Oeuvres complètes. Introd. de R. Vallery-Radot
P-JKr^ E suffit-il pas de prononcer le nom d'HcgésippeMoreau pour que la Voulzie,
Un tout petit ruisseau eoiiliiit loisible à peine,
passe devant nos yeux, ou pour que nous disions :
Amour à la fermière ! elle est Si gentille et si douce.'
Tout Moreau n'est pas dans ces vers
d'anthologie, me dit, il y a cinq ou six ans, un Pro.inois, M. Beurdeley. Un jour que vous serez libre, venez à Provins. Vous y trouverez non seulement des lettres complètes d'Hegésippe Moreau, sans les suppressions qu'un de ses biographes, Armand Lebailly, avait dû faire par égard pour beaucoup de personnes encore vivantes, mais vous y découvrirez encore un certain nombre de lettres inédites.
Vous pourrez reconstituer ainsi la vie entière de ce poète mort à vingt-huit ans. »
L'idée d'avoir l'explication définitive d'une existence qui s'est débattue dans la misère et s'est terminée sur un lit d'hôpital ; le souvenir de pages intimes écrites par mon père qui avait été un ami très fidèle de Moreau; le désir de connaître Provins, une des plus charmantes villes de France, dit Balzac, qui en a donné une jolie description dans son roman de Pierrette ; c'étaient autant de motifs différents pour me faire entreprendre ce voyage facile, à quelques heures de Paris,
J'arrivai un jour de printemps. J'allai droit au premier but de mon pèlerinage.
NTRODUCTIOK
a la petite imprimerie « proprette » ou Hcgcsippe Moreau avait gagné son premier salaire, où il avait composé — dans les deux sens du mot — ses premières poésies, où il avait connu celle qui devait être sa Laure et sa Béatrix de Provins, la très douce et très bonne Louise Lebeau. Sur la façade de la maison est encastrée une plaque commémorative de marbre blanc, avec ces mots en lettres d'or : « Hégésippe Moreau, le poète du Myosotis, a été élevé et a travaillé dans cette imprimerie. » Un ouvrier typographe, qui se tenait debout à la place même occupée jadis par Moreau, me montra avec fierté une interligne pieusement conservée qui portait, écrits à l'encre, les essais de quelques vers d'adieu cherchés par Hégésippe Moreau le jour de son départ pour Paris, Était-ce la ressemblance de leur occupation matérielle dans cette imprimerie? Était-ce plutôt l'habitude qu'avait prise tout enfant cet ancien apprenti de rechercher avec passion ce qui touchait à la destinée de son prédécesseur? Dès les premiers mots, je compris que j'avais devant moi l'homme de Provins et de
France qui connaissnit \c mieux la vie d'Hcgcsippc Moreau.
Pendaiu vingt ans, M. Rogcron avait rassemble; les matériaux destinés à servir au petit monument littéraire qu'on ne pouvait manquer, disait-il, d'élever un jour à la mémoire de Moreau. Rêvant de me voir commencer cet ouvrage, M. Rogeron m'offrit toutes ses notes, me donna les noms et les adresses de ceux qui avaient entre leurs mains le moindre document.
Revenu à Paris, je reçus une série de lettres de M. Rogeron. C'était à chaque instant une nouvelle remarque sur les erreurs de dates et de faits qui s'étaient glissées dans les nombreuses éditions du Myosotis. 11 découvrait tout avec une patience infatigable. Mais un jour le ton de sa correspondance s'éleva. M. Rogeron m'annonçait que la bibliothèque de Provins avait reçu un don des plus précieux. Un Provinois, ancien camarade d'enfance d'Hégésippe Moreau, M. Alphonse Fourtier, caissier payeur central du Trésor public, était mort en iSyf , laissant entre les mains d'un autre Provinois, M. Jules Moret, un ensemble de notes destinées à une édi-
rion définitive du Myosotis avec poésies inédites et variantes. — Or, M . Jules Moret venait de mourir à son tour et sa veuve avait fait déposer dans les archives de la bibliothèque de Provins cette collection très complète. « Revenez et vous verrez, » m'écrivait M. Rogeron.
Me voilà de nouveau installé dans la bibliothèque de cette ville, les fenêtres ouvertes sur un jardin plein de fleurs, à côté d'un lac minuscule où l'on voit neiger des plumes de cygnes, — hôtes solennels de cet endroit de paix et de travail. Sur la table sont des feuillets étalés; des éditions interfoliées ; les dernières recherches publiées dans le petit livre : Hégésippc Morcau et son Diogène, par Lhuillier; des autographes apportés par le bibliothécaire, M. Bourquelot; des lettres inédites mises à ma disposition par M. Jules Michelin, le fils d'un admirateur d'Hégésippe Moreau; toute une partie du Diogène en édition originale qui m'est offerte par M. Dodillon. Je puis ainsi poursuivre, jusque dans ses recoins les plus obscurs, la vie fuyante d'Hégésippe Moreau.
Si l'on se fiait à lui pour connaître ses
origines et sa famille, on risquerait de se perdre dans des indications inutiles. Le frère mort en Russie, dont il parle quelque part, Taïeule bretonne dont il invoque le souvenir n'ont jamais existe. Le prénom même d'Hcgésippe, c'est lui qui se l'est offert, un jour d'imagination. Mais ce qui est plus extraordinaire encore, c'est que, sur un point où habituellement on convient de l'exactitude des registres de l'état civil, il semble avoir voulu détourner les recherches. Dans une de ses poésies autobiographiques, il se représente par ce vers, tant de fois cité :
Blnct échs parmi les roses de Provins.
