ALLUMETTES CHIMIQUES
^ L'exposition renfermait de grandes collections de simulacres des différ rents objets destinés à se procurer du feu et de la lumière. Mais les exposants avaient eu soin d'adresser au jury des spécimens de leur fabrication courante. Les fabricants autrichiens occupèrent le premier rang dans ce genre de production, tant par la variété que par la qualité exceptionnelle <les produits. La France et la Suède venaient en second lieu. Nous sommes au regret de devoir dire qu'aucun fabricant belge n'avait pris part au concours.
Les inconvénients et les dangers auxquels exposent la fabrication et l'emploi des allumettes chimiques, ont vivement préoccupé le jury. Il a été constaté, depuis que cette fabrication a pris de grands développements, que les ouvriers qui confectionnent les allumettes, et notamment ceux qui composent la pâte phosphorée, qui font le chimicage, c'est-à-dire qui plongent le bout de l'allumette soufrée dans la pâte, qui dégarnissent les presses, sont sujets à des maux bien cruels. L'expérience a prouvé, toutefois, que l'influence délétère sur la santé des ouvriers pouvait être singulièrement amoindrie, et même presque complètement annihilée, par une ventilation convenable des locaux dans lesquels se pratiquent les opéra-
lions que nous venons d'indiquer. Le jiiry a donc émis le vœu que, dans tous les pays, l'autorité publique veillât à ce que ces ateliers fussent bien construits et toujours parfaitement ventilés.
Les dangers d'incendie et d'empoisonnement causés par les allumettes chimiques ont été également l'objet de longues délibérations du jury. Déjà dans plusieurs pays, et dans le nôtre entre autres, on a eu à déplorer des crimes d'empoisonnement perpétrés à l'aide des allumettes. En effet, le phosphore qu'elles renferment en assez grande quantité est un poison violent. Son action sur l'économie animale n'est que trop connue par l'usage que Ton en a fait généralement pour détruire les animaux nuisibles. Plusieurs membres du jury, frappés de ce danger, ont été jusqu'à proposer de solliciter l'autorité publique de prononcer l'interdiction de la fabrication de ces produits. Mais il est évident que l'usage des allumettes phosphoriques est trop enraciné aujourd'hui pour qu'on parvienne à changer une si longue habitude, surtout lorsqu'on n'apporte pas immédiatement un objet qui puisse le remplacer facilement. Un grand pas dans la voie du remplacement du phosphore ordinaire a été fait par la découverte du phosphore rouge, ou amorphe. Ce produit qui, naguère, était une curiosité de laboratoire, se fabrique aujourd'hui en grand d'après les procédés imaginés par l'auteur de la découverte, M. le docteur Schrotter, de Vienne* M. Arthur Albright, de Birmingham, et MM. Cogniet père et ûls, à Lyon, en ont exposé de superbes échantillons et le livrent au commerce en telle quantité qu'on le désire.
Or, le phosphore rouge est dépourvu de tous les inconvénients que l'on peut, à juste titre, reprocher au phosphore incolore, ou ordinaire : il n'agit point sur la santé des ouvriers qui le manient; il ne prend pas spontanément feu, il faut, au contraire, une température très élevée pour l'enflammer; il n'est point vénéneux. Mais, en se dépouillant des propriétés qui le constituent un danger réel pour celui qui le manie, le phosphore a changé sa nature propre en se transformant en phosphore rouge. Ainsi mêlé avec
les oxydants employés pour déterminer Tinflammation du phosphore ordinaire, il ne prend plus feu dans les mêmes conditions; il faut, au contraire, le mélanger avec le chlorate de potasse pour pouvoir l'allumer. Mais l'expérience des allumettes dans la pâte desquelles entre simultanément le chlorate de potasse et le phosphore ordinaire ou rouge, est faite; elles sont d'une préparation, d'un transport et d'un maniement plus dangereux que les allumettes ordinaires contenant les oxydants que nous indiquerons plus bas. Aussi le jury a-t-il désapprouvé toutes les allumettes qui lui ont été adressées, et dans lesquelles le phosphore amorphe et le chlorate de potasse se trouvaient associés dans la pâte.
