LE POETE EN PROVINCE
Je n'écris pas, je chante, et, Minerve nouvelle. Ma satire s'élance en bloc de ma cervelle. du'on m'enchaîne : ma voix est libre, c'est assez. Oui, tant qu'on n'osera, comme aux siècles passés, Par le fer et la flamme étouffer le blasphème, Il faudra qu'on m'entende; et, dussé-je moi-même Quêter des auditeurs, comme ces troubadours Dont l'orgue savoj^ard nasille aux carrefours. J'ameuterai le peuple à mes vérités crues. Je prophétiserai sur le trépied des rues; Chaque mur, placardé d'un vers républicain. Sera pour mes lazzis le socle de Pasquin.
MI-'IiLI'K 'DE THIO-X.FILLE
Français régéiicnis ilc I.i Grande Semaine, Suivons le deuil nouveau que la Liberté mène ! Elle perd chaque jour ses derniers vétérans, Et, comme Niobé, meurt sur ses fils mourants... Hélas 1 quand le tribun du peuple et de l'armée, Merlin de Thionville, est mort, la Renommée, Qui suivait à grand bruit le triomphe d'un roi. N'a point jeté les yeux sur cet obscur convoi.
MERLIN DE TlIIONVILLI
Rien ne s'émut autour de cette gloire morte; duelques rares amis ont seuls formé l'escorte, Et les mille clochers dont il fondait l'airain Pour voter un budget au peuple souverain, Et les mille canons qu'il pointait aux batailles, N'ont point hurlé dans l'air un glas de funérailles; Et rien ne rappela qu'il fut un des cent rois Devant qui tous les rois chancelaient à la fois. Puissant par la parole et puissant par l'audace, Il résume en lui seul l'époque à double face Q.ue, d'une explosion de gloire, deux volcans Éclairaient à la fois, la tribune et les camps. Fallait-il dégrader Dumouriez ou Custines, Rallier au drapeau des légions mutines.
Réveiller dans nos rangs la Victoire qui dort. Et noyer dans le Rhin les Pharaons du Nord? Carnot montrait du doigt la frontière entamée. Et Merlin y tombait pesant, comme une armée. Dans leur métier de feu qu'il n'avait point appris, Il révélait un maître aux généraux surpris; Debout, le sabre en main, sur l'afiut oratoire, La veille du combat, décrétait la victoire. Et dans les rangs prussiens plongeant seul bien souvent. En rapportait le droit de crier : « En avant ! » Puis, des bords enflammés du Rhin ou de la Sambre, Quand un coup de tocsin l'appelait à la Chambre, Plus intrépide encor dans un nouveau danger. Sur l'ardente Montagne il revenait siéger.
•j6 LE MYOSOTIS
A ta pince, Merlin, la séance est ouverte.
Des triumvirs jaloux ont médité sa perte. Il regarde pensif les vides qu'en tombant Danton et Desmoulins ont laissés sur leur banc; Mais, nouveau Damoclès, l'épouvante dans l'âme. Il ne restera pas accroupi sous sa lame- Contre ses ennemis, sitôt qu'ils paraîtront, Il s'armera du fer qu'ils pendent sur son front; Et, puisque à leurs genoux Thémis pâle s'est tue, Détournera sur eux le hors la loi qui tue. Robespierre est puissant, Robespierre a pour lui Des piques dont l'éclair en vain n'a jamais lui; Des canons demandant audience à la porte, Les faubourgs, une armée et Saint-Just ! mais qu'importe ! Sa voix retentira, qu'elle triomphe ou non, Plus haut que les faubourgs, Saint-Just et le canon. Le bouillant proconsul, venu de la Gironde, Assiège le premier la tribune qui gronde. Écoutez!... Ohl jamais, sur les glacis d'un fort, Les cœurs, avant l'assaut, n'ont palpité plus fort. Le Sina d'où tombaient des lois et des tempêtes, La Montagne ébranlée a fendu ses deux crêtes, Et les pics fraternels, s'entre-choquant tous deux, Vulcanisent le sol, qui palpite autour d'eux. De spectateurs béants la salle est crénelée ; Comme un troupeau de loups qui flaire la mêlée, La plèbe anthropophage attend là, pour savoir Quelle chair et quel sang on lui promet ce soir...