‹ Œuvres complètesChapitre 22 sur 31 · II. ly · texte numérisé non relu

II. ly

pour l'ordinaire en deux, qui recouvre les anthères et l'embryon du fruit. Ainsi , entre les tropiques, un grand nombre d'arbres, d'arbrisseaux, de lianes et d'herbes, ont des fleurs papilionacées. Tous nos pois et nos haricots y réussissent à merveille<ij^ et ces pays en produisent des variétés infinies. Il est même remarquable *que les nôtres se plaisent dans les plages sablonneuses et chaudes , et donnent leurs fleurs au milieu de l'été. Je regarde donc les fleurs légumineuses comme des fleurs à parasol. On peut aussi rapporter à ces mêmes effets négatifs du soleil , la forme des fleurs en gueule qui cachent leurs anthères, comme le mufle-deveau qui se plaît sur les flancs des murailles.

Les fleurs à réverbères elliptiques sont celles qui présentent des formes de coupes ovales, plus étroites du haut que du milieu. On sent que cette forme de coupe, dont les pétales perpendiculaires se rapprochent du sommet, abrite en partie le fond de la fleur, et que les courbes de ces mêmes pétales, qui ont plusieurs foyers, ne réunissent pas les rayons du soleil vers un seul centre : telle est la tulipe. Il est remarquable que cette forme de fleur, alongée est plus commune dans les pays chauds que la ileur en rose. La tulipe croît d'ellemême aux environs de Constantinople. On peut rapporter aussi à cette forme celle des liliacées, qui y sont aussi plus fréquentes qu'ailleurs. Cependant , quand la nature les emploie dans des pays encore plus méridionaux , ou dans le milieu de l'été, c'est presque toujours avec des caractères négatifs;

DE LA WATUllE. ^'JC)

ainsi clic a renversé les fleurs tulipces de Fimpcrialc originaire de Perse, et les a ombragées d'un panache de feuilles. Ainsi elle renverse en-dehors, dans nos cjiinals, les pétales du lis; mais les espèces de lis blancs qui croissent entre les tropiques ont de plus leurs pétales découpées en lanières *.

Les flojurs à miroirs paraboliques ou plans, sont celles qui renvoient les rayons du soleil parallèlement. La configuration des premières donne beaucoup d'éclat à la corolle de ces fleurs, qui jettent, pour ainsi dire, de leur sein un faisceau de lumière, car elles la rassemblent vers le fond de leur corolle, et non sur les anthères. C'est peut-être

* Cette position de l'impériale, des ancolies et des campanules, cache une autre prévoyance de la natuie. Il est facile de deviner, au seul aspect d'une plante, si ses étamines sont plus longues que son pistil , ou si son pistil est plus long que ses étamines. Par exemple , toutes les fleurs qui sont droites sur leurs tiges ont des étamines plus longues que le pistil, et le contraire arrive dans les fleurs renversées comme celles des campanules : mais cette position n'est pas indifférente , et c'est d'elle que dépend la fécondation des végétaux. Dans les fleurs qui sont droites , la poussière des étamines tombe naturellement sur le pistil placé au-dessous de leurs anthères , et cependant la nature, de crainte de manquer son but, les a encore douées de plusieurs mouvements, rapides, lents ou spontanés ; c'est ainsi que les six étamines du fritlllariu ^e/y/ca, celles du hutomus wnheltatus , du zygophjdlum fabago , du parnassia palusiris, s'approchent alternativement du pistil qu'elles couvrent de leur poussière.

Mais il est des fleuis dont les étamines peuvent à peine atteindre à la moitié du pistil; et le mouvement leur a été refusé, sans doute parce qu'il leur eût été inutile. C'est donc afin de favoriser la fécondation du végétal , que les fleurs de l'impériale , des ancolies, des campanules, etc., restent pendantes sur leurs tiges. Cette position qui leur donne tant de grâce est un bienfait , car la poussière des étamines ne peut plus tomber sans rencontrer le stigmate qui les dépasse. Mais ce qui achève de montrer le dessein secret de la nature , c'est qu'aussitôt que le mystère est accompli , le pédoncule qui soutient la corolle se redresse, la fleur se relève et reste droite sur sa tige.

pour en affaiblir l'action , que la nature a terminé ces sortes de fleurs par une espèce de capuchon que les botanistes appellent éperon. C'est probablement dans ce tuyau que se rend le foyer de leur parabole, qui est peut-être situé, comme dans plusieurs courbes de ce genre, au-delà de son sommet. Ces sortes de fleurs sont fréquentes entre les tropiques; telle est la fleur de poincillade des Antilles, autrement appelée fleur de paon, à cause de sa beauté; telle est aussi la capucine du Pérou. Gn prétend même que l'espèce vivace est pliosphorique la nuit. Les fleurs à miroirs plans produisent les mêmes effets , et la nature en" a multiplié les modèles dans nos fleurs d'été , ou qui se plaisent dans les plages chaudes et sablonneuses, comme les radiées, telles que les fleurs du pissenlit; on les retrouve dans les fleurs de doronic, de laitue, de chicorée, dans les asters, dans les marguerites de nos prairies, etc.. Mais elle en a mis le premier patron sous la Ligne , en Amérique , dans le large tournesol qui nous est venu du Brésil. Comme ce sont les fleurs dont les pétales ont le moins d'action, ce sont aussi celles qui durent le plus longtemps. Leurs attitudes sont variées à l'infini; celles qui sont horizontales, comme celles des pissenlits, se referment, dit-on, vers le milieu du jour; ce sont aussi celles qui sont le plus exposées à l'action du soleil, car elles reçoivent ses rayons depuis son lever jusqu'à son coucher. Il y en a d'autres qui , au lieu de clorre leurs pétales, les renversent, ce qui produit à peu près le même effet; telle est la

fleur de camomille. D'autres sont perpendiculaires à riiorizon, comme la fleur de chicorée. La couleur bleue dont elle est teinte, contribue encore à affaiblir les rayons du soleil, qui, dans cet aspect, agirait avec trop d'action sur elle. D'autres n'ont que quatre pétales horizontaux, comme les cruciées, dont les espèces sont fort communes dans les pays chauds. D'autres portent autour de leur disque, des fleurons qui l'ombragent; tel est le bluet des blés, qui est représenté dans la planche en opposition avec la marguerite. Celle-ci fleurit au commencement du printemps, etTautre au mi^ lieu de l'été.

Nous avons parlé des formes générales des fleurs j mais nous ne finirions pas si nous voulions parler de leurs diverses agrégations. Je crois cependant qu'on peut les rapporter au plan même des fleurs. Ainsi les ombellifères se présentent au soleil sous les mêmes aspects que les fleurs radiées. Nous ré^ capitulerons seulement ce que nous avons dit sur leurs miroirs. Le réverbère perpendiculaire de cône ou d'épi rassemble sur les anthères des fleurs un arc de lumière de 90 degrés, depuis le zénith jusqu'à l'horizon. Il présente encore dansles inégalités de ses pans, des faces réfléchissantes. Le réverbère conique rassemble un cône de lumière de 60 degrés. Le réverbère sphérique réunit dans chacun de ses cinq pétales un arc de lumière de 36 degrés du cours du soleil, en supposant cet astre à l'équateur. Le réverbère elliptique en rassemble moins, par la position perpendiculaire de ses pétales; et le ré-

verbére parabolique, ainsi que celui a pans, renvoient les rayons du soleil divergents ou parallèles. La première forme paraît fort commune dans les fleurs des zones glaciales; la seconde, dans celles qui viennent à l'ombre; la troisième, dans les latitudes tempérées; la quatrième, dans les pays chauds; et la cinquième, dans la zone torride. Il semble aussi que la nature multiplie les divisions de leurs pétales, pour en affaiblir Faction. Les cônes et les épis n'ont point de pétales. Les convolvulus n'en ont qu'un; les fleurs en rose en ont cinq; les Heurs elliptiques, comme les tulipes et les liliacées, en ont six : les fleurs à réverbère plan, comme les radiées, en ont une multitude.

Les fleurs ont encore des parties ordonnées aux autres éléments. Il y en a qui sont garnies en dehors de poils pour les abriter du froid. D'autres sont formées pour éclore à la surface de l'eau; telles sont les roses jaunes des nymphsea , qui flottent sur les lacs et qui se prêtent aux divers mouvements des vagues, sans en être mouillées, au moyen des tiges longues et souples auxquelles elles sont attachées. Celles de la vallisneria sont encore plus artistement disposées : elles croissent dans le Rhône , et elles y auraient été exposées à être inondées par les crues subites de ce fleuve, si la nature ne leur avait donné des tiges formées en tire-bouchon, qui s'alongent tout-à-coup de trois à quatre pieds*. 11 y a d'autres fleurs coordonnées aux vents et aux pluies, comme celles des pois, qui ont des

Voye2i la note de l'Étude XT , § Harmonie animale des plantes.

nacelles qui abritent les étamincs et les embryons de leurs fruits ". De plus, elles ont de grands pavillons et sont posées sur des queues courbées et élastiques, comme un nerf; de sorte que, quand le vent souffle sur un champ de pois, vous voyez toutes les fleurs tourner le dos au vent, comme autant de girouettes. Cette classe paraît fort répandue dans les lieux battus des vents. Dampier rapporte qu'il trouva les rivages déserts de la Nouvelle-Guinée couverts de pois à fleurs rouges et bleues. Dans nos climats, la fougère, qui couronne les sommets des collines, toujours battus des vents et des pluies, porte les siennes tournées vers la terre sur le dos de ses feuilles. Il y a même des espèces de plantes dont la floraison est réglée sur l'irrégularité des vents. Telles sont celles dont les individus mâles et femelles naissent sur des tiges séparées. Jetées çà et là sur la terre , souvent à de grandes distances les unes des autres, les poussières des fleurs mâles ne pourraient féconder que bien peu de fleurs femelles, si, dans le temps de leur floraison , le vent ne soufflait de plusieurs côtés. Chose étrange ! il y a des générations constantes fondées sur l'inconstance des vents. Je présume de là, que dans les pays où les vents soufflent toujours du môme côté, comme entre les tropiques, ce genre de floraison doit être rare; et, si on l'y rencontre , il doit être précisément réglé sur la saison où ces vents réguliers varient..

