CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
On emploie aujourd'hui, dans l'économie domestique, deux espèces de bougies comme moyen d'éclairage : les unes sont formées de corps gras neutres, tels que la cire, le blanc de baleine et la para/fine, les autres d'acides gras concrets. Les bougies d'acide gras portent généralement le nom de bougies stéariques, quoiqu'elles ne se composent jamais d'acide stéarique seul. On devrait leur donner le nom de : bougies stéariques, bougies margariques, bougies palmitiques, bougies élaïdiques, bougies cocciniques, suivant qu'elles renferment principalement l'un de ces acides.
Nous aurons peu de chose à dire des bougies formées par des corps gras neutres. Nous nous occuperons spécialement de la fabrication des acides gras et de leur application à la confection des bougies. '
]*industrie stéarique a pris naissance en France; elle repose sur les travaux de M. Chevreul sur la constitution des corps gras neutres. Dans une série de huit mémoires, qui resteront comme un monument impérissable de sagacité, cet illustre chimiste a fait connaître la véritable nature des corps gras neutres, les propriétés des acides qu'on peut en retirer, les conditions dans lesquelles ces acides se forment. Tous les travaux chimiques entrepris depuis cette époque n'ont fait que confirmer la scrupuleu.se
exactitude de toutes ces observations. On peut affirmer, sans crainte d'être démenti, qu'à l'exception de l'entreprise de la saponification des corps gras par l'eau, qui lui était restée inconnue, il a indiqué d'une manière nette et précise toutes les bases scientifiques sur lesquelles reposent les différentes méthodes de fabrication industrielle des acides gras employés à la confection des bougies. En effet, M. Chevreul a le premier établi la nature de l'opération connue depuis longtemps sous le nom de saponification; il a démontré que, sous l'intluence des bases solubles ou insolubles, les corps gras neutres se dédoublent en acides gras et en glycérine; il a appris à isoler les acides gras, en déterminant avec une rare précision tous leurs caractères, et notamment leur volatilité dans des conditions données; il a prouvé que l'acide sulfurique concentré dédouble les matières grasses, comme le font les bases.
Quoique la plupart des méthodes de fabrication des acides gras soient basées sur ces données, on tomberait dans une étrange erreur si l'on pensait qu'il a suffi au premier venu de les prendre pour créer l'industrie stéarique. il a fallu, comme nous le verrons plus loin, huit années de recherches assidues, et des sacrifices d'argent considérables pour arriver à ce résultat.
Les premiers qui songèrent à appliquer à l'éclairage les acides gras furent Gay-Lussac et M. Chevreul lui-même. Dans ce but, ils prirent, le 5 janvier 1825, un brevet d'invention. Dans ce brevet... « Nous entendons, « disaient ces illustres chimistes, nous réserver le droit exclusif de préce parer pour l'éclairage les corps gras acides, solides et liquides, que l'on « obtient en saponifiant par la potasse, la soude et les autres bases, par les « acides ou par tout autre moyen, les graisses, les suifs, les beurres et les « huiles.
« Nous saponifions le corps gras que nous destinons à l'éclairage, ou que « nous voulons laisser à l'état de savon, soit à la température ordinaire de « l'ébullition, avec la pression seule de l'atmosphère, soit à une tempéra-
« ture peu élevée, avec la pression de plusieurs atmosphères. Nous avons c< reconnu que la saponification exécutée de cette manière présente de « grands avantages sur celle qui se pratique ordinairement avec la pression « seule de l'atmosphère.
« La saponification étant opérée avec la plus petite quantité possible « d'alcali, nous séparons les acides stéarique et margarique de l'acide « oléique par les procédés suivants :
c( ]^ Nous décomposons par l'eau la masse savonneuse obtenue en sapote nifiant la graisse, le suif, etc., par un alcali; l'eau dissout l'oléate, à l'ex- « clusion de la plus grande partie des acides stéarique et margarique, qui « restent à l'état de sursels : ces derniers sont ensuite décomposés, ainsi « que l'oléate, par l'acide hydrochlorique ou par tout autre acide.
« 2" Nous pouvons aussi décomposer immédiatement la masse savon- « neuse par l'acide hydrochlorique ; nous traitons les acides gras résultant « de cette décomposition : {° par la prCvSsion, soit à froid, soit à chaud; « l'acide oléique s'écoule et abandonne les acides stéarique et margarique ; « S'^par l'alcool, qui dissout l'acide oléique de préférence aux deux autres « acides, à des températures peu élevées.
« 3° Nous traitons successivement le savon : 1° par de l'alcool froid, qui « dissout beaucoup d'oléate; 2" par l'alcool bouillant, qui dissout tous les « sels formés par les acides gras ; pendant le refroidissement, les acides « stéarique et margarique se déposent à l'état de sels, et l'acide oléique « reste en dissolution. On sépare ensuite l'alcool combiné avec ces acides, « au moyen d'un autre acide quelconque fl. »
Il faut le reconnaître, tous Jes faits consignés dans ce document sont directement déduits des recherches théoriques de M. Chevreul. Un seul doit en être excepté, c'est l'observation importante relative à la saponification à haute pression, qui présente « de grands avantages sur celle qui « se pratique ordinairement avec la pression seule de l'atmosphère ». Fai-
(') Collection des brevets d'invention expirés, tome XLI, p. 392, n» 4323.
sant abstraction de quelques données inutiles, ou, si l'on aime mieux, de quelques données accessoires qui s'y trouvent et que l'on rencontre dans la plupart des brevets, on s'aperçoit aisément que les procédés qui y sont décrits ne sont pas industriellement praticables. Ainsi, l'emploi d'un alcali comme la potasse ou la soude, pour opérer la saponification des graisses, rend cette opération excessivement coûteuse ; l'acide gras revient ainsi à un prix plus élevé que celui de la cire ou du blanc de baleine, qu'il s'agit de remplacer. La séparation de l'oléate, des stéarate et margarate alcalins par l'intervention de l'eau, est une opération qu'un chimiste peut pratiquer dans son laboratoire quand il s'agit d'obtenir une certaine quantité de matière nécessaire à ses recherches, mais qui devient inexécutable dans l'industrie à cause de la grande quantité de véhicule qu'elle exige. Cette séparation par l'intervention de l'alcool est également industriellement impossible, car, si les chances d'incendie ne faisaient pas hésiter les industriels avant d'introduire dans leurs ateliers un produit aussi inflammable, son prix élevé suffirait à lui seul pour en empêcher l'emploi.
Abstraction faite de la saponification à haute pression^ il n'y a de réellement praticable en grand que la décomposition des savons par un acide et l'élimination de l'acide oléique liquide des acides concrets à l'aide de la pressée à froid ou à chaud. Mais ces deux faits ne résolvent pas la fabrication industrielle des acides stéarique et margarique; car, nous le répétons, le prix élevé de la potasse et de la soude rend cette saponification impraticable dans l'atelier.
Nous avons inséré en entier la spécification du brevet des deux illustres chimistes, parce que nous avons voulu fournir à tous le moyen d'apprécier ce document en lui-même, les faits qu'il renferme et les motifs qui nous ont dicté notre jugement. Une autre considération nous a déterminé : la question de la création de l'industrie stéarique est diversement appréciée. Certaines personnes l'attribuent en entier à l'illustre chimiste qui découvrit les acides gras et qui dévoila avec une si rare pénétration toutes leurs pro-
priétés; d'autres, au contraire, la font remonter exclusivement anx rflforts (le certains industriels dont nous aurons à nous occuper plus loin. Ne nous étonnons point de cette différence d'opinions pour un fait en apparence si facile à juger. Cette diversité dans les jugements, on la rencontre dans la plupart des questions de propriété d'invention industrielle.
Grand nombre de savants, très éminents d'ailleurs, et placés dans toutes les conditions possibles d'impartialité, regardent comme inventeurs ceux qui ont découvert un principe, un fait, soit qu'ils en aient entrevu l'application, ou qu'ils en aient formulé les bases; d'autres, au contraire, ne regardent comme inventeurs que ceux qui ont réalisé matériellement cette application. Une question aussi complexe que celle de l'invention industrielle ne peut, à notre sens, être résolue par des principes absolus. On conçoit, en effet, que dans certains cas, l'application pratique découle immédiatement d'une idée, d'un principe ou de la découverte d'un fait, tandis que, dans d'autres cas, la réalisation matérielle de l'idée, du principe, est tout.
Dans le premier cas, l'idée, le principe renferme en lui-même l'application, c'est une création complète; dans le second cas, l'idée existe, mais, quelque admirable qu'elle puisse être, elle reste du domaine spéculatif, si quelqu'un n'en trouve point l'application, laquelle est réellement alors l'invention. Pour la plupart des industries que notre époque, si féconde en inventions, a vues naître, le problème est plus complexe encore. La science a doté le monde d'une foule de faits qui restent, au point de vue industriel, comme de pures abstractions, et qui doivent être qualifiés comme telles, quand même celui qui les aurait découverts en aurait entrevu, indiqué, ou s'en serait même réservé l'application.
Lorsque, plus tard, un de ces faits, par suite des travaux des industriels, est entré dans le domaine de la pratique, ce n'est ni celui qui l'a découvert, ni celui qui l'a appliqué, qui doit être regardé, d'une manière absolue, comme inventeur ou créateur. Dans un pareil jugement, il y aurait
— séides <lcux parts une égale injustice. Chacun y a sa part, qui naturellement doit être plus ou moins grande, d'après la nature des difficultés vaincues et l'importance du service rendu.
Ainsi, dans notre pensée, il y a trois ordres de créations industrielles : l'une, dans laquelle Vidée renferme à elle seule f application ; l'autre, dans laquelle r application est le fait principal ; enfin, la troisième, qui comprend une découverte matérielle et l'application subséquente de cette découverte. La création de l'industrie stéarique appartient incontestablement à ce dernier ordre. Qu'il nous soit permis, à cette occasion, d'exprimer publiquement nos regrets de ce que M. Chevreul, que tant de litres scientifiques et industriels avaient appelé au jury international, s'en soit retiré. Mieux que nous, connaissant toutes les difficultés qu'ont eu à vaincre les industriels habiles et distingués pour transporter ses découvertes du laboratoire dans les ateliers, il aurait pu proclamer la part d'honneur qui leur revient pour être parvenus ainsi à créer une industrie à laquelle son nom restera toujours glorieusement attaché.
