est beaucoup pour le travail, c'est lourd à mettre à bout de bras. Mais pour
ŒUVRES DE PROSE une analyse intégrale (de matière d'homme, en matière humaine), c'est peu; pour une analyse infinie c'est infiniment peu. Pour une analyse épuisante c'est rien. C'est dire que tous les trucs, tous les échafaudages, tous les mouvements d'approche, toutes les approches, toutes les approximalions que les savants ont inventés, ont imaginés, ont été forcés, ont été contraints d'inventer pour faire le tour de la réalité parce qu'ils n'étaient pas dedans, pour trianguler de loin ( de moins loin) la matière, leur matière propre, parce qu'ils n'étaient pas, comme esprits, la matière, parce qu'ils n'étaient pas, comme esprits, leur matière, parce qu'ils n'étaient pas même, comme esprits, dans la matière, dans leur matière, eux qui au contraire jouissaient dans leurs études et pour leurs études de ce privilège unique d'être du même ordre que leur matière, que leur propre matière, d'être (mis), d'être nés, d'être situés au cœur de leur propre matière, pour faire comme les autres, serviles imitateurs, singes imitateurs, sots imitateurs, fiers, orgueilleux imitateurs, fiers, orgueilleux de soi et de leur imitation, fiers, orgueilleux de leurs modèles, (les vrais savants), de leurs prétendus modèles, de leurs patrons où ils n'entendent rien, singes glorieux imitateurs ils prennent tout ce fatras sur leurs épaules, sur leurs pauvres reins, maigres, surleursépaules voûtées, (ce fatras qui n'est un fatras que pour eux, qui n'est pas un fatras pour les véritables savants, ou plutôt qui ne leur est qu'un fatras nécessaire, inévitable, indispensable, congruent), ils chargent sur leur dos toutes ces échelles et tous ces micromètres et sortant de leur maison, déménageant, de leur propre maison, sans esprit de retour ils vont dans la maison d'en face, ou, autant
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO que possible, dans une maison beaucoup plus éloignée, dans la maison la plus éloignée, pour voir s'il n'y aurait pas dans cette maison, la plus éloignée, un semblant de lucarne, un coin perdu, qui donnerait, mais de très loin, sur leur maison, (abandonnée, sur leur propre maison abandonnée), d'où on pourrait peut-être, en braquant beaucoup d'instruments, et ensuite en faisant beaucoup de calculs, voir, entre apercevoir quelque peu de ce qui se passait chez eux.
Singuliers savants, singulière science. Au lieu de faire appel au moins à quelques sciences, à quelque science qui ait au moins quelque parenté avec eux, ou plutôt dont la matière ait au moins quelque parenté avec la leur, au lieu de s'appuyer, de s'adosser par exemple à la botanique, à l'anatomie et à la physiologie végétales, comme faisait par exemple au moins ce pauvre et grand Brunetière, à qui d'ailleurs il faut avouer que ça réussissait généralement mal ; ou encore au lieu de s'appuyer, de s'adosser à la zoologie, à lanatomie et à la physiologie animales, qui est tout de même un peu voisine en un certain sens, en beaucoup de sens, dont les matières sont tout de même voisines, enfin au lieu de s'appuyer, de s'adosser à la biologie, qu'ils ne savent pas, (dont ils se méfient tout de même, d'instinct, le seul instinct qu'ils aient, l'instinct de méfiance, qu'ils soupçonnent trop souple, trop complaisante, trop vivante, trop art), (trop ce qu'ils devraient être), les gars ils vont d'emblée aux chimies, qu'ils ne savent pas non plus, aux physiques, qu'ils ne savent pas, aux mathématiques
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qu'alors ils ne savent pas. Il est très remarquable que les ignorants vont toujours aux mathématiques, comme à une science merveilleuse, comme à une science plus que science, comme à tout ce qu'il y a de plus savant, monsieur. Ils ont cette secrète assurance, et ils en tiennent compte dans leur conduite, pour être les plus savants, savants au suprême, au dernier degré, pour être (les) plus savants que tout le monde, ils ont cette sourde, cette officielle conviction que les mathématiques sont plus scientifiques que la physique, les physiques plus scientifiques que la chimie, les chimies plus scientifiques que la biologie. Ayant entendu parler vaguement de ce classement, de cette classification des sciences, de cette (célèbre) classification d'Auguste Comte. Si justement célèbre au baccalauréat. C'est tout ce qu'ils ont retenu, tout ce qu'ils ont appris, tout ce qu'ils ont compris de la classification d'Auguste Comte. Ils sont convaincus que ça forme ainsi une série (purement) linéaii'e, et confondant, (car celte classification même d'Auguste Comte, dont ils ont entendu parler, qu'ils connaissent par ouï-dire, eux les amateurs de sources, les buveurs d'eau de source, cette classification même il n'y entendent rien, ils ne la connaissent, ils ne l'interprètent qu'à contre sens), et confondant donc Vabslrait dans cette classification même, pris dans cette classificatiomnême, confondant Vabslrait avec le scientifique ils sont convaincus que ça veut dire, que cette linéarité consiste à être une linéarité de scientifique, qu'en remontant la ligne, la série, la série linéaire chaque étape, chaque degré est, fait un progrès de scientifique, que la série, que la progression
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO d'' abstraction croissante est en réalité (si je puis dire) une série, une progression de science croissante, de scientifique croissant, (je ne serais pas surpris que dans leur pauvre tête scientifique ne soit encore quelque chose de plus considérable que science, de plus grand, de plus marqué, de plus honorable, de plus avancé, de plus noble, de plus scientifique, de plus rituel, de plus tabou, de plus totem), (enfin quelque chose de plus), et ils sont convaincus que la série, que la progression de complexité croissante est en réalité inversement, contrairement, une dégression, une série de scientifique décroissant. C'est-à-dire que plus en descendant les sciences s'emplissent de réalité, plus ils les méprisent. C'est ainsi qu'ils interprètent à contre sens la classification de Comte. Ou plus exactement, plutôt à faux sens, à sens tout à fait à côté. Tout à fait autre. Tout à fait étranger. Non pas seulement à contre sens. Mais à sens diminué. A sens grossier, grossiérisé. Aussi vous ne les arrêterez pas. Ils ne seront pas seulement laiologistes, na. Ça ne serait rien. Ils ne seront plus scientifiques, ils seront chimistes et physiciens. Ils ne seront pas seulement chimistes et physiciens, na. Ça ne serait pas encore assez scientifiques. Ils seront encore plus scientifiques, suprême scientifiques. Ils ne seront pas moins que mathématiciens. Je vous le dis, toute la rigueur mathématique.
