DE QUELQUES AUTRES LOIS DE LA NATURE, PEU CONNUES
Il y a encore quelques lois physiques peu approfondies, quoiqu'on les ait entrevues et qu'on en ait beaucoup parlé. Telle est celle de l'attraction. On l'a reconnue dans les planètes et dans quelques métaux, comme dans le fer et l'aimant, dans l'or et
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le mercure. Je crois que l'attraclion est commune à tous les métaux, et même à tous les fossiles; mais qu'elle agit, en chacun d'eux, dans des circonstances particulières qui n'ont pas encore été observées. Peut-être que chacun des métaux se tourne vers divers points de la terre, comme le fer aimanté v«rs le nord, et vers les lieux où il y a des mines de fer. Il faudrait peut-être, pour en faire l'expérience, que chacun d'eux fût armé de son attraction; ce qui arrive, ce me semble, quand il est joint avec son contraire. Que sait-on , si une aiguille d'or, frottée de mercure, -n'aurait pas des pôles attractifs, comme une aiguille de fer en a lorsqu'elle est frottée d'aimant? Elle pourrait indiquer, avec cette préparation, ou telle autre qui lui serait plus convenable , les lieux où il y a des mines de ce riche métal. Peut-être déterminerait-elle des points généraux de direction à l'orient ou à l'occident, qui serviraient à indiquer les longitudes plus constamment que les variations de l'aiguille aimantée. S'il y a un point au pôle sur lequel le globe semble tourner, il peut y en avoir un sous l'équateur, d'où il a commencé à tourner, et qui a déterminé son mouvement de rotation. Il est très-remarquable, par exemple, que toutes les mers sont remplies de coquillages univalves d'une infinité d'espèces très-différentes, qui ont tous leurs spirales qui vont en croissant du même côté , c'est-à-dire , de gauche à droite, comme le mouvement du globe, lorsqu'on tourne l'embouchure du coquillage au nord et vers la terre. Il n'y en a qu'un bien
petit nombre d'espèces d'exceptées^ et que^ pour cette raison , on appelle uniques. Les spirales de celles-ci vont de droite à gauche. Une direction si générale et des exceptions si particulières dans les coquilles, ont sans doute leurs causes dans la nature, et leurs époques dans les siècles inconnus où leurs germes lurent créés. Elles n^ peuvent venir de l'action actuelle du soleil qui agit sur elles par mille aspects différents. Sont-elles ainsi dirigées par rapport à quelque courant général de l'Océan, ou à quelque point inconnu d'attraction de la terre au nord ou au midi , à l'orient ou à l'occident ? Ces rapports paraîtront étranges et peut-être frivoles à nos savants; mais tout est lié dans la nature : souvent une observation légère y mène à d'importantes découvertes. Une petite lame de fer, qui se tourne vers le nord, guide les flottes sur les déserts de l'Océan; et un roseau d'une espèce inconnue, jeté sur les rivages des Açores, fit soupçonner à Christophe Colomb l'existence d'un autre monde. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il y a un grand nombre de ces points particuliers d'attraction répandus sur la terre, tels que les matrices qui renouvellent les mines des métaux, en attirant à elles les parties métalliques dispersées dans les éléments. C'est par des matrices attractives que ces mines sont inépuisables, comme on l'a remarqué en plusieurs endroits , entre autres à l'île d'Elbe , située dans la Méditerranée. Cette petite île n'est qu'une mine de fer, dont on avait déjà tiré, du temps de Pline, une immense quantité de métal,
sans qu'on s'aperçût, dit-il, qu'il y dinriinuât en aucune manière. Les métaux ont encore d'autres attractions; et, si j'ose dire en passant mon opinion, je les regarde eux-mêmes comme les matrices principales de tous les corps fossiles, et comme des moyens toujours actifs que la nature emploie pour réparer les montagnes et les rochers, que l'aotion des autres éléments, mais surtout les travaux imprudents des hommes, tendent sans cesse à dégrader.
Je remarquerai ici, au sujet des mines d'or, qu'elles sont placées, ainsi que celles de tous les métaux, non-seulement dans les parties les plus élevées des continents, mais dans des montagnes à glace.
Les fameuses mines d'or du Pérou et du Chili sont, comme on sait, dans les Cordilières; les mines d'or du Mexique sont situées aux environs de la montagne de Sainte-Marthe, qui est couverte de neige toute l'année. Les fleuves de l'Europe, qui roulent de l'or sur leurs rivages, sortent des montagnes à glace. Le Pô, en Italie, a sa source dans celle du Piémont. Mais, sans«nous écarter de la France, on y compte dix fleuves ou rivières qui y charient des paillettes d'or dans leurs sables, et qui ont tous leur origine dans des montagnes à glace. Tel est le Rhin, depuis Strasbourg jusqu'à Philisbourg; le Rhône, dans le pays de Gex; le Doubs, dans la Franche-Comté, qui tous trois ont leurs sources dans les montagnes à glace de la Suisse. La Cèse et le Gardon descendent de celles
des Céverines. L'Airiège, dans le pays de Foix; la Garonne, dans les environs de Toulouse; le Salât, dans le comté de Conserans, et les ruisseaux de Ferriet et du Bénagues, ont tous leurs sources dans les montagnes glacées des Pyrénées.
Cette observation peut s'étendre, comme je le crois, à toutes les mines d'or du monde, même à celles de l'Afrique, dont les rivières, qui charient le plus de poudre d'or, comme le Sénégal, descendent des montagnes de la Lune.