Revenons à la fabrication des acides gras. MM. Gay-Lussac et Chevreul n'exploitèrent jamais leur brevet ni* par eux-mêmes, ni par d'autres. Lorsqu'ils tentèrent de faire servir à la combustion les acides gras qu'ils avaient produits dans leur essai, ils s'aperçurent qu'ils ne brûlaient pas convenablement avec les mèches ordinaires; ils imaginèrent de donner à la mèche une forme particulière. Voici comment ils s'expriment, à cet égard, dans un brevet qu'ils prirent le 4 août 1825 (^) : « L'addition que nous faisons à a notre brevet consiste dans la nature et la forme des mèches que l'on « peut employer pour les bougies faites avec les acides margarique et « stéarique.
« Par la présente addition, nous nous réservons, dans tout ce qu'elle « renferme de nouveau, la faculté exclusive d'employer des mèches en fil « de coton, de chanvre, de lin ou de toute autre matière analogue, retors
(') Brevets d'inventioji expirés, tome XLI, p. 393.
« ou non retors; d'employer des mèches plates ou cylindriques, tissées ou « non tissées, faites avec les matières ci-dessus désignées ou en papier; de « leur donner dans la bougie une direction droite ou inclinée, en zigzag ou « en spirale, comme un lire-bouchon; enfin, lorsque nous employons des « mèches tissées, plates ou cylindriques, de leur donner un tissage inégal, « ayant la propriété de les faire courber, et, lorsque nous employons des « mèches tordues, d'opérer une torsion inégale des divers filaments qui les « composent, de manière à les faire aussi courbes.
« L'objet de ces divers changements dans les mèches est de donner à nos « bougies la propriété de se moucher elles-mêmes, propriété qu'elles « n'ont pas constamment avec toutes les mèches employées jusqu'à ce « jour. »
Mais, bien antérieurement à la demande du brevet, M. J.-L. Cambacérès, ancien élève de l'école polytechnique, ancien ingénieur en chef des ponts et chaussées, et actuellement préfet du Haut-Khin, s'était déjà occupé du perfectionnement des mèches; de plus, il avait tenté la fabrication industrielle des acides gras et des bougies. Dans un brevet du 10 février 18^5, il avait indiqué « les mèches creuses à l'intérieur, et dont l'enveloppe pré- « sente le tissu d'une étoffe, afin de détruire l'effet de la capillarité exté- « rieure, et de retenir tout le liquide dans la partie centrale... » Dans un brevet d'addition du 2 mars, il dit : « Nous avons pris cette expression « (mèche creuse à l'intérieur, et présentant à son enveloppe extérieure le « tissu d'une étoffe) dans son acception la plus étendue; ainsi, les tissus « obtenus par les métiers de passementerie, les tresses, les ganses à la « mécanique, tout ouvrage fait au métier à bras, à l'aiguille, etc.. » Dans un deuxième brevet d'addition, il s'exprime ainsi : « Les mèches tissues, « employées pour la combustion des acides stéarique, margarique et « oléique, n'ont d'autre effet que de ralentir le tirage de la matière en « fusion et de s'opposer à sa sortie. Nous avons dit précédemment qu'elles « devaient être cieuses à l'intérieur, afin de facililçr la combustion, crai-
« gnant que dans la mèche tissue entièrement pleine, l'ascension du liquide « ne fût trop ralentie et que l'incinération du coton ne fût pas assez « prompte. Nous avons reconnu depuis quen employant un tissu ou un ft enlacement quelconque de fils de coton, tels que, sans détruire l'effet du « tirage, il fermât toute issue au liquide, la mèche pleine, quelle que fût sa (« grosseur, bridait sans qu'on fût obligé de la moucher... » Plus tard, le il novembre, et enfin le 20 octobre 1826, dans un dernier brevet d'addition, M. Cambacérès dit : « Par les précédentes notes à notre brevet du « 10 février 1825, nous avons appliqué à la bougie stéarique une mèche « nattée, comme aussi des mèches tressées à plus de trois brins, ces der- « uières appelées dans le commerce soulaches.
« Celte mèche, qui jouit de la propriété de s'incliner constamment du « même côté, à mesure de la combustion de la bougie, et à une hauteur « toujours égale, présente cet avantage que sa partie supérieure se trouce vaut en contact avec l'air extérieur, il ne peut s'y former au-dessus de « ces résidus de charbon, que l'on sait être la cause de l'abaissement de la « lumière. »
Les mèches cireuses de M. Cambacérès et les mèches tissées en spirale et à lissage inégal de MM. Gay-Lussac et Chevreul ne furent jamais employées. Les mèches tressées ou nattées de M. Cambacérès furent généralement adoptées; aujourd'hui, on n'en emploie pas d'autres pour les bougies stéariques ou de blanc de baleine.
La priorité de cette ingénieuse invention, qui constitue le premier pas vers l'application industrielle des acides gras, lui appartient donc sans contestation aucune.
Le 9 juin 1825, Mosès-Poole prit en Angleterre un brevet pour la préparation de certaines substances propres à la fabrication des bougies et pour la confection des mèches. Ce travail mémorable, comme le qualifie avec raison M. Wolowski, dans son rapport sur l'exposition universelle de Londres, est gcnéralemcnL attribué à feu Gay-Lussac. Mais, en l'examinant de près, il est
impossible de ne pas y reconnaître l'œuvre colleciive de Gay-Lussac et de Chevreul. Voici d'ailleurs le texte du document qui contient les bases des deux plus importants perfectionnements qu'ait subis lu fabrication des acides gras : « Je déclare que l'invention pour la préparation de certaines • « substances propres à la fabrication des chandelles, ainsi que la mèche « construite d'une manière particulière pour cet objet, consiste dans la K manière ou les manières de raffiner le suif ou la graisse de quelque ani- V mal que ce soit. Afin d'effectuer cela, il faut d'acord convertir les parties « composant le suif ou la graisse en acides, et après séparer un de ces « acides, qui est à l'état liquide, de l'autre, qui est à l'état solide. Le pre- « mier de ces acides est propie à tous les usages pour lesquels l'huile ordi- « naire est employée, et le second est la substance avec laquelle on fabrique « les chandelles.
« 11 y a deux, procédés à l'aide desquels les deux acides peuvent être ce extraits, l'un par la saponiûcation et l'autre par la distillation du suif ou « de la graisse.
« Le premier, la saponification, peut être employé avec la soude, la « potasse ou tout autre alcali, comme par exemple la chaux; le savon ainsi « obtenu doit être décomposé par un acide selon la base alcaline dont on « s'est servi. Cette décomposition doit être pratiquée dans une grande « quantité d'eau, continuellement agitée pendant la durée de l'opération et « chauff'ée par le moyen de la vapeur que Ton fait passer au travers. « Lorsqu'on abandonne la matière à elle-même, l'acide du suif ou de la « graisse monte à la surface, tandis que l'eau s'écoule en emportant X avec elle les matières salines; on verse de l'eau nouvelle, si cela est .( nécessaire, pour laver complètement les sels qui pourraient encore « exister.
« Quand cela a été suffisamment lavé, si on laisse refroidir, le tout forme « une niasse solide que l'on soumet à l'action d'une presse puissante; « l'acide liquide en découle sous la forme d'une substance semblable à de
« l'huile, et il reste une matière solide, semblable en tout point au blanc « de baleine et qui est propre à fabriquer des chandelles.
« Le procédé par distillation s'effectue en soumettant le suif ou la graisse « à la chaleur dans un alambic ou dans tout autre appareil à distillation; V pour faciliter l'évaporation, une petite quantité de vapeur d'eau est intro- « duile dans l'alambic; cette vapeur est condensée avec les autres produits «< dans le serpentin ou tout autre réservoir réfrigérant.
« L'opération peut être prolongée en ajoutant continuellement du suif « ou de la graisse dans l'alambic; mais les produits doivent en être soigneu- « sèment surveillés, et, au fur et à mesure qu'ils deviennent colorés, le « réservoir doit être changé, de manière à séparer les différentes qualités.
« La substance contenant les deux acides, une fois obtenue par cette « distillation, est purifiée par un lavage à l'eau chaude, comme dans l'opé- « ration précédente ; l'exposition à l'air libre et au soleil, l'usage de l'alcool « comme il est employé pour la cire, peuvent aussi être utiles.
« Le liquide et le solide sont alors séparés par le moyen de la presse, « ainsi que cela est décrit plus haut,
« Ces deux opérations peuvent être combinées de manière à extraire « les acides plus purs des matières salines, c'est-à-dire, après les avoir « obtenus par le procédé de saponification, ils peuvent être distillés et « alors séparés par le moyen de la presse ci-dessus.
« Je ne réclame pas comme m'appartenant le procédé de saponification « ni de distillation, mais seulement l'usage de la presse, pour l'impor- « tante opération de la saponification, combiné avec l'un ou les deux « procédés en question.
a La mèche »
Nous voyons décrits dans ce brevet deux procédés de dédoublement des matières grasses neutres, l'un par la saponification alcaline, l'autre par la distillation; nous y remarquons, en outre, la distillation des acides gras obtenus par saponification comme moyen d'épuration de ces acides. Parmi
les alcalis indiqués, nous trouvons la chaux. Mais les illustres auteurs ne fournissent aucun détail sur la manière de procéder à la saponifîcation calcaire ou à toute autre; ils se bornent à décrire les conditions qu'ils observent pour pratiquer la décomposition des savons et l'extraction des acides gras qui ont pris naissance. Les objections pratiques et économiques que nous avons faites contre le procédé de sa[»onification décrit dans le brevet du 5 janvier sont applicables à cette description. La pression énergique qu'ils indiquent comme moyen de séparation de l'acide oléique des acides gras concrets, ils l'avaient inscrite dans leur premier brevet. En effet, là ils proposent de presser soit à froid, soit à chaud, pour éliminer l'acide liquide.
