POUR REMETTRE A MADAME J
« Jeudi, iS août iS}6.
« Chère sœur, je vous ai déjà écrit; mais, par malheur, ma lettre était suivie d'un morceau de poésie qui en faisait un paquet trop volumineux pour la poste. J'attends, pour vous
INTRODUCTION IJI
le faire passer, que Vaché ait quelque chose à envoyer à M^c Gucrard, puisqu'elle a eu la bonté de me servir de truchement auprès de vous. Merci de votre lettre, chère sœur (bien qu'elle ne m'apprenne rien). Et si M™= Guérard n'avait pas réparé cet oubli, j'ignorerais absolument quelle est votre position de sœur (de sœur charnelle) et de mère. Vous êtes presque heureuse, dit-elle; ce presque est bien vague et j'ai peur. Elle m'a fait éprouver la sensation la plus pure et la plus douce que j'aie eue depuis longtemps; depuis ce temps, il vous en souvient encore, n'est-ce pas, où vous me disiez à neuf heures, quand je passais devant la porte de votre chambre : Bonsoir, monsieur Moreau! Seulement vos félicitations ont quelque chose d'ironique. C'est un peu ma faute, à la vérité. Le mot heureux qui s'est glissé dans ma lettre précédente n'a pas été bien compris... Je me sens heureux, ma sœur, parce que ma plus grande souffrance était le mépris qui me suivait partout, et qu'aujourd'hui les éloges seuls m'importunent. Je me sens heureux, parce que plusieurs personnes de beaucoup d'esprit ont répété ce que votre cœur vous avait révélé avant elles : « Ce jeune homme « est vraiment un poète ! » Je me sens heureux,
parce qu'Iiicr on pouvait jeter mon nom comme lin opprobre à la sainte femme qui m'a tant aimé, et qu'aujourd'hui, dussé-jc mourir de cliafijrin, elle peut se parer de mon amour et de mes vers. (Ces deux phrases sentent bien l'orgueil, mais, écrivant pour vous seule, je mets devant vous mon cœur à nu. Je ne me crois pas un grand poète, tant s'en faut! Mais Dieu m'est témoin que je suis un vrai poète ; malheureusement je ne suis que cela.) Et comment voulez-vous que je sois heureux dans l'acception vulgaire de ce mot. Seul, tout seul ; moi, vieil enfant à qui il faudrait non seulement un père ou un tuteur, mais encore une mère, une nourrice, une garde-malade, ou bien... une sœur?
« Dernièrement une dame bien connue et bien spirituelle à qui j'avais confié mes peines, m'a conseillé de me marier. Elle me désignait même une personne qui, disait-elle, me convient sous tous les rapports, et vous ne devineriez jamais quelle est cette personne... C'est vous. Voici le fait. Elle avait voulu savoir à qui j'avais adressé La Sœur du Tasse, et, malgré mes réponses évasives, elle était parvenue à savoir que c'était M^e J... de Provins. La personne qui l'avait si bien informée avait
oublié de lui dire que la sœur du Tasse était mariée, et je souriais, la larme à l'œil, quand je l'entendais me répéter sérieusement : « Vrai, « monsieur Morcau, je crois que cette dame « ferait votre bonheur. » N'est-ce pas, ma sœur, que c'est une personne bien bonne et bien spirituelle? Malheureusement, s'il y a des personnes qui s'inquiètent de mes affections et de mes douleurs, il y en a plusieurs autres qui, en estimant beaucoup mon talent, ne peuvent pas souffrir ma personne. Peut-être ferais-je bien de vous donner la liste des personnes qui s'intéressent à moi :
« La comtesse de Bradi, qui a imprimé des choses à mon adresse que je n'ose vous répéter... Mme Fouqueau de Pussy, directrice du Journal des Demoiselles, qui prétend que j'ai gardé les vaches chez M. Guérard et qu'on m'a chassé un jour que j'avais perdu le troupeau. M"c Eugénie Foa (l'auteur), bon garçon et bon camarade, qui dit naïvement : « Mon cher, vous « êtes un bavard; allez-vous-en et laissez-moi « écrire. Je fais un article de journal pour avoir (( un chapeau. » Mme Doudey-Dupré, imprimeur-libraire, qui dit que je suis un scélérat. Chose singulière : la personne qui me traite ainsi maintenant est celle à qui j'ai cru devoir
adresser autrefois l'clcgic intitulée L'Isoleiiinit, que Mnic G. vous aura prêtée sans doute. M. Bussct, propriétaire, je crois, à Dijon, qui m'a offert tout ce qu'un homme riche peut offrir. J'ai cru ne devoir accepter que son amitié... Iinfin M"ie Ferrand, la Girondine..., qui veut nous marier, ma sœur. C'est l'idole no 3 . . . Pardonnez-moi de vous avoir parlé de moi et de moi seul si longuement, j'avais tant de choses à vous dire! et puis la souffrance est égoïste, et quand je vous écris, je suis tout tremblant encore d'une émotion bien pénible : je viens d'avoir une scène terrible avec Lcfèvre que j'accuse d'avoir inspiré à mon ancienne bienfaitrice, M^e veuve* Doudey-Dupré, les sentiments que vous savez.
« Au revoir, bonne sœur!
« H. MOREAU
« *J'ai souligné ce mot à dessein, et vous comprendrez mon intention quand vous saurez que cette dame est fort riche et que L. est un intrigant capable de tout, excepté de se battre. Il vient de le prouver. »
(^ la vicmc.)
'Taris, 11 iimriiibre iS^ô.
« Votre lettre m'a beaucoup surpris et afflige, ma sœur; je ne conçois pas du tout l'aveuglement de votre famille, et pas du tout non plus l'injustice de la fortune qui vous maltraite. Moi, du moins, j'avais quelque peu mérité mon sort; et puis d'ailleurs, maintenant, il est des choses qui ne m'épouvantent plus : j'y suis habitué. Mais vous..., et pourtant, je l'avoue, au premier moment de douleur causée par cette nouvelle en a succédé bientôt un autre bien diiïérent : elle m'a comme réveillé en sursaut d'un long sommeil. Depuis quelque temps je ne travaillais plus; je viens de reprendre un peu de courage et de force. Hélas ! ma sœur, je suis un être bien mal organisé! Quand j'étais seul et malheureux, je me disais : « Si quelqu'un « me venait en aide, peut-être... » Eh bien ! tout le monde me vient en aide maintenant, et, saut les jouissances de l'amour-propre, je n'ai guère plus de bonheur qu'auparavant. Cela vient de ma profonde inintelligence des choses du mé-
nage et d'une grande paresse naturelle, augmentée encore par une santé toujours mauvaise et par l'extrême difficulté que j'éprouve à écrire dans d'autres moments que ceux de l'inspiration. Cette dernière circonstance m'a seule déterminé à accepter le petit emploi humble et pénible, mais fixe, qui me nourrit maintenant*. Depuis deux mois que je l'exerce je n'ai rien écrit de nouveau, bien qu'il me laisse des loisirs et que tout le monde me sollicite au travail. Je viens de voir hier la directrice du Journal des Demoiselles, Mr"cFouqueau de Pussy, que j'avais négligée depuis longtemps. Mes relations avec cette dame ont un caractère singulier. Elle est très belle, très bonne, très spirituelle, et pourtant sa tournure d'esprit est si différente de la mienne que nous avons toujours des discussions qui deviennent quelquefois très amères. Une chose qu'elle m'a dite m'a étonné. Vous m'avez remercié de mes vers comme si vous les receviez pour la première fois, ei pourtant cette dame m'assure qu'elle vous envoie chaque numéro de son Journal, à l'adresse de M. Lcbeau, imprimeur-libraire à
• Il vc Chapuis.