On pourra m'objecter qu'on a trouvé autrefois beaucoup d'or en Europe, dans des lieux où il n'y avait point de montagnes à glace; qu'on en recueille à la surface même de la terre , comme au Brésil; et il n'y a que quelques années qu'on en trouva une pépite ou morceau de plusieurs livres sur le bord d'une rivière de la contrée de Cinaloa , dans le Nouveau-Mexique. Mais, si j'ose hasarder mes conjectures sur l'origine de cet or épars à la surface de la terre, dans l'ancien continent de l'Europe, et surtout dans celui du Nouveau-Monde, je crois qu'il provient des effusions totales des glaces des montagnes, qu^arrivèrent au temps du déluge, et que, comme les dépouilles de l'Océan, couvrirent les parties occidentales de l'Europe ; que celles des terres végétales se répandirent sur la partie orientale de l'Asie ; celles des minéraux des montagnes furent entraînées sur d'autres contrées , où l'on trouvait, dans les premiers temps, leurs débris par grains et pépites tout entiers. Ce qu'il y a de certain, c'est que, quand Christophe Colomb décou-
vril les ilos Lucayes et les Antilles, il trouva bien chez leurs insulaires de l'or de mauvais aloi, qui provenait du commerce qu'ils avaient avec les habitants de la terre ferme; mais il n'y en avait point de mines dans leur territoire, malgré le préjugé où l'on était, et où bien des gens sont encore, que le soleil formait ce précieux métal dans les terres de la zone torride. Pour moi, je trouve, comme je viens de l'observer, l'or bien plus commun dans le voisinage des montagnes à glace, quelle que soit leur latitude; et je soupçonne, par analogie, qu'il doit y en avoir des mines fort riches dans le nord. 11 est probable que les eaux du déluge en entraînèrent des portions considérables dans les contrées septentrionales. On lit, je crois, dans le livre de l'Arabe Job, ces expressions remarquables : a L'or (( vient de l'aquilon. » Il est certain que le premier commerce des Indes avec l'Europe s'est fait par le nord, comme l'a fort bien prouvé le baron de Stralenberg, Suédois, exilé, après la bataille de Pullava, dans la Sibérie, dont il nous a donné une savante description. Il dit qu'on y peut suivre encore à la trace la route des anciens Indiens qui remontaient le fleuve Petzora qui va se décharger dans la mer Blanche. On trouve, le long de ses bords, plusieurs de leurs tombeaux , qui renferment quelquefois des manuscrits écrits sur des étoffes de soie, en langue du Thibet, et l'on aperçoit sur les rochers de ses rivages des caractères qu'ils y ont tracés en rouge ineffaçable. De ce fleuve ils gagnaient, avec des barques de cuir, par les lacs, la
mer Baltique , ou côtoyaient les cotes septentrionales et occidentales de l'Europe. Cette route était connue aux Indiens , du temps même des Romains, puisque Cornélius Nepos rapporte qu'un roi des Suéves fît présent à Metellus Celer de deux Indiens que la tempête avait jetés, avec leur canot de cuir, sur les côtes voisines de l'embouchure de l'Elbe. On ne peut pas se figurer ce que les Indiens, habitants d'un pays chaud, allaient chercher si loin au nord. Qu'auraient-ils fait, dans l'Inde, des fourrures de la Sibérie? Il paraît qu'ils allaient y chercher de l'or, qui pouvait alors y être commun h la surface de la terre.
Quoi qu'il en soit, on peut présumer de ce que les mines d'or sont placées dans les lieux les plus élevés du continent, que leurs matrices recueillent dans Tatmosphére les parties volatilisées de l'or , qui s'y élèvent avec les émanations fossiles et aquatiques que les vents y apportent de toutes parts. Mais elles exercent sur les hommes des attractions encore bien plus fortes.
Il semble que la nature, en ensevelissant les foyers de ce riche métal sous des neiges, ait voulu lui donner des remparts encore plus inaccessibles que le sein des rochers, de peur que la cupidité des hommes ne vînt enfin à bout de les détruire entièrement. Il est devenu le plus fort lien de nos sociétés, et l'objet perpétuel des travaux de notre vie si rapide. Hélas, si la nature voulait punir aujourd'hui cette soif insatiable des nations de l'Europe, pour un métal aussi inutile aux véritables
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besoins de Thomme, ce serait de changer le territoire de quelqu'une d'entre elles en or. Tous les autres peuples y accourraient bientôt, et ne tarderaient pas à en exterminer les habitants. Les Péruviens et les Mexicains en ont fait une cruelle expérience.
Il y a des métaux moins estimés, mais bien plus utiles , dont les attractions élémentaires pourraient , peut-être, nous procurer de grandes commodités.
Les pitons des montagnes et leurs longues crêtes sont remplis, ainsi que nous l'avons vu, de fer ou de cuivre mélangé d'un corps vitreux , de granit ou de quartz , qui attire les pluies et les orages comme de véritaÈles aiguilles électriques. Il n'y a point de marin qui n'ait vu mille fois ces pitons et ces crêtes couverts d'un chapeau de nuages qui se fixe tout autour , et les fait souvent disparaître à la vue , sans en soupçonner la cause. D'un autre côté , nos savants ont pris, sur les cartes, ces escarpements pour les débris d'une terre primitive , sans se douter de leurs effets. Ils auraient dû observer que ces pyramides et ces crêtes métalliques, Tiinsi que la plupart des mines de fer et de cuivre, se rencontrent toujours aux lieux élevés, et à la source de tous les fleuves, dont elles sont les causes premières par leurs attractions. L'inattention générale, à ce sujet, vient de ce que les marins observent et ne raisonnent point, et que les savants raisonnent et n'observent point. Certainement , si l'expérience des uns avait été jointe à la sagacité des autres, il en serait né des prodiges. Je suis persuadé qu'à l'imi-
tation de la nature, on pourrait venir à bout de former, avec des pierres électriques, des fontaines artificielles qui attireraient les nuages pluvieux dans des lieux secs et arides, comme les chaînes et les barres de fer attirent les orages. A la vérité, il faudrait que des princes fissent les frais de ces grandes et utiles expériences ; mais elles conserveraient leur mémoire à jamais. Les Pharaons, qui ont bâti les pyramides de l'Egypte , ne se seraient pas attiré les malédictions de leurs peuples , comme le dit Pline, pour des travaux énormes et inutiles, s'ils avaient élevé, dans les sables de la Haute-Egypte, quelque pyramide électrique qui y eût formé une fontaine artificielle. L'Arabe qui viendrait y boire aujourd'hui bénirait encore leurs noms, qui étaient déjà oubliés et inconnus du temps des Romains , suivant le témoignage de Pline. Pour moi, je pense que plusieurs métaux seraient propres à produire de pareils effets. Un officier supérieur , au service du roi de Prusse , m'a raconté qu'ayant remarqué que le plomb attirait les vapeurs, il se servit de son attraction pour assécher l'atmosphère d'un magasin à poudre. Ce magasin avait été construit sous terre , dans la gorge d'un bastion, et on n'en pouvait faire usage à cause de son humidité. Il fit doubler d'une voûte de plomb le dessus de la charpente où étaient posés les barils de poudre : les vapeurs du souterrain s'y rassemblèrent par gouttes , se répandirent en rigoles sur les côtés , et laissèrent les barils à sec.