Nous reviendrons plus loin sur le procédé de la distillation des corps gras neutres et acides, qui est incontestablement la partie importante de ce document. Un fait cependant que nous devons mentionner avant de passer outre, c'est que les célèbres auteurs du brevet « ne réclament pas comme leur appartenant les procédés de saponification ni de distillation, mais seulement l'usage de la presse pour l'importante opération de la séparation combinée avec l\in ou les deux pivcédés en question ». Mais les conditions de l'élimination de l'acide oléique du mélange des acides concrets, à l'aide de la pression, avaient été déjà indiquées par M. Cambacérès dans son brevet du 10 février de la même année. L'habile ingénieur ne s'est pas borné à dire qu'il opérait la pression soit à fi'oid ou à chaud, mais il spécifie positivement qu'il « extrait plus ou moins d'acide oléique, soit par une presse hydraulique, soit par une presse ordinaire, en exposant auparavant la substance dans une étuve à des températures de plus en plus élevées, à mesure quon veut séparer une plus grande quantité de matière huileuse (^) ».
Le brevet du 9 juin, concédé à Mosès-Poole, ne fut jamais exploité en Angleterre ni ailleurs. M. Cambacérès tenta de mettre le sien en pratique; il érigea à cet effet, à Paris même, une petite usine, qui malheureusement
(') Brevets d'invention ejrpirés, tome XLI, page 393.
n'eut pas une longue existence. Le procédé de saponification qu'il exploitait n'était pas assez économique. Les moyens d'opérer la pression des acides gras n'étaient probablement pas assez puissants, car les bougies produites étaient grasses au toucher, jaunâtres, et exhalaient une odeur désagréable. D'ailleurs^ les mèches qu'elles renfermaient s'altéraient spontanément au sein de la bougie même, par l'acide sulfurique dont elles étaient imprégnées. Plus loin, nous exposerons le motif qui avait amené M. Cambacérès à imprégner les mèches de cet acide. Quoi qu'il en soit des motifs qui empêchèrent l'habile ingénieur de continuer sa fabrication, le fait est qu'il y renonça au bout de peu de temps. Mais, ne l'oublions pas, deux faits importants étaient acquis : la meilleure forme à donner aux mèches et le moyen d'éliminer l'acide oléique à l'aide de la pression, en exposant préalablement les acides dans une étuve à des températures d'autant plus élevées qu'on veut en séparer une plus grande quantité d'acide liquide.
Personne ne songeait plus à fabriquer en grand des acides gras solides pour les faire servir à l'éclairage, lorsqu'en 1829 deux jeunes docteurs en médecine, MM. de Milly et Motard, reprirent la question. Après deux années de travaux, suivis avec ardeur et persévérance, ils parvinrent à découvrir le moyen économique de saponification, car la première et la plus grande difficulté à vaincre était là. Ce moyen consistait dans l'emploi de la chaux en remplacement de la potasse ou de la soude. Ce fut un pas immense d'accompli ; et cependant la possibilité de pratiquer cette opération à l'aide de cette base avait déjà été indiquée par BerthoUet, par Chevreul, et inscrite en termes explicites par Gay-Lussac et Chevreul dans le brevet de Mosès-Poole; mais il est vrai de dire que personne ne l'avait pratiqué en grand, ou plutôt que personne n'était parvenu à l'exécuter en grand. C'est de cette découverte, qui eut lieu en 1851, que date la véritable création de l'industrie stéarique ; car, dès ce moment, le problème d'obtenir économiquement des acides gras concrets était irrévocablement résolu. MM. de Milly et Motard érigèrent immédiatement une usine près de la
barrière de V Étoile, à Paris. Le nom de bougie de l'Étoile, qui est connu dans l'Europe entière, vient de là.
Saponification calcaire,
MM. de Milly et Motard ont mis en pratique deux moyens différents d'opérer la saponification : l'un à la pression de l'atmosphère, l'autre à une pression élevée. Gomme nous l'avons déjà fait remarquer, Gay-Lussac et Ghevreul, dans leur brevet du 5 janvier 1825, ont indiqué ces deux méthodes en les appliquant à la potasse, la soude ou les autres bases, sans donner aucun détail d'exécution. Voici comment MM. de Milly et Motard exécutèrent la saponification à haute pression :
a La chaudière dont les inventeurs se servent est d'une forme cylin- « drique, se terminant, à sa partie supérieure, par un trou d'homme, « lequel est hermétiquement fermé par un couvercle boulonné ; ce couce vercle porte à son centre une stuffimj-box par laquelle passe une tige « tournée (agitateur), terminée, à sa partie inférieure, par une croix en « bois. Ge couvercle est encore percé d'un trou destiné à recevoir un tube « plongeant de six pouces dans la chaudière; on place dans ce tube un ther- « momètre.
« La chaudière est chauffée par un fourneau de forme ordinaire.
« On commence par verser, dans ladite chaudière, une quantité d'eau « double de celle du suif à saponifier; dans cette eau, on met le suif; a quand ce dernier est fondu, on répand sur la masse liquide un lait de « chaux en quantité suffisante pour opérer la saponification des graisses. « On ferme alors la chaudière, et, au moyen d'un mouvement de bas en « haut imprimé à l'agitateur, on brasse, à des intervalles rapprochés, « toute la masse liquide; l'opération se continue de la même manière, « jusqu'à ce que le thermomètre marque 136° centigrades. Après un certain « temps, toute la masse devenant consistante, l'agitation n'est plus pos-
« sible : ropéralion est alors abandonnée à elle-même et se termine pence dant l'abaissement de la température. Quand le thermomètre ne marque « plus que 100" centigrades, on ouvre la chaudière et on la vide par le « trou d'homme dès que la masse est suffisamment refroidie. »
Nous avons donné en entier cette description, parce que, depuis une année environ, M. de Milly a pratiqué de nouveau ce procédé en changeant toutefois la quantité d'alcali. Nous reviendrons plus loin sur celle modification, qui constitue un procédé nouveau et fort remarquable.
Dans le procédé que nous venons de décrire, on voit que MM. de Milly et Motard placent la chaudière directement au-dessus d'un foyer. Cette disposition rend la conduite de l'opération fort difficile. En effet, on n'est jamais maître et de porter et de maintenir le mélange qu'elle renferme à une température déterminée et constante. D'ailleurs, lors de la solidilication du savon calcaire produit, celui-ci peut emprisonner une certaine quantité de matières grasses neutres, qui, restant mêlée avec les acides gras, après la décomposition du savon, rend la pression de ces acides très difficile, sinon impossible. Les bougies confectionnées avec ces acides présentent également un toucher gras. Ces industriels abandonnèrent donc celle méthode et imaginèrent le procédé suivant, que nous avons suivi chez M. de Milly, dans sa nouvelle usine à la Chapelle, route de Saint-Denis, près de Paris, et qui est d'ailleurs employé, avec quelques légères modifications de détails, dans toutes les usines bien organisées.
La matière grasse, qui est généralement du suif, est introduite dans une immense cuve en bois, dans laquelle se trouve un tuyau à dégagement de vapeur. Lorsque le suif est fondu, on y ajoute 14 p. c. de son poids de chaux grasse et vive, réduite à l'état de lait. Ce mélange est maintenu, pendant huit heures, à la température de 100°. Au bout de ce temps, si l'on a eu soin d'agiter continuellement le mélange et si la chaux employée est suffisamment pure et caustique, la matière grasse est complètement saponifiée. Le savon calcaire produit est abandonné au refroidissement et séparé ensuite
de la solution de glycérine. Dans cet état, il se présente sous la forme d'une masse dure, qu'on pulvérise en la battant à la manière du plâtre. La poudre grossière ainsi obtenue est jetée dans une grande cuve en bois, doublée de plomb, où se trouvent des serpentins en plomb, dans lesquels de la vapeur d'eau circule en communiquant sa chaleur à la masse et en venant se condenser en dehors du liquide qu'elle est destinée à chauffer. Dans cette cuve, on introduit, en même temps, de l'acide sulfurique à 20° Baume, en quantité plus que suffisante pour s'emparer de la chaux et mettre les acides gras en liberté. On continue l'action de la chaleur sur le mélange, jusqu'à ce que le sulfate de chaux qui prend naissance se présente sous la forme d'une masse parfaitement homogène. Après avoir intercepté la circulation de la vapeur, les acides gras se réunissent à la surface du bain; ils sont décantés, lavés de nouveau à l'acide sulfurique à 20°, décantés une seconde fois, et lavés enfin à l'eau pure pour les dépouiller complètement d'acide sulfurique.
Primitivement, MM. de Milly et Motard versaient les acides ainsi obtenus dans de grands bacs où ils les abandonnaient au refroidissement. Les blocs produits étaient ensuite râpés au moyen d'un couteau à volant. La matière grasse, divisée parce moyen, était ensuite placée dans des sacs en laine et soumise à l'action de la presse. Après quelque temps de pratique, et dans le but de diminuer la main-d'œuvre, MM. de Milly et Motard abandonnèrent le moulage en blocs, l'usage du couteau à volant, et versèrent les acides gras dans de peliles caisses en fer-blanc, dans lesquelles, en se refroidissant, ils se prennent en forme de pains. Ce dernier moyen est employé aujourd'hui dans toutes les fabriques de bougies.
Pression des acides gras.
Dans l'usine de M. de Milly, les pains d'acides sont introduits dans des sacs de laine très grossière, et étages par rangs alternatifs, avec des plaques
de tôle sur le plateau d'une presse hydraulique, où ils sont soumis à iine pression lente et graduée, pendant quatre à cinq heures. L'acide oléique liquide s'écoule; il est conduit dans des réservoirs oii il abandonne, par un nouvel abaissement de température, une certaine quantité d'acide solide qu'il tenait en solution.
L'acide exprimé à froid est soumis à line seconde pression à chaud; les pains, maintenus dans des sacs de laine, sont recouverts d'une enveloppe de crin et déposés entre des plaques creuses, dans lesquelles circule dé la vapeur d'eau. La presque totalité de l'acide oléique s'écoule, mais en entraînant avec lui une grande quantité d'acide solide. Après un temps suffisant de pression, les pains sont retirés de leurs sacs ; à leur surface, ils présentent une couleur jaunâtre, tandis qu'à l'intérieur ils 'sont parfaitement blancs.
La pression à chaud s'exécute à l'aide d'une presse horizontale. S'il est vrai que l'on doit à M. Gambacérès le procédé de pression à une température d'autant plus élevée qu'on veut éliminer plus d'acide liquide, il est vrai aussi que le système des presses hydrauliques horizontales, à l'aide desquelles on pratique partout aujourd'hui, a été imaginé par MM. de Millyet Motard, qui les firent fabriquer en Angleterre, vu qu'ils ne trouvèrent en France aucun mécanicien pour les exécuter.
