‹ Œuvres complètesChapitre 23 sur 31 · B. TI · texte numérisé non relu

B. TI

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marins modernes, que les Sauvages découvrirent autrefois les îles qui étaient au vent des terres qu'ils habitaient. Ils soupçonnèrent un arbre au loin , en vo}'ant son fruit échoué sur leurs rivages. Ce fut par de pareils indices que Christophe Colomb s'assura qu'il existait un autre monde ; mais les vents et les courants de l'ouest dans la mer du Sud les avaient portés long-temps auparavant aux peuples de l'Asie, comme j'en pourrai dire quelque chose à la fin de cette Étude.

11 y a encore des végétaux amphibies ; la nature les a disposés de manière qu'une partie de leur feuillage se dresse vers le ciel , et l'autre forme l'arcade, et se penche vers la terre. Elle a aussi donné à leurs graines de pouvoir voler et nager à la fois. Tel est le saule , dont la semence est enveloppée d'une bourre araigneuse , que les vents transportent au loin , et qui surnage dans l'eau , sans se mouiller, comme le duvet des canards. Cette bourre est composée de petites capsules en cul -de -lampe et à deux becs, remplies de semences surmontées d'aigrettes, de sorte que le vent transporte ces capsules en l'air, et les fait voguer aussi sur la surface de l'eau. Cette configuration était très-convenable aux véhicules des semences des plantes qui croissent sur le bord des eaux stagnantes et des lacs. Elle est la même dans les semences du peuplier; mais celles de l'aune, qui croît sur le bord des fleuves , n'ont point d'aigrettes, parce que les fleuves ont des courants qui les charient. Celles du sapin et du bouleau ont à

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la fois des caractères volatils et nautiques; car le sapin a son pignon attaché à une aile membraneuse, et le bouleau a sa graine accolée à deux ailes qui lui donnent Tapparence d'une petite coquille. Ces arbres croissent à la fois dans les montagnes liyémales, et sur les bords des lacs du nord; leurs semences avaient besoin, non-seulement de voguer sur des eaux stagnantes , mai^ d'être transportées en l'air sur les neiges au milieu desquelles ils se plaisent. Je ne doute pas qu'il n'y ait des espèces de ces arbres dont les semences sont tout -à -fait nautiques. Le tilleul porte les siennes dans un corps sphérique, semblable à un petit boulet : ce boulet est attaché à une longue queue , de l'extrémité de laquelle descend obliquement une foliole fort alongée, avec laquelle le vent l'emporte au loin en pirouettant. Quand il tombe dans l'eau , il y plonge de la longueur d'un pouce , et sert, en quelque sorte , de lest à sa queue et à la foliole qui y est attachée, qui , se trouvant dans une situation verticale, font alors la fonction d'un mât et d'une voile. Mais l'examen de tant de variétés curieuses nous mènerait trop loin.

Ce serait ici le lieu de parler des racines des végétaux; mais je connais peu ce qui se passe sous la terre. D'ailleurs, dans toutes les latitudes, sur les hauteurs comme sur le bord des eaux , on trouve à peu près les mêmes matières, des vases, des sables, des tei*res franches, des rochers, ce qui doit entraîner beaucoup plus de ressemblance dans les racines des plantes, qu'il n'y en a dans le reste

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de leur végétation. Je ne doute pas cependant que la nature n'ait établi, à ce sujet', des relations trèsutiles à connaître, et qu'un cultivateur un peu exercé ne puisse, en voyant la racine d'un végétal, déterminer l'espèce de terroir qui lui est propre. Celles qui sont fort chevelues paraissent convenir aux sables. Le cocotier, qui est un très-grand arbre des rivages de la zone torride, vient dans des sables tout purs, qu'il entrelace d'une quantité si prodigieuse de chevelu, qu'il en forme autour de lui une masse solide. C'est sur cette base qu'il résiste aux plus violentes tempêtes, au milieu d'un terrain mouvant. Ce qu'il y a de remarquable à ce sujet, c'est qu'il ne réussit bien que dans le sable du bord de la mer, et qu'il languit ordinairement dans l'intérieur des terres. Les îles Maldives, qui ne sont, pour la plupart, que des écueils sablonneux, sont les lieux de l'Asie les plus renommés par l'abondance et la beauté de leurs cocotiers. H y a d'autres végétaux de rivage dont les racines tracent comme des cordes. Cette configuration les rend très-propres à en lier les terres et à les défendre contre les eaux. Tels sont, chez nous, les aunes, les roseaux, mais surtout une espèce de chiendent que j'ai vu entretenir avec grand soin, en Hollande, le long des digues. Les plantes bulbeuses paraissent se plaire pareillement dans les vases molles, où elles ne peuvent enfoncer par la rondeur de leurs bulbes. Mais l'orme étend ses racines sur les pentes des montagnes, où il se plaît; et le chêne y enfonce ses gros pivots pour en retenir les couches. D'autres

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plantes conservent sur les hauteurs, par leur feuillage rampant et leurs racines superficielles, les émanations de poussière que les vents y déposent. Telle est Vajiemona neinorosa. Si vous en trouvez un pied sur une colline , dans un bois qui ne soit pas trop fréquenté, vous pouvez être sûr qu'elle se répand comme un réseau dans toute l'étendue de ce bois.

