DES CONTRASTES
Les contrastes diffèrent des contraires, en ce que ceux-ci n'agissent que dans un seul point , et ceux-là dans leur ensemble. Un objet n'a qu'un contraire ; mais il peut avoir plusieurs contrastes. Le blanc est le contraire du noir; mais il contraste avec le bleu, le vert, le rouge, et plusieurs autres couleurs.
La nature, pour distinguer les harmonies, les consonnances et les progressions des corps, les unes des autres, les fait contraster. Cette loi est d'autant moins observée , qu'elle est plus commune. Nous foulons aux pieds les plus grandes et les plus admirables vérités, sans y faire attention.
Tous les naturalistes regardent les couleurs des corps comme de simples accidents, et la plupart d'entre eux considèrent leurs formes mêmes comme l'effet de quelque attraction , incubation., cristallisation , etc. Tous les jours on fait des livres pour étendre , par des analogies , les effets méca-
niques tic ces lois aiix diverses productions de la nature ; mais si elles ont en effet tant de puissance, pourquoi le soleil, cet agent universel, n'a-t-il pas rempli les cieux, les eaux, les terres, les forets, les campagnes, et toutes les créatures sur lesquelles il a tant d'influence, des effets uniformes et monotones de sa lumière? Tous ces objets devraient nous paraître, comme elle, blancs ou jaunes, et ne se distinguer les uns des autres que par leurs ombres. Un paysage ne devrait nous présenter d'autres effets , que ceux d'un camaïeu ou d'une estampe. Les latitudes, dit-on, en varient les couleurs; mais si les latitudes ont ce pouvoir, pourquoi les productions du même climat et du même champ n'ont-elles pas toutes la même teinte ? Pourquoi les quadrupèdes, qui naissent et vivent dans les prés, ne font-ils pas des petits' qui soient verts comme l'herbe qui les nourrit?
La nature ne s'est pas contentée d'établir des harmonies particulières dans chaque espèce d'êtres pour les caractériser; mais afin qu'elles ne se confondent pas entre elles , elle les fait contraster. Nous verrons dans l'Étude suivante , par quelle raison particulière elle a donné aux herbes la couleur verte, préférablement à toute autre couleur. Elle' a fait en général les herbes vertes, pour les détacher de la terre; ensuite elle a donné la couleur de terre aux animaux qui vivent sur l'herbe, pour les distinguer à leur tour du fond qu'ils habitent. On peut remarquer ce contraste général dans les quadrupèdes herbivores , tels que les animaux
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domestiques , les bétes fauves des forets , et dans tous les oiseaux granivores qui vivent sur l'herbe ou dans les feuillages des arbres, comme la poule, la perdrix, la caille, l'alouette, le moineau, etc., qui ont des couleurs terreuses, parce qu'ils vivent sur la verdure. Mais ceux , au contraire, qui vivent sur des fonds rembrunis, ont des couleurs brillantes, comme les mésanges bleuâtres et les piverts , qui grimpent sur l'écorce des arbres pour y chercher des insectes , etc.
La nature oppose partout la couleur de Tanimal à celle du fonds où il vit. Cette loi admirable est universelle. J'en rapporterai ici quelques exemples , pour mettre le lecteur sur la voie de ces ravissantes harmonies dont il trouvera des preuves dans tous les climats. On voit sur les rivages des Indes, un grand et bel oiseau blanc et couleur de feu, appelé flamant, non parce qu'il est de Flandre , mais du vieux mot français flambant , parce qu'il paraît de loin comme une flamme *. 11 habite ordinairement les lagunes et les marais salants, dans les eaux desquels il fait son nid , en y élevant
On trouvait autrefois les flamants sur toutes les côtes de l'Europe; mais, la main destructive de l'homme les en a chassés, et ils n'habitent plus que dans les déserts de l'Afrique et de l'Amérique. Ces oiseaux singuliers ont été très-bien peints par le voyageur 'Dampier; ils vivent en société , et se rangent , au nombre de deux ou trois cents, sur une seule ligne, de manière qu'à quelque distance, ils offrent l'aspect d'une armée en bataille. Lorsqu'ils vont à la pêche , ils établissent une sentinelle qui veille pour toute la troupe, et qui , à la plus faible apparence de danger, jette un cri d'alarme, assez semblable au bruit d'une trompette. Lorsqu'ils s'envolent aux rayons du soleil , leur plumage étincelle comme des charbons embrasés.
a un pied de profondeur un petit tertre de vase d'un pied et demi de hauteur. Il fait un trou au sommet de ce petit tertre; il y pond deux œufs, et il les couve debout, les pieds dans l'eau, à Taide de ses longues jambes. Quand plusieurs de ces oiseaux sont sur leurs nids, au milieu d'une lagune , on les prendrait de loin pour les flammes d'un incendie, qui sortent du sein des eaux. D'autres oiseaux présentent des contrastes d'un autre genre sur les mêmes rivages. Le pélican ou grand-gosier, est un oiseau blanc et brun , qui a un large sac au-dessous de son bec qui est très-long. Il va tous les matins remplir son sac de poisson ; et qu^d sa pêche est faite , il se perche sur quelque pointe de rocher à fleur d'eau, où il se tient immobile jusqu'au soir, dit le père Du Tertre *, « comme tout triste , la (( tête penchée parle poids de son long bec, et les (( yeux fixés sur la mer agitée, sans branler non (( plus que s'il était de marbre. » On distingue souvent sur les grèves rembrunies de ces mers , des aigrettes blanches comme la neige , et dans les plaines azurées du ciel , le paille-en-cu d'un blanc argenté, qui les traverse à perte de vue : il est quelquefois glacé de rose, avec les deux longues plumes de sa queue couleur de feu, comme celui de la mer du Sud.
Souvent, plus le fond est triste, plus l'animal qui y vit est revêtu de couleurs brillantes. Nous n'avons peut-être point, en Europe, d'insectes qui en aient de plus riches que le scarabée stercoraire ,
* Histoire des Antilles.
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et que la mouche qui porte le même nom. Celle-ci est plus éclatante que For et l'acier poli; l'autre, d'une forme hémisphérique, est d'un beau bleu de pourpre; et afin que son contraste fût complet, il exhale une forte et agréable odeur de musc.