Or, il est né tout simplement à Paris, rue Saint-Placide, 9, le 8 avril 1810. U fut inscrit sous les noms de Pierre-Jacques Roulliot, fils de Marie-Philibcrte RouUiot, née à Cluny, âgée de trente-six ans. Il était enfant naturel. La déclaration de cette naissance fut faite par une sagefemme, la femme Devaux qui demeurait rue de Sèvres, 34. Ceux qui voudraient compléter jusque dans leurs plus petits détails les renseignements sur les pre-
mières heures de cette vie d'enfant trouveraient dans le registre des actes de baptême de l'église Saint-François-Xavier des Missions, rue du Bac, que, le lundi 9 avril 1810, fut baptise Pierre-Jacques, né d'hier, fils de Marie-Philiberte Roulliot. Le parrain s'appelait Pierre-Jacques Gouelle, joaillier, demeurant rue de Harlay, 4; la marraine était Claire Tillay, femme Schmit, demeurant rue Saint-Placide, 9. C'était sans doute la concierge ou quelque voisine de palier compatissante.
Le père inconnu s'appelait Moreau. Il était professeur de quatrième au collège de Provins. Marie Roulliot, à peine rétablie, vint le rejoindre et habiter avec lui. On les crut mariés, et tous deux, pleins de tendresse pour leur enfant, se proposèrent de l'élever de leur mieux. Dans ce temps-là le traitement d'un professeur était si peu de chose que ce budget restreint était un budget de gêne et presque de misère. Un collègue de AL Moreau, M. Cénégal, a laissé un manuscrit qui a la valeur inappréciable des choses vues. « Maintes fois, dit M. Cénégal, je vis couler les
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larmes de M. Moreau sur sa malheureuse position, sur rinsuflisancc de sa place au collège qui ne lui permettait pas de pourvoir convenablement aux besoins de sa femme et de son enfant. » Un détail curieux sur !e caractère de ce pauvre professeur apparaît dans ces pages. Les chercheurs des lois d'hérédité reconnaîtront le fils tout entier dans cette note sur le père : <f Les sentiments de fierté et d'orgueil de M. Moreau étaient tels, dit M, Cénégal, qu'il préférait la faim à certaines invitations à dîner qui l'humiliaient. » Atteint de phtisie, M. Moreau succomba le if mai 1814, alors que de la fenêtre de l'appartement qu'il occupait dans la vitillc maison du grenier à sel, au bas de la rampe des degrés de Saint-Pierre, il regardait le soleil descendre derrière la côte de Paris et le printemps refleurir les arbres des pentes du collège. » Ainsi tombe la légende de ce père d'Hégésippe Moreau mort à l'hôpital et traçant la route à son fils, légende tant de fois redite, réimprimée partout. Restée veuve et sans ressources, M^"*^ Moreau dut entrer au service de M*"*^ Favier, qui avait épousé en premières noces
M. Gucrard dont elle avait eu deux fils : Emile et Camille Guérard. Veuve pour la seconde fois, M'"'- Favier s'attacha, avec des sentiments de marraine, à l'enfance de Moreau. Il était fort docile et travaillait avec ardeur, si j'en juge par ce certificat de bonne conduite que je retrouve au milieu de tant de papiers jaunis. C'est un billet écrit à la mère de Moreau par la maîtresse d'école : « Madame, je suis on ne peut plus contente de votre fils, je lui ai fait faire une dictée où il a fait peu de fautes : il raisonne très bien, il a beaucoup de jugement et annonce beaucoup d'esprit. Je vous engage à ne point le négliger et à le récompenser aujourd'hui. Je suis convenue avec lui de lui faire faire une dictée tous les jeudis et, pour lui donner de l'émulation, il me dictera aussi : cela l'engagera à étudier. — Aglaé Souclier. » M'"'-" Favier, frappée des bonnes dispositions que montrait cet enfant, se chargea de payer la première année de pension à Provins. 11 travailla si bien que, le 9 août 1820, il adressait à M. Emile Guérard (le fils aîné de M'"*-" Favier) cette lettre qui a été pieusement conservée, et qui, enca-
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drée aujourd'hui, est accrochée à un des murs de la bibliothèque.
« Monsieur, cxcuscz-nioi si je prciuls la liberté de vous écrire. Je ne suis pas un Dcniosthène ou un Cicéron pour pouvoir écrire avec éloquence ou avec sagesse; mais j'espère que vous excuserez la naïveté de mon enfance, car le simple but de ma lettre est de vous faire savoir que, si vous avez l'intention de venir à Provins pour la distribution des prix, elle est fixée au 17 août. J'ai fait tous mes efforts pour mériter votre estime et votre bienveillance, et pour me rendre digne des bontés dont vous m'avez comblé jusqu'aujourd'hui.
« Agréez, monsieur, l'assurance du respect et de la soumission avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et respectueux serviteur.
« MOREAU
Sous les fleurs de rhétorique de cette lettre, qui sont comme ces fleurs coloriées mises en tête des lettres de jour de l'an vendues dans les petites pensions populaires, on découvre un sentiment de vanité satisfaite et de reconnaissance éprouvée,
de vanité surtout. Il se croit déjà un petit personnage : il est à la recherche d'effets littéraires.