Il y a des arbres dont les troncs et les racines sont admirablement contrastés avec des obstacles qui nous paraissent accidentels, mais que la nature a prévus. Par exemple, le cyprès de la Louisiane croît le pied dans l'eau, principalement sur les bords du Méchassipi, dont il borde magnifiquement les vastes rivages. Il s'y élève à une hauteur qui surpasse celle de presque tous les arbres de l'Europe*. La nature a donné au tronc de ce grand arbre jusqu'à trente pieds de circonférence, afin qu'il fût en état de résister aux glaces des lacs du nord, qui se déchargent dans ce fleuve, et aux trains de bois prodigieux qui y sont entraînés , et qui en ont tellement obstrué la plupart des embouchures, qu'on ne peut y naviguer avec des vaisseaux d'un port un peu considérable. Et pour qu'on ne puisse douter qu'elle n'ait destiné l'épaisseur de son tronc à résister au choc des corps flottants, c'est qu'à six pieds de hauteur, elle en diminue tout-à-coup la proportion d'un tiers, comme étant superflue à cette élévation; et pour la garantir d'une autre manière plus avantageuse, elle fait sortir de la ra»

* Voyez le P.Ghaiievoix, Histoire de la Nouvelle-France, tome IV.

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cine de l'arbre , à quatre ou cinq pieds de distance tout autour, plusieurs gros chicots qui ont depuis un pied de hauteurjusqu'à quatre : ce ne sont point des rejetons, car leur tête est lisse, et ne porte ni feuilles, ni branches ; ce sont de véritables briseglaces. Le tupelo, autre grand arbre de la Caroline, qui croît aussi sur le bord de l'eau, mais dans des criques, a à peu prés les mêmes proportions dans sa base, à l'exception des brise-glaces ou estacades. Les graines de ces arbres sont cannelées, comme j'ai dit qu'étaient en général les graines aquatiques ; et celle du cyprès de la Louisiane diffère considérablement, par sa forme nautique, de celle du cyprès des montagnes d'Europe, qui est volatile. Ces observations sont d'autant plus dignes de foi, que le P. Charlevoix, qui les rapporte en partie, n'en tire aucune conséquence, quoiqu'il fût bien capable d'en interpréter l'usage.

On doit sentir combien il est important de lier l'étude des plantes avec celle des autres ouvrages de la nature. On peut connaître par leurs fleurs l'exposition du soleil qui leur convient; par leurs feuilles, la quantité d'eau qui leur est nécessaire; par leurs racines, le sol qui leur est propre, et par leurs fruits, les lieux où elles doivent naître, et de nouveaux rapports avec les animaux qui s'en nourrissent. J'entends par fruit, ainsi que les botanistes, toute espèce de semence.

Le fruit est le caractère principal de la plante. On en peut juger d'abord par les soins que la nature prend pour le former et pour le conserver.

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Il est le dernier terme de ses productions. Si vous examinez dans un végétal les enveloppes qui renferment ses feuilles, ses fleurs et ses fruits, vous trouverez une progression merveilleuse de soins et de précautions. Les simples bourgeons à feuilles sont aisés à reconnaître à la simplicité de leurs étuis: il y a même des plantes qui n'en ont pas, comme les pousses des graminées qui sortent immédiatement de terre, et n'ont besoin d'aucune protection étrangère. Mais les bourgeons qui contiennent des (leurs ont des gaines rembourrées de duvet. Comme ceux du pommier; ou enduites de glu à l'extérieur, comme ceux des marronniers d Inde ; ou sont renfermés dans des sachets, comme les fleurs du narcisse; ou garantis de manière qu'ils sont très-recônnaissables, même avant leur déve-^ loppement. Vous voyez ensuite que l'appareil de la fleur est entièrement destiné à la fécondation du fruit; et quand celui-ci est une fois formé, la nature redouble de précautions au-dedans et au-dehors pour sa conservation. Elle lui donne un placenta; elle l'enveloppe de pellicules, de coques, de pulpes, de gousses, de capsules, de brou, de cuirs, et quelquefois d'épines; une mère n'a pas plus d'attentions pour le berceau de son enfant. Ensuite, afin qu'il aille chercher à s'établir dans le monde , elle le couronne d'aigrettes ou l'enferme dans une coquille : elle lui donne des ailes pour s'envoler, ou un bateau pour voguer.

Il y a quelque chose encore de plus marqué en faveur du fruit; c'est que la nature varie souvent