On ne peut douter de ces relations admirables , quelque éloignées qu elles paraissent, en observant

l'attention avec laquelle la nature a préservé les fleurs , des chocs que les vents mêmes pouvaient leur faire éprouver sur leurs tiges. Elle les enveloppe, pour la plupart, d'une partie que les botanistes appellent calice. Plus la plante est rameuse, plus le calice de sa fleur est épais. Elle le garnit quelquefois de coussinets et de barbes, comme on le peut voir aux boutons de rose. C'est ainsi qu'une mère met des bourrelets à la tête de ses enfants lorsqu'ils sont petits , pour les garantir des accidents de quelque chute. La nature a si bien marqué son intention à cet égard, dans les fleurs des plantes rameuses , qu'elle a privé de ce fourreau celles qui croissent sur des tiges qui ne le sont pas , et où elles n'ont rien à craindre de l'agitation des vents. C'est ce qu'on peut remarquer aux fleurs du sceau-de-Salomon , du muguet , de l'hyacinthe , du narcisse , de la plupart des liliacées et des plantes qui portent leurs fleurs isolées sur des tiges perpendiculaires.

Les fleurs ont encore des relations très-curieuses avec les animaux et avec l'homme , par la diversité de leurs configurations et de leurs odeurs. Celle d'une espèce d'orchis représente des punaises et exhale la même puanteur. Celle d'une espèce d'arum ressemble à la chair pourrie, et elle en a l'infection à un tel point , que la mouche à viande y vient déposer ses œufs. Mais ces rapports , peu approfondis, sont étrangers à cet article; il suffit que j'aie démontré ici qu'elles en ont de bien marqués avec les éléments, et surtout avec le soleil. Quand

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les botanistes auront répandu sur cette partie toutes les lumières dont ils sont capables, en examinant leurs foyers, les élévations où elles se trouvent sur le sol , les abris ou les réflexioils des corps qui les avoisinent, la variété de leurs couleurs, eniin , tous les moyens dont la nature compense les différences de leurs expositions, ils ne douteront point de ces harmonies élémentaires; ils reconnaîtront que la Heur, loin de présenter un caractère constant dans les plantes, en offre au contraire un perpétuel de variété. C'est par elle que la nature varie principalement les espèces dans le même genre de plante , pour la rendre susceptible de fécondation sur différents sites. Voilà pourquoi les fleurs du marronnier d'Inde, originaire de l'Asie, ne sont point les mêmes que celles du châtaignier de l'Europe ; et que celles du chardon de bonnetier, qui vient sur le bord des rivières, sont différentes de celles des chardons qui croissent darîs les lieux élevés et arides.

Une observation fort extraordinaire achèvera de confirmer tout ce que nous venons de dire : c'est qu'une plante change quelquefois totalement la forme de ses fleurs dans la génération qui la reproduit. Ce phénomène étonna beaucoup le célèbre Linnée, la première fois qu'on le lui fît observer. tJn de ses élèves lui apporta un jour une plante parfaitement semblable à la linaire , à l'exception de la fleur : la couleur, la saveur, les feuilles, la tige , la racine , le calice , le péricarpe , la semence , enfîn l'odeur qui en est remarquable, étaient exac»

tcment les mêmes, excepté que ses fleurs étaient en entonnoir, tandis que la linaire les port<î en gueule. Linnée crut d'abord que son élève avait voulu éprouver sa Science , en adaptant sur la tige de cette plante, une fleur étrangère; mais il s'assura que c'était une vraie linaire , dont la nature avait totalement changé la fleur. On l'avait trouvée parmi d'autres linaires, dans une île à sept milles d'Upsal, près du rivage de la mer, sur un fond de sable et de gravier. Il éprouva lui-même qu'elle se reperpétuait, dans ce nouvel état, par ses semences. Il en trouva depuis en d'autres lieux; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire , il y en avait parmi celleslà qui portaient sur le même pied, des fleurs en entonnoir et des fleurs en gueule. Il donna à ce nouveau végétal , le nom de pélore^ du mot grec •TréA&p, qui signifie prodige. Il observa depuis les mêmes variations dans d'autres espèces de plantes, entre autres dans le* chardon ériocéphale , dont les semences produisent ;, chaque année, dans le jardin d'Upsal, le chardon bourru des Pyrénées"^. Ce fameux botaniste explique ces transformations comme les effets d'une génération métive, altérée par les poussières fécondantes de quelque autre fleur du voisinage. Cela peut être ; cependant on peut opposer à son opinion les fleurs de la pélore et de la linaire, qu'il a trouvées réunies sur le même individu. Si c'était la fécondation qui transformât cette plante , elle devrait donner des ileurs sem-

* In Dissertatione Upsalia; 1744? mense decemljri; page Sg, note 6.

DE LA ITATURE. 267

blables dans l'individu entier. D'ailleurs , il a observe lui-même qu'il n'y avait aucune altération dans les autres parties de la pélore , ainsi que dans ses vertus; et il doit y en avoir comme dans sa fleur, si elle est produite parle mélange de quelque race étrangère. Enfin , elle se reproduit en pélore par ses semences, ce qui n'arrive a aucune espèce mulâtre dans les animaux. Cette stérilité dans les branches métives est un effet de la sage constance de la nature, qui intercepte les générations divergentes , pour empêcher les espèces primordiales de se confondre et de disparaître à la longue. Au reste, je n'examine ni les causes ni les moyens qu'elle me cache , parce qu'ils sont au-dessus de ma portée. Je m'arrête aux fins qu'elle me montre; je me confirme, par la variété des fleurs dans les mêmes espèces, et quelquefois dans le même individu , qu'elles servent tantôt de réverbères aux végétaux, pour rassembler, suivant leur position, les rayons du soleil sur les parties de leur fécondation , tantôt de parasol pour les mettre à couvert de leur chaleur. La nature agit envers elles à peu prés comme envers les animaux exposés aux mêmes variations de latitude. Elle dépouille, en Afrique, le mouton de sa laine , et lui donne un poil ras comme celui d'un cheval; et au Nord, au contraire, elle couvre le cheval de la fourrure frisée du mouton. J'ai vu cette double métamorphose au cap de Bonne-Espérance et en Russie. J'ai vu à Pétersbourg des chevaux normands et napolitains, dont le poil, naturellement court, était si long et si frisé ^

l6S ÉTUDES

au milieu de l'hiver , qu'on les aurait crus couverts de laine comme les moutons. Ce n'est donc pas sans raison qu'est fondé ce vieux proverbe : (c Dieu me- (( sure le vent à la brebis tondue ; » et lorsq ue je vois sa main paternelle varier la fourrure des animaux suivant le froid, je puis bien croire qu'elle varie de même les miroirs des fleurs, suivant le soleil. Ainsi, on peut diviser les fleurs, par rapport au soleil, en deux classes : en fleurs à réverbères et en fleurs à parasol.

S'il y a quelque caractère constant dans les plan^ tes, il faut le chercher dans le fruit. C'est là que la nature a ordonné toutes les parties de la végétation, comme à l'objet principal. Ce mot de la Sagesse même, « Vous les connaîtrez à leurs fruits, » appartient au moins autant aux plantes qu'aux, hommes.

Nous examinerons donc les caractères généraux * des plantes, par rapport aux lieux où leurs semences ont coutume de naître. Comme le règne animal est divisé en trois grandes classes , de quadrupèdes, de volatiles et d'aquatiques, qui se rapportent aux trois éléments du globe, nous diviserons de même le règne végétal en plantes aériennes ou de montagnes, en aquatiques ou'de rivages, en terrestres ou de plaines. Mais comme cette dernière participe des deux autres, nous ne nous y arrêterons point; car, quoique je sois persuadé que chaque espèce, et même chaque variété, peut être rapportée à quelque site particulier de la terre , et y croître de la plus grande beauté , il suffit d'en

DE LA NATURE. iGf)

dire ici autant qu'il en faut pour la prospérité d'un petit jardin. Quand nous aurons reconnu des caractères constants dans les deux extrémités du règne végétal , il sera aisé de rapporter aux classes intermédiaires ceux qui leur conviennent. Nous commencerons par les plantes des montagnes.

HARMONIES ÉLÉMENTAIRES DES PLANTES AVEC l'eAU ET l'air , PAR LEURS FEUILLES ET LEURS FRUITS.

Lorsque l'Auteur de la nature voulut couronner de végétaux jusqu'aux sommets des terres les plus escarpées , il ordonna d'abord les chaînes des montagnes aux bassins des mers qui devaient leur fournir des vapeurs, au cours des vents qui devaient les y porter, et aux divers aspects du soleil qui devaient les échauffer. Dès que ces harmonies furent établies entre les éléments, les nuages s'élevèrent de l'Océan, et se dispersèrent dans les parties les plus reculées des continents. Ils s'y répandirent sous mille formes diverses , en brouillards , en rosées, en pluies, en neiges et en frimas. Ils s'écoulèrent du haut des airs avec autant de variété ; les uns, -dans un air calme, comme les pluies de nos printemps , filèrent comme si on les eût versés par un crible ; d'autres , chassés par des vents violents, furent lancî^s horizontalement sur les flancs des collines; d'autres tombèrent en torrents, comme ceux qui inondent , neuf mois de l'année , l'île de Gorgone , placée au milieu de la zone torride dans le golfe brûlant de Panama. Il y en eut qui s'en-

ayo ÉTUDES

tassèrent en montagnes de neige sur les sommets inaccessibles des Andes, pour rafraîchir, parleurs eaux, le continent de l'Amérique méridionale, et par leur atmospkère glaciale , la vaste mer du Sud. Enfin , de grands fleuves coulèrent sur des terres où il ne pleut jamais , et le Nil arrosa l'Egypte.