Durant ses vacances de « pauvre écolier rêveur, » Moreau promena ses premières ambitions sur les rives vertes de la Voulzie, heures délicieusement attendries dont le souvenir fut tel qu'aux jours sombres et désespérés, il voulait refaire « à ces bords un saint pèlerinage, » et « dormir encore au bruit de ces roseaux chanteurs. »
Cette période d'espérance dans l'avenir dura peu. En 1823, sa mère mourait. Il était tout à fait orphelin. M"'^" Favier l'aima plus encore. Fort pieuse, elle souhaitait que l'éducation du petit Moreau fût confiée à des prêtres et que plus tard il devînt prêtre à son tour. Elle le plaça d'abord au séminaire de Meaux, puis au petit séminaire d'Avon, près de Fontainebleau. Il y remporta un premier succès de littérature, qui se traduisit par une punition. Une élégie sur l'assassinat du duc de Berry courut dans le séminaire. Les vers, qui n'ont pas été retrouvés, n'étaient pas signés. Mais comme ils étaient écrits de la main de Moreau, le supérieur le fit appeler et Tinter-
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rogea sur l'origine de cette poésie. Moreau avoua avec une pointe de fierté qu'il en était l'auteur. L'abbé ne le crut pas. Étaitil possible, en effet, qu'un enfant de cet âge fut capable de faire de tels vers? L'enfant renouvela son aveu. Le supérieur irrité le punit sévèrement.
« On ne veut pas que ces vers soient de moi, dit Moreau presque joyeux, il faut donc qu'on les trouve bien bons, »
De telles épreuves ne font que fortifier une vocation littéraire, mais la vocation religieuse, tout encouragée qu'elle fût, ne venait pas. S'il trouvait dans les observances de piété une profonde douceur qu'il traduisit plus tard par ces vers :
Autrefois, pour prier, ma lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines, Et j'allais, aux grands jours, blanc lévite du chœur, Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur,
ce sentiment n'était qu'un sentiment de surface. Aussi, lorsqu'il eut fini sa rhétorique, entra-t-il très laïquement en apprentissage dans l'imprimerie de M. Théodore Lebeau père, à Provins. Traité comme un enfant de la maison, intimement lié avec
le fils de M. Lebeau, qui était à peu près de son âge, il éprouva pour la fille de son patron, pour Louise Lebeau, déjà mariée à M. Jeunet (qui fut imprimeur à Abbeville et à Amiens), un amour si pur et si profond qu'il écrivait ces vers :
Mon cœur, ivre, à sei:{e nus, de volupté céleste, S'emplit d'un chaste amour dont le parfum lui reste.
Quand du fond de sa misère, à Paris, il composait, avec la transposition visible de ses sentiments, le petit poème qui s'appelle La Sa-ur du Tasse, il mettait en épigraphe ces vers de Brizeux, qui sont comme l'écho fidèle des vers précédents :
Dans l'ombre de mon caur mes plus fraîches amours, Mes amours de sei^c ans refleuriront toujours.
Cette jeune femme était-elle jolie? Non, disent les personnes qui l'ont connue, — elle est morte en 185-7, — nia's elle avait dans sa jeunesse une grâce souriante, un regard bleu plein de douceur et des cheveux blonds admirables. Elle était surtout bonne, d'une bonté telle qu'elle n'a jamais, — me racontait une de ses nièces.
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M""" Jules Michelin, — refusé à qui que ce fut une aide, un secours, une aumône. 11 est un trait de sa vie que l'on croirait emprunté à quelque récit de la vie d'une sainte. Un jour, rencontrant dans un chemin écarté, à la nuit tombante, un enfant pauvre qui n'avait pas de souliers, elle se déchaussa et rentra chez elle pieds nus. Aussi Hégésippe Moreau, dans un de ses délicieux contes, un de ces « Contes à ma sœur » que Sainte-Beuve aurait voulu voir entre les mains de tous les enfants, pensait-il à elle, quand il peignait, dans La Souris blanche, la Fée des Pleurs, cette fée pleine de pitié vigilante pour toutes les infortunes. C'était bien sa sœur transfigurée et divinisée que cette petite fée. Écoutez Moreau :
« L'organe de l'ouïe, chez la Fée des Pleurs, plus délicat encore que chez ce fameux géant Fine-Orcillc qui entendait lever le blé, lui faisait distinguer de loin les plus timides palpitations des cœurs soufirants, et jamais un appel de cette nature ne l'avait jusqu'alors trouvée sourde ou négligente... Vêtue d'une robe flottante or et azur, tenant à la main la baguette
d'ivoire, marque de sa puissance, la Fée des Pleurs voltigeait plutôt qu'elle ne marchait sur la pointe des gazons et des fleurs. Elle avait adopté cette allure, de peur, disait-elle à ceux qui s'en étonnaient, de mouiller ses brodequins dans la rosée, mais, en effet, parce qu'elle craignait d'écraser ou de blesser par mégarde la cigale qui chante dans le sillon et le lézard qui frétille au soleil; car elle était si prodigue de soins et d'amour, la bonne fée 1 qu'elle en répandait sur les plus humbles créatures de Dieu. »
Hégésippe Moreau en eut sa large part.
Louise Lebeau, devinant qu'il y avait dans cet apprenti une âme de vrai poète, eut pour lui une affection ambitieuse. Puis, comprenant bien vite qu'il y avait dans ce poète un enfant mobile, ombrageux, facilement découragé, elle sentit le désir, elle éprouva le besoin d'être comme une bonne fée pleine de douces remontrances, de sages reproches, de gronderies câlines.
Dans ce sentiment très particulier, très nuancé, qui flottait entre l'amour et l'amitié, elle était reconnaissante d'être aimée par ce cœur simple et naïf, elle était aussi
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attendrie par ce caractère faible, inquiet, toujours tourmente, qui se coniiait à elle, qui n'espérait qu'en elle. Elle connut ainsi ce qui peut remplir l'âme de certaines femmes : la joie d'être aimée, la joie d'admirer et la joie de protéger.
