‹ Œuvres complètesChapitre 3 sur 31 · Tome I, page Sy · texte numérisé non relu

Tome I, page Sy

développement et de leur fécondation. Les anciens avaient reconnu dans plusieurs plantes des mâles et des femelles, et une fécondation par des émanations dépoussières séminales, telle que dans les palmiers dattiers. Nous avons appliqué cette loi à tout le règne végétal. Elle est, en effet, très-répandue; mais combien de végétaux se propagent encore par des rejetons, par des tronçons, par des traînasses, par les extrémités de leurs branches I Voilà , dans le même régne , bien des manières de se reproduire. Cependant, quand nous n'apercevons plus dans la nature la loi que nous avons une fois adoptée dans nos livres , nous croyons qu'elle s'égare. Nous n'avons qu'un fil, et quand il se rompt, nous imaginons que c'en est fait du système du monde. L'intelligence suprême disparaît pour nous, dès que la nôtre vient à se troubler. Je ne doute pas cependant que l'Auteur de la nature n'ait établi, au sujet des plantes que tant de gens étudient, des lois qui nous sont encore inconnues. Voici à ce sujet une observation que je livre à l'expérience de mes lecteurs. w

Ayant transplanté, au mois de février de l'année r783, des plantes de violette simple, qui commençaient à pousser de petits boutons de fleurs, cette transplantation a arrêté leur développement d'une manière assez extraordinaire. Ces petits boutons n'ont point fleuri; mais leur ovaire s'étant gonflé , est parvenu à sa grosseur ordinaire , et s'est cîiangé en capsule remplie de graine , sans laisser apercevoir au-dehors ou au-dedans, ni pé-

taie, ni anthère, ni stigmate, ni aucune partie quelconque de la floraison. Tous ces boutons ont présenté successivement le même phénomène dans les mois de mai, de juin et de juillet , sans qu'aucune de ces plantes de violettes ait produit la moindre fleur. J'ai aperçu seulement dans les boutons naissants que j'ai ouverts, les parties de la floraison flétries sous les calices. J'ai ressemé leur graine qui n'avait point été fécondée; et jusqu'à présent efle n'a point levé. Cette expérience est favorable au système de Linnée ; mais elle s'en écarte, en ce qu'elle fait voir qu'une plante peut donner son fruit sans fleurir.

On peut remarquer ici , dès à présent , que les lois physiques sont subordonnées à des lois de convenance , c'est-à-dire , par exemple , les lois de la végétation , à la conservation des êtres sensibles pour lesquels elles ont été faites. Ainsi , quoique la floraison de ma violette ait été interrompue, cela ne l'a pas empêchée de donner sa graine pour la subsistance de quelque animal qui s'en nourrit. C'est pour cette raison que les plantes les plus utiles, comme les graminées , sont celles qui ont le plus de différents moyens de se reproduire. Si la nature, à leur égard, ne s'était réduite qu'à la loi de la floraison, elles ne se multiplieraient point, lorsqu'elles sont pâturées par les animaux, qui broutent sans cesse leurs sommités. Il en est de même de celles qui croissent le long des rivages, telles que les roseaux , et les arbres aquatiques , comme les saules , les aunes , les peupliers , les osiers , les

mangliers , lorsque les eaux se débordent , et qu'elles les ensablent ou les renversent , ce qui arrive fréquemment. Les rivages resteraient dépouillés de verdure, si les végétaux qui y croissent n'avaient la faculté de se reproduire de leurs propres tronçons. Il n'en est pas de même des arbres de montagne, comme les palmiers, sapins, cèdres, mélèzes , pins, qui ne sont pas exposés aux mêmes événements, et qu'on ne peut faire reprendre de bouture. Si Ton coupe même le sommet d'un palmier, il périt.

Nous retrouvons ces mênnes lois de convenance dans les générations des animaux, auxquelles nous attribuons de l'incertitude , dès que nous y découvrons des variétés, ou que nous rapprochons du règne végétal par des relations imaginaires, lorsque nous apercevons des effets qui leur sont communs. Ainsi, par exemple, si les pucerons sont vivipares l'été , c'est que leurs petits trouvent dans cette saison la température et la nourriture qui leur convient, dès qu'ils viennent au monde; et s'ils sont ovipares en automne , c'est que la postérité de ces insectes délicats n'aurait pu passer l'hiver, si elle n'avait été renfermée dans des œufs. C'est par ces mêmes raisons que, si l'on arrache une pâte à un crabe ou à une écrevisse , il lui en repousse une autre, qui sort de son corps, comme une branche sort d'un végétal. Ce n'est pas que cette reproduction animale soit l'effet de quelque analogie mécanique entre les deux règnes; mais ces animaux étant destinés à vivre sur les rivages,

parmi les rochers, où ils sont exposés aux mouvements des (lots, la nature leur donne de reproduire les membres exposés à être retranchés , ou rompus par le roulement des cailloux , comme elle a donné aux végétaux qui croissent sur les rivages , de se reproduire de leurs tronçons , parce qu'ils sont €|tposés à être renversés par le débordement des eaux.

La médecine a tiré de ces analogies apparentes des règnes une multitude d'erreurs. Il suffît d'examiner la marche de ses études , pour les regarder comme fort suspectes. Elle cherche les opérations de l'ame dans des cadavres, et les fonctions de la vie dans la léthargie de la mort. Aperçoit-elle quelque propriété dans un végétal? elle en fait un remède universel. Écoutez ses adages. Les plantes sont utiles à la vie ; elle en conclut qu'en se nourrissant de végétaux , on doit vivre des siècles. Dieu sait que de livres , de discours et d'éloges ont été faits sur les vertus des plantes ! Cependant une multitude de malades meurent, l'estomac plein de ces merveilleux simples. Ce n'est pas que je nie leurs qualités appliquées bien à propos , mais je rejette absolument les raisonnements qui attachent à l'usage du régime végétal la durée de la vie humaine. La vie de l'homme est le résultat de toutes les convenances morales, et tient plus à la sobriété , à la tempérance et aux autres vertus , qu'à la nature des aliments. Les animaux qui ne vivent que de plantes, parviennent-ils seulement à l'âge des hommes ? Les daims et les chamois qui