Mais mon ami, (c'est à ce littéraire que je parle), tous ces gens-là voudraient bien être comme vous. Comme vous étiez nés, naturellement, nativement,
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comme vous étiez nés natifs. Ils voudraient bien être dedans, comme vous êtes, comme vous étiez, avant que de sortir. Comme vous étiez avant que d'en sortir ils voudraient bien y être. Ou y être nés, ou y être introduits. Y avoir été introduits. C'est pour s'y introduire qu'ils ont (inventé, dressé) tant d'appareil(s). Ce n'est pas pour autre chose que pour s'y introduire, petitement, pauvrement, prudemment, patiemment, comme ils peuvent. Ils voudraient bien être à votre place. Croyez-moi, mon ami, ils donneraient tous leurs compas pour pouvoir se passer de compas, pour des mesures plus ténues, pour des exactitudes plus entières, plus déliées, plus fin coupées.
Ils voudraient bien y être. Ils voudraient bien être comme vous. Ils voudraient bien, comme esprits, les mêmes qu'esprits, être la matière. Ils voudraient bien être, comme esprit(s), leur (propre) matière. Alors ils n'en demanderaient pas si long. Ils n'en demanderaient pas tant. Ils ne demanderaient pas leur compte. Ils ne demanderaient pas leur reste. Ils n'échafauderaient pas tous ces béliers et toutes ces catapultes. Ils n'armeraient pas ces inventions mêmes, ces mécanismes mêmes, ces machines mêmes qu'ensuite vous leur empruntez.
Vous avez eu raison, (c'est toujours à ce littéraire), de vous défier des biologies. Elles vous eussent au moins enseigné la prudence, une certaine prudence. Elles en ont encore plus que les autres, quand elles sont vraies, à défaut d'être réelles, quand elles sont
V I C T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO (vraiment, véritablement) scientifiques. Elles vous eussent enseigné des prudences ; mais c'est bien ce que vous redoutez le plus. La botanique par exemple, où est le botaniste qui dirait, et n'enfermerait-on pas incontinent le botaniste qui dirait : Mesdames et messieurs je vais vous pousser non pas une romance mais une analyse épuisante de ces vingt mètres cubes de terre, une analyse si parfaitement épuisante qu'écoutezmoi bien : il ne s'agira plus après, il ne sera plus aucunement intéressant, absolument aucunement, il ne sera plus question, pour savoir l'histoire, l'événement de l'arbre qui poussera dedans, de savoir ensuite si ensuite on y mettra, si on y laissera tomber un marron ou un gland. Gela n'aura plus aucune importance, aucune espèce d'importance, une importance mathématiquement égale à zéro. On l'enfermerait, le botaniste. C'est pourtant exactement ce que veulent, ce que nous veulent nos nouveaux littéraires. Ils font en vingt volumes une analyse épuisante. Censément épuisante. Epuisante de quoi. De tout ce qui n'est pas le texte. (Naturellement). De tout ce qui est extérieur au texte. Si on le pouvait de tout ce qui est étranger au texte. Ensuite ils professent. Je veux dire à la fois qu'ensemble ils enseignent et ensemble ils font profession. Nous avons fait, disent-ils, nous avons fait en vingt volumes cette analyse épuisante. Nous connaissons parfaitement tout ce qui n'est pas le texte, tout l'extrinsèque, tout l'extratexte ; totalement, intégralement, absolument; scientifiquement; ils veulent dire métaphysiquement, mais il n'en ont pas le courage ; et puis ils ne sont pas forcés de parler français ; c'est l'écrivain qui est forcé de parler français. Qu'importe, disent-ils
ŒUVRES DE PROSE ensuite, qu'importe que dans ces vingt volumes, pour savoir l'histoire, pour savoir l'événement de l'homme qui croîtra, qu'importe ensuite que dans ces vingt mètres cubes se soit trouvé (mis) (ensuite) un Molière ou un Beaumarchais.
Un botaniste, un biologiste n'ose pas, ne parlera jamais (de) mathématique, de (la) certitude mathématique, -de (la) connaissance mathématique, de méthode, d'exactitude mathématique, il ne parle, il ne pense jamais d'épuisement. Un mathématicien, pour beaucoup de raisons, d'autres raisons, des raisons contraires, des mêmes raisons, un mathématicien en parle avec prudence. En parle peu. Nos fiers gars de littérateurs en parlent hardiment, ils ne parlent que d'exactitude. Ils ne pensent, s'ils savaient le français ils ne parleraient que d'épuisement. Ils parlent, ils parlent, ils écrivent. Ils parlent d'exactitude inlassablement. Ils parlent d'exactitude impitoyablement. Ils parlent d'exactitude imperturbablement.