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les feuilles, les fleurs, les tiges et les racines d'une plante; mais le fruit reste constamment le même, sinon quant à sa forme, du moins quant à sa s'abstance essentielle. Je suis persuadé que quand il lui a plu de créer un fruit, elle a voulu qu'il pût se reproduire sur les montagnes, dans les plaines, au milieu des rochers, dans les sables, sur les bords des eaux, et sous différentes latitudes ; et pour l'y rendre propre, elle a varié les arrosoirs, les miroirs, les ados, les supports, l'attitude et la fourrure du végétal , suivant le soleil , les pluies , les vents et le territoire. Je crois que c'est à cette intention qu'il faut attribuer la variété prodigieuse d'espèces dans chaque genre , et le degré de beauté où chacune d'elles parvient , quand elle est dans son site naturel. Ainsi, quand elle a formé la châtaigne pour venir dans les montagnes pierreuses du midi de l'Europe , et y suppléer au froment qui n'y réussit guère , elle l'a placée sur un arbre qui y devient magnifique par ses convenances. J'ai mangé des fruits des châtaigniers de l'île de Corse : ils sont gros comme de petits œufs de poule , et excellents. J'ai lu, dans un voyageur moderne, la description d'un châtaignier qui a crû en Sicile , sur une croupe du mont Etna; il a un feuillage si étendu que cent cavaliers peuvent se reposer à l'aise sous son ombre. On l'appelle, pour cette raison , ceiitum cavallo. Le P. Kircher assure avoir vu sur la même montagne, dans un lieu appelé Trecastagne, trois châtaigniers si prodigieusement gros, que lorsqu'on les eut abattus, on pouvait

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mettre un troupeau entier à l'abri sous leur écorce. Les bergers s'en servaient la nuit , dans les mauvais temps , au lieu d'étable. La nature a donné à ce grand végétal de recueillir, sur les montagnes escarpées , les eaux de l'atmosphère , avec ses feuilles en forme de langues , et de pénétrer de ses fortes racines jusque dans le lit des sources , malgré l'épaisseur des laves et des rochers. Il lui a plu ensuite de faire croître son fruit avec de l'amertume , pour l'usage de quelque animal, sur les bords des criques salées et des bras de mer de l'Asie. Elle a donné à l'arbre qui le porte des feuilles disposées en tuiles, une écorce écailleuse, des fleurs différentes de celles du châtaignier, mais convenables , sans doute , aux exhalaisons humides et aux aspects du soleil auxquels il est exposé. Elle en a fait le marronnier d'Inde. Il vient dans son pays natal bien plus beau qu'en Europe. Celui de l'Asie est le marronnier maritime , et le châtaignier de l'Europe est le marronnier de montagnes. Peut-être, par une autre combinaison , a-t-elle placé ce fruit sur le hêtre de nos collines, dont la faîne est évidemment une espèce de châtaigne. Enfin , par une de ces attentions maternelles qui la portent à suspendre sur des herbes même les productions des arbres, et à servir- les mêmes mets jusque sur les plus petites tables, elle l'a, peut-être, mis dans le grain de blé noir , qui , par sa couleur et sa forme triangulaire , ressemble à la semence du hêtre , appelé en lâtin /agus , d'où est venu à ce blé le nom àefagopjrum. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'in«

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(lépendamment de la substaiicefarineuse, on trouve dans le blé noir, la faîne du hêtre et la châtaigne, des propriétés semblables, telles que celle de calmer les ardeurs d'urine *.

La nature a voulu pareillement faire croître le gland dans une multitude d'expositions. Pline en comptait de son temps treize espèces différentes en Europe, dont une, qui est bonne à manger, est celle du chêne vert. C'est de celui-là que parlent les poètes, quand ils vantent l'âge d'or, parce que son fruit servait alors de nourriture à l'homme. Il est remarquable qu'il n'y a pas un seul genre de végétal qui ne donne , dans quelques - unes de ses espèces, une substance propre à sa nourriture. Le gland du chêne vert est, dans les fruits des chênes, la portion qui nous est réservée. Il a plu ensuite à la nature d'en distribuer sur les différents sols de l'Amérique, pour les besoins de ses autres créatures. Elle a conservé le fruit, et a varié les autres parties du végétal. Elle en a mis avec des feuilles de saule, sur le chêne-saule qui y vient sur les bords de l'eau**. Elle en a suspendu, avec des feuilles petites et pendantes à des queues souples, comme celles des trembles , sur le chêne d'eau qui y croît dans les marais. Mais lorsqu'elle en a voulu placer dans des terrains secs et arides, elle y a joint des feuilles de dix pouces de largeur , propres à recueillir les eaux des pluies; telles sont celles de

Voyez Chomel, Traité des Plantes usuelles. Voyez-en les figures dans le P. Charlevoix , Histoire de la Nouvelle-France, tome IV.

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celui qu'on y appelle le chêne noir. Il faut encore observer que le lieu où une espèce de plante donne le plus beau fruit détermine son genre principal. Ainsi , quoique le chêne ait des espèces répandues partout, on doit le regarder comme du genre des arbres de montagnes; car celui qui croît sur les montagnes de l'Amérique, et qu'on y appelle chêne à feuilles de châtaignier, donne les plus gros glands, et est un des plus grands arbres de cette partie du monde; tandis que le chêne d'eau et le chêne-saule s'élèvent peu, et donnent des glands fort petits.