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paissent les admirables vulnéraires de la Suisse> ne devraient jamais mourir; cependant leur vie est courte. Les mouches qui sucent le nectar de leurs fleurs meurent aussi , et plusieurs de leurs espèces, dans l'espace d'un an. La vie a un terme fixé pour chaque genre d'animal, et un régime qui lui est propre; celle de l'homme seul s'étend à to^t. Le Tartare vit de chair crue de cheval, le Hollandais de poissons, un autre peuple de racines, un autre de laitage , et par tou tpays on trouve des vieillards. Le vice seul et le chagrin abrègent la vie; et je suis persuadé que les affections morales s'étendent si loin pour les hammes, que je ne crois pas qu'il y ait une seule maladie qui ne leur doive son origine.

Voici ce que pensait Socrate de la philosophie systématique de son siècle; car elle s'est livrée^ dans tous les âges, aux mêmes égarements. « Il ne (c s'amusait point, dit Xénophon, à traiter des se- <c crets de la nature, ni à rechercher comment a (( été fait ce que les sophistes ont appelé le monde^ c( ni quel puissant ressort gouverne toutes les (( choses célestes : au contraire, il montrait la folie « de ceux qui s'adonnent à ces contemplations , et (( il demandait si c'était après avoir acquis une parce faite connaissance des choses humaines , qu'ils (( entreprenaient la recherche des divines , ou s'ils (( croyaient être fort sages de négliger ce qui les ({ touche, pour s'occuper à ce qui est au-dessus (( d'eux. Il s'étonnait encore comment ils ne voient (( pas qu'il est impossible aux hommes de rien

(( comprendre à toutes ces merveilles, puisque ceux (( qui ont la réputation d'y être les plus savants , « ont des opinions toutes contraires, et ne peuvent (( s'accorder non plus que des insensés; car, comme ((entre les insensés, les uns n'ont point de peur (( des accidents les plus épouvantables , et les au- « très craignent ce qui n'est pas à craindre , de <( même entre ces philosophes , les uns ont cru (( qu'il n'y a point d'action qui ne se puisse faire (( en public , ni de parole qu'on ne puisse dire ((librement devant tout le monde; les autres, au ((contraire, ont pensé qu'il fallait fuir la conver- (( sation des hommes , et se tenir dans une perpé- (( tuelle solitude : les uns ont méprisé les temples (( et les autels, et ont enseigné de ne point honorer (( les dieux; les autres ont été si superstitieux que (( d'adorer les bois , les pierres et les animaux irrai- (( sonnables. Et quant à la science des choses na- (( turelles, les uns n'ont reconnu qu'un seul étire, (( les autres en ont admis un nombre infini : les (( uns ont voulu que toutes choses fussent dans un (( mouvement perpétuel , les autres ont cru que (( rien ne se meut : les uns ont dit que le monde (( était plein de continuelles générations et corrup- ((tions, et les autres assurent que rien ne s'en- (( gendre ni ne se détruit. Il disait encore qu'il eût ((bien voulu savoir de ces gens-là, s'ils avaient (( espérance de mettre quelque jour en pratique ce ((qu'ils apprennent; comme ceux qui savent un (( art peuvent l'exercer quand il leur plaît , soit (( pour leur utilité particulière, soit pour le service

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(( de leurs amis; et s'ils s'imaginaient aussi , après (( avoir trouvé les causes de tout ce qui se fait , ((pouvoir donner les vents et les pluies, et dis- (( poser les temps et les saisons selon leurs besoins, (( ou s'ils se contentaient de leur simple connais- (( sance, sans en attendre jamais d'autre utilité *. »

Ce n'est pas que Socrate n'eût très-bien étudié la nature; mais il n'avait cessé d'en rechercher les causes que pour en admirer les résultats. Personne n'avait plus recueilli d'observations à ce sujet que lui. Il les employait fréquemment dans ses conver^ sations sur la Providence divine.

La nature ne nous présente de toutes parts que des harmonies et des convenances avec nos besoins , et nous nous obstinons à remonter aux causes qu'elle emploie, comme si nous voulions lui enlever le secret de sa puissance. Nous ne connaissons pas seulement les principes les plus communs qu'elle a mis dans nos mains et sous nos pieds. La terre, l'eau, l'air et le feu sont des éléments, disons-nous. Mais sous quelle forme doit paraître la terre pour être un élément ? Cette couche, appelée humus, qui la couvre presque partout, et qui sert de base au règne végétal, est un débris de toutes sortes de matières, de marne, de sable, d'argile, de végétaux. Est-ce le sable qui est sa partie élémentaire? mais le sable paraît être un débris de rocher. Est-ce le rocher qui est un élément ? mais il paraît à son tour une agrégation de sable , comme nous le voyons dans les masses

Xcnoplion , des Choses mémorables de Socrate, liv. i.

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de grès. Lequel des deux, du sable ou du rocher, a été le principe de l'autre, et l'a précédé dans la formation du globe? Quand nous serions instruits de cette époque, nous ne tiendrions rien. Il y a des rochers formés de toutes sortes d'agrégations : le granit est composé de grains ; les marbres et les pierres calcaires, de pâte de coquilles et de madrépores. Il y a aussi des bancs de sable composés des débris de toutes ces pierres : j'ai vu du sable de cristal. Les poissons à coquilles, qui semblent nous donner des lumières sur la nature de la pierre calcaire , ne nous indiquent point l'origine primitive de cette matière; car ils forment eux-mêmes leurs coquilles de ses débris qui nagent dans la mer. Les difficultés augmentent quand on veut expliquer la formation de tant de corps qui sortent et se nourrissent de la terre. On a beau appeler à son secours les analogies, les assimilations, les homogénéités et les hétérogénéités. N'est-il pas étrange que des milliers d'espèces de végétaux résineux, huileux, élastiques, mous et combustibles, diffèrent en tout du sol dur et pierreux qui les produit ? Les philosophes siamois ne sont point embarrassés à ce sujet, car ils admettent dans la nature un cinquième élément , qui est le bois. Mais ce supplément ne peut pas les mener bien loin; car il est encore plus étonnant que la matière animale se forme de la matière végétale, que celle-ci de la fossile. Gomment devient-elle sensible, vivante et passionnée ? On y fait intervenir , à la vérité , l'action du soleil. Mais comment le soleil

