OUTREMER ARTIFICIEL
L'emploi séculaire de la lazulite ou outremer comme matière colorante bleue dans la peinture a permis de constater la parfaite inaltérabilité de cetle substance dans les circonstances où la peinture elle-même est susceptible de se conserver. La pureté et la richesse de sa couleur en font une des matières colorantes les plus précieuses. Malheureusement, la nature en est fort avare ; on ne la trouve guère qu'en Perse et en Sibérie, et disséminée encore dans des filons de chaux carbonatée et de pyrite de fer; aussi, quand elle est préparée pour la peinture, son prix égale-t-il celui de l'or.
L'analyse qu'en firent Klaproth, Gmelin et Clément Desormes, montra que la cause de sa couleur ne réside point dans l'existence d*un oxyde
métallique capable d'imprimer une coloration particulière aux substances vitrifiables. En effet, elle ne renferme dans ses éléments essentiels que de la silice, de l'alumine, de la soude et du soufre (^).
Tassaert, en 1814, trouva le premier qu'il se forme de l'outremer dans les fours à soude: notre collègue, M. Kuhlmann, découvrit qu'il s'en produit dans les fours à calcination du sulfate de soude. Vauquelin, à qui la science doit tant d'analyses exactes, démontra l'identité de cet outremer avec la lazulite, et entrevit le premier la possibilité de la faire de toutes pièces f). Dès ce moment, la possibilité de fabriquer artificiellement de l'outremer fut évidente pour les chimistes. La Société d'encouragement pour l'industrie nationale de France en prit la glorieuse initiative. En 1824, elle fit un appel aux chimistes; elle fonda un prix de 6,000 francs en faveur de celui qui découvrirait un procédé pratique pour faire de l'outremer factice. On ne saurait trop admirer les considérants qu'elle a fait valoir à l'appui de son appel; ils portent un cachet profond de perspicacité, nous dirons même de prescience ; en effet, du jour où elle a posé sa question, la Société a prévu toutes les conséquences de la découverte qu'elle sollicitait : la création d'une industrie nouvelle et importante, une production considérable, la substitution de l'outremer artificiel à la plupart des matières colorantes connues. Soit que le problème à résoudre fût difficile, soit pour toute autre raison, aucune réponse n'arriva. En 1825, la Société fit un nouvel appel qui fut encore sans résultat; en 1826, elle reproduisit son prix pour 1827. Enfin, vers la fin de cette année, M. Guimet, ancien élève de l'école polytechnique, découvrit un procédé pour fabriquer artificiellement de l'outremer, et en fit l'annonce à l'Académie des sciences de l'Institut de France, au mois de janvier 1828. La découverte de M. Guimet
(') Quelques chimistes, et entre autres MM. Elsner et Prùchner, regardent le fer comme un des éléments constitutifs de l'outremer. Si cette opinion était exacte, on ne comprendrait pas pourquoi la potasse ne pourrait pas remplacer la soude dans la préparation de l'outremer artificiel, comme Ch. Gmelin et Brunner l'ont constaté.
(2) Annales de chimie, t. LXXXIX, p. 89 à 91, 1814.