Il est à présumer que chaque métal et chaque
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fossile a sa répulsion comme son attraction , car ces deux lois se rencontrent toujours ensemble. Les contraires se cherchent.
Il y a encore une multitude d'autres lois harmoniques inconnues; telles sont les proportions des grandeurs et des durées de l'existence dans les êtres végétatifs et sensibles, qui sont très -différentes, quoique leurs nourritures et leurs climats soient les mêmes. L'homme , dans sa jeunesse , voit mourir de vieillesse le chien son contemporain , et la brebis qu'il a nourrie étant agneau. Quoique le premier ait vécu à sa table , et l'autre des herbes de son pré , ni la fidélité de l'un, ni la sobriété de l'autre n'ont pu prolonger leurs jours, tandis que des animaux, qui ne vivent que de charognes et de rapines, vivent des siècles, comme le corbeau. On ne peut se guider dans ces recherches, qu'en suivant l'esprit de convenance qui est la base de notre propre raison , comme il l'est de la raison de la nature. C'est en le consultant que nous verrons que si tel animal carnassier vit long-temps, comme le corbeau, c'est que ses services et son expérience sont longtemps nécessaires pour nettoyer la terre dans des lieux dont les immondices se renouvellent sans cesse , et qui sont souvent à de grandes distances. Si, au contraire , un animal innocent vit peu, c'est que sa chair et sa peau sont nécessaires à Fhomme. Si le chien de la maison met souvent au désespoir , par sa mort, nos enfants dont il a été le commensal et le contemporain, sans doute la nature a voulu leur donner, par la perte d'un animal si digne des affec-
tions du cœur humain , les premières expériences des privations dont la vie humaine est exercée.
Quelquefois la durée de la vie d'un animal est proportionnée à la durée du végétal qui le nourrit. Une multitude de chenilles naissent et meurent avec les feuilles qu'elles pâturent. Il y a des insectes qui n'existent que cinq heures : tel est l'éphémère. Cette espèce de mouche , grande comme la moitié du petit doigt , naît d'un ver fluviatile , qu'on trouve particulièrement aux embouchures des fleuves , sur les bords de l'eau , dans la vase , où il creuse des tuyaux pour y chercher sa subsistance. Ce ver vit trois ans, et au bout de ce terme, vers la Saint- Jean, il se change presque subitement en mouche, qui paraît au monde sur les six heures du soir, et meurt à onze heures de nuit. Il n'avait besoin que de ce temps pour s'accoupler et déposer ses œufs sur les vases découvertes. Il est très-remarquable qu'il s'accouple et fait sa ponte précisément dans le temps des plus basses marées de l'année, lorsque les fleuves découvrent, à leurs embouchures, la plus grande partie de leur lit. Il reçoit alors des ailes pour aller déposer ses œufs aux lieux que les eaux abandonnent, et pour étendre, comme mouche , le domaine de sa postérité dans le temps où , comme ver, il a le moins de terrain. J'ai remarqué aussi dans le dessin et les coupes microscopiques qu'en a donnés le savant Thévenot, dans les dernières parties de la collection, que, dans l'état de mouche , il n'a aucun des organes extérieurs et intérieurs de la nutrition. Ils lui auraient été
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inutiles pour le peu de temps qu'il avait à vivre.
La nature n'a rien fait en vain. Il ne faut pas croire qu'elle ait crée des vies instantanées, et des êtres infiniment petits pour remplir les chaînes imaginaires de l'existence. Les philosophes qui lui supposent ces prétendus plans d'universalité que rien ne démontre , et qui la font descendre dans Tinfiniment petit par des intentions aussi frivoles, la font agir à peu près comme une mère qui donne pour jouets , à ses enfants, de petits carrosses et de petits meubles qui ne servent à rien , mais qui sont faits à l'imitation de ceux du ménage de la maison.
Les haines et les instincts des animaux émanent de lois d'un ordre supérieur, qui nous seront toujours impénétrables dans ce monde; mais quand ces convenances intimes nous échappent, il faut les rapporter, ainsi que les autres, à la convenance générale des êtres, et surtout à celle de l'homme. Rien n'est si lumineux dans l'étude de la nature, que de référer tout ce qui existe à la bonté de Dieu , et aux besoins de l'homme. Non -seulement cette manière de voir nous découvre une multitude de lois inconnues, mais elle donne des bornes à celles que nous connaissons et que nous croyons universelles. Si la nature , par exemple , était régie par les seules lois de l'attraction , comme le supposent ceux qui en ont fait la base de tant de systèmes, tout y serait en repos. Les corps, tendant vers un centre commun , s'y accumuleraient et se rangeraient autour de lui en raison de leur pesanteur. Les matières qui composent le globe seraient d'au-
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tant plus pesantes, qu'elles approcheraient davantage du centre, et celles qui sont à sa surface seraient mises de niveau. Le bassin des mers serait comblé des débris des terres; et cette vaste architecture formée d'harmonies si variées, ne présenterait bientôt plus qu'un globe aquatique. Tous les corps, enchaînés par une chute commune , seraient condamnés à une éternelle immobihté. D'un autre côté , si la loi de projection qui sert à expliquer les mouvements des astres, en supposant qu'ils tendent à échapper, par la tangente, de la courbe qu'ils décrivent; si,dis-je, cette loi avait lieu, tous les corps qui ne sont pas adhérents à la terre s'en éloigneraient comme les pierres s'échappent des frondes; notre globe lui-même obéissant à cette loi, s'éloignerait du soleil pour jamais. Tantôt il traverserait , dans sa route infinie , des espaces immenses où on n'apercevrait aucun astre pendant le cours de plusieurs siècles; tantôt, traversant les lieux où le hasard aurait rassemblé les matrices de la création, il passerait au milieu des parties élémentaires des soleils , agrégées par les lois centrales de l'attraction , ou dispersées en étincelles et en rayons par celles de la projection. Mais en supposant que ces deux forces contraires se soient combinées assez heureusement en sa faveur pour le fixer, avec son tourbillon, dans un coin du firmament, où ces forces agissent sans se détruire, il présenterait son équateur au soleil avec autant de régularité qu'il décrit son cours annuel autour de lui. On ne verrait jamais résulter de ces deux mou-
vements constants cet autre mouvement si varié, par lequel il incline, chaque jour, un de ses pôles vers le soleil, jusqu'à ce que son axe ait formé sur le plan de son cercle annuel un angle de vingt-trois degrés et demi , puis cet autre mouvement rétrograde , par lequel il lui présente avec la même régularité le pôle opposé. Loin de lui offrir alternativement ses pôles , afin que sa chaleur féconde en fonde les glaces tour-à-tour, il les tiendrait ensevelis dans des nuits et des hivers éternels , avec une partie des zones tempérées , tandis que le reste de sa circonférence serait brûlé par les feux trop constants des tropiques.
