LA FERMIÈRE
De l'escabeau vide au foyer
Là le pauvre s'empare, Et le grand bahut de noyer
Pour lui n'est point avare; C'est là qu'un jour je vins m'asseoir,
Les pieds blancs de poussière; Un jour..., puis en marche! et bonsoir
La ferme et la fermière 1
Mon seul beau jour a dû finir,
Finir dès son aurore ; Mais pour moi ce doux souvenir
Est du bonheur encore :
En fermant les yeux, je revois
L'enclos plein de lumière, La haie en fleur, le petit bois,
La ferme et la fermière 1
Si Dieu, comme notre curé
Au prône le répète, Paie un bienfait (même égaré),
Ah ! qu'il songe à ma dette ! du'il prodigue au vallon les fleurs,
La joie à la chaumière, Et garde des vents et des pleurs
La ferme et la fermière !
LE MYOSOTIS
Chaque hiver, qu'un groupe d'enfants
A son fuseau sourie, Comme les anges aux fils blancs
De la Vierge Marie!
Que tous, par la main, pas à pas.
Guidant un petit frère.
Réjouissent de leurs ébats
La ferme et la fermière 1
Ma chansonnette, prends ton vol !
Tu n'es qu'un fiiible hommage ; Mais qu'en avril le rossignol
Chante, et la dédommage; Qu'effrayé par ses chants d'amour,
L'oiseau du cimetière Longtemps, longtemps se taise pour
La ferme et la fermière 1
L^CE'K^niE TOETE (1836)
...Mais, dira-t-on, il fait des vers!
— C'est donc une denrée bien rare que les vers.
V,/uAND il faisait des vers dans sa dernière veille. Crédule aux mille voix qui répétaient : « Merveille ! » — « Il est donc vrai? disais-je; un poète voleur I Un poète assassin ! » hélas ! et ma douleur Cherchait querelle à Dieu, qui voulut qu'en notre âge La sainte poésie essuyât cet outrage.
Notre père Villon, que harcelait sans fin
LE MYOSOTIS
Ce démon tentateur qu'on appelle la Faim,
Médita de son temps moins de vers que de ruses;
Salvator se jeta bandit dans les Abruzzes,
Et, l'escopette au poing, bivouaquant sur les monts,
Pour mieux peindre l'enfer, vécut chez les démons.
Mais, autour du premier, de hauts voleurs sans nombre
Consommaient au soleil ce qu'il tentait dans l'ombre,
Et l'on dut pardonner au troubadour forain
D'avoir, humble vassal, les goûts d'un suzerain.
De Masaniello le poétique élève
Contre la tyrannie avait brisé son glaive.
Et, pour sauver ses jours, le proscrit montagnard
Des morceaux qui restaient dut se faire un poignard.
Mais tuer sans combat, égorger qui sommeille.
Ramasser un écu dans le sang d'une vieille,
Et pouvoir dire après: « Je suis poète I... » Non!
Car il ne suffit pas, pour mériter ce nom,
D'emprunter au public de banales pensées
Qu'on rejette au public en phrases cadencées :
Le poète, amoureux du bien comme du beau,
Attend deux avenirs par dcLi le tombeau.
Et riche, en vieillissant, de candeur enfantine,
N'a rien à démêler avec la guillotine.
Le poète ne voit qu'un seul bourreau de près :
Le Malheur 1 ou, frappé par d'iniques arrêts,
S'il meurt, c'est en martyr, et le ciel est en fête.
Et personne ici-bas ne dit: « Justice est faite! »
Interrogez Samson : depuis qu'André Chénier
D'un sang si précieux parfuma son panier.