Le fruit, comme on le voit, est le caractère constant de la plante : c'est aussi h lui que la nature attache les principales relations du règne animal au régne végétal. Elle a voulu qu'un animal des montagnes retrouvât le fruit dont il vit, dans les plaines, sur les sables , dans les rochers, quand il est obligé de s'expatrier , et surtout aux bords des fleuves , quand il y descend pour s'y désaltérer. Je ne connais pas une seule plante de montagne qui n'ait quelques-unes de ses espèces répandues , avec les variétés convenables , dans tous les sites , mais principalement sur le bord des eaux. Le pin des montagnes a ses pignons garnis d'ailerons , et celui qui est aquatique a les siens renfermés dans un esquif. Les semences du chardon , qui croît sur des terres arides, ont des aigrettes pour s'y transporter : celles du chardon de bonnetier, qui vient sur le bord de l'eau, n'en ont point, parce qu'elles n'en avaient pas besoin pour flotter. Leurs fleurs varient par des raisons semblables, et quoique les bota-

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nistes en aient fait des genres tout-à-fait différents, le chardonneret sait bien reconnaître celui-ci pour un véritable chardon. Il s'y repose quand il vient se rafraîchir sur quelque rivage. Il oublie , en voyant sa plante favorite , les dunes sablonneuses où il est né, et il embellit de son chant et de son plumage les bords de nos ruisseaux.

Il me semble impossible de connaître les plantes , si on n'étudie leur géographie et leurs éphémérides ; sans cette double lumière , qui se retlète mutuellement, leurs formes nous seront toujours étrangères. Cependant la plupart des botanistes n'y ont aucun égard ; ils ne remarquent en les recueillant, ni la saison, ni le lieu, ni l'exposition où elles croissent. Ils font attention à toutes leurs parties intrinsèques j et surtout à leurs fleurs; et après cet examen mécanique , ils les enferment dans leur herbier, et croient bien les connaître , surtout s'ils leur ont donné quelque nom grec. Ils ressemblent à un certain hussard qui , ayant trouvé une inscription latine en lettres de bronze , sur un monument antique, les détacha l'une après l'autre, et les mit toutes ensemble dans un panier, qu'il envoya à un antiquaire de ses amis , en le priant de lui mander ce que cela signifiait. Ils ne nous font pas plus connaître la nature ,, qu'un grammairien ne nous ferait connaître le génie de Sophocle, en nous donnant un simple catalogue de ses tragédies, de la division de leurs actes et de leurs scènes , et du nombre de vers qui les composent. Ainsi font ceux qui recueillent les plantes , sans marquer leurs

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relations entre elles et avec les éléments; ils en conservent la lettre, et ils en suppriment le sens. Ce n'est pas ainsi qu'ont herborisé les Tourneibrt, les Vaillant , les Linnée. Si ces savants hommes n'ont tiré aucune conséquence de ces relations , ils ont préparé au moins des pierres d'attente à la science à venir.

Quoique les observations que je viens de présenter sur les harmonies élémentaires des plantes soient en petit nombre, j'ose dire qu'elles sont trèsimportantes aux progrés de l'agriculture. Il ne s'agit pas de déterminer géométriquement les genres de fleurs dont les miroirs sont les plus propres à réfléchir les rayons du soleil dans chaque point de latitude; la gloire d'en calculer les courbes est réservée aux futurs Newtons. La nature nous a servis d'avance, dans les lieux où on lui a laissé la liberté de rétablir ses plans. Nous pouvons faire prospérer les nôtres de la manière la plus avantageuse, en les accordant avec les siens. Pour connaître les plantes les plus propres à réussir dans un terrain , il n'y a qu'à faire attention aux plantes sauvages qui y viennent d'elles-mêmes , et qui s'y distinguent par leur force et leu^r multitude : on leur substituera alors des plantes domestiques du même genre de fleurs et de feuilles. Là où croissent des plantes à ombelle , il faut mettre à leur place celles des nôtres qui ont le plus d'analogie avec elles par les feuilles, les fleurs, les racines et les graines; telles que les daucus : l'artichaut y remplacera utilement le fastueux chardon; le prunier domestique, greffé

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sur un prunier sauvage , dans le lieu même ou celui-ci a poussé , deviendra très-vigoureux. Je suis persuadé que par ces rapprochements naturels on peut tirer de l'utilité des sables et des rochers les plus arides ; car il n'y a pas un seul genre de plantes sauvages qui n'ait une espèce comestible.

Mais il ne suffisait pas à la nature d'avoir mis tant d'harmonies entre les plantes et les sites où elles devaient naître, si elle n'avait encore pourvu au moyen de les rétablir, lorsqu'elles sont détruites parles cultures intolérantes de l'homme. Pour peu qu'on laisse un terrain inculte , on le voit bientôt couvert de végétaux. Ils y croissent en si grand nombre et si vigoureusement, qu'il n'y a point de laboureur qui puisse en faire venir la même quantité sur le terrain dont il prend le plus grand soin. Cependant ces pousses si vigoureuses et si rapides, qui s'emparent souvent de nos chantiers de pierres , de nos murailles de maçonnerie et de nos cours pavées de grès, ne sont souvent que des cultures provisionnelles. La nature, qui marche toujours d'harmonie en harmonie, jusqu'à ce qu'elle ait atteint le point de perfection qu'elle se propose, ensemence d'abord de graminées et d'herbes de différentes espèces tous les sols abandonnés, en attendant qu'elle puisse y élever des végétaux d'un plus grand ordre. Dans les lieux agrestes où nous voyons des pelouses, nos descendants verront peutêtre des forêts. Nous jetterons, à notre ordinaire , un coup -d'oeil superficiel sur les moyens trèsingénieux dont elle se sert pour préparer ces pro-

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gressions végétales. Nous entreverrons dès h présent, non-seulement les relations élémentaires des plantes, mais celles qui régnent entre leurs diverses classes, et qui s'étendent jusqu'aux animaux. Les végétaux les plus méprisables aux yeux de l'homme, sont souvent les plus nécessaires dans l'ordre de la création.

