‹ Œuvres complètesChapitre 26 sur 31 · B. IL · texte numérisé non relu

B. IL

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comme les araignées. Mais ces six classes ont une miillitudc de divisions et de subdivisions qui réunissent les espèces d'insectes de formes et d'instincts les plus disparates, et qui en séparent beaucoup d'autres qui on t d'ailleurs entre elles beaucoup

d'analogie.

Quoi qu'il en soit, cet ordre d'animaux paraît particulièrement affecté aux arbres. Pline observe que les fourmis sont très-friandes des graines du cyprès. Il dit qu^ellcs attaquent les cônes qui les renferment , quand ils s'entr'ouvrent dans leur maturité, sans y en laisser une seule; et il regarde comme un miracle de la nature, qu'un si petit animal détruise la semence d'un des plus grands arbres du monde. Je crois qu'on ne pourra jamais établir, dans les diverses tribus d'insectes, un véritable ordre, et dans leur étude, l'utilité et l'agrément dont elle est susceptible , qu'en les rapportant aux diverses parties des végétaux. Ainsi, on rapporterait aux nectaires des fleurs les papillons et les mouches qui ont des trompes, pour en recueillir les sucs : à leurs étamines, les mouches qui, comme les abeilles, ont des cuillers creusées clans leurs cuisses garnies de poils pour en serrer les poussières, et quatre ailes pour emporter leur butin : aux feuilles des plantes, les mouches communes et les gallinsectes, qui ont des pieux pointus et creux pour y faire des incisions et en boire les liqueurs : aux graines , les scarabées, comme les charançons, qui devaient s'y enfoncer pour vivre de leur farine, et qui ont leurs ailes renfermées dans

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des étais pour ne pas les gâter, et des râpes pour y faire des ouvertures : aux tiges, les vers qui sont tout nus, parce qu'ils n'avaient pas besoin d'être vêtus dans la substance du bois qui les abrite de toutes parts; mais ils ont des tarières avec lesquelles ils viennent quelquefois à bout de détruire des forets : enfin , aux débris de toute espèce , les fourmis qui ont des pinces et l'instinct de se réunir en corps pour dépecer et emporter tout ce qui leur convient. La desserte de cette grande table végétale est entraînée par les pluies aux rivières , et de là à la mer, où elle présente un nouvel ordre de relations avec les poissons. Il est digne de remarque, que les plus puissants appâts qu'on puisse leur présenter sont tirés du règne végétal, et particulièrement des graines ou des substances des plantes qui ont les caractères aquatiques que nous avons indiqués, telles que la coque du Levant, le souchet de Smyrne, le suc de tithymale, le nard celtique, le cumin, l'anis, l'ortie, la marjolaine, la racine d'aristoloche et la graine de chènevis. Ainsi, les relations de ces plantes avec les poissons confirment ce que nous avons dit de celles de leurs graines avec les eaux.

Ce serait en rapportant les divers tribus d'insectes aux diverses parties des plantes, que nous verrions les raisons qui ont déterminé la nature à donner à ces petits animaux des figures si extraordinaires. Nous connaîtrions les usages de leurs outils, dont la plupart nous sont inconnus, et nous aurions de nouveaux sujets d'admirer rintelligence

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divine et de perfectionner la nôtre. D'un autre côté, cette lumière répandrait le plus grand jour sur beaucoup de parties des plantes dont les botanistes ignorent l'utilité, parce qu'elles n'ont de convenances qu'avec les animaux. Je suis persuadé qu'il n'y a pas un végétal qui n'ait au moins un individu de chacune des six classes générales d'insectes , reconnues par les naturalistes. Comme la nature a divisé chaque genre de plantes en diverses espèces , pour les rendre capables de croître dans différents sites , elle a divisé de même chaque genre d'insectes en diverses espèces , pour les rendre propres à habiter différentes espèces de plantes. Elle a peint pour cette raison, et numéroté de mille manières diverses , mais invariables, les divisions presque infinies de la même branche. Par exemple , on trouve constamment sur l'orme le beau papillon appelé brocatelle d'or , à cause de sa riche couleur. Celui qu'on nomme les quatre omicron^ et qui vit je ne sais où, produit toujours des descendants qui portent cette lettre grecque imprimée quatre fois sur leurs ailes. H y a une espèce d'abeille à cinq crochets , qui ne vit que sur les fleurs radiées ; sans ces crochets, elle ne pourrait se cramponner sur les miroirs plans de ces fleurs , et se charger de leurs étamines aussi aisément que l'abeille commune, qui travaille, pour l'ordinaire, au fond de celles dont la corolle est profonde.

Ce n'est pas que je pense qu'une plante nourrisse dans ses diverses variétés toutes les branches collatérales d'une famille d'insectes. Je crois que

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chaque genre , parmi ceux-ci , s'étend beaucoup plus loin que le genre des plantes qui lui sert principalement de base. En cela, la nature manifeste une autre de ses lois, par laquelle elle a rendu ce qu'il y a de meilleur, le plus commun. Comme l'animal est d'une nature supérieure au végétal , les espèces du premier sont plus multipliées et plus répandues que celles du second. Par exemple, il n'y a pas seize cents espèces de plantes dans les environs de Paris % et on y compte près de six mille espèces de mouches. Je présume donc que les diverses tribus des plantes se croisent avec celles des animaux , ce qui rend leurs espèces susceptibles de différentes harmonies. On en peut juger par la variété des goûts , dans les oiseaux de la même famille. La fauvette à tête noire niche dans les lierres ; la fauvette à tète rousse des murailles, dans le voisinage des chènevières; la fauvette brune, sur les arbres des grands chemins où elle compose son nid de crins de cheval. On en compte de douze espèces dans nos climats, qui ont chacune leur département. Nos diverses sortes d'alouettes sont aussi réparties à différents sites, aux bois, aux prés, aux bruyères , aux terres labourées et aux rivages de la mer.