Dans la première pièce citée en tête de tous les recueils, pièce intitulée Dix-huit ans, Hégésippe Moreau disait :
J'aime Provins, j'aime ces vieilles tombes Oii les amours vont chercher des abris; Ces murs déserts qu'habitent les colombes, Et dont mes pas font trembler les débris. LÀ je m'assieds, rêveur, et dans l'espace Je suis des yeux les nuages Jloltants, L'oiseau qui vole et la femme qui passe : J'ai dix-huit ans!
Bercer-moi donc, o rêves pleins de charmes, Ri'ves d'amour...
Bien que ces vers ne fussent pas audessus de ce que peut écrire tout lauréat de rhétorique, il devait y avoir pour Louise Lebeau un sentiment plein de charme à sentir que cette pièce était composée près d'elle. Elle devait se laisser bercer par des
rêves de gloire en pensant à lui, comme il se laissait bercer par des rêves d'amour en pensant à elle.
Exprimés par la voix de Louise Lebeau, une voix douce, d'une exquise et pénétrante harmonie, ces vers gagnaient au point de ne plus paraître les mêmes quand on les relisait sans elle. Elle avait, en effet, une façon chantante de réciter toute poésie. C'était, paraît-il, une sorte de mélopée, moitié diction, moitié chant, qui venait à l'appui de ce précepte :
Les vers sent enfants de la lyre :
On doit les chanter, non les lire.
Mais elle dut laisser le tour de mélancolie amoureuse de sa voix d'or et lancer avec une pointe de gaieté ce fragment d'une chanson de Moreau faite, lors du passage de la dauphine à Provins, en septembre 1828 :
Comme à lu messe, Le sous-préfet marchait devant.
Il vient haranguer la princesse.
Les yeux baissés, le cœur fervent,
Comme à la messe.
Connue à la messe, Autour du pieux sous-prcfel Chacun des emjtloycs s'empresse; Ils bdillaieiil tous, mais en secret,
Connue à la messe.
Madame la dauphine, touchée de ce culte, avait assuré que le roi Charles X viendrait à Provins.
(c Messieurs, écrivait aux maires du département le sous-préfet de Provins, Dupré, dans cette phraséologie enthousiaste que l'administration française n'a cessé de prodiguer aux gouvernements qui se sont succédé. Messieurs, tous nos vœux vont être comblés. Madame la Dauphine n'a pas en vain promis que le roi viendrait à Provins. Sa Majesté y arrivera dans l'après-midi du jeudi 1 8 de ce mois, pour n'en repartir que le lendemain 19, après déjeuner. Tous les inconvénients d'une résidence si peu en harmonie avec les habitations royales. Sa Majesté les brave pour se rapprocher d'un peuple qui l'aime.
« Accourez donc avec vos populations, pour faire entendre au meilleur des princes vos cris de bonheur et d'amour; ces cris par lesquels vous avez salué la Fille de
saint Louis; ces cris auxquels son noble cœur a paru si sensible, et que vous répéterez tous avec transport: Vive le roi!
Vive Madame la Dauphine! Vivent les Bourbons toujours.' »
Toujours était souligné et les vivats se détachaient en lettres démesurées. Comme cela ne suffisait pas à éteindre les ardeurs de son âme de fonctionnaire, le souspréfet fit plus : il commanda à l'imprimerie Lebeau des transparents pour les accrocher aux fenêtres de la ville. Moreau dut composer plusieurs de ces affiches blanches : Vive le Roi! Vive Madame!
11 fallut quelque chose de mieux, et Lebeau lui demanda des vers de circonstance. Ne voulant pas déplaire à son patron, qui eût été suspect, s'il n'eût pas été enthousiaste, Moreau fit ces vers de papillotes :
Pur l'nspccl d'un bon roi dont la France s'honcn;
Déjà Provins s'est eujiobli ;
Aujourd'hui, plus heureux encore, Il voit en mcmc temps Henri quatre et Sully.
Mais irrité à la fois comme typographe d'avoir fabriqué de pareilles affiches et
comme rimeur d'avoir écrit un tel quatrain, il se vengea, cmi imprimant sur de toutes petites feuilles volantes ces couplets, les vrais couplets qui étaient au fond de son âme. Après le cri officiel de Vive le roi! ils se terminaient par ce refrain : Vive la liberté!
t'ivc le roi!... Connue les faux pioph'eles L'ont enivré de ce souhait trompeur!
Comme on a vu grimacer A ses fêles La P'anilê, l'Intérêt et la Peur!
Au bruit de l'or et des croix qu'on ramasse, Devant le char tout s'est précipité; Et seul, debout, je murmure à voix busse : Vive la liberté!
Très touché de l'accueil qu'il avait reçu, Charles X avait envoyé au maire de Provins, M. Gervais, une tabatière d'or et la croix d'honneur. Moreau, dans un moment d'impatience, qu'il se reprocha plus tard, composa une chanson qui commençait ainsi :
Quelle profusion rare La cour étale à présent!
Henri n'était qu'un avare Près d'un roi si hicnfaisanl .
Sur des provinces entières A grands flots on voit tomber Des croix et des tabatières...
Il suffit de se courber.
Dans cette première période de libéralisme en chambre, Moreau eut pour Béranger une admiration se confondant avecl'enthousiasmeimmense, sans bornes, qui de toutes parts éclatait à l'honneur du chansonnier, poursuivi pour outrage à la religion, offense au roi, excitation à la haine et au mépris du gouvernement.
Béranger fut condamné à neuf mois de prison et à dix mille francs d'amende. Une souscription fut ouverte pour payer cette somme. Hégésippe Moreau, après avoir répété dans un refrain : « Tout bas, tout bas, amis, chantons ses vers, » disait:
On l'a frappé dans sa noble misère; Il faut de l'or, et je n'ai que des pleurs : feune soldat, quêtant pour Bêlisaire, Ma uoix du inoins attendrira les cœurs.