Les principaux moyens que la nature emploie pour faire croître des plantes de toute espèce sont les plantes épineuses. Il est très-remarquable que ces sortes de plantes sont les premières qui paraissent dans les terres en friche ou dans les forêts abattues. Elles sont très-propres , en effet , à favoriser des végétations étrangères , parce que leurs feuilles profondément découpées comme celles des chardons et des vipérines, ou leurs sarments courbés en arc comme ceux de la ronce , ou leurs branches horizontales et entrelacées comme celles de l'épine noire, ou leurs rameaux hérissés d'épines et dégarnis de feuilles comme ceux dujand ou jonc marin , laissent autour d'elles beaucoup d'intervalles, à travers lesquels les autres végétaux peuvent s'élever et être protégés contre la dent de la plupart des quadrupèdes. Les pépinières des arbres se trouvent souvent dans leur sein. Rien n'est si commun dans les taillis , que de voir un jeune chêne sortir d'une nappe de ronces qui tapisse la terre , autour de lui , de ses grappes de fleurs épineuses ; ou un jeune pin s'élever du milieu d'une touffe jaune de joncs marins. Quand ces arbres ont pris une fois de l'accroissement, ils étouffent , par leurs

ombrages, les plantes épineuses, qui ne subsistent plus que sur la lisière des bois , où elles ont un air suffisant pour végéter. Mais dans cette situation , ce sont encore elles qui les étendent, d'année en année , dans les campagnes. Ainsi les plantes épineuses sont les premiers berceaux des forets ; et les fléaux de l'agriculture de l'homme sont les boucliers de celle de la nature.

Cependant l'homme a imité, à cet égard, les procédés de la nature; car s'il veut protéger dans ses jardins quelque semence qui lève , il ne manque pas de la couvrir de quelque rameau d'épine. 11 me paraît probable qu'il n'y a point de lande qui, avec le temps , ne devînt forêt , si ses riverains n'y menaient paître des moutons qui y mangent les jeunes pousses des arbres , à mesure qu'elles sortent de leurs buissons. Ainsi, à mon avis, les croupes des hautes montagnes de l'Espagne , de la Perse , et de plusieurs autres parties du monde, sont dégarnies d'arbres, parce qu'on y mène, pendant l'été, de nombreux troupeaux qui en parcourent les différentes chaînes. Je suis persuadé que ces montagnes étaient couvertes , dans les premiers temps du monde , de forets qui ont été dévastées par leurs premiers habitants; et qu'elles y renaîtraient, aujourd'hui que ces lieux sont déserts , si on n'y menait pas des troupeaux. Il est très-remarquable que ces lieux élevés sont ensemencés de plantes épineuses, comme nos landes. Don Garcias de Figueroa, ambassadeur d'Espagne auprès de Schah-Abbas, roi de Perse, rapporte, dans la relation de

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son voyage , que les hautes montagnes de la Perse qu'il traversa, et' où les Turcomans errent sans cesse en faisant paître leurs troupeaux, étaient couvertes d'une espèce d'arbrisseau épineux, qui y croît dans les lieux les plus arides. Ces mêmes arbrisseaux servaient de retraite à quantité de perdrix. Sur quoi nous observerons que la nature emploie particulièrement les oiseaux pour semer les plantes épineuses dans les lieux les plus escarpés. Ils ont coutume de s'y retirer la nuit, et ils y déposent, avec leurs lîentes, les semences pierreuses des mûres de ronce , des baies de l'églantier, de l'épine-vinette , et de la plupart des arbrisseaux épineux, qui, par des relations non moins admirables , sont indigestibles dans leur estomac. Les oiseaux ont encore des harmonies particulières avec ces végétaux , comme nous le verrons en son lieu. Non-seulement ils y trouvent des nourritures abondantes et des abris , mais des bourres pour tapisser leurs nids , comme dans les chardons et dans l'arbre à coton de l'Amérique ; en sorte que , si plusieurs d'entre eux cherchent leur sûreté dans l'élévation des grands arbres, d'autres la trouvent dans les arbrisseaux épineux. Il n'y a pas de buisson qui n'ait son oiseau particulier.