Il y a des observations bien intéressantes à faire sur les durées des végétaux , qui sont inégales , quoique soumises aux influences des mêmes éléinents. Le chêne sert de monumentaux nations, et le nostoc, qui croit à ses pieds, ne vit qu'un

Les cryptogames lie sont pas compris dans ce uombre.

jour. Tout ce que j'en peux dire en général, c'est que le temps de leur dépérissement n'est point réglé sur celui de leur accroissement, ni celui de leur fécondité proportionné à leur faiblesse, aux climats ou aux saisons , comme on l'a prétendu. Pline * cite des yeuses , des planes et des cyprès qui existaient de son temps, et qui étaient plus anciens que Rome, c'est-à-dire , qui avaient plus de sept cents ans. Il dit qu'on voyait encore auprès de Troie, autour du tombeau d'Ilus , des chênes qui y étaient du temps que Troie prit le nom d'ilium , ce qui fait une antiquité bien plus reculée. J'ai vu en Basse-Normandie, dans le cimetière d'une église de village, un vieux if planté du temps de Guillaume-le-Conquérant ; il est encore chargé de verdure, quoique son tronc caverneux et tout percé à jour ressemble aux douves d'un vieux tonneau. Il y a des buissons même qui semblent immortels; on trouve, en plusieurs endroits du royaume, des aubépines que la dévotion des peuples a consacrées par des images de la bonne Vierge, qui durent depuis plusieurs siècles, comme on peut le vérifier par les titres des chapelles qu'on a bâties auprès. Mais, en général, la nature a proportionné la durée et la fécondité des plantes aux besoins des animaux. Beaucoup de plantes périssent aussitôt qu'elles ont donné leurs graines , qu'elles abandonnent aux vents ; il y en a , telles que les champignons , qui ne vivent que quelques jours, comme les espèces de mouches qui s'en nourrissent. D'autres con-

* Histoire naturelle, liv. xvi, chap. xliv.

DE LA NATUKL. 35()

servent leur semence tout l'hiver , pour Tusage (les oiseaux; tels sont la plupart des buissons. La Fécondité des plantes n'est pas proportionnée à leur petitesse , mais à la fécondité de l'espèce animale qui doit s'en nourrir : le panic, le petit mil, et quelques autres graminées si utiles aux bétes et aux hommes, produisent incomparablement plus de grains que beaucoup de plantes plus grandes et plus petites qu'elles. Il y a beaucoup d'herbes qui ne se réperpétuent par leurs semences qu'une lois dans un an ; mais le mouron se renouvelle par les siennes jusqu'à sept à huit fois , sans être interrompu même par l'hiver. H donne des grains mûrs, six semaines après qu'il a été semé. La capsule qui les renferme se renverse alors vers la terre et s'entr'ouvre , pour les laisser emporter aux vents et aux pluies qui les ressèment partout. Cette plante assure, toute l'année, la subsistance des petits oiseaux (fens nos climats. Ainsi, la Providence est d'autant plus grande que sa créature est plus faible.

D'autres plantes ont des relations d'autant plus touchantes avec les animaux , que les climats et les saisons semblent exercer plus de rigueur envers ceux-ci. Si ces convenances étaient approfondies , elles expliqueraient toutes les variétés de la végétation dans chaque latitude et dans chaque saison. Pourquoi, par exemple, la plupart des arbres du nord perdent-ils leurs feuilles en hiver, et pourquoi ceux du midi les conservent-ils toute l'année ? pourquoi, malgré le froid des hivers du nord , Icîv

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sapins y restent-ils couverts de verdure? Il est difficile d'en trouver la cause ; mais il est aisé d'en reconnaitre la fin. Si les bouleaux et les mélèzes du nord laissent tomber leurs feuilles à l'entrée de l'hiver, c'est pour donner des litières aux bétes des forêts ; et si le sapin pyramidal y conserve les siennes, c'est pour leur ménager des abris au milieu des neiges. Cet arbre offre alors aux oiseaux les mousses qui sont suspendues à ses branches , et ses cônes remplis de pignons mûrs. Souvent dans son voisinage , des bocages de sorbiers font briller, pour eux, leurs grappes de baies écarlates. Dans les hivers de nos climats, plusieurs arbrisseaux toujours verts, comme le lierre, l'alaterne , et d'autres qui restent chargés de baies noires ou rouges qui tranchent avec les neiges, comme- les troènes, les épines et les églantiers, présentent aux volatiles des habitations et des aliments. Dans les pays de la zone torride , la terre est tapissée de liarifes fraîches , et ombragée d'arbres au large feuillage, sous lesquels les animaux trouvent de la fraîcheur. Les arbres mêmes de ces climats semblent craindre d'exposer leurs fruits aux brûlantes ardeurs du soleil : au lieu de les dresser en cônes, ou d'en couvrir la circonférence de leur tête, ils les cachent souvent sous un feuillage épais , et les portent attachés à leur tronc ou à la naissance de leurs branches; tels sont les jacquiers, les palmiers de toutes les espèces, les papayers et une multitude d'autres. Si leurs fruits n'invitent pas au-dehors les animaux par des couleurs apparentes , ils les ap-