pourrait -il être dans les animaux la cause de quelque affection morale, où si l'on aime mieux, de quelque passion, lorsqu'on ne voit pas qu'il agisse comme ordonnateur sur les parties mêmes des plantes? Par exemple, son effet général est de dessécher ce qui est humide. Comment arrive-t-il donc que dans une pêche exposée à son action , la pulpe soit fondante au-dehors, et le noyau qui est caché au-dedans soit très-dur, tandis que le contraire arrive dans le fruit du cocotier, qui est plein de lait au-dedans, et revêtu en-dehors d'une écale dure comme une pierre ? Le soleil n'a pas plus d'influence sur la construction mécanique des animaux: leurs parties intérieures les plus abreuvées d'humeurs, de sang et de moelle, sont souvent les plus dures, comme les dents et les os; et les parties les plus exposées à l'action de sa chaleur sont souvent très-molles, comme les poils, les plumes, les chairs et les yeux. Comment se fait-il encore qu'il y ait si peu d'analogie entre les plantes tendres, ligneuses, sujettes à pourrir, et la terre qui les produit; et entre les coraux et les madrépores de pierre , qui forment des bancs si étendus entre les tropiques , et l'eau de la mer où ils sont formés? Il semble que le contraire eût dû arriver : l'eau eût dû produire des plantes molles , et la terre des plantes solides. Si les choses existent ainsi , il y en a sans doute plus d'une raison ; mais j'en entrevois une qui me paraît fort bonne : c'est que, si ces analogies avaient lieu, les deux éléments seraient inhabitables en peu de temps ; ils seraient bientôt

comblés par leur propre végétation. La mer ne pourrait briser des madrépores ligneux, ni l'air dissoudre des forêts pierreuses.

On peut établir les mêmes doutes sur la nature de l'eau. L'eau, disons-nous, est formée de petits globules qui roulent les uns sur les autres : c'est à la forme sphérique de ses éléments qu'il faut attribuer sa fluidité. Mais si ce sont des globules , il doit y avoir entre eux des intervalles et des vides, sans lesquels ils ne seraient pas susceptibles de mouvement. Pourquoi donc l'eau est-elle incompressible? Si vous la comprimez fortement dans un tuyau , elle passera au travers de ses pores, s'il est d'or; et elle le fera crever, s'il est de fer. Quelque effort que vous y employiez, vous ne pourrez jamais la réduire à un plus petit volume. Mais loin de connaître la forme de ses parties intégrantes, nous ignorons quelle est celle de leur ensemble. Est-ce d'être répandue en vapeurs invisibles dans l'air, comme la rosée ; ou rassemblée en brouillards dans les nuages, ou consolidée en masse dans les glaces, ou fluide enfin comme dans les rivières ? La fluidité, disons-nous, est un des principaux caractères de l'eau. Oui, parce que nous la buvons dans cet état, et que c'est sous ce rapport -là qu'elle nous intéresse le plus. Nous déterminons son caractère principal , comme celui de tous les objets de la nature, par la raison que j'ai déjà dite, par notre principal besoin ; mais ce caractère même lui paraît étranger : elle ne doit sa fluidité qu'à l'action de la chaleur; si vous l'en privez, elle se change

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en glace. Il serait bien singulier que , malgré nos définitions fondamentales, l'état naturel de l'eau fût d'être solide , et que l'état naturel de la terre fût d'être fluide ; et c'est ce qui doit être , si l'eau ne doit sa fluidité qu'à la chaleur , et si la terre n'est qu'une agrégation de sables réunis par différents gluten, et rapprochés d'un centre commun par l'action générale de la pesanteur.

Les qualités élémentaires de l'air ne sont pas plus faciles à déterminer. L'air est, disons -nous, un corps élastique : lorsqu'il est renfermé dans les grains de la poudre à canon , l'action du feu le dilate au point de lui donner la puissance de chasser un boulet de fer h une distance prodigieuse. Mais comment, avec tant de ressort, pouvait -il être comprimé dans des grains d'une poudre friable? Si vous mettez même quelque matière liquide en fermentation dans un bocal , il en sortira mille fois plus d'air que vous ne pourriez y en renfermer sans le rompre. Comment cet air pouvait -il être contenu dans une matière mole et fluide, sans se dégager de lui-même? L'air chargé de vapeurs est réfrangible, disons -nous encore. Plus on avance dans le nord , plus on y voit le soleil élevé sur l'horizon , au-dessus du lieu qu'il occupe dans le ciel. Les Hollandais qui passèrent, en 1^97 , l'hiver dans la Nouvelle-Zemble , après une nuit de plusieurs mois, virent reparaître le soleil quinze jours plus tôt qu'ils ne s'y attendaient. Voilà qui va bien. Mais si les vapeurs rendent l'air réfrangible, pourquoi n'y a-t-il ni aurore, ni crépuscule, ni aucune ré-

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fVaclion durable de la lumière entre les tropiques , sur la mer, où tant de vapeurs sont élevées par l'action constante du soleil, que l'horizon en est quelquefois tout embrumé?

Ce ne sont pas les vapeurs qui réfractent la lumière, dit un autre philosophe, c'est le froid; car la réfraction de l'atmosphère n'est pas si grande à la fin de l'été qu'à la fin de Thiver, à l'équinoxe d'automne qu'à celui du printemps.