Louise Lebeau se prenait de plus en plus de tendresse pour ce « frère. » — « Il était à ce moment, disait-elle elle-même,
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en évoquant plus tard le souvenir de ces années lointaines, il était d'une sensibilité exquise, ayant des larmes pour toutes les émotions pieuses et pures. » Si f^'rand et si consolant que fût cet appui, Moreau en trouva d'autres. Pierre Lebrun, l'auteur de Marie Stiiart, habitait Provins. Sa réputation de poète est bien amoindrie aujourd'hui, mais sa réputation d'homme d'une parfaite bonté, ne cherchant qu'à être utile aux autres, dure encore. C'était un protecteur aux aguets d'un service à rendre. Attiré par la première pièce ironique de Vive le Roi.' qui avait fait le tour de la ville, Lebrun s'intéressa à Moreau. Peut-être même, dès 1829, lui conseillat-il de tenter la chance d'un prix de poésie à l'Académie française. Mais j'ai vainement cherché dans les archives de l'Institut la pièce de Moreau. Elle n'est point dans le carton des poésies qui ont concouru. Il aura sans doute laissé passer les délais réglementaires. Le sujet était l'invention de l'imprimerie. Parmi le nombre des concurrents figuraient Bignan, le lauréat perpétuel de l'Académie française; M""" Tastu, presque célèbre; Saintine, qui
avait résumé le sujet par cette heureuse comparaison :
Voilà donc le levier Qu'Archiinède implorait pour soulever le monde!
et celui que j'aurais pu nommer le premier, car il remporta le prix, M. Legouvé, qui avait alors vingt-deux ans. Moreau eût été un concurrent redoutable. Outre l'habileté de main qu'il avait mise à dépeindre, avec des périphrases à rendre jaloux tous les élèves de Delille, le mécanisme du métier d'imprimeur, il avait montré — ce qui valait mieux que le triomphe puéril de ces difficultés vaincues — combien il avait saisi le sens large et complet du sujet, depuis l'idée hautaine de revendication faite par un peuple qui, désormais, grâce à la découverte de l'imprimerie, peut tout connaître et tout dire, jusqu'à la douceur pour les isolés et les affligés de trouver dans la lecture un « oubli consolant. » Enfin, et par un retour sur sa situation d'ouvrier, retour qui donnait à ses vers un charme attendrissant, Moreau disait:
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L6s chffs-d'ccHvre du goût, par mes soins reprodiiils. Ont occupé mes jours, ont ciicbaitlc mes nuits. Ut souvent, insensé! j'ai répandu des larmes: Semblable an forgeron qui, préjiarant des armes. Avide des exploits qu'il ne partage pas, SiJJle un air bcUiijucux et rcvc les combats...
M. Lebrun conseilla à Moreau de transformer cette poésie en épître et de la dédier au célèbre imprimeur de la rue Jacob, M. Didot, L'avis était d'autant meilleur que, dans son ambition inquiète de la dix-neuvième année, Moreau avait le désir d'aller à Paris. La gloire, pensait-il, ne tarderait guère à venir quand il serait làbas. Et comme il lui fallait gagner sa vie par un salaire, la dédicace de cette épître était un moyen de solliciter un emploi dans la maison Didot, moyen à la fois très ingénieux et très digne.
Le départ fut fixé au commencement de 1830. Bien des petites causes s'ajoutaient au motif principal qui déterminait cet éloignement. La vie commune avec deux ouvriers de la maison Lebeau, l'un apprenti, l'autre relieur, M. Alphonse et M. Dorand, devenait difficile. Plus d'une
fois s'élevèrent entre Moreau et eux de vives altercations. Dorand surtout, peu touché du talent d'un homme qu'il regardait comme son égal, sinon comme son inférieur, ne se gênait pas pour faire tomber Moreau du haut de ses rêves et le ramener brutalement à la réalité d'un conflit vulgaire. Au-dessus de ces ennuis journaliers et de ces blessures d'amourpropre, dominait le souci de ne point porter atteinte à la réputation de celle qu'il aimait. M'"'= Jeunet le comprit. L'absence de M. Jeunet ne rendait-elle pas plus nécessaire encore le départ de Moreau? Amour de l'âme, amour de tête, il ne fallait pas que cet amour changeât de nom. Le sacrifice fait, Louise Lcbeau, avec cet empire extraordinaire qui permet à une femme aimante de conserver devant tout le monde une assurance paisible, s'arma si bien de courage que Moreau en fut quelque peu dupe. Comment ne voyait-il pas que les vœux les plus tendres étaient encore sur ces lèvres muettes? Si touchant que fût le mot du fils de M. Lebeau disant avec expansion : « J'aurais tant de plaisir à entendre le nom de Moreau
retentir publiquement jusqu'à nous ! »
si in.iterncllc que fût la sollicitude de M""^ Favier, ouvrant à Moreau un crédit de trois cents francs par an ; si remplis de regrets et de bons souhaits que fussent les derniers serrements de main des fils de M""" Favier, Emile et Camille Gucrard, qu'était-ce que tout cela à côté de ce qu'il y avait d'émotion et de tendresse dans le regard volontairement impassible de Louise Lebeau?