Ainsi Halévy nous avons échangé une paire de témoins. Mais pour faire des économies nous avons échangé la même. Où en eussions-nous d'ailleurs
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO
trouvé des (tout) pareils, une deuxième paire. Julien Benda, Robert Dreyfus, deux aigus. Quand je dis que nous les avons échangés je suis bien bon. Je me flatte. Ils se sont très bien échangés sans nous. Allons, avouons, disons aujourd'hui la vérité. Nous avons autour de nous des dévouements tels que ces dévouements iraient, n'hésiteraient pas, jusqu'à nous empêcher, par la. force, de faire des sottises. Nous avons des amis qui ne nous laisseraient pas faire. Ils se sont très bien échangés tout seuls. Il est devenu si évident pour un certain nombre de personnes, et cette année même pour l'opinion, en général, pour la grande opinion, que nos cahiers sont (devenus), constituent plus qu'une entreprise unique, une institution unique, d'un prix unique, et en un certain sens une réussite unique que je sais bien qu'il y a une conspiration constante, un complot permanent, non pas peut-être pour nous nourrir, mais pour nous empêcher de tomber, et même pour nous empêcher de nous exposer. Nos amis, je sens que nos amis n'hésiteraient pas à aller jusqu'à se porter aux dernières extrémités. Un complot, un tracé de complot court là-dessous, un réseau de complot court tout autour de nous. Ne faisons pas la bête. Nous marchons sur un terrain dangereux. Tous nos amis conspirent pour nous. Les vôtres, les miens, qui sont quelquefois les mêmes. Du moins les miens sont Icfujours les vôtres. Je voudrais avoir la certitude que les vôtres sont toujours les miens. Avouons-le. A peine le bruitse répandit-il, comme un légermurmure, qu'il fallait deviner, soupçonner, plutôt qu'on ne pouvait l'entendre, que peut-être il y avait, qu'il allait y avoir quelque chose entre nous, qu'aussitôt, qu'instantanément nous
ŒUVRES DE PROSE
nous sentîmes enveloppés des innombrables cheminements de cette conspiration sourde. Jamais je n'ai eu autant de plaisir à me sentir les mains liées. Dans ce Paris pourtant désert, (c'était au commencement des vacances et tout le monde était parti ou partait), de mille liens souples et fragiles, imbrisables, nous nous sentîmes saisi. Démon côté Pesloiian était prêt, comme une immense réserve. J'ai vu l'heure que Pierre Marcel revenait comme un télégramme de la Vallée Saint-Briac. J'ai vu l'heure que l'on allait mobiliser Taco. Dans un besoin ils mobilisaient Marianne. C'est bon signe pour la République, Halévy, quand les conseils du Prince sont aussi résolus à lui lier les bras. Il faut qu'il soit bien entendu, officiellement, et rédigé en forme de protocole que je n'ai voulu dans mon cahier ni attenter à votre courage, personnel, ni vous offenser, ni à plus forte raison vous outrager, ni porter atteinte à l'idée que nous avons de votre courage, ni comparer, ni juger votre courage. Quand je veux outrager, je m'y prends d'une autre encre. Quand je veux offenser, je sais m'y prendre. Je n'ai jamais voulu ni vous outrager, ni vous offenser même, et ne l'ayant pas voulu il faut admettre que je ne l'ai pas fait, car autrement je serais un mauvais écrivain, et cela m'étonnerait beaucoup. Je serais alors) un écrivain impropre. Je sais que je puis êlre, et souvent que je veux être un écrivain qui déplaît. Je sais que je ne suis point un écrivain impropre. Il ne m'est jamais venu à la pensée, (et par suite jai l'assurance qu'il ne peut pas m'être venu à la plume^ qu'il ne peut pas êlre venu sur ma page), ni de juger votre courage, ni de comparer votre courage au mien.
VICTOR- M A RIE, COMTE HUGO
Je n'ai jamais eu l'intention de juger voire courage, de juger votre cœur. Où en aurais-je pris, de qui en aurais-je reçu le mandat. De qui tiendrais-je mon pouvoir. Qui m'aurait signé mes pouvoirs. Où en aurais-je pris, de qui en aurais-je le droit. Je suis trop chrétien, Halévy vous le savez mieux que personne, pour n'avoir pas une horreur invincible du /u^emen/, une peur, une horreur de juger ^ une sorte d'horreur pour ainsi dire physique insurmontable. Ae jugez pas afin que vous ne soyez pas jugés, c'est l'une des paroles les plus redoutables qui aient été prononcées, l'une de celles qui me sont partout présentes. A vrai dire elle ne me quitte pas. Le judicium, c'est mon ennemi, mon aversion, mon horreur. J'ai une telle horreur du jugement que j'aimerais mieux condamner un homme que de le juger. Je n'ai jamais eu l'intention de comparer votre courage et le mien. Je veux croire que nous avons sensiblement le même, appartenant sensiblement à la même classe démobilisation de la même armée française. Comparer votre courage, compai'er le mien, où serait ma norme, où ma règle, où le niveau de nos vies. Nous parlons toujours de la guerre, qui est la grande mesure du courage; j'entends la grande mesure temporelle, peutêtre la seule, mais ni vous ni moi ne lavons jamais faite. Nous avons failli la faire. Plusieurs fois. Dans ces alertes nous faisions la même contenance. Nous levions la même tête. Dans cette alerte notamment, dans cette alarme de 1905 nous partions du même pied. Déjà nous n'étions plus l'un et l'autre des jeunes hommes dans des vieux régiments, nous étions des vieux hommes dans des jeunes régiments. Pourtant. Avec notre air de ne pas y toucher, vous savez que c'était le cri unanime du
ŒUVRES DE PROSE camp de Cercottes : Si une fois les réservistes marchaient, ça serait pour de bon. Pendant toute cette alarme, tant que dura la tension, quand TAllemagne n'entra pas, parce qu'elle n'osa pas, tout le temps qu'elle n'entra pas du même pas nous allions les mêmes routes ; nous nous maintenions ensemble magnifiquement entraînés; dans le besoin nous abattions côte à côte, aussi longtemps que dura la tension, nous abatlions l'un et l'autre, nous abattions nos quarante kilomètres comme un jeune homme. Nous serions prêts à recommencer. Dans la mesure où la carcasse le veut. De telles compagnies, de tels accompagnements, de telles conserves ; de telles routes ; de tels souvenirs ne doivent-ils pas durer toute la vie. Ne doivent-ils pas marquer toute une vie. Ne doivent-ils pas compter, comme sacrés. Ne doivent-ils pas valoir pour toute une vie. De tels souvenirs communs, en commun, cueillis en commun, amassés, ramassés comme une moisson commune. Cette moisson de la route. Ces marches communes. De tels souvenirs ne doivent-ils pas engager, en un certain sens, (toute) une vie, marquer, engager nos deux vies, compter pour (tout) ce qui nous reste de ces deux vies, nos deux, déjà si entamées, si profondément diminuées déjà, qui plus est, si diminuantes. De tels souvenirs n'éclairent-ils pas toute une vie, ne valent-ils pas, ne comptent-ils pas pour une vie entière.