. La nature semble quelquefois s'écarter de cette loi, mais c'est par d'autres raisons de convenance: car c'est là qu'elle ramène tous ses plans. Ainsi , après avoir fait contraster avec les fonds où ils vivent, les animaux qui pouvaient échapper à tous les dangers par leur force et par leur légèreté, elle y a confondu ceux qui sont d'une lenteur ou d'une faiblesse qui les livrerait à la discrétion de leurs ennemis. Le limaçon , dont la marche est si lente, est de la couleur de l'écorce des arbres qu'il ronge, ou de la muraille où il se réfugie. Les poissons plats, qui nagent fort mal, comme les turbots, les carrelets, les plies, les limandes, les soles , etc. , qui sont à peu près taillés comme des planches, parce qu'ils étaient destinés à vivre sédentairement au-dessus des fonds de la mer , sont de la couleur des sables où ils cherchent leur vie, étant piquetés comme eux de gris, de jaune, de noir, de rouge et de brun. A la vérité, ils ne sont colorés ainsi que d'un côté; mais ils ont tellement le sentiment de cette ressemblance , que quand ils se trouvent enfermés dans les parcs établis sur les grèves, et qu'ils voient la marée près de se retirer, ils enfouissent leurs ailerons dans le sable en attendant la marée suivante, et ne présentent à la vue de l'homme que leur côté trompeur. Il est si res-
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semblant avec le fond où ils se cachent, qu'il serait impossible aux pécheurs de les en distinguer , s'ils n^avaient des faucilles avec lesquelles ils tracent des rayures en tout sens sur la surface du terrain , pour en avoir au moins le tact, s'ils ne peuvent en avoir la vue. C'est ce que je leur ai vu faire plus d'une fois, encore plus émerveillé de la ruse de ces poissons que de celle des pécheurs. Les raies, au contraire , qui sont des poissons plats qui nagent mal aussi, mais qui sont carnivores, sont marbrées de blanc et de brun , afin d'être aperçues de loin par les autres poissons; et pour qu'elles ne fussent pas dévorées, à leur tour, par leurs ennemis qui sont fort alertes, comme les chiens de mer, ou par leurs propres compagnes qui sont trés-voraces, elles sont revêtues de pointes épineuses, surtout à la partie postérieure* de leur corps , comme à la queue , qui est la plus exposée aux attaques lorsqu'elles fuient.
La nature a mis à la fois dans la couleur des animaux qui ne sont pas nuisibles, des contrastes avec le fond où ils vivent, et des consonnances avec celui qui en est voisin; et elle leur a donné l'instinct d'en faire alternativement usage, suivant les bonnes ou les mauvaises fortunes qui se présentent. On peut remarquer ces convenances merveilleuses dans la plupart de nos petits oiseaux, dont le vol est faible et de peu de durée. L'alouette grise cherche sa vie dans l'herbe des champs. Estelle effrayée? elle se coule entre deux mottes de terre, où elle devient invisible. Elle est si tranquille
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dans ce poste, qu'elle n'en part souvent que quand le chasseur a le pied dessus. Autant en fait la perdrix. Je ne doute pas que ces oiseaux sans défense n'aient le sentiment de ces contrastes et de ces convenances de couleur, car je l'ai observé même dans des insectes. A.u mois de mars dernier, je vis sur le bord de la rivière des Gobelins un papillon couleur de brique, qui se reposait, les ailes étendues, sur une touffe d'herbes. Je m'approchai de lui, et il s'envola. Il fut s'abattre, à quelques pas de distance, sur la terre qui en cet endroit était de sa couleur. Je m'approchai de lui une seconde fois : il prit encore sa volée, et fut se réfugier sur une semblable lisière de terrain. Enfin, je ne pus jamais l'obliger à se reposer sur l'herbe, quoique je l'essayasse souvent, et que les espaces de terre qui se trouvaient ent^e les touffes de gazon fussent étroits, et en petit nombre. Au reste cet instinct étonnant est bien évident dans le caméléon. Cette espèce de lézard, qui a une marche très-lente, en est dédommagé par l'incompréhensible faculté de sg teindre, quand il lui plaît, de la couleur du fonds qui l'environne. Avec cet avantage, il échappe à la vue de ses ennemis, qui l'auraient bientôt atteint à la course. Cette faculté est dans sa volonté; car sa peau n'est pas un miroir. Il ne réfléchit que la couleur des objets, et non leur forme. Ce qu'il y a encore de remarquable en ceci, et de bien confirmé par les naturalistes, qui n'en donnent pas la raison, c'est qu'il prend toutes les couleurs, comme le brun, le gris, le jaune, et
surtout le vert qui est sa couleur favorite, mais jamais le rouge *. On a mis des caméléons pendant des semaines entières, dans des draps d'écarlate, sans qu'ils en aient pris la moindre nuance. La nature semble leur avoir refusé cette teinte éclatante, parce qu'elle ne pouvait servir qu'à les faire apercevoir de plus loin, et que d'ailleurs elle n'est celle d'aucun fond, ni dans les terres, ni dans les végétaux où ils passent Içur vie.
Mais , dans l'âge de la faiblesse et de l'inexpérience, la nature confond la couleur des animaux innocents avec celle des fonds qu'ils habitent, sans leur donner le choix de l'alternative. Les petits des pigeons, et de la plupart des oiseaux granivores, sont hérissés de poils verdâtres, semblables aux mousses de leurs nids. Les chenilles sont aveugles, et sont de la nuance des feuilles et des écorces qu'elles rongent. Les jeunes fruits même, qui ne sont pas encore revêtus d'épines, de cuirs, de pulpes amères ou de coques dures qui protègent
* L'observation a dissipé toutes ces erreurs , qui sont celles de l'antiquité. Le caméléon prend , il est vrai , diverses nuances , mais elles ne sont pas déterminées par les objets environnants. Son épiderme est transparent , sa peau est jaune , et son sang d'un bleu violet fort vif. C'est ainsi que la plus légère agitation le fait passer par toutes les teintes du gris , du vert , du jaune , du bleu , du violet, et du brun rougeâtre. Cette espèce de lézard habite sur les arbres , où il reste confondu avec le feuillage, sa couleur habituelle étant d'un beau vert. Cette couleur est un des moyens que la nature lui a donnés pour échapper à ses ennemis, car il jouit aussi de la faculté singulière de s'enfler et de se remplir d'air, au point de les effrayer en doublant son diamètre.