Dieu dit alors * : a Que la terre produise de (( l'herbe verte qui porte de la graine , et des arbres (( fruitiers qui portent du fruit , chacun selon son (( espèce. » A la voix du Tout-Puissant , les végétaux parurent avec les organes propres à recueillir les bénédictions du ciel. L'orme s'éleva sur les montagnes qui bordent le Tanaïs, chargé de feuilles en forme de langues; le buis touffu sortit de la croupe des Alpes , et le câprier épineux des rochers de l'Afrique , avec leurs feuilles creusées en cuillers. Les pins des monts sablonneux de la Norwége , recueillirent les vapeurs qui flottaient dans l'air, avec leurs folioles disposées en pinceaux ; les verbascum étalèrent leurs larges feuilles sur les sables arides, et la fougère présenta, sur les collines, son feuillage en éventail aux vents pluvieux et horizontaux. Une multitude d'autres plantes, du sein des rochers , des cailloux et de la croûte même des marbres, reçurent les eaux des pluies dans des cornets , des sabots et des burettes. Depuis le cèdre du Liban jusqu'à la violette qui borde les bocages, il n'y en eut aucune qui ne tendît sa lai^e coupe ou sa petite tasse , suivant ses besoins ou son poste.

, * Genèse , chap. i , / 1 1.

Cette aptitude des feuilles des plantes (les lieux élevés pour recevoir les eaux des pluies est variée à rinfini; mais on en reconnaît le caractère dans la plupart , non-seulement à leurs formel concaves, mais encore à un petit canal creusé sur le pédicule qui les attache à leurs rameaux. Il ressemble en quelque sorte à celui que la nature a tracé sur la lèvre supérieure de l'homme , pour recevoir les humeurs ijjui tombent du cerveau. On peut l'observer surtout sur les feuilles des chardons, qui se plaisent dans les lieux secs et sablonneux. Cellesci ont de plus des tendelets collatéraux, pour ne rien perdre des eaux qui tombent du ciel. Des plantes qui croissent dans les lieux fort chauds et fort arides ont quelquefois leurs tiges ou "leurs feuilles entières transformées en canal. Tels sont les aloès de l'île de Zocotora à l'entrée de la mer Rouge , ou les cierges épineux de la zone torride. L'aqueduc de l'aloès est horizontal , et celui du cierge est perpendiculaire.

Ce qui a empêché les botanistes de remarquer les rapports que les feuilles des plantes ont avec les eaux qui les arrosent, c'est qu'ils les voient partout à peu près de la même forme , dans les vall^s comme sur les hauteurs; mais, quoique les plantes de montagnes présentent des feuillages de toutes sortes de configurations , on reconnaît aisément à leur agrégation en forme de pinceaux ou d'éventail, au froncement des feuilles, ou à d'autres marques équivalentes , qu'elles sont destinées à recevoir les eaux des pluies , mais principalement

à l'aqueduc dont je parle. Cet aqueduc est tracé sur le pédicule des plus petits feuillages des plantes de montagnes 5 c'est par son moyen que la nature a rendu leî formes mêmes des plantes aquatiques susceptibles de végéter dans les lieux les plus arides. Par exemple, le jonc, qui n'est qu'un chalumeau rond et plein , qui croît sur le bord de l'eau , ne paraissait pas susceptible de ramasser aucune humidité dans l'air, quoiqu'il convînt trèsbien aux lieux élevés pat sa forme capillacée, qui, comme celle des graminées , ne donne point de prise au vent. En effet, si vous considérez les diverses espèces de joncs qui tapissent les montagnes dans plusieurs parties du monde, tels que celui appelé icho des hautes montagnes du Pérou, qui est le seul végétal qui y croisse en quelques endroits, et ceux qui viennent chez nous dans des sables arides ou sur des hauteurs, au premier coup-dœil vous les croirez semblables à des joncs de marais ; mais , avec un peu d'attention , vous remarquerez, non sans étonnement, qu'ils sont creusés en écope dans toute leur longueur. Ils sont , comme les autres joncs, convexes d'un côté, mais ils en différent essentiellement en ce qu'ils sont tous concaves de l'autre. J'ai reconnu, à ce même caractère, le sparte, qui est un jonc des montagnes d'Espagne, dont on fait aujourd'hui, à Paris, des cordages pour les puits.

Beaucoup de feuilles , de plantes même dans les plaines, prennent en naissant cette forme d'écope ou de cuiller, comme celles de la violette et de la

DE LA NATURE. 'JL'jZ

plupart des graminées. On voit, au printemps, les jeunes iouffes de celles-ci se dresser vers le ciel , comme des griffes, pour en recevoir les eaux, surtout lorsqu'il commence à pleuvoir ; mais la plupart des plantes de plaine perdent leur gouttière en se développant. Elle ne leur a été donnée que pour.le temps nécessaire à leur accroissement. Elle n'est permanente que dans les plantes de montagnes. Elle est tracée, comme je l'ai dit, sur le pédicule des feuilles , et conduit l'eau des pluies , dans les arbres, de la feuille à la branche; la branche, par l'obliquité de sa position, la porte au tronc , d'où elle descend à la racine par une suite de dispositions conséquentes. Si on verse doucement de l'eau sur les feuilles d'un arbrisseau de montagne les plus éloignées de sa tige , on la verra couler par la route que je viens d'indiquer, sans qu'il en tombe une seule goutte à terre. J'ai eu la curiosité de mesurer, dans quelques plantes montagnardes , l'inclinaison que forment leurs branches avec leurs tiges , et j'ai trouvé dans une douzaine d'espèces différentes , comme dans les fougères, les thuya, etc. , qu'elle formait un angle d'environ 3o degrés. Il est très-remarquable que ce degré d'incidence , est le même que celui que forme , en terrain horizontal , le cours de beaucoup de rivières et de ruisseaux avec les fleuves où ils se jettent , comme on peut le vérifier sur les cartes de géographie. Ce degré d'incidence paraît le plus favorable à l'écoulement de plusieurs fluides qui se dirigent vers une seule ligne. La même

B. II. i8

sagesse a réglé le niveau des branches .dans les arbres et le cours des ruisseaux dans les plaines.

Cette inclinaison éprouve quelques variétés dans quelques arbres de montagnes. Le cèdre du Liban, par exemple , pousse la partie inférieure de ses rameaux vers le ciel, et il en abaisse l'extrémité vers la terre. Ils ont l'attitude du commandement qui convient au roi des végétaux, celle d'un bras levé en l'air, dont la main serait inclinée. Au moyen de la première disposition, les eaux des pluies coulent vers son tronc;* et par la seconde, les neiges dans la région desquelles il se plaît, glissent de dessus son feuillage. Ses cônes ont également deux ports différents ; car il les incline d^abord vers la terre , pour les abriter dans le temps de leur floraison ; mais quand ils sont fécondés , il les dresse vers le ciel. On peut vérifier ces observations sur un jeune et beau cèdre qui est au Jardin du Roi, et qui, quoique étranger, a conservé au milieu de notre climat , l'attitude d'un roi et le costume du Liban.

L'écorce de la plupart des arbres de montagnes est disposée également pour conduire les eaux des pluies, depuis les branches jusqu'aux racines. Celle des pins est en grosses côtes perpendiculaires ; celle de l'orme est fendue et crevassée dans sa longueur; celle du cyprès est spongieuse comme de l'étoupe.

Les plantes de montagnes ou de lieux arides, ont encore un caractère qui leur est propre en général; c'est d'attirer l'eau qui nage dans l'air en

DE LA NATURK. 1'] J

vapeurs insensibles. La pariétaire , ainsi appelée a pariete^ parce qu'elle croît sur les parois des murailles , a ses feuilles presque toujours humides. Cette attraction est commune à la plupart des arbres de montagnes. Les voyageurs rapportent unanimement qu'il y a dans les montagnes de l'Ilede-Fer un arbre qui fournit, chaque jour, à cette île une quantité prodigieuse d'eau. Les insulaires l'appellent garoé , et les Espagnols santo , à cause de son utilité. Ils disent qu'il est toujours environné d'une nuée qui coule en abondance le long de ses feuilles, et remplit d'eau de grands réservoirs qu'on a construits au pied de cet arbre, qui suftisent à la provision de l'île. Cet effet est peut-être un peu exagéré , quoique rapporté par des hommes de différentes nations; mais je le crois vrai au fond. Je pense seulement que c'est la montagne qui attire de loin les vapeurs de l'atmosphère, et que l'arbre situé au foyer de son attraction , les rassemble autour de lui *.