L'un parl'aulre, Halévy, l'un vers l'autre nous avons
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO connu brusquement, tous deux ensemble nous avons connu le péché et l'état de péché. Les philosophes et les philosophies, ces grossiers, (les théologies et les casuistiques, ces autres grossiers, ces grossiers parallèles, et les scholastiques), les cléricaux de l'une et l'autre loi, ces grossiers ensemble, les docteurs de la loi cléricale et de la loi anticléricale, ces conjoints, les docteurs de la loi (cléricale) laïque et de la loi (laïque) cléricale, ces conjurés, tous ces intellectuels enseignent ensemble, professent qu'il y a des péchés, peccata, des actes que nous commettons, des actes, limités, que nous péchons. Que l'on commet. Qu'avec ces péchés naissent et meurent, commencent et finissent, se découpent nos responsabilités. Et tout ce qui dans les systèmes des intellectuels accompagne la et les responsabilités, se modèle sur les responsabilités, les suit aveuglément: le regret, le remords, le repentir, la pénitence, la contrition. Hélas, mon ami, si nous n'avions à nous garer que des péchés que nous commettons ; on pourrait voir encore. Mais il en est des péchés comme des automobiles. Ils circulent eux-mêmes. Ils nous attendent, ils nous guettent eu.x-mêmes. Et même ils s'arrangent pour qu'il y ait encore de notre faute. Vous partez tous les matins de chez vous. Ça va bien. Vous traversez trente, quarante fois par jour le boulevard Saint-Germain, pour aller à Danton. Prendre une leçon d'audace. Il n'y a jamais rien. Tout votre organisme est déjà dressé, fait, inconsciemment tendu, sans fatigue au moins apparente, au moins consciente, habitué à faire que les autos défilent devant vous et non pas dessus vous. C'est pourtant par un jour pareil, commencé de même, commencé le même, et qui
ŒU\'RES DE PROSE vous aura paru identique, c'est par un jour pareil que vous vous réveillerez dans les jambes de quelque cinquaniejqiiatre-vincft-dix et que vous serez bu par quelque Michelin. Et ce qu'il y a déplus fort c'est que le chauffeur vous démontrera clair comme le jour qu'il allait son chemin et que c'est vous qui vous êtes mis si je puis dire dans ses moyeux. Gratuitement. Et ce qu'il y a de plus fort c'est qu'il aura raison. C'est que ce sera vrai. Qu'y avait-il donc ce jour-là qu'il n'y avait pas eu les autres jours. Ainsi, haud secus ac, totalement ainsi, non autrement du péché. Un matin comme tous les matins vous partez de chez vous. Du même pied. La journée sera donc comme toutes lesjournées. Dure et pure. Mauvaise, mais pure. Un matin comme tous les matins vous partez de votre (pure) maison. Un matin comme tous les matins vous partez innocent. Le cœur pur. Et quand vous rentrez le soir dans votre maison. Inconscient, innocent vous vous ramassez le soir, dans la journée vous vous ramassez ayant offensé, ayant blessé, ayant altéré une amitié qui vous était chère, une amitié ancienne. Une amitié entre toutes. Vous vous ramassez, vous vous recevez par terre. Vous avez fait une cassure. Une fêlure dans le cristal. Une lézarde, une crevasse, dans le mur. Une fissure dans la pierre et dans le ciment. L'homme baigne dans l'accident et dans le péché. Qu'y avait-il ce jour qu'il n'y avait pas eu les autres jours. Et ce qu'il y a de plus fort c'est que votre ami vous ferait voir, qu'il vous (dé)montrerait clair comme le jour, (mais il ne le fera point, puisqu'il est votre ami), (c'est surtout ce jour-là qu'il s'en gardera, de le faire, puisque vous êtes malheureux, puisque vous avez tort, et de rien ajouter; de rien faire qui puisse
V l C T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO
aggraver un malheur, un accident irréparable), (que tout le monde sent, que l'un et l'autre vous sentez irréparable), (de rien faire qui puisse accroître), à défaut de votre ami un témoin, le célèbre témoin impartial, témoignerait, (le célèbre témoin historique), un juge, le juge jugerait que c'est vous qui avez tort, que cette amitié allait son droit chemin, et que c'est vous, on ne sait par quelle aberration soudaine, par un coup de tète, par quelle sourde remontée d'instinct, qui vous êtes mis en travers, qui vous êtes comme un étourdi jeté à la traverse. Mais comme un étourdi préparé de longue main. C'est vous qui vous êtes fait écraser. Et ce qu'il y a de plus fort c'est qu'ils ont raison. C'est que c'est vrai. Et vous savez bien qu'il y aura toujours dans le cristal un fd, qui sera le fd de cette fêlure. Et que dans la pierre et que dans le mur il y aura toujours un crépi, que l'on aura refait, qui recouvrira cette fissure et cette crevasse. Votre ami aussi le sait, ensemble avec vous, puisqu'il est votre ami. Et puisqu'il est la victime. Tout le monde le sait. Votre ami sait (aussi) que vous le savez. Il sait que vous savez qu'il le sait. Vous savez qu'il le sait; et qu'il sait que vous le savez. Vous êtes, c'est pour cela que désormais le même regard n'habitera plus vos yeux. \'ous êtes comme deux bêtes blessées, qui savent, qui ne regardent plus de même. Et une tendresse inconnue, inquiète, vous vient, une liaison nouvelle, si inquiète, une compromission, une complicité, d'avoir été victimes ensemble. D'avoir souffert ensemble. De la même blessure. L'un par l'autre- D'avoir été pris dans le même piège. Dans le piège éternel. Alors on n'est plus brave. On est comme deux prisonniers de guerre, qui eussent capitulé ensemble,
qui eussent été pris le même jour et qui ensemble eussent subi cette commune humiliation, qui la tête basse reviendraient ensemble des pontons anglais ou des casemates allemandes, ayant beaucoup souffert, sachant ce que les autres ne savent pas, qui ensemble rentreraient dans le commun pays. On est comme deux prisonniers qui se fussent un peu déshonorés ensemble. Ainsi nous sommes devenus compagnons de chaîne. C'est Tétat d'humiliation, c'est l'état chrétien même, c'est proprement l'état de péché. Qui sait dans cet état, dans cet accident de cet état, qui est le plus coupable, celui qui pèche, ou si ce ne serait pas celui contre qui onpèche, utergraviuspeccet,quipeccet,anqui peccatum paliatur; [scilicet is adversus quem, contra quem peccetur); qui des deux est le plus victime, le plus malheureux, le plus offensé. Tel est l'état de péché. C'est un état qui dépasse de beaucoup, qui dépasse infiniment le péché même, /)ecca<um, qui le déborde de toutes parts. Qui est même autre, au fond, infiniment autre,^ on peut le dire, qui est tout autre chose. Il est certain que dans une prière que vous ignorez, Halévy, quand nous disons Ora pro nohis peccatoribus nous donnons à ce moi peccatoribus, ou plutôt ce n'est pas nous qui le lui donnons, ce mot pécheurs a un tout autre sens^ infiniment plus profond, infiniment plus grave, et plus constitutionnel pour ainsi dire que le mot peccatum, techniquement un péché; que l'idée, que le fait, que le concept d'un péché. Ce n'est pas du tout la même chose. C'est tout autre. Ce n'est pas du tout ce sens intellectuel, historique, découpé. Ici c'est l'état même et la condition de l'homme, la bassesse et la misère, l'infirmité. Et il est extrêmement remarquable, Halévy,
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO puisque nous parlons d'offenses, que dans une prière que vous connaissez, ce dont nous demandons la rémission, et que dans le français nous nommons nos offenses, dans le latin ce ne sont pas proprement nos péchés, peccata nosfra, mais exactement ce sont nos dettes, débita nostra.
