DE LA CONVENANCE
Quoique la convenance soit une perception de notre raison, je la mets à la tête des lois physiques , parce qu'elle est le premier sentiment que nous
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cherchons h satisfaire en examinant les objets de la nature. Il y a même une si grande connexion entre le physique de ces objets et l'instinct de tout être sensible , qu'une simple couleur suffit pour mettre en mouvement les passions des animaux. La couleur rouge met les taureaux en fureur , et rappelle à la plupart des poissons et des oiseaux des idées de proie. Les objets de la nature développent dans l'homme un sentiment d'un ordre supérieur, indépendant de ses besoins; c'est celui de la convenance. C'est avec les convenances multipliées de la nature que l'homme a formé sa propre raison ; car raison ne signifie autre chose que le rapport ou la coin^enance des êtres. Ainsi , par exemple , si j'examine un quadrupède , les paupières de ses yeux, qu'il hausse ou baisse à volonté, me présentent des convenances avec la lumière; les formes de ses pieds m'en montrent d'autres avec le sol qu'il habite. Je ne peux en avoir d'idée déterminée, que je ne rassemble, à son sujet, plusieurs sentiments de convenance ou de disconvenance. Les objets même les plus matériels, et qui n'ont, pour ainsi dire, point de formes décidées, ne peuvent se présenter à nous sans ces relations intellectuelles. Une grotte rustique , ou un rocher escarpé, nous plaisent ou wqus déplaisent, en nous présentant des idées de repos ou d'obscurité , de perspective ou de précipice.
Les animaux ne sont sensibles qu'aux objets qui ont des convenances particulières avec leurs besoins. On peut dire qu'ils ont, à cet égard, une por-
S'I lÉTUDES
tion de raison aussi parfaite que la nôtre. Si Newton eût été une abeille , il n'eût pu faire, avec toute sa géométrie, son alvéole dans une ruche, qu'en lui donnant , comme la mouche à miel , six pans égaux. Mais l'homme diffère des animaux, en ce qu'il étend ce sentiment de convenance à toutes les relations de la nature, quelque étrangères qu'elles soient avec ses besoins. C'est cette extension de raison qui lui a fait donner, par excellence, le nom d'animal raisonnable.
A la vérité, si toutes les raisons particulières des animaux étaient réunies, il y a apparence qu'elles l'emporteraient sur la raison générale de l'homme, puisque celui-ci n'a imaginé la plupart de ses arts et de ses métiers, qu'en imitant leurs travaux; que d'ailleurs les animaux naissent tous avec leur propre industrie , tandis que l'homme est obligé d'acquérir la sienne avec beaucoup de temps et de réflexion , et, comme je l'ai dit, par l'imitation de celle d'autrui. Mais l'homme les surpasse , non-seulement en réunissant en lui seul l'intelligence qui est éparse chez eux tous, mais en remontant jusqu'à la source de toutes les convenances, qui est la Divinité même. Le seul caractère qui distingue essentiellement l'homme des animaux , c'est qu'il est un être religieux. ♦
Aucun animal ne partage avec lui cette faculté sublime. On peut la considérer comme le principe de l'intelligence humaine. C'est par elle que l'homme s'est élevé au-dessus de l'instinct des bêtes , jusqu'à concevoir les plans généraux de la nature; et qu'il
lui a soupçonné un ordre , dés qu'il lui a entrevu un auteur. C'est par elle qu'il a osé employer le feu comme le premier des agents, traverser les mers, donner une nouvelle face à la terre par l'agriculture, soumettre à son empire tous les animaux, fonder sa société sur une religion, et qu'il a tenté de s'élever jusqu'à la Divinité par ses vertus. Ce n'est point, comme on le croit, la nature qui a d'abord montré Dieu à l'homme , mais c'est le sentiment de la Divinité dans l'homme qui lui a indiqué l'ordre de la nature. Les Sauvages sont religieux bien avant d'être physiciens.
Ainsi , par le sentiment de cette convenance universelle , l'homme est frappé de toutes les convenances possibles , quoiqu'elles lui soient étrangères. L'histoire d'un insecte l'intéresse ; et s'il ne s'occupe pas de tous les insectes qui l'environnent , c'est qu'il n'aperçoit pas leurs relations, à moins que quelque Réaumur ne les lui mette en évidence; ou bien, c'est que l'habitude de les voir les lui rend insipides, ou que les préjugés les lui rendent odieux et méprisables; car il est encore plus ému par les idées morales que par les physiques, et par les passions que par sa raison.
Nous remarquerons encore que tous les sentiments de convenance naissent dans l'homme, à l'aspect de quelque utilité qui souvent n'a aucun rapport avec ses besoins; il s'ensuit que l'homme est bon de sa nature , par cela même qu'il est raisonnable , puisqu'à l'aspect d'une convenance qui lui est étrangère , il éprouve un sentiment de plai-
sir. C'est par ce sentiment naturel de bonté, que la vue d'un animal bien proportionné nous donne des sensations agréables, qui augmentent à mesure qu'il nous développe son instinct. Nous aimons à voir une tourterelle dans une volière; mais cet oiseau nous plaît encore davantage dans les forets, lorsque l'amour le fait murmurer au haut d'un orme , ou que nous l'y apercevons occupé à faire le nid de ses petits avec toute la sollicitude de l'amour maternel.
C'est encore par une suite de cette bonté naturelle, que la disconvenance nous donne un sentiment pénible qui naît toujours à la vue de quelque mal. Ainsi, la vue d'un monstre nous choque. Nous souffrons de voir un animal à qui il manque un pied ou un oeil. Ce sentiment est indépendant de toute idée de douleur relative à nous, quoi qu'en disent quelques philosophes; car nous souffrons, quoique nous sachions qu'il est venu ainsi au monde. Nous souffrons même à la vue du désordre dans les objets insensibles. Des plantes flétries , des arbres mutilés , un édifice mal ordonné , nous font de la peine à voir. Ces sentiments ne sont altérés dans l'homme que par les préjugés ou par l'éducation.