ETUDE NEUVIEME
OBJECTIONS CONTRE LES MÉTHODES DE NOTRE RA.ISON ET LES PRINCIPES DE NOS SCIENCES.
J'ai exposé, dès le commencement de cet ouvrage , rimmensité de l'étude de la nature. J'y ai proposé de nouveaux plans pour nous former une idée de l'ordre qu'elle a établi dans tous les régnes ; mais, arrêté par mon insuffisance même, je n'ai pu me promettre que de tracer une esquisse légère de celui qui existe dans l'ordre végétal. Cependant, avant d'établir à cet égard de nouveaux principes, je me suis cru obligé de détruire les préjugés que le monde et nos sciences mêmes pouvaient avoir répandus sur la nature , dans Fesprit de mes lecteurs. J'ai donc exposé les bienfaits de la Providence envers notre siècle, et les objections qu'on y a élevées contre elle. J'ai répondu à ces objections dans le même ordre que je les avais rapportées, en laissant entrevoir, chemin faisant, qu'il règne une grande harmonie dans la distribution du globe, que nous croyons abandonné aux simples lois du mouvement et du hasard. J'ai présenté
(le nouvelles causes du cours des marées , du mouvement de la terre dans l'écliptique , et du déluge universel. Maintenant, je vais attaquer, à mon tour, les méthodes de notre raison et les éléments de nos sciences, avant de poser quelques principes qui puissent nous indiquer une route invariable vers la vérité.
Au reste, si j'ai combattu nos sciences naturelles , dans le cours de cet ouvrage , et particulièrement dans cet article , ce n'est que du côté systématique; je leur rends justice du côté de l'observation. D'ailleurs, je respecte ceux qui les cultivent. Je ne connais rien de plus estimable dans le monde, après l'homme vertueux, que l'homme savant , si toutefois on peut séparer les sciences de la vertu. Que de sacrifices et de privations n'exigent pas leurs études ! Tandis que la foule des hommes s'enrichit et s'illustre par l'agriculture, le commerce, la navigation et les arts, bien souvent ceux qui en ont frayé les routes ont vécu dans l'indigence et dans l'oubli de leurs contemporains. Semblable au flambeau , le savant éclaire ce qui l'environne, et reste lui-même dans l'obscurité.
Je n'ai donc attaqué ni les savants, que je respecte , ni les sciences qui ont fait la consolation de ma vie ; mais si le temps me l'eût permis , j'eusse combattu pied à pied nos méthodes et nos systèmes. Ils nous ont jetés, en tout genre, dans un si grand nombre d'opinions absurdes, que je ne balance pas à dire que nos bibliothèques renfer-
ment aujourd'hui plus d'erreurs que de lumières. Je suis même prêt à parier que, si l'on met un Quinze -Vingt dans la bibliothèque du Roi, et qu'on lui laisse prendre un livre au hasard, la première page de ce livre où il mettra la main contiendra une erreur. Combien de probabilités n'aurais-je pas en ma faveur, dans les romanciers, les poètes, les mythologistes^ les historiens, les panégyristes , les moralistes , les physiciens des siècles passés, et les métaphysiciens de tous les âges et de tous les pays! Il y a, à la vérité, un moyen bien simple d'arrêter le mal que leurs opinions peuvent produire , c'est de mettre tous les livres qui se contredisent à côté les uns des autres : comme ils sont , dans chaque genre , en nombre presque infini, le résultat des connaissances humaines s'y réduira à peu près à zéro.
Ce sont nos méthodes qui nous égarent. D'abord , pour chercher la vérité, il faut être libre de toutes passions ; et l'on nous en inspire , dès l'enfance , qui donnent la première entorse à notre raison. On y pose pour base fondamentale de nos actions et de nos opinions , cette maxime : faites fortune. Il arrive de là, que nous ne voyons plus rien que ce qui a quelque relation avec ce désir. Les vérités naturelles même disparaissent pour nous , parce que nous ne voyons plus la nature que dans des machines ou dans des livres. Pour croire en Dieu, il faut que quelqu'un de considérable nous assure qu'il y en a un. Si Fénélon nous le dit, nous y croyons, parce que Fénélon était précepteur du