UN-E FEMME SENSIBLE
pâle que de coutume : « Mon Dieu ! serais-je indisposée, dit-elle; c'est étonnant, je ne m'en étais pas aperçue ; » et, comme elle se retournait pour commander un lait de poule à sa femme de chambre :
« Vous étiez là ! monsieur, vous m'écouticz ! dit-elle.
— Oui, madame, répondis-je ; j'ai commis cette indiscrétion, et, pardieu! je m'en félicite; depuis longtemps, j'ai cru deviner (et je n'avais pas tort !) que vous aimiez quelqu'un par-dessus tout, et je mourais d'envie de connaître le nom de cette personne. Grâce au monologue que je viens d'entendre, je le sais maintenant : adieu ! »
11 va sans dire que dès lors tous mes châteaux en Espagne croulèrent, et que je n'épousai pas M'"^' du Tillet le moins du monde.
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L^ 'D^Mi; 'DE CŒU'Ii*
'est un modèle d'esprit, de grâce
en nii^moire de Mignon, cette délicieuse création poétique que vous savez; Mignon, enfant volée par un bohémien, qui la faisait danser à coups de bâton sur les œufs et sur la corde. C'est que ma petite chienne aussi, avant de m'appartenir, avait couru le monde avec des bateleurs, l'infortunée! Eh bien! je fus un jour aussi cruel que le bohé-
• Le petit Courrier des Dames publia cette nouvelle dans son numéro du 20 septembre 1856, avec ce sous-titre • Extratt des confessions d'un vieil enfant, ouvrage inédit. »
mien; un jour, il m'arriva de battre Mignonnette ! Oh ! c'est qu'alors j'étais fou de mes amours, fou de misère et d'orgueil, fou de mes dix-sept ans, si fou que je faillis deux fois me faire tuer de grand cœur pour des niaiseries. La première de ces niaiseries, je m'en souviens, était un petit cotillon que j'avais vu danser à la Chaumière ; la seconde, j'en ris encore quand j'y pense, était une guenille blanche, bleue et rouge, qu'on promenait dans la rue au bout d'une perche; j'ai oublié pourquoi.
Un jour surtout, jour néfliste de ma vie, il y aurait eu plaisir pour un observateur en quête d'un ridicule à me voir marcher de long en large dans une allée déserte du Luxembourg, riant, pleurant, gesticulant et murmurant :
« Elle se fâchera de ma déclaration ! oh ! oui, bien sûr, elle s'en fâchera, les derniers vers sont trop régence :
Heureux qui, le soir, au théâtre, Va grossir la foule idolâtre Que tes appas charment de loin ; Mais heureux cent fois davantage L'amant qui pourrait, sans témoin.
T'en montrer le prix et l'usage...
S'il en était encor besoin.
« Oh ! je vois ici ses grands yeux noirs flamber de colère... Eh bien ! ma foi ! tant mieux !
j'entrerai, bon gré mal gré, chez elle... Elle me donnera des soufflets... et ce sera charmant.
— Monsieur, sauf votre respect, vous avez, pour le quart d'heure, quelque chose qui vous chilTonnc. »
C'était un vieux bonhomme déguenillé qui m'adressait cette observation.
« Oui, répondis-je, j'ai le cœur tant soit peu chiffonné : vous avez deviné juste.
— C'est mon métier, monsieur, je suis le devin du Montparnasse..., pour vous servir si j'en étais capable. Je dis la bonne aventure; j'explique les secrets du grand et du petit Albert; j'enseigne le moyen de se rendre invisible et de découvrir des trésors; ça ne coûte que deux sous.
— Va pour l'anneau de Gygès, dis-je gaiement en jetant dix centimes dans le chapeau du sorcier (chapeau, par parenthèse, luisant comme un astre, et glorieusement troué comme un drapeau d'Austerlitz). Mais, pour que j'aie foi dans vos promesses, si vous me donniez, maître, un gage de votre savoir? Avant de me parler de l'avenir, si vous me disiez quelques mots du passé?
— La chose est facile, » répondit le commentateur obscur de l'illustre docteur Albert.
Etalant les cartes sur un piédestal, veuf de sa statue :
« Monsieur, me dit-il après les avoir consultées, il est évident que vous adorez les marionnettes et que vous détestez les commissaires.
— Maître, repris-je, vous n'avez pas eu, entre nous, beaucoup de peine à deviner cela, li y a là-bas certaine baraque de bateleurs devant laquelle vous avez pu me voir, comme tout le monde, faire éclater une grande admiration pour les prouesses de Polichinelle, et ma grande joie quand il assomme le commissaire. »
Le devin poursuivit sans se déconcerter : « Vous êtes républicain et amoureux.
— Maître, vous devez savoir que dans le pays Latin, où j'ai droit de bourgeoisie, je m'en vante, tout le monde est amoureux et républicain à la rage : c'est l'effet du climat, comme dirait Shakespeare.
— Je puis, monsieur, si vous le désirez, vous donner le signalement de votre objet.
— Quel objet?
— Dame I puisque vous êtes amoureux.
— Ah I c'est juste. Pardon, je n'avais pas compris d'abord , voyons, parlez-moi de cet objet.
— L;i particulici-L', monsieur, est très petite, très brune, très pâle et très sage. »
Pour le coup, je perdis l'envie de plaisanter, car la particulière était exactement tout cela.
<- Et où se trouve-t-elle en ce moment?