était à peine connue, que M. Christian Gmelin, professeur de chimie à Tubingue, en réclama la priorité, et fit immédiatement connaître un procédé de fabrication. La Société d'encouragement pour l'industrie nationale de France, par l'organe de son rapporteur M. Mérimée, proclama la simultanéité de la découverte de M. Christian Gmelin et de M. Guimet, et décerna le prix proposé à M. Guimet comme ayant résolu industriellement le problème posé. M. Guimet livra immédiatement au commerce de l'outremer extra-fin au prix de 600 francs le kilogramme. Ce prix excessif fut rapidement abaissé; en i850, il était de 320 francs le kilogramme; en 1831, de 40 à 30 francs, c'est-à-dire au centième du prix de l'outremer naturel. Pendant que M. Guimet fournissait seul à la consommation en France et à l'étranger, grâce au secret qu'il a conservé de ses procédés de fabrication, l'Allemagne qui, comme nous l'avons dit plus haut, a eu sa part dans la solution du problème, fit immédiatement des eff'orts pour se soustraire à ce monopole. Dès 1834, le docteur Leverkus établit une usine d'outremer artificiel à Wermels-Kirchen, près de Cologne. Quatre années plus tard, Leykauf et Heine en fondèrent une autre à Nuremberg. Depuis cette époque, un grand nombre d'usines s'érigèrent, tant en Allemagne qu'en France; mais, il faut bien le dire, les procédés employés en France ont été empruntés aux fabriques allemandes. Aujourd'hui, il existe des usines d'outremer artificiel dans tous les pays où l'industrie a pris plus ou moins de développement, et l'on fabrique, pour ainsi dire, également bien de l'outremer partout; on peut même ajouter que cette fabrication, qui naguère encore était très difficile, très irrégulière surtout, est aujourd'hui tellement perfectionnée, qu'on peut produire avec certitude toutes les qualités d'outremer.
Il y a une distinction à établir entre les outremers artificiels. Le type auquel il convient de rapporter ces matières colorantes est l'outremer naturel; celui-ci est, comme tout le monde le sait, d'un bleu pur, par conséquent sans mélange d'aucune autre couleur. Ce bleu est très riche ea
matière colorante. L'outremer extra-fin de M. Guimet réalise toutes les qualite's physiques du type, surtout la richesse en matière colorante; il possède même plus de brillant que lui.
A côté de ce bleu pur et intensément coloré, on a fabriqué, en Allemagne d'abord, et on fabrique aujourd'hui presque partout des outremers ayant un reflet soit violacé, soit rosé, des outremers d'un bleu plus pâle, et peutêtre légèrement teintés de vert, mais qui jouissent d'un éclat incomparable. Sous ce rapport, on peut dire, sans crainte d'être démenti, que dans l'état actuel de la fabrication, et en ne considérant que les qualités physiques des outremers, l'art a réellement surpassé la nature. On ne connaît, en effet, qu'une seule nuance à la lazulite.
Les tentatives faites pour perfectionner la fabrication de l'outremer ont conduit à en découvrir un d'une teinte tout à fait verte, et même d'un vert très pur. Dans l'une des méthodes de fabrication de l'outremer bleu, on produit d'abord de Voutremer vert. On conçoit qu'en ménageant les actions qui font passer l'outremer vert à l'état d'outremer bleu, on doit parvenir à produire toutes les nuances comprises entre le vert et le bleu pur. Un industriel, M. Rœrh, fabricant à Clarenthal, près de Wiesbaden (Nassau), profitant de cette observation, a produit et exposé trente-six échantillons d'outremers, qui présentent des teintes entre le vert et le bleu pur.
La lazulite offre, parmi ses propriétés chimiques caractéristiques, sa résistance à l'action de l'acide acétique et à une solution saturée d'alun. C'est même à l'aide de l'acide acétique qu'on enlève le carbonate de chaux à l'outremer naturel étonné et réduit en poudre. L'outremer découvert par M. Guimet et, en général, tous les outremers artificiels connus, qui sont caractérisés par une couleur d'un bleu pur ou d'un bleu très légèrement teinté de vert, ne résistent pas à l'action d'une solution concentrée d'alun, et moins encore à l'action de l'acide acétique. L'absence de cette qualité dans ces matières colorantes a empêché pendant longtemps de s'en servir avantageusement pour l'azurage du papier. Depuis deux à trois années
environ, on est parvenu, en changeant le dosage des matières premières et l'inlluence des agents physiques et chimiques qui déterminent la coloration, à produire des outremers qui résistent relativement bien à l'action de la solution saturée d'alun. Sous ce rapport, la fabrication de cette couleur a éprouvé encore un très grand perfectionnement. Cependant, aucun des outremers que nous avons examinés, et que les exposants présentent comme susceptibles de résister à l'action de l'alun, ne réalisent celte condition d'une manière absolue. Les uns sont décolorés au bout d'une demiheure, les autres résistent trois à quatre heures au plus. Il y a donc encore un progrès à réaliser, et tout porte à croire qu'il peut être atteint.