Provins. Cet envoi ne vous engage à rien. Chaque rédacteur a droit à un numéro, et c'est le mien que vous recevez.
« J'avais trouvé un éditeur pour mon volume de poésies: je crois cette affaire manquée... J'en ai grand regret. Ce recueil n'eût pas eu bien certainement une vogue populaire; mais on en eût parlé dans un certain monde et cela m'eût acquis une position que je n'ai pas et que je n'aurai qu'après avoir publié un livre. Ce sera probablement un ronian. — Tant d'obstacles, ma bonne sœur, s'opposent à la réalisation des espérances que vous m'offrez, que je ne puis m'empêcher de les traiter de chimères, et pourtant j'ai grand besoin d'y croire. Jusqu'à ce qu'un heureux hasard (ou plutôt un miracle) me réunisse à vous. Je pourrai cesser d'être misérable, mais non d'être malheureux. Je vous embrasse bien tendrement.
« H. MoRE.'iU.
« Si vous m'écrivez, il serait plus sûr de le faire à cette adresse : Institution Chapuis, rue du Faubourg-Saint-Martin. »
(^4 lu Vieille.)
« ''Paris, 2S décembre (viidl) iSj6.
« Bonne sœur, en réponse à une lettre de vous, je vous ai écrit il y a huit jours et vous n'avez (ici se trouvent une tache et un pâté qui ne sont pas de mon fait. Pardon! en recommençant ma lettre je perdrais un jour) pas répliqué, du moins je n'ai rien reçu.
« En d'autres circonstances, ce retard ne m 'étonnerait pas du tout (vous pourriez m'en reprocher bien d'autres!); mais je me souviens..., et j'ai peur; j'ai peur que ma lettre n'ait été encore une fois interceptée, ce qui, je l'avoue, me contrarierait fort. Un mot s'il vous plaît ! Je vous disais dans ma lettre que si vous étiez huit jours sans me répondre, il serait plus sûr de m'adresser les vôtres poste restante. Le délai est expiré ou peu s'en faut, et cependant vous pouvez toujours m'écrire à cette adresse : Institution Chapuis, rue du Fauhourg- Saint-Martin. Les gens que je quitte sont de bonnes gens et recevront mes lettres.
« J'ai vu Vaché qui est malade, mais pas dangereusement, du moins je l'espère ; il ne m'a pas
confirmé ce que vous m'aviez dit de l'arrivée prochaine de M^e Guérard à Paris. M>ne Emma Fcrrnnd va revenir, et cela pourra contribuer à guérir la noire mélancolie dont je me plaignais dans la lettre en question. C'est une très bonne femme, et sans contredit la personne que j'aime le mieux après vous et M^e Guérard.
(( Le Journal des Demoiselles a dû publier ces jours-ci un conte de moi : La Souris blanche. Cela est assez bien inventé, mais le style est négligé et trahit la précipitation. Je viens de déjeuner avec le propriétaire d'un journal de modes, La Psyché. C'est un ex-notaire, fort riche et fort brave homme, qui a très bonne opinion de moi et qui désire très fort m'être utile. Je lui ai donné déjà un petit conte, et j'en termine pour lui un plus long. Le premier est intitulé : Lolo et Loulou*, le second : Une dixième Muse. Je tâcherai que vous voyiez cela. Je crois vous avoir dit qu'une dame (Mme de Saint-Phul) avait fait la musique de deux romances que je lui avais récitées. En voici les paroles, en attendant la gravure :
* Dans la collection complète de La Psyché on ne retrouve pas Lolo et Loulou.
.// OiC o 'K. ^// [sc /•: «
/•";/i<, (iiiir Mdihhr, ini rcc/n iiinliiilr ri ini ; l'iilf eu chiiiilitnl vn< /<• movdc iiicoiniii!
A ilix-biiit (lits, je n'enviais jhis, certes, Le frais bandeau qui presse mes yeux morts. Dans les grands bois, dans les campagnes vertes Je me plongeais avec délice alors; Alors les vents, le soleil et la pluie Faisaient rêver mes yeux toujours ouverts ; Pleurs et sueurs depuis les ont couverts; Je connais trop le monde!... et je m'ennuie!
Les pieds poudreux d'une route orageuse. Nous chancelions sur le sable flottant ; Repose-toi, pauvre âme voyageuse; Une oasis là-haut s'ouvre et l'attend.
Le ciel qui rouie, étoile, sans nuage.
Parmi des lis semble des flots d'azur : Pour te baigner dans un lac frais et pur. Jette en plongeant tes haillons au rivage I
Pars, sans pitié pour la chair fraternelle : Chei les méchants lorsque je m'égarais,
Hier cncor tu secouais ton aile
Dans ta prison vivante... et tu pleurais;
' Cette poésie diffère un peu de la pièce A mon âme, qui est dans Le Myosotis. Moreau avait retouché cette première
Oiseau captif, tu pleurais ton bocage; Mais aujourd'hui, par la Jiitre abattu, Je vais mourir. Et tu gémis... Crains-tu Le coup de vent qui brisera ta cage?
Lorsque, à sei^e ans, veuf d'une sainte amie,
Des voluptés j'ai senti le besoin.
De mes erreurs, toi, colombe endormie.
Tu 71 as été complice ni témoin.
Ne trouvant pas la manne qu'elle implore.
Ma faim mordit la poussière (insensé!);
Mais toi, mon âme, à ton beau fiancé
Tu peux demain te dire vierge encore.
Tu veilleras sur ta sœur en ce monde De l'autre monde oit Dieu te tend les bras; Quand des enfants à tête fraîche et blonde Auprès des morts joi'iront, tu souriras : Tu souriras lorsque sur ma poussière Ils cueilleront les saints pavots tremblants; Tu souriras lorsque avec mes os blancs Ils abattront les noix du cimetière...
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers le monde iiuonnu!
« L'espace ne m'a permis que de vous en transcrire une; à une autre fois la seconde.
« H . MOREAU
L'année 1836 est close. Nous voici ar-
142 INTKODUCTIOK
rives à la lettre qui, iittérnirement, est la plus intéressante de toute la correspondance. Morcau parle de son livre de poésies qui va être publié et de la façon dont il aurait voulu qu'on le publiât. « Ordonné par dates, dit-il, il formerait la biographie complète de l'auteur. » C'est ce que nous nous efforcerons de faire en rééditant Le Myosotis. Apres une reconstitution aussi précise que possible de la vie de Moreau, à l'aide de toutes ces lettres retrouvées, de ces documents, de ces récits, on aura en outre la physionomie mobile et changeante, selon le temps et l'humeur, du poète raconté par ses vers. Cette préoccupation nous a fait reproduire le texte même du Dio^^ène qui avait été modifié, mutilé, rendu méconnaissable dans la première édition du Myosotis.