— Pas très loin d'ici. ->
Je me rappelai, en elTet, que c'était le jour de répétition au théâtre voisin. Oh! alors, je revins complètement de mes préventions contre la sorcellerie en plein vent, et parodiant sans penser à mal une scène de Henri III, la pièce en vogue :
« Mon père, mon père, dis-je au Ruggieri déguenillé, j'ai là cinquante-quatre sous dans ma bourse; tout cet or e.st à vous! Mais, de grâce, encore un mot : dois-je espérer, ou mourir ? »
Il battit ses cartes, les retourna dans tous les sens, puis prononça ces paroles cabalistiques : « Les cartes sont bonnes; la dame de cœur a la tète en bas : espérci ! »
Je jetai ma bourse au vieillard avec une grâce qu'eût enviée un Almaviva de la salle Chantereine. Mais le sphinx, ne quittant pas son piédestal :
« Monsieur, monsieur, me cria-t-il, en
jetant un dernier coup d'œil sur ses cartes, courez vite chez vous, quelqu'un vous attend.
— Ah ! diable ! pas de quiproquo, dis-je en revenant sur mes pas. Si ce sont des créanciers qui m'attendent, je ne vois pas la nécessité de courir si fort ; à moins toutefois que je ne trouve en chemin quelques-uns de ces trésors que vous faites découvrir à vos amis, ou que vous ne me passiez à l'instant la bague qui rend invisible.
— Ce ne sont pas des tailleurs ni des bottiers, monsieur. C'est une personne du sexe.
— Ma vieille blanchisseuse, je parie?
— Non, monsieur, la dame de cœur a la tête en bas : votre visite est une actrice. »
Je courus comme un fou du côté de la rue Saint-Jacques. « Comment, répétais-je dans le délire de la joie, elle 1 mon admiration et mes amours! elle! mon Ophélia, ma Paola, mon Chérubin ! seule chez moi ! chez moi qu'elle ne connaît que de ce matin par un madrigal (et quel madrigal, bon Dieu!). Oh! non! c'est impossible. »
Et pourtant j'espérais. Le magicien du Montparnasse m'avait ensorcelé comme il ensorcelle la jeunesse naïve et guerrière, à qui, dit-on, il promet, de temps immémorial, les sourires
d'une princesse à la parade. Et puis cette dame de cœur ne me sortait pas de la t(îte et nie causait des éblouisscnient.s.
Je frappai en tremblant au carreau de ma portière, la respectable M""-' Cruchon.
« Monsieur, me dit-elle avec un air mystérieux et avec un sourire, montez chez vous, on vous attend.
— Je sais..., je sais, répondis-je en balbutiant, foudroyé que j'étais par le bonheur.
— Tiens! vous le saviez! On m'avait pourtant dit que c'était une surprise qu'on vous ménageait. C'est moi qui lui ai porté à dîner, monsieur, après quoi je l'ai couchée sur votre lit. Elle est bien gentille, allez!
— Dieu de Dieu, à qui le dites-vous!
— Je ne l'ai pas déshabillée; j'ai bien fait, n'est-ce pas? j'ai pensé que vous aimeriez autant la déshabiller vous-même.
— Oh ! vous avez une profonde expérience du cœur humain, madame Cruchon. »
Et, me hâtant d'échapper au bavardage de la bonne vieille, je m'élançai vers l'escalier. Je m'aperçus alors que la montée était bien rude, la rampe bien poudreuse, les corridors bien noirs! « Pauvre ange, dis-je en soupirant, puisque tu n'as pas d'ailes, si tu viens encore,
avertis-moi d'avance et je te porterai. » Enfin je grimpai jusqu'à ma porte et je m'arrêtai là, inquiet et palpitant.
Mon inexpérience d'écolier, de provincial (et de provincial champenois, qui pis est), me revint en mémoire, et j'eus peur : « Annibal, me disais-je, tu sais vaincre, mais sauras-tu bien profiter de ta victoire ? » Il fallut pourtant me décider, et j'ouvris... Hélas! malédiction! damnation! enfer! j'avais été dupe d'une mystification : ma petite chambre était vide.
Un doux grognement répondit à mes jurements romantiques : c'était Mignonnette réveillée, qui, sautant à bas du lit, se dressait devant moi sur ses pattes de derrière, coiffée d'une toque de velours noir, vêtue d'une veste d'écarlate, sans manches, à la manière orientale, et remuant la queue sous une robe de soie et de paillettes. Une lettre qu'elle portait dans sa gueule m'expliqua tout le mystère. Cette lettre était d'un de mes amis, qui, connaissant ma passion pour les chiens et les spectacles, avait acheté, pour m'en faire cadeau, cette chienne artiste au directeur d'un théâtre forain. Mignonnette était bien une personne du sexe ; Mignonnette était bien une actrice, et la prédiction du sorcier était accomplie; mais de
28o CONTES A MA SŒUR
Llucllc manicre, hélas! Le dépit me rciulit injuste et cruel un instant, et je battis le pauvre animal. Puis, quoiqu'il fût bien tard, je courus à rOdéon, où j'arrivai encore assez à temps pour voir tomber avec grâce, sous le poignard d'Othello, ma dame de cœur qui s'appelait, ce soir-là,... Desdémone.
5ir. SC%PBE ^ L'^C^T)É-MIE
^Kruis le jour de son élection ly' jusqu'à celui de son admission, V\ ^^^\£/J/) ^' ^'^"'^^ '^ <^" environ quinze ou 5Cr^,«;J^* dix-huit mois pour préparer son discours. L'Académie s'est mise sur le pied d'accorder ce délai oratoire à ses récipiendaires.