Indépendamment des plantes propres à chaque site , et qui y sont sédentaires, il y en a qui voyagent et qui ne font que parcourir la terre. Ces pérégrinations se conçoivent aisément , si Ton suppose , comme c'est la véiyté, que plusieurs d'entre elles ne donnent leurs semences que quand certains

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vents réguliers soufflent , ou à certaines révolutions des courants de l'Océan. Quoi qu^il en soit , je pense qu'il faut mettre dans ce nombre plusieurs plantes connues des anciens, et que nous ne trouvons plus aujourd'hui. Tel est, entre autres, le fameux lazerpitium des Romains , qui achetaient son jus, appelé lazer , au poids de l'argent. Cette plante , suivant Pline , croissait aux environs de la ville de Corène , en Afrique; mais elle était si rare de son temps, qu'on n'y en voyait plus. Il dit qu'on en trouva encore une sous le règne de Néron, et qu'elle fut envoyée à ce prince comme une grande rareté. Nos botanistes modernes croient que le lazerpitium est la même plante que le silphium de nos jardins ; mais il est évident qu'ils se trompent , d'après les descriptions que les anciens , entre autres Pline et Dioscoride, nous en ont laissées. Pour moi, je ne doute pas que le lazerpitium ne soit du nombre des végétaux destinés à parcourir la terre d'orient en occident, et d'occident en orient. Il est peutêtre à présent sur le rivage occidental de l'Afrique, où les vents d'est auront porté ses semences ; peutêtre aussi, par les révolutions du vent d'ouest, sera-t-il revenu au même lieu où il était du temps d'Auguste , ou qu'il aura été porté dans les campagnes de l'Ethiopie , chez des peuples qui n'en connaissent pas les propriétés prétendues admirables. Pline cite encore plusieurs autres végétaux qui nous sont également inconnus aujourd'hui. Nous "observerons que ces apparitions végétales ont été contemporaines de plusieurs espèces d'oi-

seaux voyageurs, qui ont pareillement disparu. On sait qu'il y a plusieurs classes d'oiseaux et de poissons qui ne font que parcourir la terre et les mers ; les uns, dans une certaine révolution de jours , les autres, au bout d'une certaine période d'années. Plusieurs plantes peuvent être soumises aux mêmes destins. Cette loi s'étend même jusque dans les cieux, où il nous apparaît, de temps en temps, quelque astre nouveau. La nature, ce me semble, a disposé ses ouvrages de manière qu'elle a toujours en réserve quelque nouveauté pour tenir l'homme en haleine. Elle a établi , dans la durée de l'existence des différents êtres de chaque règne, des concerts d'un moment, d'une heure, d'un jour, d'une lune , d'une année , de la vie d'un homme , de la durée d'un cèdre, et peut-être de celle d'un globe : mais celui-là n'est sans doute connu que de l'Être suprême.

Je ne doute pas cependant que la plupart des plantes Voyageuses n'aient un centre principal, tel qu'un rocher escarpé ou une île au milieu de la mer, d'où elles se répandent dans tout le reste du monde. Ceci me mène à tirer un grand argument pour la nouveauté de notre globe ; c'est que , s'il était un peu ancien , toutes les combinaisons de l'ensemencement des plantes seraient faites dans toutes ses parties. Ainsi , par exemple , il n'y aurait pas une île et un rivage inhabité de là mer des Indes, qui ne fût planté de cocotiers et semé de cocos , que la mer y charrie, tous les ans, et qu'elle répand alternativement sur leurs grèves, au moyen

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de la variété de ses moussons et de ses courants. Or, il est constant que les rayons de ces arbres, dont les principaux foyers sont aux îles Maldives , ne se sont pas encore répandus par toutes les îles de l'Océan Indien. Le philosophe François Léguât, et ses infortunés compagnons, qui furent, en 1690, les premiers habitants de la petite île Rodrigue, située à cent lieues à l'est de l'Ile-de-France , n'y trouvèrent point de cocotiers. Mais précisément pendant le séjour qu'ils y firent, la mer jeta sur la côte plusieurs cocosgermés : comme si la Provitlence avait voulu les engager, par ce présent utile et agréable, à rester dans cette île et à la cultiver. François Léguât , qui ignorait les relations que les semences ont avec l'élément où elles doivent naître, fut fort étonné de ce que ces fruits , qui pesaient cinq à six livres, eussent pu faire un trajet de soixante ou quatre-vingts lieues sans être corrompus. Il présumait, avec raison , qu'ils venaient de l'île Saint- Brande , située au nord-est de Rodrigue. Ces deux îles , désertes depuis la création du monde, ne s'étaient pas encore communiqué tous leurs végétaux , quoique situées dans un courant de mer qui va alternativement , dans le cours d'une année , six mois vers l'une et six mois vers l'autre.

Quoi qu'il en soit, ils plantèrent ces cocos, qui, dans l'espace d'un an et demi, poussèrent des tiges de quatre piedsde hauteur. Un bienfait si marqué du Ciel ne fut pas capable de les retenir dans cette île heureuse. Un désir inconsidéré de se procurer des femmes les força de l'abandonner, malgré les

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représentations de Léguât, et les précipita dans une longue suite d'infortunes, auxquelles la plupart ne purent survivre. Pour moi, je ne doute pas que, s'ils eussent eu dans la Providence la confiance qu'ils lui devaient , elle n'eût fait parvenir des femmes dans leur île déserte, comme elle y avait envoyé des cocos.