Comme j'ai parlé plusieurs fois, dans cet ouvrage, de l'attraction des sommets de beaucoup de mon-

*Les Espagnols ont écrit que cet arbre pouvait fournir, en une seule nuit, assez d'eau pour les besoins de huit mille personnes, et c'est avec raison que Bernardin de Saint-Pierre accuse ce récit d'exagération. Cet arbre immense a été renversé par un ouragan, et si les arbres de cette espèce qui existent encore dans l'île ne produisent pas le même effet, c'est qu'ils sont mal exposés, et que leur feuillage est moins vaste et moins touffu. Au reste, l'île de Waterhouse, dans les mers du nord , offre un phénomène semblable. La partie supérieure de son plateau est couverte d'arbres , tandis que le penchant de la montagne ne produit que des arbrisseaux dont les tiges sont très-rapprochées. Ces arbrisseaux entretiennent la terre dans un état d'humidité très- favorable à la végétation; et Pérou dit avoir

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tagnes, le lecteur ne trouvera pas mauvais que je lui donne ici une idée de cette partie de l'architecture hydraulique de la nature. Entre un grand nombre d'exemples curieux que je pourrais en rapporter, et que j'ai rassemblés dans mes matériaux sur la géographie, en voici un que j'ai extrait, non d'un philosophe à systèmes, mais d'un voyageur simple et naïf du siècle passé, qui raconte les choses telles qu'il les a vues, et sans en tirer aucune conséquence. C'est une description des sommets de l'île de Bourbon , située dans l'Océan Indien , par le 21^ degré de latitude sud. Elle a été faite d'après les écrits de M. de Villers, qui gouvernait alors cette île pour la Compagnie des Indes orientales; elle est imprimée dans le voyage que nos vaisseaux français firent, pour la première fois, dans l'Arabie Heureuse , qui fut vers l'an 1709, et qui a été mis au jour par M. de La Roque.

((Entre ces plaines, dit M. de Villers, qui sont (( sur les montagnes (de Bourbon) , la plus remar- (( quable, et dont personne n'a rien écrit, est celle ((qu'on a nommée la plaine des Cafres, à cause ((qu'une troupe de Cafres, esclaves des habitants (( de l'île, s'y étaient allés cacher, après avoir quitté (( leurs maîtres. Du bord de la mer on monte assez ((doucement pendant sept lieues, pour arriver à (( cette plaine par une seule route , le long de la

vu couler sous leurs ombrages un grand nombre de filets d'eau douce , qui tombaient, goutte à goutte, de leurs feuilles. Ces espèces de sources végétales , que la nature a préparées dans des contrées désertes, pourraient suffire à tous les besoins de l'île, si elle était bail itée.

Dï LA NATURE. l'J'^

« rivière de Sainl-Étienne: on peut même faire ce . (( chemin à cheval. Le terrain est bon et uni jusqu'à (( une lieue et demie en -deçà de la plaine, garni (( de beaux et grands arbres , dont les feuilles qui (( en tombent servent de nourriture aux tortues (( que l'on y trouve en grand nombre. On peut esu timer la hauteur de cette plaine à deux lieues au- (( dessus de l'horizon; aussi paraît-elle d'en bas (( toute perdue dans les nues. Elle peut avoir quatre ((OU cinq lieues de circonférence: le froid y est ((insupportable, et un brouillard continuel, qui ((mouille autant que la pluie, empêche qu'on ne (( s'y voie de dix pas loin : comme il tombe la nuit, (( on y voit plus clair que pendant le jour: mais ((alors il y gèle terriblement, et le matin avant (de lever du soleil, on découvre la plaine toute <( glacée.

(( Mais ce qui s'y voit de bien extraordinaire , (( ce sont certaines élévations de terre , taillées ((presque comme des colonnes rondes, et prodi- (( gieusement hautes ; car elles n'en doivent guère «aux tours de Notre-Dame de Paris. Elles sont ((plantées comme un jeu de quilles, et si sembla- ((bles, qu'on se trompe facilement à les compter: (( on les appelle des pitons. Si l'on veut s'arrêter (( auprès de quelqu'un de ces pitons pour se re- (( poser, il ne faut pas que ceux qui ne s'y reposent <( pas, et qui veulent aller ailleurs, s'écartent seu- (( lement de deux cents pas: ils courraient risque (( de ne plus retrouver le lieu qu'ils auraient quitté , * «tant ces pitons sont en grand nombre, tous pa-

«reils, et tellement disposés de même manière, (( que les créoles , gens nés dans le pays , s'y trom- (( pent eux-mêmes. C'est pour cela que , pour éviter (( cet inconvénient, quand une troupe de voyageurs « s'arrête au pied d'un de ces pitons, et que quel- (( ques personnes veulent s'écarter , on y laisse quelce qu'un qui fait du feu ou de la fumée , qui sert à « redresser et à ramener les autres ; et si la brume (( était si épaisse, comme il arrive souvent, qu'elle (( empêchât de voirie feu ou la fumée, on se munit (( de certains gros coquillages, dont on laisse un à ({ celui qui reste auprès du piton : ceux qui veulent (( s'écarter emportent l'autre ; et , quand on veut ((revenir, on souffle avec violence dans cette co- (( quille, comme dans une trompette, qui rend un (( son très-aigu, et s'entend de loin; de manière (( que , se répondant les uns les autres , on ne se perd (( point, et on se retrouve facilement. Sans cette (( précaution, on y serait attrapé.

(( Il y a beaucoup de trembles dans cette plaine, (( qui sont toujours verts : les autres arbres ont une ((•mousse de plus d'une brasse de long, qui couvre (( leur tronc et leurs grosses branches. Ils sont secs, ((Sans feuillages, et si moites d'eau, qu'on n'en (( peut faire de feu. Si, après bien de la peine, on (( en a allumé quelques branchages, ce n'est qu'un (( feu noir, sans flamme, avec une fumée rougçâtre , (( qui enfume la viande au lieu de la cuire. On a ((peine à trouver un lieu, dans cette plaine, pour (( y faire du feu , à moins que de chercher une élé- (( vation autour de ces pitons; car la terre de la

<( plaine est si humide, que l'eau en sort partout; (( et l'on y est toujours dans la boue et mouillé jus- (( qu'à mi-jambes. On y voit grand nombre d'oiu seaux bkus, qui se nichent dans des herbes et (( dans des fougères aquatiques. Cette plaine était (( inconnue avant la fuite des Cafres : pour en des- (( cendre, il faut reprendre le chemin par où Ton ((y est monté, à moins qu'on ne veuille se risquer (( par un autre qui est trop rude et trop dangereux.

({ On voit, de la plaine des Cafres, la montagne « des Trois-Salases , ainsi nommée , à cause des trois (( pointes de ce rocher , le plus haut de l'île de Bour- ((bon. Toutes ses rivières en sortent, et il est si (( escarpé de tous côtés, que Ton n'y peut monter.

(( Il y a encore dans cette île une autre plaine (( appelée de Silaos , plus haute que celle des Cafres, (( et qui ne vaut pas mieux: on ne peut y monter (( que très-difficilement. »

Il faut kcuser, dans la description naïve de notre voyageur, quelques erreurs de physique, telles que celle où il suppose à la plaine des Cafres deux lieues d' élévation au-dessus de l'horizon. Le baromètre et le thermomètre ne lui avaient pas appris qu'il n'y a point de pareille élévation sur le globe, et qu'à une lieue seulement de hauteur perpendiculaire, le terme de la glace est constanr. Mais à la brume épaisse qui environne ces pitons, à leur brouillard continuel qui mouille autant que la pluie, et qui tombe pendant la nuit, on reconnaît évidemment qu'ils attirent ^ eux les vapeurs que le soleil élève, pendant le jour, de dessus la

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mer, et qui disparaissent pendant la nuit. C*est de là que se forme la nappe d'eau qui inonde la plaine des Cafres, et d'où sortent la plupart des ruisseaux et des rivières qui arrosent l'île. On y reconnaît également une attraction végétale dans cette espèce de trembles toujours verts , et dans ces arbres toujours moites dont on ne peut faire du feu. L'île de Bourbon est à peu près ronde, et s'élève de dessus la mer, comme la moitié d'une orange. C'est sur la partie la plus élevée de cet hémisphère que sont situées la platine de Silaos et celle des Cafres , où la nature a placé ce labyrinthe de pitons, toujours environnés de brumes, plantés comme des quilles, et élevés comme des tours.

Si le temps et le lieu me le permettaient, je ferais voir qu'il y a une multitude de pitons semblables sur les chaînes des hautes montagnes, des Cordilières, du Taurus, etc. , et au centre de la plupart des îles, sans qu'on puisse suppoffir, comme on le fait ordinairement, qu'ils soient des restes d'une terre primitive qui s'élevait à cette hauteur; car que seraient devenus, comme nous l'avons déjà dit, les débris de cette terre, dont les prétendus témoins s'élèvent de toutes parts sur la surface du siobe? Je ferais voir qu'ils y sont placés dans des affrégrations et des lieux convenables aux besoins des terres dont ils sont en quelque sorte les châteaux d'eau, les uns en labyrinthe, comme ceux de l'île de Bourbon, quand ils sont sur le sommet d'un hémisphère», d'où ils doivent distribuer les eaux du ciel de tous côtés; les autres en peigne,

quand ils sont placés sur la crête prolongée d'une chaîne de montagnes, comme sont les pics de la chaîne du Taurus et des Cordilières; d'autres groupés deux à deux, trois à trois, suivant la configuration des terrains qu'ils arrosent. Il y en a de plusieurs formes et de différentes constructions; il y en a d'enduits de terre, comme ceux de la plaine des Cafres et quelques-uns des îles Antilles, et qui sont avet cela si escarpés, qu'ils sont inaccessibles: ces enduits de terre prouvent qu'ils ont à la fois des attractions fossiles et hydrauliques.

Il y en a d'autres qui sont de longues aiguilles de roc vif et tout nu; d'autres sont en forme de cône; d'autres, de table, comme celui de la montagne de la Table, au cap de Bonne-Espérance, où l'on voit fréquemment les nuages s'amasser et s'épandre en forme de nappe. D'autres ne sont point apparents, mais sont entièrement engagés dans le flanc des montagnes, ou dans le sein des plaines. On les reconnaît tous aux brouillards qu'ils attirent autour d'eux, et aux sources qui coulent dans leur voisinage. On peut assurer même qu'il n'y a pas de source, dans le voisinage de laquelle il n'y ait quelque carrière de pierre hydro-attractive, et, pour l'ordinaire, métallique. J'attribue l'attraction de ces pitons aux corps vitreux et métalliques dont ils sont composés. Je suis persuadé qu'on pourrait imiter cette architecture de la nature, et former, au moyen de l'attraction de ces pierres , des fontaines dans les lieux les plus arides. En général, les corps vitreux et les pierres susceptibles de po-

lSl ÉTUDES

lissure, y sont fort propres; car nous voyons que, lorsque l'eau est répandue en grande quantité dans l'air, comme dans les temps de dégel, elle se porte et s'attache d'abord aux vitres et aux pierres polies de nos maisons.

