‹ Œuvres complètes. Introd. de R. Vallery-Radot (volume 2)Chapitre 19 sur 91 · L APPARITION · texte numérisé non relu

L APPARITION

Pour s'inscrire vivants sur un martyrologe, S'enivrer au banquet dressé pour les vainqueurs, Et rougir de cordons leurs poitrines sans cœurs.

Je marchais : les rayons qui brûlaient mes paupières, Comme des diamants faisaient briller les pierres, Et je me rappelais qu'aux Trois Jours le soleil Sur les dalles du Louvre étincelait pareil. J'explorais d'un coup d'oeil les maisons pavoisées De bannières au vent, de femmes aux croisées; Errant de groupe en groupe, avec des yeux ravis. Je m'arrêtai soudain, car je vis..., oh! je vis Une de ces beautés qu'entre mille on rencontre, Que le ciel ironique un seul instant nous montre. Frais mirage qui glisse aux yeux du pèlerin Dans un désert brûlant et sous un ciel d'airain. Types de la peinture et de la statuaire, Si pures que leur toit devient un sanctuaire, Si belles qu'un cœur mort s'épanouit auprès. Et qu'en se rappelant, un demi-siècle après. Cette femme sans nom qu'on n'a plus retrouvée. On se dit : « L'ai-je vue, ou bien l'ai-je rêvée? » L'étendard, agitant son ombre sur le sol, Nous éventait tous deux de son frais parasol ; Mais, rouge de pudeur, la figure charmante S'abrita sous ses plis, comme sous une mante. Immobile à la place où son œil me troubla. Je répétai longtemps encore : « Elle était là I » Et cependant la foule inondait l'-avenue...

LE MYOSOTIS

Je tressaillis, touché par une main connue,

Et la voix d'un ami : « Par Apollon, mon cher,

Quelle rime, béant, flaircs-tu donc dans l'air? »

Dans mon obscur Éden pourtant j'avais une Eve Q.ue je m'étais créée, et que j'aimais en rêve. Pour essuyer des pleurs, le succube chéri Inclinait sur mes yeux ses yeux bleus de Péri; Ses baisers enivraient mes lèvres altérées, Mes doigts vierges palpaient ses formes éthérées ; Je m'élançais la nuit, emporté dans ses bras, Vers un monde idéal parsemé d'Alhambras, Ht lorsque, fatigués de leurs métamorphoses, Les Sylphes vont dormir dans le hamac des roses : « A ce soir, » disait-il en fuyant; et le soir. Sur mes genoux encore il revenait s'asseoir. De ma blanche statue, ici-bas sans modèle, Je fus longtemps l'époux et le prêtre fidèle; Mais je t'ai vue, ô toi dont j'ignore le nom. Je t'ai vue, et soudain, honteux Pygmalion, T'inaugurant déesse en mon dme exaltée, J'ai sur son piédestal brisé ma Galatée; Contre un doux souvenir j'ai lutté, mais en vain : L'Ange a ployé Jacob sous son genou divin.

Patriotes martyrs, pardonnez... Mais que dis-jel... duelle tête brûlante est pure de vertige ! Ceux que j'ai vus passer sur le fatal brancard, Q.ue mes pleurs ont bénis dans leur fosse à l'écart,

l'apparitiom 59

Quand ils tombaient aux pieds du royal victimaire, Râlaient un autre nom que celui de leur mère. En donnant des baisers à des cadavres saints, Le peuple fossoj'eur découvrait sur leurs seins Des boucles de cheveux, odorantes encore, Scapulaires d'amour qu'à vingt ans l'on adore. Les tribuns précurseurs, dont le nom nous est cher, Dans leur forte poitrine avaient un cœur de chair; Danton, l'ours montagnard, souffrant qu'on le muselle. Grognait d'amour, charmé par des yeux de gazelle; Louvet, dans les déserts où la Loi le traqua. Comme la Liberté pleurait Lodoïska; La voix d'une Égérie électrisait Camille; Vergniaud, pour parer un sein de jeune fille, Condamné, détachait de son sein de martyr La montre qui tintait le moment de partir; Et quand Chénier frappait sa tête volcanique, Qiie livrait à la hache un tribunal inique. Sentant battre son cœur qu'une image brûla, Il pouvait dire aussi : J'ai quelque chose là.