Je tombe d'accord de cette observation ; cependant, après des jours d'été très -chauds, il y a réfraction dans le nord ainsi que dans nos climats tempérés , et il n'y en a point entre les tropiques : ainsi , le froid ne me paraît point être la cause mécanique de la réfraction , mais il en est la cause finale. Cette admirable multiplication de la lumière, qui augmente dans l'atmosphère, à proportion de l'intensité du froid, me paraît une suite de cette même loi , qui fait passer la lune dans les signes septentrionaux à mesure que le soleil les abandonne , et qui lui fait éclairer les longues nuits de notre pôle, pendant que le soleil est sous l'horizon; car la lumière, de quelque espèce qu'elle soit, est chaude. Ces harmonies merveilleuses ne sont point dans la nature des éléments, mais dans la volonté de celui qui les a ordonnés pour le besoin des êtres sensibles.

Le feu nous offre encore de plus incompréhensibles phénomènes. Le feu d'abord est -il matière? La matière , suivant les définitions de la philosophie, est ce qui se divise en longueur, largeur et

profondeur. Le feu ne se divise que suivant sa longueur perpendiculaire. Vous ne partagerez jamais une flamme ou un rayon de soleil dans sa largeur horizontale. Voilà donc une matière qui n'est divisible que dans deux dimensions. De plus , elle n'a point de pesanteur, car elle s'élève toujours; ni de légèreté , car elle descend et pénètre les corps les plus bas. Le feu est, dit -on, renfermé dans tous les corps. Mais puisqu'il est dévorant , comment ne les consume-t-il pas? Comment peut- il rester dans l'eau sans s'éteindre? Ces difficultés et plusieurs autres, ont porté Newton à croire que le feu n'était pas un élément , mais une certaine matière subtile mise en mouvement. A la vérité, les frottements et les chocs font paraître le feu dans plusieurs corps. Mais pourquoi l'air et l'eau, quelque agités qu'ils soient, ne s'entlamment-ils point? Pourquoi l'eau même se refroidit-elle par le mouvement , elle qui n'est fluide que parce qu'elle est imprégnée de feu? Pourquoi, contre la nature de tous les mouvements, celui du feu va-t-il en se propageant, au lieu de s'arrêter? Tous les corps perdent leur mouvement en le communiquant. Si vous frappez plusieurs billes avec une seule, le mouvement se communique entre elles, se partage et se perd. Mais une étincelle de feu dégage d'une pièce de bois les particules de feu, ou de matière subtile, si l'on veut, qui y sont renfermées, et toutes ensemble accroissent leur rapidité au point d'incendier une forêt. Nous ne connaissons pas mieux ses qualités négalives. Le froid, disons-nous, est produit par l'ab-

sence de la chaleur; mais, si le froid n'est qu'une qualité négative, pourquoi a-t-il des effets positifs? Si vous mettez dans l'eau une bouteille de vin glace, comme je l'ai vu faire plus d'une fois en Russie , vous voyez en peu de temps la glace couvrir d'un pouce d'épaisseur les parois externes de la bouteille. Un bloc de glace refroidit l'atmosphère qui l'environne. Cependant les ténèbres, qui sont une négation de la lumière, n'obscurcissent point le jour qui les avoisine. Si vous ouvrez , dans un jour d'été, une grotte à la fois obscure et froide, la lumière environnante ne sera point du tout obscurcie par les ténèbres qui y étaient renfermées; mais la chaleur de l'air voisin sera sensiblement affaiblie par l'air froid qui y était contenu. Je sais bien qu'on peut dire que s'il n'y a point d'obscurcissement sensible dans le premier cas, c'est à cause de l'extrême rapidité de la lumière qui remplace les ténèbres ; mais ce serait augmenter la difficulté, plutôt que la résoudre , et supposer que les ténèbres ont aussi des effets positifs que nous n'avons pas le temps d'observer.

C'est cependant sur ces prétendues connaissances fondamentales que nous avons élevé la plupart des systèmes de notre physique. Si nous sommes dans l'erreur ou dans l'ignorance au point du départ , nous ne tarderons pas à nous égarer dans le chemin; aussi il est incroyable avec quelle faciHté, après avoir posé aussi légèrement nos principes , nous nous payons, dans les conséquences, de mots vagues et d'idées contradictoires.

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J'ai \u, par exemple, la formation du tonnerre expliquée dans des livres de physique fort estimés. Les uns vous démontrent qu'il est produit par le choc de deux nuées , comnie si des nuées ou des brouillards pouvaient jamais se choquer! D'autres vous disent que c'est l'effet de l'air dilaté par l'inflammation subite du soufre et du nitre qui nagent dans l'air. Mais, pour qu'il pût produire ces terribles détonnations, il faudrait supposer que l'air fût renfermé dans un corps qui fit quelque résistance. Si vous enflammez un grand volume de poudre à canon à l'air libre , elle ne détonne point. Je sais bien qu'on imite l'explosion du tonnerre dans l'expérience de la poudre fulminante ; mais les matières qu'on y emploie ont une sorte de ténacité. Elles éprouvent de la part de la cuiller de fer qui les contient , une résistance contre laquelle elles réagissent quelquefois avec tant de force , qu'elles la percent. Après tout , imiter un phénomène n'est pas l'expliquer. Les raisons qu'on donne des autres effets du tonnerre , n'ont pas plus de vraisemblance. Gomme l'air se trouve rafraîchi après un orage, c'est, dit-on, le nitre qui est répandu dans l'atmosphère qui en est la cause; mais ce nitre n'v était-il pas avant la détonnation, pendant qu'on étouffait de chaleur? Le nitre ne rafraîchit-il que quand il est enilammé ? A ce compte , nos batteries de canon devraient devenir des glacières au milieu d'un combat, car il s'y brûle bien du nitre ; cependant on est obligé de rafraîchir les canons avec du vinaigre; car, quand ils ont tiré de

suite une vingtaine de coups, on n'y peut supporter la main : la flamme du nitre, quoique instantanée, pénètre très -fortement le métal, malgré son épaisseur. Il est vrai que leur chaleur peut venir aussi de l'ébranlement intérieur de leurs parties. Quoi qu'il en soit, le refroidissement de l'air, après un orage, provient, à mon avis, de cette couche d'air glacial qui nous environne , k douze ou quinze cents toises d'élévation, et qui, étant divisée et dilatée à sa base, par le feu des nuées orageuses, s'écoule subitement dans notre atmosphère. C'est son mouvement qui détermine le feu du tonnerre à se diriger, contre sa nature, vers la terre. Elle produit encore d'autres effets, que ni le temps ni le lieu ne me permettent pas de développer"^.

