DE L'ORDRE
Une suite de convenances qui ont un centre commun, forme l'ordre. Il y a des convenances dans les membres d'un animal; mais il n'y a d'ordre que dans son corps. La convenance est dans le détail ,
et Tordre dans l'ensemble. L'ordre étend notre plaisir, en rassemblant un grand nombre de convenances, et il le fixe en les déterminant vers un centre. Il nous montre à la fois, dans un seul objet, une suite de convenances particulières, et la convenance principale où elles se rapportent toutes. Ainsi Tordre nous plaît, comme à des êtres doués d'une raison qui embrasse toute la nature, et il nous plaît peut-être encore davantage, comme à des êtres faibles qui n'en peuvent saisir à la fois qu'un seul point.
Nous voyons, par exemple, avec plaisir les relations de la trompe d'une abeille avec les nectaires des fleurs; celles de ses cuisses creusées en cuillers et hérissées de poils , avec les poussières des étamines qu'elle y entasse ; de ses quatre ailes , avec le butin dont elle est chargée ( secours que la na-« ture a refusé aux mouches qui volent à vide , et qui , pour cette raison , n'en ont que deux * ) , enfin Tusage du long aiguillon qu'elle a reçu pour la défense de son bien , et toutes les convenances d'organes de ce petit insecte, qui sont plus ingénieuses et plus multipliées que celles des plus grands animaux. Mais Tintérêt s'accroît , lorsque nous la voyons toute couverte d'une poussière jaune , les cuisses pendantes, et à demi accablée de son fardeau, prendre sa volée dans les airs, traverser des plaines , des rivières et de sombres bocages , sous
* La demoiselle aquatique a pareillement quatre ailes , parce qu'elle vole aussi chargée de butin. 3e lui ai vu prendre en l'air des papillons..
des rumbs de vent qui lui sont connus, et aborder en murmurant au tronc caverneux de quelque vieux chêne. C'est là que nous apercevons un autre ordre , à la vue d'une multitude de petits individus semblables à elle, qui y entrent et qui en sortent, occupés des travaux d'une ruche. Celle dont nous admirions les convenances particulières, n'est qu'un membre d'une nombreuse république, et sa république n'est elle-même qu'une petite colonie de la nation immense des abeilles, éparse sur toute la terre, depuis la Ligne jusqu'aux bords de la mer Glaciale. Elle y est répartie en diverses espèces, aux diverses espèces de fleurs ; car il y en a qui , étant destinées à vivre sur des fleurs sans profondeur , telles que les fleurs radiées , sont armées de cinq crochets pour ne pas glisser sur leurs pétales. D'autres, au contraire, comme les abeilles de l'Amérique , n'ont point d'aiguillon , parce qu'elles placent leurs ruches dans des troncs d'arbres épineux qui y sont fort communs; ce sont les arbres qui portent leurs défenses. Il y a bien d'autres convenances parmi les autres espèces d'abeilles , qui nous sont tout-à-fait inconnues. Cependant, cette grande nation, si variée dans ses colonies, et si étendue dans ses possessions , n'est qu'une bien petite famille de la classe des mouches, dont nous connaissons, dans notre seul climat, près de six mille espèces, la plupart aussi distinctes les unes des autres, en formes et en instincts, que les abeilles elles-mêmes le sont des autres mouches. Si nous comparions les relations de cette classe volatile si
nombreuse avec toutes les parties du règne végétal et animal , nous trouverions une multitude innombrable d'ordres difTcrents de convenances ; et si nous les joignions à ceux que nous présenteraient les légions des papillons, des scarabées, des sauterelles et des autres insectes qui volent aussi , nous les multiplierions à l'infini. Cependant , tout cela serait peu de chose, comparé aux industries des autres insectes qui rampent, qui sautent, qui nagent, qui grimpent, qui marchent, qui sont immobiles, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des premiers; et l'histoire de ceuxci, jointe à celle des autres, ne serait encore que celle du petit peuple de cette grande république du monde , remplie de flottes innombrables de poissons, et de légions infinies de quadrupèdes, d'amphibies et d'oiseaux. Toutes leurs classes, avec leurs divisions et subdivisions , dont le moindre individu présente une sphère très-étendue de convenances, ne sont elles-mêmes que des convenances particulières, des rayons et des points de la sphère générale, dont l'homme seul occupe le centre, et entrevoit l'immensité.