Mais comment, à la minute du départ, aucun « ancien » ne s'est-il trouvé pour dire à Moreau : « Reste. A vingt ans, tu as la rare fortune d'être un peu prophète dans ton pays. Tu comprends non seulement le patriotisme, mais encore la poésie du clocher. T'imagines-tu, parce que tu sais tourner un couplet et trouver un refrain, que l'on va te saluer à Paris comme un émule de Béranger? Tu ne te rends donc pas compte que ce qui fait la force et la gloire de Béranger, c'est qu'il a le don d'interpréter l'âme du peuple. 11 est le très habile metteur en œuvre des sentiments généraux. Tu n'as rien de cette adresse politique et narquoise de l'homme
qui, la main dans la poche, se confond dans la foule et ne songe qu'à trouver la formule des pensées de tout le monde.
Toi, tu as, si petite qu'elle puisse être, une personnalité qui te jette en avant. Dans tes vers : Vive le Roi/ dans tes vers sur Bérani^er, dans ta composition de concours sur Vlnveiitioji de l'Imprimerie, quand la forme didactique semblait exclure tout retour sur toi-même, partout, tu éprouves le besoin d'affirmer des sentiments qui te sont propres. Tu te crois un poète de place publique et tu es un poète de foyer, d'intimité, tu es de ceux qu'on lit à mivoix et non pas que l'on chante en pleine rue. Reste, et nous te ferons parmi nous une place à part. »
Cet « ancien » aurait pu ajouter bien d'autres choses encore et se lancer dans des considérations générales sur le romantisme à la veille de triompher. Moreau ne semblait pas s'en douter : il était, comme Armand Carrel, libéral en politique et classique en littérature. Mais à peine à Paris il sentit, avec sa nature vive, impressionnable, toute de reflets, son isolement moral. Voici un premier paquet
de lettres qui nous font connaître sa vie désorientée :
kA iiKulanit' Ji'iiiwt.
« iSjo.
<( Vous souffrez beaucoup de mon absence, ma sœur, et cependant, à la lecture de votre lettre, je n'ai pu me défendre d'un certain plaisir. Lorsque mon départ fut décidé, je tremblais en pensant aux larmes qu'il vous coûterait peut-être. Je souhaitais sincèrement que vous vous armiez de résignation contre un coup inévitable, et pourtant, quand vint le moment fatal, et que je crus lire sur votre front ce calme que je désirais chez vous, sans l'espérer, par une contradiction bizarre, je fus piqué de ce courage qui surpassait le mien et j'osais presque, tout bas, vous accuser d'indifférence... Pardonnez-moi, mon amie; votre lettre m'a bien désabusé, mais dois-je me féliciter d'un amour dont je trouve la preuve dans vos douleurs? Ah! si vous m'aviez dit ce que vous savez si bien écrire, votre voix, plus forte que celle de la raison, m'aurait enchaîné près de vous pour toujours.
« Je suis heureux de l'amitié dont votre jeune sœur vous donne les marques; mais, sans la connaître, je l'estime trop pour en être surpris. J'applaudis autant que vous au succès de votre fils que j'aimerais beaucoup même quand il n'aurait pas de mère. — Dites-lui donc qu'il se hâte d'apprendre, car alors qui sait?
« Je n'ai pas le courage de vous dire adieu. »
(^4 la inéme.)
« Vous devez être bien étonnée et bien inquiète, ma sœur, du long silence que j'ai gardé ! Un mot d'explication, et vous ne m'en voudrez plus. Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé. J'ai été livré pendant quinze jours aux rêves extravagants du désespoir. Je ne pouvais vous en rendre confidente et je n'avais pas le courage de vous tromper. J'attendais, pour vous écrire, au moins une espérance, et, grâce à Dieu, j'ai quelque chose de mieux à vous apprendre. Je suis chez Didot, M"»; Lebrun a dans le caractère plus d'une ressemblance avec vous. Ceci doit être d'un bon augure. Me voilà presque tout seul. Il est vrai que mes occupations me dispensent de société,
elles se succèdent presque sans interruption; mais toutes les fois qu'il m'est permis d'avoir une pensée, ma chère amie, elle est à vous. Je me couche de bonne heure, et j'ai votre image devant les yeux jusqu'au moment où ils se ferment. Je pense un peu à l'avenir, car tout me le fait craindre; beaucoup au passé, c'est là seulement qu'est notre bonheur. Oh ! si, comme autrefois, après une journée pénible, j'avais l'espérance d'un bonsoir et d'un baiser, comme je bénirais mon sort ! »
.A monsieur Lchcau fils, Chei monsieur son père,
IMPRIMEUR- LIDRMRE A PROVINS.
ff Taris, février i8}0.
« Monsieur, j'use peut-être trop tôt de la permission que vous m'avez donnée de vous écrire : je n'ai rien encore d'intéressant à vous communiquer. Enseveli dans l'atelier de M. Didot trois jours après mon arrivée, et le soir n'osant faire un pas dans cette grande ville où je suis isolé, je n'en connais encore que le bruit et la boue. Je comptais m'ennuycr beaucoup à Paris, et j'ai le plaisir, si c'en
est un, de voir mon attente surpassée. Il me semble qu'on m'a fait voir en passant les Tuileries, le Palais-Royal, etc., toutes choses superbes, comme vous savez, mais auxquelles je préfère encore le Dôme et la tour de Saint- Quiriace. Paris, de tous les attraits qu'on lui prête, n'en a qu'un pour moi, c'est celui du spectacle. Mais encore aurais-je besoin d'avoir à côté de moi un ami, ne fût-ce que pour lui dire que M"<: Georges m'ennuie et que Léontine Fay m'enchante.