Tels sont les moyens découverts et pratiqués par MM. de Milly et Motard pour saponifier les corps gras, décomposer le savon calcaire, et séparer l'acide oléique liquide des acides margarique et stéarique. . Pour transformer ces acides concrets en bougies, il leur restait bien des difficultés à vaincre. Ces difficultés furent telles que pendant longtemps elles faillirent compromettre la fabrication des bougies stéariques. Les acides obtenus étaient impurs; d'abord, la surface des pains était jaunie par le fer des plaques, qui est rapidement attaqué sous l'influence des acides gras; ils retenaient eux-mêmes une certaine quantité de stéarate de chaux en solution, et des matières étrangères en suspension, qui venaient obstruer la mèche, lorsque, convertis en bougies, on les faisait brûler. Cette obstrue-
lion est cause que le ffodet se remplit bientôt, déborde, et que la bougie fume. Les mèches elles-mêmes renferment une petite quantité de cendres, qui produisent à peu près le même effet.
. La tendance extrême qu'ont les acides gras concrets à cristalliser rend leur moulage difficile. La surface de l'acide qui se fige sur l'objet le plus poli est rarement unie et lisse. De plus, les bougies, dont l'acide a une texture très cristalline, sont très sujettes à se casser.
Il a fallu plusieurs années pour surmonter toutes ces difficultés. MM. de Milly etMotard parvinrent à se débarrasser de l'oxyde de fer et de la majeure partie de la chaux en traitant les acides, chauffés à l'aide de la vapeur circulant dans des serpentins, par de l'eau acidulée par de l'acide sulfurique, et marquant 7 à 8** Beaumé; ils éliminèrent les matières en suspension et le restant de la chaux en ajoutant aux acides gras fondus du blanc d'oeuf battu (100 blancs d'œufs pour 1,000 kilogrammes d'acide) et délayé dans de l'eau légèrement acidulée par l'acide oxalique. En portant ce mélange à 100°, l'albumine en se coagulant emprisonne les matières en suspension et l'oxalate de chaux produit. L'acide gras, complètement limpide et incolore, surnage.
Pour empêcher la cristallisation des acides gras pendant le moulage des bougies, MM. de Milly et Motard eurent recours à l'introduction d'une très petite quantité d'acide arsénieux; la moindre trace de cette matière vénéneuse suffit pour en troubler la cristallisation. Mais, il faut l'avouer, le choix de cette substance n'était pas heureux; aussi, en France, l'autorité intervint-elle bientôt, au nom de la santé publique, pour en prohil>er l'usage. Cet insuccès faillit compromettre de nouveau l'existence de l'industrie stéarique. Ils employèrent ensuite la cire blanche en quantité plus ou moins grande; elle aussi empêche assez bien la cristallisation des acides gras. Mais celte substance, outre que son prix est élevé, communique à la bougie le défaut de jaunir très rapidement. Il fallut encore renoncer à son emploi après un grand nombre d'essais infructueux. Ils parvinrent à décou-
vrir, en novembre 1854, un moyen aussi simple qu'ingénieux. « Ce moyen « consiste à faire refroidir les acides jusqu'à une température voisine de « leur point de solidification, avant de les verser dans les moules, qui ont « été préalablement chauffés à la même température que les acides gras. « Le refroidissement de la matière, pendant qu'elle est constamment bras- « sée, produit une sorte de pâte liquide, qui se congèle dans les moules « sans effet de cristallisation (^). »
Dès ce moment, la bougie se présentait avec une surface lisse et unie, sans texture cristalline; elle était blanche, sèche au toucher. Sous cet état, elle parut en 1854 pour la première fois à l'exposition française. Le jury récompensa par une médaille d'argent les efforts si persévérants de MM. de Milly et Motard.
En 1855, par conséquent lorsque déjà tous ces perfectionnements avaient été accomplis, ces deux industriels habiles se séparèrent. M. de Milly resta seul en possession de l'entreprise manufacturière. La nécessité leur fit un devoir de cette séparation; les travaux exécutés pour arriver à ces perfectionnements avaient exigé des sacrifices d'argent considérables, et les bénéfices, il faut bien le dire, étaient restés fort minces.
11 y avait un dernier progrès à réaliser. Les acides gras les mieux lavés retiennent toujours des matières minérales. Lorsqu'on les transforme en bougies et qu'on les fait brûler, ces matières invisquent la mèche et l'obstruent, nous l'avons déjà dit. Le godet se remplit, déborde, et la bougie coule; l'incinération de la mèche devient également fort difficile. Pour obvier à cet inconvénient, M. Cambacérès avait déjà proposé d'imprégner les mèches d'acide sulfurique dilué; mais ce moyen, outre qu'il présente le défaut de détruire la mèche, n'atteint que très imparfaitement le but. Au mois de juin 1856, M. de Milly trouva qu'on remédie à tous ces inconvénients en imprégnant la mèche d'une certaine quantité d'acide borique dissous
(1) Rapport de M. Warren de la Rue sur les produits de l'exposition universelle de Londres.
dans (le Teau renfermant un millième de son poids d*acide sulfurique. Cet acide borique, au fur et à mesure que la combustion s*accomplit, s^unis* sant à la chaux et aux cendres de la mèche, donne naissance à un sel fort fusible qui se porte continuellement, sous forme de gouttelette ou de perce, vers l'extrémité de la mèche.
Ce perfectionnement est le plus important qu'on ait réalisé pour faciliter la combustion des acides gras; il fixe la date (1856) de la création complète de Cindusirie stéariqiie. Depuis ce moment, la bougie stéarique fut presque exclusivement adoptée dans l'économie domestique et l'industrie des acides gras prit un grand développement tant en France que dans les autres pays.
Ce développement a donné naissance à des recherches nouvelles pour la fabrication en grand des acides gras par d'autres moyens que par la saponification calcaire et à l'aide d'autres substances grasses que le suif. La saponification calcaire est une opération longue, fort délicate et coûteuse par la grande quantité d'acide sulfurique qu'exige la décomposition du savon calcaire. Le suif lui-même est d'un prix très élevé relativement à celui d'autres corps gras. On a découvert plusieurs méthodes nouvelles que nous allons examiner successivement.
Ces méthodes sont :
1** La saponification sulfurique suivie on non suivie de la distillation;
^"^ La saponification aqueuse combinée avec la distillation de la glycérine et des acides gras produits;
5° La saj)onification aqueuse à haute pression;
4° La saponification alcaline dans un autoclave.
Saponi/ica lion sulfuriq ue.
C'est à M. Chevreul qu'appartient l'honneur d'avoir le premier dévoilé l'action de l'acide sulfurique concentré sur les matières grasses neutres. Il a démontré que, sous l'influence de cet acide, ces substances se dédoublent
en glycérine et en acides gras, qui restent blancs si on empêche Télévation de température, et qui se colorent au contraire fortement si on la laisse monter.
Dans le brevet qu'il prit le 5 janvier 1825 avec Gay-Lussac, brevet que nous avons reproduit plus haut, il avait déjà entrevu Tapplicalion de la saponification sulfurique. Ces deux illustres chimistes s'étaient même réservé cette application pour la confection des bougies. Néanmoins, l'action de l'acide sulfurique concentré sur les matières grasses n'est pas si simple que M. Chevreul l'avait pensé. Dans un travail fort remarquable exécuté en 1836, M. E. Frémy a prouvé que, s'il est vrai que dans cette circonstance il y ait saponification, il est vrai aussi que la glycérine et les acides gras produits ne restent pas libres, mais s'unissent à l'acide sulfurique pour donner naissance d'un côté à de l'acide sulfo-glycérique, et l'autre côté à des acides sulfo-gras, qui sont les acides sulfo-stéarique, sulfo-margarique, et sulfo-oléique. Ces acides sulfo-gras se décomposent rapidement au contact de l'eau et surtout de l'eau chaude. Par le fait même de l'union qu'ils ont contractée avec l'acide sulfurique, ces acides gras, en s'en séparant, se transforment en des corps nouveaux différents, sous le rapport de leur fusibilité, par exemple, de ceux que l'on obtient par saponification alcaline à l'aide des mêmes corps gras.
Dans la pratique, on n'est pas parvenu jusqu'ici à utiliser l'action de l'acide sulfurique concentré pour se procurer des acides gras dans un état qui permette de les appliquer directement à la confection des bougies. L'élévation de température que l'on ne peut empêcher lorsqu'on opère en grand détermine une réaction de l'acide sulfurique sur la matière organique, et produit une matière goudronneuse noire qui, en se dissolvant dans les acides gras, leur communique la même couleur. En 1840, M. Georges Clarke essaya néanmoins d'utiliser l'action de l'acide sulfurique. Réduisant de moitié la quantité d'acide employée, il parvint à obtenir des acides concrets moins colorés; mais la tentative de fabrication échoua devant
l'élévation des frais occasionnés par leur purification. Il y a quelque temps, M. Frémy lui-même a repris la question. Il a conseillé l'emploi de l'acide sulfuriqtie dilué à une température élevée. Tout récemment, M. de Milly, mettant ce conseil en pratique, a fait réagir pendant plusieurs jours de l'acide sulfurique dilué sur des matières grasses, maintenues constamment à l'état d'émulsion. Le suif se saponifie ainsi sans se colorer sensiblement et sans éprouver de déchet de matière grasse liquide, comme c'est le cas lorsqu'on opère industriellement la saponification de ce corps par l'acide sulfurique à ôô"*. Toutefois, M. de Milly n'est pas parvenu à obtenir ainsi des acides gras qui cèdent à la pression tout leur acide oléique de manière à laisser des acides concrets comparables à ceux produits par la saponification alcaline. Ces acides gras sont au contraire très convenables pour être distillés.
Nous devons donc dire qu'à l'heure actuelle nous ne connaissons encore aucun moyen réellement praitique pour fabriquer des acides concrets purs par l'action directe de l'acide sulfurique sur les corps gras neutres. On a été obligé, pour les purifier, de recourir à la distillation.