Cette opinion, on peut l'appuyer sur les faits suivants : on sait, par le travail de Vauquelin,que l'outremer artificiel, retiré parTassaert des fours à soude de la fabrique de Saint-Gobain, résistait à l'action du vinaigre distillé, absolument comme le fait la lazulite, propriété qui n'est offerte par aucun des outremers exposés. En effet, ceux qui résistent relativement le mieux à l'action de la solution d'alun, les outremers à reflet rosé, sont immédiatement décolorés par l'acide acétique très dilué. D'un autre côté, un fabricant d'outremer nous a assuré que les outremers artificiels qui présentent la plus grande résistance à l'action de l'alun sont des sursilicates, ou du moins renferment une quantité d'acide silicique beaucoup plus considérable que ceux qui s'altèrent immédiatement par le contact des acides les plus dilués, tels que l'outremer bleu pur, ou l'outremer bleu à grand éclat et à teinte légèrement verdâtre.
L'examen auquel nous avons soumis les outremers exposés nous a permis de constater que ces couleurs, suivant la nuance qu'ils possèdent, se conduisent différemment quand on les soumet à l'essai généralement employé pour déterminer leur richesse colorante. En effet, lorsqu'on les mêle avec des corps blancs inertes, ils ne donnent pas tous les mêmes résultats, au point de vue de la conservation de leur couleur propre et de leur richesse en matière colorante. Les outremers d'un bleu pur et les outre-
mers d'un bleu très légèrement teinté de vert, mêlés à de l'oxyde de zinc, conservent seuls leur coloration affaiblie proportionnellement à la quantité de matière blanche ajoutée ; tandis que tous les outremers franchement violets et violets rosés, additionnés de la même manière au blanc de zinc, perdent presque entièrement leur couleur. Le mélange, le plus souvent, n'offre plus qu'une teinte ardoisée très affaiblie. Co phénomène singulier ne se présente pas avec le sulfate et le carbonate de baryte, le carbonate de chaux précipité et le talc. Ces substances, incorporées à un outremer quelconque, lui conservent sa teinte propre.
Les outremers violets et les outremers violets rosés ont offert une autre particularité. Comme nous l'avons dit plus haut, ils résistent tous plus ou moins de temps à l'action d'une solution saturée d'alun. La plupart d'entre eux, et notamment le bleu violet, en se détruisant, éprouvent, avant de se dissoudre dans la solution, un changement notable dans leur coloration. Ainsi, tous les violets que nous avons rencontrés, avant de disparaître complètement, passent à l'état d'outremer bleu pur, quelques-uns même à l'état d'outremer bleu légèrement teinté de vert. Les violets rosés seuls, qui sont obtenus par quelques fabricants seulement, ont conservé leur couleur propre, jusqu'au moment de leur complète décomposition. Cette action, si essentiellement différente de la solution saturée d'alun, se constate avec la plus grande facilité en délayant, d'un côté, l'outremer à essayer dans de l'eau pure, et, de l'autre côté, dans une solution saturée d'alun et en répandant le mélange à l'aide du doigt sur le papier blanc. Si l'outremer conserve sa couleur propre par le contact avec l'alun, les deux essais doivent, après dessiccation, présenter des couleurs identiques. Cette observation, importante au point de vue de l'azurage du papier, explique la préférence donnée par les fabricants de papiers aux outremers violets rosés.
Fabrication de l'outremer.