«J'ai vu jouer à l'Odéon Roméo et Juliette, Une Fête de Néron, Jeanne d'Arc, et plusieurs comédies, bons ouvrages que je donnerais volontiers pour un vaudeville joué par la charmante actrice du Gymnase. A la représentation de Rodolphe, j'ai attiré sur moi l'attention et les railleries de mes voisins par des sanglots et des exclamations involontaires. Mais Thérèse était si jolie, si passionnée que, s'ils ne comprennent pas mon enthousiasme, moi je ne conçois rien à leur froideur. A propos de jolie femme, il me souvient d'une circonstance de mon voyage, assez plaisante, mais non pas pour moi : je me trouvais placé dans la voiture vis-à-vis d'une dame fort respectable et d'une autre que ma tristesse ne m'empêcha pas
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dc trouver jeune et belle. Je ne sais pas comment une jambe étrangère s'embarrassa plusieurs fois dans les miennes, mais j'entendis tout à coup une voix nasillarde s'écrier : « Faites c< donc attention, monsieur; voilà la troisième « fois que vous me réveillez... » Malédiction! il y avait quiproquo.
« M. Lebrun m'a fort bien reçu et m'a conduit sur-le-champ à l'imprimerie, où mon premier jour fut orageux. Ne connaissant personne, tremblant d'agir et n'osant interroger, je fus un moment en butte aux sarcasmes de mes confrères qui sont presque tous, s'il faut en croire leurs discours, de francs vauriens. Mais il arriva, je ne sais comment, que celui qui fait d'ordinaire le plus de tapage se déclara mon guide et mon défenseur. Ses jurons eurent la puissance du fameux quos ego de Neptune et la tempête fut dissipée. Du reste, le métier, fort peu lucratif, est assez doux, et les ouvriers jouissent de la plus grande liberté. Il m'eût été bien dur d'être rudoyé, comme je l'avais craint d'abord : Ce n'est pas à cela qu'on m'avait habitué chez vous. Présentez, s'il vous plaît, à M. et M^e Lebeau et à M^e Jeunet mes respects et mes souhaits pour leur bonheur. Embrassez votre neveu pour moi. Dites
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de ma part à MM. Alphonse et Dorand ce que vous jugerez convenable.
«H. MOREAU
« Erratum. — On vient de m'avertir que M"e Fay n'est pas jolie ! Quand je vous disais que je ne m'y connais pas!... Si vous communiquez ma lettre à quelqu'un, je n'ai pas besoin de vous indiquer les passages que vous pourriez supprimer. »
M. Lebeau répondit par une lettre dont le brouillon a été retrouvé. Sachant le caractère de Moreau, il ne lui écrivait jamais de premier jet : il pesait la moindre expression. La lettre est intéressante: elle montre en germe la susceptibilité de Moreau et comment, par son éloignement volontaire, il finissait par décourager ses protecteurs les mieux disposés. Le passage sur M. Lebrun en est la preuve. Et, pour le dire en passant, ce mot de protecteurs avait le don d'irriter Moreau.
M. Lebeau commence ainsi :
« Votre lettre m'a fait le plus grand plaisir et j'y aurais répondu plus tôt si vous m'aviez donné votre adresse.
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« M*"'" Favier est venue samedi dernier à la maison et c'est elle qui me l'a laissée. Hlle nous a appris que vous étiez malade. Le changement d'air et d'habitudes a peutêtre beaucoup contribué à votre indisposition ; je désire qu'elle n'ait pas de suites.
« Depuis huit jours, il y a bal tous les soirs à Provins; pourtant le carnaval a été on ne peut plus triste. M. Gervais a donné, mardi dernier, une soirée des plus brillantes. J'ai été y passer une heure; j'y ai trouvé M. Delachapclle, qui m'a demandé de vos nouvelles. M. Lebrun lui avait écrit qu'il était étonné de ne vous avoir pas vu depuis longtemps. Il devait vous faire voir Béranger et vous conduire chez La Fayette. Il lui disait aussi que si vous n'alliez pas chez lui il irait vous chercher à l'imprimerie.
« Les contrariétés que vous avez éprouvées les premiers jours de votre arrivée chez M, Didot ne m'ont pas beaucoup étonné, elles sont presque inévitables. Je souhaite qu'elles soient entièrement terminées.
« Si j'en crois votre lettre, M"'' Léontine Fay a produit sur vous une forte impres-
;ntroduction
sion. Vous en parlez avec une chaleur qui tient presque de l'amour. Mais prenez garde, vous auriez un rival dangereux. Si un méchant vaudeville joué par elle a pour vous tant de charme, quel plaisir n'éprouveriez-vous pas en voyant jouer une bonne pièce dont vous seriez l'auteur! Il y en a tant de mauvaises qu'une bonne (et vous pourriez facilement en faire une) serait accueillie favorablement; ce serait peut-être un moyen sûr pour vous lancer sur un théâtre plus digne de votre ambition. Je raisonne là comme un âne juge des couleurs, mais j'aurais tant de plaisir à entendre votre nom retentir publiquement jusqu'à nous que je voudrais pouvoir vous décider à tenter la fortune. »
Le temps passe, l'avenir s'assombrit de plus en plus. Moreau écrit à M. Lebeau cette lettre découragée, qui marque comme la première étape de sa misère:
t^ monsieur Lchcau.
« Monsieur, je profite du départ et de hi complaisance d'un compatriote pour vous écrire et vous rappeler le souvenir de quelqu'un que
VOUS avez connu jadis. En ce temps-là mes espérances me portaient au troisième ciel, et me voilà retombé dans la vie réelle. On sent bien son néant quand on est jeté dans la foule d'une grande ville où l'on ne peut faire un pas sans heurter un homme d'esprit. Je n'ai pas fait un vers depuis mon arrivée. En revanche, j'ai voulu suivre votre conseil et faire des vaudevilles; et j'ai commencé d'abord par lire tout le répertoire du Gymnase, puis, quand je crus avoir une provision raisonnable d'esprit et de gaieté, je me mis à l'ouvrage. Mais, par malheur, mon drame prit peu à peu une forme si bizarre que je reculais d'horreur, à peu près comme Faust en voyant grossir son diable sous la forme d'un chien. Quel dommage! Nous avions déjà choisi les acteurs et les actrices, après de longs débats... Je dis ?ioics parce que nous étions deux, suivant l'usage, pour faire ce beau chef-d'œuvre.