11 résulte du sentiment de Tordre généraldeux autres sentiments : l'un, qui nous jette insensiblement dans le sein de la Divinité; et l'autre, qui nous ramène à nos besoins; l'un, qui nous montre pour cause un être infini en intelligence hors de nous; et l'autre, pour fin un être très-borné dans nousmêmes. Ces deux sentiments caractérisent les deux puissances, spirituelle et corporelle, qui composent
rhomnie. Ce n est pas ici le lieu de les développer; il me suffit de remarquer que ces deux sentiments naturels sont les sources générales du plaisir que nous donne l'ordre de la nature. Les animaux ne sont touchés que du second, dans un degré fort borné.
Une abeille a le sentiment de l'ordre de sa ruche; mais elle ne connaît rien au-delà. Elle ignore celui qui dirige les fourmis dans leur fourmilière, quoiqu'elle les ait vues souvent occupées de leurs travaux. Elle irait en vain , après le renversement de sa ruche , se réfugier, comme républicaine, au milieu de leur république. En vain , dans son malheur, elle leur ferait valoir les qualités qui lui sont communes avec elles et qui font fleurir les sociétés, la tempérance, ie goût du travail, l'amour de la patrie, et surtout celui de l'égalité, joint à des talents supérieurs; elle n'éprouverait de leur part ni hospitalité, ni considération, ni pitié; elle ne trouverait pas même d'asile parmi d'autres abeilles d'une espèce différente; car chaque espèce a sa sphère qui lui est assignée , et c'est par un effet de la sagesse de la nature; car autrement, les espèces les mieux organisées ou les plus fortes chasseraient les autres de leurs domaines. Il résulte de là, que la société des animaux ne peut subsister que par des passions , et celle des hommes que par des vertus. L'homme seul, de tous les animaux, a le sentiment de l'ordre universel, qui est celui de la Divinité même ; et en portant par toute la terre les vertus qui en sont les fruits, quelles que soient
DE LA NATLJUE. Sq
les clifTérences que les prc^ugés mettent entre les hommes, il est sûr de rapprocher de lui tous les coeurs. C'est par ce sentiment de l'ordre universel qui a dirigé votre vie, que vous êtes devenus les hommes de toutes les nations , et que vous nous intéressez encore lors même que vous n'êtes plus , Aristide, Socrate, Marc-Auréle, divin Fénélon; et vous aussi, infortuné Jean-Jacques!
DE L'HAPuMONIE.
La nature oppose les êtres les uns aux autres , afin de produire entre eux des convenances. Cette loi a été connue dans la plus haute antiquité. On la trouve en plusieurs endroits de l'Ecriture sainte. La voici dans un passage de l'Ecclésiastique * :
)(^ 2 5. Omnia duplicia, imum contra unum, et non fecit quidquam déesse.
« Chaque chose a son contraire ; l'une est opposée à l'autre , et « rien ne manque aux œuvres de Dieu. »
Je regarde cette grande vérité comme la clef de toute la philosophie. Elle a été aussi féconde en découvertes que cette autre : a Rien n'a été fait en (( vain. )) Elle est la source du goût dans les arts et dans l'éloquence. C'est des contraires que naissent les plaisirs de la vue, de l'ouïe, du toucher, du goût, et tous les attraits de la beauté, en quelque genre que ce soit. Mais c'est aussi des contraires que viennent la laideur, la discorde , et toutes les sensations qui nous déplaisent. Ce qu'il y a d'admi-
* Chap. xjLir.
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rable, c'est que la nature emploie les mêmes causes pour produire des effets si différents. Quand elle oppose les contraires , elle fait naître en nous des affections douloureuses , et elle nous en fait éprouver d'agréables lorsqu'elle les confond. De l'opposition des contraires naît la discorde , et de leur réunion l'harmonie.
Cherchons dans la nature quelques preuves de cette grande loi. Le froid est opposé au chaud, la lumière aux ténèbres, la terre à l'eau , et l'harmonie de ces éléments contraires produit des effets ravissants; mais si le froid succède rapidement à la chaleur, ou la chaleur au froid, la plupart des végétaux et des animaux , exposés à ces révolutions subites, courent risque de périr. La lumière du soleil est agréable ; mais si un nuage noir tranche avec l'éclat de ses rayons , ou si des feux vifs brillent au sein d'une nuée obscure , tels que ceux des éclairs, notre vue éprouve, dans les deux cas, des sensations pénibles. L'effroi de l'orage augmente , si le tonnerre y joint ses terribles éclats, entremêlés de silences; et il redouble, si les oppositions de ces feux et de ces obscurités, de ces tumultes et de ces repos célestes, se font sentir dans les ténèbres et le calme de la nuit.