U.4 madame Guérar à .
« Taris, 7 janvier iSjj.
« En vérité, Madame, pour ne pas vous appeler mon bon ange, il faut que je me sou-
vienne combien cette expression est banale et partant insignifiante, et puis encore que tout remerciement en ce mois est suspect, aux yeux de tous, de flatterie et de mensonge. M^c Jeunet a déchiré le voile (très diaphane) derrière lequel se cachait la main pleine qu'il vous plaisait de me tendre. J'avais grand'peur d'abord, je l'avoue, que cette main furtivc ne se trouvât un peu rude quand je parviendrais à la saisir pour la baiser. Jugez de ma joie à présent que j'ai reconnu la vôtre. La nouvelle que mes vers vont être enfin imprimés a mis en grande joie tous mes amis, et moi aussi par contre-coup. Ce sentiment chez eux est bien naturel ; il y a si longtemps qu'ils vont criant partout mon talent à des sourds, qu'ils ne sont pas fâchés de trouver à leur opinion un appui, quelque faible qu'il soit. Aussi, les voilà tous copiant, arrangeant mes papiers qu'ils connaissent beaucoup mieux que moi. Nous venons de trouver un titre : Confessions poétiques. Ce n'est pas le plus sonore ; mais c'est, à coup sûr, le plus juste en tête d'un volume de poésies qui, ordonné par dates, formeraient la biographie complète de l'auteur... Il y a longtemps que je n'ai vu Vaché; lors de ma dernière visite, il était indisposé, mais légèrement, et je n'ai pas cru m'en devoir alarmer
le moins du monde. — Je me garderai bien de vous souhaiter bêtement la bonne ann(^e : j'aurais peur, en faisant comme tout le nuMuie, de paraître aimer et penser comme tout le monde. Dieu sait (et vous aussi peut-être) que je pense bien autrement et que j'aime bien davantage ! Je vous envoie, Madame, tous mes respects, tous mes amours, toutes mes pensées : je compte que vous serez assez bonne pour ne pas tout prendre et pour en faire passer un petit peu à ma sœur en manière d'étrennes.
« P. -S. — J'ai l'intention, et tout le monde m'approuve ici , de dédier mon volume à M. Guérard, s'il y consent..., et malgré lui, au besoin...
« Voici mon adresse : à M. Loison, quai Bourbon, 19, île Saint-Louis (pour Moreau). Ce jeune homme est mon ami, mon intendant, mon trésorier (cette dernière fonction est une sinécure); il jouit d'une grande aisance et d'une excessive probité. Il m'a toujours témoigné l'affection la plus vive et la plus désintéressée. »
(^ la vièvic.)
ir 'Paris, mercredi S fh'rier iS)j.
« Madame,
« J'ai reçu, il y a aujourd'hui quinze jours, une lettre où vous m'annonciez un envoi d'argent. M. Guérard, qui en était porteur, n'a parlé de rien à Loison. Vaché a répondu aux réclamations de ce jeune homme, qu'il ignorait tout ce que cela voulait dire, et M. Guérard, qui devait, disait-il, repasser et me voir à Paris dans la huitaine, ne m'a pas encore donné de ses nouvelles; de plus, quand j'interroge Vaché, il me répond par des demi-mots. Certes, Madame, je n'ai rien à réclamer de vous, et pourtant je ne puis m'empêcher, en pareille circonstance, de solliciter de votre complaisance au moins un mot d'explication. Si vos intentions à mon égard sont changées ou modifiées, je ne comprends pas ce qui vous empêche de me le dire franchement. Si je n'ai à souffrir que d'un délai, vous auriez été bien bonne de m'en avertir d'avance. J'aurais donné sur-lechamp mon manuscrit à l'imprimerie, sauf à recourir, en cas de frais préliminaires, à la gé-
niîrosité mille fois ([-prouvcc de Loison. Quelle que soit votre réponse, Madame, elle me sera précieuse; car elle me tirera d'une incertitude fort pénible. J'espère que vous comprendrez bien ma position, et que vous me pardonnerez mes importunités.
« Je vous embrasse avec reconnaissance.
« H. MOREAU
<( P. -S. — J'ai attendu deux jours avant de jeter ma lettre à la poste, et j'ai bien fait. J'apprends, aujourd'hui vendredi, que M. Guérard est repassé hier à Paris, sans avoir le temps de me voir. Vaché, de plus, m'a donné des explications auxquelles j'avoue que j'ai peu de
foi. ))
kA madame Jeunet.
« Taris, 24 juillet iSjj.
« Chère sœur, « 'Vous demandez si bien pardon du retard que vous avez mis à me répondre, que je n'ai pas le courage de vous en vouloir; et pourtant, je l'avoue, votre long silence m'avait beaucoup inquiété et affligé. Je croyais que vous n'aviez
pas reçu ma lettre, ou que vous ne m'aimiez plus. J'accueillais cette dernière supposition avec plus de douleur que de surprise. Je sens fort bien, ma sœur, que la persévérance de la fortune à me poursuivre (lisez : à me maltraiter) peut décourager l'afTection la plus sincère et la plus dévouée. Il paraît que vous non plus, vous n'êtes pas heureuse : tous les vôtres sont malades, dites-vous. Vous étiez née, bonne Louise, pour remplir le rôle de consolatrice des affligés, et l'on dirait que le sort s'amuse ù accumuler les douleurs autour de vous pour ne pas laisser vos nobles facultés oisives. Vous craignez pour le physique de votre enfant, pauvre mère! Mais si son moral est beau, comme on le dit, vous êtes plus heureuse que M"»^ G..., quoique Alexandre promette un assez joli garçon... Il m'a semblé entrevoir ces jours-ci votre frère Théodore dans une rue de Paris: me serais-je trompé? A propos, vous ignorez sans doute un fait assez piquant. J'ai rencontré et abordé, il y a quinze jours environ, Mme Favier sur le Pont Neuf. Elle m'a embrassé. A ses questions sur mes petites affaires, j'ai répondu que tout allait bien et elle m'a répondu très poliment que je ne serais jamais aussi heureux qu'elle le désire. J'ignore
jusqu'à quel point ce ccimplinicnl est sincère. Quoi qu'il en soit, je pense conmic vous, nui sœur : cette femme n'est pas une bonne femme. J'ai su depuis que M. Guérard était en mûme temps qu'elle à Paris. J'ai vivement regretté de ne pas l'avoir su plutôt, pour aller le voir et l'embrasser. Je ne savais pas que Vaché eût quitté la grande ville. Je l'aurais chargé, autrement, de donner de mes nouvelles à Mme Guérard. Mme Fouqueau de Pussy me boude un peu, parce que je ne travaille pas assez chez elle. — Mme Eugénie Foa, que j'ai eu le tort de vous indiquer d'une manière honorable, ne méritait pas du tout cette mention. Elle est juive et a le défaut dominant de sa race : de plus, quoiqu'elle écrive beaucoup, elle n'a pas l'ombre de talent. Après m'avoir invité à écrire des contes pour Le Journal des enfants..., elle en a retardé l'insertion tant qu'elle a pu, dans son intérêt personnel. Je déteste cette femme. Elle est pour moi la personnification de la sottise . . . Mme Emma Ferrand n'a pas beaucoup de talent non plus, mais elle n'écrit pas pour de l'argent, et puis, c'est une femme aussi honnête que bonne. Mme Foa, dont je vous parlais tout à l'heure, a fait tout ce qu'elle a pu pour être reçue chez elle, et n'y a pas réussi. Mme Fer-