Nous disions, le siècle dernier, que la terre était alongée sur ses pôles, et nous assurons aujourd'hui qu'elle y est aplatie. Je ne m'engagerai pas ici dans l'examen des principes d'où l'on a tiré cette dernière conséquence, et des observations dont on

*La plupart de ces objections tombent sur les expériences d'une physique qui n'existe plus, et dont elles contribuèrent à renverser les idées systématiques. Il nous serait facile de placer ici le tableau des théories nouvelles; mais de combien d'objections elles pourraient, à leur tour , devenir le sujet î que de contradictions dans nos expériences, nos classifications, nos explications ! Un pareil travail serait donc inutile , puisqu'il ne rappellerait que des systèmes qui doivent changer avec le temps. Ainsi, quoique les objections de Bernardin de Saint-Pierre ne s'adressent pas à la science du jour , elles ne perdent rien de leur intérêt pour les esprits habitués aux méditations profondes ; car ils ont appris, par ces méditations mêmes, à ne voir dans les sciences que des opinions passagères , et non des' vérités immuables.

Ta appuyée. On fait dériver l'aplatissement de la terre aux pôles d'une force centrifuge , à laquelle on attribue son mouvement même dans les cieux, quoique cette prétendue force, qui a donné plus de diamètre à l'équateur de la terre, n'ait pas la force d'y élever une paille en l'air. On a vérifié, dit-on, l'aplatissement des pôles, par les mesures de deux degrés terrestres, prises à grand frais, l'une au Pérou près de l'équateur, et l'autre en Laponie dans le voisinage des cercles polaires*. Ces expériences ont sans doute été faites par des savants célèbres. Mais des savants aussi célèbres avaient prouvé, d'après d'autres principes et par d'autres expériences, que la terre était alongée sur ses pôles. Cassini évalue à cinquante lieues la longueur dont l'axe de la terre surpasse ses diamètres, ce qui donne à chacun des pôles vingt-cinq lieues d'élévation sur la circonférence du globe. Nous nous rangerons à l'opinion de ce fameux astronome, si nous nous en rapportons au témoignage de nos yeux, puisque l'ombre de la terre paraît ovale sur ses pôles dans les éclipses centrales de lune, comme l'ont observé Tycho-Brahé et Kepler. Ces noms-là en valent bien d'autres.

Mais, sans nous en rapporter, sur des vérités naturelles, à l'autorité d'aucun homme, nous pouvons conclure par de simples analogies, le prolongement de l'axe de la terre. Si nous considérons,

* Il est évident qu'on doit conclure de ces mesures mêmes , que la terre est alongée aux pôles. Voyez l'explication des figures, à la fin des Études.

DK LA INATURE. 3']

ainsi que nous l'avons dit, les deux hémisphères comme deux montagnes, dont les bases sont à l'cquateur, les sommets aux pôles; et l'Océan qui découle alternativement d'un de ces sommets, comme un grand fleuve qui descend d'une montagne, nous aurons, sous ce point de vue, des objets de comparaison qui nous serviront à déterminer le point d'élévation d'où part l'Océan, parla distance du lieu où il termine son cours. Ainsi le sommet du Chimboraço , la plus élevée des Andes du Pérou, d'où sort l'Amazone, ayant prés d'une lieue et un tiers d'élévation au-dessus de l'embouchure de ce fleuve *, qui en est éloignée en ligne droite de 26 degrés environ, ou de six cent cinquante lieues, on en peut conclure que le sommet du pôle doit être élevé sur la circonférence de la terre, de près de cinq lieues, pour avoir une hauteur proportionnée au cours de l'Océan, qui s'étend jusque sous la Ligne à 90 degrés de là, c'est-à-dire, à deux mille deux cent cinquante lieues en ligne droite.

Si nous considérons maintenant que le cours de l'Océan ne se termine pas à la Ligne, mais que lorsqu'il descend en été de notre pôle, il s'étend au-delà du cap de Bonne-Espérance, jusqu'aux extrémités orientales de l'Asie, où il forme le courant qu'on y appelle mousson occidentale, qui entoure presque le globe sous l'équateur, nous serons oblir gés de supposer au pôle d'où il part une élévation proportionnée au chemin qu'il parcourt, et de la tripler au moins pour que ses eaux aient une pente

* Voyez la note placée à la page 1 2 3 du tome P^,

siilïisante. Je la suppose donc de quinze lieues; et si on ajoute à cette hauteur celle des glaces qui y sont accumulées, et dont les prodigieuses pyramides ont, quelquefois, dans les montagnes à glace, le tiers de l'élévation des hauteurs qui les supportent, nous trouverons que le pôle n'a guère moins de vingt-cinq lieues de hauteur que Cassini lui a assignées.

Des flèches de glace de dix lieues de hauteur ne sont pas disproportionnées au centre des coupoles déglace de deux mille lieues de diamètre, qui couvrent, en hiver, notre hémisphère septentrional, et qui ont encore dans l'hémisphère austral, au mois de février, c'est-à-dire , dans le plein été de cet hémisphère, des bords aussi élevés que des promontoires, et trois mille lieues au moins de circonférence , comme l'a reconnu le capitaine Cook, qui en a fait le tour en 1773 et 1774-

L'analogie que j'établis entre les deux hémisphères de la terre, les pôles , et l'Océan qui en découle, avec deux montagnes, leurs pics, et les fleuves qui en sortent, est dans l'ordre des consonnances du globe, qui en présente un grand nombre de semblables dans les continents, et dans la plupart des îles, qui sont de petits continents en abrégé.