Jeudi dernier, donc, jour de la réception de M. Scribe, l'Académie avait vu affluer chez elle le public habituel des premières représentations. Les artistes dramatiques étaient là aussi en grand nombre. Ligier, Léontine, Volnys,
■ Donné par Li Psyctic, n° du 28 janvier 183e.
M. et M""-' AUan-Dorval, M"»; Mars, Samson, M"*; Noblct et tous ceux et toutes celles qui avaient été si souvent les interprètes du talent de Scribe, assistaient à son intronisation et battaient des mains à son immortalité.
Les tribunes regorgeaient de gens de lettres, de romanciers, d'auteurs, de journalistes, de poètes.
On voyait surgir, au milieu de la foule, la tête échevelée de M. de Balzac, la tête désordonnée de M. Gustave Planche, la tête mélancolique de M. Ballanche, la tête blonde de M. Alfred de Musset, la tête brune de M. Alexandre Dumas, la tête grise de M. Bayard, la tête boursouflée de M. Janin, la tête osseuse de M. Alphonse Karr, la tête massive de M. Eugène Sue, la tête pâle de M. Victor Hugo, la tête expressive de M. Mér}^, la tête aiguë de M. Mélesville, la tête élégante de M. Roger de Beauvoir, la tête épigrammatique de M. Paul de Vermond, la tête jaune de M. Antony Deschamps, la tête chiffonnée de M. Paul Fouchcr, la tête chauve de M. Etienne Bequet, la tête rêveuse de M. Alfred de Vigny, la tête vigoureuse de M. Frédéric Soulié, la tête critique de M. Sainte-Beuve, et autres têtes célèbres qui se couronneront à leur tour de l'auréole de l'Académie.
M. SCRIBE A l'académie 283
La curiosité la plus vive se manifestait de toutes parts pour le récipiendaire et son discours. M. Scribe n'a pas répondu à ce qu'on attendait de lui. Il a débute humblement; puis, après quelques paragraphes d'éloges à la mémoire de son prédécesseur Arnault, il est arrivé, par une brusque transition, à la partie principale et féconde de son sujet.
M. Scribe, se considérant comme l'élu du couplet, a fait l'éloge de la chanson. Ce texte si rabattu n'a pas été traité d'une manière neuve par le vaudevilliste ; il a été commun et faible. Quand il a eu dit, le public a été tenté de demander le nom des auteurs.
D'abord M. Scribe s'est trompé, s'il a cru que l'Académie voulait introniser en lui la chanson; M. Scribe n'est pas chansonnier, il est vaudevilliste, voilà tout, et coupletier au plus. La chanson est représentée en France par un nommé Déranger, dont M. Scribe a dit à peine deux mots dans sa longue dissertation sur les chansonniers français.
On a blâmé surtout la surabondance de strophes indiscrètement citées, dont M. Scribe a saupoudré sa prose; un homme d'esprit disait à ce sujet que M. Scribe avait oublié d'amener les violons. Il est certain que son
Jiscours était de ceux qui ne peuvent j^uère se débiter sans accompagnement.
M. Scribe aurait dû être plus digne, plus grave, et songer qu'il était à l'Académie, non pour les vaudevilles et les pointes qu'il a faits en nombreuse compagnie, non pour L'Ours et le Pacha, mais pour Bertrand et Kaioii.
Le second acte de la cérémonie appartenait à M. Villemain, qui a répondu au récipiendaire avec sa faconde ordinaire; puis le rideau s'est baissé.
Incessamment, la représentation de M. de Salvandy.
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JE^'K'H.E 'D'^4'li,C*
5^; ES progrès de l'invasion anglaise ï\ au xvc siècle furent chez nous rapides et terribles. L'invasion, ma sœur, si vous ne comprenez pas ce mot, interrogez vos sœurs aînées, elles vous diront les figures étranges qu'elles virent passer deux fois devant leur berceau, l'incendie à l'horizon, le bruit du canon dans l'air, les hommes qui partaient beaux et fiers, puis revenaient sanglants et pâles, et les pauvres mères qui pleuraient : tout cela, c'est l'invasion!
• Cette étude fut publiée par Le Journal des Demoiselles, le 15 mai 1836. Elle appartenait à la Galerie des femmes célèbres éditée par ce journal.
En 1420, Isabcau de Bavière, femme alors et bientôt veuve de Charles VI, appuyant je ne sais quels droits qu'Henri V, roi d'Angleterre, réclamait sur le royaume de France, attira les Anglais à Paris. Le souverain légitime, appelé par dérision h roi de Bourges, parce que le Bcrry seul lui restait fidèle, fuyait, déshérité, volé, poursuivi par sa mère..., par sa mère! car tous les historiens sont là qui déposent de ce fait inouï, et il faut bien se résigner à le croire...
« Que faire et espérer maintenant ? » se disait, à part lui, Robert de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs en Champagne, qui, par une blessure exilé des camps dans son château, gémissait de ne pouvoir plus combattre pour son pays et pour son roi... Assis en ce moment dans un grand fauteuil seigneurial, il venait de lire et froissait en sa main un passage qui confirmait la nouvelle de nos derniers désastres : « C'en est fait du beau royaume de France ! soupirait-il, à moins qu'un ange du ciel n'en tombe exprès pour nous sauver, mais quand viendra-t-il? où est-il?
— Tout près de vous. Monseigneur, » dit un jeune page qui se tenait appuyé derrière le fauteuil du sire de Baudricourt.