J'ai vu fréquemment , au sommet des montagnes de l'Ile-de-France, des effets semblables à ceux des pitons de la plaine des Cafres de l'île de Bourbon. Les nuées s'y rassemblent sans cesse autour de leurs pitons, qui sont escarpés et pointus comme des pyramides. Il y a de ces pitons qui sont surmontés d'un rocher de forme cubique , qui les couronne comme un chapiteau. Tel est celui qu'on y appelle Pieter-booth , du nom d'un amiral hollandais; il est un des plus élevés de lîle.

Ces pitons sont formés d'un roc vif, vitrifîable et mélangé de cuivre : ce sont de véritables aiguilles électriques par leur forme et leur matière. Les nuages se détournent sensiblement de leur cours pour s'y réunir, et s'y accumulent quelquefois en si grande quantité qu'ils les font disparaître à la vue. De là , ils descendent jusqu'au fond des vallées , le long des lisières des forêts qui les attirent aussi , et où ils se résolvent en pluie , en formant fréquemment des arcs -en -ciel sur la verdure des arbres. Cette attraction végétale des forets de cette île, est si bien d'accord avec l'attraction métallique des pitons de ses montagnes, qu'un champ situé en lieu découvert, dans leur voisinage, manque souvent de pluie , tandis qu'il pleut presque toute l 'année dans les bois qui n'en sont pas à une portée

de fusil. C'est pour avoir détruit une partie des arbres qui couronuaient les hauteurs de cette île, qu'on a fait tarir la plupart des ruisseaux qui l'arrosaient : il n'en reste plus aujourd'hui que le canal desséché. Je rapporte à la même imprudence la diminution sensible des rivières et des fleuves dans une grande partie de l'Europe , comme on peut le voir à leur ancien lit, qui est beaucoup plus large et plus profond que le volume d'eau qu'ils contiennent aujourd'hui. Je suis persuadé même que c'est à cette cause qu'il faut rapporter la sécheresse des provinces élevées de l'Asie , entre autres , de celles de la Perse, dont les montagnes ont été sans doute imprudemment dépouillées d'arbres par les premiers peuples qui les ont habitées. Je pense que si l'on plantait, en France, des arbres de montagnes sur les hauteurs et à la source de nos rivières, on leur rendrait leur ancien volume d'eau, et on ferait reparaître , dans nos campagnes , beaucoup de ruisseaux qui n'y coulent point du tout. Ce n'est point dans les roseaux, ni au fond des vallées , que les naïades cachent leurs urnes éternelles, comme les représentent les peintres; mais au sommet des rochers couronnés de bocages et voisins des cieux.

Il n'y a pas un seul végétal dont la feuille ne soit disposée pour recevoir les eaux des pluies dans les montagnes, dont la graine ne soit formée de la manière la plus propre à s'y élever. Les semences de toutes les plantes de montagnes son volatiles. En voyant leurs feuilles , on peut affirmer le carac-

tère de leurs graines , et en voyant leurs graines celui de leurs feuilles, et en conclure le caractère élémentaire de la plante. J'entends ici par plantes des montagnes, toutes celles qui croissent dans les lieux sablonneux et secs, sur les tertres, dans les . rochers, sur les bords escarpés des chemins , dans les murailles, enfin loin des eaux.

Les semences des chardons, des bluets, des pissenlits, des chicorées, etc., ont des volants, des aigrettes, des panaches et plusieurs autres moyens de s'élever, qui les portent à des distances prodigieuses. Celles des graminées qui vont aussi fort loin , ont des baies et des panicules. D'autres , comme celle de la giroflée jaune , sont taillées comme des écailles légères, et vont, au moindre vent, s'implanter dans la plus petite fente d'un mur. Les graines des plus grands arbres des montagnes ne sont pas moins volatiles. Celle de l'érable a deux ailerons membraneux , semblables aux ailes d'une mouche. Celle de l'orme est enchâssée au milieu d'une foliole ovale. Celles du cyprès sont presque imperceptibles. Celles du cèdre sont terminées par de larges et minces feuillets qui forment un cône par leur agrégation. Les graines sont au centre du cône; et dans le temps de leur maturité , les feuillets ou elles sont attachées se détachent les uns des autres, comme les cartes d'un jeu, et chacun d'eux emporte au loin son pignon *. Les semences des plantes des montagnes qui paraissent trop lourdes pour voler ,. ont d'autres ressources. Les pois delà

* Voyez la planche vin.

balsaiiùno ont des cosses dont les ressocts les élancent fort loin. Il y a aux Indes un arbre dont je ne me rappelle plus le nom , qui lance de même les siennes avec un bruit semblable à un coup de mousquet"^. Celles qui n'ont ni panaches, ni ailes, ni ressorts , et qui, par leur pesanteur, semblent condamnées à rester au pied du végétal qui les a produites, sont souvent celles qui vont le plus loin. Elles volent avec les ailes des oiseaux. C'est ainsi que se ressèment une multitude de baies et de fruits à novaux. Leurs semences sont renfermées dans des croûtes pierreuses qui sont indigestibles. Les oiseaux les avalent, et vont les planter sur les corniches des tours , dans les fentes des rochers , sur les troncs des arbres , au-delà des fleuves et même des mers. C'est par ce moyen qu'un oiseau desMoluques repeuple de muscadiers les îles désertes de cet archipel , malgré les efforts des Hollandais qui détruisent ces arbres dans tous les lieux où ils ne servent pas à leur commerce. Ce n'est pas ici le moment de parler des rapports des végétaux avec les animaux. Il suffit d'observer, en passant, que la plupart des oiseaux ressèment le végétal qui les nourrit. On voit même chez nous des quadrupèdes transporter fort loin les graines des graminées; tels sont entre autres ceux qui ne ruminent pas , comme

* Cet arbre , ou plutôt cet arbrisseau , est le sablier ( ura crepîtans Lin-)- Une plante de nos climats, V euplioibia lathjris, offre un pliénomène semblable; ses graines s' échappent avec bruit pendant les chaleurs du jour, et le mouvement qu'elles reçoivent les emporte très-loin. Ueuphorbia lathyrls y comme Vura crepitans , est de la famille des tithymaloïdes.

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les chevaux, dont les fumiers gâtent les prairies, par cette raison, en y introduisant quantité d'herbes étrangères , comme la bruyère et le petit genêt , dont ils ne digèrent pas les semences. Ils en ressèment encore d'autres qui s'attachent à leurs poils , par le simple mouvement de leur queue. Il y a de petits quadrupèdes, comme les loirs, les hérissons et les marmottes, qui transportent dans les parties les plus élevées des montagnes , les glands , les faînes et les châtaignes.

Il est très-digne de remarque, que les semences volatiles sont en beaucoup plus grand nombre que les autres espèces, et en cela, on doit admirer les soins d'une Providence qui a tout prévu. Les lieux élevés pour lesquels elles sont destinées, étaient exposés à être bientôt dépouillés de leurs végétaux par la pente de leur sol , et par les pluies qui tendent sans cesse à les dégrader. Au moyen de la volatilité des graines, ils sont devenus les lieux de la terre les plus abondants en plantes : c'est sur les montagnes que sont les trésors des botanistes.

Nous ne saurions trop le répéter , les remèdes de la nature sont toujours supérieurs aux obstacles, et ses compensations au-dessus de ses dons. En effet, si vous en exceptez les inconvénients de la pente, une montagne présente aux plantes la plus grande variété d'expositions. Dans une plaine , elles ont le même soleil , la même humidité , le^ même terrain, le même vent; mais si vous vous élevez dans une montagne , située dans notre latitude , seulement de vingt-cinq toises de hauteur perpen-

di(;ulaire, vous changez de climat comme si vous aviez fait vingt-cinq lieues vers le nord , en sorte qu'une montagne de douze cents toises perpendiculaires , nous présenterait une échelle de végétation aussi étendue que celle des douze cents lieues horizontales qu'il y a à peu près d'ici au pôle ; l'une et l'autre se termineraient à une glace perpétuelle. Chaque pas que Ton fait dans une montagne , en s'élevant ou en descendant, change notre latitude; et si l'on en fait le tour, chaque pas change notre longitude. On y trquve des points où le soleil se lève à huit heures du matin; d'autres, à dix heures; d'autres, à midi. On y rencontre une variété infinie d'expositions, de froides au nord, de chaudes au midi , de pluvieuses à l'ouest , de sèches à l'est ; sans compter les diverses réllexions de la chaleur, dans les sables, les rochers, les fonds des vallées et les lacs, qui les modifient de mille manières.