Et nous prétendrions, nous, enfants que nous sommes, ^Llrcher droit dans la route où chancelaient des hommes ! Oh ! nous pouvons comme eux unir avec fierté Au culte de l'honneur celui de la beauté. Grâce à ton souvenir, toi que j'ai vue édore Au soleil de Juillet, sous un pli tricolore. Avec plus de ferveur mes hymnes salûront L'étendard amoureux qui caressa ton front,

6o LE MYOSOTIS

Et je me souviendrai, si son vol me réclame, due ces nobles couleurs sont celles de ma dame...

Mais, paladin rêveur, mon culte extravagant N'aura pas conquis même un baiser sur le gant : Comme dans un harem, captive au gynécée, Nul souffle ne ternit ta limpide pensée; Dans les sentiers connus on ne te froisse pas. Le grand air est trop vif pour tes frileux appas. Ainsi dans nos vallons la rose orientale, Que Thibaut transplanta de la rive natale, S'exilant à l'écart, semble dire à nos fleurs : « Pâles filles du Nord, vous n'êtes pas mes sœurs. Si la presse demain, bruyante entremetteuse, Te glisse, humide encor, mon épitre flatteuse, Hélas ! comme au hasard, ta main froide ouvrira Cette page qui brûle, et rien ne te dira du'un souffle de ta bouche a fait vibrer ma lyre. Que ton regard créa les vers qu'il vient de lire; Et peut-être la feuille où je les ai semés Bouclera sur ton front tes cheveux parfumés.

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LiE poctc aux Jcbris voua toujours un culte: Pour une âme rêveuse ils ont un cliarme occulte L'imagination en fait sortir des voix Qui parlent aux vivants des choses d'autrefois, Et le vers pousse bien, comme la giroflée. Aux crevasses d'un mur, au pied d'un mausolée. Oh ! rouvrir sous mes pas, au désert d'Orient, Les traces de Byron et de Chateaubriand ;

Et je me souviendrai, si Que ces nobles couleur

Miis, paladin rêveur, N"aura pas conquis n Comme dons un hn Nul souffle ne tern Dans les sentiers c Le grand air est ' Ainsi dans nos \ Qpe Thibaut tri ScxiUnt à 1" . Piles fille Si la presse Te glisse.

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Alors les dépolies

62 LEMYOSOTIS

Respirer, accoudé sur un tronc de colonne,

La poussière qui fut Palmyre ou Babylonc,

Quel bonheur! Mais, hélas! c'est un rcve : le sort

A de sa main de fer encloué mon essor,

Et, comme le chevreau captif au pied d'un chêne,

Pour brouter quelques fleurs je tiraille ma chaîne.

Du sol natal au moins j'exploite les trésors.

Et que me servirait d'aller, de bords en bords.

Évoquer du tombeau quelque nation morte?

Une grande ruine est debout à ma porte.

Oui, venez parmi nous, curieux pèlerins

Dont la voile frissonne à tous les vents marins.

Des voyageurs ont dit que, dans sa vieille enceinte,

Provins rappelle aux yeux Jérusalem la Sainte.

Voilà pourquoi sans doute, infidèle au Jourdain,

La fleur qu'y moissonna le comte paladin.

Cessant de grelotter loin du soleil d'Asie,

Comme au fleuve natal se mire à la Voulzie.

Là, quand le vent du soir soupire, on croit encor

Entendre au pied des tours la fanfare du cor,

Ou descendre, furtifs, des créneaux dans la plaine,

Los appels amoureux de quelque ch.itelaine.