JEANNE d'arc 287
Il se retourna, et vit une belle jeune fille qui venait d'entrer accompagnée d'un pauvre vieillard.
« Messieurs, je suis Jeanne, bergère à Domrémy. Or, sachez que Dieu m'a fait savoir et commander que j'allasse devant le gentil Dauphin, qui doit être et est vrai roi de France, et qu'il me baillast des gens d'armes, et que je lèverais le siège d'Orléans, et que je le mènerais sacrer à Reims. Peut-être n'aurez-vous cure de moi ni de mes paroles, et pourtant il faut que je sois devant le roi avant la mi-carême, dussé-je user mes jambes jusqu'aux genoux pour m'y rendre; car personne, ni roi, ni duc, ni fille de roi, ne peut relever le royaume de France. Il n'y a de secours qu'en moi, — si pourtant aimerais mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car ce n'est pas là mon ouvrage ; mais il faut que j'aille et que je le fasse, car mon Seigneur le veut.
— Et quel est votre seigneur? dit le gentilhomme.
— C'est Dieu, » répliqua-t-elle.
Robert de Baudricourt examina la jeune fille avec attention, interrogea, et parut émerveillé de la justesse et de la candeur de ses réponses.
Quelques jours après, Jeanne, sous un habit
CONTES A MA SŒUU
et un chaperon d'homme, accompa<^née de Louis Imcrguet, jeune gentilliommc qu'on lui avait donné pour la servir, faisait pialler avec tant d'adresse et de grâce son cheval dans la cour du château, qu'on ne pouvait distinguer qu'avec peine lequel des deux cavaliers était le page ou la bergère.
Pour aller de Vaucouleurs à Chiiion, où se trouvait alors le roi Charles Vil, il fallait traverser une longue étendue de pays occupée par les Anglais; mais Dieu bénit ce voyage aventureux, et bientôt la bergère fut en présence du roi. Pour mettre à l'épreuve le don de prophétie qu'elle prétendait avoir reçu, Charles VII s'était confondu au milieu de ses gentilshommes; mais, écartant la foule, Jeanne alla droit à lui sans hésiter, lui répéta ce qu'elle avait annoncé au sire de Baudricourt, et, pour persuader le roi de sa mission, elle envoya chercher une épée qui était dans le tombeau d'un chevalier derrière le grand autel de l'église Sainte-Catherine de Frébois. « Sur la lame de cette épée, dit-elle, il doit y avoir des croix et des fleurs de lis gravées. » Et le roi publia qu'elle avait deviné ce grand secret, qui n'était connu que de lui seul.
Les théologiens, les légistes lui firent subir, à
Chinon d'abord, puis à Poitiers et à Blois, où elle fut conduite quelque temps après, de longs interrogatoires sur l'authenticité de sa mission divine. Tous l'abordaient pleins de doute et de défiance, et la quittaient touchés et convaincus. Un carme lui demandait un signe de sa mission : « Vous l'aurez bientôt, dit-elle, par la levée du siège d'Orléans. » Ce qui contribuait beaucoup à inspirer de la confiance dans les paroles de Jeanne, c'est que, suivant une prophétie de l'enchanteur Merlin, le royaume de- France devait être sauvé par une bergère sortie, dit le texte magique, du Bois Chei'elu; or il existe une forêt de ce nom auprès de Domrémy.
Le siège d'Orléans par les Anglais attirait alors tous les regards. Cet épisode de la guerre avait soulevé dans les coeurs français quelque chose de plus amer que l'indignation naturelle aux victimes d'une invasion. Leduc de la ville assiégée avait été fait prisonnier par les Turcs à la bataille de Nicopolis. Livré par les vainqueurs aux Anglais, et prisonnier à Londres depuis cette époque, il avait fait observer au duc de Glocester, régent d'Angleterre, qu'il y aurait lâcheté et félonie à attaquer des domaines dont le seigneur n'était pas là pour les défendre.
A cette réclamation naturelle, suivant les idées chevaleresques de l'époque, le régent répondit par la promesse solennelle de faire respecter les États du captif; et cependant les Anglais pressaient le siège d'Orléans, d'après les ordres de Bedfort, régent de France pour l'Angleterre, et sous le commandement immédiat de Talbot, l'un des plus braves et des plus habiles capitaines de l'armée anglaise. Ce manque de foi avait fait bondir d'indignation le duc de Bourgogne luimême, et se jeter dans les rangs français, où le repentir le ramena plus tard. Orléans se défendait bien. Les habitants, pour concentrer leurs forces et leur désespoir dans les murs, et pour ne pas laisser à l'ennemi des bivouacs à leurs portes, avaient abattu les faubourgs, si grands alors, que, liés en un faisceau au lieu de s'éparpiller dans la campagne, ils eussent présenté une masse aussi imposante que la ville même.
Vingt-six églises avaient disparu, enveloppées dans cette large destruction, et entre autres celle de Saint-Aignan, monument remarquable de l'art gothique récemment transplanté dans le Nord par les croisés; mais les assiégeants avaient dans les murs un terrible auxiliaire..., la famine !
Ce fut alors, et pendant les préparatifs d'un
JEANNE d'arc 291
convoi de vivres qu'on voulait, par ruse ou par force, jeter dans la place aux abois, que Jeanne écrivit et envoya, par un héraut, aux chefs anglais, une lettre que nous reproduisons fidèlement :
« Jésus ! Maria !