Pour revenir aux voyages des végétaux , toutes les combinaisons et les versatilités de leurs semailles se seraient faites dans les îles situées entre les mêmes parallèles et dans les mêmes moussons, si le monde était éternel. Les doubles cocos, dont les pépinières sont aux îles Séchelles, se seraient répandus et auraient eu le temps de germer sur la côte Malabare, où la mer en jette de temps en temps. Les Indiens auraient planté, sur leurs rivages, ces fruits, auxquels ils attribuaient des vertus merveilleuses, et dont le palmier leur était tellement inconnu, qu'il n'y a pas douze ans, ils les croyaient originaires du fond de la mer, et les appelaient, pour cette raison, cocos marins. H y a de même une multitude d'autres fruits, entre les tropiques, dont les souches primordiales sont aux Moluques , aux Philippines, dans les îles de la mer du Sud, et qui sont entièrement inconnus sur les côtes des deux continents, et même dans les îles de leur voisinage , qui certainement y seraient devenus les objets de la culture de leurs habitants, si la mer avait eu le temps d'en multiplier les pro^ jections sur leurs rivages.

Je ne pousserai pas cette réflexion plus loin; mais

il est évident qu'elle prouve la nouveauté du monde. S'il était éternel et sans Providence, ses végétaux auraient subi, il y a long-temps, toutes les combinaisons du hasard qui les ressème. On trouverait leurs diverses espèces dans tous les sites où elles peuvent naître. Je tire, de cette observation, une autre conséquence ; c'est que l'Auteur de la nature a voulu lier les hommes par une communication réciproque de bienfaits, dont il s'en faut bien que la chaîne ait encore été parcourue. Quel est, par exemple, le bienfaiteur de l'humanité qui transporta, chez les Ostiaks et les Samoïèdes, au détroit de Waigats, l'arbre de Winter, du détroit de Magellan, dont l'écorce réunit la saveur du girofle, du poivre et de la cannelle ? Et quel est celui qui portera au détroit de Magellan l'arbre aux pois de la Sibérie, pour les besoins des pauvres Patagons? Quelle riche collection peut faire la Russie, nonseulement des arbres qui croissent dans les parties septentrionales et australes de l'Amérique, hiais de ceux qui couronnent, dans toutes les parties du monde, les hautes montagnes à glace, dont les croupes élevées ont des températures approchantes de celle de ses plaines ! Pourquoi ne voit-elle pas croître , dans ses forets, les pins de la Virginie et les cèdres du Liban? Les rivages déserts de l'Irtis pourraient, chaque année, se couvrir de la même folleavoine qui nourrit tant de peuples sur les bords des rivières du Canada. Non-seulement cile pourrait rassembler dans ses campagnes les arbres et les plantes des latitudes froides , mais un grand nombre

de végétaux annuels qui croissent , pendant le cours d'un été, dans les latitudes chaudes et tempérées. J'ai éprouvé, par mon expérience, que la chaleur de l'été est aussi forte à Pétersbourg que sous la Ligne. Il y a de plus, dans le nord, des parties de la terre qui ont des conligurations propres à y donner des abris contre les vents septentrionaux , et à multiplier la chaleur du soleil. Si le midi a des montagnes à glace, le nord a des vallées à réverbère. J'ai vu un de ces petits vallons, près de Pétersbourg, au fond duquel coule un ruisseau qui ne gèle pas, même au cœur de l'hiver. J^es roches de granit dont la Finlande est hérissée, et qui couvrent, suivant le rapport des voyageurs, la plupart des terres de la Suède ^ des rivages de la mer Glaciale, et tout le Spitzberg, suffisent pour produire les mêmes températures en beaucoup d'endroits, et pour y affaiblir considérablement la rigueur du froid. J'ai vu , en Finlande , près de Wibourg , au-delà du soixante-unième degré de latitude, des cerisiers en plein vent, quoique ces arbres soient originaires du quarante-deuxième degré, c'est-à-dire du royaume de Pont , d'où Lucullus les apporta à Rome, après la défaite de Mithridate. Les paysans de cette province y cultivent le tabac , qui est bien plus méridional, puisqu'il est originaire du Brésil. A la vérité, c'est une plante annuelle, et qui n'y acquiert pas un grand parfum; car ils sont obligés de l'exposer à la chaleur de leurs poêles , pour achever de la mûrir. Mais les rochers dont la Finlande est couverte présenteraient sans doute à des

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yeux attentifs, des réverbères qui pourraient lui donner un degré de maturité suffisant. J'y ai tromé moi-même, près de la ville de Frédericsham , sur un fumier à l'abri d'une roche , une touffe d'avoine très-haute, qui jetait, d'une seule racine, trentesept épis chargés de grains mûrs, sans compter une multitude d'autres petits rejetons. Je la cueillis dans le dessein de la faire présenter h sa majesté impériale Catherine II , par mon général M. du Bosquet, sous les ordres duquel et avec qui je faisais la visite des places de cette province : c'était aussi son intention; mais nos domestiques russes, négligents comme sont tous les esclaves, la laissèrent perdre. Il en fut bien fâché, ainsi que moi : je pense qu'une aussi belle touffe de grains, produite dans une province qu'on regarde, à Pétersbourg, comme frappée de stérilité, à cause des roches dont elle ^st couverte, qui lui ont fait donner, par les anciens géographes, le surnom de Lapidosa^ eût été aussi agréable à sa majesté, que le gros bloc de granit qu'elle en a fait tirer depuis , pour en faire , à Pétersbourg, la base de la statue de Pierre-le- Grand.

