‹ Œuvres complètes. Introd. de R. Vallery-RadotChapitre 2 sur 21 · PROPRIÉTAIRE A C H A M B E N OI ST · texte numérisé non relu

PROPRIÉTAIRE A C H A M B E N OI ST

<r Taris, }0 juin iS)o.

« Madame,

« J'espère que vous avez compris les motifs du silence auquel je me suis condamné depuis longtemps..., depuis la lettre où vous me faisiez de justes reproches en me menaçant de votre abandon; je n'ai pas été fort heureux, mais, ne voulant pas appeler d'une sentence que je méritais, j'ai dû vous épargner des aveux et des plaintes qui auraient paru des demandes; après tant de bienfaits, je serais honteux de vous en faire. J'attendais donc, pour vous écrire, le moment oia j'aurais quelque chose d'heureux à vous apprendre, et je crois qu'il est arrivé. J'ai composé plusieurs petites pièces dont l'une est en répétition : si les autres ont le même

* Moreau a orthographié ainsi. On écrit d'ordinaire Champbenoist. C'est une ferme située à côté de Provins.

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sort, comme je l'espère, il me sera facile de pourvoir ù tous mes besoins; ce qui m'est impossible dans un état où l'on meurt d'ennui et de faim. On gagne moins encore chez M. Decourcliant que chez Didot, mais du moins il y a presque toujours de l'ouvrage. J'ai été plusieurs fois sur le point d'obtenir des places assez avantageuses dans une pension, par l'entremise, non pas de mes illustres protecteurs, mais de quelques jeunes gens pauvres et obscurs comme moi. Seulement j'ai été prévenu trop tard; elles étaient déjà prises, et les chefs d'institution, en m'en témoignant leurs regrets, m'ont fait des promesses que je leur rappellerai à la première occasion. — Je puis attendre, je n'ai besoin de rien pour le moment, que de vous exprimer le respect et la reconnaissance avec lesquels je suis toujours, Madame et chère bienfaitrice, votre très humble et très obéissant serviteur.

« H. MOREAU

« Je ne puis voir souvent M'"<: Daubonneau ni M. Gerdy, Vous comprenez sans peine que je dois être avare de mes moments de loisir. Si vous pouviez parler un peu de moi à M. et Mme Guérard... Un souvenir à M"e Victoire. »

(^4 la vicmc.)

t i"' août iS)o.

« Madame, l'interruption du service des postes m'a empêché de vous écrire plus tôt. Il est sans doute inutile, maintenant, de vous parler des événements qui se sont accumulés sous mes yeux depuis huit jours. Les journaux m'ont prévenu. J'ai pris les armes avec tous les jeunes gens de mon quartier. La petite troupe dont je faisais partie est celle qui a enlevé la caserne des Suisses après une fusillade de deux heures. Nous avons eu beaucoup de morts. Plus heureux que la plupart de mes jeunes camarades, je n'ai pas reçu la moindre égratignure. Je n'étais pas le seul qui ne sût pas encore tenir un fusil ; mais quelques vétérans et des élèves de l'École polytechnique nous aidaient de leur courage et de leur expérience. Enfin tout est terminé..., à moins que des ambitieux ne veuillent recueillir le fruit de cette révolution toute populaire. D'après l'esprit qui règne autour de moi, je puis affirmer qu'en ce cas le despotisme ne serait pas plus fort au Palais-Royal qu'aux Tuileries.

« En faveur des graves circonstances qui

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absorbent l'attention publique, pardonnez-moi, Madame, de n'avoir pas commencé ma lettre par vous remercier de vos dispositions généreuses à mon égard. J'en suis pénétré de reconnaissance et mon plus vif désir serait de pouvoir vous l'exprimer de vive voix le plus tôt possible... Tous les carreaux de Mn>e Daubonneau sont brisés, mais elle en a été quitte pour la peur et se porte fort bien. M. Gerdy a beaucoup d'ouvrage à l'hôpital Saint-Louis, M. Lebeau père et fils m'ont fait beaucoup d'amitiés.

« Je présente mes respects à M. et à M'^c Guérard, ils doivent être bien contents de voir leur

illustre voisin*

Permettez-moi de vous embrasser de tout mon cœur.