« Roi d'Angleterre, rendez à Jeanne les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez enfoncées ; car elle est venue de la part de Dieu ! Archers, compagnons d'armes gentils et vaillants qui êtes devant Orléans, allez-vous-en en votre pays, de par Dieu ! et si ne faites, donnezvous garde de la bergère. Ne prenez mie votre opinion que vous tiendrez France du roi du ciel, fils de sainte Marie; mais la tiendra le roi Charles, vrai héritier, qui entrera à Paris en belle compagnie. Si vous ne croyez les nouvelles de Dieu, en quelque lieu que vous trouverons, nous férirons dedans à horions, et si verrez lesquels auront meilleurs droits de Dieu ou de vous. Jeanne vous requiert que vous ne fassiez mie détruire. Si vous ne lui faites raison, elle fera tant que les Français feront le plus beau fait qui oncques fut fait en la chrétienté.
« Écrit le mardi de la grande semaine. »
292 CONTIiS A MA SŒUU
Le message portait cette suscription :
« Enlcndeiks mmvelks de Dieu! — Au duc de
Bedfort, qui se dit régent du royaume de
France pour le roi d'Angleterre. »
Quelques jours après, Jeanne d'Arc parut donner un gage de sa mission et de sa puissance en faisant pénétrer à travers les lignes anglaises le convoi dans la ville affamée, et, chose merveilleuse ! elle y fit son entrée solennelle, sans que les ennemis qui, retranchés dans leurs bastilles, cernaient la ville sur presque tous les points, eussent le pouvoir ou l'envie de s'opposer à son passage. Dans toutes les églises debout encore, les cloches sonnèrent à grande volée; las d'avoir pleuré si longtemps à la lueur de l'incendie, le pauvre peuple dansa devant des feux de joie.
Les premiers exploits de Jeanne inspiraient tant de confiance dans l'avenir que la ville, disent les chroniques du temps, se regardait déjà comme désassiégée.
C'était surtout dans la rue où la bergère devait passer qu'il y avait grand bruit et grande foule. Attention! voici une lourde avant-garde à cheval qui fend à grand'peine, et à la nage, les vagues noires du populaire ; puis deux hé-
rauts d'armes proclamant d'une voix sonore les nouvelles de Dieu; puis enfin, Jeanne!... On peut la contempler à loisir, car elle n'a ni casque ni visière, mais seulement un chapeau sur lequel se balance une petite plume. Elle porte une cotte de mailles et s'avance lentement, ses yeux levés au ciel, comme pour y renvoyer les bruyantes acclamations qui la saluent. A sa droite est Jean d'Orléans, comte de Dunois et de Longueville, grand chambellan de France, surnommé depuis k Victorieux et /(' 'frioinphatcttr, qui, aidé de Jeanne, remit en sa splendeur le royaume de France, et dont Valentine de Milan, sa belle-mère, avait coutume de dire que, de tous ses enfants, il n'y avait que Dunois qui fût capable de venger la mort du duc d'Orléans. En ce moment, la joie du brave Dunois était grande, car cette ville qui le recevait avec des acclamations, il avait médité de la réduire en cendres plutôt que de l'abandonner aux Anglais. A sa gauche est Lahire; et c'est ainsi que Jeanne marcha depuis dans les combats qu'elle eut à traverser. Alors, dès qu'un danger se présentait, deux larges boucliers se déployaient sur sa tête, comme, quand vient l'orage, se déploient les ailes de l'oiseau sur sa couvée : et en même
temps deux longues épées s'allongeaient pour repousser l'épéc anglaise, et lorsque Jeanne se retournait pour reconnaître et bénir ses sauveurs, elle était sûre de rencontrer derrière elle la belle et pâle figure de Dunois et la grosse flxce insouciante et rieuse de Lahire.
Et pourtant, dit-on, elle se prit plus d'une fois de querelle avec eux ; quand le courage de Dunois l'égarait dans les périls plus en avant qu'il ne convient à un prince et à un chef d'armée : « Monseigneur, Monseigneur, lui disaitelle en souriant, prenez-y garde, si cela vous arrive, je vous ferai couper la tête. » Les différends avec Lahire étaient plus graves ; cet homme de guerre, rude et inculte, mâchait toujours, par habitude et presque malgré lui, quelque juron entre ses dents. Je. renie Dieu, surtout, revenait dans chacune de ses phrases, ce dont Jeanne s'indignait et s'attristait jusqu'aux larmes. Pour se venger des remontrances de la pieuse jeune fille, le brave Lahire, dont l'esprit n'était pas à beaucoup près aussi fin que l'acier de son épée, répétait souvent, tandis qu'il chevauchait à côté d'elle, son bâton de commandement à la main : «Jeanne..., je renie mon bdton ! » Ce qui ne l'empêchait pas d'être au fond un excellent chrétien, témoin sa
prière au moment de charger l'ennemi à la bataille de Verneuil : « Mon Dieu, fais aujourd'hui pour Lahire ce que tu voudrais qu'il fit pour toi si tu étais Lahire et qu'il fut Dieu ! » Et il cuidait fort bien prier et dire, ajoute le naïf chroniqueur. Ce troisième personnage en froc et capuchon qui vient derrière eux sur un mulet à l'amble, et abandonnant les pans de sa robe au peuple qui la baise avec respect, c'est l'aumônier de Jeanne d'Arc, frère Pâquerel ; à ses côtés est un carme de la province de Bretagne appelé Thomas Commecte, célèbre par sa vie austère et ses prédications contre les hennins, « bonnets de la longueur d'une aune, aigus comme clochers, desquels dépendent par derrière de longs crêpes à riches franges comme étendards, » coiffures monstrueuses, d'invention nouvelle, que les nobles dames portaient pour se distinguer des femmes du petit état, signe d'orgueil et de coquetterie que le saint homme condamnait au feu sans pitié et dont il faisait un auto-da-fé dans toutes les villes où 'il prêchait. « Mais après son partement, dit le chroniqueur, les dames relèvent leurs pointes et font comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent quelque bruit, retirent tout bonnement leurs cornes.
ensuite le bruit passé, S0U(.lain ils les rclcvciu plus grandes que devant. » Derrière Jeanne, flotte son étendard, dont les plis retombent sur son chaperon et jouent avec son panache.