Il semble que la philosophie ait affecté, de tout temps, de chercher des causes fort obscures pour expliquer les effets les plus communs , afin de se faire admirer du vulgaire, qui en effet n'admire guère que ce qu'il ne comprend pas. Elle n'a pas

manqué, pour profiter de cette faiblesse des hommes, de s'envelopper du faste des mots, ou des mystères de la géométrie pour leur en imposer davantage. Combien de siècles, n'a-t-elle pas fait retentir dans nos écoles Fliorreur du vide qu'elle attribuait à la nature ! Que de démonstrations prétendues savantes en ont été faites, qui devaient couvrir d'une gloire immortelle leurs auteurs, dont on ne parle plus! D'un autre côté, elle dédaigne de s'arrêter aux observations simples, qui mettent à la portée de tous les hommes les harmonies qui unissent tous les régnes de l'univers. Par exemple, la philosophie de nos jours refuse à la lune toute influence sur les végétaux et sur les animaux : cependant il est certain que le plus grand accroissement des plantes se fait pendant la nuit; qu'il y a plusieurs végétaux même qui ne fleurissent que pendant ce temps-là; que des classes nombreuses d'insectes, d'oiseaux, de quadrupèdes et de poissons, règlent leurs amours, leurs chasses et leurs voyages sur les différentes phases de l'astre des nuits*. Mais comment s'arrêter à l'expérience des jardiniers et des pêcheurs? comment se résoudre

* Ces observations ont été confirmées par plusieurs observations récentes, et surtout par celles de Spallanzani, sur les anguilles qui naissent dans les lagunes du lac de Comacchio, près de Venise. Ce n'est qu'au milieu des nuits sombres et orageuses que ces poissons sortent par troupes du sein des eaux, glissent dans les prairies, traversent les champs, et sans autre guide que leur instinct , se dirigent vers la mer, où ils vont se précipiter. Tant que la troupe est dans l'obscurité , elle continue son voyage ; mais si le plus faible rayon de la lune vient à briller dans le ciel , toutes les anguilles restent imnaobiles: la nuit la plus sombre peut seule leur rendre le mouvement.

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à penser et à parler comme eux ? Si la philosophie nie l'influence de la lune sur les petits objets de la terre, elle lui en suppose une très-grande sur le globe même, sans s'embarrasser de se contredire : elle affirme que la lune, en passant sur l'Océan, le presse ou l'attire, et occasione ainsi le flux des maf ées sur ses rivages. Mais comment la lune peutelle comprimer ou attirer notre atmosphère, qui ne s'élend, dit-on , qu'à une vingtaine de lieues de nous? Et quand on supposerait une matière subtile et capable d'un grand ressort, qui s'étendrait depuis la surface de nos mers jusqu'au globe de la lune, comment cette matière pourrait-elle éprouver cette influence, si on ne la suppose renfermée dans un canal? Ne doit-elle pas, dans l'état actuel, s'étendre à droite et à gauche , sans que l'action de la planète puisse se faire sentir sur aucun point déterminé de la circonférence de notre globe? D'ailleurs, pourquoi la lune n'agit-elle pas sur les lacs, et sur les mers de peu d'étendue, où il n'y a pas de marées? Leur petitesse ne doit pas plus les soustraire à sa gravitation qu'à sa lumière. Pourquoi sont-elles presque insensibles au fond de la Méditerranée? Pourquoi éprouvent-elles, en beaucoup de lieux, des mouvements d'intermittence, et des retards de deux ou trois jours? Pourquoi enfin , au nord, viennent-elles du nord, de l'est ou de l'ouest, et non du sud, comme l'ont observé avec surprise Martens, Barents, Linschoten etEllis, qui s'attendaient à les voir venir de l'équateur, comme sur les côtes de l'Europe? A la vérité les principaux

mouvements de la mer arrivent, dans notre hémisphère, dans les mêmes temps que les principales phases de la lune; mais on n'en doit pas conclure leur dépendance, et encore moins l'expliquer par des lois qui ne sont pas démontrées. Les courants et les marées de l'Océan viennent, comme je crois l'avoir prouvé , des effusions des glaces des pôles , qui dépendent, à leur tour, de la variété du cours du soleil, qui s'approche plus ou moins de l'un ou l'autre pôle; et comme les phases de la lune sont elles-mêmes ordonnées avec le cours de cet astre, voilà pourquoi les unes et les autres arrivent dans les mêmes temps. De plus, la lune dans son plein a une chaleur effective et évaporante, comme je l'ai déjà dit : elle doit donc agir sur les glaces des pôles, surtout lorsqu'elle est pleine*. L'Académie des sciences avait assuré autrefois que sa lumière n'échauffait pas, d'après des expériences faites sur ses rayons et la boule d'un thermomètre, avec un miroir ardent; mais ce n'est pas la première erreur où nous ayons été induits par nos livres et par nos machines, comme nous le verrons lorsque nous parlerons de la décomposition du rayon solaire, par le prisme. Ce n'est pas non plus la première fois qu'une assemblée de savants a adopté sans examen une opinion, d'après l'autorité de ceux qui font des expériences avec beaucoup de faste et d'appareil. Voilà comme les erreurs s'accréditent. On a détruit celle-ci d'abord à Rome, ensuite à

* Voyez, p. 4*5, la note première, placée à la fin du i^"" vol. des Etudes , où l'auteur rapporte un morceau de Pline relatif à ce sujet,

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Paris, par une expérience fort simple. Quelqu'un s'est avisé d'exposer un vase plein d'eau à la lujuiére de la lune, et d'en mettre un semblable à l'ombre. L'eau du premier vase s'est évaporée bien plus promptement que celle du second.