rand, dont je ne vous ai pas encore fait le portrait, je crois, est une petite femme de quarante ans environ, spirituelle, vive et même étourdie. Elle a dû être naturellement fort gaie; mais elle a eu de grands malheurs ; elle a perdu à la fois une assez belle fortune et deux enfants de cinq à six ans. Depuis ce temps, elle parle comme on soupire et ses yeux deviennent quelquefois hagards comme ceux d'une folle; elle a l'air de m'aimer beaucoup et je le lui rends bien. Pendant qu'elle était malade, je passais chez elle des journées entières à souffler son feu ou à lui lire quelque chose. Maintenant elle est guérie et partie. Elle a dû passer à Provins et saluer votre porte en passant. J'avais fait par elle la connaissance d'un certain M. Bussct, dont je vous ai parlé. Ce monsieur s'est pris pour moi d'une amitié qui va jusqu'à l'engouement, et m'a rendu de grands services. C'est un homme du monde. Il doit avoir cinquante ans au plus, sa figure pleine de grâce et d'expression indique l'esprit et la bonté et ne ment pas. Il aime beaucoup les arts et surtout la musique, sur laquelle il vient de publier un ou\Tagc long et important. Malheureusement cet homme est d'une si grande sensibilité que la moindre émotion le rend malade. Il
I50 INTKOUUCriON
apporte dans raniitic les exigences, les soupçons et l'exaltation de l'amour. Il a perdu son fils unique... Il a annoncé hautement et à plusieurs reprises l'intention de me traiter comme sou fils. J'ignore ce qu'il en adviendra. Il vient aussi de quitter Paris, et nous nous sommes brouillés; mais j'espère que M^e Ferrand nous réconciliera. Elle est habituée à ce rôle. Et pourtant, malgré de si vives protections, je ne suis pas heureux (tant s'en faut!). Il est des confidences que le caractère de mes relations avec ces personnes ne me permet pas de leur faire. Il faut qu'elles devinent, et elles ne devinent pas toujours.
« Vous avez été effrayée, dites-vous, de certaines paroles que renfermait ma dernière lettre. Et pourtant vous avez dû les regarder comme une plaisanterie, n'étant pas informée de ce qui me les inspirait... Voici, je vous le répète, quelle est ma position. Je suis convaincu par l'expérience que je ne suis bon à rien, sinon à écrire; mais je ne suis pas assez habile pour subvenir à tous mes besoins. Je me suis assigné six mois pour temps d'apprentissage, et pour vivre pendant ce temps, je me suis résigné à donner des leçons particulières à des enfants (ressource provisoire et précaire sur laquelle
on ne peut fonder son avenir). Le temps approche, et ]e n'ai pas encore fait beaucoup de progrès. Et puis, mes enfants, au rebours des hirondelles, se sont envolés loin de Paris à l'approche de l'été. — Je viens de vendre un volume de prose et de vers qui devait être composé à mon choix; pour composer ce recueil, d'où la politique devait être exclue, j'ai été obligé de prendre une à une mes pièces de vers les moins mauvaises et de les mutiler misérablement, ce qui, je l'avoue, m'a fait mal au cœur. Il y a déjà dix feuilles tirées, il y en aura seize. Je vous enverrai cet ouvrage; il vous est dédié : Le Myosotis, Petits contes et petits vers à ma sœur. C'est assez vous dire qu'il n'est plus temps de penser à faire imprimer mon volume de poésies. Les poésies sont maintenant en lambeaux. Si votre dessein (celui que vous me désignez vaguement) était d'intéresser quelqu'un à cette publication et d'en obtenir des avances, il vaudrait mieux employer les mêmes moyens pour intéresser cette personne à l'auteur. C'est toujours le manque du nécessaire qui a paralysé mes efforts en littérature. Pour gagner il faut avoir. Si j'étais un fils de famille au lieu d'être tout simplement H. Moreau, il y a longtemps, je crois,
152 INTKOnUCTION
que j'aurais de la réputation. Un monsieur que je n'ai vu qu'une seule fois, chez M^eFerrand, et qui a joué un rôle politique sous la Restauration, M. de Villcbois, vient de m'adrcsser une épître de quatre cents vers, où il me flatte beaucoup, ce qui enchante M"i<: Fcrrand. Ces gens-là me laisseront mourir de faim ou de chagrin, après quoi ils diront : C'est dommage, et me feront une réputation pareille à celle de Gilbert. Ma sœur, ma bonne sœur, pardonnezmoi de vous entretenir si longuement de mes peines; le malheur rend un peu égoïste. Si vous étiez là, je ne pourrais m'empêcher de poser ma tête sur votre épaule et de pleurer comme un imbécile, et je fais comme si vous étiez là : seulement, au lieu de parler, j'écris.
« Adieu, ma bonne Louise, j'embrasse avec ardeur l'espérance de vous voir avant la fin de l'année; je crois que mon isolement est la source de tous mes maux; je crois que si j'étais avec vous, ma vie, qui me semble un désert, me paraîtrait un jardin enchanté; mais c'est un rêve!... Adieu, ma bonne petite sœur; adieu et au revoir. Ayez la bonté de me répondre sans tarder longtemps. Si je n'ai pas reçu de vos nouvelles avant huit ou dix jours, je croirai que ce qui est arrivé une fois arrive
encore, je croirai que ma lettre est tombée dans des mains étrangères.
« Voici mon adresse actuelle : Rue des Matiiurins-Saint-Jacques, n" ii.
« Votre ami
« H. MOREAU
La tristesse de Moreau augmente.
Comme chez tous les malades, sa sensibilité s'exaspère. Il doute de tout le monde ; il renverse même l'idole numéro 3. Correcteur à l'imprimerie Béthune et Pion, il mène la sombre existence d'un homme que le sourire passager de la célébrité ne fait qu'attrister davantage. Voici ses trois dernières lettres :
('c/4 la même.)
t Taris, ii février iS^S.