« Pardon pour l'écriture^ le style et le manque de forme de ma lettre. »

^ monsieur et niaiJaiiic Gtiérard.

« Tari;, j sepleiiibir i8jo.

« Monsieur, « Pardon si je n'ai pas profité plus tôt de la

• Il s'agit de La Fayette. La suite de l.i lettre est déchirée.

permission que vous m'avez donnée de vous écrire. Je ne connais pas votre nouvelle adresse, ce qui m'a forcé jusqu'ici de reléguer votre nom, comme celui de M"ie Guérard, dans le postscriptum des lettres que j'adressais à M^e Favier. Je n'ai pas oublié que vous m'avez invité vous-même à recourir à vous, quand il s'élèverait quelques nuages entre elle et moi. Ce moment est arrivé, et je vous écris, à tout hasard, à l'adresse de M. Vaché*. M"ie Favier n'ignorait pas, en m'envoyant à Paris, que mon peu d'habileté dans mon état m'obligerait plusieurs fois à subir des secours étrangers pour subvenir à mes besoins. Aussi elle m'avait autorisé, avec une bonté dont je garde la plus vive reconnaissance, à toucher entre les mains de Mn'e Daubonneau, son amie, jusqu'à trois cents francs par an. Le manque d'ouvrage dont j'ai souffert plusieurs fois, les derniers événements qui ont bouleversé tous les ateliers, les séditions qui éclatent encore aujourd'hui dans les imprimeries où les insurgés maltraitent tous ceux qui acceptent des travaux, tout cela m'a forcé de faire à M^e Daubonneau plusieurs visites aussi pénibles pour moi que pour elle. Enfin,

' M. Vache était le frère de M™' GucrarJ.

j'ai l'espoir de quitter un métier qui ne me convient sous aucun rapport. M. Delachapelle m'a fait des promesses positives de la part de M. La Fayette. Mais il faudrait que je pusse me présenter d'une manière dé-cente. Le reste de la somme que Ton avait daigné me consacrer cette année aurait suffi sans doute pour cela. M"^eDaubonneau, dont la rudesse de mes manières m'a attiré l'aversion, a refusé tout net et, sur ses rapports, M^c Favier a confirmé le refus de la façon la plus désespérante, et pourtant c'était la dernière fois que j'avais à l'importuner de pareilles demandes. Mais je n'accuse de sa rigueur qu'une influence étrangère, et j'ai l'espoir que vous pourriez contribuer à la détruire. Si vous aviez l'occasion et la bonté de l'essayer, il serait très important, à ce qu'il me semble, qu'elle ignorât que je me suis plaint directement à vous; pour peu que le retour de son amitié et que l'emploi que l'on m'a promis se fassent attendre, je me trouverais dans une situation très pénible. Il suffirait d'une vingtaine de francs pour m'en tirer provisoirement. J'attends votre réponse. J'ai cru que je pouvais user, à l'égard de mes premiers bienfaiteurs, de la franchise à laquelle ils m'ont accoutumé... Dans une autre circonstance,

cette lettre aurait été consacrée tout entière à leur exprimer combien je les aime.

« J'ai l'honneur d'être, Monsieur et Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

« H. MOREAU

«J'envoie mille baisersà Charles et Alexandre, en attendant mieux. »

Le crédit de M""^ Favier ainsi fermé, Moreau commença à sentir la rude étreinte de la misère. Un ancien ouvrier de l'imprimerie Lebeau écrivait cette lettre que je trouve dans les papiers que m'a confiés M""' Michelin :

« Taris, 22 septembre jS}n.

« Mon cher Lebeau, j'ai rencontré ce matin notre ami commun Moreau. Il est gêné, il faut qu'il soit bien réduit; parce qu'il m'a emprunté de l'argent. Je n'ai pu lui en donner beaucoup. M'"^" Favier, m'at-il dit, l'oublie, il ne reçoit plus de ses nouvelles. Si vous pouviez réaliser quelques fonds, vous me les enverriez et je les lui donnerais comme venant de moi;

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il se fâcherait bien sur s'il savait que je vous ai fait part de sa position. Je compte sur votre obligeance et sur le secret.

