NOTAIKF IT PROPRIETAIRE A PROVINS
» 'Paris, i6 juillet iS).f.
« Monsieur, le souvenir de vos offres m'enhardit à m'adresser encore à vous. C'est la seconde et dernière fois. J'ajoute ces mots, non que je craigne de vous lasser déjà, mais parce que j'espère que vous apprendrez avec plaisir qu'une heureuse révolution s'est opérée dans mon sort. Je viens de trouver enfin ce que j'ai toujours cherché : un emploi qui me donne du pain en échange de la moitié de mon temps. Je suis chargé de la compilation quotidienne des journaux pour une revue nouvelle. Douze cents francs par an, c'est le Pactole! J'ai commencé au 1" juillet, et quinze jours seulement me séparent de la fin du mois; mais, si j'ai bonne mémoire, il y a dans la vie des quinzaines dont la longueur donne un démenti au calendrier. Je pensais à cela tout à l'heure au bureau, et j'avais grande envie de dire à M. le Directeur : « Si vous m'avanciez la moitié ou « seulement le quart du mois courant, vous « m'obligeriez beaucoup. » Mais je me souvins
à temps que la pauvreté est une maladie honteuse dont il ne faut parler à personne... qu'à son médecin, et je vous écrivis.
« J'ai l'honneur d'être, avec respect et reconnaissance, Monsieur, votre très humble et très dévoué serviteur.
« H. MOREAU
(I P. -S. — Je travaille pour moi. J'ai fait une pièce de vers sur la mort de La Fayette. Malheureusement, cela ne valait rien. Je forme dans ce moment un recueil de chansons que j'espère faire imprimer.
« Si vous me faites l'honneur de me répondre, la lettre peut m'être adressée Poste restante. J'ai changé et je puis clianger encore de domicile. »
Moreau changeait si souvent de domicile, en effet, que c'était, pour des amis comme mon père, décidés à le retrouver toujours, une série de recherches désespérantes à travers les hôtels les plus misérables. Ce gîte même, ce sombre gîte dans un quartier perdu, Moreau n'avait pas toujours de quoi le payer : il lui arriva de
demander crédit à son logeur pour acheter du pain. L'anecdote suivante, qui remonte à iS^f, donne une idée de ce qu'ont pu être certaines heures de sa vie :
« Il y avait peut-être un an que je ne l'avais vu, raconte mon père, lorsqu'une après-midi, par une pluie fine et froide qui tombait depuis le matin (je note à dessein l'heure), se croise avec moi, dans le faubourg Saint-Honoré, un jeune homme marchant fort vite et que je ne reconnais, comme il arrive aux gens distraits, qu'après l'avoir laissé passer. C'était Moreau. Je me retourne, je le cherche des yeux; il avait disparu. Comme la rue d'Angoulême* débouche en cet endroit dans le faubourg, je suppose qu'il vient de la prendre et j'y cours. Je regarde au loin devant moi : point de Moreau. Je commençais à perdre espoir, quand tout à coup )e le vois sortir de la rue des Écuries-d'Artois, qui coupe à angle droit celle d'Angoulême. Il m'aperçoit, vient à moi et me serre cordialement la main.
AujourJ'liui rue de la Bc
— « Ah ! me dit-il, je suis bien aise de vous voir.
— (.< Et moi de même, mon cher Moreau. Mettez-vous sous mon parapluie et nous irons où vous voudrez.
— « Je n'ai aucun but.
— « Ni moi.
— « Alors, promenons-nous ensemble.»
« Je lui raconte comment je l'ai reconnu
après coup, comment j'ai couru sur sa trace et mon étonnement de sa disparition soudaine.
— « Mais où alliez-vous donc si vite?
— « Chez Alfred de Vigny.
— « Vous le connaissez?
— « Non; mais j'ai fait cette nuit des vers sur Chatterton, et je les lui portais. »
« M. de Vigny venait de donner aux Français son drame, dont le héros devait intéresser Moreau d'une façon particulière.
— « Il paraît que vous n'avez trouvé personne, puisque vous êtes revenu surle-champ.
— « Je n'ai pas demandé s'il était chez lui, j'ai remis mes vers à son portier.
— « Pourquoi pas à lui-même?