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pellcnt par des bruits. Les lourds cocos, en tombant de la hauteur de l'arbre qui les porte , font retentir au loin la terre. Les siliques noires du canelicier , lorsqu'elles sont mûres et que le vent les agite , font , en se choquant , le bruit du tictac d'un moulin. Quand le fruit grisâtre du genipa des Antilles tombe dans sa maturité, il pète à terre comme un coup de pistolet*. A ce signal, sans doute, plus d'un convive vient chercher sa réfection. Ce fruit semble particulièrement destiné aux crabes de terre , qui en sont très-friands, et qui s'engraissent, en très-peu de temps , par cette nourriture. Il leur aurait été fort inutile de l'apercevoir dans l'arbre où ils ne peuvent grimper; mais ils sont avertis du moment où il est bon à manger , par le bruit de sa chute. D'autres fruits, comme les jacqs et les mangues , frappent l'odorat des animaux à une si grande distance , qu'on les sent de plus d'un quart de lieue , quand on est au-dessous du vent. Je crois que cette propriété d'être fort odorants, est commune aussi à ceux de nos fruits qui se cachent sous leur feuillage, tels que les abricots. Il y a d'autres végétaux qui ne se manifestent, pour ainsi dire, aux animaux que pendant la nuit. Lejalap du Pérou, ou belle-de-nuit, n'ouvre ses fleurs, très-parfumées, que dans l'obscurité. La fleur de capucine , qui est du même pays , jette dans les ténèbres une lumière plîosphorique , observée, dans l'espèce vivace, par la fille du célèbre Linnée. Les propriétés de ces plantes donnent une heureuse idée de ces beaux

* Voyez le P. Du Tertre, Histoire des Antilles.

climats , où les nuits sont assez calmes et assez éclairées pour ouvrir un nouvel ordre de société entre les animaux. Il y a même des insectes qui n'ont besoin d'aucun phare qui les guide dans leurs courses nocturnes. Ils portent avec eux leur lanterne; telles sont les mouches lumineuses. Elles se répandent quelquefois dans des bosquets d'orangers , de papayers et d'autres arbres fruitiers , au milieu de la nuit la plus sombre. Elles lancent à la fois, par plusieurs battements d'ailes réitérés, une douzaine de jets d'un feu qui éclaire les feuilles et les fruits des arbres où elles se reposent, d'une lumière dorée et bleuâtre*: puis, cessant tout-à-coup leurs mouvements , elles les replongent dans l'obscurité. Elles recommencent alternativement ce jeu pendant toute la nuit. Quelquefois il s'en détache des essaims tout brillants de lumière, qui s'élèvent en l'air, comme les gerbes d'un feu d'artifice.

Si on étudiait les rapports que les plantes ont avec les animaux, on y reconnaîtrait l'usage de beaucoup de parties que l'on regarde souvent comme des productions du caprice et du désordre de la nature. Ces rapports sont si étendus, qu'on peut dire qu'il n'y a pas un duvet de plante, un entrelacement de buisson, une cavité, une couleur de feuille, une épine qui n'ait son utilité. On remarque surtout ces harmonies admirables avec les logements et les nids des animaux. S'il y a dans les pays chauds des plantes chargées de duvet, c'est qu'il y a des teignes toutes nues qui en tondent les

Voyez le P. Du Tertre, Histoire des Antilles.

poils, et qui s'en font des liabils. On trouve, sur les bords de l'Amazone, une espèce de roseau de \ingl-cinq à trente pieds de hauteur, dont le sommet est terminé par une grosse boule de terre. Cette boule est l'ouvrage des fourmis , qui s'y retirent dans le temps des pluies et des inondations périodiques de ce fleuve : elles montent et descendent par la cavité de ce roseau , et elles vivent des débris qui surnagent alors autour d'elles à la surface des eaux. Je présume que c'est pour offrir de semblables retraites à plusieurs petits insectes, que la nature a creusé les tiges de la plupart des plantes de nos rivages *. La vallisneria ^^, qui croît dans les eaux du Rhône , et qui porte sa fleur sur une tige en spirale, qu'elle alonge à proportion de la rapidité des crues subites de ce fleuve , a des trous

Toutes ces observations sur la vallisneria sont tirées d'un voyage en France, en Italie et aux îles de l'Archipel, fait par un Anglais en lySo. Mais elles renferment plusieurs erreurs: d'abord, ces fleurs n'ont pas reçu des tiges en spirales pour se préserver des crues subites des fleuves. Il y a dans ce phénomène quelque chose de plus singulier et de plus admirable. La vallisneria est une plante dioïque: les fleurs femelles croissent séparément sur de longs pédoncules roulés en tire-bourre , et qui ne s'alongent qu'à l'époque de la fécondation. C'est alors qu'elles s'élèvent à la superficie de l'eau. Cependant les fleurs mâles , attachées à des pédoncules très-courts , n'ont pas la faculté de se mouvoir, et c'est justement à cette époque que, par une seconde prévoyance, leur tige se brise avec effort, et que , dégagées des liens qui les retenaient loin des fleurs femelles , elles viennent les couvrir de leur poussière vivifiante. Bientôt après, les fleurs à spirales , devenues fécondes , resserrent les anneaux de leurs tiges, et ramenées peu à peu au fond des eaux, elles y reprennent leur première place, et y déposent leurs postérités. Cette plante, qui sera toujours un sujet d'étonnement pour les naturalistes , croît dans les fleuves d'Italie et du midi de la France. Les voyageurs l'ont également retrouvée dans l'Amérique septentrionale et à la Nouvelle-Hollande.

percés à la base de ses feuilles, dont Fusage est bien plus extraordinaire. Si on déracine cette plante, et qu'on la mette dans un grand vase plein d'eau, on aperçoit à la base de ses feuilles des masses d'une gelée bleuâtre , qui s'alonge insensiblement en pyramides d'un beau rouge. Bientôt ces pyramides se sillonnent de cannelures, qui se détachent du sommet, se renversent tout autour, et présentent, par leur épanouissement, de trèsjolies fleurs formées de rayons pourpres, jaunes et bleus. Peu à peu, chacune de ces iieurs sort de la cavité où elle est contenue en partie , et s'écarte à quelque distance de la plante , en y restant cependant attachée par un filet. On voit alors chacun des rayons dont ces fleurs sont composées se mouvoir d'un mouvement particulier, qui communique un mouvement circulaire à l'eau, et précipite au centre de chacune d'elles tous les petits corps qui nagent aux environs. Si on trouble, par quelque secousse , ces développements merveilleux , sur-le-champ chaque filet se retire , tous les rayons se ferment, et toutes les pyramides rentrent dans leurs cavités; car ces prétendues (leurs sont des polypes.

