SAVONS
L'exposition des savons, fort remarquable d'ailleurs par la grande variété des produits, n'a permis de constater ni progrès notable dans les procédés de fabrication, ni perfectionnement dans la qualité. Le seul fait bien saillant qui ressorte de cet immense concours, c'est que le savon blanc dit à la grande chaudière, qui pendant des siècles était resté le monopole de Marseille, est aujourd'hui fabriqué partout avec la même perfec^ tion; ainsi, pour ne citer qu'un exemple, le Wurtemberg a exposé des savons, façon de Marseille, qui peuvent rivaliser en tout point avec les meilleurs produits fabriqués dans cette ville. Cet immense progrès dans ce genre de fabrication, on le doit à l'intervention de la science qui, en déterminant la véritable nature de la saponification, a établi en même temps les bases de la fabrication rationnelle du savon.
Depuis que les principes de toute bonne préparation se sont généralisés,
et que chaque fabricant a été maître de faire un excellent savon, celte industrie a déjà fait un pas en arrière : et nous appelons un pas en arrière le procédé dit de la petite chaudière à froid, ou bien par empâtage à chaud. Le savon ainsi obtenu renferme la glycérine, les impuretés de l'alcali employé, et presque toujours un excès d'alcali caustique ou carbonate, ou bien, mais rarement, un excès de corps gras qui, en s'altérant, communique au savon une mauvaise odeur; tandis que le savon dit de Marseille, par suite de l'opération du rélargage, est complètement dépouillé des matières étrangères, et notamment de la glycérine et de l'excès d'alcali caustique ou carbonate.
C'est au procédé de la petite chaudière, si vicieux, que l'on doit les savons de ménage ou de toilette, qui s'effleurissent lorsqu'on les abandonne à l'air, qui attaquent la peau lorsqu'on s'en sert, qui détruisent les couleurs des étoffes teintes ou imprimées, enfin qui se pénètrent facilement d'eau, et n'opposent pas ainsi une résistance suffisante à la friction.
Dans un grand nombre de pays, la fabrication du savon a non seulement dévié de la seule bonne méthode, mais elle a cessé d'inspirer la confiance que, pendant tant d'années, elle avait méritée par sa loyauté. Depuis l'introduction de l'huile de coco en remplacement des autres corps gras, et surtout par suite de l'observation faite que cette huile jouit de la propriété de rendre le savon apte à retenir des quantités d'eau très considérables, tout en restant dur et ferme, et partant présentant les apparences d'un bon savon, depuis cette introduction, disons-nous, on a préparé des savons dont le contenu en eau varie de 14 à 75 p. c. Mais les propriétés détersives d'un savon ne sont nullement en raison de la masse que l'on emploie, mais de la quantité réelle de savon sec, acide gras et alcali, que cette masse renferme. On doit en convenir, c'est une situation qui finira par déconsidérer complètement cette industrie; nous savons que tous les bons fabricants sont unanimes pour la déplorer; il dépend d'eux de la faire
cesser dans notre pays, où cette fraude s'exerce sur une échelle aussi vaste qu'en France, en Angleterre et en Allemagne; car nous aussi nous avons ces prétendus savons économiques, savons du progrès, savons des familles. Il leur suffira pour cela de vendre leurs produits en raison de la quantité réelle de savon sec qu'ils renferment. Voici d'ailleurs les éléments de comparaison : le savon marbré de Marseille renferme 34 p. c. et le savon blanc de Marseille contient 45 p. c. d'eau. Nous croyons devoir ajouter que la marbrure ou la madrure d'un savon n'est plus, comme autrefois, un signe certain de sa qualité ou de l'existence de 54 p. c. d'eau. On est parvenu, en effet, à produire des savons marbrés renfermant de 60 à 70 p. c. de ce liquide.
En Belgique, on fabrique aujourd'hui toutes les espèces de savons connus, et avec autant de perfection qu'ailleurs, sans en excepter même les savons fins de toilette. Si les savons de toilette de Paris conservent toujours la supériorité sur tous les produits similaires fabriqués dans les autres pays, c'est plutôt au choix et à la combinaison des essences qui servent à les aromatiser que cette supériorité est due, qu'à la substance du savon même.
Tout récemment, un de nos fabricants de savon les plus habiles, après un long séjour à Marseille, a joint à son usine, existante aux portes de Bruxelles, une fabrique de véritable savon de Marseille. En effet, on y emploie exclusivement la méthode marseillaise, l'huile d'olive et la soude. Nous regrettons qu'il se soit abstenu de prendre part au concours : il aurait comblé une lacune réelle de notre exposition; car, il faut bien le dire, notre pays n'a été qu'incomplètement représenté dans cette branche importante de l'industrie. Toutefois, le jury a voté à M. De BoubaixJenar, à Cureghem lez-Bruxelles, une médaille de deuxième classe pour ses savons de toilette faits avec de l'huile de coco et par empâtage, mais d'une bonne qualité, sans excès d'eau, et pour ses savons de ménage d'acide oléique et d'huile de palme. Le jury a mentionné honorablement M. L. Eeckelaers, à T. n. 32
Bruxelles, pour ses savons durs de toilette, obtenus par la grande chaudière, et de très bonne qualité.
Le jury n'a accordé aucune récompense à tous les exposants qui ont présenté à son jugement des savons altérés par l'introduction d'une quantité anormale d'eau. C'est dans ce motif que certains fabricants doivent chercher la cause du silence gardé à leur égard.
Avant de finir, nous devons appeler toute l'attention des fabricants de savon et des consommateurs sur le savon de soude préparé, depuis quelques années, à l'aide de Tacide oléique provenant des fabriques d'acide stéarique. Ce savon, pour conserver une consistance convenable, ne prend guère au delà de 25 à 26 p. c. d'eau. A poids égal, il est donc plus riche en savon réel que le savon marbré de Marseille, et il jouit de toutes les propriétés détersives de celui-ci. De plus, il possède le grand avantage d'avoir une coupe douce, et sa nature propre ne lui permet guère de se dissoudre dans l'eau que par la surface, d'oii il résulte que l'eau ne le pénètre pas, ne le désagrège pas, comme elle le fait à l'égard du savon de suif, par exemple. L'odeur particulière que possède le savon de soude à l'acide oléique se dissipe d'ailleurs très facilement.