Quoique la préparation de l'outremer date déjà de plus d'un quart de siècle, ce n'est guère que depuis cinq années que la fabrication en grand a acquis un certain degré de régularité et de perfection. Nombre de procédés ont été publiés, ce sont ceux de C. Gmelin (^), de Persoz f), de Robiquet f), du capitaine Tiremon (^), de Leykauf et Heine, publié par Priichner de Hoff f), de Weger (^), de Brunner Ç) ; nous en donnons ici les sources en note, à titre de renseignements, afin de mettre le lecteur à même d'y recourir et de juger de la part qui revient à chacun dans les perfectionnements apportés à cette fabrication. Tous ces procédés, comme il est d'ailleurs facile de s'en convaincre en les examinant de près, reposent sur un même principe, qui consiste à faire réagir à une température rouge très sombre du bisulfure de sodium mêlé à du carbonate de soude sur une argile blanche et très finement pulvérisée, ou bien sur ses éléments. Le procédé de Leykauf et Heine, le seul qui soit réellement très industriel, a été appliqué en grand pendant plusieurs années. H est généralement abandonné aujourd'hui, il présente, au point de vue de la salubrité, l'inconvénient d'exposer les ouvriers qui l'exécutent aux émanations de l'acide sulfureux qui se produit lors de la calcinalion, au contact de l'air, du mélange du bisulfure de sodium, du carbonate de soude et de l'argile, dans des mouffles chauffés au rouge sombre. Cette calcination doit s'effectuer
(^) Annales de chimie et de physique, t. XXXVIl, 22 mars 1828.
(2) Le procédé de M. Persoz n'a jamais été publié.
(3) Le procédé de Robiquet consiste à calciner un mélange de kaolin, de soufre et de carbonate de soude.
(4) Mémoires de l' Académie des sciences de f Institut de France, mai 1842.
(5) Journal de chimie d'Erdmann, 1844; la traduction se trouve dans le Bulletin de la Société d'encouragement, 1843, t. XLIV.
(6) Technologiste, année 1845.
n Technologiste, année 1846.
sous une agitation continuelle. D'ailleurs, chaque mouffle ne peut contenir au delà de 20 kilogrammes de matière, ce qui rend la main-d'œuvre considérable.
Nous croyons être utile à la production en général en faisant connaître le procédé qui est actuellement employé dans les fabriques bien organisées. Ce procédé a pris naissance en Allemagne.
Matières premières. — Les matières premières employées sont le kaolin ou china-clayà l'état de division extrtîme, le sulfate de soude, le carbonate de soude, le soufre et le charbon de bois. Ce sont là les éléments de l'outremer pur bleu. Pour obtenir de l'outremer violet ou des violets rosés résistant à l'action de l'alun, il est nécessaire de faire intervenir le silex réduit en poussière impalpable.
Les rapports des matières premières varient suivant les qualités et les nuances que l'on veut obtenir. Désire-t-on produire de l'outremer pur bleu, dans ce cas, on doit forcer considérablement la dose du sulfate de soude (^) dans le mélange; veui-on produire de l'outremer destiné à l'azurage, on doit forcer la dose de carbonate de soude, on peut même supprimer presque entièrement le sulfate; mais alors il est indispensable d'ajouter à l'argile du silex porphyrisé, de manière que le mélange renferme, sur 100 parties de matière argileuse supposée anhydre, 65 parties d'acide silicique et 55 d'alumine.
Voici les rapports qui nous ont été fournis pour la préparation de l'outremer pur bleu :
Argile blanche réduite en poudre impalpable .... 37
Sulfate de soude anhydre 15
Carbonate de soude . 22
Soufre pur 18
Charbon de bois 8
(1) Notre collègue M. Kuhlmann a le premier fait remarquer que l'on peut faire de l'outremer avec du sulfate de soude et de Vargile. (Voir aux Annales de physique et de chimie, t. XL, p. 439, année 1829.)
Suivant les nuances, on augmente plus ou moins le sulfate ou le carbonate, mais en diminuant proportionnellement l'un ou Tautre suivant Taddilion faite. Le bleu est d'autant plus riche et colorant qu'on est parvenu à y fixer une plus grande quantité de soufre à l'état de sulfure sodique. Les plus beaux bleus Guimet renferment de 8 à 10 p. c. de soufre. Par l'emploi du sulfate de soude, on arrive à ce résultat. Certains outremers violets rosés ne contiennent que 4 à 5 p. c. de soufre; aussi résistent-ils mieux à l'action de l'alun.