Nous avons beau faire, nous ne pouvons saisir dans la nature, que des résultats et des harmonies; partout les premiers principes nous échappent. Ce qu'il y a de pis dans tout ceci, c'est que les méthodes de nos sciences ont influé sur nos mœurs et sur la rehgion. Il est fort aisé de faire méconnaître aux hommes une intelligence qui gouverne toutes choses, lorsqu'on ne leur présente plus pour causes premières que des moyens mécaniques. Oh ! ce n'est pas par eux que nous nous dirigerons vers ce ciel que nous prétendons connaître. Les plus grands hommes ont cherché vers lui leur dernier asile. Cicéron se flattait, après sa mort, d'habiter les étoiles, et César d'y veiller aux destins des Romains. Une infinité d'autres hommes ont borné leur bonheur futur à présider à des mausolées, à des bocages, à des fontaines; d'autres, à se réunir à l'objet de leurs amours. Et nous, qu'espérons-nous maintenant de la terre et du ciel, où nous ne voyons plus que les leviers de nos faibles machines? Quoi! pour prix de nos vertus, notre sort serait d'être confondu avec les éléments ! Votre ame, ô sublime Fénélon! serait exhalée en air inflammable, et elle aurait eu, sur la terre, le sentiment d'un ordre qui n'était pas même dans les çieux! Comment, parmi ces astres si lumineux, il

n'y aurait que des globes matériels; et dans leurs mouvements si constants et si variés, que d'aveugles attractions ! Quoi ! tout serait matière insensible autour de nous; et Fintelligence n'aurait été donnée à l'homme, qui ne s'est rien donné, que pour le rendre misérable ! Quoi nous serions trompés par le sentiment involontaire qui nous fait lever les yeux au ciel, dans l'excès de la douleur, pour y chercher du secours! L'animal, près de finir sa carrière, s'abandonne tout entier à ses instincts naturels : le cerf, aux abois, se réfugie aux lieux les plus écartés des forêts, content de rendre l'esprit forestier qui l'anime, sous leurs ombres hospitalières ; l'abeille mourante abandonne les fleurs, vient expirer à l'entrée de sa ruche , et léguer son instinct social à sa chère république; et l'homme, en suivant sa raison, ne trouverait rien dans l'univers digne de recevoir ses derniers soupirs! Des amis inconstants, des parents avides, une patrie ingrate, une terre rebelle à ses travaux, des cieux indifférents au crime et à la vertu, ce serait là le but de sa dernière espérance l .

Ah ! ce n'est pas ainsi que la nature a fait ses répartitions. C'est nous qui nous égarons avec nos sciences vaines. En portant les recherches de notre esprit jusqu'aux principes de la nature et de la Divinité même, nous en avons détruit en nous le sentiment. Il nous est arrivé la même chose qu'à ce paysan qui vivait heure-ux dans une petite vallée des Alpes. Un ruisseau qui descendait de ces mon-

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tagnes fertilisait son jardin. Il adora long-temps en paix la Naïade bienfaisante qui lui distribuait ses eaux, et qui lui en augmentait l'abondance et la fraîcheur avec les chaleurs de l'été. Un jour il lui vint en fantaisie de découvrir le lieu où elle cachait son urne inépuisable. Pour ne pas s'égarer, il remonte d'abord le cours de son ruisseau. Peu à peu il s'élève dans la montagne. Chaque pas qu'il y fait lui découvre mille objets nouveaux, des campagnes, des forêts, des fleuves, des royaumes, de vastes mers. Plein de ravissement, il se flatte de parvenir bientôt au séjour où les dieux président aux destins de la terre. Mais après une pénible marche, il arrive au pied d'un effroyable glacier. Il ne voit plus autour de lui que des brouillards, des rochers, des torrents et des précipices. Douce et tranquille vallée , humble toit, bienfaisante Naïade, tout a disparu. Son patrimoine n'est plus qu'un nuage, et sa divinité qu'un affreux monceau de glace.

Ainsi la science nous a menés, par des routes séduisantes , à un terme aussi effrayant. Elle traîne à la suite de ses recherches ambitieuses, cette malédiction ancienne prononcée contre le premier homme qui osa manger du fruit de son arbre * : (( Voilà l'homme devenu comme l'un de nous , sa- <( chant le bien et le mal ; empêchons qu'il ne vive (( éternellement. » Que de troubles littéraires , politiques et rehgieux , notre prétendue science a excités parmi nous! Que d'hommes elle a empêchés de vivre même un seul jour!

Genèse , chap. m , )^ 2 2.

Saijs doute le génie sublime et Tame pure de Newton ne s'arrêteraient pas au terme d'une ame vulgaire. En voyant les nuages aborder de toutes parts aux montagnes qui divisent l'Italie de l'Europe, il eût reconnu l'attraction de leurs sommets, et la direction de leurs chaînes aux bassins des mers et aux cours des vents ; il en eût conclu des dispositions équivalentes pour les différents sommets du continent et des îles; il eût vu les vapeurs élevées du sein des mers de l'Amérique, apporter, à travers les airs, la fécondité au centre de l'Europe, se fixer en glaces solides sur les hauts pitons des rochers, afin de rafraîchir l'atmosphère des pays chauds , subir de nouvelles combinaisons pour produire de nouveaux effets, et retourner fluides à leurs anciens rivages, en répandant l'abondance sur leur route par mille et mille canaux. Il eût admiré l'impulsion constante donnée à tant de mouvements différents , par l'action d'un seul soleil , placé à trente-deux millions de lieues de distance; et au lieu de méconnaître le séjour d'une Naïade à la cime des Alpes, il s'y fût prosterné devant le Dieu dont la prévoyance embrasse les besoins de tout l'univers.

Pour étudier la nature avec intelligence , il en faut lier toutes les parties ensemble. Pour moi, qui ne suis pas un Newton, je ne quitterai pas les bords de mon ruisseau. Je vais rester dans mon humble vallée , occupé à cueillir des herbes et des fleurs; heureux si j'en puis former quelques guirlandes pour parer le frontispice du temple rustique

que mes faibles mains ont osé élever à la majesté de la nature !