Il y a dans certaines plantes des parties qu'on regarde comme les caractères d'une nature agreste , qui sont, comme tout le reste de ses ouvrages, des preuves de la sagesse et de la providence de son Auteur ; telles sont les épines. Leurs formes sont variées à l'infini , surtout dans les pays chauds. 11 y en a de faites en scies, en hameçons, en aiguilles.

en fer de hallebardes , et en chausses-trapes. Il y en a de rondes comme des alênes , de triangulaires comme des carrelets , et d'aplaties comme des lancettes. Il n'y a pas moins de variété dans leurs agrégations. Les unes sont rangées sur les feuilles par pelotons, comme celles de la raquette; d'autres par rubans, comme celles des cierges. Il y en a qui sont invisibles, comme celles de l'arbrisseau des lies Antilles , appelé bois de capitaine. Les feuilles de ce redoutable végétal paraissent endessus nettes et luisantes; mais elles sont couvertes en-dessous d'épines très-fines, qui y sont tellement couchées, que, pour peu qu'on y porte la main , elles entrent dans les doigts. Il y a d'autres épines qui ne sont posées que sur les tiges des plantes , d'autres sont sur leurs branches. On n'en trouve guère , dans nos climats , que sur des buissons et sur quelques herbes; mais elles sont répandues, aux Indes , sur beaucoup d'espèces d'arbres. Leurs formes et leurs dispositions très -variées ont des relations , dont la plupart nous sont inconnues , avec les défenses des oiseaux qui y vivent. Il était nécessaire que beaucoup d'arbres de ces pays portassent des épines, parce qu'il y a beaucoup de quadrupèdes qui y grimpent pour manger les œufs et les petits des oiseaux , tels que les singes , les civettes, les tigres, les chats sauvages, les piloris, les opossums, les rats palmistes, et même les rats communs. L'acacia ^^ de l'Asie offre aux oiseaux des retraites qui sont impénétrables à leurs ennemis. Il ne porte point d'épines sur son tronc et

dans ses branches ; mais à dix ou douze pieds de hauteur, précisément à l'endroit où les branches de l'arbre se divisent , il y a une ceinture de plusieurs rangs de larges épines de dix à douze pouces de longueur, et hérissées à peu près comme des fers de hallebardes. Le collet de l'arbre en est environné , de manière qu'aucun quadrupède n'y peut monter. L'acacia de l'Amérique, appelé improprement faux acacia, a les siennes figurées en crochets et parsemées dans ses rameaux , sans doute par quelque rapport inconnu d'opposition avec l'espèce de quadrupède qui fait la guerre à l'oiseau qui l'habite. H y a aux îles Antilles des arbres qui n'ont point d'épines, mais qui sont bien plus ingénieusement protégés que s'ils en avaient. Une plante qui est connue dans ces pays sous le nom de chardon épineux , qui est une espèce de cierge rampant, attache ses racines, semblables h des filaments, au tronc d'un de ces arbres, et elle court à terre tout autour, bien loin de là, en croisant ses branches l'une sur l'autre , et en formant une enceinte dont aucun quadrupède n'ose approcher. Elle porte d'ailleurs un fruit très-agréable à manger. En voyant un arbre dont le feuillage est innocent, rempli d'oiseaux qui y font leurs nids, entouré à sa racine d'un de ces chardons épineux , on dirait d'une de ces villes de commerce sans défense, où tout paraît accessible, mais qui est protégée aux environs par une citadelle qui l'entoure de ses longs retranchements. Ainsi l'arbre est d'un côté et son épine de l'autre.

DE LA NATURE. SGy

Les quadrupèdes qui vivent des œui's des oiseaux seraient Tort embarrasses, si quelquefois la nature ne faisait eroître , au haut de ces mêmes arbres, un végétal d'une forme très-extraordinaire, qui leur en ouvre raccés. Il est en tout l'opposé du chardon épineux. C'est une racine de deux pieds de long, grosse comme la jambe, picotée comme si on l'eût piquée avec un poinçon , et liée à une branche de l'arbre par une multitude de filaments , à peu près comme le chardon épineux est attaché au bas de son tronc. Elle en tire , comme lui, sa nourriture, et jette dix à douze grandes feuilles en cœur, de trois pieds de long et de deux pieds de large, semblables aux feuilles de nymphœa. Le P. Du Tertre l'appelle fausse racine de Chine. Ce qu'il y a encore de plus étrange, c'est que du haut de l'arbre où elle est placée, elle jette à plomb des cordes très-fortes , grosses comme des tuyaux de plume dans toute leur longueur, qui viennent s'enraciner à terre. La plante ne sent rien, et ses cordes sentent l'ail. Sans doute, quand un singe ou tel autre animal grimpant aperçoit ce large étendard de verdure, l'arbre a beau être entouré d'épines à son pied, ce signal lui annonce qu'il a des correspondances dans la place : l'odeur des cordons qui descendent jusqu'à terre lui indique son échelle, même pendant la nuit; et pendant que les oiseaux dorment tranquillement sur leurs nids , en se fiant à leurs fortifications , l'en-* nemi s'empare de la ville par les faubourgs.