§ 84. — Ne peuvent pas mener une vie chrétienne, c'est-à-dire ne peuvent pas être chrétiens ceux qui sont assurés du pain quotidien. Je veux dire temporellement assurés. Et ce sont les rentiers, les fonctionnaires, les moines.
Peuvent seuls mener une vie chrétienne, c'est-à-dire peuvent seuls être chrétiens: ceux qui ne sont pas assurés du pain quotidien. Je veux dire temporellement assurés. Et ce sont les joueurs (petits et gros), les aventuriers; les pauvres et les misérables ; les industriels; les commerçants; (petits et gros) ; les hommes mariés, les pères de famille, ces grands aventuriers du monde moderne.
Cinquante ans est un âge moins terrible. On nous le dit de toutes parts etje crois que ce n'est pas seulement pour nous rassurer. Quarante ans est le commencement du devers, le commencement de l'autre versant. Quand je vois la solidité assise d'un Millerand, ce buste carré, ces épaules carrées, ce front carré, cette volonté carrée, ce jugement carré, assis comme une lourde table de
OEUVRES DE PROSE chêne, cette énergie presque rude et presque comme sommaire, ces yeux plantés, sous une énorme arcade, sous cette broussaille de poils gris, ce regard bleu, gros, plein de force, je me laisse aller à croire, je crois volontiers que ce n'est qu'un temps, qu'il y a une deuxième jeunesse. Et quand je vois notre grand Laurens, le plus jeune de nous tous, je me laisse aller à compter que peut-être il peut être donné à un homme de conduire son œuvre peut-être pour ainsi dire presque jusqu'à son plein achèvement.
Un matin comme tous les matins vous partez innocent de votre innocente maison. Dans la journée vous ne faites rien. Rien de plus. Rien d'autre. Et le soir c'est fait. Un irréparable a été commis. C'est fini. Touts'est fait sans vous. Le péché connaît très bien son affaire. Il s'est commis sous votre nom, sous votre responsabilité réelle, sans rien vous demander. Vous êtes inopiné.
Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords, du souvenir, de la honte; du repentir, de la pénitence ; de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se reprocher ; du péché sans avoir péché ; et que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables.
Des autres mesures, des autres courages, des autres mémoires vous me permettrez, Halévy, de ne point
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO rompre ce sceau et de ne point parler publiquement. Depuis que je vous connais je vous connais dans des épreuves sans nombre, dans des épreuves de toutes sortes. Depuis que vous me connaissez vous me connaissez battu des vents, comme vous, sinon des mêmes, battu d'épreuves, comme vous, souvent des mêmes, assailli de misères de toutes sortes. Vous aviez certainement (beaucoup) plus d'épreuves que je ne vous en connaissais, vous étiez constamment dans beaucoup plus d'épreuves que je ne le soupçonnais. C'est toujours ainsi. Et moi permettez-moi de vous le dire, moi aussi j'en ai eu plus que pour mon grade, j'en ai, au moment même où ce débat imprévu éclatait, j'en ai dont vous n'avez même, dont vous ne pouvez avoir aucune idée, aucune image, aucune représentation. J'en ai que vous ne soupçonnez pas. Allons-nous misérablement quereller qui de nous deux subit les plus dures épreuves. Je vous accorderais, hélas, immédiatement, que vous avez été infiniment plus éprouvé que moi. Je vous accorderais malheureusement tout. De telles épreuves, vous le savez, ne se mesurent point par des mesures temporelles. Vous les supportez d'un coeur stoïcien, que j'admire, que j'aime. Je les supporte, autant que je le puis, vous le savez, mieux que personne vous le savez, tant mal que bien, tant bien que mal, plutôt mal que bien, certainement plus mal que vous, peut-être beaucoup plus mal autant que je le puis je les supporte d'un cœur chrétien. Allons-nous quereller qui de nous deux supporte le plus courageusement les épreuves. Je suis si mécontent de moi que je vous accorderai tout. Ces mesures, ces grandeurs, vous le savez, ces épreuves, ces résistances ne se mesurent, ne se pèsent point par des balances
OEUVRES DE PROSE temporelles. J'ai souvent admiré votre courage dans l'épreuve. Je n'y ai jamais admiré le mien. Voilà tout ce que je puis publiquement vous en dire. Et c'est déjà peut-être trop.