Les voj-ageurs assurent que les Indiens se plaisent à voir les caméléons autour de leurs demeures ; ces petits animaux les délivrent des insectes qui les tourmentent.
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leurs semences, sont, pendant le temps de leur développement, verts comme les feuilles qui les avoisinent. Quelques embryons, à la vérité, comme ceux de certaines poires, sont roux ou bruns; mais ils sont alors de la couleur de Fécorce de l'arbre où ils sont attachés. Quand ces fruits ont leurs semences enfermées dans des pépins ou des noyaux, et qu'elles sont hors de danger, ils changent de couleur. Ils deviennent jaunes, bleus, dorés, rouges, noirs, et donnent aux végétaux qui les portent leurs contrastes naturels. Il est trés-remarquable que tout fruit qui change de couleur a sa semence mûre. Les insectes ayant quitté de même les robes de l'enfance, et livrés à leur propre expérience, se répandent dans le monde pour en multiplier les harmonies , avec les parures et les instincts que leur a donnés la nature. C'est alors que des nuées de papillons, qui dans l'état de chenille se confondaient avec la verdure des plantes, viennent opposer les couleurs et les formes de leurs ailes à celles des fleurs, le rouge au bleu, le blanc au rouge, des antennes à des étamines, et des franges à des corolles. J'en ai un jour admiré un dont les ailçs étaient azurées et parsemées de points couleur d'aurore, qui se reposait au sein d'une rose épanouie. Il semblait disputer avec elle de beauté. Il eût été difficile de dire lequel en méritait mieux le prix , du papillon ou de la fleur; mais en voyant la rose couronnée d'ailes de lapis, et le papillon azuré posé dans une coupe de carmin, il était aisé de voir que leur charmant contraste ajoutait à leur mutuelle beauté.
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La nature n'emploie point ces convenances et ces contrastes agréables dans les animaux nuisibles, ni même dans les végétaux dangereux. De quelque genre que soient les bétes carnassières ou venimeuses, elles forment, à tout âge et partout où elles sont, des oppositions dures et heurtées. L'ours blanc du nord s'annonce sur les neiges, par des gémissements sourds, par la noirceur de son museau et de ses griffes , et par une gueule et des yeux couleur de sang. Les bêtes féroces, qui cherchent leur proie au milieu des ténèbres, ou dans l'obscurité des forêts, préviennent de leurs approches par des rugissements , des cris lamentables , des yeux enflammés, des odeurs urineuses ou fétides. Le crocodile, en embuscade sur les grèves des fleuves de l'Asie, où il paraît comme un tronc d'arbre renversé, exhale au loin une forte odeur de musc. Le serpent-à-sonnette, caché dans les prairies de l'Amérique , fait bruire sous l'herbe ses sinistres grelots. Les insectes même qui font la guerre aux autres, sont revêtus de couleurs âtres, durement opposées, où le noir, surtout, domine et se heurte avec le blanc ou le jaune. Le bourdon, indépendamment de son sombre murmure, s'annonce par la noirceur de son corselet et de son gros ventre hérissé de poils fauves. H paraît , au miheu des fleurs, comme un charbon de feu à demi éteint. La guêpe Carnivore est jaune et bardée de noir comme le tigre. Mais l'utile abeille est de la nuance des étamines et du fond des calices des fleurs où elle fait d'innocentes moissons.
Les planles vénéneuses offrent, comme les animaux nuisibles, d'affreux contrastes par les couleurs meurtries de leurs fleurs, où le noir, le gros bleu et leviolet enfumé, sont en opposition tranchée avec des nuances tendres; par des odeurs nauséabondes et virulentes; par des feuillages hérissés, teints d'un vert noir et heurté de blanc en dessous : tels sont les aconits. Je ne connais point de plante qui ait un aussi hideux aspect que celles de cette famille, et entre autres, le napel, qui est le végétal le plus vénéneux de nos climats. Je ne sais si les embryons de leurs fruits ne présentent pas, dés les premiers instants de leur développement, des oppositions dures qui annoncent leurs caractères malfaisants : si cela est, ils ont encore cette ressemblance commune avec les petits des bétes féroces.
Les animaux qui vivent sur deux fonds différents, portent deux contrastes dans leurs couleurs. Ainsi, par exemple, le martin-pêcheur, qui vole le long des rivières, est à la fois couleur de musc et glacé d'azur, en sorte qu'il se détache des rivages rembrunis par sa couleur azurée, et de l'azur des eaux par sa couleur de musc. Le canard, qui barbotte sur les mêmes rivages, a le corps teint d'une couleur cendrée, et la tète et le cou de la verdure de l'émeraude, de manière qu'il se distingue parfaitement par la couleur grise de son corps, de la verdure des nymphœa et des roseaux parmi lesquels il vogue , et par la \ erdure de sa tête et de son cou, des vases noires dans lesquelles , par un autre con-
DE LA NATURE. l3']
traste fort étonnant, il ne salit jamais son plumage. Les mêmes contrastes de couleurs se rencontrent dans le pivert, qui vit sur les troncs des arbres, le long desquels il grimpe pour chercher des insectes spus leurs écorces. Cet oiseau est coloré à la fois de brun et de vert, en sorte que, quoiqu'il vive, pour ainsi dire, à l'ombre, on l'aperçoit cependant toujours sur le tronc des arbres; car il se détache de leurs sombres écorces par la jtartie de son plumage qui est d'un vert brillant, et de la verdure de leurs mousses et de leurs lichens, par la couleur de ses plumes, qui sont brunes. La nature oppose donc les couleurs de chaque animal à celles du fond qu'il habite; et ce qui confirme la vérité de cette grande loi, c'est que la plupart des oiseaux qui ne vivent que sur un seul fond n'ont qu'une seule couleur qui contraste fortement avec celle de ce fond. Ainsi , les oiseaux qui vivent sur le fond azuré des cieux, au haut des airs, ou sur celui des eaux, au milieu des lacs, sont pour l'ordinaire de couleur blanche , celle de toutes les couleurs qui tranche le plus fortement sur le bleu, et est par conséquent la plus propre à les faire apercevoir de loin. Tels sont, entre les tropiques, le paille-en-cu, oiseau d'un blanc satiné, qui vole au haut des airs; les aigrettes, les mauves, les goélands qui planent à la surface des ftiers azurées, et les cygnes qui voguent en flottes au milieu des lacs du nord. Il y en a d'autres aussi qui , pour contraster avec ceuxlà, se détachent du ciel ou des eaux par des cou-^ leurs noires ou rembrunies : tels sont, par exemple,
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le corbeau de nos climats, qui s'aperçoit de si loin dans le ciel, sur la blancheur des nuages; plusieurs oiseaux de marine, bruns et noirâtres, comme la frégate des tropiques, qui se joue dans le ciel au milieu des tempêtes; le taille-mer, ou fauchet, oiseau de marine, qui rase de ses ailes sombres, taillées en faux, la surface blanche des flots écumeux de la mer.