Là, quand sur la montagne il chante comme un lutli

On écoute et l'on dit : « Comte Thibaut, salut ! »

Et, si vous ignorez quel savant artifice

Des siècles abattus restaure l'édifice.

Vous interrogerez l'ermite qui, souvent,

A travers ces débris erre, débris vivant.

Comme Champollioii ;iu pays des califes.

A M. OPOIX DE PROVINS 03

Il VOUS expliquera de vieux hiéroglyphes,

Et la baguette d'or de ce magicien

Exhumera pour vous l'Agendicum ancien.

Regardez; il chancelle en foulant des décombres,

Cet homme séculaire, ombre parmi les ombres;

Le bâton qui soutient ses pas mal assurés

Heurte sur des tombeaux comme pour dire : « Ouvrez 1

Sur sa tète, volcan qui sous la glace brûle.

De quatre-vingts hivers la neige s'accumule ;

Mais, quand même la foudre ou les vents pluvieux

Dégraderaient encor ce monument si vieux,

Quand il ne resterait de cet homme débile

du'un son dans l'air, semblable à l'antique Sibylle,

Oh! cette voix serait un oracle pour nous,

Nous en recueillerions la parole à genoux ;

Car, aux jeunes croyants qu'attire l'ermitage.

Elle répéterait (sublime radotage !)

Ces mots, qui dans les cœurs brûlants de puberté

Ne tombent jamais froids : Patrie et Liberté!

La sainte Liberté, naissante au Jeu de Paume, Comme Cincinnatus, l'enleva sous le chaume. Certes, ce n'étaient pas alors de vils crétins, Q.ui de la noble France agitaient les destins; Des écoliers barbons, tremblants sous la férule, Automates mouvants sur la chaise curule, Bétail que le pouvoir engraisse de ses dons. Bâillonne d'un frein d'or et sangle de cordons; Alors les députés haranguaient les tempêtes,

LE MYOSOTIS

Ballottaient au scrutin leurs boules et leurs têtes; Le bourreau ramassait tous les partis tombants; La mort à plein sillon fauchait entre les bancs ; Le tocsin dans la Chambre étouffiiit la sonnette, Et l'Émeute y frappait à coups de baïonnette... Eh bien 1 s'enveloppant d'un héroïsme obscur. De l'époque sanglante il sortit le front pur; Il osa pour Capet armer sa boule blanche, Au pied de la Montagne affronter l'avalanche, Et, bravant du malheur le contact dangereux. Coudoyer sans pdlir les Girondins lépreux...

Q.UC sont-ils devenus, ces hommes consulaires? Les martyrs échappés aux lions populaires Ont traîné dans l'exil leurs destins ignorés. Et la terre d'exil les a tous dévorés. Si de la France un jour l'idoLîtrie avide Revendiquait leurs os pour le Panthéon vide. Dans un large sillon, creusé du sud au nord. Il nous faudrait glaner sur les pas de la Mort, Et, labourant le sol de chaque cimetière. Comme une Josaphat fouiller l'Europe entière. En vain la Liberté, renaissante aux Trois Jours, Rappela ces proscrits : hélas ! les morts sont sourds !... Lui du moins nous resta : la vieille dynastie N'atteignit pas son front des coups de l'-ininistie. Comme l'Italien, harcelé de héros, Qui dans un temple ouvert se sauve des bourreaux. Le vieillard, poursuivi par Tartufc et Basile,

