XL N O T I C E
ments, dit : «Un honnête liomine qui dit ouiy «ou non, mérite d'être cru; son caractèreyure « pour lui. »
Il est d'autres figures de style d'un effet moins frappant, parce que les rapports qu'elles expriment demandent, [lour être saisis, plus de finesse et d'attention dans l'esprit; je n'en citerai qu'un exemple :
« Il y a dans quelques femmes un mérite u paisible, mais solide, accompagné de mille «vertus qu'elles ne peuvent couvrir de toute "leur modestie. »
Ce mérite paisible offre à l'esprit une combinaison d'idées très-fines, qui doit, ce me .semble, plaire d'autant plus qu'on aura le goût pins délicat et plus exercé.
Mais les grands effets de l'art d'écrire, comme de tous les arts, tiennent surtout aux contrastes.
Ce sont les rapprochements ou les oppositions de sentiments et d idées, de formes et de couleurs, qui, faisant ressortir tous les objets les uns par les autres, répandent dans une composition la variété, le mouvement et la vie. Aucun écrivain peut-être n'a mieux
sur. r.A BRUYlir.E. xr.r
<oiinu ce secret, et n'en a fait un plus lieureux iisaye que La Bruyère. Il a un {jrand nombre de pensées qui n'ont d'effet que par le contraste.
ull s'est trouvé des filles qui avoient de la M vertu, de la santé, de la faveur, et une bonne a vocation, mais qui n'étoient pas assez riches «pour faire dans une riche abbave vœu de « pauvreté. »
Ce dernier trait, rejeté si heureusement à la fin de la période pour donner plus de saillie au contraste, n'échappera pas à ceux qui aiment à observer dans les productions des arts les procédés de l'artiste. Mettez à la place, « qui « n'étoient pas assez riches pour faire vœu de «pauvreté dans une riclie abbaye; » et voyez combien cette léj^ère transposition, quoique peut-être plus favorable à Iharmonie, affoibliroit l'effet de la phrase. Ce sont ces artifices que les anciens recherchoient avec tant d'étude, et que les modernes néj^lifjent trop : lorsqu'on en trouve des exemples chez nos bons écrivains, il semble que c'est plutôt 1 effet de l'instinct que de la réflexion.
xui NOTICE
On a cité ce beau trait de Florus , lorsqu'il nous montre Scipion, encore enfant, cpi croît pour la ruine de l'Afrique : Qui in exitium Africœ crescit. Ce i-apport supposé entre deux faits naturellement indépendants l'un de l'autre plaît à l'imagination, et attache l'esprit. Je trouve un effet semblable dans cette pensée de La Bruyère :
«Pendant qu'Oronte augmente, avec ses «années, son fonds et ses revenus, une fille «naît dans quelque famille, s'élève, croît, «s'embellit, et entre dans sa seizième année. « Il se fait prier à cinquante ans pour l'épouser, «jeune, belle, spirituelle; cet homme, sans «naissance, sans esprit et sans le moindre « mérite, est préféré à tous ses rivaux^. »
Si je voulois, par un seul passage , donner à la fois une idée du grand talent de La Bruyère, et un exemple frappant de la puissance des contrastes dans le style, je cîleroîs ce bel apologue, qui contient la plus éloquente satire du faste insolent et scandaleux des parvenus :
' Voyez le chapitre vi, tome I, p;i(je 359.
SUR LA BRUYÈRE. xuii
« Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre » empire, ni la guerre que vous soutenez virile- « ment contre une nation puissante depuis la « mort du roi votre époux , ne diminuent rien Il de votre magnificence. Vous avez préféré à Il toute autre contrée les rives de l'Eupbrate , l'pour V élever un superbe édifice : l'air y est «sain et tempéré; la situation en est riante; « un bols sacré l'ombrage du côté du coucbant ; Il les dieux de Syrie, qui liabitent quelquefois Il la terre, n'y auroient pu choisir une plus Il belle demeure. La campagne autour est cou- II verte d'hommes qui taillent et qui coupent , Il qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui « charrient le bois du Liban , l'airain et le por- «phyre : les grues et les machines gémissent « dans l'air, et font espérer à ceux qui vovagent M vers l'Arabie de revoir à leur retour en leurs «foyers ce palais achevé, et dans cette splen- «deur où vous desirez de le porter, avant de «l'habiter vous et les princes vos enfants. N'y « épargnez rien , grande reine : cmpIoycz-y l'or «et tout l'art des plus excellents ouvriers; « que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle
« déploient toute leur science sur vos plafonds « et sur vos lambris ; tracez-y de vastes et de « délicieux jardins, dont l'enchantement soit " tel qu'ils ne paioissent pas faits de la main "des tommes; éj)uisez vos trésors et votre "industrie sur cet ouvrage incomparable; et « après que vous y aurez mis, Zénobie, la der- « nière main, quelqu'un de ces pâtres qui ha- "bitent les sables voisins de Palmyre, devenu " riche par les péages de vos rivières, achètera " un jour à deniers comptants cette royale "maison, poin- l'embellir, et la rendre plus " digne de lui et de sa fortune *. »
Si l'on examine avec attention tous les détiiils de ce beau tableau, on verra que tout y est préparé, disposé, gradué avec un art infini |)Our produire un grand effet. Quelle noblesse dans le début! quelle importance on donne au projet de ce palais! que de circonstances adroitement accumulées pour en relever la magnificence et la beauté! Et quand l'imagination a été bien pénétrée de la grandeiu- de l'objet,
^ V'oyez le chapitre vi, (onic I, pa[;cs 36"i, 366.