Je compte, Halévy, que vous ne réglerez point ces débats par les méthodes kantiennes, parla philosophie kantienne, par la morale kantienne. Le kantisme a les mains pures, mais il n'a pas de mains. Etnousnos mains calleuses, nos mains noueuses, nos mains pécheresses nous avons quelquefois les mains pleines. — Agis, dit Fouillée, comme si tu étais législateur en même temps que sujet dans la république des volontés libres et raisonnables. C'était une fois un fonctionnaire qui a eu du génie, du plus grand. Mais il était fonctionnaire, une fois fonctionnaire ; il était célibataire, deux fois fonctionnaire; il était professeur, trois fois fonctionnaire ; il était professeur de philosophie, quatre fois fonctionnaire ; il était fonctionnaire prussien, cinq et septante fois fonctionnaire. Il n'a pu avoir qu'un (très grand) génie de fonctionnaire. (Et de célibataire). Hélas législateur en même temps que sujet. Hélas /a république des volontés libres et raisonnables. — Agis de telle sorte, continue Fouillée, agis de telle sorte que la raison de ton action puisse être érigée en une loi universelle. Agis de telle sorte que l'action de Fouillée puisse être érigée en une loi universelle. Et même l'action de
VICTOR- MARIE, COMTE HUGO Kant. Alors, pour commencer, il n'y aurait plus d'enfants. Ça ferait un beau commencement. Tout devient si simple, dès qu'il n'y a plus d'enfants. Sich zur allgemeinen Gesetzgebung schicken. Hélas combien de nos actions pourront être érigées en une loi universelle. Et combien de raison de nos actions. Zur allgemeinen Gesetzgebang. Et cela ne nous est-il pas tellement égal. Cela ne nous est-il pas tellement étranger. N'avons-nous point d'autres inquiétudes, d'infiniment autres profondeurs. D'infiniment autres soucis. D'infiniment autres détresses. Combien de nos actions ne pourraient point être érigées, geschickt, en loi universelle, pour qui cet envoi ne présente même aucun sens ; et ce sont celles à qui nous tenons le plus, les seules à qui nous tenions sans doute; actions de tremblement, actions de fièvre et de frémissement, nullement kantiennes, actions d'une mortelle inquiétude ; nos seules bonnes actions peut-être ; nullement planes, nullement quiètes, nullement calmes, nullement horizontales ; nullemvint législatives; nullement tranquilles, sûres de soi ; nullement dans la sécurité ; nullement sans remords, nullement sans regrets ; des actions sans cesse combattues, sans cesse intérieurement rongées, nos seules bonnes actions, les moins mauvaises enfin, les seules qui compteront peut-être pour notre salut. Nos pauvres bonnes actions. Les seules, et ce sera si petit, que nous pourrons présenter dans le creux de la main. Alsokann einverniinfliges Wesen sich seine su bjectiv-praktischen Principien^d. i.Maximen,entweder gar nicht zugleich als allgemeine Gesetze denken, oderes muss annehmen, dass die blosse Form derselben, nach der jene sich zur allgemeinen Gesetzgebung schicken, sie fur sich allein
ŒUVRES DE PROSE zum praktischen Geseize mâche. Elle est loin, Vallgemeine Geseztgebung .
11 faut, Halévy, que nous soyons bien ensemble. Votre intérêt vous y pousserait, si vous étiez sensible à l'intérêt. Vous savez que je vais devenir très puissant. C'est entendu. C'est une affaire entendue avec Benda. Et tout ce qui est entendu avec Benda arrive toujours. Je vais enfin org-anisermon parti . Depuis le temps que l'on me le demande. Ça ne sera plus seulement cet odieux parti péguyste que le parti intellectuel avait feint, avait fondé il y a quelque dix ans pour me dispenser de le fonder, (la seule fondation qu'il ait jamais faite), pour m'embêter, pour me le jeter dans les jambes. (Ça n'avait pas pris, d'ailleurs; sont-ils capables seulement de lancer un nom, un surnom ; cognomen, un sobriquet ; nous nous leur avons bien imposé ce nom de parti intellectuel, qu'ils portent avec un orgueil mélangé (d'amertume) . Ce sera (proprement) le parti Péguy (même). Ou plutôt les partis Péguy. Car il y en aura deux, un seul ne suffit pas à ma grandeur.
Du premier des deux, Halévy, vous ne serez peut-être pas facilement. Rassurez-vous, c'est le petit. Mais M. Sorel en est depuis dix ans et plus et moi depuis toujours et nous nous en trouvons fort bien. M. Benda
V I C T 0 R - M A R 1 E , COMTE HUGO fait quelquefois semblant de n'en être point. Il va, il voyage jusqu'à Versailles pour n'en être point. Mais il se cache à Paris pour en être. C'est, ce sera le parti des gens qui ne quittent pas Paris pendant les mois d^éié. Ce sera un peu long à mettre dans nos programmes. Mais les grands partis à présent ne se désignent plus que parleurs initiales. L. P . D. G. Q. N. Q. P. P. P, L. M. D. E. Un rêve. C'est un peu moins court que le S. F. I. 0. Mais aussi ce sera plus puissant. Daviot même ne pourra pas en être. A cause des Sables d'Olonne. Paris n'appartient pas seulement à ceux qui se lèvent matin. (Et qui ainsi préparent, avant qu'on soit levé, la campagne, la bataille, la victoire de la journée, /a yourrjée même, comme on disait : la journée a été bonne, la journée a été mauvaise; la journée a été gagnée, la journée a été perdue; heureux temps où les batailles étaient des journées), à ceux qui montent la journée devant soleil levé. Cela c'est le vieux jeu, toujours bon, le premier jeu, l'ancien jeu, le (vieux) Balzac. (Toajoursjeune). Voici le perfectionnement, le deuxième degré, le deuxième jeu. Paris appartient à ceux qui pendant les mois d'été préparent la campagne d'hiver.
§ 85. — Paris n'appartient à personne.