A M. OPOIX DE PROVINS

S'enfuit vers le Parnasse, en s'écriant : « Asile ! » Mais, dédaigneux du monde et de ses lauriers vains. Comme un linceul précoce il revêtit Provins ; Et l'aigle, qui peut-être eût dévoré l'espace, Se tapit, ver obscur, dans cette carapace. C'est le magicien de nos bois enchantés. Le fantôme rôdeur de nos débris hantés ; 11 ordonna trente ans ce funèbre musée, Trente ans épousseta chaque peinture usée, Et vieux, pour récompense il ne demanda rien. Rien, que l'honneur obscur d'en mourir le gardien. Du haut de nos remparts, philosophe stylite, Planant sur le champ clos où l'Europe milite, Il voit, depuis quinze ans, voyager tour à tour Les Bourbons fugitifs, les Bourbons de retour. Et, détournant l'oreille au bruit de leur passage. Il dort, enveloppé dans le manteau du sage. Nul rayon de faveur sur ses vieux jours n'a lui ; Les rois (se souvenant!) reculaient devant lui. Quand Juillet s'alluma, du moins on pouvait croire Qu'il se réchaufferait à ce soleil de gloire. Qu'une langue de feu Tirait chercher ; mais non : Rien aux puissants du jour ne révéla son nom, Et seule, quand il pleut tant de croix dans l'ornière, La rose de Provins brille à sa boutonnière. Que dis-je ? son pays renia ses travaux ; Il lui fallut subir d'ironiques bravos, L'outrage médité, l'insulte irréfléchie.

Essuyer des crachats sur sa barbe blanchie.

Et passer sous les yeux des pharisiens jaloux, Vêtu, comme le Christ, de la robe des fous. Il dut se rappeler, dans ces jours d'amertume. Que de vieillards, sans foi dans leur gloire posthume, De l'âge et du malheur ont cumulé le faix. Et recueilli l'injure en semant des bienfaits : Dante est mort dans l'exil d'une agonie amère. Et des chiens ont bavé sur les haillons d'Homère!

Tu peux dormir enfin, Nestor des Provinois,

Je veille à ton repos, comme l'enfant chinois

Dont l'éventail défend la tête paternelle

Du moucheron qui peut l'effleurer de son aile;

Je ne trafique pas d'un hommage vendu ;

Mon luth aux lambris d'or ne fut jamais pendu :

Mais si, montrant du doigt le front nu d'Elisée,

On l'insultait encor d'une lâche risée,

Oh ! mon vers gronderait, semblable à l'ours vengeur

Qiii, s'élançant des bois vers le saint voyageur.

Dispersa, déchira son escorte insolente

Et lui lécha les pieds de sa gueule sanglante...

Je ne le connais pas; des accents de sa voix

Mon oreille est encor vierge; mais que de fois,

Dans la bruyante rue ou dans la solitude,

J'ai suivi son pas lent avec sollicitude !

J'aurais voulu pour lui ramollir le chemin ;

Ma main s'égarait prête à tomber dans sa main ;

J'épiais sur sa bouche un sourire prospère,

Et 1.1 mienne s'ouvrait pour lui dire : « Mon père... »

A M . O P O I X D li PROVINS 67

Et puis, je veux semer afin de recueillir :

Moi, fiévreux de jeunesse, il me faudra vieillir;

L'huile, un jour, doit manquer à mes veilles ardues,

Ma voix balbutiera des paroles perdues ;

Mais quand, désenchanté de mes rêves d'enfant,

L'oubli m'aura couvert d'un linceul étouffant;

Quand mes concitoyens, en me voyant paraître,

Se diront : « Quel est-il? » et passeront; peut-être,

De la sainte vieillesse un poète amoureux

Les fera souvenir que j'ai chanté pour eux.

Réjouira mon cœur d'une parole amie,

Versera des parfums sur ma gloire momie.

Et, payant au rimeur la dette du savant,

De funèbres lauriers m'embaumera vivant.

LE 'POETE E'K. i'%Ol'J'K,CE

IwE moi présomptueux de Montaigne et de Sterne Est mal reçu, venant d'un auteur subalterne; Mais, comme un premier-né, Diogène m'est cher; Je ne distingue pas mon œuvre de ma chair, Et je dois me laver dos reproches qu'on lance Tantôt à mes discours, tantôt à mon silence. Sur des abus flagrants, dit-on, je me suis tu; J'ai porte des défis et n'ai point combattu;

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