On peut donc inférer de ces exemples, que dès qu'un animal n'a qu'une seule teinte , il n'habite qu'un seul site ; et quand il réunit en lui le contraste de deux teintes opposées , qu'il vit sur deux fonds, dont les couleurs mêmes sont déterminées par celle du plumage ou du poil de l'animal. Cependant , il ne faut pas rendre cette loi trop générale , mais y faire entrer les exceptions que la sage nature a établies pour la conservation même des animaux, telles que de. les blanchir en général au nord, dans les hivers et sur les hautes montagnes, pour les préserver de l'excès du froid en les revêtant de la couleur qui réfléchit le plus la chaleur; et de les rembrunir au midi , dans les ardeurs de l'été et sur les plages sablonneuses, pour les abriter des effets de la chaleur en les peignant de couleurs négatives. Ce qui prouve évidemment que ces grands effets d'harmonie ne sont point des résultats mécaniques de l'influence dès corps qui environnent les animaux , ou des appréhensions de leurs mères sur les tendres organes de leurs fœtus, ou de l'action des rayons du soleil sur leurs plumes, comme souvent notre physique a cru les expli-
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quer; c'est que parmi ce nombre presque infini d'oiseaux qui passent leur vie au haut des airs ou à la surface des mers dont les couleurs sont azurées, il n'y a pas un seul oiseau bleu; et qu'au contraire, plusieurs oiseaux qui vivent entre les tropiques , au sein des noirs rochers , ou à l'ombre des sombres forêts, sont de la couleur d'azur : tels sont la poule de Batavia qui est toute bleue , le pigeon hollandais de l'Ile-de-France , etc.
Nous pouvons tirer de ces observations une autre conséquence aussi importante ; c'est que toutes ces harmonies sont faites pour l'homme. Un oiseau bleu sur le fond du ciel ou à la surface des eaux , échapperait à notre vue. La nature d'ailleurs n'a réservé les couleurs agréables et riches que pour les oiseaux qui vivent dans notre voisinage. Cela est si vrai, que, quoique le soleil agisse entre les tropiques avec toute l'énergie de ses rayons sur les oiseaux de la pleine mer , il n'y en a aucun dont le plumage soit revêtu de belles couleurs , tandis que ceux qui habitent les rivages des mers et des fleuves en ont souvent de magnifiques. Le flamant, grand oiseau qui vit dans les lagunes des mers méridionales, a son plumage blanc lavé de carmin. Le toucan des mêmes grèves a un énorme bec du rouge le plus vif; et lorsqu'il le retire du sein des sables humides où il cherche sa pâture , on dirait qu'il vient d'y pêcher un tronçon de corail. Il y a une autre espèce de toucan dont le bec est blanc et noir, aussi poli que s'il était d'ébène et d'ivoire. La pintade au plumage maillé , les paons , les ca-
nards, les martins-pécheurs , et une foule d'autres oiseaux riverains, embellissent, par l'émail de leurs couleurs, les bords des fleuves de l'Asie et de l'Afrique. Mais on ne voit rien qui leur soit comparable dans le plumage de ceux qui habitent la pleine mer, quoiqu'ils soient encore plus exposés aux in- Muences du soleil.
C'est par une suite de ces convenances avec l'homme, que la nature a donné aux oiseaux qui vivent loin de lui, des cris aigus, rauques et perçants , mais qui sont aussi propres que leurs couleurs tranchantes à les faire apercevoir de loin au milieu de leurs sites sauvages. Elle a donné , au contraire, des sons doux et des voix harmonieuses aux petits oiseaux qui habitent nos bosquets et qui s'établissent dans nos habitations, afin qu'ils en augmentassent les agréments, autant par la beauté de leur ramage, que par celle de leur coloris. Nous le répétons, afin de confirmer la vérité des principes d'harmonie que nous posons : c'est que la nature a établi un ordre de beauté si réel dans le plumage et le chant des oiseaux, qu'elle n'en a revêtu que les oiseaux dont la vie était en quelque sorte innocente par rapport à l'homme, comme ceux qui sont granivores, ou qui vivent d'insectes; et elle l'a refusé aux oiseaux de proie et à la plupart de ceux de marine, qui ont, pour l'ordinaire , des couleurs terreuses et des cris désagréables *.