On sait depuis longtemps que les corps gras neutres et acides jouissent de la propriété de passer à la distillation, lorsque, soms des conditions déterminées, on vient à les soumettre à l'action d'une température suffisamment élevée. Grand nombre de recherches industrielles ont été faites pour réaliser cette distillation; aussi n'est-il pas facile de démêler ce qui, en toute justice, revient à chacun, des découvertes qui ont amené l'établissement des procédés employés aujourd'hui. Pour parvenir à éclaircir cette question, nous devons étudier non seulement la distillation des corps d'après leur nature, acide ou neutre, mais encore, puisqu'il s'agit d'une opération industrielle, l'action que le corps gras a éprouvée avant d'être soumis à la distillation.
Nous allons examiner successivement ce qui a été fait dans l'une et dans l'autre voie.
Distillation des acides gras,
M. Chevreul découvrit que les acides stéarique et margarique peuvent être distillés da7is le vide sans s'altérer: mais il reconnut en même temps que ces corps se décomposent partiellement lorsqu'on les soumet, sous la pression ordinaire, à une chaleur capable de les réduire à l'état de vapeur. Dans le brevet du 9 juin 1825, inscrit sous le nom de Mosès-Pooie, la distillation des acides gras est indiquée d'une manière tellement précise que le doute n'est pas possible un seul instant. En effet, les illustres auteurs se réservaient de purifier, par cette opération, les acides gras obtenus par saponification alcaline, h^. procédé, pour lequel d'ailleurs ils ne réclamaient ni la priorité ni la propriété, était commun à la distillation des matières grasses neutres, et consiste à soumettre le corps gras « à la chaleur dans un alam- « bic ou dans tout autre appareil à distillation; pour faciliter l'évaporation, « une petite quantité de vapeur d'eau est introduite dans l'alambic; cette « vapeur est condensée avec les autres produits dans le serpentin ou dans « tout autre réservoir réfrigérant ».
Ce brevet, comme nous l'avons déjà dit, ne fut jamais exploité. On peut même ajouter qu'il tomba complètement dans l'oubli; il faut remonter jusqu'à 1840 pour trouver la première tentative de distillation d'acides gras. Le 10 du mois de mars de cette année, M. Georges Gwinne prit, en Angleterre, une patente pour distiller dans le vide les acides produits par la saponification sulfurique et par la saponification calcaire. L'appareil qu'il employait était semblable à celui dont on se sert dans les raffineries de sucre; mais la difficulté de maintenir un vide parfait dans un vase aussi considérable que celui nécessaire pour pratiquer cette opération fit échouer son procédé.
Le 17 septembre 1841, M. Dubrunfaut, dont le nom se rattache avec tant d'éclat à un si grand nombre de découvertes industrielles, prit, en France,
un brevet pour « des procédés et appareils propres à dépurer divers corps « gras d'origine végétale et animale, et particulièrement les huiles de pois « son, de graines et de palme ».
Dans ce brevet, M. Dubrunfaut pose nettement les conditions dans lesquelles les corps gras acides ou neutres, soumis à l'action de la chaleur, passent à la distillation et indique parfaitement les produits qui prennent naissance dans les diverses circonstances. Nous croyons devoir citer ici les principaux passages de ce document, parce qu'il sert de base au procédé de distillation employé en France et ailleurs. Voici ces passages : « Les « acides gras tout développés par les procédés usités, et notamment l'acide c' gras connu dans le commerce sous le nom d'huile de suif, soumis à la « distillation dans l'air ou dans le vide, forment de l'acide margarique et « oléique, sans production d'acroléine, mais dès le moment où la tempé- « rature de l'ébullition, qui est d'abord de 240 à 250° centigrades, s'élève « à 540" et au delà, il y a production d'hydrogène carboné au détriment de « la matière grasse, et il y a ainsi perte de matière.
« Tous les corps gras bruts distillés dans les mêmes conditions four- « nissent non seulement de Thydrogène carboné, mais encore l'acroléine « dont l'odeur et l'action sur la vue rendraient impraticable ce genre de c( distillation, si d'ailleurs la destruction de la matière grasse n'était pas « un obstacle à l'économie de cette opération.
«< En soumettant un acide gras cliauffé de 200 à 500° à un courant de « vapeur d'eau dicisée, il y a distillation d'autant plus abondante du corps (c gras que la température est pUs élevée, et la distillation s'achève presque (( sans résidu, quand l'acide gras est exempt de matière non acidifiée; alors « aussi il n'y a nulle trace ni d'acroléine ni d'hydrogène carboné.
« ...En opérant à 200°, le rapport de la vapeur d'eau à l'acide gras qui « passe à la distillation est à peu près comme 5 : i ; en opérant à 525 ou 550% « ces deux corps passent à volumes égaux; la question économique, sous ce « rapport, assigne donc la supériorité à la température de 525 à 550"... »
D'après ce qui précède, on voit que M. Dubrunfaut fixe deux conditions pour qu'un acide gras puisse, sans altération, passer à la distillation : la première, que sa température soit portée entre 200 et 330° centigrades; la seconde, que dans cette circonstance il soit traversé par un courant de vapeur d'eau divisée. Nous avons vu plus haut que les célèbres auteurs du brevet de Mosès-Poole signalent également l'introduction d'une petite quantité de vapeur d'eau pour faciliter Cévaporation ; ce qui paraît dans ce brevet une chose facultative est indiqué comme une nécessité par M. Dubrunfaut. En effet, cet habile chimiste, avant de poser les conditions de la distillation des acides gras à l'état d'intégrité complète, a établi en fait et par l'expérience que les acides gras, soumis à l'action de la chaleur seule, donnent d'abord une certaine quantité de matière acidée, composée, et fournissent ensuite, comme tous les chimistes le savent d'ailleurs, plusieurs produits de cette décomposition.
En vertu des principes que nous avons posés plus haut, concernant la priorité de l'invention industrielle, on ne peut contester à M. Dubrunfaut l'honneur d'avoir indiqué le premier un procédé parfaitement praticable en grand pour opérer la distillation des corps gras acides à la pression ordinaire, et sans qu'ils éprouvent d'altération.
De ce fait résulte-t-il que M. Dubrunfaut doive être considéré comme l'inventeur du procédé qui est actuellement employé, et qui comprend la double opération de la saponification sulfurique et de la distillation à la vapeur ? Nous ne pensons pas que M. Dubrunfaut ait jamais réclamé cet honneur. En effet, nulle part dans son brevet il ne parle ni de la saponification sulfurique, ni de la distillation des acides produits par cette saponification : il mentionne tout simplement la distillation des acides gras tout constitués, ou de ceux produits par la saponification aqueuse, comme nous l'établirons plus loin. Ce procédé ne lui appartient donc pas dans son ensemble. D'ailleurs, la saponification sulfurique, telle qu'elle est exécutée dans les arts, n'est pas une opération simple, comme celle que l'on pratique avec les
alcalis. La saponification acide donne naissance à des acides concrets qui ne préexistent pas dans la graisse neutre; tandis que la saponification alcaline ne met en liberté que les acides gras existants ; celle-ei est impuissante pour en créer d'autres. Plus loin, nous rendrons notre pensée plus saisissable. Pour être rigoureusement équitable, nous devons ajouter que, sans l'application des principes que M. Dubrunfaut a posés le premier, la saponification sulfurique serait restée sans emploi dans l'industrie.
Saponification sulfurique combinée avec ta distillation des acides gras
à la vapeur.
L'idée première, qui consiste à combiner la saponification sulfurique avec la distillation, appartient à MM. William Goley, Jones et Georges Wilson. Dans l'esprit des auteurs de ce brevet, l'intervention de l'acide sulfurique a pour but de saponifier et de développer ensuite l'acide sulfureux, qui jouit, comme nous le verrons plus loin, de la propriété de transformer l'acide oléique liquide en acide élaïdique solide et volatil. Ce qui le démontre, c'est que, dans leur patente du 8 décembre 1842, ils s'expriment ainsi : « L'opération à l'aide de laquelle on purilie les corps gras d'origine « animale ou végétale consiste principalement à les soumettre à l'action « de l'acide sulfureux gazeux, à les distiller et à soumettre à la presse les « produits obtenus. Supposons, par exemple, qu'il s'agisse d'appliquer ce « moyen au produit acide ou oléine, connu dans le commerce sous le nom « à' huile de suif, et qu'on obtient dans la fabrication des bougies stéariques, « ou à ceux du même genre, que donnent l'huile de palme et le spermacéti ; « on décompose 100 kilogrammes de ce produit dans une cuve de bois ou « de plomb, ou mieux en terre cuite, et on y verse 57 kilogrammes d'acide « sulfurique concentré, en faisant préalablement fondre le produit, s'il « n'est pas déjà liquide. On incorpore avec soin, et on soumet pendant tt trente-six heures à une chaleur capable de produire du gaz acide sulfu-
« reux : on peut très bien chauffer à la vapeur, puisque le dégagement « s'opère au mieux à 90 ou 92*^ centigrades. Il ne faut pas verser l'acide en « une seule fois, de peur qu'il n'y ait un développement de chaleur trop « considérable.
« On pourrait amener du gaz sulfureux dans la matière par des moyens « simples; mais nous préférons celui qui vient d'être indiqué. D'ailleurs, « quand il s agit de matières non acides, cette méthode est la meilleure, « parce qu'il est avantageux de les laisser pendant vingt quatre heures en « contact avec l acide avant d'appliquer la chaleur.
« Au bout de trente-six heures de chaleur, on verse sur les matières à « peu près 100 litres d'eau à 90", et, après une agitation soignée, on abana donne au repos pour opérer la séparation du corps et de l'eau. Il faut « ajouter ce dernier liquide graduellement, et quand on l'a séparé, il peut « servir comme acide étendu à d'autres objets. Les matières grasses ainsi « traitées sont déposées dans une chaudière avec serpentin de vapeur pour « être lavées avec 300 litres d'eau, qu'on chauffe pendant une heure, et au « bout de laquelle on abandonne au repos. Le corps gras qui surnage est « décanté et bouilli pendant une heure avec 120 litres d'eau aiguisée « d'acide sulfurique : on laisse reposer. Dans cet état, le produit, qui est « tout noir, est soumis d la distillation dans un alambic en fer, renfermé « daits un bain de sable, et qui porte une douille à l'aide de laquelle on a introduit de la vapeur d'eau dans son intérieur pendant tout le temps de la « distillation... »
Ainsi, les auteurs de ce brevet eurent un triple but : la saponification des corps gras neutres par l'acide sulfurique; la modification de l'acide oléique liquide à l'aide de l acide sulfureux; la distillation des produits résultant de ces deux opérations.