On doit encore observer, non sans admiration, que le temps de la maturité de la plupart des semences volatiles arrive vers le commencement de l'automne ; et que , par une suite de cette sagesse universelle qui fait agir de concert toutes les parties de la nature, c'est alors que soufflent les grands vents de la fin de septembre ou du commencement d'octobre , appelés vents de l'équinoxe. Ces*vents soufflent dans toutes les parties des continents , du sein des mers aux montagnes qui y sont coordonnées. Non-seulement ils y transportent les graines volatiles qui sont mûres alors, mais ils y joignent d'épais tourbillons de poussière , qu'ils enlèvent

des terres desséchées par les ardeurs de l'été., et surtout des rivages de la mer, où le mouvement perpétuel des flots qui s'y brisent et y roulent sans cesse des cailloux, réduit en poudre impalpable les corps les plus durs. Ces émanations de poussière sont si abondantes en différents lieux, que je pourrais citer plusieurs vaisseaux qui en ont été couverts à plus de six lieues de la terre, en traversant des golfes. Elles sont si incommodes dans les parties les plus élevées de l'Asie, que tous les voyageurs qui ont été h Pékin , affirment qu'il est impossible de sortir dans les rues de cette ville , une partie d'e l'année, sans avoir un voile sur le visage. Il y a des pluies de poussière qui réparent les sommets des montagnes, comme il y a des pluies d'eau qui entretiennent leurs soufrées. Les unes et les autres viennent de la mer, et y retournent par le cours des fleuves qui y portent des tributs perpétuels d'eaux et de sables. Les vents maritimes réunissent leurs efforts vers l'équinoxe'de septembre, transportent de la circonférence des continents , aux montagnes qui en sont les plus éloignées, les semences et les engrais qui s'en sont écoulés , et sèment de prairies, de bosquets et de forets, les flancs des précipices et les pics les plus élevés. Ainsi , les feuilles, les tiges, les graines , les oiseaux, les saisons, les mers et les vents, concourent d'une manière admirable à entretenir la végétation des montagnes.

Je viens de parler des rapports des plantes avec les montagnes; je suis fâché de ne pouvoir insérer

DE LA NATURF. 289

ici les rapports que les montagnes mêmes ont avec les plantes, comme c'était mon intention. Tout ce que j'en puis dire, c'est que, bien loin que les montagnes soient des productions ou de la force centrifuge , ou du feu , ou des tremblements de terre, ou du cours des eaux, j'en connais au moins dix espèces différentes , dont chacune est confîgupée de la manière la plus propre à entretenir dans chaque latitude l'harmonie des éléments par rap-* port à la végétation. Chacune d'elles a de plus des végétaux çt des quadrupèdes qui lui sont particuliers , et qu'on ne trouve point ailleurs ; ce qui prouve évidemment qu'elles ne sont point l'ouvrage du hasard. Enfin , parmi ce grand nombre de montagnes qui couvrent la plus grande partie des cinq zones, et surtout de la zone torride et des zones glaciales , il n'y en a qu'une seule espèce , la moins considérable de toutes, qui présente au cours des eaux des angles saillants et rentrants en correspondance. Cependant elle n'est pas plus leur ouvrage , que le bassin des mers n'est lui-même un ouvrage de l'Océan. Mais cet intéressant sujet , d'une étendue trop considérable pour ce volume , appartient d'ailleurs à la géographie.

Passons maintenant aux harmonies des plantes aquatiques.

Celles-ci ont des dispositions tout-à-fait différentes dans leurs feuilles, dans le port de leurs branches, et surtout dans la configuration de leurs semences*. La nature, comme je l'ai dit, n'emploie

On doit regretter que l'auteur n'ait pas rlonné plus de détails

B. ir. \q

souvent , pour varier ses harmonies , que des caractères positifs et négatifs. Elle a donné un aqueduc au pédicule des feuilles des plantes montagnardes; elle l'ôte à celles qui naissent sur le bord des eaux, et elle en fait des plantes aquatiques. Celles-ci , au lieu d'avoir leurs feuilles creusées en gouttière, les ont unies et lisses, comme les glaïeuls , qui les portent en lames de poignard; ou renflées dans le milieu, en lames d'épée, comme celles du roseau appelé typha , qui est cette espèce commune

aux divers pliénoraènes que présentent les plantes aquatiques. Combien d'observations neuves et piquantes lui auraient été inspirées par ce seul fait, que les formes des feuilles varient sur le même végétal , suivant le milieu où elles se développent ! Dans le ranunculus aquatUis, et le trapa natans, par exemple, les feuilles qui s'épanouissent à l'air ont une lame pleine et composée de nervures saillantes, tandis que celles qui restent plongées au fond de l'eau ont des nervures presque dépourvues de tissu cellulaire , et semblent découpées avec un scalpel. Quel charme n'aurait pas eu, sous la plume de l'auteur des Etudes, la description de V liydrogeton fenestralis qui croît dans les eaux de Madagascar, et dont les feuilles, percées à jour, offrent l'aspect d'un filet ou d'une dentelle! Sans doute que la variété des couleurs de cette plante qui reste cachée au fond des eaux, l'élégance de son port, la singularité de ses formes, ont des relations admirables avec des êtres qui nous sonf inconnus. Mais un des phénomènes dont Bernardin de Saint-Pierre aurait fait l'objet de ses recherches et de ses réflexions , est celui que présente le fucus gigantinus. Pérou l'observa dans les mers du nord près de la terre de Diémen, et ne mesura point, sans étonnement, ses tiges qui ont plus de 3 00 pieds de longueur. Mais sa surprise dut augmenter, lorsqu'en cherchant à deviner les moyens dont la nature s'était servie , pour élever, au-dessus des eaux, des tiges si immenses et si flexibles , il aperçut dans toute la longueur du fucus, des feuilles gaufrées dont le pétiole portait une vésicule pleine d'air. Ces petits ballons se multipliaient, d'étage en étage, jusqu'à hi surface de la mer, où ils retenaient les feuilles du sommet de la plante par leur légèreté spécifique. Mais ces dernières feuilles , destinées à vivre dans l'air , n'étaient pas gaufrées comme celles de la tige ; au contraire , elles avaient jusqu'à douze pieds de longueur et se déroulaient sur les flots , qu'elles couvraient d'un immense tapis de verdure.

DE LA NATllRK. '2(^1

dont les Juifs mirent une tige entre les mains de Jésus-Christ. Celles des nymphoca sont planes et contournées en cœur. Quelques-unes de ces espèces affectent d'autres formes; mais leurs longues queues sont toujours sans canal. Celles des joncs sont rondes comme des chalumeaux. H y a une grande variété de joncs sur les bords des marais, des ruisseaux et des fontaines. On en trouve de toutes les tailles, depuis ceux qui ont la finesse d'un cheveu, jusqu'à ceux qui croissent dans la rivière de Gènes, qui sont gros comme des cannes. Quelque différence qu'il y ait dans l'articulation de leurs brins et de leurs panicules, ils ont tous, dans leur plan , une forme arrondie ou elliptique. Vous ne trouverez que les espèces qui croissent dans les lieux arides, qui soient cannelées et creusées à leur surface. Quand la nature veut rendre les plantes aquatiques susceptibles de végéter sur les montagnes, elle donne des aqueducs à leurs feuilles; mais quand , au contraire , elle veut placer des plantes de montagnes sur le bord des eaux ^ elle les leur ote. L'aloès de rocher a ses feuilles creusées en écope, l'aloès d'eau les a pleines. Je connais une douzaine d'espèces de fougères de montagnes, qui ont toutes une petite cannelure le long de leurs branches; et la seule espèce de marais que je connaisse en est privée. Le port de ses branches est aussi fort différent de celui des autres : les premières les dressent vers le ciel, et celle-ci les porte presque horizontalement.

Si les feuilles des plantes montagnardes sont

agencées de la manière la plus propre à rassembler à lem^s racines Teau du ciel qu'elles n'ont pas à discrétion , celles des plantes aquatiques sont disposées souvent pour l'en écarter, parce qu'elles devaient naître au sein des eaux ou dans leur voisinage. Les feuilles des arbres de rivage, comme celles des bouleaux, des trembles et des peupliers, sont attachées à des queues longues et pendantes. Il y en a d'autres qui portent leurs feuilles disposées en tuiles, comme les marronniers d'Inde et les noyers. Celles des plantes qui croissent à l'ombre autour du tronc des arbres, et qui tirent , par leurs racines, l'humidité que l'arbre recueille par son feuillage, comme les haricots et les convolvulus, ont un port semblable. Mais celles qui viennent tout-à-fait à Tombre des arbres, et qui n'ont presque point de racines, comme les champignons, ont des feuilles qui, loin de regarder le ciel, sont tournées vers la terre. La plupart sont faits, en-dessus, en parasol épais , pour empêcher le soleil de dessécher le terrain où ils croissent, et ils sont divisés en-dessous, en feuillets minces, pour recevoir les vapeurs qui s'en exhalent , à peu près comme ceux de la roue horizontale d'une pompe à feu reçoivent les émanations de l'eau bouillante qui la font tourner. Ils ont encpre plusieurs autres moyens de s'abreuver de ces exhalaisons. Il y en a des espèces nombreuses, qui sont doublées de tuyaux, d'autres sont rembourrées d'épongés. Il y en a dont le pédicule est creux en-dedans , et qui , portant un chapiteau audessus, y rassemblent les émanations de leur sol,

DR LA NATURE. li^'S

comme clans un alambic. Ainsi il n'y a pas une vapeur de perdue dans l'univers.

Ce que je viens de dire des formes renversées des champignons, de leurs feuillets, des tuyaux et des éponges dont ils sont doublés pour recevoir les vapeurs qui s'exhalent de la terre, confirme ce que j'ai avancé sur l'usage des feuilles des plantes de montagnes , creusées en gouttière , ou agencées en pinceau ou en éventail, pour recevoir les eaux du ciel. Mais les plantes aquatiques, qui n'avaient pas besoin de ces récipients, parce qu'elles viennent dans l'eau, ont pour ainsi dire des feuilles répulsives. Je présenterai ici un objet de comparaison bien propre à convaincre de la vérité de ces principes : par exemple , le buis des montagnes , et le câprier des rochers, ont leurs feuilles creusées en cuilleron , la concavité tournée vers le ciel; mais la canneberge de marais , ou vacciniwn oxjcoccos , qui en a pareillement de concaves, les porte renversées , la concavité tournée vers la terre. J'ai reconnu , à ce caractère négatif, pour une plante de marais, une plante rare du Jardin du Roi, que je voyais pour la première fois. C'est le ledum palustre qui croît dans les marais du pays de Labrador. Ses feuilles, faites comme de petites cuillers à café, sont toutes renversées; leur convexité regarde le ciel. La lentille d'eau de nos marais a , ainsi que le typha de nos rivières, le milieu de sa feuille renflé.