— « Je n'aurais pas osé me présentera lui, vêtu comme vous me voyez. Il m'aurait pris pour un mendiant. »
« Le pauvre garçon avait passé toute la nuit et probablement la meilleure partie de la journée à composer des vers pour Alfred de Vigny, et il venait, par un temps affreux, du fond de son quartier Latin jusqu'à l'extrémité du faubourg Saint-Honoré les déposer chez un portier, sans peutêtre songer à mettre son adresse au bas! Mais écoutez la suite. La pluie, décidément, devenait insupportable. Je proposai à Moreau d'entrer dans un café pour causer à notre aise.
— « Aimez-vous le thé? » lui dis-je.
« Il me répondit qu'il n'en avait jamais pris.
— « Eh bien, voulez- vous en faire l'essai?
— V Volontiers. »
« Puis, après un moment de réflexion :
— « Du thé, me demanda-t-il, combien fait-on payer cela dans un café ?
— (( C'est selon le café où l'on va; mais, ajoutai-je en souriant, ne vous inquiétez pas du prix. »
INTRODUCTION UJ
« Il tint bon.
— « Je voudrais savoir combien cela va vous coûter.
— « Je ne peux pas vous le dire au juste.
— « Mais encore?
— « Une trentaine de sous, au plus. »
« 11 hésita une minute; puis, prenant son parti :
— « Vous allez trouver fort singulière la demande que je vais vous faire. Ne prenons pas de thé et donnez-moi les trente sous. »
« Je crus d'abord qu'il plaisantait. Je le regardai : je vis que c'était sérieux, trop sérieux. Dans quelle position, mon Dieu, se trouvait-il donc pour me faire une pareille demande?
— « Je n'ai pas dîné hier et je n'ai pas mangé ce matin. »
« Il était quatre heures.
— • « Est-il possible! m'écriai-je. Entrons vite chez le premier restaurateur. »
« Je le suppliai d'accepter la petite somme que j'avais sur moi. Il fit des difficultés, il ne voulait que les trente sous; enfin il se décida. Nous passions devant la rue de la Madeleine.
114 INTKODUCTION
— « Venez par ici, lui dis-je, on vous y servira un bon roastbcef.
— « Tout à l'heure du thé, à présent du roastbeef, dit-il en s'efTorçant de sourire; me prenez-vous pour un Anglais?
Sérieusement, si vous voulez bien me permettre de disposer à mon gré de la fortune que vous me faites, je vais tout simplement prendre un bouillon, car j'ai un repas assuré pour ce soir. Je dîne avec des vaudevillistes pour qui j'ai rimé un couplet sur lequel ils comptent beaucoup. J'espère que leurdînersera meilleur quemon couplet.»
« En achevant ces mots, il entra dans le restaurant et s'y fit servir un bouillon.
— « Ainsi, lui dis-je, pendant qu'il le prenait, non pas avidement comme un affamé, mais à petites gorgées, comme un gourmet, vous faisiez des vers cette nuit, souffrant de la faim?
— « Souffrant? non; mais la faim me tenait éveillé. Ne croyez pas d'ailleurs qu'elle amortisse l'imagination; c'est tout le contraire, quand elle ne dépasse pourtant pas un certain degré. La faim me tient souvent lieu de café. »
« Avant de le quitter, je lui demandai
son adresse; il me la donna, et je le prévins que j'irais lui faire une visite le lendemain matin; il m'assura qu'il ne sortirait pas que je ne fusse venu, me remercia très vivement, et nous allions nous séparer, quand tout à coup :
— « Auriez-vous, me dit-il, couru après moi, si vous aviez prévu que je vous demanderais de l'argent?
— « Mon cher Moreau, lui répondis-je tranquillement, voilà peut-être le mot d'un philosophe, mais ce n'est pas celui d'un ami. »
ce Je suis convaincu qu'il n'avait aucune mauvaise intention en me jetant cette question pour adieu. C'était une réflexion qui lui venait, une réflexion de moraliste misanthrope, comme je le lui dis, toute générale d'ailleurs, et qu'il faisait à haute voix, tant il la croyait naturelle. Malheureusement, Moreau en laissait trop souvent échapper de semblables, et bien des gens s'en sont fâchés.