C'est sur le deuxième parti que je compte. C'est le grand parti. De ce deuxième parti vous serez, non
ŒUVRES DE PROSE plus seulement vous, Halévy, mais vous aussi, non point tout à fait aujourd'hui, j y consens, mais de ce deuxième parti quelque jour vous aussi vous serez, ami lointain, cher entre tous, par l'amitié même, et comme en outre par Téloignement ; vous en serez, homme jeune, plein de sang ; qui naguère maréchal-des-logis d'artillerie coloniale vous enivriez de la vitesse et de la force des batteries à cheval; qui avez un sabre, et cest pour vous en servir; qui dans une maison glorieuse, (dans le siècle), de tant de gloire avez réintroduit l'antique gloire militaire ; et aussi l'antique gloire navale, l'antique gloire coloniale ; qui dans une maison glorieuse des travaux de la paix avez réintroduit la guerre et l'antique gloire guerrière ; vous en serez, homme jeune, jeune de sang, homme au cœur pur; qui dans une maison laïque avez réintroduit la gloire antique, la première gloire, la gloire de la guerre ; grand enfant, grand ami, homme au grand cœur; vous qui fondez des camps et qui fondez des villes; artilleur; colonial ; vous qui réveillant votre vieux sang breton, et votre vieux sang méditerranéen, et votre vieux sang de patience hollandaise nous restituez la vaillance antique aux héroïsmes des guerres mauritaniennes ; vous en serez ; Latin, Romain, Français vous qui de tous ces sangs nous faites' un sang français et un héroïsme à la française ; Romain héritier des guerres numidiennes ; Français héritier des guerres jugurthiniennes ; artilleur héritier des antiques artilleries ; des balistiques romaines ; cavalier héritier des cavaleries antiques, des antiques Numides ; artilleur héritier des frondeurs baléares ; colonial héritier des colonies romaines ; et des autres colonies grecques ; fondateur
VICTOR- M A RIE, COMTE HUGO
héritier des fondateurs latins ; sous-lieutenant d'artillerie coloniale hors cadre, à Moudjéria, Mauritanie, par Saint-Louis, Afrique Occidentale Française, Grec héritier des colonies grecques ; gardien de notre culture, héritier, décuple héritier, héritier de toutes parts, vous qui savez ce que c'est que de fonder une ville ; ce qui était le métier d'Alexandre et le métier de César, fonder une ville où il n'y a rien; grand ami ; qui avez voyagé comme Ulysse, et connu les mœurs de beaucoup d'hommes; homme de grand soleil, homme aux yeux frais, au cœur émerveillé ; vous qui connaissez le désert, et l'oasis dans le désert; et ce que c'est qu'un pays où il n'y a personne; et ce que c'est qu'un pays où il n'y a rien ; et je ne peux plus revoir sans penser à vous cette esplanade des Invalides, d'heureuse mémoire, et le dôme; et j'irai revoir la cour intérieure, la tour carrée, ce cloître militaire, si sévère et si juste ; aux arcades alignées, si régulièrement austères; officier à la Courier, cet autre artilleur, qui dans votre cantine emportez du français ; car votre bibliothèque de campagne ne comprend que les Pensées de Pascal, les Sermons de Bossuet, \e Règlement d'artillerie de montagne^ la table des logarithmes de Dupuy, et un exemplaire de Servitude et Grandeur militaires auquel vous tenez, parce qu'il composait l'unique bagage littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet, mort à l'ennemi ; qui sutsi bien mourir à Ksar Teurchane en Adrar, l'an dernier ; il était je pense votre ami, l'un de vous, l'un de vos camarades, braves comme vous êtes tant, et vous étiez dignes l'un de l'autre; et cinq autres petits livres que je n'ai pas le droit de nommer ; vous en serez de mon grand parti ami aux yeux clairs, au parler militaire,
OEUA'RES DE PROSE plus près du cœur encore et plus près de la pensée par cet éloignement constant, par cet éloignement qui recommence tous les deux ou trois ans ; gardé (intact) par cet éloignement même, par cette occlusion, par cette réclusion à distance, par cette réclusion libre; qui dans un court séjour à Paris, un an, deux ans, passés comme un jour, demeuriez comme un roi, vous et vos canons, sous-officier demeuriez comme un roi dans notre grand palais de l'École Militaire, à deux pas de nos grandes Invalides ; et quand vous alliez à la manœuvre, par les clairs matins de Paris, levés bien de bonne heure pour des Parisiens, et quand vous en reveniez, à l'heure où nous autres civils ne sommes pas encore descendus du train, quand il y a un train, vos canons de 75, nos grêles canons modernes, si pertinents, un peu trop lourds toutefois pour vos batteries à cheval, pour vos batteries de cavalerie, pour vos batteries volantes, et comme nous le disons familièrement entre nous pour les volantes, vos canons de 75, si grêles, (d'aspect), réellement si solides et si incassables, défilaient respectueusement devant les canons monstrueux ; tous les matins, avant la soupe, dans la fraîcheur de l'aube, ces petits jeunes gens de canons modernes, ces gringalets de canons modernes au corps d'insecte, aux roues comme des pattes d'araignée, serrés à la taille, défilaient sous la gueule des canons monstrueux ; nos gringalets, nos freluquets ; et ces vieux anciens les canons monstrueux à ta porte accroupis^ assis sur leur derrière, en rang de canons, alignés encore tout au long du beau terre-plein, derrière le fossé, comme pour une parade éternelle, avaient l'air de commander le défilé. Ils passaient l'inspection.
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Ces vieux canons invalides, non blessés toutefois généralement, ces invalides de canons, tout neufs, (d'aspect), tout reluisants, tout astiqués. Les canons qui avaient du ventre, qui osaient avoir du ventre. Sinon peut-être les canons de Fontenoy et de Denain et de Malplaquet du moins les canons et les mortiers de Vauban, des places et des camps, (au camp sous Maëstricht) , (des obusiers peut-être), le parc d'une artillerie ancien régime, les canons du roi, l'artillerie du roi, le maître de l'artillerie, hélium enim regum ultima ratio ; les vieux canons de bronze, beaux comme des cloches, pansus et rebondis comme des cloches, dorés comme des cuivres et des airains qu'ils étaient; dorés comme des vieux soleils un peu ombrés ; bronzes à la voix puissante, à la voix musicale ; à la voix retentissante, à la voix redondante ; à la voix grave; et dont les flots de voix coulaient sur les plaines et sur les ravins, sur l'escarpe et dans le fossé comme des inondations ; monstres à la voix puissante ; qui dans les batailles sonniez comme des cloches; comme d'énormes cloches; monstres qui retentissiez comme le bourdon de Notre- Dame. Tous les matins dans l'aube naissante ou née ou à naître vous regardiez passer ces conscrits ; nos canons mathématiques, nos canons précis, nos canons à la voix grêle, nos canons à la voix aigrelette ; fins et maigres comme tous les adolescents ; élancés ; ces insectes gris bleu ; ces grandes sauterelles bleu gris ; ces durs aciers modernes ; ces jantes grêles; ces aciers gris bleu ; ces grandes pattes d'araignées ; ces grandes pattes de faucheuses ; dans le fin brouillard bleu qui montait de la Seine vous regardiez passer ces tubes gris de fer. Ces corselets. Et vous ne grondiez pas trop, vous ne
ŒU\'RES DE PROSE
paraissiez point trop mécontents de ces canons respubliquains.