« Bonne sœur, « Il y a déjà longtemps que j'aurais dû vous écrire, mais vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, de cette nouvelle négligence, accoutumée que vous êtes à me pardonner. Je ne suis pas,
d'ailleurs, tout à fait sans excuse : mes loisirs sont coin-ts et rares. Je vais à mon bureau dès le matin à huit heures; je n'en sors qu'à huit heures du soir, ou à six, quand je n'ai pas pris dans la journée les deux heures qu'on nous accorde pour dîner. Je rentre alors dans ma petite chambre nue, froide, sans meubles et sans feu, que l'on ne peut habiter que couché dans son lit ; ou bien je vais passer deux heures dans un café du quartier (ordinairement le café Voltaire), où je rencontre des jeunes gens la plupart fort spirituels, mais au cœur sec et à l'esprit moqueur, dont quelques-uns me craignent et sont mes ennemis, dont quelques autres m'estiment et se posent devant moi comme des protecteurs ; je n'ai pas d'amis, de véritables amis. Pourtant, je l'avoue, leur conversation piquante est un aimant pour moi. Et le moyen d'écrire une lettre, quand les paradoxes et les saillies bourdonnent à mes oreilles ! Ceci est difficile assurément, et pourtant, voilà ce que je tente aujourd'hui, car je trace ces lignes entre un poète et un journaliste sur un marbre taché de café. Vous m'avez fait plusieurs questions auxquelles je dois répondre : par où commencerai-je, ma sœur? Votre sollicitude, je crois, va jusqu'à m'interroger sur
le menu de mon dîner : La soupe, un plat de viande, un plat de légumes..., voilà. C'est une bonne vieille femme qui me prépare le repas quotidien, au prix modeste de un franc par jour. Vous vous enquérez aussi d'un notaire ou ex-notaire dont je vous ai parlé; je n'ai plus rien de commun avec lui, et, si je ne me trompe, voici pourquoi : Ce monsieur, veuf et pas trop vieux encore, a jugé à propos de se donner une maîtresse (ce qui, je l'avoue, me scandalise médiocrement); par malheur, cette dame, avant d'atteindre au grade suprême du notariat, avait quelque temps rampé dans les plus basses régions; un mien ami, clerc de notaire, en sait quelque chose. Or, cette dame a su que je savais tout ce que sait le jeune basochien..., et voilà comment j'explique le refroidissement dudit (style de notaire) à mon égard. Quant à M. Busset et à Mme E. Ferrand, tout porte à croire qu'ils m'ont aussi planté là. M. Busset, parce que mes idées choquaient les siennes. Je sais qu'il dit de moi : « C'est un Jean-Jacques Rousseau manqué; » Mme E. Ferrand, je ne sais pas précisément pourquoi, mais je le soupçonne fort. Cette dame est esclave du respect humain, et ses amis, à qui sans doute je n'ai pas eu le bon-
licur lie plaire, iui auront fait quelques plaisanteries à propos de moi... Vous comprenez de reste.
« L'engouement de M""-' E. Ferrand pour moi m'avait toujours étonné, et un malheur prévu n'en est presque pas un.
« Il paraît que mon livre vous préoccupe beaucoup, car j'évitais de vous en parler, et toujours vous me ramenez sur ce sujet. Ce livre est mal fait, très mal fait, mauvais, très mauvais. Sa publication peut me faire le plus grand tort, et si elle a lieu, ce n'est pas ma f;mte. Ce n'est pas là du tout ce que je voulais imprimer autrefois, quand je comptais sur le crédit de Mme Guérard. Je vous expliquerai tout cela de vive voix, car j'espère bien en avoir l'occasion. L'ouvrage est en feuilles à l'imprimerie, l'éditeur est en voyage. Si vous le voulez, je vous enverrai quelques exemplaires en feuilles. Le produit de la vente (n'en vendissiez-vous que deux) couvrira les frais de brochage. Répondez-moi le plus tôt possible.
«Adieu, ma sœur, ma bonne sœur; je souhaite que ma lettre vous trouve à l'adresse que je lui donne. Peut-être est-il trop tard, peutêtre n'êtes-vous plus ou n'êtes-vous pas encore à Troyes. J'ai peur. Vous allez me répondre
bien vite, n'est-ce pas ? afin de me tirer d'inquiétude.
« Je vous aime et vous embrasse bien tendrement.
« H. MOREAU
(lA la même.)
« Vous me trouvez sans doute bien coupable, chère sœur ; il y a si longtemps que vous n'avez reçu de mes nouvelles; pardonnez-moi, et surtout ne prenez pas mon silence pour un signe d'oubli ou de froideur. Jamais vous ne m'avez été plus chère. Jamais je n'ai caressé votre image et évoqué mes souvenirs de bonheur avec plus d'amour, car jamais je n'eus plus d'occasions de sentir le vide que votre absence fait dans ma vie. Je m'ennuie, je m'ennuie! Or, en vous écrivant, il eût fallu mentir ou bien vous affliger en vous répétant cette éternelle complainte. Je suis accablé de honte et de chagrin pour des causes dont vous ignorez la moitié. Mes confidences seraient tout à fait déplacées, car il vous serait tout à fait impossible de porter remède au mal, et il me faudrait de vous mieux qu'un entretien par lettre,
pour me consoler. Cependant, je vous écris, je r.ivoue, sous l'inspiration d'un moment de joie : je viens de voir M^c GuérarJ ; elle a passé près d'une heure avec moi, dans mon exécrable chambre, devant laquelle elle passait pour aller voir son fils. Elle m'a promis de revenir aujourd'hui. Je l'attends.
« 'Dimanche.
« Ma lettre n'est pas encore partie. Je n'ai pas encore de nouvelles de M. Marcotte. II vient de m'arriver, il y a eu jeudi dernier huit jours, ce que je pourrais appeler un grand bonheur, si j'avais encore un peu de jeunesse et de vigueur. Un journal grave (Le National), dont je ne connais aucun rédacteur, a parlé de moi et de mon talent avec enthousiasme, dans un feuilleton de neuf colonnes; ce qui, je l'avoue, m'a profondément étonné, d'abord parce que j'étais loin d'espérer de pareils applaudissements, et ensuite parce que je ne croyais pas ces gens-là capables d'une admiration sincère et d'un sentiment naïf quelconque. Si vous ne connaissez pas cet article, dites-lemoi : je vous l'enverrai.
« J'ai vu depuis ces messieurs, qui m'ont comblé d'éloges et de caresses. Je leur ai dit :
Vous me flattei, ils m'ont repondu en souriant « Quel intérêt y aurions-nous? » Ils m'ont même offert de l'argent, mais mon bon angc(qu malheureusement n'a pas toujours fait aussi bien son devoir) m'a inspiré le courage de re fuser. Je savais bien que j'étais un vrai poète comme ils le disent, mais je ne croyais pas l'avoir prouvé clairement jusqu'aujourd'hui.
« Partagez mon orgueil, ma bonne sainte. Décidément, vous ne vous êtes pas trompée. Vous n'avez pas aimé un misérable, un fou. Il va sans dire que je m'ennuie beaucoup moins. »
<A monsieur Vallery-%ailot .
« Taris, lundi 2 juillet iS;S.
« Grand merci de votre sollicitude : je ne suis pas tout à fait mort. J'irai vous voir un dimanche matin. Bientôt.
Au commencement de l'automne 1838, mon père, qui l'avait vainement attendu et soupçonnait quelque nouvelle phase
l6o INTRODUCTION
de détresse, se mit en campagne pour le retrouver. Voici ce dernier récit :
« Je savais qu'il avait repris son ancien métier, et travaillait dans une imprimerie aux environs du Luxembourg, chez MM. Béthune et Pion. J'allai le demander ; on me dit qu'il venait justement de sortir. Quelques minutes après, je le rencontrai dans la rue de Vaugirard ; j'eus de la peine à le reconnaître, tant il était changé. Sa démarche était celle d'un vieillard; le dos courbé, la poitrine rentrée, maigre à faire pitié; son regard était vague et presque égaré, le timbre même de sa voix avait subi une altération profonde.
« Son aspect me causa une impression si douloureuse que je ne pus la lui cacher. Je l'interrogeai avec anxiété sur sa santé.
— « Je ne suis pas malade, me répondit-il, mais je m'en vais.