Dans ces pays, les épines des arbres défendent

jusqu'aux insectes. Les abeilles y font du miel dans de vieux troncs d'arbres épineux creusés par le temps. Il est bien remarquable que la nature , qui a donné cette ressource aux abeilles de l'Amérique, leur a refusé des aiguillons, comme si ceux des arbres suffisaient à leur défense. Je crois que c'est par cette raison , à laquelle on n'a pas fait attention , qu'on n'a jamais pu élever aux iles Antilles des mouches à miel du pays. Sans doute elles refusaient d'habiter les ruches domestiques, parce qu'elles ne s'y croyaient pas en sûreté; mais elles s'y seraient peut-être déterminées, si on avait garni d'épines les ruches qu'on leur a présentées. Si la nature emploie les épines pour défendre jusqu'aux mouches des insultes des quadrupèdes, elle se sert quelquefois des mêmes moyens pour délivrer J les quadrupèdes de la persécution des mouches com- f munes. A la vérité, elle a donné à ceux qui y sont . le plus exposés, des crinières et des queues garnies de longs crins pour les écarter; mais la multiplication de ces insectes est si rapide dans les saisons et les pays chauds et humides, qu'elle pourrait devenir funeste à tous les animaux. Une des barrières végétales que la nature leur oppose, est la dionaea muscipula. Cette plante porte sur une même branche des folioles opposées, enduites d'une liqueur sucrée semb-lable à la manne , et hérissées de pointes très-aiguës. Lorsqu'une mouche se pose sur une de ces folioles, elles se rapprochent sur-le-champ comme les mâchoires d'un piège à loup , et la mouche se trouve embrochée de toutes parts. II y a

DE LA NATURE. 36g

une autre diouîiea qui prend ces insectes avec sa Heur. Quand une mouche en veut sucer les nectaires, la corolle, qui est tubulée, se l'erme au collet, la saisit par la trompe, et la fait mourir ainsi. Elle croit au Jardin du Roi. Nous observerons que sa fleur en godet est blanche et rayée de rouge, et que ces deux couleurs attirent partout les mouches, qui sont très-avides de lait et de sang.

Il y a des plantes aquatiques qui portent des épines propres à prendre des poissons. On voit au Jardin du Roi une plante de l'Amérique, appelée martinia, dont la fleur a une odeur très-agréable, et qui, par la forme de ses feuilles arrondies, le lissé de leurs queues et de ses tiges, a tous les caractères aquatiques dont nous avons parlé. Elle a encore ceci de particulier, qu'elle transpire si fortement, qu'elle paraît au toucher comme si elle était mouillée. Je ne doute donc pas que cette plante ne croisse en Amérique sur le bord des eaux. Mais la gousse qui enveloppe ses graines a un caractère nautique fort extraordinaire. Elle ressemble à un poisson à demi desséché, blanc et noir, avec une longue nageoire sur le dos. La queue de ce poisson est fort alongée, et finit en pointe trèsaiguë, courbée en hameçon. Cette queue se partage ordinairement en deux, et présente ainsi deux hameçons. La configuration de ce poisson végétal est tout-à-fait semblable en grandeur et en forme à l'hameçon dont on se sert sur mer pour prendre des dorades, et à la tête duquel on figure en linge un poisson volant, excepté que l'hameçon à dorade B. II. 24

n'a qu'un crochet, et que la gousse de la martinia en a deux, ce qui doit rendre son effet plus sûr. Cette gousse renferme plusieurs graines noires, ridées, et semblables à des crottes de mouton aplaties.

Comme j'ai peu de livres de botanique , j'ignorais d'où la martinia était originaire; mais, ayant consulté dernièrement l'ouvrage de Linnéc, j'ai trouvé qu'elle venait de la Vera-Cruz. Ce fameux naturaliste ne trouve h cette gousse que l'apparence d'une tète de bécasse; mais, s'il avait vu des hameçons à dorade, il n'eût pas balancé à y reconnaître cette ressemblance , d'autant que le bout de ce prétendu bec se recourbe en deux crochets qui piquent comme des épingles, et sont, ainsi que toute la gousse, et la queue qui la tient à la tige, d'une matière ligneuse et cornée, très-difficile à rompre. Jean de Laet"^ dit que le terrain de la Vera-Cruz est au niveau de la mer, et que son port, appelé Saint-Jean de Hulloa, est formé d'une petite île qui est au ras de l'eau ; en sorte , dit-il, que quand la marée est fort grosse , elle en est toute couverte. Ces inondations sont fort communes dans le fond du golfe du Mexique, comme on peut le voir dans la relation que Dampicr nous a donnée de la baie de Campêche, qui est dans le voisinage. Je présume de là que la martinia, qui croît sur les rivages inondés de la Vera-Cruz, a quelques relations qui nous sont inconnues avec les poissons de la mer; d'autant que les semences de plusieurs arbres et plantes de ces contrées, rapportées par

Histoire des Indes occidentales , livre v , chapitre xvm.

DB LA NATURl^. 37 1

Jean de Lact, ont. des formes nautiques très-cu-

rieuses *.