Pour procéder à la fabrication de l'outremer, on commence par réduire toutes les matières premières en poudre. Elles sont ensuite mêlées. Le mélange tamisé est introduit dans des creusets pouvant contenir chacun de i2 à 15 kilogrammes. Ces creusets, au nombre de 150 à 200, sont placés dans un four et empilés les uns sur les autres de manière que le fond de l'un serve de couvercle à l'autre. Quand le four en est complètement rempli, ils sont portés très lentement au rouge sombre et maintenus à celte température pendant deux fois 24 heures. Le règlement de la température est d'une importance extrême, d'elle dépend le résultat de l'opération : si elle est trop basse, la réduction du sulfate en bisulfure ne se produit pas, et l'outremer ne prend pas naissance ; si elle est trop élevée, l'outremer produit se détruit et la masse fond. Pendant la réaction, il se dégage de l'acide carbonique et de la vapeur de soufre qui se transforme en acide sulfureux.
Au bout de 48 à 50 heures environ, on laisse refroidir le four. Si l'air n'a pas pénétré dans les creusets pendant la calcination et pendant le refroidissement, il s'est produit de Y outremer vert, mêlé de bisulfure de sodium; dans le cas contraire, une partie de l'outremer vert et du sulfure sodique est passée, sous l'influence de l'oxygène de l'air, à l'état d'outremer bleu et de sulfate de soude. Dans l'un et l'autre cas, si l'opération a été bien conduite, le mélange se présente sous la forme d'une masse à peine agglutinée, très friable. On extrait ensuite cette masse des creusets, on la lave à l'eau pour enlever toutes les matières solubles. Après dessiccation, la poudre
verte obtenue est introduite soit dans les grands cylindres de fer ou de grès, soit dans des fours qui ont la forme des fours de boulangers, et soumise là à une température qui ne doit pas dépasser le rouge le plus sombre. Sous l'influence de la chaleur, il se fait une absorption d'oxygène, une cer. taine quantité de soufre se brûle et se transforme en acide sulfureux qui devient libre. Malgré ce dégagement, V outremer vert, en se transformant en outremer bleu, augmente très notablement de poids. Quand on opère cette transformation dans des cylindres, il est indispensable de remuer constamment la masse pour renouveler les surfaces, afin de mettre successivement tout l'outremer déjà chauffé au contact de l'air. Lorsqu'on se sert d'un four, on peut se dispenser de renouveler les surfaces à cause de la moindre épaisseur de la couche; l'air, dans ce cas, pénètre suffisamment toute la masse. On laisse l'outremer ainsi exposé jusqu'à ce que l'on ait obtenu le maximum de coloration. Ce terme s'atteint quelquefois en quelques heures; d'autres fois, il faut une demi -journée de torréfaction. L'outremer, pendant qu'il est chaud, paraît le plus souvent terne; il acquiert un plus grand éclat pendant le refroidissement.