— « Que voulez-vous dire? mon cher Moreau.
— « Ce que vous avez pensé vousmême en m'apercevant. Encore un poète
INTRODUCTION l6l
mourant! A vous, ajouta-t-il, en marquant d'un triste sourire l'allusion qu'il voulait faire, à vous de décider s'il est plus mourant que poète ou plus poète tjue mourant.
— « Comment! m'écriai-je, vous n'avez que vingt-huit ans, vous êtes né avec une bonne constitution, et, parce que vous êtes souffrant aujourd'hui...
— « Je ne souffre pas.
— « Qu'avez-vous donc, alors? Est-ce chagrin? est-ce besoin?
— « Ni l'un ni l'autre, je vous jure. Je n'ai aucun motif de chagrin à présent, et jamais je ne me suis trouvé si riche. Non seulement je gagne assez pour suffire à mon entretien; mais je puis payer quelques dettes; je commence à me liquider.
Vous êtes inscrit sur mon grand-livre; cependant je vous avertis que votre nom n'arrive qu'au bout de ma liste, parce que je veux satisfaire d'abord mes créanciers besoigneux. Si je ne meurs pas trop vite, vous aurez votre tour. »
« Je le priai de ne pas se préoccuper de ma créance, et, comme nous étions devant le jardin du Luxembourg, je lui proposai d'entrer et de nous y asseoir.
102 IN 1 KIUJUCTION
— « Volontiers, me dit-il, car j'ai des jambes de roseau. »
« Nous nous dirigeâmes vers un banc, et, quoiqu'il n'eût pas marche vite, il était tout essoufflé quand nous y arrivâmes. Je voulais absolument savoir ce qui l'avait réduit à un état si déplorable. Voyant qu'il évitait de répondre à toute question directe sur ce sujet, je pris un autre tour; j'amenai la conversation sur son genre de vie, et je le fis causer sur les motifs qui l'avaient déterminé à reprendre son premier état.
— « Ce n'est pas, me dit-il, pour faire le petit Jean-Jacques; mais le métier d'homme de lettres, si lucratif pour quelques-uns, ne me rendait pas à moi de quoi manger du pain. Je ne cherche pas pour cela querelle à mes contemporains; je ne puis aujourd'hui me plaindre de personne que de moi-même. Je croyais autrefois que je serais sauvé quand je trouverais un éditeur. La fortune s'est plu à souffleter mon amour-propre. Des éditeurs, je n'ai plus besoin d'en chercher; on m'a fait une sorte de réputation. Je puis mettre des articles dans une Revue,
quand je voudrai, articles sur-le-champ et généreusement payés. Il y a des journaux tout prêts à insérer mes vers, qu'on trouve, ajouta-t-il avec un léger accent d'ironie, aussi bons que ceux de Berthaud. Vous n'appréciez peut-être pas suffisamment l'avantage dont je vous parle. Il faut que vous sachiez qu'il est de règle dans les journaux de refuser toute espèce de vers. Mais si, de loin en loin, pour des considérations toutes particulières, on en admet quelques douzaines, ces malheureuses lignes, qui ont la bizarrerie de s'affubler de rimes lorsque la mode en est passée, sont autant de surnuméraires qui n'ont rien à voir à la caisse. Par une double exception en ma faveur, non seulement on accepte mes vers, mais encore on les paie; on les
PAIE COMME DE LA PROSe! EtCC SOnt IcS
journaux démocratiques, ceux qui font la plus rude guerre aux privilèges, qui m'ont accordé ces deux-là. Eh bien!
quoiqu'on me fasse la partie si belle, il m'est impossible de vivre du produit de ma plume. Soit en vers, soit en prose, j'écris avec une difficulté, avec une len-
teur désolante. Encore si j'étais sûr de pouvoir mettre au net une pauvre page tous les jours! Mais je resterai dix heures accoudé sur ma table, sans trouver une idée, un mot! J'y resterai huit jours, j'y resterai un mois; il suffit que j'aie la volonté d'écrire pour que rien ne me vienne à l'esprit, rien! Et cependant il faut que je mange; le boulanger se lasse de me faire crédit. L'inquiétude me ronge, mon impuissance m'exaspère. Je sens bien, comme André Chénier, qu'/7 y a quelque chose là, mais cela ne veut point sortir, ou ne veut sortir qu'à son heure. Je vois des gens qui, au fond, sont plus bêtes que moi, et qui écrivent des volumes comme un tisserand fait de la toile. C'est mauvais! Eh 1 sans doute.
Mais ils trouvent toujours, quoi qu'on en puisse dire, Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire...
« Ils vivent largement d'un métier qu'ils ne savent point; heureux de ne point le savoir, ils sont comme des somnambules qui se promènent gaillardement sur un toit, où ils n'oseraient bouger s'ils étaient éveillés.
« Enfin, je me suis bien tâté, et j'ai acquis la conviction que si la nature a fait de moi, comme je le pense, un vrai poète, elle ne m'a donné aucune aptitude à l'industrie littéraire. Voilà pourquoi je suis revenu à la profession manuelle que je n'aurais pas dû quitter. Ouvrier par état et poète par fantaisie, telle est ma vraie vocation... Je n'ai plus besoin d'attendre une disposition d'esprit particulière pour gagner mon pain quotidien. Le travail que je fais me vaut quatre ou cinq francs par jour; c'est beaucoup plus qu'il ne m'en faut; et, si ma santé dépérit, ce n'est pas qu'il me manque rien de ce qui est nécessaire à l'existence matérielle. Vous voulez savoir le mal qui me tue : pourquoi vous le tairais-je? C'est l'ennui ! le mal des gens heureux, dit-on, comme si l'on était heureux quand cette lèpre vous attaque l'âme! Ils en savaient plus long, nos pères, qui avaient fait du mot ennui un synonyme de douleur. Mais rien ne saurait vous donner l'idée d'un ennui tel que celui qui me dévore. Tant que je suis à ma besogne, cela va encore; mais quand ma journée est finie, quand, hors de l'atelier,
l66 INTRODUCTION
je me trouve dans ma chambre, seul, livré à moi-même, la nuit surtout... Ah! c'est intolérable! Aussi, depuis quelque temps, devinez ce que j'ai imaginé? A la chute du jour je prends de l'opium pour me faire dormir jusqu'à l'heure où je dois revenir à l'imprimerie. Je suis arrivé par tâtonnement à savoir juste la quantité qu'il me faut pour cela, et j'ai soin de l'augmenter un peu tous les jours pour contre-balancer l'effet de l'habitude. Le samedi soir je triple la dose pour escamoter le dimanche et ne me réveiller que le lundi matin.
— « Mais vous vous empoisonnez ! m'écriai-je. Je ne suis plus étonné maintenant de l'altération de vos traits. Vous vous tuez. C'est un suicide un peu plus lent que celui que vous avez déjà tenté, mais d'un effet immanquable.
— « Je le sais bien, me répondit-il tranquillement,
— « Comment, vous le savez ? N'aviezvous donc pas renoncé à l'idée d'en finir avec la vie? Ne m'avez-vous pas avoué vous-même l'effet que produisit sur vous, envisagée de près, la mort que vous vou-
liez VOUS donner? L'expérience, les années, vos réflexions, vos soufirances ne vous ont-elles rien appris eu rappelé?... Qui donc a écrit, il n'y a pas encore si longtemps, après une visite à Saint-Étiennedu-Mont, ces beaux vers que j'ai retenus?