Cette bannière, portée par Imerguet, est blanche, semée de fleurs de lis; on y voit figuré le Christ assis en son tribunal dans les nuées du ciel, et tenant un globe à la main. Deux anges, dont l'un porte une branche de lis, sont à ses pieds en adoration, et de l'autre côté brillent, brodés en or, les noms de Jhésus, Maria.
Le cortège se dirige ainsi lentement, à travers la foule et les acclamations, vers l'église, oii retentit bientôt un Te Dciiui.
Dès le lendemain, Jeanne voulut répéter de vive voix aux ennemis les avertissements qu'elle leur avait donnés dans sa lettre. Montant sur un des boulevards des assiégés, en face de la bastille anglaise des Tournelles, elle leur commanda de s'en aller, « sinon, ajoutât-elle, il vous adviendra honte et malheur. » Guillaume Gladesdale, qui commandait en ce lieu, ne répondit à Jeanne que par de vilaines injures; et quelques jours après, suivant la menace prophétique, il advint malheur à l'Anglais. D'abord, un nouveau convoi, sous la
JtANNE U ARC 297
conduite de Jeanne, passa devant Gladesdale, sans qu'il pût s'y opposer ; plus tard le pied lui glissa sur un pont qu'il défendait, et, comme poussé par une main invisible, le blasphémateur se noya dans la Loire.
Quelque temps après, un soir, encouragés par leurs premiers succès, des hommes d'armes, sans avoir consulté leurs chefs, firent une sortie contre une bastille; Jeanne, qui dormait alors, accablée de fatigue, s'éveilla en sursaut sans qu'on l'eût avertie.
« Ah ! méchant garçon, dit-elle à son page qu'elle tiouva jouant sur la porte, vous ne me disiez pas que le sang français est répandu ! Allons, vite, mon cheval ! »
Aussitôt qu'elle parut, la victoire se décida pour les Français; une foule d'Anglais périrent, et ceux qui échappèrent à la mort ne le durent qu'à la protection de Jeanne. Chaque boulevard fut pris ainsi tour à tour, et partout elle eut une large part dans le succès; partout elle s'exposa comme un homme dans le combat, ne redevenant femme qu'après la victoire, pour prier, sauver les prisonniers et panser leurs blessures. A la deuxième affaire, qui fut la plus chaude et la plus sanglante, elle eut le cou percé d'une flèche, et pleurait, la pauvre
fille : « Monseigneur, dit-elle à Dunois, sauriczvous pas des paroles pour adoucir les blessures? — Oui, répondit-il, j'en sais qui en ont guéri de plus profondes. » En parlant ainsi, le guerrier indiquait de la main sa poitrine, puis, se penchant sur son cheval, il souffla ces trois mots ù l'oreille de Jeanne : Dieu, honneur et patrie. «Oh ! vous êtes un grand clerc, dit-elle ; il me semble que je n'ai plus de mal! » Et bientôt elle put entendre le cri des chariots de l'armée anglaise qui s'en allait : le siège d'Orléans était levé!
Nous ne dirons rien de la bataille de Patay, de la prise de Jargeau et de Troyes, grands événements militaires qui précédèrent le sacre de Reims, et où Jeanne, comme partout, veilla et conduisit les Français sous son étendard. La répétition de tous les coups d'épée qu'on échange, de tous les flots de sang qui coulent, n'aurait pas été pour vous, ma sœur, un spectacle attrayant, et Jeanne d'Arc elle-même avait hâte d'en détourner les yeux.
Plus tard, comme elle insistait auprès du roi Charles VII pour qu'il allât se faire sacrer à Reims, s'apercevant qu'il hésitait à suivre ses conseils : «Je ne durerai qu'un an ou guère plus, dit-elle, il me faut donc bien l'employer. »
Pendant la ccrcmonie, elle se tint près de l'autel, sa bannière à la main; après le sacre, elle se jeta à genoux devant le roi et lui baisa les pieds en pleurant :
« Gentil roi, dit-elle, il est exécuté, le plaisir de Dieu qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre pour montrer que vous êtes vrai roi de France. »
Par reconnaissance, le roi anoblit Jeanne d'Arc, son père, ses trois frères et tous leurs descendants, même par filles, changea le nom de leur race qui était d'Arc en celui de Lis, et leur donna pour armes un écu d'azur à l'épée mise en pal, ayant la croisée et le pommeau d'or, accostée de deux fleurs de lis soutenant une couronne de même sur sa pointe.
« J'ai accompli, disait-elle à Dunois, ce que Dieu m'a ordonné; je voudrais bien maintenant retourner auprès de mes père et mère qui auraient tant de joie à me revoir. Je garderais leurs brebis et leur bétail, et ferais ce que j'avais coutume de faire. » Et, dans le dessein de retourner bientôt à Vaucouleurs, elle suspendit son armure blanche au tombeau de saint Denis.