« Févre. »

M, Lebeau , en envoyant une petite somme, se hâta de répondre :

« J'apprends avec la peine la plus vive la position dans laquelle tu me marques que Moreau se trouve. Je voudrais de tout mon cœur pouvoir y remédier et je regrette maintenant plus que jamais qu'il ait quitté Provins... Je suis étonné que les personnes qui paraissaient prendre un si vif intérêt à ce pauvre Moreau l'aient ainsi abandonné. Peut-être a-t-il eu tort de les négliger. Je conçois pourtant qu'avec son caractère il lui eût été difficile de faire le courtisan, il n'en est que plus estimable. Mais je crains que le chagrin qu'il doit ressentir de sa détresse ne le pousse à faire quelques extravagances. C'est pourquoi, mon cher ami, je te prie de le voir le plus souvent qu'il te sera possible, et de l'exhorter à ne pas

perdre entièrement courage. Les grands événements qui viennent de se passer sous ses yeux ont dû produire une forte émotion sur son âme de poète et lui inspirer quelques pièces de vers. Fais tout ce qu'il dépendra de toi pour l'engager à réunir tous les vers qu'il a pu faire à cette occasion. Prie-le de me les adresser en les accompagnant de notes. Je me charge de les imprimer; je suis certain, avec son nom, d'en placer un assez bon nombre. Ce moyen pourrait lui rapporter une somme un peu forte et réveillerait peut-être l'intérêt des personnes qui lui veulent du bien. Si, par une délicatesse mal entendue, il refusait de prendre le peu que je te prie de lui remettre, dis-lui que je le lui prête et qu'il te le rendra quand il pourra. »

^y4 madame Jeunet.

« Encore une fois pardon, ma bien-aimcc, de vous avoir laissée si longtemps sans réponse. . . Mais après vous avoir dit que je vous aime, ce qui ne doit rien vous apprendre, assurément, il me reste si peu de choses à vous écrire qu'en vérité j'ai honte de vous envoyer des lettres

aussi insignifiantes. J'espérais vous envoyer, avec celle-ci, des vers que je n'ai pu finir encore. La maladie de votre fils m'a beaucoup affligé; sa mère doit bien souffrir. Fous ave:( eu beaucoup de tourments depuis huit jours, dites-vous ; en existerait-il encore d'autres que ceux dont vous me parlez? Pourquoi me cacher quelque chose? Cela fait du bien d'épancher des chagrins, surtout dans le cœur d'un frère. Votre superstition d'amour m'a paru fort touchante, et Dieu sait si je la partage. Vous désiriez me revoir, dites-vous; et moi donc! Mais il ne faut pas nous flatter. Je viens de faire preuve de courage et de patience; j'ai sollicité, et j'ai remporté de mes visites la conviction qu'il fout se défier de ce qu'on nomme des protecteurs. Je ne sais pas si je vous ai dit que je travaillais à un drame que j'espère remplir de douleur et de passion. Je vous rends à usure le baiser que vous me donnez... J'avais oubHé de vous gronder, dans ma dernière lettre, de la peine que vous vous êtes donnée à copier, pour moi, ce joli poème. (Je ne le connaissais pas et je désirais le connaître; ce qui n'est pas aussi facile ici qu'on le pense.) Le plaisir que j'éprouve diminuerait beaucoup, si je savais qu'il eût pu vous coûter de la fatigue et des veilles. Votre

chocolat était excellent, et je l'aurais trouvé tel, même venant d'une autre main. »

(^'1 la même.)

« Grand merci, bonne Louise, de l'intérêt que vous prenez à ma santé; elle se rétablira sans doute; mais j'aurais besoin de patience, car il m'est impossible de suivre le régime. J'ai fort peu de besoins, mais ma bourse est tout à fait vide, et comme je ne touche pas très exactement, si vous pouvez m'envoyer quelque chose, je le recevrai avec plaisir.

« Mais songez bien que c'est du superflu que je demande, et que vous auriez grand tort de le prélever sur le nécessaire. J'ai écrit à votre frère ; je ne sais pas si on vous l'a dit. J'attends sa réponse.

ce Je puis aller très souvent au spectacle et m'abonner à la lecture, mais je n'ai rien fait encore. Je crois que je vais dire adieu au roman et aux frivoHtés pour me livrer à des études plus sérieuses. Je suis très ignorant et jamais l'instruction ne fut plus estimée. Ceux mêmes qui n'en ont pas ont l'art de paraître en avoir, et je crois qu'il me sera plus facile d'en acquérir que d'en afficher. Vous allez m'accuser d'avoir

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des goûts bien changeants, mais soyez bien sûre, ma bonne sœur, il y a quelque chose en moi qui ne changera jamais.