Un fin brouillard bleu de fleuve, une buée seulement monte des rives de Seine, gagne la vallée, occupe l'Esplanade. Et la vieille artillerie regardait passer la jeune, l'artillerie royale regardait passer notre artillerie de la troisième République. Les Français, mon ami, ont repoussé deux grandes fois les barbares. Vous vous en souvenez certainement. Une première fois, habilement dissimulés sous le nom de Grecs, ils repoussèrent, ils refoulèrentrOrient perse, la barbarie perse, la barbarie persane, la barbarie orientale dans un petit chemin de montagne qui se nommait les Portes-Chaudes; ce devait être quelque station thermale ; et dans une sorte de plaine en pente qui se nommait la plaine de Marathon, où il y avait un coureur ; et par leurs vaisseaux auprès d'une petite île grande comme un mouchoir de poche, peu conséquente, qui se nomme l'île de Salamine, et pourtant cette île sera célèbre et célébrée entre toutes les îles. La deuxième fois, revêtus du nom de Romains, ils arrêtèrent, ils repoussèrent, ils refoulèrent l'Orient punique, le même Orient, la même invasion orientale, qui pour mieux nous tourner s'était faite méridionale, le même Orient qui pour mieux nous tourner s'était fait le Midi. Et ils allèrent le chercher jusque chez lui. C'est cet antique repoussement, mon ami, antiquam illam repulsam, c'est ce refoulement, cette refoulée, cette repoussée, (et c'est cette reculée), notamment la deuxième, reprise par les mêmes Français aux environs de 1830, que vous continuez, que vous ramassez, que vous acheminez, que vous poursuivez aux héroïsmes des guerres mauritaniennes. Grec, hèri-
V I C T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO tier de la sagesse antique. Soldat qui dans le défaut de nos professeurs maintenez, défendez la culture. Français héritier de la culture antique et de la même culture française. Latin, Romain héritier de la paix romaine, héritier de toutesparts, héritier de toutes mains, Romain héritier de la force romaine, Romain héritier de la loi romaine, Romain héritier du droit romain ;jusatque lex, le droit et la loi, l'administration, le droit romain, la loi romaine ; la province romaine ; Pacificateur, Édifîcateur, Organisateur; Codificateur, Justificateur; héritier des courbes nautiques et des circumnavigations, dur héritier des souples périples, Pacificateur, qui faites la paix à coups de sabre, la seule qui tienne, la seule qui dure, la seule enfin qui soit digne ; la seule au fond qui soit loyale etdun métal avéré; vous qui savez ce que c'est qu'une paix imposée, et d'imposer une paix, et le règne de la paix ; vous qui maintenez la paix par la force ; vous qui imposez la paix par la guerre; bello pacem qui imposaisti ; et qui savez que nulle paix n'est solide, n'est digne qu'imposée ; que gardée par la guerre; l'arme au pied ; vous qui faites la paix par les armes, imposée, maintenue par la force des armes. Latin, Romain, Français héritier de la voie romaine, castramétateur, vous qui savez ce que c'est que de frayer une route et d'asseoir un camp. De bâtir une route et de bâtir un camp, V'ous qui savez ce que c'est que le désert, et une route à dos de chameau. \'ousqui seul de nous avez entendu le silence. Dans des solitudes de trois et de quatre mois. Et qui ainsi avez gardé la pureté de votre âme. Vous qui avez encore votre première âme. Vous qui au besoin maintiendrez la culture par la force. Et au besoin, comme il faut, par la force
OEU\RES DE PROSE des armes. Vous qui seul aujourd'hui savez, seul dans ces temps modernes, ce que c'est que le silence enfin et d'écouter, de longs mois, le silence. Vous qui savez ce que c'est que la solitude de l'âme et qui seul de nous en avez mesuré, en avez pu mesurerla profondeur; vous qui seul de nous avez pu méditer dans des solitudes réelles, dans des créations solitaires ; vous qui contemplez des peuples enfants, des créations premières ; des natures premières; nullement émoussées, nullement fatiguées ; vous qui avez entendu le silence de l'âme et qui ainsi ayez gardé votre âme première ; nullement émoussée, nullement fatiguée ; Grec, fils de Grec, Breton, grand Français pour qui l'Iliade est vraiment un récit de guerres comme il y en a, et l'Odyssée un récit de voyages, comme il y en a ; Français qui selon le riteantique, selon le rite grec, (hébraïque), (français) êtes nommé de votre père, et prénommé de votre grandpère ; vous par qui la culture et les lettres françaises figurent temporellement et aux confins géographiques et aux confins des héroïsmes militaires; vous qui faites les seules inscriptions historiques dont nous sommes sûrs quelles se font en ce moment ; vous m'écriviez récemment, (mais il faut près de cinq semaines pour que ça vienne), (ici, delà-bas), homme au regard pur; et au moins vous ne m'en voudrez pas, vous, mon grand ami, de penser à vous dans ces confessions. Vous êtes venu, vous, dans une des dernières contrées du monde, où l'on ait un peu pensé à V « histoire ». Vous êtes un exemple éclatantdece que disait Barrés dans son ^(/l'eu à Moréas, le 2 avril de cette année 1910, au Cimetière du Père-Lachaise, que le romantique et le classique ne sont point forcément, ne sont point toujours des étran-