Cependant, les seigneurs dont elle marchait environnée firent auprès d'elle tant d'instances
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qu'elle consentit cnfni à ne pas quitter rarniée; mais, depuis ce moment, de tristes pressentiments la poursuivirent. Un jour même, dit-on, après avoir communié à l'église Saint-Jacques de Compicgne, elle s'appuya tristement contre un des piliers et dit à plusieurs habitants et à un grand nombre d'enfants qui se trouvaient là :
« Ah ! mes bons amis et chers enfonts, je vous le dis avec assurance, je serai bientôt livrée à la mort... Priez Dieu pour moi, je vous en supplie, car je ne pourrai plus servir mon roi, ni le noble royaume de France. »
Ces tristes prévisions ne furent que trop tôt justifiées. En effet, Jeanne d'Arc ayant rempli la mission que Dieu lui avait confiée, Dieu ne pouvait plus rien pour elle, et quelques jours après, au siège de Compiègne par les Bourguignons, Jeanne fut prise dans une sortie, puis vendue aux Anglais qui la conduisirent à Rouen, où leur jeune roi Henri VI tenait sa cour. Là, on fit forger une cage de fer dans la grande tour du château, et on y mit la sainte fille avec des chaînes aux pieds. Pour se venger de celle qui avait annoncé et consommé leur ruine, et pour décrier la cause du roi, en montrant au peuple que la victoire de Charles VII
était l'œuvre de la sorcellerie, les Anglais pressèrent l'Inquisition de mettre Jeanne en jugement. Or, promesses, menaces, ils n'épargnèrent rien pour atteindre leur but et réussirent. Nous n'entrerons pas dans les détails de ce hideux procès, où furent violées toutes les formes et où le bon sens eut à gémir autant que la justice. Ceux qui trempèrent le plus avant dans cette iniquité furent Estévet, chanoine de Rouen, Cauchon, évêque de Bcauvais, deux noms voués pour toujours à l'exécration des siècles. On ne rougit pas de donner à l'accusée pour confesseur dans sa prison un mauvais prêtre, qui, pendant les interrogatoires qu'elle eut à subir, souffla constamment à cette pauvre fille ignorante et simple des réponses qui devaient la perdre. Plusieurs fois cependant sa parole naïve et touchante faillit renverser des accusations laborieusement combinées.
« Vous croyez en la grâce de Dieu ? lui demandait-on.
— C'est une grande chose que de répondre à cette question; si je n'y suis, Dieu veuille m'y recevoir! et si j'y suis, Dieu veuille m'y garder !
— Pourquoi portiez-vous un étendard aux combats?
— Je le portais en j^uisc de lance pour éviter (.le tuer quelqu'un : je n'ai jamais tué personne.
— Quelle vertu supposiez-vous en cette bannière pour expliquer vos succès ?
— Je disais aux soldats : « Entrez hardiment « parmi les Anglais, » et j'y entrais moi-même.
— Pourquoi la portiez-vous au sacre de Reims?
— Elle avait été à l'épreuve, c'était raison qu'elle fût à l'honneur. «
Comme un prédicateur, qui la sommait d'avouer ses crimes, se répandait en invectives contre le roi Charles V 1 1 : « Parlez-moi, non pas du roi, dit-elle en l'interrompant, car j'ose bien dire et jurer sous peine de la vie que c'est le plus noble d'entre les chrétiens. » Enfin on la força, par menace et par violence, à signer une abjuration dont elle ignorait le contenu, et alors les inquisiteurs prononcèrent une sentence par laquelle ils la condamnaient à passer le reste de ses jours au pain de douleurs et à l'eau d'angoisse. Et comme les Anglais, indignés de cette sentence qui leur semblait trop douce, tiraient leurs épécs et menaçaient les juges : « N'ayez pas de souci, dit l'un d'eux, nous la retrouverons bien. » Et, en effet, une nouvelle condamnation ne tarda pas à rem-
placer la première. Voici sous quel prétexte. Jeanne avait repris l'habit de femme, car on lui imputait à crime l'habitude, contractée dans les camps, de se vêtir en chevalier. Pour lui faire violer sa promesse, on lui enleva pendant son sommeil les vêtements de son sexe, et on y substitua des habits d'homme. Quand elle voulut se lever, il lui fallut bien se vêtir de ces habits. Elle fut surprise par des espions apostés, jugée de nouveau sur leur témoignage, et condamnée au feu comme sorcière, séductrice, hérétique et ayant forfait à son honneur.
Le 30 mai 1431, Jeanne monta dans la charrette du bourreau : huit cents Anglais armés de toutes pièces lui servaient d'escorte. Tout à coup, un homme s'élança vers elle à travers la foule et lui baisa les pieds en pleurant : c'était son faux confesseur, qui, repentant de sa perfidie, venait lui en demander pardon. Arrivée au pied du bûcher, elle recommanda son âme à Dieu et à la sainte Vierge, et demanda une croix. Un spectateur en fit une de deux bâtons et la lui donna. Mais bientôt un cri d'impatience se fit entendre parmi les Anglais. Alors, interrompant les prières de la victime, le bourreau la saisit et l'entraîna sur le bûcher.
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Qiinnd dlc vit le feu s'allumer : « Tenez-vous en bas, dit-elle à son confesseur, levez la croix devant moi, que je la voie en mourant, et dites-moi de pieuses paroles jusqu'à la fin. »
On l'entendit prier longtemps encore à travers les flammes, et le dernier mot qu'on put distinguer fut : « Jésus ! n
« Nous sommes perdus, s'écriaient les Anglais : on vient de brûler une sainte! »
On trouva son cœur tout entier dans les cendres. Et quelqu'un prétendit même avoir vu l'âme de Jeanne d'Arc s'envoler vers le ciel sous la forme d'une colombe.