Mais quand on supposerait , avec ces lois constantes d'attraction et de projection , une troisième loi versatile qui donne à la terre le mouvement qui produit les saisons , et une quatrième qui lui donne son mouvement diurne de rotation sur elle-même, et qu'aucune de ces lois si opposées ne surpassât jamais les autres , et ne la déterminât à la fin à obéir à une seule impulsion; on ne pourrait jamais dire qu'elles eussent déterminé les formes et les mouvements des corps qui sont à sa surface. D'abord , la force de projection ou centrifuge n'y aurait laissé aucun de ceux qui en sont détachés. D'un autre côté , la force d'attraction ou la pesanteur n'eût pas permis aux montagnes de s'élever, et encore moins aux métaux qui en sont les parties les plus pesantes , d'être placés à leurs sommets, où on les trouve ordinairement. Si on suppose que ces lois soientV ultimatum du hasard , et qu'elles se soient tellement
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combinées , qu'elles n'en forment plus qu'une seule; par la même raison qu'elles font mouvoir la terre autour (lu soleil, et la lune autour de la terre, elles devraient agir de la même manière sur les corps particuliers qui sont à la surface du globe. On devrait voir les rochers isolés, les fruits détachés des arbres, les animaux qui n'ont point de griffes, tourner autour de lui en l'air, comme nous voyons les parties qui composent l'anneau de Saturne tourner autour de cette planète. C'est la pesanteur, répète-t-on, qui agit uniquement à la surface du globe, qui empêche les corps de s'en détacher. Mais, si elle y absorbe les autres puissances, pourquoi a- 1- elle permis aux montagnes de s'y élever, comme nous l'avons déjà dit? Comment la force centrifuge a-t-elle soulevé à une hauteur prodigieuse la longue crête des Cordilières, et laisse-t-elle immobile l'écharpe volatille de neige qui la couvre ? Pourquoi , si l'action de la pesanteur est aujourd'hui universelle, n'influe-t-elle pas sur les corps mous des animaux, lorsque, renfermés dans le sein maternel, ou dans l'œuf, ils sont dans un état de fluidité? Tous les nombreux enfants de la terre, animaux et végétaux, devraient être arrondis en boule comme leur mère. Les parties les plus pesantes de leur corps devraient au moins être situés en bas, surtout dans ceux qui se remuent; au contraire, elles sont souvent en haut, et soutenues par des jambes bien plus légères que le reste de l'animal , comme on le voit au cheval et au bœuf. Quelquefois elles sont entre la tête et les pieds ,
comme à l'autruche; ou à l'extrémité du corps, dans la tête, comme à l'homme. D'autres animaux, tels que les tortues, sont aplatis; d'autres, tels que les reptiles, sont alongés en forme de fuseau; tous enfin ont des formes infiniment variées. Les végétaux mêmes qui semblent entièrement soumis à l'action des éléments, ont des configurations diversifiées à l'infini. Mais comment les animaux ont- ils en eux-mêmes les principes de tant de mouvements si différents? Comment la pesanteur ne les a-t-elle pas cloués à la surface de la terre? Ils devraient tout au plus y ramper. Comment se fait -il que les lois qui régissent le cours des astres , ces lois dont on étend aujourd'hui l'influence jusqu'aux opérations de notre ame, permettent aux oiseaux de s'élever dans les airs, de voler à leur gré à l'occident,. au nord, au midi, malgré les puissances réunies de l'attraction et de la projection du globe?
C'est la convenance qui a réglé ces lois , et qui en a généralisé ou suspendu les effets, suivant les besoins des êtres. Quoique la nature emploie une infinité de moyens , elle ne permet à l'homme d'en connaître que la fin. Ses ouvrages sont soumis à des destructions rapides; mais elle lui laisse toujours apercevoir la constance immortelle de ses plans. C'est là qu'elle veut arrêter son esprit et son cœur. Elle ne veut pas l'homme ingénieux et superbe; elle le veut heureux et bon. Partout elle affaiblit les maux nécessaires , et partout elle multiplie les biens souvent superflus. Dans ses harmonies formées de contraires , elle a opposé l'empire
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de la mort à celui de la vie; mais la vie dure tout un âge , et la mort un instant. Elle fait jouir l'homme long- temps des développements si agréables des êtres; mais elle lui cache, avec des précautions maternelles, leurs états passagers de dissolution. Si un animal meurt, si des plantes se décomposent dans un marais, des émanations putrides et des reptiles d'une forme rebutante nous en écartent. Une infinité d'êtres secondaires sont créés pour en hâter les décompositions. Si les montagnes et les rochers caverneux offrent des apparences de ruine , les hiboux, les oiseaux de proie, les bêtes féroces qui y font leurs retraites, nous en éloignent. La nature repousse loin de nous les spectacles et les ministres de la destruction , et nous invite à ses harmonies. Elle les multiplie, suivant nos besoins, bien au-delà des lois qu'elle semble s'être prescrites, et de la mesure que nous devions en attendre. C'est ainsi que les rochers arides et stériles répètent par leurs échos les murmures des eaux et des forêts, et que les surfaces planes des eaux, qui n'ont ni forêts ni collines, en représentent les couleurs et les formes dans leurs reflets.