« Le lendemain j'allai chez lui pour lui porter un peu d'argent, hélas! bien peu; c'était, sinon le denier de la veuve, l'épargne de l'étudiant.
Il6 INTUODUCriON
— « Voici, lui dis-jc, ma souscription à la première édition qui sera faire de vos œuvres. »
« 11 ne me repondit rien, et me remercia d'un regard. Ce regard me rappela celui qu'il m'avait jeté la veille au moment où je lui avais mis ma petite bourse dans la main : j'y vis l'orgueil blessé luttant contre la reconnaissance. Chaque fois qu'il m'a été donné de lui rendre un léger service, j'ai retrouvé la même expression dans sa physionomie. Vous eussiez dit aussi par moments qu'il vous en voulait de ce que vous faisiez pour lui; c'était le charger d'une obligation, et une obligation lui pesait tant, que sa reconnaissance dégénérait presque en rancune. Bien des mains secourables lui ont été tendues; il les a prises un instant, puis lâchées pour aller où le vent le poussait. On l'aurait vingt fois tiré de la misère, s'il avait voulu, je ne dis pas seconder, mais ne point contrarier ni faire manquer comme à plaisir tout ce que l'on tentait pour lui. Dans les personnes qui pouvaient lui être utiles, Moreau ne voyait bientôt plus en elles des amis, mais des protecteurs, et ne tardait pas
à les fuir, en s'arrangeant pour qu'on ne sût où le rejoindre. S'il a fini par être délaissé, ce n'est pas que ses protecteurs, puisqu'il voulait les nommer ainsi, l'aient abandonné; c'est au contraire lui quia abandonné, dépisté, découragé ses protecteurs. »
Pendant la longue conversation qu'ils eurent ensemble dans une chambre de l'hôtel du Calvados, place Cambrai, Moreau raconta sa vie, sa lugubre vie, les nuits passées, faute d'abri, soit dans un fourré du bois de Boulogne, soit encore dans les plâtras d'une maison en démolition; puis une tentative de suicide avec un pistolet rouillé qui fit long feu; son arrestation comme vagabond, un soir qu'il s'était couché sur les marches de la Sorbonne; ses vingt-huit heures au dépôt de la préfecture, enfin toute l'odyssée d'un pauvre diable plus à plaindre qu'un chien perdu.
Mon père ajoutait, après cette histoire d'un vaincu de la vie :
« Malgré l'insouciance et même la gaieté que montrait Moreau en parlant de sa po-
sitton, un pareil dcnûment n'était vraiment pas tolérable, et il était urgent d'y apporter remède. Je me mis aussitôt en quête d'une occupation qui pût lui assurer du pain, sans être en désaccord trop grand avec ses goûts. A quelques jours delà, j'appris que M. Mennechet, se trouvant surchargé de travaux littéraires, cherchait un secrétaire capable de l'aider. «Voilà, me dis-je, une « place que remplirait très bien Moreau, s'il «le voulait. » Jene connaissais pas M .Mennechet, mais je connaissais une personne dont la recommandation pouvait avantageusement suppléer à la mienne. Malheureusement elle était absente de Paris où elle ne devait revenir que la semaine suivante, et, pour surcroît de contre-temps, je ne savais en quel lieu lui écrire. Attendre son retour pour la première démarche, c'était nous exposer à ce que la place fût prise durant l'intervalle. Je cours chez Moreau, et je lui demande s'il lui répugnerait d'être le secrétaire de M. Mennechet, qui, en qualité d'ancien lecteur de Charles X, avait voué sa plume à la cause de la légitimité. Je craignais et j'aurais compris quelques objections de la
part de Moreau; mais il n'en fit aucune, il me parut au contraire enchanté. Je modère sa joie en lui apprenant que l'affaire est beaucoup moins avancée qu'il ne croit, je la lui expose telle qu'elle est, et, malgré ce qu'il pouvait y avoir d'irrégulier dans une démarche ainsi faite, je lui conseille de se présenter tout de suite chez M. Mennechet, pour prendre date.