Je sentis (disiez-vous) que je gardais encore Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré.
Un peu de vieille foi, parfum k'aporc...
— « Oui, évaporé/ reprit-il en secouant tristement la tète,
— « En ce temps-là, du moins, si vous étiez de ceux qui doutent, vous n'étiez pas de ceux qui nient.
— « Je ne sais plus ce que je suis, me répondit-il ; je sais que je n'ai plus ni force ni courage; je sais surtout que je m'ennuie, que je m'ennuie horriblement, répéta-t-il d'une voix désespérée. Je cherche à tuer le temps plutôt qu'à me tuer moimême; mais si le moyen que j'emploie avance mes derniers moments, le beau malheur, je vous le demande!
— « Et vos amis? et celle que vous appelez votre sœur?
INTUODUCriON
— « Mes amis, où sont-ils? Ah ! Dieu me garde, s'écria-t-il, de révoquer en doute vos sentiments pour moi. Mais durant ces deux dernières années, je vous ai si bien fait perdre ma trace que ma mort ne sera dans nos relations qu'une lacune de plus. Quant à ma soeur, ma pauvre sœur, elle me pleurera mort avec moins d'amertume qu'elle ne m'a pleuré vivant. »
« Il garda pendant quelques instants un silence que je respectai. Puis il reprit :
— « Le mal est fait, maintenant, voyezvous, et il est sans remède. Que mon régime actuel soit contraire à tous les principes de l'hygiène, je ne prétends pas le nier; mais quand j'en prendrais un autre aujourd'hui, je ne ressaisirais pas la vie; elle m'échappe, et franchement je ne la regrette point. Qu'est-elle au fond pour moi? un vrai marché de dupe. Il faut que je me donne beaucoup de peine, et pourquoi? pour soutenir une existence qui me pèse. N'est-ce pas absurde de me fatiguer pour vivre, quand je suis fatigué de vivre? »
« Je ne redirai pas tout ce que j'opposai à ces désolantes paroles, ni mes inutiles efforts pour le tirer d'un si profond découragement et l'amener à voir les choses de ce monde sous un jour plus vrai. Malade de cœur, malade d'esprit, malade de corps, Moreau, atteint partout, ne pouvait guérir. En lui disant adieu, j'eus un pressentiment funeste. Quelques semaines s'étaient à peine écoulées que je lus dans un journal qu'il venait de mourir à l'hôpital de la Charité. J'appris un peu plus tard, sans en être étonné, qu'il avait voulu mourir en chrétien. Au dernier moment, le parfum s'était fait sentir. »
C'était le 20 décembre i8]8. Le voilà sur son lit de mort. Ses yeux « battus d'un si long vent » de misère sont fermés pour toujours. Ceux qui l'ont vu à ce moment ont dit que ses traits étaient empreints d'une profonde douceur. A peine était-il couché, immobile à jamais, que, comme il l'avait tristement prévu, éclatèrent les deux mots qui résument tout ce que peuvent renfermer les sympathies de ce monde : « C'est dommage. »
lyO INTKOl) UCTION
Le National publiait, le soir même, cet article nécrologique :
« Un grand poète vient de s'éteindre sur un grabat d'hôpital. M. Hcgésippe Moreau, l'auteur du Myosotis^ est mort ce matin à l'hospice de la Charité, à l'âge de vingt-huit ans, à la suite d'une longue maladie, fruit d'une longue misère. Hégésippe Moreau est, au moment où nous écrivons ces lignes, couché sur un lit d'amphithéâtre. Pauvre et modeste travailleur, il laisse pour tout bien quelques feuilles éparses, précieux héritage que l'amitié est allée soigneusement recueillir sous un chevet mortuaire. Nous invitons les amis d'Hégésippe Moreau, les jeunes gens des écoles, les ouvriers typographes dont il était le collègue, en un mot, tous les patriotes à qui sont consacrés la plupart de ses chants, à venir assister à ses modestes obsèques. Il est bien digne de funérailles populaires, l'humble et le simple génie dont le convoi sortira par une porte d'hôpital. On se réunira à la Charité, demain jeudi, à deux heures moins un quart. »
Il y eut foule. Au milieu d'étudiants et d'ouvriers, on se montrait Béranger*, Armand Marrast, Félix Pyat. La sortie du cercueil fut retardée près de deux heures ; on avait voulu, avant la mise en bière, embaumer le poète. « Et cependant, malgré ce retard, dit un récit du temps, paru dans Le Charivari, tous ont accompagné
' Lellre de Béranger à H. Moreau. (Sans date.) « J'ai reçu votre lettre avec beaucoup de plaisir. Vous le dirai-je? je craignais que le découragement ne vous eût saisi. Je vois que vous avez pris le bon parti, celui du travail. Continuez, que les désagréments et les obstacles ne triomphent p.is de votre constance; un be.iu jour peut luire et vous serez à même d'en profiter si vous persévérez dans la route que vous venez de prendre. Vos travaux manuels ne vous absorbent pas entièrement, c'est encore un bonbeur. La douce distraction des vers vous empêchera de contracter de mauvaises habitudes, plus nuisibles chez vous que les mauvais penchants. Vos trois chansons me paraissent très bien. Il y a de la pensée, de la poésie et même du métier dans tout cela : beaucoup de nos jeunes rimeurs dont la situation est heureuse et dont l'éduc.-ition a été soignée ne font pas toujours aussi bien, je vous l'assure. Il y a dans ces trois morceaux, tel couplet qui ne déparerait pas la plus belle œuvre.
« Il ne vous faut que méditer un peu plus votre idée avant de la rendre, et surtout ne jamais faire un vers avant de bien savoir où vous voulez aller. Je sais qu'on réussit en faisant d'une autre façon ; mais vous ne vous trouverez pas mal de celle que je vous indique. Voilà bien des conseils : c'est un bien faible prix de la jolie chanson que vous m'avez consacrée, elle est ch.irmante et pleine de délicatesse ; croyez que j'en suis très reconnaissant, mais ne croyez pas qu'elle fût néces-
jusqu'au cimetière du Montparnasse le corps, qui a été déposé dans un caveau provisoire en attendant que les diligences nécessaires soient faites pour avoir la concession d'un terrain. M. Berthaud, qui fut longtemps le compagnon d'infortune et qui depuis a été l'un des parrains littéraires d'Hégésippe Moreau, a prononcé sur la fosse de son ami quelques phrases
sairc pour ajouter à rintérct que je vous porte. Je voudrais seulement que vous y changeassiez un vers, celui-ci :
« Les preux vendus au mcurlricr boulet,
et puis qu'au lieu de
0 Tes vils bourreaux serviront de trophées
vous puissiez mettre : Tes fers un jour serviront, etc.