C'est par une suite de cette bienveillance surabondante de la nature , que l'action du soleil est multipliée partout où elle était le plus nécessaire, et qu'elle est affaiblie dans tous les lieux où elle aurait été nuisible. Le soleil est d'abord cinq ou six jours de plus dans notre hémisphère septentrional, parce que cet hémisphère renferme la plu$ grande partie des continents, et qu'il est le plus
habité. Son disque y paraît sur l'horizon avant qu'il soit levé, et après qu'il est couché; ce qui, joint à ses crépuscules , augmente considérablement la grandeur naturelle de nos jours. Plus il fait froid, plus la réfraction de ses rayons s'étend; voilà pourquoi elle est plus grande le matin que le soir, l'hiver que l'été, et au commencement du printemps qu'à celui de l'automne. Quand l'astre du jour nous a quittés pendant la nuit, la lune vient nous réfléchir sa lumière , avec des variétés dans ses phases, qui ont des rapports encore ignorés avec un grand nombre d'espèces d'animaux , et surtout de poissons qui ne voyagent que la nuit aux époques qu'elle leur indique. Plus le soleil s'éloigne d'un pôle , plus ses rayons y sont réfractés. Mais quand il l'a abandonné tout-à-fait , c'est alors que sa lumière y est suppléée d'une manière admirable. D'abord la lune , par un mouvement incompréhensible, va l'y remplacer, et y paraît perpétuellement sur l'horizon sans se coucher, comme l'observèrent, en 1 596, à la Nouvelle-Zemble, les malheureux Hollandais qui y passèrent l'hiver par le 76® degré de latitude septentrionale. C'est dans ces affreux climats que la nature multiplie ses ressources , pour rendre aux êtres sensibles le bénéfice de la lumière et de la chaleur. Le ciel y est éclairé d'au-^ rores boréales qui lancent, jusqu'au zénith, des rayons d'une lumière dorée , blanche , rouge et mouvante. Le pôle y étincelle d'étoiles plus lumineuses que le reste du firmament. Les neiges qui y couvrent la terre en abritent une partie des
plantes, et, par leur éclat, affaiblissent l'obscunté de la nuit. Les arbres y sont revêtus de mousses épaisses qui s'enflamment à la moindre étincelle : la terre même en est tapissée , surtout dans les bois, à une si grande hauteur, qu'il m'est arrivé plus d'une fois d'enfoncer, en été, jusqu'aux genoux dans ceux de la Russie. Enfin, les animaux qui y habitent sont revêtus de fourrures jusqu'au bout des ongles. Lorsqu'il s'agit ensuite de rendre la chaleur à ces climats, le soleil y reparaît bien long-temps avant son terme naturel. Ainsi , les Hollandais dont j'ai parlé le virent avec surprise sur l'horizon de la Nouvelle-Zemble, le 24 janvier, c'est-à-dire, quinze jours plus tôt qu'ils ne s'y attendaient. Sa vue inespérée les remplit de joie, et déconcerta les calculs de leur savant pilote, l'infortuné Barents. C'est alors que l'astre du jour y redouble sa chaleur et sa lumière , par les parélies qui , comme autant de miroirs formés dans les nuages , réfléchissent son disque sur la terre. Il appelle de l'Afrique les vents du sud, qui, passant sur le Zara, dont les sables sont alors embrasés par le voisinage du soleil à leur zénith, se chargent de particules ignées ^ et viennent heurter, comme des béliers de feu, cette effroyable coupole de glace qui couvre l'extrémité de notre hémisphère. Ses énormes voussoirs , dissous par la chaleur de ces vents, et ébranlés par leurs violentes secousses, se détachent par quartiers aussi élevés que des montagnes; et flottant au gré des courants qui les entraînent vers la Ligne, ils s'avancent quelquefois
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jusqu'au 4^® degré, en rafraîchissant les mers méridionales par leurs vastes effusions. Ainsi les glaces du pôle donnent de la fraîcheur aux mers chaudes de l'Afrique, comme les sables de l'Afrique donnent des vents chauds aux glaces du pôle.
Mais , comme le froid est à son tour un trèsgrand bien dans la zone torride, la nature emploie mille moyens pour en étendre l'influence dans cette zone, et pour y affaiblir la chaleur et la lumière du soleil. D'abord , elle y détruit les réfractions de l'atmosphère : le soleil n'y a presque point dé crépuscule avant son lever, et surtout après son coucher. Lorsqu'il est au zénith , il se voile de nuages pluvieux qui ombragent la terre et qui la rafraîchissent par leurs eaux ; de plus , ces nuages étant souvent orageux, les explosions de leurs feux dilatent la couche supérieure de l'atmosphère , qui est glaciale à deux mille cinq cents toises d'élévation sous la Ligne , comme on le voit aux neiges qui couvrent perpétuellement , à cette hauteur, les sommets de quelques montagnes des Cordilières. Ils font couler, par leurs explosions et leurs secousses j des colonnes de cet air congelé de l'atmosphère supérieure, dans l'inférieure qui en est subitement rafraîchie, comme nous l'éprouvons, en été, dans nos climats, immédiatement après les orages. Les effusions des glaces des pôles rafraîchissent de même les mers du midi , et les vents polaires soufflent fréquemment sur les parties les plus chaudes de leurs rivages. La nature a placé de plus dans le sein de la zone torride, et
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dans son voisinage, des chaîne^ de montagnes à glace, qui accélèrent et redoublent les effets des vents polaires, surtout le long des mers, où la fermentation était le plus à craindre par les alluvions des corps des animaux et des végétaux que les eaux y déposent sans cesse. Ainsi la chaîne du montTaurus, toujours couverte de neige , commence en Afrique sur les rivages brûlants du Zara^ et côtoyant la Méditerranée, passe en Asie, où elle jette ça et là de longs bras qui embrassent les golfes de l'Océan Indien. De même en Amérique, la longue chaîne des Cordilières du Pérou et du Chili , avec les crêtes élevées dont elle traverse le Brésil , rafraîchit les longs et brûlants rivages de la mer du Sud et du golfe du Mexique.