Le chant est un attribut des oiseaux : seuls entre tous les animaux , ils modulent et varient le son de leurs voix ; mais cette faculté a été modifiée suivant les mœurs de chaque espèce , et suivant
Tous les règnes de la nature se présentent à riionnne avec les mêmes convenances, jusque dans les abimes de l'Océan. Les poissons qui se repaisles lieux qu'elle habite. Les oiseaux aquatiques ont une voix grave et retentissante, qui , clans les temps de calme , contraste avec le murmure des eaux», et qui, dans les jours de tempête, se fnit encore entendre à travers le mugissement des vagues. On devine, à leurs cris, que la nature les destinait à vivre au milieu d'un élément bruyant ; tandis que les petits oiseaux , qui habitent les bocages , ont une voix mélodieuse qui semble faite pour le calme qui les environne. Ils annoncent les beaux jours, et les beaux jours cessent avec leurs chansons. Dans ces espèces innocentes, c'est le mâle qui chante, et sa compagne reste muette ; mais il ne chante que pour lui plaire. Chaque fois qu'elle apporte le brin d'herbe dont elle tresse son nid , il la suit en modulant les plus doux accords; s'il ne partage pas son travail, il l'encourage, et il ne cesse de chanter que lorsque ses petits ont essayé leurs ailes. Chez les oiseaux de proie, au contraire, le mâle et la femelle ont une voix également sinistre , dont les sons ne changent jamais ; habitants des rochers et des forêts , ils les font retentir de leurs cris de guerre : les entendre , c'est presque les voir , c'est pressentir leurs dispositions cruelles. Non-seulement des chants mélodieux ne se seraient point accordés avec la férocité de leur instinct , mais ils n'auraient pu être entendus aux sommets des montagnes et à travers les précipices , ni exprimer les chasses , les dangers et les rapines de ces tyrans de l'air.
Cette précaution de la nature est confirmée par les faits les plus curieux. Par exemple la voix des oiseaux qui ne changent pas de climats reste toujours la même ; telle est celle du rouge-gorge , qui , pendant la saison des neiges , s'approche des chaumières et réjouit l'homme de ses chansons, tandis que la voix du rossignol et des autres oiseaux voyageurs s'éteint et ^e modifie , suivant les lieux qu'ils doivent habiter. On a remarqué depuis long-temps que leurs concerts cessaient en même temps que leurs amours , mais on aurait pu remarquer aussi que l'interruption de ces chants était une admirable prévoyance de la nature. A l'époque où ces oiseaux vont traverser les mers orageuses, ils frappent tout-à-coup les airs de cris aigres, perçants et semblables à ceux de l'oiseau des orages. Habitants des tempêtes, ils ne s'expriment plus comme les habitants des bocages : ce sont des voyageurs qui apprennent une langue nouvelle, qui doit être entendue au milieu du bruit des vents et des flots; et, sans cette inspiration soudaine, ils n'auraient pu ni s'appeler, ni se reconnaître, ni se guider vers le monde qui les attend.
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sent de chair, comme toute la classe des cartilagineux , tels que les roussettes, les chiens de mer, les requins , les pantoufliers, les raies, les polypes, etc., ont des couleurs et des formes déplaisantes. Les poissons qui vivent en pleine mer ont des couleurs marbrées de blanc , de noir , de brun , qui les distinguent au sein des flots azurés; tels sont les baleines, les soufleurs , les marsouins, etc. Mais c'est parmi ceux qui habitent les rivages rembrunis , et surtout dans le nombre de ceux qu'on appelle saxatiles , parce qu'ils vivent dans les rochers , qu'on en trouve dont là peau et les écailles surpassent par leur éclat celui des plus riches peintures, surtout quand ils sont vivants. C'est ainsi que des légions de maquereaux et de harengs font étinceler d'argent et d'azur les grèves septentrionales de l'Europe. C'est autour des noirs rochers qui bordent les mers des tropiques qu'on pêche le poisson qu'on appelle le capitaine. Quoiqu'il varie de couleur suivant les latitudes, il suffît, pour donner une idée de sa beauté , de rapporter la description que fait François Cauche*, de celui qu'on pèche sur le rivage de Madagascar. Il dit que ce poisson , qui se plaît dans les rochers , est rayé en losanges ; que ses écailles sont de couleur d'or pâle, et que son dos est coloré et surglacé de laque, qui tire en divers endroits sur le vermeil. Sa nageoire dorsale et sa queue sont ondées d'azur qui se délave en vert à leurs extrémités. C'est aussi au pied des mêmes rochers qu'on trouve le magni-
* Voyez François Cauche, Relation de Madagascar.
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fique poisson appelé la sarde , et par les Brésiliens accara piniina^ dont Marcgrave a donné la figure dans son iv® livre, chap. vi. Ce beau poisson a à la fois des écailles argentées et dorées, traversées de la tête à la queue de lignes noires, qui relèvent admirablement leur éclat. Le même auteur décrit encore plusieurs espèces de lunes qui fréquentent les mêmes lieux. Pour moi, je me suis amusé, sur les rochers de l'île de l'Ascension, à examiner pendant des heures entières des lunes qui se jouaient au milieu des flots tumultueux qui viennent sans cesse s'y briser. Ces poissons , dont les espèces sont variées, ont la forme arrondie et quelquefois échancrée de l'astre de la nuit, dont ils portent le nom. Ils sont de plus , comme lui , de couleur d'argent poli. Ces poissons semblent faits pour tromper le pêcheur de toute manière; car ils ont le ventre rayé de raies noires en losanges , ce qui les fait paraître comme s'ils étaient pris dans un filet; ils semblent , à chaque instant , sur le point d'être jetés au rivage par le mouvement des flots où ils se jouent; ils ont de plus la bouche si petite, qu'ils rongent souvent l'appât sans se prendre à l'hameçon ; et leur peau sans écailles, comme celle de la roussette, est si dure, qu'on manque souvent de les harponner avec le trident dont les pointes sont le mieux acérées. François Cauche dit même qu'on a beaucoup de peine à entamer leur peau avec le couteau le mieux affilé. C'est sur les mêmes rivages de l'Ascension que l'on trouve la murène , espèce d'anguille de rocher, très-bonne à manger, dont
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la peau est parsemée de fleurs dorées. On peut dire en général, que chaque rocher de la mer e^t fréquenté par une foule de poissons dont les couleurs sont les plus éclatantes ; tels que les dorades , les perroquets, les zèbres, les rougets, et une multitude d'autres, dont les classes mêmes nous sont inconnues. Plus les rochers et les écueils d'une mer sont multipliés, plus les espèces de poissons saxatiles y sont variées. Voilà pourquoi les îles Maldives qui sont en si grand nombre, fournissent, à elles seules , une multitude prodigieuse de poissons, de couleurs et de formes très - différentes , dont la plupart sont encore inconnues à nos ichtyologistes.
