‹ Œuvres complètes. Introd. de R. Vallery-Radot (volume 2)Chapitre 70 sur 91 · LES SIGNES DE CKOIX · texte numérisé non relu

LES SIGNES DE CKOIX

Il traite un peu sa grand'dame en fillette, Puis tout à coup se lève, au désespoir : « Du diable soit le noueur d'aiguillette ! Il m'a charmé : damoiscllc, au revoir! » Mais, restant coi, Iseult dit : « Signe-toi, Mon doux maître et seigneur... »

Hélas ! ma bonne, hélas ! que j'ai grand'peur 1

A cette voix dont il connaît l'empire, Il obéit, se signe, et fait si bien, due douze fois la colombe soupire :

« Honneur, amour au chevalier chrétien ! » Et douze fois L'écho joyeux des bois Répète : « Amour, honneur... »

Hélas 1 ma bonne, hélas I que j'ai grand'peur I

Oui, j'ai grand'peur que ce récit n'éveille En certain lieu des regrets superflus : Si ma chanson. Rose, vous émerveille.

Si, prenant goût aux exploits des élus, Vous vous flattez

De les voir imités

Par moi, pauvre pécheur, Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!

VH, QU^TIT T)'HEU%E T>E 'DÉVOTIO'H.

Vous demandez, amis, comment s'est échappée De ma plume profane une sainte épopée ? Ëcoutez : l'âme en deuil, et la tristesse au front, Un soir, je visitai Saint-Ëtienne-du-Mont.

A cette heure sacrée, heure où la nuit commence, Q.uelques rares chrétiens peuplent seuls l'ombre immense. C'est l'enfant à la bouche encor blanche de lait, Qjui dans ses doigts vermeils égrène un chapelet. Et semble demander, dans sa fraîche prière, Un souris fraternel aux chérubins de pierre ;

La pale mère en deuil, devant un crucifix, Au vainqueur de la mort redemandant son fils ; Le vieillard qui, mourant, de ses lourdes sandales. Comme pour dire : « Ouvrez ! » heurte aux funèbres dalle Et, prêt à s'endormir de son dernier sommeil. Aux pieds de Jésus-Christ s'étend comme au soleil... Mais plus souvent, hélas ! c'est l'artiste profane Contemplant aux piliers l'acanthe qui se fane. Admirant des couleurs sur la toile où revit Le fait miraculeux qu'un siècle expiré vit, Époussetant de l'œil chaque peinture usée, Et du seuil à la nef parcourant un musée. Au milieu des autels qui s'écroulent partout. L'autel païen des arts est seul resté debout.

Et, la rougeur au front, je l'avoûrai moi-même, Qui suspens à la croix l'ex-voto d'un poème. Dans le temple, au hasard, j'aventurais mes pas, Et j'efBeurais l'autel et je ne priais pas.

Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines. Et j'allais, aux grands jours, blanc lévite du chœur, Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur. Mais depuis, au courant du monde et de ses fêtes Emporté, j'ai suivi les pas des faux prophètes. Complice des docteurs et des pharisiens. J'ai blasphémé le Christ, persécuté les siens. Quand l'émeute aux bras nus, pour la traîner au fleuve.

244 LE MYOSOTIS

Arrachant une croix à la coupole veuve.

Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol,

De loin sur les manteaux je veillais comme Saul.

Mais, de vagues remords assailli de bonne heure :

« Où puiser, ai-je dit, la paix intérieure ?

Où marcher dans la nuit, sans étoiles aux cieux

Et sans guide ici-bas? Enfants insoucieux.

Les uns, pour ne rien voir des hommes ni des choses,

Abaissent sur leur front leurs couronnes de roses;

D'autres, en proclamant l'idole Liberté,

Sous le glaive légal tombent avec fierté.

Et promettent, mourants, de leur voix fatidique,

Au Tentâtes moderne un culte druidique;

Ou, soufflant la terreur sur l'Église et l'État,

Tonnent, bruyants échos, autour de l'apostat

Qui, disciple du Christ, au front sanglant du maître

Posa le bonnet rouge, avec ses mains de prêtre.

Combien de jeunes cœurs que le doute rongeai

Combien de jeunes fronts qu'il sillonne déjà 1

Le doute aussi m'accable, hélas! et j'y succombe :

Mon âme fatiguée est comme la colombe

Sur le flot du désert égarant son essor;

Et l'olivier sauveur ne fleurit pas encor... »

Ces mille souvenirs couraient dans ma mémoire ; Et je balbutiai : « Seigneur, faites-moi croire ! » Quand soudain sur mon front passa ce vent glacé Qui sur le front de Job autrefois a passé. Le vent d'hiver pleura sous le parvis sonore,

Et soudain je sentis que je gardais encore

Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré,

Un peu de vieille foi, parfum évaporé.