Nous croyons devoir signaler que les auteurs ne disent pas que le courant de vapeur qu'ils introduisent dans l'alambic distribuloire doit traverser les acides gras, comme M. Dubrunfaut l'a établi; sous ce rapport, la valeur
du procédé de distillation est évidominent inférieure à celle du procédé de M. Dubrunfaut, dont le brevet cependant est antérieur d'une année et demie.
En 1844, MM. Georges Gwinne et Georges Wilson pHrent une patente dans laquelle se trouve décrite une nouvelle méthode d'opérer la saponification sulfurique et la distillation. Ils réduisent du liers au quart la quantité d'acide sulfurique indiquée dans le précédent brevet, et ils pratiquent la distillation du corps gras acidifié en faisant passer le courant de vapeur d'eau à travers ta matière grasse à vaporiser. Les données de ce brevet rentrent, pour la distillation, dans les principes proclamés par M. Dubrunfaut.
Enfin, le 51 octobre, MM. Georges Wilson, Georges Gwinne et Jones se réunirent pour prendre un nouveau brevet dans le même but. La spécification de ce brevet, sauf quelques modifications de détail, rentre dans l'énoncé des deux précédentes patentes»
L'exposé sommaire que nous venons de faire démontre que le procédé de saponification sulfurique combinée avec la distillation à la vapeur appartient et commence à MM. Georges Wilson, William Colley, Georges Gwinne et Jones.
Si la France peut revendiquer, pour M. Clievreul et M. Frémy, l'honneur d'avoir découvert la saponification sulfurique, et pour M. Dubrunfaut, l'honneur d'avoir résolu le premier le difficile problème de la distillation des acides gras sans leur faire éprouver de décomposition, l'Angleterre est en droit de proclamer que les quatre chimistes que nous avons nommés plus haut sont les véritables auteurs du procédé de fabrication des acides gras par la voie sèche; c'est sous cette dénomination qu'est généralement connue la méthode de saponification acide combinée avec la distillation des acides gras.
La fabrication des acides gras par saponification sulfurique et par distillation est exécutée dans un grand nombre de pays, où elle s'exploite à la T. H. ' ^'î
faveur de privilèges qui sont partout sur le point d'expirer. Celle fabricalion, qui est applicable à n'importe quelle matière grasse neutre, est des plus simples aujourd'hui, quoiqu'il ait fallu faire tant de recherches pour y arriver. On emploie principalement des graisses communes ou de l'huile de palme; celle dernière produit des bougies palméliques, tandis que les graisses comme le suif et autres fournissent les bougies marcjariqiies.
On introduit la matière grasse que l'on veut traiter dans de grandes cuves en bois, doublées de plomb, ou dans une citerne en briques, également doublée en plomb, et on y ajoute de G à 15 p. c. d'acide sulfurique concentré, suivant la nature de la matière grasse. L'huile de palme en exige iO p. c. Au moyen de la vapeur d'eau circulant dans un serpentin, on élève la température et on la maintient pendant dix-huit à vingt heures vers 90 à 94° centigrades. La matière grasse est décomposée, les acides gras et la glycérine deviennent libres. La glycérine et une partie de l'acide gras liquide sont détruits par l'oxygène de l'acide sulfurique; il se produit des torrents d'acide sulfureux et d'acide carbonique, qu'on laisse échapper par une cheminée appliquée sur le couvercle en bois qui recouvre la cuve ou la citerne.
Par la réaction de l'acide sulfurique, le point de fusion de la matière grasse s'élève beaucoup. Lorsque l'action est terminée, les acides gras, qui se sont fortement colorés en noir, sont lavés à l'eau chaude jusqu'à ce qu'ils ne cèdent plus d'acide sulfurique à ce liquide.
Les acides gras décantés sont introduits dans un grand bac, oii ils sont maintenus pendant longtemps à 100° pour les priver de leur eau; ils sont soumis ensuite à la distillation.
Dans quelques usines, la saponification sulfurique s'exécute plus rapidement. On verse dans une chaudière, en cuivre et à bascule, de 60 à 80 kilogrammes de corps gras neutre et chauffé à 90° centigrades, et on y ajoute, sous une agitation continuelle, 30 p. c. d'acide sulfurique concentré et chauffé à la même température. Au bout de quatre minutes de
réaction, on verse le mélange dans de l'eau bouillante. Les acides gras produits, après avoir subi un triple lavage, sont soumis à la distillation. La distillation se pratique de deux manières : ou dans un alambic de fonte de forme lenticulaire, contenant de 1,000 à i,500 kilogrammes d'acide gras à la fois, ou dans une espèce de cloche de fonte qui plonge dans un bain de plomb, maintenu à l'état de fusion pâteuse (528 à 330"), et dans laquelle on laisse couler d'une manière continue un filet d'acide gras à distiller. Que l'on se serve d'un alambic chauffé à feu nu ou de la cloche, on fait traverser les acides gras par un jet abondant de vapeur d'eau surchauffée de 350 à 380" environ. La température la plus convenable à maintenir à la matière en distillation paraît être 260°. Au-dessous de cette température, la volatilisation est lente; beaucoup au-dessus, elle est beaucoup rapide, mais, dans ce cas, les acides distillés sont plus ou moins colorés en jaune, phénomène qui ne se produit pas lorsqu'on travaille à 260°. L'opération dans un alambic dure douze heures.
Au commencement de la distillation, il se dégage toujours, avec la vapeur d'eau, une certaine quantité d'acide suif hydrique, de l'acide sulfurique même. Il reste, après l'évaporation des acides gras, une matière goudronneuse dans l'alambic. Cette matière goudronneuse est éminemment propre à la fabrication du gaz éclairant.
Dans un même établissement, celui de MM. Moinier, Jaillon et G'*, à la Villette, près Paris, nous avons vu pratiquer la distillation par l'alambic et sur le bain de plomb par le procédé imaginé par MM. Poisat oncle et G'*. Nous n'avons pu trouver aucune différence, ni dans la qualité, ni dans la quantité des produits distillés. Aussi pensons-nous que les deux méthodes présentent le même avantage. Nous ignorons laquelle des deux est la plus économique au point de vue du combustible.
Les produits distillés, convenablement refroidis, peuvent être soumis directement à la pression pour éliminer les acides liquides. Généralement, pour obtenir par distillation l'acide des bougies de première qualité, on
exécute une pression à froid el une pression à chaud. Le point de fusion de l'acide qui a éprouvé deux pressions est généralement inférieur à celui des acides gras obtenus par saponification calcaire. Pour faire certaines bougies, on se borne à presser à froid seulement; et pour les bougies robées d'acide palmitique, on n'exécute aucune pression. Nous reviendrons sur ce sujet.
La saponification calcaire du meilleur suif produit, au maximum, 47 p. c. d'acides concrets. La saponification acide du même suif fournit entre 60 et 64, soit, en moyenne, 62 p. c. L'huile de palme donne, par les deux saponifications, des résultats analogues. Dans l'opération de la saponification acide du suif, il y a doné 15 p. c. d'augmentation sur la quantité produite par la saponification alcaline. D'un autre côté, on éprouve toujours une perle sur la quantité d'acides liquides. Pour le suif, cette perte s'élève jusqu'à 10 p. c; de manière que 25 p. c. d'acide liquide sont transformés en 15 d'acides concrets distillés, et les 10 de matière grasse détruits passent en produits gazeux et en matière goudronneuse noire qui forme le résidu de la distillation.
Les acides concrets de la saponification acide de suif ne renferment plus d'acide stéarique. On admet généralement qu'ils sont formés d'acide margarique et d'un acide fusible n'existant pas dans ces acides gras obtenus par saponification alcaline. D'après quelques industriels, et notamment d'après M. Motard, ce corps serait l'acide élaïdique découvert par M. Boudet et sur lequel nous sommes obligé de revenir plus loin, puisqu'il a été proposé pour la fabrication des bougies, et que même plusieurs fabricants en ont exposé.
Saponification aqueuse combinée avec la distillation.
Les recherches de M. Chevreul ayant démontré que la saponification des corps gras s'accomplit par la fixation des éléments de l'eau sur les acides
gras et la glycérine qui les composent, il élait tout naturel de rechercher les moyens d'opérer cette réaction par la seule intervention de l'eau et de la combiner avec la distillation. Dans le brevet du 9 juin 1825, concédé à Mosès-Poole, nous voyons la distillation des corps gras neutres, sous l'inlluence de la chaleur et de l'eau, proposée pour la première fois. Mais, il faut bien le reconnaître, l'introduction de la vapeur d'eau dans l'alambic avait pour but de « faciliter l'évaporation ». Comme nous l'avons dit déjà, elle était facultative.
Tous les chimistes qui ont essayé d'exécuter l'opération décrite dans ce brevet en ont reconnu l'exactitude; mais tous aussi ont remarqué que la production des acides gras est accompagnée d'acroléine, dont les propriétés irritantes sur les yeux sont telles que personne n'est capable d'y résister. Gay-Lussac lui-même était tellement convaincu qu'on ne parviendrait pas à empêcher, dans cette distillation, la décomposition de la glycérine et la production de l'acroléine, qu'en 1828, dans son cours, il déclarait que la distillation du suif « ne peut être utile aux arts » (^).
M. Dubrunfaut a repris la question. Dans ce brevet, que nous avons déjà cité à l'occasion de la distillation des acides gras, il s'exprime ainsi : « En « soumettant l'huile de palme à la température d'ébullition à un courant « de vapeur d'eau divisée, il y a distillation de l'acide gras développé; et a puis, quand la température a été portée à 530% on peut continuer la « distillation par un courant de vapeur d'eau, même à une température « inférieure, comme nous l'avons expliqué pour l'huile de suif. La dislil- « lation élimine ainsi tout l'acide gras que l'huile peut produire, et il reste « dans la chaudière un résidu noirâtre sirupeux ou visqueux, qui ne « paraît être que de la glycérine ou un produit altéré de cette matière, o L'huile de palme fournit environ 5 à 6 p. c. de ce résidu. L'acide gras se « dégage souvent combiné avec de l'eau, et ce produit condensé se préce sente sous forme d'émulsion savonneuse. Cette émulsion, dont la pro-
(1) Cours de chimie de M. Gay-Lussac, tome II, 29** leçon (28 juillet i828\ page 12.