SUR LA BRUYERE. xi.y
l'auteur amène un pâtre, enrichi du péage de vos rivières, qui achète à deniers comptants cette royale maison, pour rembellir, et lu rendre plus digne de lui.
Il est bien extraordinaire qu'un homme riui a enrichi notre langue de tant de formes nouvelles, et qui avoit fait de l'art d'écrire une étude si approfondie, ait laissé dans son style des négligences, et njème des fautes qu'on reprocheroit à de médiocres écrivains. Sa phrase est souvent embarrassée; il a des constructions vicieuses, des expressions incorrectes, ou qui ont vieilli. On voit qu'il avoit encore plus d'imagination que de goût, et qu'il recherchoit plus la finesse et l'énergie des tours que l'harmonie de la phrase.
Je ne rapporterai aucun exemple de ces défauts, que tout le monde peut relever aisément; mais il peut être utile de remarquer des fautes d'un autre genre;, qui sont plutàt de recher(!he que de négligence, et sur lesquelles la réputation de l'auteur pourroit eu imposer aux personnes qui n'ont pas un goût usscz sûr et assez exercé.
xLvi NOTICE
]S'est-ce pas exprimer, par exemple^ une idée peut-être fausse par une image bien forcée et même obscure, que de dire : " Si la pauvreté a est la mère des crimes, le défaut d'esprit en « est le père? »
La comparaison suivante ne jjaroît pas d'un goût bien délicat : « Il faut juger des femmes «depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclu- «sivement; à peu près comme on mesure le «poisson, entre tête et queue. »
On Irouveroit aussi quelques traits d'un style précieux et maniéré. Marivaux auroit pu revendiquer cette pensée : « Personne presque « ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre. »
Mais ces taches sont rares dans La Bruyère : on sent que cétoit l'effet du soin même qu'il prenoit de varier ses tournures et ses images ; et elles sont effacées par les beautés sans nombre dont brille son ouvrage.
Je terminerai cette analyse par observer que cet écrivain , si original , si hardi, si ingénieux et si varié, eut de la peine à être admis à l'Académie française après avoir publié ses
SUR LA BRUYÈRE. lxvii
Caractères. Il eut besoin de crédit pour vaiuci e l'opposition de quelques gens de lettres qu'il avoit offensés, et les clameurs de cette foule d'hommes malheureux qui, dans tous les temps, sont importunés des grands talenls et des grands succès : mais La liruyère avoit pour lui Bosquet, Racine, Despréaux, et le cri public; il fut reçu. Son discours est un des plus ingénieux qui aient été prononcés dans cette Académie. Il est le premier qui ait loué des académiciens vivants. On se rappelle encore h-> traits heureux dont il caractérisa Bossuet, l.a Fontaine et Despréaux. Les ennemis de 1 auteur affectèrent de regarder ce discours comme une satire. Ils Intriguèrent pour en i.iire défendre l'impression; et, n'ayant pu v iciissir, ils le firent déchirer dans les journaux, qui dès lors étoient déjà, pour la plupart, des instruments de la malignité et de l'envie entre les mains de la bassesse et de la sottise. On vit éclore une foule d'épigrammes et de chansons, où la rage est égale à la platitude, et qui sont tombées dans le profond ouljli qu'elles méritent. On aura peut-être
XLviii NOTICE SUR LA BHUYEIIE.
peine à croire que ce soit pour l'auteur des Caractères qu'on a fait ce couplet :
Quand La Bruyère se présente.
Pourquoi faut-il crier liaro?
Pour faire un nombre Je quarante, Ne falloit-il pas un zéro?
Cette plaisanterie a été trouvée si bonne, •qu'on Ta renouvelée depuis à la réception de plusieurs académiciens.
Que reste-t-il de cette lutte éternelle de la médiocrité contre le génie? Les épigrannnes et les libelles ont bientôt disparu; les bons •ouvrages restent, et la mémoire de leurs auteurs est honorée et bénie par la postérité.
Cette réflexion devroit consoler les hommes supérieurs, dont l'envie s'efforce de flétrir les succès et les travaux ; mais la passion de la gloire, comme toutes les autres, est impatiente de jouir : l'attente est pénible, et il est triste d'avoir Jjesoin d'être consolé.
LES CARACTÈRES