Ces dispositions élémentaires ne sont qu'une partie des ressources de la nature , pour tempérer la chaleur dans les pays chauds. Elle y ombrage la terre de végétaux rampants et d'arbres en parasols , dont quelques-uns, comme les cocotiers des îles Séchelles, et les talipots de Ceylan, ont des feuilles de douze à quinze pieds de long, et de sept à huit de largeur.
Elle y couvre les animaux de poils ras, et les colore, en général, ainsi que la verdure, de teintes sombres et rembrunies, afin de diminuer les reflets de la chaleur et de la lumière. Cette dernière considération nous engage à faire ici quelques réflexions sur les effets des couleurs : le peu que nous en dirons nous convaincra que leurs générations ne sont pas produites au hasard, que c'est
par des raisons très-sages que la moitié d'entre elles vont, en se composant, vers la lumière, et l'autre moitié en se décomposant, vers les ténèbres, et que toutes les harmonies de ce monde naissent de choses contraires.
Les naturalistes regardent les couleurs comme des accidents. Mais si nous considérons les usages généraux où les emploie la nature, nous serons persuadés qu'il n'y a pas même sur les rochers une seule nuance de placée en vain. Observons d'abord les principaux effets des deux couleurs extrêmes , la blanche et la noire, par rapport à la lumière. L'expérience prouve que, de toutes les couleurs, la blanche est celle qui réfléchit le mieux les rayons du soleil, parce qu'elle les renvoie sans aucune teinte, aussi purs qu'elle les reçoit; et la noire, au contraire, est la moins propre à leur réflexion, parce qu'elle les éteint. Voilà pourquoi les jardiniers blanchissent les murs de leurs espaliers, pour accélérer la maturité de leurs fruits par la réverbération du soleil, et que les opticiens noircissent les parois de la chambre obscure, afin que leurs reflets n'altèrent pas le tableau lumineux qui s'y peint.
La nature, en conséquence, emploie fréquemment , au nord , la couleur blanche pour augmenter la lumière et la chaleur du soleil. La plupart des terres y sont blanchâtres, ou d'un gris clair. Les roches, les sables, y sont remplis de mica et de parties spéculaires. De plus, la blancheur des neiges qui les couvrent en hiver, et les parties vitreuses
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et cristallines de leurs glaces sont très-propres à y affaiblir l'action du froid, en y réfléchissant la lumière et la chaleur de la manière la plus avantageuse. Les troncs des bouleaux, qui y composent la plus grande partie des forêts , ont l'écorce blanche comme du papier. Dans quelques endroits même , la terre est tapissée de végétaux tout blancs. (( Dans la partie orientale, dit un savant Suédois, (( des hautes montagnes qui séparent la Suède de (( la Norwège, exposée à la plus grande rigueur du (( froid , il y a une forêt épaisse, et singulière en ce (( que le pin qui y croît est rendu noir par une (( espèce de lichen filamenteux qui y pend en abon- (( dance, tandis que la terre est couverte, partout <( aux environs, d'un lichen blanc qui imite la neige (( par son éclat *. » La nature y donne la même couleur à la plupart des animaux, comme aux ours blancs, aux loupis, aux perdrix, aux lièvres, aux hermines; les autres y blanchissent sensiblement en hiver, tels que les renards et les écureuils qui sont roux en été, et petit-gris en hiver. Si nous considérions même la figure filiforme de leurs poils, leur vernis et leur transparence, nous verrions qu'ils sont formés de la manière la plus propre à réfléchir et à réfranger les rayons lumineux. On n'en doit pas considérer la blancheur comme une dégénération ou un affaiblissement de l'animal, ainsi que l'ont fait les naturalistes par rapport aux cheveux des hommes qui blanchissent dans la
Extrait de l'Histoire naturelle du renne, par Charles-Frédéric Hoffberg, traduit par M. le chevalier de Kéralio.
vieillesse par un défaut de substance , disent-ils ; car il n'y a rien de si touffu que la plupart de ces fourrures, ni rien de si vigoureux que les animaux qui les portent. L'ours blanc est une des plus fortes et des plus terribles bctes du monde; il faut souvent plusieurs coups de fusil pour l'abattre.
La nature, au contraire, a coloré de rouge, de bleu, et de teintes sombres et noires, les terres, les végétaux, les animaux, et même les hommes qui habitent la zone torride , pour y éteindre les feux de l'atmosphère brûlante qui les environne. Les terres et les sables de la plus grande partie de l'Afrique, située entre les tropiques, sont d'un rouge brun , et les rochers en sont noirs. Les îles de France et de Bourbon , qui sont sur les lisières de cette zone, ont, en général, cette nuance. J'y ai vu des poules et des perroquets, dont non-seulement le plumage , mais la peau était teinte en noir. J'y ai vu aussi des poissons tout noirs, surtout parmi les espèces qui vivent à fleur-d'eau sur les récifs, telles que les vieilles et les raies. Comme les animaux blanchissent en hiver, au nord, à mesure que le soleil s'en éloigne, ceux du midi se colorent de teintes foncées, à mesure que le soleil s'approche d'eux. Quand il est au zénith, les moineaux du pays ont des pièces d'estomac et les plumes de la tète toutes rouges. Il y a des oiseaux qui y changent de couleur trois fois par an , ayant, pour ainsi dire, des habits de printemps, d'été et d'hiver, suivant que le soleil est à la Ligne , au tropique du Cancer ou à celui du Capricorne 7.
