‹ Œuvres complètes. Introd. de R. Vallery-Radot (volume 2)Chapitre 26 sur 91 · A HENRI V · texte numérisé non relu

A HENRI V

Malheur! car, nous aussi, nous t'offrons une épée; Mais, sentant à la fin notre clémence à bout. Nous te la présentons par la pointe, et debout! Qii'as-tu donc pour appui ? Quelques têtes ridées Dont les cheveux de neige ont glacé les idées, Des nienins du Régent, des docteurs es blason. Imbéciles Calebs de ta vieille maison.

Dont le sang rare et froid, se figeant sous la haclic, A la main du bourreau ne ferait point de tache.

Parmi ces noms obscurs, il en est un brillant.

Un que nous t'envions, un seul: Chateaubriand!

Mais sur les lauriers verts qui forment son trophée,

Pale tige de lis, en vain il t'a greffée.

Son génie est puissant et nous le défions;

Hélas ! il est passé, le temps des Amphions :

Sur les palais détruits ses pleurs et ses prières

Ont coulé sans pouvoir en remuer les pierres.

Pour écouter ce prêtre aux chants mélodieux,

Nous voyons trop les vers qui rongent ses faux dieux.

Sa voix, lorsque à ta cause il promet la victoire,

Pour la première fois s'éteint sans auditoire;

lit, dans sa loyauté de chevalier chrétien,

Il perd son avenir sans restaurer le tien.

Dis donc à ce vieillard, puisqu'il daigne se mettre

Aux genoux d'un enfant qu'il appelle son maître,

Dis-lui de refuser aux profanes débats

Des mots qui ne sont point la langue d'ici-bas;

De se réfugier au monde qu'il se crée.

LE MYOSOTI

Et de ne point offrir une tête sacrée Où la vieillesse pèse, où tant de gloire a lui, Au glaive que la loi craint d'égarer sur lui. Qiiant aux preux chevaliers que ton exil attire. Qui vont, gras et vermeils de trois ans de martyre. Prosterner à tes pieds leur dévouement profond. Pour hâter ton retour, sais-tu bien ce qu'ils font ? Ils élèvent au ciel leurs mains et leurs prières. Attisent de soupirs des feux incendiaires ; Comme le peuple juif, dans un lieu souterrain, Aux profanes regards cachant leur sanhédrin. Impatients d'un jour qui ne doit jamais naître. Quand la tempête gronde, ils ouvrent leur fenêtre. Poussent un cri de joie, et regardent en l'air Si l'envoyé du ciel tombe dans un éclair. Je me trompe : aux grands jours la basilique ouverte Nous lâche, pour défi, sa procession verte. Et, quand la nuit est sombre, un marguillier tremblant A son clocher honteux arbore un haillon blanc. Ton nom remue encore, au fond des sacristies, Des fous que nos dédains ont couverts d'amnisties; Et ces Bretons, marqués du type originel. Suçant l'horreur des Bleus sur le sein maternel. Bétail aveugle et sourd qu'un Gondi populaire Fouette vers l'abattoir à coups de scapulaire. Mais, chaque jour, p.ilit leur fmatique instinct; Le grand buisson ardent de lui-même s'éteint. Tu seras homme à peine, et déjà l'Armorique Ne verra plus en toi qu'un fantôme historique.

Si tu parais alors, si quelque flot marin

Jette sur les récifs l'élève de Tharin,

Les pécheurs, oublieux d'une époque effacée,

Demanderont d'où vient l'étrange cétacée.

Et, comme les débris d'un navire lépreux,

Comme les os d'un phoque anonyme pour eux,

Repousseront du pied, à la mer qui l'apporte,

Le cadavre flottant de la roj'auté morte.

Si ton clan vagabond, pour vaincre sans danger,

Se glissait dans nos ports derrière l'étranger,

La terre de l'Ouest, grasse de funérailles.

Aux Français renégats ouvrirait ses entrailles;

A l'appel de Sinon les ennemis venus

Reculeraient d'effroi devant ces bords connus ;

Car ils verraient encore un linceul d'algue verte

Rouler des os blanchis sur la plage déserte,

Et le flot prophétique aux coups de l'aviron

Répondrait en grondant : « duiberon ! Qiiiberon ! »

Ecoute, cependant : quand tu pleures la France,

Si le mal du pays est ta seule souffrance.

Si l'exil t'est mortel, espère; mais attends

Q.ue les nouveaux Bourbons aient achevé leur temps.

Un règne à l'agonie aurait peur d'un fantôme,

L^n trône chancelant craint le choc d'un atome;

Ta légitimité doit efTrayer la leur.

Mais tu n'es rien pour nous que faiblesse et malheur.

Plus radieux après une éclipse totale.

Quand Juillet brillera sur notre capitale.

94 LE MYOSOTIS

Fuis ta prison dorée et viens, sans appareil, Libre et seul, refleurir à ton premier soleil. Nous aurons oublié quel fut ton apanage. Nous fermerons les yeux sur ton pèlerinage; Viens : nous te promettons un spectacle inouï Dont les fêtes des rois ne t'ont point ébloui. Alors quelque David, aux dessins gigantesques. Prenant le Champ de Mars pour toile de ses fresques Devant la Liberté fera mouvoir les chœurs Des citoyens joyeux et des guerriers vainqueurs. Q.ui sait? Le tourbillon de cette farandole T'entraînera peut-être aux pieds de notre idole; La voix du sang français dans ton cœur enfantin LtoufTera la voix du sang napolitain.

Et, fier de partager notre gloire future, Tu solliciteras des lettres de roture.

Alors, si des bivouacs fument à l'horizon. Soldat, va conquérir un laurier pour blason. Et, comme Ivanhoë transfuge de Solyme, ihounant son pays d'un courage anonyme.

Dans le tournoi sanglant qu'ouvre la Liberté, Pais dire aux spectateurs: « Gloire au dcshciilc! »

Oui, confonds pour jamais ton .avenir au nôtre. Sois vraimcnty//5 de France, et plût au ciel que l'autre.. L'autre orphelin, débris d'un empire plus beau. Put revenir aussi de l'exil du tombeau I...

Mais que sert d'embrasser une vaine chimère?

Ils sont perdus tous deux pour la France, leur mère ; Dans la grande cité qui leur donna son lait Ma pitié caressante en vain les rappelait : L'un ne peut soulever la pierre sépulcrale; L'autre, inhumé vivant dans sa pourpre royale, Grelotte comme lui sous les brouillards du Nord. Je parlais à deux sourds : l'cgoïsmc et la mort.

LE MYOSOTJ

« Guerre et mort aux profonatcurs !

Sur eux le sang versé retombe, Et les Français gladiateurs S'égorgent devant une tombe. »

Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes ; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes.

Alors le bataillon sacré Surgit de la foule, et tout tremble; Mais contre eux Paris égaré Lève ses mille bras ensemble.

On prête, pour frapper leur sein.

Des poignards à la tyrannie, Et les derniers coups du tocsin N'ont sonné que leur agonie.

Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes ; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes.

Non, non, ils ne s'égaraient pas Vers un avenir illusoire :

Us ont prouvé par leur trépas Qu'aux Décius on pouvait croire.

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