LACE N AIRE POETE
Jamais son doigt savant (Thémis en soit bénie !) Sur un front condamne ne palpa le génie. C'est un roi qu'un poète, et la hache des lois Tua Chénier du temps que l'on tuait les rois...
Mais chacun peut tracer des lignes parallèles,
Accorder en duo des syllabes jumelles ;
La rime, dont Boileau trouvait le joug pesant,
Au moindre appel (voyez!) obéit à présent.
Et d'Arnolphe aujourd'hui la naïve écolière
Au jeu du Corbillon ferait capot Molière.
Badaud qui, sur la foi d'un éloge odieux,
Confonds l'argot du bagne et la langue des dieux.
Admires en tremblant Lacenaire, et souhaites
Un baiser de sa veuve au dernier des poètes.
Admire et tremble moins : sur ton crdne inégal
La sottise en relief eût épouvanté Gall.
Des rêves d'argent seuls ont troublé ton alcôve,
L'arithmétique seule usa ta plume chauve :
Eh bien! pendant deux nuits bâille sur un Restaut,
Dors sur un Richelet, et tu pourras bientôt.
Apprenti de la veille et déjà passé maître,
Auncr dans ton comptoir la strophe et l'hexamètre.
Et pourtant, tout Paris à l'assassin rimeur Sourit, et dévora ses vers dans leur primeur. Qu'un auteur affamé, pour tailler un volume, Fasse avec le poignard fraterniser la plume ; De vin et de biscuit, pour nourrir son caquet.
Lli MYOSOTIS
du'on agace au perchoir l'horrible perroquet, Qu'on secoue un album teint de sang rime à rime, De l'argot en patois qu'on traduise le crime : Bien! il faut que Paris ait du roman nouveau. Que Lacenaire mort renaisse in-octavo.
Que la presse en travail donne un frère à Justine, Et qu'on batte monnaie avec la guillotine!... Mais sans être argousin, bourreau ni romancier, Aux veilles du cachot on vint s'associer. Les mains de ce lépreux dégoûtant d'infamies Tombaient à son réveil entre des mains amies. Et les journaux du temps, souillés de ses envois, A nous dire sa gloire enrouaient leurs cent voix. Pour enivrer cet homme et son pâle complice, Si l'on eût annoncé, la veille du supplice, A Paris, où l'hiver fait grêler tant de maux. Un raout au profit des assassins jumeaux, La charité dansante, avare de centimes, Eût secoué de l'or à ce bal des victimes... Que dis-je? la comtesse, au sortir de son bain, Caressait dans son cœur le hideux chérubin. Et sous un pli coquet, à travers les gendarmes. Lui glissait cachetée une aumône de larmes. G femmes de Paris 1 sur son grabat désert Un sourire de vous aurait sauvé Gilbert I
Et dans ses fils nombreux Gilbert respire encore; Il leur soufHa, mourant, l'ame qui les dévore. Ah ! sur tes échos sourds la lyre est sans pouvoir 1
LACENAIRE POÊTli 129
Il faut des condamnés à mort pour t'émouvoir, Paris ! Eh bien I écoute : Ici, comme à Venise, Un peuple condamné sous les plombs agonise. Le Malheur, les prenant tombés du sein natal. Marqua ces giaours de son cachet fatal. Et sur leur front, depuis, glissant avec Je t'aime! Nul baiser n'essuya cet infernal baptême. Sans éveiller de bruits, sans prêtre à leurs côtés, Ils vont mourir, ceux-là, durement cahotés. Chaque jour les condamne, et, comme au roi qui passe, A chaque lendemain ils demandent leur grâce. L'Espérance, avocat à la magique voix.
Les traîne ainsi longtemps de pourvois en pourvois... Mais, pareil au bourreau qui vient et frappe à l'heure, Le Suicide enfin les prend... et nul ne pleure; Nul ne mène le deuil vers le Champ du Potier, Et le poète mort gît là, mort tout entier...
Arrêtez-vous au bord de la fosse d'Escousse,
Enfants vieux de douleurs que son étoile y pousse.
Plus de chants, plus d'espoir : sur votre muse en deuil
Comment des éditeurs appeler le coup d'œil?
Pour y saisir au vol une chanson, peut-être
Tous veillent maintenant au guichet de Bicêtre,
Et le public, sans foi dans vos noms sans crédit.
S'abonne chez Darmaing au scandale inédit...
Mais votre impatience en frémissant m'écoute ;
Vous pairiez sans murmure un grand nom, quoi qu'il coûte;
Eh bien I pour éblouir et fixer le regard,
LE MYOSOTIS
Secouez devant vous les éclairs d'un poignard; Marchez, frappez, d'un meurtre ensanglantez les rues ; Devant la renommée et la garde accourues, Fiers, et pour piédestal prenant un corps humain. Relevez-vous alors, des chansons à la main !