Les graves inconvénients résultant de l'association du phosphore amorphe et du chlorate de potasse dans la pâte, n'ont pas échappé à l'attention des personnes qui se sont occupées de la fabrication des allumettes. Trois fabricants ont envoyé au jury un système d'allumettes basé sur le principe de la séparation de la matière comburante et de la matière combustible. Ces allumettes ne s'enflamment par la friction que pour autant qu'on les frotte sur une surface préparée à cet effet. On sait que les allumettes ordinaires s'enflamment par la friction contre une surface quelconque, pourvu qu'elle soit sèche, dure et plus ou moins rugueuse. La pâte dont les nouvelles allumettes sont garnies renferme du chlorate de potasse mêlé à des matières combustibles et à des corps durs inertes. La surface sur laquelle la friction se fait est recouverte d'un vernis contenant du phosphore amorphe, disséminé dans une matière minérale fort dure. Ainsi, la pâte qui garnit le bout de l'allumette ne renferme aucune trace de phosphore amorphe; ce corps en est séparé et déposé sur une surface préparée à cet usage, distincte de l'allumette, et qui lui en cède une trace sous l'influence de la friction. L'invention de ce système est réclamée d'yn côté par M. le docteur Rudolphe Bôttger, de Francfort-sur-Mein, et de l'autre par les propriétaires de la fabrique d'allumettes de Jonkoping (Suède). M. Bernard Fûrth, de Schûttenhofen
(Bohême), a exposé des nouvelles allumettes confectionnées d'après les indications de M. le docteur Bôttger; il leur donne le nom d'antiphosphore; les propriétaires des allumettes de Jônkôping les désignent sous le nom d'allumettes ou de briquet de sûreté. Toutes les objections faites contre l'emploi des allumettes phosphoriques tombent devant ce système. La pâte dont le bout est garni peut être chauffée à une température presque égale à celle nécessaire pour la destruction du bois, sans prendre feu, et lorsqu'elle déflagre elle ne produit pas de projection de parties enflammées. La surface, enduite de phosphore rouge, supporte également, sans s'enflammer, une température supérieure à celle nécessaire pour détruire, les matières combustibles; ni la pâte, ni la surface ne prennent feu sous l'influence du frottement. Ainsi la pâte adhérente au bout de la tige et la surface sur laquelle il faut opérer la friction présentent une égale sécurité.
Le problème de la substitution du phosphore rouge inaltérable, non vénéneux, au phosphore incolore, vénéneux, spontanément inflammable, est donc résolu. Mais, on ne doit pas se le dissimuler, le moment de la proscription de la confection des allumettes au phosphore ordinaire n'est pas encore venu. Abstraction faite de ce que la fabrication du phosphore rouge et celle du nouveau système d'allumettes sont des propriétés garanties par des brevets, et par conséquent des fabrications privilégiées, il reste à résoudre une foule de questions pratiques, telles que la meilleure composition à donner à la pâte qui garnit le bout de la tige, et la meilleure composition pour le vernis au phosphore rouge à déposer sur la surface. Car, à ces deux points de vue, les briquets de sûreté exposés par les trois fabricants difl'éraient notablement, et les briquets de la fabrique de Jônkôping nous ont paru l'emporter sur ceux exposés par M. Fûrth et par M. Preshel, de Vienne.
En attendant que ce genre d'allumettes ait pris, dans la fabrication et dans l'usage, le rang que l'expérience seule peut leur donner, nous croyons
devoir indiquer ici les oxydants employés par les fabricants autrichiens, dont les allumettes l'emportent sur toutes les autres. Nous plaçons en première ligne le bioxyde de plomb (oxyde puce de plomb), mêlé à du sable fin et à une solution de dextrine ou de colle forte; ensuite, le mélange de bioxyde et d'azotate de plomb, tel qu'il résulte de l'action de l'acide azotique sur le minium; et en dernier lieu, le nitrate de potasse ou salpêtre, qui a l'inconvénient de fournir des pâtes hygrométriques, même en employant la colle forte. D'après M. Payen, certains fabricants de Paris s'abstiennent d'ajouter un oxydant quelconque à leur pâte.
La plupart des allumettes confectionnées dans le pays sont très défectueuses, tant sous le rapport de la confection de la pâte que sous celui de la confection de la tige. Les pâtes sont très hygrométriques et renferment de mauvais oxydants. Les tiges sont trop inégales, tordues, ou faites à l'aide de bois dépourvu de fibres droites.