J'ai vu, en Pologne, quelques particuliers cultiver, avec le plus grand succès, des vignes et des abricotiers. M. de La Roche, agent du prince de Moldavie, me mena, a Varsovie, dans un petit jardin des faubourgs ;, qui rapportait à son cultivateur cent pistoles de revenu, quoiqu'il n'y eût pas une trentaine de ces arbres ; ils étaient tout-à-fait inconnus dans ce pays, il y a cent cinquante ans.

^ DE LA NATURE. S'iQ

Les premiers y furent apportés par un Français , valet -de -chambre d'une reine de Pologne : cet homme les cullivait en cachette, et faisait présent de leurs fruits aux grands du pays , comme s'il les eût reçus de France par les courriers de la cour. Les grands ne manquaient pas de les lui payer magnifiquement ; et cette espèce de commerce est devenue pour lui le principe d'une fortune si considérable, que ses arrière-petits-enfants sont aujourd'hui les plus riches banquiers de ce pays.

Ce que je dis ici de la possibilité d'enrichir, de végétaux utiles, la Russie et la Pologne, est nonseulement dans l'intention de reconnaître, de mon mieux, le bon accueil que j'ai reçu des grands et du gouvernement de ces pays , lorsque j'y étais étranger; mais parce que ces indications tournent également à l'amélioration de la France, dont le climat est plus tempéré. Nous avons des montagnes à glace , qui peuvent porter tous les végétaux du nord, et des vallées à réverbère , qui peuvent produire la plupart de ceux du midi. 11 ne faudrait pas , à notre manière , rendre ces sortes de cultures générales dans un canton entier, mais les étaJplir dans quelque petit abri ou détour de vallon. L'influence de ces positions ne s'étend pas fort loin. C'est ainsi que le fameux vignoble de Constance , au cap de Bonne-Espérance, ne réussit que sur une petite portion de terrain , située au bas d'une colline; et que les vignobles qui sont autour et aux environs ne produisent pas, à beaucoup prés, des raisins muscats de la même qualité , quoique

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plantés des mêmes espèces de vignes. C'est ce que j'ai éprouvé moi-même. Il faudrait chercher en France ces sortes d'abris dans des lieux où il y a des pierres blanches, dont la couleur est la plus propre à réverbérer les rayons du soleil. Je crois même que la marne doit à sa couleur blanche une partie de la chaleur qu'ejle communique aux terres où on la jette ; car elle y réfléchit les rayons du soleil avec tant d'activité , qu'elle y brûle les premières pousses de beaucoup d'herbes. Voilà, selon moi, la raison pour laquelle la marne, qui a d'ailleurs en elle-même des principes de fécondation, fait mourir la plupart des herbes qui ont coutume de croître à l'ombre des blés, et dont les premières feuilles sont plus tendres que celles des blés, qui sont , en général , les plus robustes des graminées. Il faudrait encore chercher ces abris dans le voisinage de la mer et sous l'influence de ses vents, qui sont tellement nécessaires à la végétation de beaucoup de plantes , que plusieurs d'entre elles refusent de croître dans l'intérieur des terres. Tel est entre autres l'olivier, que l'on n'a jamais pu faire Ve^ir dans l'intérieur de l'Asie et de l'Amérique , quoique la latitude lui soit d'ailleurs favorable. J'ai remarqué même qu'il ne donne pas de fruit dans les îles et sur les rivages où il est à l'abri des vents de mer. J'attribue à cette cause la stérilité de ceux qu'on a plantés à l'Ile-de-France , sur son rivage occidental , qui est abrité des vents d'est par une chaîne de montagnes. Pour le cocotier, il ne réussit point entre les tropiques, s'il n'a, pour

ainsi dire, sa racine dans l'eau de mer. Cest , je crois, fante de ces considérations géographiques et de quelques autres encore, qu'on a manqué quantité de cultures en France et dans nos colonies.

Quoi qu'il en soit, on pourrait trouver dans le royaume une montagne à glace qui aurait peutêtre une vallée à réverbère à son pied. Ce serait une recherche très-agréable à faire : on en pourrait tirer un grand parti ; on en ferait pour le roi un jardin qui donnerait à notre prince le spectacle. de la végétation d'une multitude de climats, sur une ligne qui n'aurait pas quinze cents toises d'élévation. Il pourrait y braver les ardeurs de la canicule à l'ombre des cèdres, sur le bord moussu d'un ruisseau de neige; et peut-être les rigueurs de l'hiver, au fond d'un vallon tourné au midi, sous des palmiers et au milieu d'un champ de cannes à sucre. On y naturaliserait les animaux qui sont les compatriotes de ces végétaux. Il entendrait bramer le renne de Laponie, de la même vallée où il verrait les paons de Java faire leurs nids. Ce paysage réunirait autour de lui une partie des tributs de la création , et lui donnerait une image du paradis terrestre, qui était situé, je pense, dans une position semblable. En vérité, je souhaiterais que nos rois étendissent leurs sublimes jouissances aussi loin que l'étude de la nature a porté se;^ recherches sous leur florissant empire.

Il me reste maintenant à examiner les harmonies que les plantes forment entre elles. Ce sont ces harmonies qui donnent des charmes aux sites en-

semences par la nature. Nous allons nous en occuper dans la section suivante.

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