Il n'est pas besoin d'aller chercher dans les plantes étrangères des relations végétales avec les animaux. La ronce, qui donne dans nos champs des abris à tant de petits oiseaux, a ses épines formées en crochets; de sorte que non-seulement elle empêche les troupeaux de troubler les asiles des oiseaux, mais elle leur accroche bien souvent quelques flocons de laine ou de poil , propres à garnir des nids, en représailles de leurs hostilités, et comme une indemnité de leurs dommages. Pline prétend que c'est à cette occasion qu'est née la haine de la linotte et de l'âne. Ce quadrupède, dont le palais est à l'épreuve des épines , broute souvent le buisson où la linotte fait son nid. Elle est si effrayée de sa voix, qu'elle en jette, dit-il, ses œufs à bas; et, quand ses petits sont nouvellement éclos, ils en meurent de peur. Mais elle lui fait la guerre à son tour, en se jetant sur les égratignures que lui font les épines, et en becquetant sa chair jusqu'aux os. Ce doit être un spectacle curieux de voir le combat de ce petit et mélodieux oiseau, contre ce lourd et bruyant animal, d'ailleurs sans malice.

Si on connaissait les relations animales des plantes, nous aurions sur les instincts des bêtes bien des lumières que nous n'avons pas. Nous saurions l'origine de leurs amitiés et de leurs inimitiés , du

* Voyez la figure de la martinia , tirée d'après nature , planche ix , îorae m des Études.

moins quant à celles qui se forment dans la société ; car pour celles qui sont innées, je ne crois pas que la cause en soit jamais révélée à aucun homme. Celles-là sont d'un autre ordre et d'un autre monde. Comment tant d'animaux sont-ils entrés dans la vie avec des haines sans offense, des industries sans apprentissage, et des instincts plus sûrs que l'expérience ? Comment la puissance électrique a-t-elle été donnée à la torpille, l'invisibilité au caméléon, et la lumière même des astres à une mouche? Qui a appris à la punaise aquatique à glisser sur les eaux , et à une autre espèce de punaise à y nager sur le dos; l'une et l'autre pour attraper la proie qui voltige à leur surface? L'araignée d'eau est encore plus ingénieuse. Elle environne une bulle d'air avec des fils, se met au milieu, et se plonge au fond des ruisseaux, où sa bulle paraît comme un globule de vif-argent. Là, elle se promène à l'ombre des nymphsea, sans rien craindre d'aucun ennemi. Si, dans cette espèce, deux individus de sexe différent viennent à se rencontrer, et se conviennent, les deux globules rapprochés n'en font plus qu'un, et les deux insectes sont dans la même atmosphère. Les Romains qui construisaient , sur les rivages de Baies , des salons sous les flots de la mer, pour jouir de la fraîcheur et du murmure des eaux dans les chaleurs de l'été, étaient moins adroits et moins voluptueux. Si un homme réunissait en lui ces facultés merveilleuses qui sont le partage des insectes , il passerait parmi ses semblables pour un dieu.

Il nous importe au moins de connaître les insectes qui détruisent ceux qui nous sont nuisibles. Nous pouvons profiter de leurs guerres pour vivre en repos. L'araignée attrape les mouches avec des filets; le formicaleo surprend les fourmis dans un entonnoir de sable; richneumon à quatre ailes prend les papillons au vol. H y a une autre espèce d'ichneumon, si petite et si rusée , qu'elle pond un œuf dans l'anus du puceron. L'homme peut multiplier à son gré les familles d'insectes qui lui sont utiles, et parvenir à diminuer le nombre de celles qui font tant de ravages dans ses cultures. Les petits oiseaux de nos bosquets lui offrent, pour ce service, des secours encore plus étendus et plus agréables. Ils ont tous l'instinct de vivre dans son voisinage et dans celui de ses troupeaux. Souvent une seule de leurs espèces suffirait pour écarter de ceux-ci les insectes qui les désolent en été. H y a , dans le nord, un taon, appelé kourma parles Lapons, œstrus rangiferinus par les savants, qui tourmente les rennes domestiques au point de les faire fuir dans les montagnes , et quelquefois de les faire mourir, en déposant ses œufs dans leur peau. On a fait à l'ordinaire, à ce sujet, beaucoup de dissertations, sans y apporter de remède. Je suis persuadé qu'il doit y avoir en Laponie des oiseaux qui délivreraient les rennes de cet insecte dangereux, si les Lapons ne les effrayaient parle bruit de leurs fusils. Ces armes des nations civilisées ont rendu toutes les campagnes barbares. Les oiseaux destinés à embellir l'habitation de l'homme s'en éloignent, ou

ne s'en approchent qu'avec méfiance. On devrait défendre au moins de tirer autour des paisibles troupeaux. Quand les oiseaux ne sont pas effrayés par les chasseurs, ils se livrent à leurs instincts. J'ai vu souvent à l'Ile-de-France une espèce de sansonnet, appelé martin , qu'on y a apporté des Indes, se percher familièrement sur le dos et sur les cornes des bœufs poUr les nettoyer. C'est à cet oiseau que cette île est redevable aujourd hui de la destruction des sauterelles, qui y faisaient autrefois tant de ravages. Dans celles de nos campagnes d'Europe où l'homme exerce encore quelque hospitalité envers les oiseaux innocents, il voit la cigogne bâtir son nid sur le faîte de sa maison; l'hirondelle voltiger dans ses appartements; et la bergeronnette sur le bord des fleuves, tourner autour de ses brebis pour les défendre des moucherons.

Le fondement de toutes ces connaissances porte sur l'étude des plantes. Chacune d'elles est le foyer de la vie des animaux , dont les espèces viennent y aboutir, comme les rayons d'un cercle à leur centre.