« Mon associé est le même jeune homme dont je vous ai déjà vanté les dispositions pour le théâtre. En attendant qu'il puisse y monter, il se contente de déclamer, debout sur les banquettes du parterre, contre la sottise et le mauvais goût, et même il remporta de glorieuses cicatrices de la grande bataille d'Hernani.
«J'ai eu le plaisir de voir cette pièce, mais non de la siffler, attendu que je me trouvais dans une loge avec M. Lebrun et des comédiens français. Ceci me rappelle qu'un soir, en revenant du spectacle, j'ai trouve la porte fermée, ce qui m'obligea de passer la nuit à la belle étoile. Je fus toute la nuit poursuivi, comme dans un cauchemar, par des ivrognes, des filles et des patrouilles. Mais j'échappai par miracle à tous ces dangers, et j'en fus quitte pour la fatigue et la fièvre. Je ne puis pas m'habituer a. reconnaître mon chemin. Un soir, entre autres, à deux pas de ma demeure, je fus obligé d'interroger le premier venu, qui se trouva par bonheur être un jeune homme fort poli et fort aimable..., il se nommait Eudoxe Dusautoy.
« Je ne suis pas amoureux de Léontine Fay, comme vous paraissez le croire, mais seulement des rôles charmants auxquels elle prête son talent et sa figure. On peut aimer une comédienne tant que dure son talent et sa beauté..., une heure tous les soirs. D'ailleurs j'en ai vu bien d'autres depuis: Fenny Vertpré, Albert, Déjazet, Moreau, Brocard, Pradher,... etc., etc. Oh! si j'étais roi!
« Mais j'en suis bien loin, car, dans ce moment-ci, me voilà sorti de l'atelier de M. Didot
par des circonstances indépendantes de ma volonté et de la sienne, et qu'il serait ennuyeux de vous détailler. Après avoir longtemps cherché, je suis sur le point d'entrer dans une autre maison.
« Mes respects, s'il vous plaît, à M. et Mme Lebeau, à M"ie Jeunet et à M. Marniau*.
« H. MOREAU
A la lecture de cette lettre, M""= Jeunet s'empressa devenir en aide à Moreau. 11 en éprouva une vive reconnaissance.
Puis, après une explosion de tendresse, il faisait un retour sur un éloignement qui lui rendait la solitude si pesante.
^ madame Jeunet.
« Ce sera donc toujours de mieux en mieux, ma chère sœur. Vous vous dépouillerez toujours pour moi de tout ce que vous posséderez. Pauvre petite, vous êtes peut-être bien gênée vous-même, et vous ne pensez qu'à moi. Et pour tant de soins, je ne puis vous rendre que
' Marniau était un horloger de Provins.
de l'amour. Sur la fin de ma lettre, écrite dans un moment de désespoir, vous vous êtes sans doute exagéré un peu ma situation. Elle se débrouille par degrés, et j'espère me tirer encore de là, puisque Dieu et votre amour me prêtent du courage. »
(^ la même.)
« Ma chère sœur, je n'ai pas bien compris une des phrases de votre lettre. Quel est donc cet heureux malheur qui pourrait vous rapprocher de moi? Je ne vous ai pas répondu de suite, parce que j'attendais la longue lettre que vous m'aviez promise. Mais il paraît que je me suis trompé, et que, dans votre intention, elle ne devait arriver qu'après ma réponse. Je vous embrasse bien tendrement et vous souhaite tous les bonheurs qui doivent vous échoir pour que je puisse croire à la justice de Dieu. »
(lA la mèvie.)
« Quoique je ne sois pas heureux, ma bonne Louise, je commence à me plaire ici, et il ne me manque que ma sœur pour m'y trouver bien, et je ne m'exilerais qu'avec peine de cette
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nouvelle patrie, à inoins que ce ne fût pour retourner près de vous. Pardon, ma sœur, si j'entre dans tous ces détails qui vous paraîtront sans doute fastidieux, mais je vous écris comme si je causais avec vous, en vous faisant subir tout ce qui me passe par la tôtc. Vous dites que vous êtes malade, ma bonne amie, et vous semblez dire cela avec indifférence. Serait-ce pour vous venger des inquiétudes que vous prétendez que je vous ai causées? Si j'étais près de vous!... Vous souvient-il d'une indisposition qui vous a retenue au lit, il y a déjà bien longtemps, quand je n'osais encore vous aimer, et de la visite que je vous fis en tremblant pour vous balbutier : Madame, comment vous portezvous?... Vous m'aviez parlé d'un voyage, et depuis longtemps vous ne m'en dites plus rien. Si tout est changé, ne me le cachez pas et ne me laissez pas embrasser plus longtemps une espérance qu'il me serait si cruel de voir détruire à l'instant même si elle devait être remplie.
« Si vous lisez quelque chose, dites-le-moi; donnez-moi des détails sur vos occupations, vos peines et vos plaisirs, si vous en avez. Vous voyez que je vous donne l'exemple. Je voudrais vous voir, à chaque heure de la journée,
à la place que vous occupez. Adieu ! pardonnezmoi et pensez à moi. »
tA madame Favier,