Le système des harmonies de la nature, dont je vais m'occuper, est, à mon avis, le seul qui soit à la portée des hommes. Il fut mis au jour par Pythagore de Samos , qui fut le père de la philosophie , et le chef des philosophes connus sous le nom de pythagoriciens. 11 n'y a point eu de savants qui aient été aussi éclairés qu'eux dans les sciences naturelles , et dont les découvertes aient fait plus d'honneur à l'esprit humain. Il y avait alors deaf philosophes qui soutenaient que l'eau , le feu , l'air, les atomes, étaient les principes des choses. Py thagore prétendit, au contraire, que les principes des choses étaient les convenances et les proportions dont se formaient les harmonies, et que la bonté et l'intelligence faisaient la nature de Dieu. Il fut le premier qui appela l'univers Monde, à cause de son ordre. Il soutint qu'il était gouverné par la Providence, sentiment tout-à-fait conforme à nos livres sacrés et à rexpérience. Il inventa les cinq zones et l'obliquité du zodiaque. Il assura que la zone torride était habitable. Il attribuait les tremblements de terre à l'eau. En effet, leur foyer, ainsi que celui des volcans, comme nous l'avons déjà indiqué, est toujours dans le voisinage de la mer ou de quelque grand lac. Il croyait que chacun des astres était un monde contenant une terre, un air et un ciel; et cette opinion était déjà bien an-

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cienne , car elle se trouve dans les vers d'Orphée. Enfin , il découvrit le carré de Tliypothénuse, d'où sont sortis une infinité de jhéorémes et de solutions géométriques. Philolaùs de Crotone, un de ses disciples , prétendait que le soleil recevait le feu répandu dans l'univers , et le réverbérait , ce qui explique mieux sa nature, que les émanations perpétuelles de chaleur et de lumière que nous lui supposons sans réparation et sans épuisement. Il tenait que les comètes étaient des astres qui se montrent après une certaine révolution. Oëcette, autre pythagoricien , soutenait qu'il y avait deux terres, celle-ci et celle qui lui est opposée, ce qui ne convient qu'à l'Amérique. Ces philosophes croyaient que l'ame était une harmonie composée de deux parties, l'une raisonnable, l'autre irraisonnable. Ils plaçaient la première dans la tète, et l'autre autour du cœur. Ils assuraient qu'elle était immortelle, et qu'après la mort de l'homme, elle retournait à l'ame de l'univers. Ils approuvaient la divination en songes et en augures, et réprouvaient celle qui se fait par des sacrifices. Ils étaient si remplis d'humanité , qu'ils s'abstenaient même de verser le sang des animaux , et d'en manger la chair. La nature récompensa leurs vertus et la douceur de leurs mœurs par tant de découvertes, et leur donna la gloire d'avoir pour sectateurs Socrate, Platon, Architas, général tarentin qui inventa la vis, Xénophon, Epaminondas qui fut élevé par le pythagoricien Lysis, et le bon roi Numa, qui apprit des prêtres toscans à conjurer le tonnerre,

enfin ce que la philosophie, les lettres, l'art militaire et le trône ont, peut-être , eu de plus illustre sur la terre. On a calomnié Pythagore, en lui attribuant quelques superstitions, entre autres, ^'abstinence des fèves , etc. Mais , comme la vérité est souvent obligée de se présenter voilée aux hommes, ce philosophe, sous cette allégorie, donnait à ses disciples le conseil de s'abstenir d'emplois publics, parce qu'on se servait alors de fèves pour procéder aux élections des magistrats. Dans ces derniers temps, un écrivain très -célèbre, à qui toutes les grandes réputations ont fait ombrage, a osé attaquer celle de Xénophon , qui a réuni en lui les différents mérites qui peuvent illustrer les hommes, la piété, la pureté des mœurs, la vertu militaire et l'éloquence. Son style est si doux , qu'il lui a fait donner chez les Grecs le surnom d'Abeille Attique. Ce grand homme a été blâmé, de nos jours, à l'occasion de cette fameuse retraite, où il ramena dix mille Grecs dans leur patrie, du fond de la Perse, et leur fit faire onze cents lieues, malgré les efforts de leurs ennemis. Un homme de lettres a prétendu que la retraite de ce grand général fut un effet de la bienveillance ou de la pitié d'Artaxerxès ; et , en conséquence , il a traité la marche de Xénophon par le nord de la Perse, de précaution superflue. Mais comment le roi de Perse aurait-il eu de l'indulgence pour les Grecs, lui qui avait fait mourir , par une lâche perfidie , vingt-cinq de leurs chefs? Comment les Grecs auraient-ils pu retourner par le même chemin par lequel ils étaient

venus, puisque tout y était en mouvement pour les faire périr, et que les Perses en avaient dévasté les villages? Xénophon dérouta toutes leurs précautions, en prenant son chemin par un côté qu'ils n'avaient pas prévu. Pour moi , je regarde cet acte militaire comme le plus illustre qu'il y ait au monde , non-seulement par une multitude infinie de combats et de passages de montagnes et de rivières, devant des ennemis innombrables; mais parce qu'il n'a été souillé d'aucune injustice , et qu'il n'a eu d'autre but que de sauver des citoyens. Les plus fameux guerriers de l'antiquité l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de l'art militaire. Il y a un mot qui le couvrira à jamais de gloire , qui a été dit dans un siècle et chez un peuple où la science de la guerre était portée à sa perfection , et dans une circonstance où on ne dissimule pas; c'est celui d'Antoine, engagé dans le pays des Parthes. Ce général qui avait de grands talents militaires, à la tête d'une armée de cent treize mille hommes, dont soixante mille étaient des Romains naturels, obhgé, comme Xénophon^ de faire une retraite en présence des Parthes , et vingt fois ^ur le point de succomber, s'écriait souvent en soupirant : (( O dix mille * ! )>

* Voyez Plutarque, Vie d'Antoine , § 58.

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