Les botanistes, en voyant des feuilles à peu prés semblables dans les plaines , sur le bord des eaux , et au haut des montagnes , n'ont pas soupçonné

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qu'elles pussent servir à des usages si différents. Plusieurs d'entre eux ont sans doute de grandes lumières; mais elles leur deviennent inutiles , parce que leur méthode les force de marcher par un seul chemin , et que leur système ne leur indique qu'un seul genre d'observation. Voilà pourquoi leurs collections les plus nombreuses ne présentent souvent qu'une simple nomenclature. L'étude de la nature n'est qu'esprit et intelligence. Son ordre végétal est un livre immense dont les plantes forment les pensées, et les feuilles de ces mêmes plantes, les lettres. Il n'y a pas même un grand nombre de formes primitives dans les caractères de cet alphabet; mais de leurs divers assemblages, elle forme, ainsi que nous avec les nôtres, une infinité de pensées différentes. Ainsi qu'à nous , pour changer totalement le sens d'une expression , il ne lui faut souvent changer qu'un accent. Elle met des joncs, des roseaux , des arum à feuillage lisse et à pédicule plein, sur les bords des rivières; elle ajoute à la feuille un aqueduc , elle en fait des joncs, des roseaux et des arum de montagnes.

Il faut cependant bien se garder de généraliser ces moyens; autrement, ils ne tarderaient pas à nous faire méconnaître sa marche. Par exemple, plusieurs botanistes ayant soupçonné que les feuilles de quelques plantes pouvaient bien servir à recueillir l'eau des pluies , ont cru en apercevoir l'usage dans celles du dipsacus ou chardon de bonnetier. Il était aisé de s'y tromper, car elles sont opposées et réunies à leurs bases, en sorte que,

quand il a plu, elles présentent des réservoirs qui contiennent bien chacun un demi-verre d'eau, et qui sont disposés par étages le long de sa tige. Mais ils devaient considérer, premièrement, que le dipsacus croît naturellement sur les bords des eaux, et que la nature ne donne point de réservoirs d'eau à une plante aquatique. Ce- serait, comme dit le proverbe , porter de l'eau à la rivière. Secondement , ils pouvaient observer que les étages formés par les feuilles opposées du dipsacus, loin d'être des réservoirs , sont au contraire des dégorgeoirs qui écartent l'eau des pluies de ses racines, à neuf ou dix pouces de chaque côté, par l'extrémité de ses feuilles. Elles ressemblent, à quelques égards, aux gouttières que nous mettons en saillie au-dessus de nos maisons, ou à celles qui sont formées par les cornes de nos chapeaux, qui servent à écarter de nous les eaux des pluies, et non pas h les rapprocher. D'ailleurs, l'eau qui reste dans les ailerons des feuilles du dipsacus ne peut jamais descendre à la racine de la plante, puisqu'elle y est retenue comme dans le fond d'un vase. Elle ne serait pa^ même propre à l'arroser, car Pline prétend qu'elle est salée. La sarrasine, qui croît dans les marais tremblants et moussus du Canada, porte, h sa base, deux feuilles faites comme les moitiés d'un buccin scié dans sa longueur. Elles sont toutes deux concaves; mais elles ont, à leur extrémité la plus éloignée de la plante, une espèce de bec fait en dégorgeoir. L'eau qui reste dans les vases de ces plantes aquatiques est peut-être destinée à abreu-

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ver les petits oiseaux qui se trouvent quelquefois bien embarrassés pour boire, dans les débordements des eaux. Il faut bien distinguer les caractères élémentaires des plantes, de leurs caractères relatifs. La nature oblige Fhomme qui l'étudié de ne pas s'en tenir aux apparences extérieures, et, pour former son intelligence, de remonter des moyens qu'elle emploie aux fins qu'elle se propose. Si quelques plantes aquatiques semblent offrir, dans leurs feuillages , quelques caractères de plantes de montagnes, il y en a dans les montagnes, qui semblent en présenter de pareils à celles des eaux; tel est, par exemple , le genêt. Il porte des feuilles si petites, et en si petit nombre, qu'elles paraissent insuffisantes pour recueillir les eaux nécessaires à son accroissement, d'autant plus qu'il naît dans les sols les plus arides. La nature l'a dédommagé d'une autre manière. Si ses feuilles sont petites, ses racines sont fort longues. Elles vont chercher la fraîcheur à une grande distance. J'en ai vu tirer de terre qui avaient plus de vingt pieds de longueur ; encore fut-on obligé de les rompre sans en pouvoir trouver le bout. Cela n'empêche pas que ses feuilles rares n'aient le caractère montagnard; car elles sont concaves, se dirigent vers le ciel, et sont alongées comme les becs inférieurs des oiseaux. * La plupart des végétaux aquatiques rejettent l'eau loin d'eux, l^s uns par leur port; tels sont les bouleaux , dont les branches , loin de se dresser vers le ciel, se jettent en arcade. Autant en font le marronnier et le noyer, à moins que ces arbres n'aient

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allérc leur allitude naturelle en croissant sur des sols arides. Pour l'ordinaire, leurccorce est lisse comme aux bouleaux, ou écailleuse comme aux marronniers; mais elle n'est pas sillonnée en gouttière comme celle de l'orme ou du pin des montagnes. D'autres ont en eux une qualité répulsive; telles sont les feuilles des nympliaea et de plusieurs es^ pèces de choux, où les gouttes d'eau se rassemblent comme des gouttes de vif-argent. 11 y en a même qu'on a bien de la peine à mouiller; telles sont les tiges de plusieurs espèces de capillaires. Le laurier porte sa qualité répulsive jusqu'à écarter, dit-on , la foudre. Si cette qualité, fort vantée par les anciens, est bien constatée, il la doit sans doute à sa nature d'arbre fluviatile*. Cet arbre croît en abondance sur l'es rivages des fleuves de la Thessalie. Un voyageur, appelé le sieur de La Guilletiére "^^ dit, dans une relation fort agréablement écrite, qu'il n'a vu nulle part d'aussi beaux lauriers que le long du fleuve Pénée. C'est peut-être ce qui a fait imaginer la méta^ morphose de Daphné, fille de ce fleuve, qu'Apollon changea en laurier. Cette propriété répulsive de quelques arbres et de quelques plantes aquatiques, me fait présumer qu'on pourrait les employer autour des maisons pour en écarter les orages , d'une manière plus sûre et plus agréable que les conducteurs électriques, qui ne les dissipent qu'en les atti-^ rant dans leur voisinage. On pourrait encore s'en

* Il est bien reconnu aujourd'hui que le laurier n'écarte pas la foudre.

** Voyez le Voyage de Lacédémone, par le sieur de La Guilletière.

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servir utilement pour dessécher les marais , comme on pourrait se servir des qualités attractives de plusieurs végétaux de montagnes, pour former des sources sur les hauteurs, et pour y rassembler les vapeurs qui nagent dans l'air. Peut-être n'y a-t-il de marais infects sur le globe , que dans les lieux où les hommes ont détruit les plantes dont les racines absorbaient les eaux de la terre, et dont les feuillages repoussaient celles du ciel.

Je ne veux pas dire, toutefois, que les feuilles des plantes aquatiques n'aient d'autres usages; car qui est-ce qui connaît les vues innombrables de la nature? A qui la source de la sagesse a-t-elle été révélée, et qui est-ce qui a épuisé ses ruses? (cRa- (( dix sapientiae cui revelata est, etastutiasilliusquis (( agnovit*?» En général, les feuilles des plantes aquatiques paraissent propres, par leur extrême mobilité, a renouveler l'air des lieux humides, et à produire par leurs mouvements les dessèchements dont nous venons de parler. Telles sont celles des roseaux, des peupliers, des trembles, des bouleaux, et même des saules, qui se remuent quelquefois sans qu'on s'aperçoive du moindre vent. 11 est encore remarquable que la plupart de ces végétaux, entre autres les peupliers et les bouleaux, sentent fort bon, surtout au printemps, et que beaucoup de plantes aromatiques croissent sur le bord de l'eau, comme la menthe, la marjolaine, le souchet, le jonc odorant, l'iris, le calamus aromaticus; et aux Indes, les arbres à épices,

* Ecclesiastic cap. i , / 6.

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lels que le cannellier, le muscadier et le giroflier. Leurs parfums doivent contribuer puissamment à nlTaiblir le mépliitisme naturel aux lieux marécageux et humides. Elles ont aussi bien des usages relatifs aux animaux , comme de donner des ombrages aux poissons, qui viennent y chercher des abris contre les ardeurs du soleil.

Mais voici ce que nous pouvons conclure, pour l'utilité de nos cultures, de ces diverses observations. C'est que lorsqu'on cultive des plantes dont le pédicule des feuilles ne porte point l'empreinte d'un canal, il faut leur donner beaucoup d'eau; car, alors, elles sont aquatiques de leur nature. La capucine, la menthe et la marjolaine, qui viennent sur les bords des ruisseaux, en consomment une quantité prodigieuse. Mais lorsque les plantes ont un canal, il faut leur en donner peu, parce que ce sont des plantes de montagnes. Plus ce canal est profond, moins il faut leur en donner. Tous les jardiniers savent que si on arrose fréquemment l'aloés, ou le cierge du Pérou, on le fait mourir.