Dès que le soleil, parvenu au signe du Bélier, a donné le signal du printemps à notre hémisphère , le vent pluvieux et chaud du sud part de l'Afrique , soulève les mers , fait déborder les fleuves qui engraissent de leur limon les champs voisins , et renverse, dans les forêts, les vieux arbres, les troncs desséchés, et tout ce qui présente quelque obstacle à la végétation future. Il fond les neiges qui couvrent nos campagnes, et s'avançant jusque sous le

polc, il brise et dissout les masses énormes de glace que l'hiver y avait accumulées. Quand cette révolution , connue par toute la terre sous le nom du coup de vent de Téquinoxe, est arrivée au mois de mars, le soleil tourne nuit et jour autour de notre pôle, sans qu'il y ait un seul point, dans tout l'hémisphère septentrional, qui échappe à sa chaleur. A chaque parallèle qu'il décrit dans les cieux , une ceinture de plantes nouvelles éclôt autour du globe. Chacune d'elles paraît successivement au poste et au jour qui lui sont assignés; elle reçoit k la fois la lumière dans ses fleurs et la rosée du ciel dans son feuillage. A mesure qu'elle prend de l'accroissement , les diverses tribus d'insectes qu'elle nourrit se développent aussi. C'est à cette époque que chaque espèce d'oiseau se rend à l'espèce de plante qui lui est connue, pour y faire son nid et y nourrir ses petits, de la proie animale qu'elle lui présente, au défaut des semences qu'elle n'a pas encore produites. On voit bientôt accourir les oiseaux voyageurs, qui viennent en prendre aussi leur part. D'abord, l'hirondelle vient en préserver nos maisons, en bâtissant son nid à l'entour. Les cailles quittent l'Afrique, et rasant les flots de la Méditerranée , elles se répandent par troupes innombrables dans les vastes prairies de l'Ukraine. Les francolins remontent au nord jusque dans la Laponie. Les canards, les oies sauvages, les cygnes argentés, formant dans les airs de longs triangles , s'avancent jusque dans les îles voisines du pôle. La cigogne , jadis adorée dans l'Egypte qu'elle aban-

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donne, traverse l'Europe, et s'arrête çà et là jusque dans les villes, sur les toits de l'Allemagne hospitalière. Tous ces oiseaux nourrissent leurs petits des insectes et des reptiles que les herbes nouvelles font éclore. C'est alors que les poissons quittent en foule les abîmes septentrionaux de l'Océan , attirés aux embouchures des fleuves , par des nuées d'insectes qui sont entraînés dans leurs eaux, ou qui éclosent le long de leurs rivages. Ils remontent en flotte contre leurs cours, et s'avancent en bondissant jusqu'à leurs sources; d'autres, comme les nord-capers, se laissent entraîner au courant général de l'Océan atlantique , et apparaissent , comme des carènes de vaisseaux , sur les côtes du Brésil et sur celles de la Guinée. Les quadrupèdes mêmes entreprennent alors de longs voyages. Les uns vont du midi au nord avec le soleil , d'autres d'orient en occident. Il y en a qui côtoient les âpres chaînes des montagnes; d'autres suivent le cours des fleuves qui n'ont jamais été navigues; de longues colonnes de bœufs pâturent en Amérique le long des bords du Méchassipi, qu'ils font retentir de leurs mugissements. Des escadrons nombreux de chevaux traversent les fleuves et les déserts de la Tartarie; et des brebis sauvages errent en bêlant au milieu de ces vastes solitudes. Ces troupeaux n'ont ni pâtres ni bergers qui les guident dans les déserts, au son des chalumeaux; mais le développement des herbes qui leur sont connues détermine les moments de leurs départs et les termes de leurs courses. C'est alors que chaque animal habite son

site naturel, et se repose à Tombre du végétal de ses pères : c'est alors que les chaînes de l'harmonie se resserrent, et que tout étant animé par des consonnances ou par des contrastes, les airs, les eaux, les forets et les rochers, semblent avoir des voix , des passions et des murmures.

Mais ce vaste concert ne peut être saisi que par des intelligences célestes. Il suffît à l'homme, pour étudier la nature avec fruit , de se borner à l'étude d'un seul végétal. Il faudrait, pour cet effet , choisir un arbre antique dans quelque lieu solitaire. On jugerait aisément, aux caractères que j'ai indiqués, s'il est dans son site naturel, mais encore mieux à sa beauté et aux accessoires dont la nature l'accompagne toujours, quand la main de l'homme n'en dérange point les opérations. On observerait d'abord ses relations élémentaires et les caractères frappants qui distinguent les espèces du même genre, dont les unes naissent aux sources des fleuves, et les autres à leurs embouchures. On examinerait ensuite ses convolvulus , ses mousses , ses guis, ses scolopendres, les champignons de ses racines, et jusqu'aux graminées qui croissent sous son ombre. On apercevrait dans chacun de ces végétaux de nouveaux rapports élémentaires, convenables aux lieux qu'ils occupent, et à l'arbre qui les porte ou qui les abrite. On donnerait ensuite son attention à toutes les espèces d'animaux qui viennent y habiter, et on serait convaincu que, depuis le limaçon jusqu'à l'écureuil , il n'y en a pas un qui n'ait des rapports déterminés et caractéris-

tiques avec les dépendances de sa végétation. Si cet arbre se trouvait au milieu d'une forêt bien ancienne elle-même , il est probable qu'il aurait dans son voisinage l'arbre que la nature fait contraster avec lui dans le même site ; comme , par exemple, le bouleau avec le sapin. Il est encore probable que les végétaux accessoires et les animaux de celui-ci contrasteraient pareillement avec ceux du premier. Ces deux sphères d'observations s'éclaireraient mutuellement , et répandraient le plus grand jour sur les mœurs des animaux qui les fréquentent. On aurait alors un chapitre entier de cette immense et sublime histoire de la nature , dont nous ne connaissons pas encore l'alphabet.