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Il y a encore ceci de très-remarquable et de conséquent à l'emploi que la nature fait de ces couleurs au nord et au midi; c'est que, par tout pays, la partie du corps d'un animal qui est la plus blanche est le ventre, parce qu'il faut plus de chaleur au ventre pour la digestion et les autres fonctions; et au contraire la tête est partout la plus fortement colorée, surtout dans ceux des pays chauds, parce que cette partie a le plus besoin de fraîcheur dans l'économie animale.
On ne peut pas dire que les ventres des animaux conservent leur blancheur parce qu'ils sont abrités du soleil, et que leurs tètes se colorent parce qu'elles y sont le plus exposées. Il semble, par des raisons d'analogie, que reffet naturel de la lumière devrait être de revêtir de son éclat tous les objets qu'elle touche, et que partant les terres, les végétaux et les animaux de la zone torride., devraient être blancs; et que la nuit, au contraire, agissant plusieurs mois de suite sur les pôles , devrait en rembrunir tous les objets. La nature ne s'assujettit point à des lois mécaniques. Quel que soit l'effet physique de la présence du soleil ou de son absence, elle a ménagé, au nord, des taches très-noires sur les corps les plus blancs, et au midi, des taches blanches sur des corps fort noirs. Elle a noirci le bout delà queue des hermines de Sibérie, afin que ces petits animaux tout blancs, marchant sur la neige où ils laissent à peine des traces de leurs pâtes, pussent se reconnaître lorsqu'ils vont à la suite les uns des autres , dans les reflets lumineux
des longues nuits du nord. Peut-cire aussi cette noirceur, opposée au blanc, est-elle un de ces caractères tranches qu'elle a donnés aux bétes de proie, tels que le bout du museau noir et les griffes noires à l'ours blanc. L'hermine est une espèce de belette. H y a aussi des renards tout noirs dans le nord, mais ils sont dédommagés de l'iniluence de la couleur blanche par la plus chaude et la plus épaisse des fourrures; c'est la plus précieuse de toutes celles du nord. D'ailleurs cette espèce de renards y est fort rare. La nature les a peut-être revêtus de noir, parce qu'ils vivent dans des soutiprrains, au milieu des sables chauds, ou dans le voisinage de quelque volcan , ou par quelque autre raison qui m'est inconnue, mais convenable à leurs besoins. C'est ainsi qu'elle a vêtu de blanc le pailleen-cu des tropiques , parce que cet oiseau , qui vole à une très-grande élévation sur la mer, passe une partie de sa vie dans le voisinage d'une atmosphère glacée. Ges exceptions ne détruisent point la convenance générale de ces deux couleurs; au contraire elles la confirment, puisque la nature s'en sert pour diminuer ou augmenter la chaleur de l'animal, suivant la température du lieu où il vit. Je laisse maintenant expliquer aux physiciens comment le froid fait végéter les poils des animaux du nord, et comment la chaleur raccourcit ou fait. tomber ceux des animaux du midi, contre toutes les lois de la physique systématique et même expérimentale; car nous savons par notre expérience que l'hiver retarde l'accroissement des che-
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veux et de la barbe de l'homme, et que l'été Faccélére.
Je crois entrevoir une loi, bien différente de la loi des analogies que nous attribuons si communément à la nature , parce qu'elle s'allie à notre faiblesse, en nous donnant lieu de tout expliquera l'aide d'un petit nombre de principes. Cette loi, infiniment variée dans ses moyens, est celle des con^pensations^. Elle est une conséquence de la loi universelle de la convenance des êtres, et une suite de l'union des contraires dont les harmonies de l'univers sont composées. Ainsi il arrive souvent que les effets , loin d'être les résultats des causesi^ leur sont opposés. Par exemple , il a plu à la nature de vêtir de blanc plusieurs oiseaux des régions chaudes, tels que l'aigrette des Antilles et le perroquet des Moluques appelé cacatoès; mais elle aura donné à leur plumage une disposition qui en affaiblit la réflexion. Il est même trés-remarquable qu'elle a coiffé les têtes de ces oiseaux diaigrettes et de panaches qui les ombragent, parce que, comme nous l'avons observé, la tête est la partie du corps qui a le plus besoin de fraîcheur dans l'économie animale. Telle est notre poule huppée, qui vient originairement de Numidie. Je ne crois pas même qu'on trouve ailleurs que dans les pays méridionaux, des oiseaux dont la tête soit panachée. S'il y en a quelques-uns au nord, comme les huppes, ils n'y paraissent qu'en été. La plupart de ceux du nord, au contraire, ont le ventre et les pâtes revêtues de palatines formées de duvet sera-
blâblc h la plus fine des laines. Il y a encore ceci de remarquable sur les oiseaux et les quadrupèdes blancs du rnidi qui vivent dans une atmosphère chaude ; c'est que je crois qu'ils ont tous la peau noire, ce qui suffit pour amortir la réflexion de la couleur dont ils sont revêtus. Robert Rnox, en parlant de quelques quadrupèdes blancs de l'île de Ceylan, dit qu'ils ont la peau toute noire. Je me rappelle moi-même avoir vu, au port de Lorient, un cacatoès tout déplumé à l'estomac , dont la peau était noire comme celle d'un nègre. Quand cet oiseau blanc, avec son bec noir et son estomac noir et nu , dressait son aigrette et battait des ailes, il avait l'air d'un roi des Indes avec sa couronne et son manteau de plumes.