— « Dites-lui que vous savez qu'il cherche un secrétaire, que vous seriez charmé d'en remplir l'emploi auprès de lui; hàtez-vous d'ajouter que si vous venez sans introducteur, c'est que la personne qui aurait pu vous présentera lui est absente, et nommez-la; je vous assure que vous ne serez point désavoué; promettez-lui enfin, dans le cas où son choix serait encore libre, de lui fournir, avant huit jours, les plus favorables témoignages.
— « Partons, » s'écria-t-il avec un entrain du meilleur augure.
« Puis, une réflexion lui vient; il jette sur sa toilette un regard désappointé :
— « Je ne peux pas me montrer, dit-il, dans un équipage semblable. Je vais solliciter l'emploi de secrétaire intime, et je
suis fait comme un voleur! Ne trouvezvous pas que cette redingote et ce chapeau me donnent une vague ressemblance avec Serre dans le rôle de Bertrand ?
— « Qu'à cela ne tienne, lui rcpondisje, passons chez moi ; nous sommes à peu près de la même taille, vous trouverez dans ma garde-robe de quoi vous composer un costume moins pittoresque. »
« Il accepte; nous allons directement à mon logis; il se rhabille de pied en cap, et, quoiqu'il n'eût choisi que mes habits les plus usés, sa tenue lui semble si belle qu'il irait, dit-il, maintenant demander une place d'attaché d'ambassade. H se pavanait devant la glace, il s'admirait de la tête aux pieds, mais ce qu'il regardait peut-être avec le plus de complaisance, c'étaient ses mains gantées.
— « Comme des gants vous refont un homme, » s'écria-t-il avec un sérieux comique.
« Je fus obligé de l'arracher à sa contemplation. En le conduisant jusqu'à la porte de M. Mennechet, qui demeurait alors, je crois, dans la rue Duphot, je lui répète ce qu'il faut qu'il dise, et comme,
avec beaucoup d'esprit, il n'avait pas le moindre usage du monde, je tâche de le prémunir contre certains écueils où j'avais peur qu'il ne donnât. Il me promet d'éviter soigneusement toute excentricité de manière et de langage. 11 monte, je l'attends en bas. Un quart d'heure après, il revient rayonnant.
— « Eh bien? lui dis-je.
— « Eh bien, cela s'est passé on ne peut mieux. M. Mennechet m'a parfaitement reçu; il a paru d'abord un peu surpris que je vinsse de but en blanc m'offrir à lui pour secrétaire; je lui ai nommé aussitôt la personne dont vous m'avez autorisé à invoquer le témoignage. Alors, il a été encore plus poli ; la conversation s'est engagée entre nous, et elle a duré jusqu'à présent. »
« Et Moreau de me raconter toute cette conversation, dans laquelle il croyait avoir fait merveille, et où il s'était montré encore plus étrange que je ne pouvais le redouter. Il avait dit des choses inimaginables..., celle-ci, par exemple. M. Mennechet lui ayant demandé de quels travaux il pourrait le charger. « De tous,
« avait-il répondu, depuis un poème cpi- « que jusqu'au balayage de votre cabinet « inclusivement. »
« Moreau était ravi d'avoir trouvé cette gentillesse et s'étonnait que je n'eusse pas l'air de partager son ravissement.
— « En définitive? lui dis-je.
— « En définitive, il ne sait pas bien encore s'il prendra un secrétaire; s'il se décide, il m'écrira. »
« Évidemment c'était une affaire manquée. En efFet, quelques jours plus tard, j'appris que M. iMenncchct avait jugé Moreau à moitié fou. »
D'autres tentatives eurent le même sort. Mais une éclaircie provoquée par une histoire singulière, bien parisienne, dirait un chroniqueur, apparut dans cette sombre existence. Un chien, un pauvre chien, malade, lépreux, était chassé de partout, repoussé à coups de bâton et à coups de pied. Une grande dame, émue de ce spectacle, appela ce chien, le fit monter dans sa voiture et l'amena chez elle.
Guéri, soigné, fêté, le chien fut du jour au lendemain un de ces chiens mondains
à faire regretter à la plupart des hommes de ne pas marcher à quatre pattes.
« Chien parvenu, donne-moi ton secret, » écrivait Moreau dans une chanson mélancolique où, comparant leurs deux sorts, il se trouvait plus malheureux que ce chien :
Tombé, dit-on, dans un pays de fers Dont ta laideur mit le peuple en émoi, On essuya tes pattes réchauffées.