Sous l'influence de la chaleur et de l'air, une certaine quantité du sulfure sodique combiné s'est oxydé et s'est transformé en sulfate ou en hyposulfite, mais le plus souvent en hyposulfite. Il arrive aussi souvent que du sulfure de sodium et de la soude deviennent libres. L'outremer obtenu doit donc être soumis à un nouveau lavage, qui doit être excessivement soigné, car la présence des hyposulfites et du sulfure sodique lui commu- • nique des défauts très considérables, au point de vue de tous ses usages. L'enlèvement complet de tous ces sels, même par l'eau chaude, est parfois excessivement difficile à obtenir manufacturièrement. Aussi trouve-t-on souvent dans le commerce que les outremers les plus beaux exhalent une odeur d'acide suif hydrique, ou que, mis en contact avec un sel métallique, ils communiquent à celui-ci une teinte grisâtre ou ardoisée, défaut énorme quand il s'agit de. leur emploi dans l'impression sur tissus mordancés à
l'aide de sels métalliques. On observe également que quelques outremers d'une grande richesse en matière colorante exhalent de l'acide sulfhydrique lorsqu'on les mêle à l'huile de lin. Ce dégagement est quelquefois assez grand pour incommoder le peintre qui se sert de celte préparation colorante. Nous devons ajouter que presque tous les outremers bleu pur exposés, et nous dirons même les plus beaux, présentent à un degré plus ou moins prononcé ce défaut. Quelques-uns, enfermés dans des bocaux, exhalent spontanément une odeur d'acide sulfhydrique, d'autres perdent leur couleur pure, qui devient ainsi légèrement ardoisée quand on les mêle à du blanc de plomb et de l'huile de lin. Il n'y en a même que trois qui aient conservé dans cet essai la pureté de leur teinte. D'autres enfin ont produit une véritable effervescence d'acide sulfhydrique lorsqu'on les a incorporés à de l'huile de lin siccative.
En attribuant à un lavage insuffisant les défauts que nous venons de signaler, nous sommes bien loin de prétendre que certains outremers, les mieux lavés, ne les offrent pas à la longue. Nous sommes même disposés à admettre ce fait, mais il ne se présentera que pour autant que, dans la préparation de l'outremer, on aura employé trop de sulfate et pas assez de carbonate de soude, afin d'obtenir des nuances d'un bleu très pur ou d'un bleu très légèrement teinté de vert et excessivement éclatant.
L'eau dont on se sert pour opérer le lavage doit contenir le moins possible de matières étrangères, et notamment de sels de chaux, qui ont le défaut de se déposer sur l'outremer et de lui enlever une partie de son éclat. Quelques-uns des outremers exposés renfermaient ainsi du carbonate calcaire, au point de produire une effervescence d'acide carbonique par leur contact avec une solution d'alun.
L'outremer tel qu'il résulte du lavage est très grossier, quoiqu'il ait été préparé avec les matières les plus divisées, mais il jouit d'un éclat très vif et d'une intensité de couleur extraordinairement grande.
Pour le rendre propre aux différents emplois, il est indispensable de le
porphyriser. Généralement on exécute cette opération en le broyant sous des meules horizontales de silex. Le broyage terminé, il est convenable de le soumettre à un nouveau lavage qui, souvent, enlève des matières solubles qui ont échappé en premier lieu ou qui se sont produites par l'opération du broyage. Il ne reste plus alors qu'à abandonner l'outremer à la dessiccation de l'étuve.
De toutes les matières colorantes, il n'y en a aucune dont la consommation soit aujourd'hui aussi considérable que celle de l'outremer artificiel. L'inaltérabilité de l'outremer bleu pur, sous l'influence de l'air, de l'eau, de la lumière, des matières grasses, la richesse de sa couleur, la beauté de sa nuance, l'ont fait employer, dès l'origine de sa découverte, pour la peinture à l'huile, à la miniature, à l'aquarelle. Quand son prix a été abaissé, ces mêmes qualités l'ont fait rechercher pour les impressions sur tissus, pour les impressions typographiques et lithographiques, pour la fabrication du papier de tenture, pour la peinture murale. La propriété que possèdent les outremers violacés, et surtout les outremers à reflet rosé, de résister plus ou moins à l'action de l'alun, a permis de les utiliser pour l'azurage des papiers dans le collage desquels entre l'alun. La faculté dont jouit l'outremer, quand il est d'une très grande finesse, de se tenir en suspension dans l'eau plus longtemps que ne le font la plupart des autres matières minérales bleues, l'avantage qu'il a sur le bleu de Prusse de résister à l'action des alcalis, le font employer exclusivement aujourd'hui pour l'azurage des tissus, des fils, du linge, etc. L'inaltérabilité de l'outremer vert, par les alcalis et par les vapeurs ammoniacales, le fait rechercher pour la fabrication du papier vert de tenture, pour les impressions sur papiers et sur tissus, pour la peinture murale et pour le badigeonnage en vert.