« Pardonnez-moi ces corrections pédantesques et croyez à tous les vœux que je fais pour votre bonheur. « Votre dévoué,
Un collectionneur, qui a donne cette lettre à la bibliothèque de Rouen, lettre que le bibliothécaire, M. Noël, a bien voulu copier pour nous, a fait suivre de cette note l'autographe use et déchiré :
Il Cette lettre, si remarquable par la sagesse des conseils qu'elle renferme, a été adressée au célèbre Hégésippc Moreau, qui y attachait tant de prix qu'il l'a constamment portée sur lui jusqu'à sa mort : ce qui l'a réduite au triste état dans lequel elle se trouve. »
touchantes qui ont excité une vive émotion. »
La nouvelle publication des œuvres de Moreau fut un prétexte à tirades violentes contre la société.
« Croyez-vous donc, écrivait Félix Pyat, qu'il faille absolument des épines, des clous, une lance et des bourreaux pour faire une victime? Croyez-vous qu'il faille exécuter un martyr pour qu'il en meure? L'oubli, voilà la pierre dont vous l'avez lapidé; l'indifférence, voilà la croix où vous l'avez attaché. Oui, j'ai le droit de le dire par-dessus les toits, et de vous accuser et de vous condamner. Vous avez tué cet homme... »
Dans une péroraison à grand orchestre littéraire, Félix Pyat jetait ces mots de
combat :
« Cette mort du poète n'est-elle pas la protestation la plus flagrante, l'accusation la plus capitale contre une société qui en est coupable? N'est-ce pas un de ces faits
plus éloquents que tout discours, une preuve des plus concluantes, un témoignage des plus solennels, qu'il faut changer ce milieu où tout mérite est immolé au veau d'or? »
Quand on s'en prend à la société, il y a toujours quelqu'un qui demande la parole comme pour un fait personnel.
« Moreau, disait, en 1840, dans un article de la Revue des Deux-Mondes^ M. Dessalles-Régis, Moreau ne sut point accepter la tâche humaine; il ne voulut pas se résigner à la lutte qui est le devoir de chacun ici-bas. Il préféra maudire les obstacles que de les vaincre. Drapé avec orgueil dans son indigent manteau, il se tint immobile, au lieu de marcher d'un pied résolu et les bras tendus au travail. »
Passe maintenant, petit livre de contes à une sœur, passe entre ces exagérations de toutes sortes, entre ces phrases de révolutionnaire flamboyant ou de bourgeois déclamateur; cherche ton vrai public, ennemi des opinions absolues, curieux
simplement de connaître la nature complexe d'un poète qui se débattit dans un milieu lugubre où tous ses efforts étaient paralysés, comme il le disait avec une poignante amertume. Jamais il n'y eut un plus grand contraste entre le talent d'un homme et la vie qui lui fut faite. C'est miracle qu'il ait eu la force d'écrire le peu qui reste. Mais si petite que soit la place que tient Hégésippe Moreau dans la littérature française, cette place ne lui sera pas enlevée.
K. VALLliKY-KADOT,
LE GUI 'DE CHÉ'hlE'
'n jour, la date précise m'échappe, mais c'était deux ans environ après 2 \S^^JJ ^}l ^'^ "^^'■^ d'Hercule, il y avait grande È^!^:^^^ foule et grand bruit à Delphes. Ce jour était le dernier des jeux pythiens, et, chose inouïe ! les luttes et les courses expiraient sans spectateurs, les athlètes et les cochers triomphaient inconnus, et l'on dit même que
• Ce conte fut publié par Le Journal des Demoiselles, en janvier 1837, sous le titre de Macaria ou Us Héraclides. (Noie de Fourtier.)
l80 CONTICS A MA sa:uR
le poète Simonide, qui chantait alors en plein vent la gloire de je ne .sais que! cheval, n'eut, ou peu s'en faut, que son héros pour auditeur. Mais si l'arùne était vide, en revanche la foule débordait du temple d'Apollon. Un mot, un mot magique avait suffi pour l'y précipiter : « Voici les Héraclidcs ! » Et ce mouvement de tout un peuple soulevé par un nom, vous le comprendrez sans peine, ma sœur : il n'est pas une Française, je pense, qui n'eût sacrifié de grand cœur une loge au spectacle pour voir le fils de Napoléon (ce pâle jeune homme qui s'est laissé voir si peu de temps 1). Eh bien ! Hercule était le Napoléon de cette époque, et les Héraclides étaient ses fils. Un mois auparavant, Athènes les avait trouvés, à son réveil, détrônés, persécutés, sans asile, et embrassant sur la place publique l'autel de la Miséricorde. Leur plainte y avait remué tous les cœurs et toutes les épées, et la ville hospitalière, armée en leur faveur, les envoyait en ce moment, à la tête d'une théorie, interroger, suivant l'usage, l'oracle de Delphes sur l'issue de la guerre. Delphes, comme vous le savez sans doute, était une ville sainte et pleine de merveilles, mais tout le monde traversait alors ces merveilles avec indifférence, et je ferai comme tout le
LEGUIDECHÈNE l8l
monde. Je ne vous promènerai pas du Parnasse à l'Hippodrome et de l'Hippodrome au trépied, bien convaincu que vous avez fait depuis longtemps ce pèlerinage avec le jeune Anacharsis, cicérone plus habile que moi; et, d'ailleurs, je l'avouerai, j'ai hâte aussi de voir ces fameux Héraclides.
La Grèce entière, à leur aspect, n'éprouva qu'un sentiment, l'admiration ; et ce sentiment éclata par une exclamation unanime et bruyante : — « Dieux immortels ! qu'ils sont grands et forts ! »
Un vieillard de haute taille, qu'à son bâton doré et à son bandeau de laine blanche on pouvait reconnaître pour un des vingt rois de la Grèce, se pencha vers l'oreille d'un prêtre d'Apollon qui traversait le temple, portant une cassolette de parfums.
«J'ai connu beaucoup Hercule et Déjanire, dit-il, et ne leur savais que trois fils. Quelle est donc cette vierge voilée, assise au même banc que les Héraclides?
— Vous ne vous trompez pas, mon père : Hercule n'eut que trois enfants de Déjanire; mais sa dernière épouse, lole...
— C'est juste! interrompit le vieillard, se frappant le front du doigt en signe de réminis-
l82 CONTES A MA SŒUR
ccncc : Philoctctc m'a vingt fois raconte ces détails, mais... deux siècles, en tombant sur une tête, y peuvent bien ébranler la mémoire... Oui, je me rappelle parfliitement, à cette heure, qu'une fille est née de ce mariage...
— Une fille et un garçon, mon père, « prononça une voix douce derrière le vieux roi.
Il tourna la tête et vit un adolescent pâle et frêle qui portait le costume de l'Argolide.
« Une fille et un garçon, répéta l'interrupteur en rougissant : Ixus et Macaria. »
Et le vieillard sourit :
« Voyez, dit-il au prêtre; on admire ma science à Pylos, et voilà maintenant qu'Argos m'envoie ses écoliers pour m'instruire.
« Qui vous a si bien appris, et comment vous appelez-vous, mon bel enfant? »
Mais l'adolescent, sans répondre, glissa sous une caresse de Nestor, car c'était lui, et se perdit dans la foule.
La même louange y bourdonnait, sans variantes : « Dieux ! qu'ils sont grands et forts ! »
En France, ce compliment vous paraît sans doute bien étrange et presque ironique; mais songez que vous êtes ici dans un pays que les caprices du terrain et de l'ambition découpaient en vingt petits États, dont les roitelets fiers et