Toutes les fois donc que l'on voit un poisson brillant, on peut assurer qu'il habite le rivage; et au contraire, qu'il vit en pleine eau, s'il est de couleur sombre. C'est ce qu'on peut vérifier dans nos rivières mêmes. L'éperlan argenté, et l'ablette dont les écailles servent à faire de fausses perles, se jouent sur les grèves de la Seine, tandis que l'anguille , de couleur sombre d'ardoise, se plaît au milieu et au fond de son canal. Cependant il ue faut pas trop généraliser ces lois. La nature , comme nous l'avons dit, les ramène toutes à la convenance des êtres et à la jouissance de l'homme. Ainsi, par exemple , quoique les poissons de rivage aient en général des couleurs éclatantes, il y en a cependant, parmi eux, plusieurs espèces qui sont constamment rembrunies. Tels sont, non -seulement ceux qui nagent mal, comme les soles, les tur-
bots , etc. ; mais ceux qui habitent quelques parties des rivages qui ont des couleurs gaies, .\insi la tortue, qui paît au fond de la mer des herbes vertes, ou qui se traîne, la nuit, sur les sables blancs, pour y déposer ses œufs, est de couleur sombre; ainsi, le lamentin , qui entre dans le canal des fleuves de l'Amérique pour paître, sans sortir de l'eau, l'herbe de leurs rivages, se détache de leur verdure par la couleur rembrunie de sa peau.
Les poissons saxatiles , qui trouvent aisément leur sûreté dans les roches par leur légèreté à nager, ou par la facilité d'y trouver des retraites dans leurs parties caverneuses , ou de s'y défendre de leurs ennemis par des armures, ont tous des couleurs vives et éclatantes, excepté les cartilagineux : tels sont les crabes couleur de sang , les langoustes et les homards azurés et pourprés , entre autres celui auquel Rondelet a donné le nom de thétis à cause de sa beauté; les oursins violets à baguettes et à pointes, les nérites contournées en rubans roses et gris, et une multitude d'autres. Il est trèsremarquable que tous les poissons à coquilles, qui marchent et voyagent, et qui , par conséquent , peuvent choisir leurs asiles , sont dans leur genre ceux qui ont de plus riches couleurs : telles sont les nérites dont je viens de parler, les porcelaines semblables à du marbre poli, les olives nuancées comme du velours de trois et quatre couleurs, les harpes qui ont les riches teintes des plus belles tulipes, les tonnes maillées comme des ailes de perdrix, qui se promènent à Fombre des madrépores,
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et toutes les familles des univalves qui s'enfoncent dans le sable pour s'y mettre à l'abri. Les bivalves, comme le manteau -ducal, couleur d'écarlate et d'orange , et une foule d'autres coquillages voyageurs, sont empreints des couleurs les plus vives, et forment avec les différents fonds de la mer des harmonies secondaires totalement inconnues. Mais ceux qui ne naviguent pas , comme sont la plupart des huîtres des mers méridionales, qui sont souvent adhérentes aux roches mêmes , ou ceux qui sont perpétuellement à l'ancre dans les détroits , comme les moules et les pinnes marines attachées aux cailloux par des fils , ou ceux qui se reposent au sein des madrépores, tels que les arches-de-Noé, ou ceux qui sont tout-à-fait plongés au sein des rocs calcaires, comme les dails de la Méditerranée , ou ceux qui , immobiles par leur poids qui surpasse quelquefois celui de plusieurs quintaux, pavent la surface des récifs, comme la tuilée des Moluques, et les gros univalves, tels que les burgos, etc., ou enfin ceux qui, je crois, sont aveugles, tels que les lépas qui s'attachent en formant le vide sur la surface luisante des rochers; toutes ces espèces de coquillages sont de la couleur des fonds qu'ils habitent , afin d'être moins aperçus de leurs ennemis.
Il est encore très-digne d'observation que, quoique plusieurs de ces coquillages sédentaires soient revêtus de peaux rembrunies et velues, comme ceux qu'on appelle cornets et rouleaux , ou d'une pellicule noire de la nuance des galets où ils s'at-
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tachenl, comme les moules de Magellan, ou enduits d'un tartre couleur de vase , comme les Icpas et les burgos, ils ont sous leurs sombres surtouts des nacres et des teintes, dont la beauté efface souvent celle des coquillages qui ont les couleurs appareilles les plus brillantes. Ainsi, le lépas de Magellan , dépouillé de son tartre par le moyen du vinaigre, présente la coupe la plus riche, nuancée des couleurs de la plus belle écaille de tortue , et mélangée d'un or rembruni qu'on y aperçoit à travers un vernis chatoyant. La grande moule de Magellan cache de même, sous une peau noire, les nuances orientales de l'aurore. On ne peut attribuer, comme aux coquilles de l'Inde, de si ravissantes couleurs à l'action du soleil sur ces coquillages revêtus de tartres et de peaux, et qui vivent d'ailleurs dans un climat brumeux , abandonné , une grande partie de l'année*, aux sombres hivers et aux longues tempêtes. On peut dire que la nature n'a voilé leur beauté que pour la conserver à l'homme , et qu'elle ne les a placés sur les bords des rivages, où la mer les nettoie en les roulant, que pour les mettre à sa portée. Ainsi , par un contraste admirable , elle place les coquilles les plus brillantes dans les lieux les plus dévastés par les éléments; et par un autre contraste non moins étonnant, elle présente aux pauvres Patagons des cuillers et des coupes dont l'éclat l'emporte , sans contredit, sur; la plus riche vaisselle des peuples policés.