Les graines des plantes aquatiques ont des formes qui ne sont pas moins assorties que celles de leurs feuilles, aux lieux où elles doivent naître: elles sont toutes construites de la manière la plus propre à voguer. Il y en a de façonnées en coquilles, d'autres en bateaux, en baises, en bacs, en pirogues simples, en doubles pirogues, semblables à celles de la mer du Sud. Je ne doute pas qu'en étudiant cette seule partie, on ne fit une multitude de découvertes très-curieuses sur l'art

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de traverser toutes sortes de courants; et je suis persuadé que les premiers hommes, qui observaient mieux que nous, ont pris leurs différentes manières de voguer d'après ces modèles de la nature, dont nous ne sommes, dans nos prétendues inventions , que de faibles imitateurs. Le pin aquatique ou maritime a ses pignons renfermés dans des espèces de petits sabots osseux, crénelés endessous, et recouverts en-dessus d'une pièce semblable à une écoutille. Le noyer, qui se plaît tant siir les rivages des fleuves, a son fruit entre deux esquifs posés l'un sur l'autre. Le coudrier, qui devient si touffu sur le bord des ruisseaux; l'olivier, qui aime tant les rivages de la mer, qu'il dégénère à mesure qu'il s'en éloigne, portent leur semence enclose dans des espèces de tonneaux susceptibles des plus longs trajets. La baie rouge de l'if qui se plaît dans les montagnes froides et humides, sur le bord des lacs, est creusée en grelot. Cette baie, en tombant de l'arbre, est entraînée d'abord, par sa chute, au fond de l'eau; mais elle revient aussitôt au-dessus, au moyen d'un trou que la nature a ménagé en forme de nombril au-dessus de sa graine. Il s'y loge une bulle d'air qui la ramène à la surface de l'eau, par un mécanisme plus ingénieux que celui de la cloche du plongeur, en ce que, dans celle-ci, le vide est en-dessous, et dans la baie de l'if il est en-dessus. Les formes des graines des herbes aquatiques sont encore plus curieuses; car partout la nature redouble d'industrie pour les petits et les faibles. Celle des joncs ressemble à des

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œul's d'ccrevissc ; celle du fenouil est un véritable canot en miniature, creusé en cale avec deux proues relevées. Il y en a d'autres encastrées dans des brins qui ressemblent à des pièces de bois flotté et vermoulu; telles sont celles du pavot cornu. Celles qui sont destinées à germer sur les bords des eaux qui n'ont point de courants, vont à la voile; telle est la semence d'une scabieuse de ce pays, qui croît sur les bords des marais. A la différence de celles des autres espèces de scabieuses, qui sont couronnées de poils crochus, pour s'accrocher à ceux des animaux qui les transplantent, celle-ci est surmontée d'une demi-vessie ouverte et posée à son sommet comme une gondole. Cette demi-vessie lui sert à la fois de voile et de véhicule. Ces moyens de natation, quoique très-variés, sont communs, dans tous les climats, aux graines des plantes aquatiques. L'amande de l'Amazone, appelée totocque^ est renfermée dans deux coques tout-à-fait semblables à deux écailles d'huître. Un autre fruit du même rivage, rempli -d'amandes, ressemble parfaitement, par la couleur et la forme, à un pot de terre avec son couvercle *. On l'appelle marmite de singe '^*. Il y en a d'autres façonnées en grosses bouteilles, comme les fruits du calebassier. D'autres graines sont enduites d'une cire qui les fait surnager; telles sont les baies de l'arbre

Voyez les gravures de la plupart de ces graines, dans Jean de Laet , Histoire des Indes occidentales.

C'est le lecythis ollaria de Linnée , qui croît au Brésil et à la Guiane. Le fruit de cette singulière plante a été figuré dans les Illustrations de Lamarck , planche 47^-'

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de cire, ou piment royal des rivages de la Louisiane. La pomme si redoutée du mancenillier, qui croît sur les grèves maritimes des îles situées entre les tropiques, et les fruits du manglier qui y naît immédiatement dans l'eau salée, sont presque ligneux. Il y en a d'autres dont les coques sont semblables à des oursins de mer, sans pointes. Plusieurs • sont accouplés, et voguent comme les doubles pirogues ou les baises de la mer du Sud. Tel est le double coco des îles Séchelles.

Si on examine les feuilles, les tiges, les attitudes et les semences des plantes aquatiques , on y remarquera toujours des caractères relatifs aux lieux où elles doivent naître , et concordants entre eux ; en sorte que , si la graine a une forme nautique , ses feuilles sont sans aqueduc : tout comme dans les plantes de montagnes , si la graine est volatile , le pédicule de la feuille, ou la feuille entière, présente une gouttière. Je prendrai pour exemple des concordances nautiques des plantes , la capucine , qui est entre les mains de tout le monde. Cette plante, qui porte des fleurs si agréables, est un cresson des ruisseaux du Pérou. Il faut d'abord observer que les queues de ses feuilles sont sans aqueduc, comme celles de toutes les plantes aquatiques; elles sont implantées au milieu des feuilles, qu'elles portent en forme de parapluie , pour écarter d'elles les eaux du ciel. Sa graine fraîche a précisément la forme d'un bateau. La partie supérieure en est relevée en talus, comme un pont pour l'écoulement des eaux ; et on distingue par-

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failemcnt, dans la partie inférieure, une poupe el une proue , une carène et une quille *. Les sillons de la graine de capucine sont des caractères communs à la plupart des graines nautiques , ainsi que les formes triangulaires et celles de rein ou carénées. Ces sillons , sans doute , les empêchent de rouler en tous sens, les obligent de flotter suivant leur longueur, et leur donnent la direction la plus propre à prendre le fil de Feau , et à passer par. les plus petits détfoits. Mais elles ont un caractère encore plus général : c'est qu'elles surnagent dans leur maturité, ce qui n'arrive pas aux graines destinées à naître dans les plaines, comme aux pois et aux lentilles, qui coulent à fond. Cependant, quelques espèces, comme les haricots, coulent d'abord au fond de l'eau, et surnagent quand elles en sont pénétrées. Il y en a d'autres, au contraire, qui flottent d'abord, et qui ensuite vont à fond. Telle est la fève d'Egypte , ou» la semence de la colocasie, qui croît dans les eaux du Nil. On est obligé, pour semer celle-ci, de l'enfoncer dans un petit morceau de terre : après quoi on la jette à l'eau. Sans cette précaution, il n'en resterait pas une sur les rivages où on veut la faire croître. La natabilité des semences aquatiques est, sans doute, proportionnée à la longueur des voyages qu'elles doivent faire , et à la différente pesanteur des eaux où elles doivent surnager. Il y en a qui flottent dans l'eau de mer, et qui coulent à fond dans l'eau douce , plus légère que l'eau de mer d'un trente-deuxième; tant les

" Voyez la planche ix-

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balances de la nature ont de précision ! Je crois que les fruits du marronnier d'Inde , qui vient sur les bords des criques salées de l'Asie, sont dans ce cas. Enfin, je suis si convaincu de toutes les relations que la nature a établies entre ses ouvrages, que je ne doute pas que le temps où les semences des plantes aquatiques tombent , ne soit réglé , dans la plupart , sur celui où les fleuves où elles croissent se débordent.

C'est une spéculation bien digne de fa philosophie, de se représenter ces flottes végétales voguant nuit et jour le long des ruisseaux, et abordant sans pilotes sur des plages inconnues. Il y en a qui, par les débordements des eaux, s'égarent quelquefois dans les campagnes. J'en ai vu accumulées les unes sur les autres, dans le lit des torrents, offrir autour de leurs cailloux, où elles avaient germé, des flots de verdure du plus beau vert de mer. On eût dit que Flore, poursuivie par quelque Fleuve, avait laissé tomber son panier dans l'urne de ce dieu. D'autres, plus heureuses, parties des sources de quelque fontaine, s'engagent dans le cours des grands fleuves, et viennent embellir leurs bords d'une verdure quileur est étrangère. Il y en a qui traversent le vaste Océan , et , après de longues navigations, sont poussées par les tempêtes mêmes sur des plages qu'elles enrichissent. Tels sont les doubles cocos des îles Séchelles ou Mahé., que la mer porte régulièrement, chaque année, à quatre cents lieues de là , sur la côte Malabare. Les Indiens qui l'habitent ont cru long-temps que ces présents

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de la mer étaient les fruits d'un palmier qui croissait sous ses Ilots. Ils leur ont donné le nom de cocos marins. Ils leur attribuaient des vertus merveilleuses ; ils les estimaient autant que l'ambre gris, et ils y mettaient un prix si considérable, que plusieurs de ces fruits y ont été vendus jusqu'à mille écus la pièce. Mais les Français ayant découvert, il y a quelques années, l'ile Malié, qui les produit, qui est située par le 5^ degré de latitude sud, en ont porté une si grande quantité aux Indes, qu'ils leur ont oté à la fois leur prix et leur réputation; car les hommes, par tout pays, n'estiment que ce qui est rare et mystérieux.

Dans toutes les îles où l'œil du voyageur a pu voir les dispositions primordiales de la nature, il a trouvé leurs rivages couverts de végétaux, dont les fruits ont tous des caractères nautiques. Jacques Cartier et Champlain représentent les grèves des lacs de l'Amérique septentrionale, ombragées de magnifiques noyers. Homère , qui a si bien étudié la nature dans un temps et dans des lieux où elle avait encore sa beauté virginale, met des oliviers sauvages sur les bords de l'île où Ulysse , flottant sur un radeau , est jeté par la tempête. Les marins qui ont fait les premières découvertes dans les mers des Indes orientales y ont trouvé souvent des écueils plantés de cocotiers. La mer jette tant de semences de fenouil sur les rivages de Madère , qu'une de ses baies en a pris le nom de baie de Funchal ou de Fenouil. C'est par le cours de ces semences nautiques , trop peu observé par nos

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