De blanches mains le bercèrent; mais moi.'... Chien trop crotté pour que la beauté m'aime. Si j'entrais là, le pied me balairait.
Hué de tous et mordu par toi-même :
Chien parvenu, donne-moi ton secret.
Lue dans les salons de l'hôtel Castellane, la chanson eut un grand succès.
De toutes parts on s'intéressa à l'auteur. Qui était-ce? Il fallait le connaître. Un peu par sensibilité, beaucoup par curiosité et plus encore par oisiveté, le monde eut la fantaisie sentimentale de témoigner quelques sympathies à Moreau : « Nous aurons le poète Moreau, lisait-on sur un billet d'invitation, un homme qui n'a pas de gants ni de dessous de pieds. » Moreau
fut un instant dupe de cette hospitalité et il écrivait :
c/^ vtadatiie Guêrard de Saint-Martin-Chcnnetroii .
« 'Parti, y juin iSj6.
« Madame, j'ai tardé longtemps à vous écrire, quoique j'en eusse bien envie. J'étais si malheureux alors qu'une pareille démarche vous aurait paru intéressée et lâche. J'attendais que mon sort changeât pour vous donner de mes nouvelles. Le moment est arrivé. Cinq ou six dames, du grand monde, à qui mes vers et mes chansons avaient plu, ont opéré ce miracle. Je suis maintenant bien accueilli partout, prôné, caressé, occupé, presque heureux... Je le serais tout à fait. Madame, si vous vouliez; il suffirait pour cela de m'envoyer par la poste une phrase, une seule, ainsi conçue : « Moreau, « nous te pardonnons et nous t'aimons tou- « jours. »
« H. Moreau.
« Rue Montorgueil. Hôtel des Postes. »
Faisant allusion à je ne sais quelle de-
mande adressée dans les jours précédents de désespoir, il écrivait :
^ monsieur Vaché,
RUE DE l'échiquier, N° 23, PARIS.
« Mon cher ami, tu t'es mépris étrangement sur le sens de mes paroles. C'était une confidence, une plainte, mais pas une demande. Cela est si vrai qu'il me serait matériellement impossible de quitter mon logement actuel d'ici à plusieurs mois. En général, mon ami, je te préviens qu'il ne faut jamais chercher d'intention cachée dans ce que je dis, à moins que mes paroles n'aient évidemment le ton de l'ironie. Cependant je dois me féliciter de la méprise qui m'a fourni une nouvelle preuve de ta vieille et infatigable amitié pour moi, et me donne par conséquent le droit de t'en remercier encore. Tout ce que je réclame de toi, c'est la permission de te voir le plus souvent possible, non pas les jours où tu sors, car je n'aime pas à sortir, moi, mais pendant les rares et courts instants que tu pourras dérober à tes travaux.
«J'irai à ton Inircau dinicincIiL' à une heure. Merci.
« H, MOKEAU. »
Qu'avait donc répondu M""" Gucrard pour que la susceptibilité de Moreau, susceptibilité toujours en éveil, prête à prendre alarme, s'emportât jusqu'à écrire ce commencement de lettre?
^4 madame Gucrard.
rr 'Paris, lundi, jour de l',Jssowptioii, iS)6. « Madame,
« Je n'ai pas bien compris ce que vous me dites dans votre dernière lettre à propos de Vaché. J'ai cru entrevoir cependant que ma fréquentation pouvait lui être nuisible en quelque chose. Rassurez-vous, Madame I si je lui ai exprimé l'intention de le voir souvent, c'était dans l'espoir d'entendre parler souvent de vous ; maintenant que vous me faites l'honneur de m'écrire, ce motif n'existe plus, et Vaché ne court pas plus le risque de gagner mes défauts que moi de m'inoculer ses vertus, dont pour-
tant j'aurais grand besoin, car, je vous l'avoue sincèrement, et plaisanterie à part, si j'avais eu le choix de ma destinée, j'aurais préféré peutêtre le rôle de commis à celui d'écrivailleur : l'argent, pour moi comme pour Vaché, est tout, puisque j'ai des besoins à satisfaire et qu'il n'y a (malheureusement ! ) que ce moyen pour y arriver.