Je suis sûr que sans fatigue, et presque sans peine , on ferait les découvertes les plus curieuses ; quand on n'en étudierait qu'un seul, on y trouverait une foule d'harmonies ravissantes. Pour jouir de quelques tableaux imparfaits en ce genre , il faut avoir recours aux voyageurs. Nos ornithologistes, enchaînés parleurs méthodes, ne songent qu'à grossir leur catalogue , et ne connaissent , dans les oiseaux , que les pâtes et le bec. Ce n'est point dans les nids qu'ils les observent, mais à la chasse et dans leur gibecière. Ils regardent même les couleurs de leurs plumes comme des accidents. Cependant ce n'est pas au hasard que la nature a peint, sur les rivages du Brésil, d'un beau rouge incarnat , et qu'elle a bordé de noir l'extrémité des ailes de l'ouara , espèce de corlieu qui habite

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le feuillage glauque des palétuviers qui naissent au sein des flots, et qui ne portent point de fleurs apparentes. Le savia, autre oiseau du même climat , a le ventre jaune et le reste du plumage gris. Il est de la grosseur d'un moineau , et il se perche sur les poivriers dont les fleurs sont sans éclat , mais dont il mange les graines , qu'il ressème partout. A ces convenances il faut joindre celles du site , qui tire lui-même tant de beauté du végétal qui l'ombrage. Ces harmonies sont rapportées par le P. François d'Abbeville. Suivant l'Histoire des Voyageurs de l'abbé Prévost , il y a sur les bords du Sénégal un arbre fluviatile, dont les feuilles sont épineuses et les branches pendantes en arcades. Il est habité par des oiseaux appelés kurbalos ou pécheurs, de la taille d'un momeau, et variés de plusieurs sortes de couleurs. Leur bec est fort long, et armé de petites dents comme une scie. Ils font leurs nids de la grosseur d'une poire. Ils les composent de terre, de plumes, de pailles, de mousse, et les attachent à un long fil, à l'extrémité des branches qui donnent sur la rivière, afin de se mettre à l'abri des serpents et des singes qui trouvent quelquefois les moyens d'y grimper. Il n'y a personne qui ne prenne ces nids , à quelque distance , pour les fruits de l'arbre. Il y a de ces arbres qui en ont jusqu'à mille. On voit ces kurbalos voltiger sans cesse sur l'eau et rentrer dans leurs nids , avec un mouvement qui éblouit les yeux. Suivant le P. Charlevoix , il croît en Virginie , sur les bords des lacs , un smilax à feuilles de laurier, qui pousse

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(le sa racine plusieurs tiges dont les branches embrassent tous les arbres qui l'environnent, et montent à plus de seize pieds de hauteur. Elles forment en été une ombre impénétrable, et en hiver une retraite tempérée pour les oiseaux. Ses fleurs sont peu apparentes, et ses fruits viennent en grappes rondes , chargées de grains noirs. Ce smilax a pour habitant principal un geai fort beau. Cet oiseau porte sur sa tête une longue crête noire , qu'il dresse quand il veut. Son dos est d'un pourpre sombre. Ses ailes sont noires en-dedans, bleues endehors, et blanches aux extrémités, avec des raies noires à travers chaque plume. Sa queue est bleue, et marquée des mêmes raies que ses ailes; et son cri n'est pas désagréable. Il y a des oiseaux qui ne logent pas sur leur plante favorite , mais vis-à-vis. Tel est le colibri qui se niche souvent, aux îles Antilles , sur un fétu de la couverture d'une case , pour vivre sous la protection de l'homme. Dans nos climats, le rossignol place son nid à couvert dans un buisson , en choisissant de préférence les lieux où il y a des échos , et en observant de l'exposer au soleil du matin. Ces précautions prises, il se place aux environs, contre le tronc d'un arbre; et là, confondu avec la couleur de son écorce, et sans mouvement, il devient invisible. Mais bientôt il anime de son divin ramage l'asile obscur qu'il s'est choisi , et il efface par l'éclat de son chant celui de tous les plumages.

Mais quelques charmes que puissent répandre les animaux et les plantes sur les sites qui leur sont

DF LA NATURE. 38i

assignes par la nature, je ne trouve point qu'un paysage ait toute sa beauté, si je n'y vois au moins une petite cabane. L'habitation de l'homme donne, à chaque espèce de végétal, un nouveau degré d'intérêt ou de majesté. Il ne faut souvent qu'un arbre pour caractériser, dans un pays, les besoins d'un peuple et les soins de la Providence. J'aime à voir la famille d'un Arabe sous le dattier du désert, et le bateau d'un insulaire des Maldives, chargé de cocos, sous les cocotiers de leurs grèves sablonneuses. La hutte d'un pauvre nègre sans industrie me plaît sous un calebassier qui porte toutes les pièces de son ménage. Nos hôtels fastueux ne sont, à la ville, que des maisons bourgeoises; à la campagne, ce sont des châteaux, des palais, des temples. Les longues avenues qui les annoncent se confondent avec celles qui font communiquer les empires. Ce n'est pas, à la vérité, ce que je trouve de plus intéressant dans nos paysages. Je leur ai préféré souvent la vue d'une petite cabane de pécheur, bâtie sur le bord d'une rivière. Je me suis reposé quelquefois avec délices à l'ombre des saules et des peupliers où étaient suspendues des nasses faites de leurs propres rameaux.

Nous allons, à notre ordinaire, jeter un coupd'oeil rapide sur les harmonies des plantes avec l'homme ; et afin de mettre au moins un peu d'ordre dans une matière aussi abondante, nous diviserons encore ces harmonies, par rapport à l'homme même, en élémentaires, en végétales, en animales , et en humaines proprement dites, ou alimentaires.

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