« (ludion varie avec la température, se résout à l'air en acide gras et en « eau ; on facilite et accélère sa composition en la chauffant à 100° et, au « besoin, en la chauffant avec addition d'eau.
« La réaction produite par la vapeur d'eau sur les corps gras est
« favorisée par la température et par la division de la vapeur ; il faut donc « employer des appareils qui donnent cette vapeur en barbolage dans le corps « gras ; il faut, en outre, disposer les appareils de manière que la vapeur prenne « la température utile à la réaction^ avant de passer en barbotage.
ce En effet, ce n'est que lorsque l'huile a été chauffée à 525 ou 550°
a qu'elle peut fournir ces acides gras en abondance et avec facilité, par un « courant de vapeur et une température inférieure au point de l'ébullilion « de l'huile ; ce dernier caractère est l'une des particularités essentielles de « la distillation mentionnée dans celte saponification; en effet, le courant « de vapeur chauffée et divisée, appliqué à une huile préalablement modi- « fiée par un chauffage à 525°, permet d'éliminer les acides gras à une « température inférieure à celle qui, dans la distillation ordinaire, produit « la décomposition du corps gras et, par conséquent, l'hydrogène carboné ; « on sait, en effet, que, dans la distillation ordinaire, la température « d'ébullition du corps gras s'élève rapidement à 400° et au delà, et que « c'est à cette température que se manifeste la production d'hydrogène « carboné »
Les industriels qui ont tenté de mettre ces prescriptions en pratique ont dû renoncer à ce moyen de saponification et de distillation, En effet, on n'évite pas ainsi la production de l'acroléine, qui incommode fortement les ouvriers.
Il était réservé à M. G. Wilson, dont nous avons déjà parlé à l'occasion de la saponification sulfurique combinée avec la distillation, de résoudre ce grand et difficile problème. Nous disons difficile; il l'a paru à tel point qu'avant les renseignements précis, incontestables, reçus par le jury, l'annonce de sa solution avait été reçue avec une réserve, pour ne pas dire
avec une incrédulité extrême. Mais aujourd'hui, le doute n*est plus permis. En effet, M. G. Wilson est parvenu, à l'aide de la chaleur et de l'eau, à rendre simultanément libres les acides gras et la glycérine qui composent Vhiiile de palme, et à opérer, en môme temps, la distillation de ces acides et de la glycérine, de manière à obtenir tous ces produits à l'état de pureté chimique. Le 30 août 1855, notre savant collègue M. Warren de la Rue, s'étant rendu à la fabrique de Battersea, près de Londres, a vu fonctionner un appareil de 6,362 litres de capacité, et il a recueilli aux condensateurs les acides gras et la glycérine en solution concentrée et pure. A ce moment, il se trouvait dans cette usine trois appareils de la même capacité.
M. Wilson est parvenu à déterminer avec une telle précision les conditions dans lesquelles la glycérine se volatilise sans altération, qu'il opère, en ce moment, dans la grande usine que nous venons de citer, la rectification de cette matière, pour la livrer au commerce h l'état de pureté chimique.
Pour arriver à ce double résultat, c'est-à-dire pour opérer la saponification aqueuse des corps gras neutres et la distillation des acides gras et de la glycérine qui ont pris naissance, il suffit de chauffer et de maintenir la matière grasse et la glycérine dans un vase dislillatoire, à une température comprise entre 290 et 315", et d'y faire passer, par barbolage, de la vapeur d'eau surchauffée à la température de 315". Au-dessous de 290", la saponification et la distillation des produits sont fort lentes; au-dessus de 315°, la distillation est plus rapide; mais, dans ce cas, il y a décomposition de glycérine et production d'acroiéine. Nous ajouterons que l'opération de la distillation marche avec la même facilité qu'en employant des matières acidifiées. La seule différence qu'elle présente, c'est qu'elle exige plus de temps pour s'effectuer que la distillation pratiquée sur des acides gras déjà constitués; il fimt douze heures, comme nous l'avons dit, pour distiller un corps gras acidifié, tandis que la distillation des corps gras neutres exige de vingt-quatre à trente-six heures. Il est probable que, dans un avenir
peu éloigne de nous, ce procédé remplacera, pour l'huile de palme, par exemple, celui de la saponification sulfurique, qui délruit, comme nous l'avons vu, de l'acide gras liquide. Il a, d'ailleurs, sur les autres procédés que nous avons décrits, et l'avantage de conserver la glycérine, et celui de fournir cette substance à un état de pureté dont l'industrie, n'en doutons pas, saura bientôt tirer un bon parti.
Saponification aqueuse en vase dos.
Les chimistes assimilent les matières grasses neutres aux élhers composés. Cette hypothèse a été émise, pour la première fois, par M. Chevreul, dans ses Recherches sur les corps gras.
Comme les éthers se dédoublent quand on vient à les chauffer à une température élevée, en vase clos, avec de l'eau, on a été tout naturellement conduit à essayer d'effectuer ce dédoublement avec les corps gras neutres. L'expérience a confirmé cette prévision. C'est là l'origine des nouveaux procédés de saponification que nous allons exposer en peu de mois. Ce fut M. Richard-Albert Tilghmann, chimiste de Philadelphie, qui imagina, le premier, d'appliquer en grand celle réaction. Dans une palenle prise à, Londres, le 25 mars 1834, il expose ainsi sa découverte et sa manière
d'opérer : « Mon invention consiste dans une nouvelle mélhode pour
« obtenir des acides gras libres et une solution de glycérine, au moyen de « corps gras ou huileux, d'origine végétale ou animale, ayant la glycérine
« pour base Mon invention consiste à exposer les graisses, ou
ce les huiles précitées à l'action de l'eau, à une haute température et pres- « sion, dont l'effet consiste à produire la combinaison de l'eau avec les « éléments des graisses neutres, de façon à produire, en môme temps, des « acides gras libres et une dissolution de glycérine. Ces graisses qui, « comme l'huile de palme, sont fortement colorées, sont ainsi, jusqu'à un « certain point, blanchies par le procédé; et les huiles, qui ont une odeur
— sosie forte, sont plus ou moins rendues inodores. L'opéralion est exécutée d'une « manière continue, en pompant un mélange intime de graisse et d'eau^ à « travers un vase métallique très fort, chauffé au degré requis. De là, le « mélange (transforme alors en acides gras libres et en une solution de « glycérine) s'échappe par une soupape de sûreté, chargée d'un poids si « considérable, que la simple pression de la vapeur n'est pas capable de « l'ouvrir. La solution de glycérine se sépare des acides gras, chauds, et « peut être purifiée par les procédés ordinaires. Les acides gras peuvent « être employés pour faire à la fois du savon et des bougies, ou blanchis V par l'une des méthodes ordinaires, ou ils peuvent être distillés de la « manière ordinaire, par la vapeur surchauffée... »
Dans la spécification de la patente du 18 juillet 1854, l'auteur donne deux manières de procéder à la saponification aqueuse. L'une est la méthode décrite ci-dessus, mais à laquelle l'auteur a joint une description détaillée et un dessin de son appareil; il expose l'autre de la manière suivanta : « Je mêle le corps gras sur lequel j'opère avec un tiers ou la moitié de son « volume d'eau, et le mélange peut être placé dans un vase convenable « quelconque, dans lequel on peut le soumettre à l'action de la chaleur, d « la température à peu près la même que celle du plomb fondant, jusqu'à « ce que l'opération soit complète; et le vase doit être fermé de telle façon « que la pression requise puisse être appliquée pour prévenir la conver- « sion de l'eau en vapeur. »
Visitant l'usine de MM. Moinier, Jaillon et 0% à la Villette près Paris, nous avons eu l'occasion de voir faire l'essai du procédé continu en l'appliquant à l'huile de palme. Nous avons le regret de dire que la matière grasse, à la sortie de l'appareil, n'était nullement décolorée, et de plus qu'elle répandait une forte odeur d'acroléine. Au point de vue des qualités des produits, celle disposition d'appareil ne réalise donc nullement le but que l'auteur s'est proposé. D'ailleurs, à notre sens, les chances de détérioration d'un système d'appareil quelconque qui fonctionne constamment à
une température capable d'exercer une pression de 90 à 100 atmosphères sont telles qu'il n'est g^re probable que l'industrie l'utilise, quand même les produits qu'il fournirait seraient irréprochables.
M. le professeur Melsens, à qui la patente de M. Tilghmann était restée inconnue, prit de son côté, le 7 décembre 1854, un brevet pour atteindre un même but. M. Melsens exécute la saponification aqueuse en introduisant dans « des chaudières métalliques autoclaves... les corps gras naturels, tels « que suifs fondus, suifs en branches, huiles, beurres, avec des quantités « d'eau qu'il fait varier de 20 à 100 p. c. du poids du corps gras Si employé... » Cette eau peut être acidulée par là 10 p. c. d'acide sulfurique du poids des corps gras, « bien que Ceau seule suffise ». L'appareil est maintenu pendant quelques heures à une température d'environ 180 à 200° centigrades. Dans un brevet d'addition du 4 juin 1855, M. Melsens a décrit un autoclave spécial pour exécuter cette opération. Cet autoclave est en activité dans l'usine de MM. de Roubaix et Oudenkoven, à Anvers. Voici les résultats d'une expérience que ces industriels ont bien voulu faire à notre demande : 1,000 kilogrammes de suif de Buenos-Ayres, dont le point de fusion était 51°5 centigrades, ont été additionnés de 50 p. c. d'eau; le mélange introduit dans l'autoclave a été chauffé pendant six heures à 180" (10 atmosphères). Au bout de ce temps, le suif était complètement acidifié. Le point de fusion des acides gras bruts était 40'^5 centigrades. Le même suif saponifié par 50 p. c. de chaux pendant douze heures, et 50 p. c. de potasse caustique, a fourni, dans l'une et l'autre expérience, un mélange d'acide gras fondant également à 40''5.