On peut inférer de ceci , que les poissons et les
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coquillages qui ont deux couleurs opposées vivent sur deux fonds différents , ainsi que nous l'avons dit des oiseaux, et que ceux qui n'ont qu'une couleur ne fréquentent qu'un seul fond. Je me rappelle, en effet, qu'en faisant le tour de l'Ile-de- France à pied, sur le bord de la mer, j'y trouvai des nérites à fond gris cendré et à ruban rouge , tantôt sur des roches brunes, tantôt sur des madrépores blancs à fleurs couleur de pêcher : elles contrastaient de la manière la plus agréable , et paraissaient, au fond des eaux , sur les plantes marines, comme leurs fruits. J'y trouvai aussi des porcelaines toutes blanches à bouche couleur de rose, et renflées comme des œufs, dont elles portent le nom. Mais il me serait difficile de dire maintenant si elles étaient collées aux rochers bruns ou aux madrépores blancs. On trouve pareillement sur les côtes de Normandie, au pays de Caux, deux sortes de rochers , l'un de marne blanche qui se détache des falaises ; l'autre , formé de bisets noirs qui sont amalgamés avec celui-ci. Or, je n'y ai vu , en général , que deux sortes de limaçons de mer , appelés vignots, dont une, qui est fort commune et que l'on mange , est toute noire , et l'autre est blanche avec la bouche lavée de rouge. De dire maintenant si les limaçons blancs s'attachent aux
roches blanches , et les limaçons noirs aux roches noires, ou si c'est tout le contraire, c'est ce que je ïït peux affirmer , parce que je ne l'ai pas observé. Mais , soit qu'ils forment avec ces roches des consonnances ou des contrastes, il est bien singulier
que, comme il n'y a que deux espèces de roches, il n'y ait que deux espèces de limaçons. Je serais porté à croire que les limaçons noirs se collent de préférence aux roches noires ; car j'ai remarqué qu'à l'Ile-de-France il n'y a ni limaçons noirs, ni moules noires , parce qu'il n'y a pas dans la mer de cailloux précisément de cette couleur, et que je suis bien sûr que les moules sont toujours de la couleur du fond sur lequel elles vivent : celles de rile-de-France sont brunes. D'un autre côté , il n'en faudrait pas conclure que ces coquillages doivent leurs nuances aux rochers qu'ils sucent ; car il s'ensuivrait que les rochers du détroit de Magellan , qui donnent des moules et des lépas si riches en couleurs , seraient pétris de nacre , d'opales et d'améthystes ; d'ailleurs , chaque roche nourrit des coquillages de couleur fort différente. On trouve au pied des rochers du pays de Caux , chargés de vignots noirs , des homards azurés, des crabes marbrés de rouge et de brun , et des légions de moules d'un bleu noir, avec des lépas d'un gris cendré. Tous ces coquillages vivants forment les harmonies les plus agréables avec une multitude de plantes marines qui tapissent ces rochers blancs et noirs , par leurs couleurs pourprées, grises, couleur de rouille, brunes et vertes, et par la variété de leurs formes et de leurs agrégations en feuilles de chênes^ en houppes découpées, en guirlandes , en festons , et en longs cordons, que les flots agitent de toutes les manières. En vérité , il n'y a point de peintre qui pût composer de semblables groupes, quand
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il les imaginerait à plaisir. Beaucoup de ces harmonies marines me sont échappées, car je les croyais alors des effets du hasard. Je les voyais, je les admirais, et je ne les observais pas : je soupçonnais cependant , dès ce temps-là , que le plaisir que leur ensemble me donnait tenait à quelque loi qui m'était inconnue.
J'en ai dit assez pour faire voir combien les naturalistes ont mutilé la plus belle portion de l'histoire naturelle , en rapportant , comme ils font la plupart , des descriptions isolées d'animaux et de plantes , sans rien dire de la saison et du lieu où ils les trouvent. Ils leur ont ôté, par cette négligence , toute leur beauté ; car il n'y a point d'animal ni de plante, dont le point harmonique ne soit fixé à certain site, à certaine heure du jour ou de la nuit , au lever , au coucher du soleil, aux phases de la lune , et aux tempêtes même , sans les autres contrastes et convenances qui résultent de ceux-là. Je suis si persuadé de l'existence de toutes ces harmonies, que je ne doute pas qu'en voyant la couleur d'un animal , on ne puisse déterminer à peu près celle du fond qu'il habite, et qu'en suivant ces indications , on ne parvienne à faire des décpuvertes très -curieuses. Par exemple, on n'a point encore trouvé sur aucun rivage la corne d'ammon , ce fossile si commun et d'une grosseur si considérable dans nos carrières. Je pense qu'il faudrait chercher ce coquillage rembruni dans les lieux marins herbus , tels que sont ceux où paissent les tortues de mer. Je ne crois pas qu'on se soit en-
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corc avisé de draguer ces fonds, à cause de l'abondance des plantes marines qui y croissent, et parce qu'ils sont souvent h une grande profondeur , et fort éloignes des cotes : tels sont ceux qui sont aux environs du Cap-Vert, ou, selon d'autres, vers la Floride , et qui , dans certaines saisons , laissent flotter leurs herbes en si grande quantité, que la mer en est couverte dans des espaces de trente et quarante lieues , -de sorte que les vaisseaux ont bien de la peine à y naviguer. Si on trouve les coquillages les plus brillants sur les fonds sombres, on doit trouver un coquillage sombre sur des fonds verts.
