LE GUI DE CHENE IO
« Oh ! pauvre enfant ! dit-elle, pardonne-moi !
— Te pardonner, Macaria ! quoi donc ? tous les bonheurs que tu me fais?
— Ne me remercie plus de mes soins pour toi: c'est une dette, c'est une expiation... »
Les regards ébahis de l'enfant sollicitaient le mot de cette énigme.
« Écoute, dit-elle, il y a quatre ans (tu en avais huit alors, et moi quatorze), il s'est passé dans notre famille des choses merveilleuses et fatales que mon père et mes frères ont toujours ignorées.
« Tu te souviens de cette cabane qu'ils bâtirent au bord de la mer, pour se dérober à de nombreux et puissants persécuteurs? Un soir, mon père et mes frères étaient à la chasse ; las d'avoir couru depuis le matin par les bois, tu venais de t'endormir d'un profond sommeil, bercé par le bruit monotone de la pluie sur la cabane ; la nuit était tombée depuis longtemps, et mon père et mes frères ne rentraient pas encore. Enfin j'entendis heurter à la porte, et j'ouvris, croyant leur ouvrir. C'était un voyageur qui sollicitait, pour un instant, un abri et un foyer. Il entra. Assise à ton chevet, pendant qu'il faisait sécher ses habits devant l'âtre, je
vis avec surprise une douce et vague lumière courir sur ses cheveux blonds. J'attribuai cela d'abord au reflet du foyer; mais le foyer s'éteignit, et le front du voyageur resta lumineux. Alors je reconnus Apollon ; Apollon qui, chassé de l'Olympe, courait déguisé par le monde, mais qui n'avait pu parvenir à éteindre tout à fait son auréole.
— « Grand Dieu, m'écriai-je en joignant les mains, que voulez-vous de moi ?
— « Rien, me répondit-il, rien qu'un abri ; mais le temps va se faire beau et je pars : reçois ce baiser d'adieu. »
« Alors je m'avançai tremblante au-devant de mon oncle, et le conduisant par la main vers la couche où tu dormais encore :
— « Caressez plutôt ce pauvre enfant, lui dis-je, car aucun dieu ne le caresse; touchez ses joues pâles pour qu'elles refleurissent, et soufflez sur ses lèvres pour qu'elles chantent. »
« Le dieu sourit à ma prière ; il se pencha sur toi et souffla sur ta bouche; mais cette haleine ardente, glissant jusqu'à ton cœur, l'emplit et le gonfla... Et voilà pourquoi ce cœur brûle et palpite toujours; voilà pourquoi tu languis et tu meurs, pauvre enfant... Et maintenant que tu sais tout, dis, me pardonnes-tu ? »