La nature oppose pareillement, sur la mer, l'écume blanche des flots à la couleur noire des rochers, pour annoncer de loin aux matelots le danger des écueils. Souvent elle leur donne des formes analogues à la destruction , telles que celles des bêtes féroces, d'édifices en ruines, ou de carènes
DE LA NATURE. 6l
de vaisseaux renversées. Elle en fait môme partir des bruits sourds semblables à des gémissements , et entrecoupés de longs intervalles. Les anciens crovaient voir dans le rocher de Scylla une femme hideuse , dont la ceinture était entourée d'une meute de chiens qui aboyaient. Nos marins ont donné aux écueils du canal de Bahama , si fameux par leurs naufrages, le nom de Martyrs, parce qu'ils offrent , à travers les bruines des flots qui s'y brisent, l'affreux spectacle d'hommes empalés et exposés sur des roues. On croit même entendre sortir de ces lugubres rochers des soupirs et des sanglots. La nature emploie également ces oppositions heurtées, et ces signes funèbres, pour exprimer les caractères des bêtes cruelles et dangereuses dans tous les genres. Le lion errant la nuit dans les solitudes de l'Afrique, annonce de loin ses approches par des rugissements tout-à-fait semblables aux roulements du tonnerre. Les feux vifs et instantanés qui sortent de ses yeux dans l'obscurité , lui donnent encore l'apparence de ce terrible météore. Pendant l'hiver, les hurlements des loups dans les forêts du nord ressemblent aux gémissements des vents qui en agitent les arbres; les cris des oiseaux de proie sont aigus , glapissants et entrecoupés de sons graves. Il y en a même qui font entendre les accents de la douleur humaine. Tel est le lome, espèce d'oiseau de mer qui se repaît, sur les écueils de la Laponie *, des cadavres des ani-
* Oa lurame, espèce de plongeon. Voyez Jean Schœffer, Histoire de Laponie.
Si ÉTUDES
maux qui y échouent : il crie comme un homme qui se noie. Les insectes nuisibles présentent les mêmes oppositions et les mêmes signes de destruction. Le cousin , avide du sang humain , s'annonce à la vue par des points blancs dont son corps rembruni est piqueté, et à l'ouïe par des sons aigus qui interrompent le calme des bocages. La guêpe carnassière est bardée, comme le tigre, de bandes noires sur un fond jaune. On trouve fréquemment dans nos jardins, au pied des arbres qui dépérissent , une espèce de punaise alongée , qui porte sur son corps rouge marbré de noir, le masque d'une tête de mort. Enfin, les insectes qui attaquent nos personnes mêmes, quelque petits qu'ils soient, se distinguent par des oppositions tranchées de couleur avec celle des fonds où ils vivent.
Mais lorsque deux contraires viennent à se confondre, en quelque genre que ce soit, on en voit naître le plaisir, la beauté et l'harmonie. J'appelle l'instant et le point de leur réunion expression harmonique. C'est le seul principe que j'aie pu apercevoir dans la nature; car ses éléments mêmes ne sont pas simples, comme nous l'avons vu; ils prévsentent toujours des accords formés de deux contraires , aux analyses les plus multipliées. Ainsi, en reprenant quelques-uns de nos exemples, les températures les plus douces et les plus favorables en général à toute espèce de végétation , sont celles des saisons où le froid se mêle au chaud, comme celles du printemps et de l'automne. Elles occasionent alors deux sèves dans les arbres, ce que
ne font pas les plus fortes chaleurs de l'été. Les effets les plus agréables de la lumière et des ténèbres sont produits lorsqu'elles viennent à se confondre , et a former ce que les peintres appellent des clairsobscurs et des demi-jours. Voilà pourquoi les heures de la journée les plus intéressantes sont celles du matin et du soir; ces heures où, dit La Fontaine, dans sa fable charmante de Pyrame et Thisbé, l'ombre et le jour luttent dans les champs azurés. Les sites les plus aimables sont ceux où les eaux se confondent avec les terres; ce qui a fait dire au bon Plutarque, que les voyages de terre les plus plaisants étaient ceux qui se faisaient le long de la mer; et ceux de la mer, à leur tour, ceux qui se faisaient le long de la terre. Vous verrez ces mêmes harmonies résulter des saveurs et des sons les plus opposés, dans les plaisirs du goût et de l'ouïe.
Nous allons examiner la constance de cette loi, par les principes mêmes par lesquels la nature nous donne les premières sensations de ses ouvrages, qui sont les couleurs , les formes et les mouvements.