Le mélange d'acides gras provenant de la saponification aqueuse est très cristallin; exprimé à froid d'abord et à chaud ensuite, et de la même manière que celte opération est pratiquée pour les acides produits par saponification calcaire, il a fourni des acides concrets dont le point de fusion est 5o"5 centigrades. On sait que c'est le degré auquel fondent les meilleurs acides gras employés à la fabrication des bougies. Le point de fusion des
bougies sléariques exposées par M. de Milly est habituellement entre 54 et 55^
Les acides gras presses sont très secs au toucher, 1res durs, d'une belle transparence, et tellement blancs que, transformés en bougies, celles ci pourraient être livrées à la consommation sans avoir besoin d'être exposées à la lumière solaire.
La facilité et l'économie que présente l'exécution d'un procédé qui permet de transformer, en une seule opération, les corps gras neutres en acides gras qui peuvent être directement fournis à la pression, nous font espérer que dans un avenir prochain la saponification aqueuse, en vase clos, et par l'appareil que nous venons d'indiquer, remplacera avantageusement la saponification calcaire et sulfurique des corps gras riches en acides concrets.
Saponification par la chaux et l'eau à une haute température.
Nous avons vu plus haut qu'en 1854 MM. de Milly et Motard avaient déjà tenté de saponifier le suif par la chaux et l'eau en chauffant le mélange dans un autoclave jusqu'à la température de ISG"* centigrades. La solidification du savon calcaire, produit qui empêche que l'on effectue une agitation convenable du mélange, et d'autres raisons que nous avons déjà exposées, et sur lesquelles il est inutile de revenir, firent renoncer à l'emploi de celte méthode. L'année dernière, M. de Milly reprit ce procédé, mais en changeant complètement toutes les conditions du travail. Nous allons le décrire tel que nous l'avons vu pratiquer, au mois de septembre, dans l'usine de M. de Milly, à la Chapelle près Paris.
Dans un autoclave cylindrique isolé, d'une capacité de 3 à 4 mètres cubes, on a introduit par le trou d'homme 1,000 kilogrammes de suif, 40 kilogrammes de chaux, préalablement ramenée à l'état de lait, et 5 hectolitres d'eau. Après avoir fermé l'autoclave, on y a fait arriver la vapeur
à 5 atmosphères de pression. Lorsque la température du mélange fut arrivée vers 140", une réaction très vive, avec élévation de température, s'est établie, et il a fallu intercepter la communication avec le générateur, afin d'éviter, par l'excès de tension produite, le transport d'une partie du mélange dans le générateur même. Lorsque cette réation vive fut apaisée et que la pression dans l'autoclave se fut mise en équilibre avec celle du générateur, on a fait arriver de nouveau de la vapeur d'eau et on a continué pendant huit heures, en ayant soin de remuer continuellement le mélange à l'aide d'un agitateur mécanique renfermé dans l'autoclave.
En retirant au bout de deux à trois heures d'action une très petite quantité du mélange de la chaudière, nous avons pu constater que tout le savon calcaire qui avait pris naissance s'était dissous dans la matière grasse non saponifiée. Cette solution était limpide et à peine colorée.
Pendant tout le temps que l'opération a duré, on a entretenu le mélange à une température de 150 à 155° (4 1/2 à 5 1/2 atmosphères); l'acidification du suif s'accomplit dans un espace de temps beaucoup plus court lorsqu'on élève la température entre 165 et 170°.
Lorsque l'acidification du suif est terminée, les acides gras obtenus retiennent le savon de chaux, et le tout se présente sous forme d'un liquide très faiblement coloré. M. de Milly met les acides en liberté en traitant le produit par l'acide sulfurique dilué, absolument par le même procédé que celui que nous avons indiqué pour la décomposition des savons calcaires ordinaires. Les acides gras libres sont en tout comparables à ceux fournis par la saponification calcaire ordinaire.
L'opération que nous venons de décrire présente deux ordres de phénomènes bien distincts. Le premier comprend la saponification du tiejs de la matière grasse par la chaux, et la formation de savons neutres de chaux, qui se dissolvent par l'élévation de la température dans le restant de la matière grasse neutre. Le second comprend l'acidification de cette matière grasse neutre par le savon de chaux et de l'eau. Telle est l'interprétation
que nous avons donnée de celte opération, qui avait rencontré des incrédules. Au mois de janvier de cette année, M. Pelouze a démontré par l'expérience que les savons jouissent en effet de la propriété d'acidifier les corps gras neutres.
Le nouveau procédé de M. de Milly présente incontestablement de grands avantages sur le procédé de saponification calcaire ordinaire; en effet, abstraction faite de la main-d'œuvre, qui est beaucoup moindre, il offre sur celle-ci une économie de 72 à 75 p. c. sur l'acide sulfurique employé; mais, suivant nous, il est moins économique que le procédé de la saponification aqueuse simple, telle que M. Melsens l'a établie; car, comme nous l'avons déjà dit, les acides gras résultant de l'acidification aqueuse peuvent être directement soumis à la pression, et les acides concrets, après un léger lavage à l'acide sulfurique et à l'albumine, peuvent être directement employés en bougies.
Applications de l'acide oléique produit par la saponification de matières grasses.
Par le procédé de la saponification calcaire et aqueuse, le suif se transforme à peu près en parties égales d'acides gras concrets et d'acide oléique liquide. Cet acide liquide a été un grand embarras dès l'origine de l'industrie stéarique; il a failli même en compromettre le succès. Gay-Lussac et Chevreul, dans leur brevet, ont proposé les premiers de le convertir en savon. Lorsque MM. de Milly et Motard voulurent le consacrer à ces emplois, ils rencontrèrent une résistance opiniâtre de la part des savonniers. M. de Milly songea alors à tirer lui-même parti de son acide, et le transforma dans son usine en savon de soude. L'exemple posé par M. de Milly fut suivi dans un grand nombre de fabriques, et aujourd'hui la plupart des fabricants d'acide gras convertissent tout leur acide oléique en savon. 11 ne nous appartient pas d'entrer ici dans les détails de cette fabrication, nous
nous bornerons à dire que le savon d'acide oléique que M. de Milly et la plupart d'autres industriels livrent au commerce renferme une quantité d'eau fixe qui est de 25 à -26 p. c, et que ce savon possède les propriétés détersives des meilleurs savons de soude.
11 y a quelques années, MM. E. Pcligot et Alcan ont indiqué l'emploi de l'acide oléique en remplacement des huiles pour le travail de la laine. Aujourd'hui, on met dans un grand nombre d'usines la découverte de ces savants à profit.
On a proposé également de transformer l'acide oléique en acide élaïdique, et de convertir ensuite celui-ci en bougies, après l'avoir préalablement mélangé avec d'autres acides gras concrets. Comme plusieurs fabricants ont exposé de l'acide élaïdique, et que d'ailleurs, d'après plusieurs chimistes industriels, cet acide fait partie de toutes bougies produites par la saponification sulfurique et la distillation, nous allons dire quelques mois à ce sujet.
En 1852, M. F. Boudet reconnut que la solidification de l'huile d'olive par le procédé de M. Pontet, de Marseille, est due à Vacide hypoazotique ; il trouva en même temps que l'oléine .se transforme dans celte circonstance, sans rien perdre ni rien gagner, en un corps solide auquel il donna le nom (ïélttïdine. Cette élaïdine se transforma soit par la saponification, soit par la distillation, en un acide gras concret, fusible entre 44 et 45°, et qu'il désigna sous le nom d'acide élaïdique. Plus tard, on découvrit que Vacide sulfureux jouit de la même propriété que l'acide hypoazotique, et que ces deux acides convertissent l'acide oléique libre en acide élaïdique. Ce dernier acide ressemble assez bien à l'acide margarique; il n'en diffère que par son point de fusion; il est volatil comme lui; sans altération dans un courant de vapeur d'eau.
Quoique le fait ne soit pas démontré, quelques industriels admettent que l'auguientation de rendement en acides gras concrets, qu'éprouvent le suif, l'huile de palme, etc., par la saponification sulfurique et la distillation, est
(lue à la production de l'acide élaïdique produit par la transformation de l'acide oléique. Si cette opinion est fondée, nous ne voyons pas pourquoi on ne transformerait pas ainsi tout l'acide oléique contenu dans le corps gras employé; nous ne nous expliquons pas non plus pourquoi on ne parvient pas à rendre cette conversion totale, et pourquoi l'augmentation est toujours constante pour une même matière grasse et proportionnelle non à la quantité d'acide oléique existante, mais à la quantité d'acide oléique détruite. Nous le répétons, l'acide oléique se transforme en acide élaïdique sans gain ni perle. Ce problème important, au point de vue scientifique, est d'ailleurs susceptible d'une solution rigoureuse. 11 suffira, pour cela, de traiter l'acide oléique pur et libre par l'acide sulfurique concentré, absolument de la même manière qu'on opère la saponification sulfurique des graisses, de soumettre ensuite le résidu bien lavé h la distillation, et d'examiner l'acide concret qui s'est produit. Plusieurs industriels ont songé à convertir en acide élaïdique l'acide oléique provenant de la pression à froid des acides gras produits par saponification calcaire. A cet effet, ils y ont fait passer les vapeurs nitreuses résultant de la décomposition de l'acide azotique par la glycérine ou par l'amidon. Dans ce cas, comme les chimistes l'ont déjà établi, il se forme, en même temps que l'acide élaïdique, une matière rouge qui y adhère fortement. La formation de ce corps rouge et les difficultés, sinon l'impossibilité de le séparer industriellement de l'acide élaïdique, ont fait échouer toutes tentatives de fabrication en grand de cet acide.
Peut-être réussirait-on mieux en soumettant à la distillation le mélange préalablement bien lavé à l'eau bouillante, comme on le pratique pour les acides gras de la saponification sulfurique. Que les industriels qui veulent reprendre cette question ne l'oublient point, ils auront à lutter contre une difficulté bien grande : l'élévation de la température qui est nécessaire pour transformer l'acide oléique en acide élaïdique sous l'influence des vapeurs nitreuses détruit aussi cet acide sous l'influence de la cause même qui lui
a donné naissance. Dans ce cas, il se convertit en un acide liquide que la chaleur elle-même longtemps continuée est d'ailleurs ca{3able de produire à l'aide de l'acide élaïdique.