Cette loi des compensations a donc des moyens très-variés , qui détruisent la plupart des lois que nous avons établies en physique; mais il faut la soumettre elle-même à la convenance générale ; sans quoi, si nous voulions la rendre universelle, elle nous jetterait à son tour danS l'erreur commune. Elle a fait naître , en géométrie , plusieurs axiomes fort douteux, quoique fort célèbres, tels que celui-ci : a L'action est égale à la réaction ; » oii cet autre qui en est une conséquence : (( L'angle « de réflexion est égal à l'angle d'incidence. » Je ne m'arrêterai pas à prouver dans combien de cas ces axiomes-là sont erronés , combien d'actions dans la nature sont sans réactions , combien d'actions ont des réactions inégales , combien d'angles de réflexion sont dérangés par les plans mêmes
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(l'incidence. Il me suffît de répéter ici ce que nous avons dit plusieurs fois, c'est que la faiblesse de notre esprit et la vanité de notre éducation nous portent sans cesse à généraliser. Cette méthode est la cause de toutes nos erreurs, et peut-être de tous nos vices. La nature donne à chaque être ce qui lui convient , dans la convenance la plus parfaite , suivant la latitude pour laquelle il est destiné ; et lorsque les saisons en varient la température, elle en varie aussi les convenances. Ainsi, il y a des convenances qui sont immuables, et d'autres qui sont*versatiles.
Souvent la nature emploie des moyens contraires pour produire le même effet. Elle fait du verre avec le feu; elle en fait avec l'eau, comme le cristal ; elle en produit encore par l'organisation des animaux , tels que certains coquillages qui sont transparents ; elle forme le diamant par des procédés qui^ nous sont entièrement inconnus. Concluez maintenant de ce qu'une matière est vitrifiée^ qu'elle est F ouf rage .du feu, et bâtissez, sur cet aperçu, le système du monde! Nous ne pouvons même saisir que des instants harmoniques dans l'existence des êtres. Ce qui est vitrifiable devient calcaire, et ce qui est calcaire se change en verre par l'action du même feu. Tirez donc de ces simples modifications du règne fossile, des caractères constants pour en déterminer les classes générales !
Souvent aussi la nature se sert du même moyen pour produire des effets tout -à -fait contraires. Par exemple , nous avons vu que, pour augmenter
la chaleur sur les terres du nord, et pour l'affaiblir sur celles du midi , elle employait des couleurs opposées; elle y produit les mêmes effets en couvrant les unes et les autres de rochers. Ces rochers sont très-nécessaires à la végétation. J'ai souvent remarqué, dans ceux de la Finlande, des lisières de verdure qui bordaient leur base du côté du midi ; et dans ceux de l'Ile-de-France , j'ai trouvé ces lisières du côté opposé au soleil.
On peut faire les mêmes observations dans notre climat : en été ,. quand tout est sec , on trouve fréquemment de l'herbe verte au pied des murs qui regardent le nord; elle disparaît en hiver, mais alors oijL en revoit d'autre le long de ceux qui sont exposés au midi. Nous avons déjà remarqué que les zones glaciales et la zone torride réunissaient la plus grande quantité d'eaux , dont les évaporations adoucissent également Tàpreté du chaud et du froid, avec cette différence que les plus grands lacs sont vers les pôles , et les plus grands fleuves vers la Ligne. Il y a , à la vérité , quelques lacs dans l'intérieur de l'Afrique et de l'Amérique ; mais ils sont placés dans des atmosphères élevées, au centre des montagnes, et ne peuvent point se corrompre par l'action de la chaleur; mais les plaines et les lieux bas sont arrosés par les plus grands courants d'eaux vives qu'il y ait au monde, tels que le Zaïre, le Sénégal, le Nil, le Méchassipi, l'Orénoque, l'Amazone , etc. La nature ne se propose partout que les convenances des êtres. Cette remarque est trèsimportante dans l'étude de ses ouvrages; autre-
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ment, à la similitude de ses moyens, ou à leur exception , on pourrait douter de la constance de ses lois, au lieu d'en rejeter la majestueuse obscurité sur la multiplicité de ses ressources et sur la profondeur de notre ignorance.
Cette loi de convenance a été la source de toutes nos découvertes. Ce fut elle qui porta Christophe Colomb en Amérique , parce que , comme dit Herrera * , il pensait , contre l'opinion des anciens , que les cinq zones devaient être habitées , puisque Dieu n'avait pas fait la terre pour être déserte. C'est elle qui règle nos idées sur les objets absolument hors de notre examen; c'est par elle que, quoique nous ignorions s'il y a des hommes dans les planètes, on peut assurer qu'il y a des yeux, parce qu'il y a de la lumière. C'est elle qui a fait naître le sentiment de lajustice dans le cœur de tous les hommes , et qui leur a dit qu'il y avait un autre ordre de choses après cette vie. Enfin , elle est la plus forte preuve de l'existence de Dieu; car, au milieu de tant de convenances si ingénieuses , que nos passions mêmes si inquiètes n'eussent jamais pu en imaginer de semblables , et si nombreuses que chaque jour nous en présente de nouvelles, la première de toutes, qui est la Divinité, doit sans doute exister, puisqu'elle est la convenance générale de toutes les convenances particulières.
C'est celle-là surtout, dont nous cherchons, même involontairement , à reconnaître l'existence partout , et à nous assurer de toutes les manières.
* Herrera, Histoire des Indes occidentales , liv- I, chap. ii
Voilà pourquoi les collections les plus nombreuses en histoire naturelle , les galeries de tableaux les plus rares, les jardins remplis des plantes les plus curieuses, les livres les mieux écrits, enfin tout ce qui nous présente les rapports les plus merveilleux de la nature , après nous avoir ravis en admiration , finissent par nous ennuyer. Nous leur préférons bien souvent une montagne agreste , un rocher raboteux, quelque solitude sauvage, qui puisse nous offrir des rapports nouveaux et encore plus directs. Souvent, en sortant du magnifique cabinet du Roi , nous nous arrêtons machinalement à voir un jardinier creuser, dans un champ , un trou avec sa bêche, ou un charpentier doler avec sa hache une pièce de bois; il semble que nous allions voir quelques harmonies nouvelles sortir du sein de la terre ou des flancs d'un chêne. Nous comptons pour rien celles dont nous venons de jouir, si elles ne nous mènent à d'autres que nous ne connaissons pas. Mais on nous donnerait l'histoire complète des étoiles du firmament et des planètes invisibles qui les environnent, nous y apercevrions une foule de plans inénarrables d'intelligence et de bonté, que notre cœur soupirerait encore : sa seule fin est la Divinité même.
Jî. u.