« Adieu ! Une réponse bien longue, si c'est possible. Toutes vos lettres n'ont que le tort de ne l'être pas assez. »

(^■1 Ici iiiàuf.)

« Vous m'avez prié de vous répondre de suite, pardonnez-moi, j'ai eu depuis de cruelles souffrances. Pourquoi vous ai-je quittée? Pourquoi m'avcz-vous laissé venir ? Pourquoi m'avezvous caché vos larmes, quand vous deviez me donner des ordres? Vous n'aviez qu'à dire : Je h veux, vous n'aviez qu'à étendre la main pour me retenir, et vous ne l'avez pas fait. Quand j'y réfléchis maintenant, je ne conçois pas comment j'ai pu vous quitter, pour me jeter presque les yeux ouverts dans un abîme sans fond de misère et de honte.

« Maintenant je n'ai plus d'espérance, vous devez vous apercevoir du désordre de mes idées. Pardonnez-moi donc si je m'exprime d'une manière inconvenante. Oui, en relisant mes premières phrases, je m'aperçois qu'elles

renferment presque des imprécations contre vous.

« Pauvre Louise, vous avez cru sacrifier vos affections à mon intérêt et je ne devrais me rappeler cela que comme un philtre de plus à mon amour. Oui, je vous aime, bonne Louise, et j'ai besoin de vous le répéter, car dans la position où je suis toutes les suppositions sont permises, et cette lettre est peut-être un adieu.

« Je vous aime, car vous m'avez entouré de soins que je ne méritais pas et d'une tendresse que la mienne ne peut payer. Je vous aime, car je vous dois les seuls jours de bonheur, et, quoi qu'il arrive, jusqu'au dernier soupir je vous aimerai et vous bénirai. J'éprouve quelque embarras pour vous donner mon adresse. Qui peut savoir où je coucherai demain? »

Il n'en savait rien, en effet. Où habitat-il pendant cet hiver? On perd sa trace. On ne la retrouve qu'au mois d'avril 1831. 11 entra comme maître d'étude dans la pension Labbé, rue de la Pépinière, 63. Cette pension était un vivier d'élèves que l'on versait aux heures de classe dans le lycée voisin, qui s'appela successivement Bourbon, Bonaparte, Fonranes et Condor-

cet. Après avoir passé entre les mains de neveux qui avaient dû rendre à leur oncle ce présent trop lourd, la pension Labbé était, depuis le mois de mars 1830, confiée à M. Rivaud, chef d'institution, rue du Val-de-Grâce, célibataire, âgé de vingthuit ans, et détenteur de vingt-cinq élèves qu'il transporta du quartier Latin à la rue de la Pépinière; il était suivi d'un maître de quatrième, d'une infirmière, d'un portier et d'un cuisinier, toute une smala. Outre cette petite troupe universitaire, M. Rivaud amenait avec lui, pour l'aider dans les difficultés matérielles d'organisation, son père, ancien commissaire de guerre, remarié à une femme de trente ans, et un ami de la maison, un tout jeune abbé qui avait le titre d'économe. Les élèves s'amusèrent les premiers jours de voir dans la cuisine une soutane passer au milieu des costumes blancs des marmitons. C'était un exercice inattendu de pouvoir temporel. Père, fils, belle-mère, abbé, tout ce monde s'entendait à merveille, et M. Rivaud, en passant dans l'étude, gratifiait volontiers les meilleurs élèves d'un petit soufflet, comme faisait l'empereur

à ses vétérans. Mais les conscrits et même les soldats de cette pension étaient parfois plus difficiles à commander qu'un régiment de la grande armée. La première lettre d'Hégésippe Moreau indique cette terreur que tant de maîtres d'étude ont connue. Voici la lettre de Moreau :

^ monsieur Lcbcau fils, Chei monsieur son père,

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