Il y allait de l'honneur de la France et du roi de justifier la mémoire de cette fille héroïque. Charles VII voulut que ses parents demandassent des juges. Le pape Calixte III fit assembler les évêques à Rouen ; l'innocence de Jeanne fut reconnue, et le procès lacéré et brûlé. Il ne fut pas besoin de rien ordonnancer contre les faux juges : la plupart périrent d'une mort subite ou infâme : juste jugement de Dieu!
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ES lettres de Moreau qui sont 5^^ contenues dans l'Introduction, nous les avons collationnées soit sur quelques pièces originales, soit sur des copies qui offraient un caractère d'authenticité absolue. Ni à Provins, qui est le point de concentration des renseignements sur Moreau, ni dans les notices publiées en tête du Myosotis (et parmi ces notices il faut citer à part, comme les plus complètes et les plus précises, celles de Sainte-Beuve, de
M. Octave Lacroix et de M. Ratisbonne), nous n'avons découvert la moindre allusion à la lettre suivante, extraite des Menus Propos, par René de Rovigo et Philibert Audebrand, brochure parue en l8p. M. Paul Cottin, sous-bibliothccaire de l'Arsenal, nous l'a signalée, avec un affectueux empressement. Les auteurs ne disent pas à qui la lettre de Moreau était adressée. Elle est datée de l'année la plus sombre, la plus terrible pour le poète qui, au milieu de tant de souffrances, retrouvait encore une éclaircie de gaieté.
« Vous me demandez où je loge en ce moment. — Où l'oiseau de Dieu pend-il son nid, si ce n'est au fond des bois? Mon ami, j'habite un vieux chêne des environs de la mare d'Auteuil, et je vais vous dire comment cela s'est fait.
« 11 y a huit jours, je veu.x rentrer à mon hôtel garni de la rue des Maçons-Sorbonne. Une femme m'arrête au passage : « Monsieur, « vous n'aurez pas la clé. — Pour quelle raison?
« — Madame n'entend plus que vous restiez « ici, parce que vous ne payez, dit-elle, ni en « or, ni en argent, mais seulement en belles « paroles. — Eh mais, les belles paroles sont « bien déjà quelque chose : cela aide à attendre. « — Madame n'attendra plus. Au surplus, ente tendez-vous avec clic. Tenez, la voilà qui « descend. » En effet, la chambrière n'avait pas plutôt fini que l'hôtesse parut, un bougeoir à la main, le nez en l'air, le bonnet hérissé. « Ah 1 c'est vous, mon petit Monsieur? — Pour « vous servir. Madame. — Bien obligée. On a « déjà dû vous dire que vous n'aviez plus à « compter sur votre gîte. Depuis trois mois « que vous êtes ici, il ne nous a pas encore été « possible de voir la couleur de votre argent. « Vous irez à la belle étoile, si vous voulez, « mais vous ne coucherez plus chez moi, à « moins que vous ne montriez vos finances. » A ce mot, je me mets à rire. « Mes finances! « ma chère dame, il ne me serait pas moins « difficile de vous donner un sou que de vous « offrir le diamant qui orne la tête du shah de « Perse ! )>
« L'hôtesse s'imagine que je me moque d'elle; de fâchée qu'elle était, elle devient fé-
rocc. « Pourquoi n'arrêtc-t-on pas, ajouic-t-LlIc, « tous les aigrefins qui encombrent le pavé de « Paris? J'ai grande envie d'aller me plaindre « au commissaire. »
« Mais je la calme. Sur la foi de je ne sais quelles chimères, je lui dis que, si mon présent est noir, mon avenir s'éclaircira et sera plein d'or et de lumière. Dans le pays Latin, ces sortes de prodiges se voient souvent. Voilà ma mégère qui s'adoucit, tant il est vrai que toute femme a bon cœur, — il ne faut que trouver l'endroit vulnérable.
— « Eh bien, Monsieur, partez en paix ; vous « me paierez plus tard. » Tout n'était pas fini. Je ne refusais point de partir, mais des vers se trouvaient enfermés dans un tiroir. Je les réclame : « Ah ! vos paperasses ! Reprenez-les, « Monsieur, ça nous débarrassera. » Et je suis parti.
« Me voilà, comme je vous le disais, dans un vieux chêne, près de la mare d'Auteuil. Pareille chose est arrivée à Olivier Goldsmith et à Lantara. Tant que durera la belle saison, je n'aurai pas d'autre domicile. Aux approches de l'hiver, il me fiudra bien rentrer en ville. J'y trouverai du travail, et je pourrai dès lors
retourner, la tête haute, à ma chambrette de la rue des Maçons-Sorbonne. En attendant, je vis heureux. On m'a payé une romance vingt francs, c'est l'opulence. Trois sous de pain, deux sous de lait, telles sont mes dépenses de chaque jour. Mais quel luxe il y a autour de moi ! De grands arbres verts, un tapis de mousse, parsemé de marguerites, de bruyères et de violettes de Parme. Les nids de pinsons et de bouvreuils abondent dans mon canton. Quand la nuit étend sa mantille de dentelle noire sur le bois, mille vers luisants s'accrociient aux épines des buissons, comme autant de lanternes. S'il y a clair de lune, je m'enfonce dans les massifs, et je me mets alors en communication avec les héros de mes rêves et de mes romans...