« Ceci est une phrase de vous.
« Je ne comprends pas trop non plus pourquoi vous vous étonnez de ce que je n'écrive pas à M. Guérard. Je vous ai écrit pour vous demander pardon des torts dont vous avez dû vous plaindre, l'un comme l'autre. Si votre nom est tombé de préférence sur l'adresse, c'est l'affaire du hasard, et peut-être, à mon insu, de ce sentiment commun à tous les hommes qui fiiit que l'on pressent plus d'indulgence chez un sexe que chez un autre. Si je vous adresse une lettre pour vous confier mes peines, mes plaisirs et mes espérances, je ne conçois pas pourquoi je ferais une copie de cette lettre pour exprimer à M. Guérard mes plaisirs, mes peines, etc.. Pourtant, si vous y tenez, ditesle... Vous me demandez quels sont mes moyens d'existence? Ma plume, mon espérance, la mort (car je vous avoue que l'existence, fûtelle pour moi ce qu'on appelle heureuse, m'est
insupportable). Vous m'interrogez aussi sur le but do mes protecteurs; vous auriez mieux fait de dire mes protectrices, car, à une seule exception près (M. Busset de Dijon), toutes les personnes qui me veulent et qui me font du bien, sont des femmes ! Je dois placer en tête Mme Emma Ferrand de Bordeaux, celle à qui j'ai adressé les vers que j'ai envoyés à votre adresse. Quand l'espace ne me manquerait pas, les expressions me manqueraient pour vous dire combien cette dame m'a rendu de services. Elle vient de partir, mais elle doit revenir bientôt. Ces protectrices ont reconnu que je n'étais bon qu'à une chose, à écrire. Leur but (et elles l'ont déjà presque atteint) est d'inspirer à tout le monde la haute opinion qu'elles ont de mon talent et de me faire écrire dans toutes les publications, périodiques ou autres, qui s'éditent à Paris. Malheureusement, il y avait à ce projet un obstacle qu'elles n'avaient pas prévu; cet obstacle, c'est moi. Je suis presque accablé d'ouvrage dans ce momentci, et je ne fais rien. — Je vous aimais beaucoup, et je vous aime encore davantage, s'il est possible, depuis que je sais que vous aimez ma sœur... Si vous m'écrivez. Madame, ditesmoi donc ce que vous avez reçu de ma part.
IXTRODUCTION Ï2Ç)
VOUS, M. Guérard ou M""= Jeunet. J'ai tout lieu de croire que quelque chose s'est égaré.
« Je vous salue avec respect et reconnaissance.
« J'ai pris le parti de signer mon prénom, à cause de la foule innombrable des Moreaii; ce qui a causé déjà plusieurs quiproquos fort désagréables pour moi. Je vais donner à Vaché des vers manuscrits faits pour M"'e Jeunet et à son adresse; ils ont dû lui être envoyés imprimés dans Le Journal des Demoiselles; mais d'après une lettre de ma sœur, qui ne m'en parle pas, je crois qu'on ne les a pas reçus.
« Je n'ai pu voir Alexandre, bien que j'aie rendu deux visites au collège RoUin ; on m'a même répondu qu'on ne connaissait pas ce nom-là. Y aurait-il à Paris plusieurs collèges de ce même nom ? »
Ne semblait-il pas que le jour où il aurait la certitude de toucher des droits d'auteur, Moreau composerait surtout des ïambes et des pamphlets, que tout ce qu'il avait amassé de haine débordante se traduirait par ce cri de guerre à la société :
« A nous deux! » Eh bien, et c'est là oîi apparaît une fois de plus la vraie nature de ce poète dont on a fait par besoin de légende un poète de combat, au lieu de chercher à se venger littérairement de tant de souffrances supportées, de tant d'humiliations subies, il se laisse aller à la pente de son esprit rêveur et de son cœur aimant, il compose des contes que l'on croirait écrits à petits paragraphes, ciselés peu à peu, avec amour, par quelque homme de loisir qui se piquerait de citations heureuses. Puis, avec ce sentiment fixe qui est l'honneur et le charme de sa vie, il reporte toute sa joie à cette sœur qui la première l'a aimé, qui a cru en lui. Il écrit presque triomphant :
tA madaiiie Guèrard,