Cependant mon genou, fléchi par la prière,

Se heurta contre un livre oublié sur la pierre,

Et la secrète voix qui parle aux cœurs élus

Murmura dans le mien : « Prends et lis, » et je lus,

Je lus avec amour ces quatre chants sublimes,

Dont l'auteur s'est voilé de quatre pseudonymes,

Mais où sur chaque mot le poète à dessein

Imprima son génie à défaut de son seing,

Page de vérité, qu'à sa ligne dernière

Le Golgotha tremblant sabla de sa poussière.

Qiaand je me relevai plus léger de remords.

Comme au dedans de moi, c'était fête au dehors :

La vitre occidentale, allumant sa rosace.

D'une langue de feu m'illumina la face;

Les deux blancs chérubins, levant leur front courbé.

Avec plus de fers-eur prièrent au jubé;

Et l'orgue, s'éveillant sous un doigt invisible,

D'un long et doux murmure emplit la nef paisible.

Et je versai des pleurs, et, reconquis à Dieu,

Au tombeau de Racine alors je fis un vœu.

Ce vœu, je l'accomplis en écrivant ces pages. Les temps étaient passés des saints pèlerinages : Je ne pouvais aller, courbé sous le bourdon, Boire au Jourdain captif le céleste pardon ;

246 LE MYOSOTIS

Au rivage où fleurit la parole divine Ma muse ira du naoins. Pars, muse pèleriiii.' ! Conduite à Bethléem par l'étoile des Rois, Au Gloria des cieux mêle ta douce voix ; Rallume l'âtre éteint de Marthe et de Marie; Consulte le Voyant au puits de Samarie, Et, iîdèle au gibet de ton Dieu méconnu, Sous le sang rédempteur prosterne ton front nu, Puis, malgré l'incrédule et ses bruits de risée. Relève fièrement ta tête baptisée.

Dieu bénira mes chants; sur les autels divers Puisqu'on sème des fleurs, on peut jeter des vers. Depuis le temps antique où vibrait à tes fêtes La harpe de David et des anciens prophètes, N'est-ce pas, ô Seigneur, un encens précieux Que l'encens du poète? et les anges des cieux Ne se courbaient-ils pas, avides, pour entendre Jean Racine toucher son luth pieux et tendre, duand il eut pour le cloître abandonné les cours Et dans ton amour pur éteint tous ses amours? Et puis mon grain d'encens, qui sait? fera peut-être Pétiller l'urne éteinte entre les mains du prêtre.

J'ai dans mes souvenirs un fabliau bien vieux Dont, au bruit de la mer et des vents pluvieux. Mon aïeule bretonne, à la voix sibylline, Berçait pendant la nuit mon enfance orpheline : — Un jour. Dieu sait pourquoi, l'élénient nourricier

Qui prodigue la vie à ce limon grossier,

Le feu, manqua dans l'air; la nature vivante

Tressaillit tout à coup de froid et d'épouvante.

Les oiseaux, qu'un vent noir chassait en tourbillons,

Désertaient effarés les bois et les vallons.

Plus cruels de terreur, dans l'atmosphère humide.

Les vautours se battaient. Le rossignol timide

Dit sa chanson de mort, et, lorsqu'elle finit,

Se cacha résigné, la tête dans son nid.

Fatigué d'un long vol, l'oiseau porte-tonnerre

Replia sa grande aile et dormit dans son aire.

Seul pour sauver le monde agonisant déjà.

Le petit roitelet voltigea, voltigea

Jusqu'au sommet des cieux; mais, couvert d'étincelles,

A l'élément conquis il se brûla les ailes.

Et, dans les bois chantant pour le bénir en chœur.

Le Prométhée obscur tomba mort et vainqueur. —

due je succombe ou non à l'œuvre expiatoire, A celui qui m'inspire, à Dieu louange et gloire ! Quand la brise du soir en passant à travers L'orgue du marécage, aux mille tuyaux verts. En pousse vers le ciel une plainte touchante. Voyageur, ne dis pas : « Gloire au roseau qui chante ! » Mais, le foulant aux pieds, dis : « Gloire au Dieu vivant Qui féconde la boue et qui commande au vent I »

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LE CH^n.7 T>ES ^'KGES

l\ fâtcr la Vierge suprême, Là-haut, chaque ange est invité ; Et mon ange gardien lui-même Dès l'aurore, hélas ! m'a quitté.

Bel ange, à la Reine céleste Porte ton bouquet, moi, je reste; La reine de mon cœur est là.

Et, pour célébrer ses louanges.

J'emprunte le refrain des anges :

— Ave, Maria, ave, Maria.

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