Ces contrastes se rencontrent même dans les sols bruts de la terre, comme je pourrais le démontrer évidemment, si lé temps me le permettait. On peut s'en convaincre en faisant ce seul raisonnement. Si une cause uniforme et mécanique avait produit le globe de la terre, il devrait être partout de la même matière et de la même couleur; les collines, les montagnes, les rochers, les sables, devraient être des amalgames ou des débris les uns des autres ; or , c'est ce qu'on ne trouve pas dans un canton , même d'une petite étendue. En général, comme nous l'avons dit, les terres sont blanches au nord, et rembrunies au midi, pour y réfléchir la chaleur dans le premier cas, et l'absorber dans le second; mais, malgré ces dispositions générales, vous trouvez dans chaque lieu en particulier la plus grande variété. Vous voyez dans le même canton des montagnes rouges, des roches noires, des terres blan-
ches, des sables jaunes. Leur matière est aussi variée que leur couleur; il y a des granits, des pierres calcaires , des gypses ou plâtres, et des sables vitrifiables. A l'Ile-de-France, les roches des montagnes sont noirâtres, les terres des vallées rouges, et les sables du rivage blancs. Les roches y sont vitrifîables, et les sables calcaires. Lorsque j'étais dans cette île, un particulier ayant voulu établir une verrerie , il lui arriva le contraire' de ce qu'il s'était proposé ; car, ayant mis le feu à son fourneau avec beaucoup de pompe et d'appareil, le sable dont il comptait faire du verre se changea en chaux, et les pierres de son fourneau se vitrifièrent. Quoiqu'il soit rare de voir des terres blanches entre les tropiques, cependant les sables blancs y sont communs sur les rivages. Il est certain que cette couleur, par son éclat et sa réfraction à l'horizon , fait apercevoir de fort loin les terres basses, comme l'a fort bien remarqué Jean-Hugues Linschoten, qui, sans ces vigies posées par la nature sur la plupart des côtes sombres et basses de l'Inde, y aurait échoué plusieurs fois. Sur les côtes du pays de Caux , les sables sont gris, mais les falaises sont blanches; avec cela elles sont divisées en bandes noires et horizontales de cailloux , qui y forment des contrastes très-apparents au loin. •
Il y a des lieux où il se trouve des roches blanches et des terres rouges , comme dans les carrières de pierre de meulière; il en résulte alors des effets très-agréables, suitout avec leurs accessoires naturels en végétaux et en animaux. Je m'écarterais
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trop si j'entrais dans quelque détail à ce sujet : il me suffît de recommander aux naturalistes d'étudier la nature comme font les grands peintres; c'està-dire, en réunissant les harmonies des trois régnes. Tout homme qui l'observera ainsi, verra un jour nouveau se répandre sur ses lectures de voyages et d'histoire naturelle, quoique leurs auteurs ne parlent presque jamais de ces contrastes que par hasard et sans s'en douter. Mais on sera soi-même à portée d'en trouver les effets ravissants, dans ce qu'on appelle la nature brute , c'est-à-dire , celle où l'homme n'a point mis la main. Voici un moyen assuré de les reconnaître: c'est que toutes les fois qu'un objet naturel vous présente un sentiment de plaisir', vous pouvez être certain qu'il vous offre quelque concert harmonique.
Certainement les animaux et les plantes du même climat n'ont reçu ni du soleil ni des éléments, des livrées si variées et si caractéristiques. H y a mille observations nouvelles à faire sur leurs contrastes. Qui ne les a pas vus dans leur lieu naturel , n'a point encore connu leur beauté ou leur difformité. Nonseulement ils sont en opposition avec les fonds de leurs habitations, mais ils le sont encore entre eux de genre à genre ; et il est remarquable que lorsque ces contrastes sont établis, ils existent dans toutes les parties des deux individus. Nous dirons quelque chose de ceux des plantes dans l'Etude suivante, en effleurant simplement ce ravissant et inépuisable sujet. Ceux des animaux sont encore plus étendus; ils sont opposés non-seulement en formes et en
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allures, mais en instincts; et avec des différences si marquées, ils aiment à se rapprocher les uns des autres dans les mêmes lieux. C'est cette consonnance de goûts qui distingue , comme je l'ai dit, les êtres en contraste, de ceux qui sont contraires ou ennemis. Ainsi, la mouche et le papillon pompent le nectar des mêmes fleurs; le cheval solipède, la tête au vent et les crins flottants, aime à parcourir d'une course légère les prairies , où le taureau pesant imprime son pied fourchu; l'âne lourd et constant se plaît à gravir les rochers , où grimpe la chèvre légère et capricieuse ; le chat et le chien vivent en paix aux mêmes foyers, lorsque la tyrannie de l'homme n'a pas altéré leur naturel par des traitements qui excitent entre eux des haines ou des jalousies. Enfin, les contrastes existent, non-seulement dans les ouvrages de la nature en général, mais dans chaque individu en particulier, et constituent, ainsi que les consonnances, l'organisation des corps. Si vous examinez un de ces corps, de quelque espèce qu'il soit, vous y remarquerez des formes absolument opposées, et toutefois consonnantes. C'est ainsi que dans les animaux, les organes excrétoires contrastent avec ceux de la nutrition. Les longues queues des chevaux et des taureaux sont opposées à la grosseur de leur tête et de leur cou, et suppléent aux mouvements de CCS parties antérieures, trop pesantes pour écarter les insectes de leur corps. Au contraire, la large queue du paon contraste avec la longueur du cou et la petitesse de la tête de ce superbe oiseau. Les
proportions des autres animaux présentent des oppositions qui ne sont pas moins harmoniques, ni moins convenables aux besoins de chaque espèce ^. Les harmonies, les consonnances, les progressions et les contrastes doivent donc être comptés parmi les premiers éléments de la nature. C'est à eux que nous devons les sentiments d'ordre, de beauté et de plaisir que nous éprouvons à la vue de ses ouvrages; comme c'est de leur absence que naissent ceux du désordre, de la laideur et de l'ennui. Ils s'étendent également à tous les régnes; et quoique je me sois boj'né, dans le reste de cet ouvrage, à n'en examiner les effets que dans le seul régne végétal, je ne saurais cependant résister au plaisir de les indiquer au moins dans la figure humaine. C'est en elle que la nature a rassemblé toutes les expressions harmoniques par excellence. J'en vais tracer une faible esquisse. A la vérité, ce n'en est pas ici le lieu ; et je n'ai même le loisir de mettre en ordre qu'une partie des observations que j'ai rassemblées sur ce vaste et intéressant sujet: mais le peu que j'en dirai suffira pour détruire l'opinion que des hommes trop célèbres parmi nous ont mise en avant, savoir, que la beauté humaine était arbitraire. J'ose même me flatter que ces essais informes engageront les sages qui aiment la nature et qui cherchent à connaître ses lois, à creuser dans les flancs de cette montagne profonde où la vérité s'est ensevelie. Leurs lumières multipliées les guideront, sans peine, le long de cette mine, dont je n'ai entamé en aveugle que les premiers
filons. Elles les conduiront à des veines bien plus riches , puisque , pour ainsi dire , au fond d'une vallée et sur les sables d'un petit ruisseau, j'ai recueilli pour ma part quelques grains d'or.