Tous ces usages réunis portent sa consommation actuelle à 2 millions 500,000 kilogrammes, représentant une valeur moyenne de 5 millions de francs, car l'outremer de première qualité qui, dans l'origine de sa
découverte, se payait 600 francs le kilogramme, se vend aujourd'hui, en Allemagne et ailleurs, 2 fr. 20 c. environ, et, en France, 3 francs et au delà, par suite du système protecteur. D'après des indications fournies par M. Guimet, il existerait aujourd'hui en Europe environ quatre-vingts fabriques d'outremer, dont la plupart se trouvent en Allemagne.
La production de l'outremer artificiel est incontestablement une des applications les plus belles et les plus fécondes de l'analyse chimique. Elle a donné naissance à une industrie considérable, répondant à un besoin réel de la société; elle a ouvert ainsi une voie nouvelle à l'activité humaine; elle a créé de plus une source de richesse et de jouissances. D'après ce que nous avons exposé plus haut, l'initiative (^) de la fabrication de l'outremer artificiel appartient, sans contestation aucune, à la Société d'encouragement pour l'industrie nationale de France; elle en a été réellement la promotrice; ceux qui l'ont découverte n'ont fait qu'exécuter sa pensée nettement formulée.
En présence de ces faits, le jury croit devoir, par un vote solennel, reconnaître le service éminent que la Société d'encouragement a rendu dans cette circonstance à l'industrie et aux beaux-arts de tous les pays. Il pense aussi que le même vote doit comprendre le nom de MM. Christian Gmelin, à Tubingue, et Guimet, à Lyon : M. Christian Gmelin, pour avoir découvert en Allemagne et fait connaître, dès 1828, un procédé de fabrication de l'outremer artificiel; M. Guimet, pour avoir découvert en France, à la même époque, et avoir fabriqué en grand l'outremer artificiel pur bleu.
(1) Voici l'opinion de l'illustre Gay-Lussac sur ce point : « Quant à la priorité de l'idée qu'il était possible de faire de l'outremer, je ne crois pas que personne puisse sérieusement se l'approprier, surtout depuis le fait observé par M. Tassaert; mais, enfin, si une discussion s'élevait à cet égard, la priorité serait certainement acquise à la Société cCencouragement de Paris, qui a proposé, il y a quatre ans, un prix de 6,000 francs pour la fabrication de l'outremer. Certes, cette proposition est une preuve bien matérielle de la conviction où était cette illustre société, que l'outremer pouvait être fabriqué de toutes pièces. » (Note de M. Gay-Lussac, Ann. de chimie et de physique, tome XXXVII, page 413; 1828.)
Rapport du Jury belge de Texposition universelle de Paris, en 1855.
ARTS CHIMIQUES; TEINTURES ET IMPRESSIONS; INDUSTRIES DES PAPIERS, DES PEAUX, DU CAOUTCHOUC, etc.
Dans la dixième classe étaient rangés les produits des arts chimiques. Sous cette dénomination, on avait compris les produits chimiques proprement dits ; les* corps gras divers destinés à l'éclairage ; les bougies et les allumettes chimiques; les huiles destinées à la fabrication du savon, à la peinture; les savons eux-mêmes; les vernis; le caoutchouc et la gultapercha, ainsi que le travail de ces matières; les cuirs et les peaux; les papiers et les cartons ; le blanchiment, les teintures, les impressions et les apprêts; les couleurs, les encres et les crayons; enfin, les tabacs.
Nous allons brièvement exposer la part qui revient à la Relgique dans cet immense concours, en faisant connaître, autant que possible, les perfectionnements qui se sont accomplis dans ces diverses industries, perfectionnements pouvant profiter à notre pays.